TROISIÈME PARTIE
Î^\!^EU de jours plus tard, — toute la 'ià^ ^ bande y> avait quitté les Tachouères ^ ^^ la veille et définitivement regagné Paris, — Ariette et Martine, dans un landaulet automobile loué pour l'après-midi, montaient lentement, au clair soleil qui séchait l'humidité des taillis et des routes, la pente qui précède l'arrivée à Saint-Cloud. Passé le Bois, on avait abaissé la capote d'arrière. Ariette et Martine jouissaient de la belle journée tardive, rapprochées Tune de l'autre comme des amies; et la silhouette simplement parée de Martine avait si bonne façon qu'on eût pu vraiment la croire l'amie de l'élégante mondaine assise à
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sa droite, une amie volontairement discrète dans sa tenue. Elles causaient avec animation : Ariette, moins anxieuse et l'air moins égaré que les derniers jours, aux Tachouères; Martine toujours sérieuse, avec des sourires tendres et de jolis gestes d'affection soumise, — par moments, un élan du buste et des lèvres, la main de sa maîtresse saisie et baisée à travers le gant. Ariette questionnait à questions précipitées, bousculées, incessantes; Martine répondait de sa voix grave et précise, jamais hésitante, jamais impatiente... Depuis la mémorable nuit des Tachouères, où une sorte de confession réciproque avait réduit entre les deux femmes la distance sociale, la princesse ne se lassait pas de feuilleter le livre ouvert de ce cœur, étonnée comme eût pu l'être une aristocrate russe au commencement du dernier siècle, si on lui eût assuré que ses serfs avaient une âme, des passions, des amours, des sentiments de tendresse ou d'abnégation. Elle ne se rendait pas compte encore qu'en questionnant Martine, c'est à elle-même qu'elle pensait, qu'en demandant à Martine ce qu'elle avait souffert, ce qu'elle avait fait, elle méditait sur ses propres misères, et cherchait une règle d'action. Assurément son orgueil se débattait encore, se refusait à constater cette sorte d'enseignement donné par une simple fille de
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chambre, à reconnaître la supériorité morale de cette fille. Parfois même, quand la constatation s'imposait, l'orgueil répliquait avec des phrases léguées par M°*® de Gudère :
« Tout cela est de la pose! Ces gens-là n'ont ni la même peau, ni le même estomac, ni le même cœur que nous. Pourquoi voulez-vous qu'ils aient les mêmes devoirs et la même conscience?... y>
Malgré ces révoltes de fausse vanité, l'influence de Martine pénétrait Ariette, à ce point qu'elle ne pouvait plus se passer de la jeune femme, et ne sortait plus qu'avec elle.
On traversait maintenant des bois clairs, où le soleil, à son couchant, faisait jouer de charmantes lueurs incarnates sur un côté des troncs et des branches. Une paix fraîche s'exhalait de ces bois où la voiture glissait sans bruit, mue comme par une force magique.
Ariette mit sa main sur le poignet de Martine :
— Je voudrais vous poser une question...
Martine fit signe qu'elle écoutait.
— Mais je ne voudrais vous causer aucune peine... ni vous froisser...
— Que madame la princesse me demande tout ce qu'il lui plaira.
— Eh bien!... Cet enfant... ce périt Pierre, votre fils... quel nom porte-t-il?
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Martine répondit sans aucun embarras :
— Mais, le mien : Pierre Lebleu.
— Ce n'est pas le nom de son père?
— C'est mon nom... tout ce que je pouvais lui donner... car, naturellement, je l'ai reconnu aussitôt né.
— Mais... quand il sera grand?
— Eh bien?
— Quand il sera plus grand, qu'il questionnera, qu'il comprendra les choses?
— Quand il sera assez grand pour me comprendre, je lui raconterai le passé tel qu'il fut: que j'ai aimé son père à une époque où le mariage ne me semblait pas autre chose qu'une formalité civile qu'on pouvait différer selon sa commodité... que son père est mort sans avoir pu m' épouser... que, non croyante avant, je me suis ralliée depuis aux idées religieuses... Je saurai, je crois, le convaincre que son père et sa mère étaient en somme d'honnêtes gens, qui ont obéi à leur conscience. J'espère qu'il me comprendra et qu'il continuera de m'aimer. J'en suis sûre...
— Il est intelligent?
— Très intelligent, comme l'était son père.
— Et comme vous. Car vous êtes très intelligente, Martine.
— Non, ma princesse. J'ai seulement le goût
revoir l'absorbait si fort, qu'en ce momen ne pensait certainement plus à sa maîtress cette joie, qui éclairait ses yeux et colorai peu ses joues, donnait presque de la beau son visage ingrat. Ariette eut un mauvais se nent: elle détesta la joie proche de sa pn louleur atroce, de sa douleur sans remède; aillit dire qu'elle changeait d'avis, ordonne ^attman de virer, de rentrer à Paris... Quelc )urs auparavant elle l'eût fait : combien de ^ait-elle délassé ses nerfs ^ /-^-*-
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Encore un bout de côte, puis un kilomètre encore de route plate entre des cultures, et le landaulet s'arrête devant une très vieille maison basse, assez bizarre : petit mur à portillon de fer bordant le chemin, et s'appuyant à une bâtisse d'un seul étage, qui présente à la route son pignon sans fenêtres; des champs en face, des champs à droite et à gauche; la maison serait tout à fait isolée si, en arrière, un groupe de constructions neuves ayant l'aspect d'une ferme modèle ne semblait protéger l'antique demeure, solitaire au bord de la route... L'enclos du jardinet attenant laisse dépasser quelques cimes de vieux arbres fruitiers, et dans la cour on entrevoit, par les barreaux du portillon, un orme démesuré, un de ces ormes trois fois centenaires oubliés çà et là dans la campagne de Paris, qui ombrage largement la maison naine.
A l'arrêt du landaulet, il se fait un remueménage dans la cour. Une voix d'enfant crie : (( Marraine!... des gens en voiture!... y> puis c'est une galopade vers le seuil; puis une tête ébouriffée, un grand front, des yeux si pareils à ceux de Martine qu'ils accusent la ressemblance des deux visages même pour qui ne voit que ces yeux-là, tout un haut de petit bonhomme se
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dresse au-dessus de la moitié en tôle peinte du portillon. Une clameur de joie :
— Ohl Miminel Mimine!
Les doigts frêles se battent nerveusement avec -le verrou, avec la clé, triomphent enfin en s'écornant les, ongles... Et tandis qu'une vieille à serre-tête surgit de la maison, une cuiller à pot à la main, l'enfant, insouciant d'Ariette, gosse de banlieue qui en voit passer tous les jours, des belles dames dans des automobiles, l'enfant s'est déjà jeté sur Martine, l'enlace, la mange de caresses, criant :
— Mimine! Mimine qui est làl
— Voyons, Pierrot, dit Martine... Pierrot, mon chéri, je t'en prie. Sois raisonnable! Dis bonjour à M"® la princesse...
En entendant ce titre de princesse, l'enfant s'arrête, debout sur le marchepied du landaulet; il considère cette dame dont il a entendu souvent parler par sa mère, par la vieille à serretête, qui maintenant, confuse, ayant à la hâte déposé sa cuiller à pot et mis un tablier blanc, s'avance avec des inclinations de buste, des grâces grimaçantes du visage.
— Bonjour, madame princesse, dit Pierre sérieusement.
— Bonjour, mon mignon, réplique Ariette déridée.
Et elle dit à Martine :
— Allons, descendons, voulez-vous? Je suis un peu lasse.
Martine saute à terre la première, puis aide la princesse à descendre... Et, sa bouderie dissipée par la nouveauté de ce qu'elle voit, par l'amusement de cette sorte d'escapade, par le contentement de faire quelque chose par elle-même, quelque chose qui n'a pas été préparé par Made et sa bande. Ariette pénètre dans la cour, où l'orme, de ses branches lourdes comme des troncs d'arbre et chargées encore de feuillage, fait déjà le crépuscule.
Cette fin d'après-midi devait demeurer à jamais, dans le souvenir de la princesse, une de ces dates singulières vers lesquelles la mémoire, plus tard, se retourne, comme vers une Jérusalem lointaine, surprise d'avoir trouvé alors en soi la taculté de tout comprendre et de tout ressentir. Qui fait ces heures-là? Est-ce le hasard du lieu, des circonstances?... Le lieu, cette fois, n'avait rien de bien rare. Dans cette maison de paysan, il y avait tout juste deux pièces et un débarras. L'une des pièces servait de cuisine et de salle à manger; l'autre contenait deux lits, celui de la vieille et celui du petit Pierre. En introduisant Ariette dans cette pièce
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Pierre caressait doucement sa mère, frot contre sa bouche le bras et la main de h î femme. Ariette le regardait; et toute sa sse, toute sa mauvaise humeur, cédaient decette irrésistible séduction de Tenfant.
était grand pour ses huit ans, extrêmemince et souple; il avait la taille de Maria même finesse des pieds et des mains; les mêmes yeux. Mais tandis que les réguliers et le teint brouillé de h ^^- 3Îpnr spiilp-mA***- ^
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vêtu avec soin, presque avec recherche, d'un complet de serge noire à pointillé blanc, blouse et culotte, grand col marin parfaitement net; il avait cet air anglais qu'on s'amuse à donner aux petits Parisiens, et que l'âge, accusant les différences de race, leur ôte avant la vingtième année.
Martine, son bras passé autour du cou de Pierre, l'interrogeait. L'enfant répondait sans embarras, contant les menus incidents de sa vie d'écolier : il allait en classe à un kilomètre de là, dans un groupe scolaire. Ariette, silencieuse, attentive, observait une Martine nouvelle, non plus la docile chambrière accoutumée, mais une Martine affranchie, responsable, affirmant avec aisance sa personnalité. En revanche. Ariette éprouvait un peu de gêne, non pas la gêne de pénétrer chez des gens d'un rang social inférieur, mais la gêne d'entrer dans ce milieu sain, de s'asseoir entre ce pur petit garçon et cette mère honnête, elle qui se jugeait chargée de tant de tares morales connues de Martine. En voyant l'enfant et sa mère, en entendant cette vieille à serre-tête qui remuait des tasses dans la pièce voisine avec une précipitation maladroite, elle n'avait qu'une seule pensée :
c( Et moi?... Et moi?... »
Sa propre vie lui apparaissait comme quelque
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chose de pénible, quelque chose à cacher: elle n'eût vraiment pas voulu que Martine en sût les secrets comme elle les savait, hélas! Quelle vie! Et mêlée à quelles autres vies! Christian, Madeleine, M""® d'Ars, Apistrol! Ah! les néfastes marionnettes. Leur vilenie foncière la choquait. Elle s'efforça de n'y plus penser. Elle appela l'enfant.
— Qu'il est charmant! dit-elle à Martine.
— Ma princesse trouve?
Joyeuse, embellie par sa joie, Martine se levait, menait Pierre à la princesse, le lui confiait pendant qu'elle allait aider la vieille à préparer le thé. Ariette demeura seule avec l'enfant, et de nouveau elle éprouva ce sentiment étrange, supporté, cette fois, par son orgueil : qu'elle n'était pas digne de jouer, même par intérim, ce rôle maternel, que Martine lui faisait une sorte de grâce en lui confiant son fils.
Pierre dit :
— Madame?
— Mon mignon?
— C'est vous qui êtes la maîtresse de maman, n'est-ce pas, madame?
Ariette rougit, heureuse d'être seule à entendre cette question, et répondit :
— Ta maman travaille chez moi, oui, mon chéri.
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Et toute gênée devant les claires prunelles qui l'observaient, elle corrigea de son mieux, diminuant les distances :
— J'aime beaucoup ta maman.
— Alors, dit l'enfant, il faut la laisser souvent venir ici... Vous pouvez venir avec elle, si vous voulez, ajouta-t-il avec le sérieux d'un chef qui accorde une faveur.
— C'est cela, nous viendrons souvent, toutes les deux.
Elle contemplait avec envie et amour ce frais visage tendu vers elle, ces yeux nets et parlants, ce teint et cette bouche qui imposaient l'image des fleurs, des fleurs à pulpe abondante comme les magnolias et les lys. « Heureuse Martine, songeait-elle, elle possède tout cela... Et tout cela l'aime. Moi, personne ne m'aime!... »
Elle plongea sa bouche dans les fins cheveux ondes, qui sentaient le nid.
— Il faudra m'aimer un peu, moi aussi, ditelle à l'enfant, presque humblement.
— Je crois que je vous aimerai un jour, dit Pierre. Vous êtes très jolie. Mais vous avez l'air triste. Mimine n'a pas l'air triste.
La rentrée de Martine, avec la vieille qui portait le plateau et les tasses, délivra la princesse de l'embarras de répondre. On prit le thé. Pierre
aidait Martine, qui servait, sans obséquiosité, comme une maîtresse de maison. Les deux jeunes femmes, dans ce milieu où les conditions de serve à maîtresse étaient suspendues, causaient plus familièrement. L'enfant, allant de l'une à l'autre, les rapprochait encore. Un instant Ariette songea : « Si ma mère me voyait! jo mais elle n'y songea qu'avec ironie, avec un dédain sincère pour le puéril aristocratisme de M""® de Gudère... Pierre, maintenant familiarisé tout à fait avec la princesse, lui détaillait tous les objets de la maison, tous ses jouets, tous ses livres. Et à chaque exhibition il associait sa mère, qui lui disait en le caressant :
— Mon chéri, laisse un peu de repos à M"® la princesse. Tu la fatigues.
— N'est-ce pas, madame princesse, questionnait l'enfant, que vous n'êtes pas fatiguée?
— Mais pas du tout, mon mignon!
— Alors, venez voir le vieil orme.
On dut, pour lui complaire, rendre visite à l'orme vénérable. Il semblait un dieu rustique gigantesque, gardien de la maison, du foyer. La bonne femme à serre-tête, qui rôdait à l'entour d'un poulailler installé dans l'angle de la cour, vint, sans qu'on l'en priât, conter en détail que cette antique maison était la demeure paternelle du propriétaire de la ferme modèle : il ne la
démolissait pas par respect pour le berceau de sa famille. Elle nomma ce personnage : a: M. Dufour, y> et ajouta :
— Madame la princesse connaît, sans doute?
— Vous n'avez pas un arbre comme cela chez vous, madame princesse? demanda Pierre.
Ariette avoua en riant que non.
— Moi, dit Pierre, je ne voudrais pas habiter une maison où il n'y aurait pas d'arbres autour.
On l'écoutait; il parlait avec une gentille assurance, mais sans dire de niaiseries comme la plupart des gamins de son âge. La beauté, l'élégance d'Ariette, l'intéressaient; peu à peu, il s'accoutuma à jouer avec elle, capta vite la tendresse de la malheureuse, délicieusement troublée quand les mains fines de l'enfant caressaient ses mains, quand sa bouche si fraîche effleurait ses joues.
La cloche de la ferme modèle se mit à tinter longuement :
— Six heures! dit Pierre. Madame princesse c'est la fin du travail dans la ferme modèle, et le souper... Nous, ajouta-t-il après un silence, en jouant avec la longue chaîne à breloques qui pendait sur le sein d'Ariette, nous ne soupons qu'à sept heures.
La princesse murmura ;
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— Il va falloir regagner Piirîc
— Dois- je dire au watiman de se préparer?
demanda Martine.
Ariette fit signe. que oui. Oh! ce Paris, où il lui semblait que ses atroces terreurs allaient la ressaisir 1 Comme elle exécrait la nécessité d'y rentrer! Désormais silencieuse, elle s'écarta, laissa Martine faire ses adieux au petit Pierre, qui devint triste, les larmes proches des yeux. A l'instant où elles montaient en voiture, il lui tendit son front.
— Adieu, madame princesse!
Elle l'embrassa légèrement, refusant de s'attendrir.
— Adieu, mon mignon!
Et l'on partit.
La nuit était venue, une nuit de lune calme, pommelée de nuages blancs et pacifiques, pareils à de grosses boules d'ouate flottante. GHssant à demi- vitesse, la voiture électrique descendait les pentes vers Paris, entre les bois. Comme la température était tiède encore, on avait laissé abattue la capote d'arrière; les deux jeunes femmes renversées sur les coussins du dossier, bien enveloppées de manteaux et de plaids, regardaient sans parler le voile d'un bleu argenté, brodé de flocons, que le ciel nocturne drapait au-dessus
de leurs têtes. La mélancolie d'Ariette s'approfondissait.
Elle murmura :
— Martine!
— Ma princesse?
— J'ai été heureuse, cette après-midi. Votre petit Pierre est charmant. Ah! vous aviez raison. Avec un tel consolateur, on peut tout pardonner à la destinée.
— Oui, dit Martine. Ma princesse verra, bientôt, comme c'est doux! Avant même de naître, ces petits nous prennent toutes... Et, dès qu'ils sont nés, notre vie change tellement!... Tellement que la plus misérable fename du peuple avoue qu'elle a vraiment du bonheur. S'oublier tout à fait, ne plus exister que pour eux, quelle joie! Si vous saviez! Tout poupons, peut-être encore sont-ils plus délicieux, plus attrayants... quand leur bouche ne sait pas prononcer les mots et qu'ils apprennent leurs gestes de nous, comme de petits singes... Non, ma princesse n'imagine pas à quel point ils s'emparent de nous : on finit par ne plus penser à autre chose qu'à eux. Et n'est-ce pas le bonheur, au fond, de s'oublier, de vivre pour un autre que soi? Dès qu'on ne rapporte plus tout à soi, on juge plus sainement, plus tranquillement sa propre vie, on s'irrite moins des misères quotidiennes...
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C'est comme si elles heurtaient quelque chose d'insensible.
La voiture roulait, maintenant, par le Bois de Boulogne, croisant de rares automobiles et quelques fiacres. Le ciel se couvrait lentement : on eût dit qu'une invisible main cardait là-haut l'ouate des nuages, l'éparpiUait de l'horizon vers le zénith.
— Hélas! murmura la princesse... J'accepte d'être mère... et avec joie. Mais cela ne dépend pas de moi. Le prince ne m'en laissera pas libre. Oh! Martine... j'ai peur!
D'un geste d'enfant, épouvantée à nouveau par ridée de la mort, elle se réfugia contre Martine. Martine cherchait une consolation, un espoir à donner, et n'en trouvait pas. Vraiment le cas était inextricable.
Elle suggéra :
— Le mieux serait peut-être que ma princesse quittât la maison, rejoignît sa mère, par exemple. Une mère est indulgente.
Ariette secoua la tête :
— Ma mère n'est pas une mère comme les autres. Elle ne voudra pas de moi dans cet état... elle s'alliera plutôt au prince pour me ramener chez moi. Le prince a le droit de me contraindre à vivre auprès de lui. Ou bien, à eux deux, ils inventeront quelque horrible chose pour étouffer
le scandale. Ils m'enfermeront dans une maison de santé. J'ai peur, Martine.
— La princesse, dit Martine, devrait consulter M. de Péfaut.
— Jérôme? Pourquoi?
— M. de Péfaut est bon, il est sûr, il est très dévoué à la princesse. Moi, je ne suis qu'une servante, je n'ai pas d'idées ni de moyens... M. de Péfaut est un homme très intelligent, qui vit dans le monde, qui connaît le droit, qui a de l'autorité pour défendre ceux qu'il aime.
— Oui, murmura Ariette... Jérôme trouvera peut-être...
Que trouveraît-il? Y avait-il quelque chose à trouver, seulement?... N'importe 1 A certaines heures désespérées, tout ce qui donne l'illusion d'agir semble mieux supportable que d'attendre les événements.
— Martine, fit Ariette, allons-y tout de suite!
— Chez M. de Pélaut? A cette heure-ci?
— Il n'est pas huit heures. Nous le trouverons chez lui, certainement.
— Ma princesse a raison. Allons-y tout de suite. Ma princesse passera une meilleure nuit après.
On approchait de la porte du Bois. Martine se pencha et donna l'adresse au wattman.
— Si vous m'accompagniez près de Jérôme, dit Ariette, j'aurais plus de courage.
Les aeux remmes se lureni:. Le lanaai tinua de descendre l'avenue du Bois, déserte, puis les Champs-Elysées, vers valides. La charge électrique des accumi s'épuisait et les roues tournaient doucen:
lencieusement.
Habiter, passé la quarantaine, la mai l'on naquit, et n'avoir jamais eu à Paris domicile, — sauf de quinze à dix-huit :hambre à Sainte-Barbe, — r'^^- -
visé en appartements, et dont il occupait le troisième étage, était sa propriété. Vivant avec sa mère jusqu'à la mort de celle-ci, il ne s'était pas marié. Enfin, ayant connu le désir de la notoriété, de l'activité extérieure, les événements l'avaient assez promptement replié sur lui-même, incité à la retraite et dégoûté du changement. Il avait été brillant barbiste, puis lauréat de la Faculté de médecine. Docteur à vingt-cinq ans, il rêvait alors d'être en même temps un praticien et un savant de laboratoire. Il s'aperçut vite que son titre et sa tortune n'aidaient pas à ses ambitions. Il signait ses brochures, ses communications aux journaux scientifiques ou aux académies : baron Jérôme de Péfaut. Quand on venait le chercher pour un malade et qu'on demandait si le docteur était là, le valet de chambre rectifiait : « M. le baron est chez lui. » Non que Jérôme tirât de sa naissance une vanité démesurée, mais il jugeait puéril et pusillanime de s'appeler autrement que ses parents. Résolu à ne pas abdiquer son titre, à ne pas s'isoler des gens de son monde, il était toutefois trop perspicace pour ne pas s'aviser que les savants le regardaient comme un amateur distingué, tandis que les gens du monde le tenaient pour un aimable original, très intelligent, qui avait l'étrange manie de travailler. Quand il eut bien constaté cela, il
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n'insista pas contre la destinée, et se gara des illusions et des mécomptes en se retirant chez lui. Il cessa de pratiquer la médecine; mais il poursuivît activement ses travaux personnels, appliquant son effort aux questions où s'illustrent les modernes biologistes allemands, chimistes et philosophes à la fois. D'autre part, le problème d'une morale scientifique le tourmentait : fils libre penseur d'une mère pieuse, il ne se dissimulait pas le vide périlleux que laisse dans les mœurs l'abolition delà foi... Il eût souhaité attacher son nom à une doctrine morale capable de combler ce vide. De telles préoccupations ne sont point courantes; elles exilent ceux qui s'y adonnent sur une sorte d'îlot peu accessible. M. de Péfaut vivait donc intellectuellement à l'écart de son monde, ne laissant pas toutefois de le fréquenter et même de s'y divertir, parce qu'il y trouvait plus d'élégance et de politesse, et qu'enfin il s'y sentait à l'aise. La sévérité puritaine de sa propre vie ne l'empêchait pas, d'ailleurs, d'exercer de précieuses observations sur ce que deviennent les mœurs d'un groupe social, quand il s'établit détenseur politique d'une certaine religion, sans observer dans la pratique le strict contrat de moralité qu'impose la religion.
11 était un peu moins de huit heures et demie
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quand Ariette sonna à la porte. Un très vieux domestique, traînant la jambe, vint ouvrir. Bien qu'il n'eût pas vu la princesse depuis plusieurs années, il la reconnut aussitôt, et, comme elle se nommait :
— M. le baron ne reçoit personne à cette heure-ci... Il a déjà dîné et il est dans son laboratoire. iMais pour madame la princesse... Que madame la princesse veuille bien entrer.
Activant sa lourde démarche, il précéda la visiteuse vers le salon. C'était une vaste pièce à trois fenêtres, qui donnait sur la rue de l'Université. Rien n'y avait bougé depuis le temps où la mère de Jérôme s'y était installée, au moment de son mariage, et il offrait ainsi un exemplaire assez curieux du style et du goût « second empire y>.
— Il y a bien longtemps qu'on n'avait vu ici madame la princesse, dit le valet de chambre... Monsieur sera bien content...
Ariette le laissa sortir sans lui répondre. Elle était émue, et pas seulement par la confession qu'elle allait faire. Retrouver cette maison de la rue de l'Université, où elle passait naguère un mois chaque année, la troublait, l'attendrissait, par cette remise soudaine en présence de notre personnalité d'autrefois, à laquelle nos nerts ne résistent point. L'immobilité, l'identité des
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choses, aggravait cette impression. Au coin de la cheminée, Ariette reconnaissait le grand fauteuil, un voltaire à oreilles, dans lequel s'asseyait chaque soir M"' de Péfaut, liseuse infatigable de mémoires historiques. Ariette revit la tête cireuse de la vieille dame, ses cheveux un peu jaunes, partagés au milieu du front, plaqués sur les tempes, son binocle d'écaillé, ses mains fines que la goutte commençait à déformer. Bien qu'aujourd'hui le salon fût éclairé à l'électricitc, la grosse lampe à huile dont elle se servait était toujours là, sur un guéridon. Ariette s'approcha d'une des fenêtres, distingua à travers la pénombre le morne bâtiment, magasin, entrepôt, elle ne savait à quoi il servait, qui faisait vis-à-vis à l'hôtel, de l'autre côté de la rue.
« C'est triste ici, pensa-t-elle... Et pourtant j'y ai été heureuse. Quelle admirable femme, cette pauvre tante Hélène!... Ah! si j'avais eu une mère pareille!... i>
Elle eut un sursaut de rancune contre la destinée. N'eût-il pas mieux valu rester orpheline, toute petite, que d'être livrée aune mère comme M""^ de Gudère?
a: Bah! Jérôme a eu une sainte femme pour mère, et tout de même il a manqué sa vie... Il n'est arrivé à rien de ce qu'il souhaitait. Il n'est pas heureux. La vie est mauvaise. )>
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Les paroles de Martine lui revinrent à la mémoire.
(c Elle a l'air de dire qu'il m'aime... Quelle folie! Jérôme n'aime personne. Jérôme amoureux, ce serait comique. Et amoureux de moi!... y>
Comme elle songeait ainsi, la porte du salon s'ouvrit et Jérôme entra. Par-dessus ses habits, il était vêtu d'une longue blouse en toile grise, brûlée d'acides. Il tenait encore en main un de ces petits bâtons de verre que les chimistes appellent des agitateurs. Il vint à Ariette la main tendue :
— Qu'y a-t-il, ma chère amie?... Rien de grave, j'espère?
L'émotion de son visage, ordinairement si froid, toucha la princesse. Elle lui serra affectueusement la main.
— Un conseil à vous demander, Jérôme, voilà tout.
— Ah! je craignais, je ne sais pourquoi, quand on m'a annoncé votre visite à pareille heure, quelque incident survenu chez vous.
Il déposa son bâton de verre sur un guéridon, fit asseoir Ariette et s'assit près d'elle.
— Le prince est définitivement rentré à Paris?
— Non... Il chasse en ce moment à Saint- Clair, chez les Destreux. Je ne l'ai pas revu.
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depuis que j'ai moi-même quitté les Tachouères... Dites-moi, Jérôme, sommes-nous seuls?
— Absolument.
Ariette chercha une entrée en matière, un prologue à la confession nécessaire. Elle ne trouva rien; les mots semblaient la fuir... Finalement, elle murmura très bas :
— Jérôme... Je suis bien misérable.
Elle posa instinctivement ses mains sur son front, sur ses yeux. Elle eût souhaité que toute lumière fût éteinte, ne'pas voir Jérôme et qu'il ne la vît pas parler.
Jérôme approcha sa chaise.
— Mon amiel fit-il, troublé lui-même. Je suis tout à vous. Vous savez bien que je suis tout à vous.
Il détacha doucement les mains dont elle masquait ses yeux, et les garda dans les siennes.
— Il ne faut pas, continua-t-il avec effort, il ne faut pas craindre de parler au vieil ami que je suis pour vous... et qui ne désire que vous servir... De quoi s'agit-il?
— Je ne pourrai jamais, murmura Ariette...
Non... je ne peux pas vous avouer... Je n'en ai pas la force.
Il y eut un très court silence, pendant lequel le regard effaré d'Ariette parcourut le salon, d'objet en objet, y accrochant des souvenirs
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avec une précision extraordinaire : « Le cahier des mélodies de Schumann sur le piano d'acajou... Le canapé où je me suis endormie, un soir, toute gamine, la tête sur les genoux de Jérôme... » Et tout à coup Jérôme dit simplement :
— Ariette... J'ai deviné.
Elle sursauta, épouvantée et pourtant délivrée :
— Vous avez deviné?
— Oui, depuis cette après-midi où, revenant ensemble de la Fauconnière, vous m'avez consulté, soi-disant au sujet de votre femme de chambre. A votre inquiétude, à votre nervosité, j'ai compris que c'était pour vous-même que vous aviez peur. Étes-vous certaine de votre état?
— J'ai passé par des alternatives de désespoir et de doute. Vous qui êtes médecin, il m'a semblé que vous pourriez me renseigner. Et c'est une des raisons pour lesquelles je suis venue.
Jérôme réfléchit un instant :
— J'ai un peu de gêne, et vous le comprenez, à jouer avec vous le rôle d'un médecin.
— Et moi, dit Ariette, le visage en feu, j'en ai une honte extrême. Pourtant il le faut...
— Soit, répliqua Jérôme, je vais vous ausculter sommairement.
Il lui désigna une chaise longue où elle s'étcn-
dit. D'abord de la main, puis de l'oreille, il l'ausculta... Cela dura à peine une minute.
— Eh bien? fit-elle, quand Jérôme la quitta.
Dressée sur son séant, elle s'émouvait d'un
faible, d'un dernier espoir.
— Il n'y a pas de doute. J'ai perçu le signe infaillible : le battement du cœur de votre enfant.
Ariette ne reçut pas le choc douloureux qu'elle redoutait. Ces mots « votre enfant i>, entendus pour la première fois, descendirent, au contraire, dans son cœur et lui donnèrent une sensation de douceur. Elle se les redit à elle-même : (c Mon enfant!... » Le grand apaisement delà maternité consentie s'imposa à toute son intelligence, et en même temps à ses nerfs.
— Votre grossesse date de quatre mois et demi environ, dit Jérôme.
— C'était mon calcul.
Ils reprirent les sièges où ils s'étaient assis tout à riicure.
— Ne m'expliquez pas, dit Jérôme, pourquoi vous regardez cette grossesse comme une calamité. Je l'ai compris. Dites-moi ce que vous comptez faire.
— Je ne sais pas. Je ne sais plus. D'abord, j'Nai songé à m'affranchir, à n'importe quel risque... vous l'avez pressenti, aux Tachouères...
1S4 LA PRINCESSE d'eRMINGE
— Et vous y avez renoncé?
— Oui. C'est trop vilain décidément... Ce que vous m'avez dit m'avait effrayée : vous vous rappelez : le chantage, la mort... Puis, à mesure que je méditais sur les solutions extrêmes, un dégoût affreux me serrait la gorge. Je n'aurais pas pu, voyez-vous... Enfin, j'ai sous les yeux un tel exemple, une mère si courageuse, cette Martine, ma femme de chambre...
— Elle a un enfant?
— Oui, un enfant qu'elle a élevé avec un dévouement joyeux au milieu de 'mille traverses. Alors, j'ai rougi de ma lâcheté.
— Je savais bien, fit Jérôme, que votre cœur n'était pas perverti.
— Ohl je ne vaux pas cher tout de même, s'écria la princesse, les yeux secs, mais brûlants, et la fièvre aux doigts. J'ai renoncé à ces infamies, autant par dégoût que par peur. Vrai, que ce soit mal ou non, cela m'est égal... J'ai tait quelque chose de pire, de plus déshonorant du moins : j'ai essayé de reprendre mon mari...
pour le tromper.
— Mais, fit Jérôme, il était trop tard, beaucoup trop tard. Cette tromperie ne sauvait rien.
— Est-ce que je savais?... D'ailleurs, là encore le courage m'a manqué; je me suis enfuie, dans un élan de terreur folle, à la minute même où
LA PRINCESSE D ERMINGE lof
peut-être j'allais réussir... Et rien que d'y avoir songé un instant, j'ai honte de mon corps, tellement honte que je me demande, par moments, si je ne vais pas courir au-devant du coup dont je suis menacée, afin d'en finir tout de suite. Je serais débarrassée de l'avenir, du passé, de moimême!
Elle laissa, du geste qui lui était familier, tomber ses mains en avant, entre ses genoux, et fléchit le buste, les yeux à terre. Jérôme dit doucement :
— Puisque vous voilà ici, c'est qu'heureusement vous n'avez pas encore pris ce parti désespéré.
— C'est vrai. Il y en a un autre : la fuite. J'ai une petite rente de deux mille francs, bien à moi. Avec cela je puis vivre; Martine ne m'abandonnerait pas et vivrait avec moi... Seulement, j'ai peur que mon mari ne me fasse rechercher.
— Il vous ferait certainement rechercher, si vous disparaissiez sans cause connue. Mais, dût-il vous laisser partir et ne plus s'occuper de vous, avez-vous le droit de ne pas essayer la solution la plus favorable à votre enfant : le pardon du prince, l'acceptation de sa paternité?... Attendez, insista-t-il, arrêtant d'un geste les objections d'Ariette... Je ne juge pas cela impossible... Quelle que soit d'abord son irritation, le prince,
l86 LA PRINCESSE d'eRMINGE
s'il garde une lueur de raison, sera forcé de constater que le moindre scandale est d'accepter la paternité; que c'est, somme toute, son intérêt.
— Je ne tiens pas à ce que mon enfant porte ce nom d'Erminge, que je hais.
— Oui... Mais pour votre enfant, vis-à-vîs de qui vous êtes responsable, c'est le meilleur parti. Vous lui devez au moins de le rendre possible... Croyez que je ne vous dis pas cela à la légère. Depuis que vous m'avez consulté, aux Tachouères, j'y ai réfléchi.
Ariette médita quelques instants.
— Alors, fit-elle, laisser aller les choses... jusqu'à ce que le prince s'aperçoive?...
— Non... Prendre les devants : informer Christian.
Ariette se dressa debout :
— Avouer la vérité? Mais Christian ne me laissera pas achever la première phrase... Il me brisera tout de suite.
— Je ne crois pas. Il y a dans la vérité, dite hardiment, une telle force! Dire à qui l'ignore : (H J'ai tait cela... » c'est une attitude moins dangereuse que de rendre compte de ses actes à qui vous interroge soudain.
La princesse d'Erminge écoutait Jérôme avec un étrange malaise. Elle haïssait le conseil qui lui était donné; pourtant elle éprouvait elle-
même cette force de la vérité nue dont parlait M. de Péfaut. Et elle s'irritait du consentement de sa raison.
Jérôme, qui suivait sur la jeune femme l'effet de ses paroles, murmura :
— Il m'en coûte de vous mettre en face de cette nécessité. Mais je mentirais à vous et à moimême, si je vous conseillais autre chose.
Ariette devina l'émorion de son cousin, bien qu'il s'efforçât de la cacher sous la simplicité des mots. Son hostilité se fondit. Elle ne fut plus qu'une pauvre femme faible et craintive. Elle implora :
— Jérôme, ne pourriez-vous pas m'épargner l'humiliation... et le danger de cet aveu... aller trouver Christian de ma part... lui dire ce qui est.
— Si vous l'exigez, je le ferai. Mais vous sentez bien qu'il est imprudent de mettre un intermédiaire entre votre mari et vous. Une seule chose bridera Christian : la peur du scandale; pour qu'elle le bride efficacement, il faut qu'il soit persuadé que seul il connaît le secret.
— Même en admettant qu'il accepte la paternité de mon enfant, imaginez, mon ami, ce que sera ensuite notre vie!
— Sera-t-elle pire qu'auparavant? Vous vivez séparés l'un de l'autre... Vous vous parlez à
l£8 LA PRINCESSE DERMINGE
peine... Croyez-moi: votre vie dans l'avenir sera ce que vous la ferez, selon votre volonté d'y mettre de l'ordre et de la dignité.
Il y a dans certaines paroles, dites en de certains moments, une sorte de magie évocatrice. Aux derniers mots prononcés par Jérôme, Ariette évoqua une vie régulière, après la crise, pure de toutes les tares, de toutes les compromissions qui jusqu'alors l'avaient enlaidie. Et elle désira passionnément cette vie régénérée.
— Vous avez raison, Jérôme. La vie que j'ai vécue jusqu'ici ne mérite pas qu'on y tienne.
— Vous l'expiez cruellement, ma pauvre amie, dit M. de Péfaut, lui prenant la main; plus cruellement que ne valaient les misérables joies qu'elle vous a données!
Et, après un instant de silence, il continua, sans qu'Ariette pût savoir s'il lui parlait ou s'il se parlait à lui-même :
— Mais qui donc, sachant ce qu'ont été votre éducation et votre mariage, aurait le courage de vous condamner?... Vous disiez tout à l'heure : (( Je ne vaux pas grand'chose! y> Je crois que vous valez beaucoup, au contraire : c'était l'avis de ma mère, qui se connaissait en âmes... Seulement, sauf peut-être dans cette maison, vous n'avez jamais entendu dire avec autorité : « Cela est bien... ceci est mal... jf On vous disait :
« Cela se fait, ceci ne se fait pas... y> Hélas ! vous n'êtes pas la seule parmi vos contemporaines, ma pauvre enfant, à qui se fait soudain sentir, en face de la vie, le manque de toute règle morale efficace. Combien de gens autour de nous, parmi ceux qui professent la foi chrétienne, laissent la morale chrétienne influer réellement sur leurs mœurs? La plupart sont des épicuriens déguisés. Les autres, ceux qui ne croient pas à une morale révélée, sont de francs païens... à moins qu'ils ne cherchent en tâtonnant, comme moi, leur chemin dans la nuit.
La princesse d'Erminge écoutait, s'étonnant que Jérôme lui parlât ainsi, comme il ne lui avait jamais parlé, s'étonnant aussi de l'intérêt passionné qu'elle prenait à ses propos, malgré son affreuse angoisse personnelle.
— Mais vous, mon cousin, dit-elle, vous êtes sûr de ce qui est bien et de ce qui est mal? Vous avez une règle de vie, et vous l'observez?...
Elle s'effrayait de rencontrer encore de l'incertitude chez le seul ami en qui elle eût confiance, et qu'elle osât consulter.
— Je n'ai pas la certitude tranquille que j'ai admirée chez certaines âmes religieuses, répondit M. de Péfaut. J'ai tout de même une règle de vie : je vous l'ai dite un soir — vous en souvenez-vous? — chez Holtz, et, ce soir-là, elle ne
190 LA PRINCESSE D ERMINCE
VOUS a guère fait d'impression : « Obéir à la vérité : par conséquent la dire toujours, et toujours agir de façon à pouvoir la dire. » Je ne vous offre pas cela comme une invention merveilleuse; mais je peux vous assurer, par expérience, que cela suffit à donner la paix du cœur et à ordonner la vie. Dans votre cas spécial, cette règle vous dicte votre conduite. Votre existence actuelle est tout embrouillée de mensonges : vous ne sortirez de l'impasse qu'en vous précipitant, coûte que coûte, vers la vérité. Toute autre solution reculerait seulement la catastrophe... Donc, je le répète, pratiquement et dans votre intérêt, dire la vérité!... Et puis, surtout! ce retour à la vérité vous permet de repartir dans l'avenir, de rétablir cet accord entre vos actes et votre conscience, dont vous sentez de plus en plus le besoin, n'est-ce pas?
Ariette acquiesça du geste.
— Oh! poursuivit Jérôme, j'ai suivi attentivement le drame de votre conscience. Vous êtes de celles qui, n'ayant pas été guidées, découvrent la nécessité d'une règle et la règle elle-même, après l'avoir transgressée. Il se passe ce phénomène singulier : la faute révèle la morale... A l'origine, l'angoisse, la sensation du péril personnel. Déjà cela contraint à regarder en soi, à considérer ce qu'on a fait, qui cause ce péril et
s'offrent, encore humbles, hésitantes, les ions douloureuses, maïs saines : « Ceci me era peut-être^ seulement j'aurai mal!... d :)rs le plus solide principe delà loi morale a lit : que toute laute est une dette, mais ute dette est susceptible de rachat.
Ariette ne répondit pas. Ce qu'elle ve entendre résumait si exactement ce qu 'ouvait, qu'il lui semblait qu'on la racont vmême. Et, comme il arrive toujours qu aperçoit trop tarrl ^^ — '
elle; je les comprends, je les sens vraies et importantes. Pourquoi me les dites-vous si tard? Pourquoi ne me les avez-vous pas dites autrefois, alors qu'elles auraient pu me prémunir?...
— Autrefois?... quand cela?...
— Mais, quand, jeune fille, je venais ici... Du temps que votre mère vivait.
Ils se regardèrent, et soudain leurs regards s'intimidèrent Tun et l'autre et se quittèrent.
— Bien des fois j'y ai songé, fit Jérôme, non sans embarras. Mais vous étiez si jeune!... entre seize et dix-huit ans ! Et votre visage, vos façons, vos paroles respiraient une si sincère innocence, que, vraiment, ma mère et moi, nous nous disions : a: Faut-il la troubler? Elle est parfaite... y>
— C'est vrai, murmura Ariette. J'étais une petite chose toute blanche.
Elle eut un soupir de regret.
— Considérez encore que toute prétention à vous enseigner eût impliqué une critique indirecte de vos parents. Ni ma mère ni moi ne nous sommes reconnu le droit de la formuler.
Pourtant nous vous aimions bien.
— Moi aussi, Jérôme, j'aimais votre mère. J'ai été heureuse dans cette maison. Ah! pourquoi ne m'y avez-vous pas retenue? ajouta-t-elle involontairement.
Cette question n'avait pas de sens précis dans
— Qu'est-ce que cela fait? répondi
Au ton de sa voix, à je ne sais que.
tion désespérée dans toute son attitu Péfaut comprit qu'elle allait à cette comme à un suicide.
a: Où est la vérité? songea-t-il... Suiî ment sûr des règles de la vie pour les i autrui, moi qui parfois me les impoî ajouter foi? y>
Ils étaient sortis du salon, traversaie tibule, vitré en façon ^^^ '
194 ^^ PRINCESSE D ERMINGE
quatre ans, d'ailleurs. Ah! combien ces quatre années ont pesé lourdement sur moil Ma vieille amie n'est plus, et moi, je suis une malheureuse, si seule, si seule...
Des larmes lui montaient aux yeux. Jérôme prit ses mains qui tremblaient.
— Les gens de notre monde sont presque tous cruellement seuls, dit-il. Regardez autour de vous, vous verrez... L'intimité, la solidarité, semblent être les privilèges de la vie médiocre.
Sans appeler le vieux domestique, il aida la jeune femme à remettre son manteau.
— Adieu, fit-elle.
Jérôme lui dit :
— Ne me laissez pas ignorer ce qui arrivera.
Elle eut un geste vague, comme pour exprimer qu'elle ne promettait rien, qu'elle s'en remettait à la destinée. Et M. de Péfàut la vit disparaître dans l'escalier.
Dans le landaulet qui virait vers la Seine, Martine, dès que sa maîtresse eut repris sa place auprès d'elle, questionna :
— Eh bien?
— Mon cousin est d'avis que je dois parler au prince.
— Et tout lui dire?
— Oui
man et subi les conséquences de so Rentrée chez elle, elle s'étendit su longue de son cabinet de toilette. R prépara le seul repas dont elle ne fût j tée : un jaune d'oeuf battu dans du Soudain elle l'appela :
— Martine!
La femme de chambre accourut.
— Martine, fit Ariette, j'éprouve i étrange. Comme si des chocs étaient f dedans de moi... C'est... ceb ri'^-* -
main toute pâle de sa maîtresse. Elle la baisa en murmurant :
— Que Dieu le tasse naître... et le bénisse!
Si Ariette l'eût pu, elle eût joint le prince le soir même. Elle avait peur de voir tomber cette fièvre qui lui donnait actuellement le courage de l'aveu. Malheureusement, le prince était absent. Des Tachouères, il s'était rendu chez les Destreux de Saint-Clair, où il chassait. Dans l'intervalle, il n'avait passé qu'un jour à Paris : le jour où il avait guetté l'hôtel de la rue d'Offémont, emprisonnant là, sans le savoir, Rémi de Lasserrade avec M™® de Cuivre. N'ayant rien surpris, il était parti pour Saint-Clair à peu près rassuré.
Durant ces jours d'attente. Ariette se sentit si faible qu'elle demeura couchée, veillée par Martine... Une prostration profonde l'avait saisie, quelques heures après sa visite chez Jérôme de Péfaut. Prostration analogue à celle que suscite tout changement, toute mue de l'organisme humain: la conscience humaine, elle aussi, a ses mues, qui ne troublent pas moins l'être qui les subit... Tandis que des chocs intérieurs confirmaient à Ariette sa iuture maternité, un puissant influx de pensées, une intense chaleur d'émotion, la travaillaient. Elle qui n'avait jamais soumis ses propres actes à une critique morale
Tie. Elle se disait : « Quoi que je fasse, Te îouffrira par moi... »
me si Christian la laissait vivre, toujoui
ri et cet enfant se combattraient. Des cor
> de vie diminuée, difficile, dangereuse
ent sur un petit être qui n'avait pas de
à naître; d'où l'impérieux, le généreu
de réparer, autant que possible, cette in
nitiale. « Ce que je pourrai laire poi]
it, je le ferai... je ne céderai rien d^ ^
servir à sa sécn''^'*'^ '
IÇS LA PRINCESSE d'eRMINCE
les nerfs, et, par moments, elle ne trouvait de soulagement qu'à des appels désespérés vers le justicier inconnu : (c Ayez pitié de moi!... i> Cela voulait dire : « Sauvez-moi de la mort que je redoute, contre laquelle toute ma jeune volonté de vivre proteste : sauvez-moi de cette force de meurtre à laquelle je vais m'exposer... y> Mais cette éventualité de mourir, qu'elle voyait poindre au bout de toutes ses réflexions, contribuait aussi à sa rénovation morale. Uâme est assainie, éclairée jusqu'au iond d'une pure lumière, dès qu'elle fait accueil à l'image de la mort.
Le surlendemain de sa visite à Jérôme, comme Ariette, toujours couchée, faible et fiévreuse, rêvait ainsi, Martine cousant à son chevet, le roulement du téléphone fit lever celle-ci. Elle déposa vivement son ouvrage et courut au cabinet de toilette. Elle revint presque aussitôt :
— M"® la comtesse de Cuivre fait dire à madame la princesse qu'elle est rentrée de Rouen, ce matin, et qu'elle va venir prendre des nouvelles.
— Maintenant?
— Oui... Elle monte en voiture. C'est le valet de pied qui téléphone... Faudra-t-il la recevoir?
LA PRINCESSE D ERMINGB I99
— Recevez-la! dit la princesse après une seconde d'hésitation.
Depuis que M"® de Guivre avait quitté les Tachouères, sous prétexte d'un voyage à Rouen, ni Christian ni Ariette ne l'avaient revue. Elle adressait chaque jour à Christian, chez les Destreux de Saint-Clair, une lettre ou une dépêche. Ariette avait eu un unique billet auquel elle avait fait répondre par Martine, alléguant une extrême fatigue. Il était exact que Madeleine avait réintégré, le matin même, son hôtel; il était vrai aussi que, tout ce temps, elle l'avait passé à Rouen, sauf la journée consacrée à Rémi de Lasserrade, la journée où Christian avait vainement fait le guet rue d'Offémont. Malgré tant de précautions prises, elle ne regagnait point Paris absolument rassurée. Les lettres de Christian lui avaient paru mystérieuses, semées de réticences. Il y dissimulait naturellement son arrêt à Paris. Mais cédant au besoin qu'a tout homme de prouver à sa maîtresse une aptitude à en conquérir d'autres, il racontait la scène des Tachouères entre Ariette et lui, la présentait comme une tentative formelle d'Ariette pour le reprendre, et s'attribuait le mérite d'y avoir résisté. Madeleine rapprochait malgré elle cette étrange aventure du voyage inopiné, secret, de Christian à Paris, de ce guet forcené que Rémi
et elle-même avaient surpris derrière les persiennes closes de la rue d'Offémont. Ariette deviendrait-elle jalouse ? de Christian, ou de Rémi? Aurait-elle parlé? Il fallait savoir; il fallait causer avec elle et la sonder, avant de revoir Christian qui rentrait le soir même.
Madeleine de Cuivre entra, vive et gracieuse, enveloppée d'un long manteau de fourrure qui mêlait à son parfum ordinaire une étrange odeur fauve. Les mains d'Ariette se crispèrent quand la grande taille de la comtesse se pencha sur elle, et que ses lèvres lui baisèrent les cheveux.
— Ah! chérie... Comme il me tardait de t'embrasser!... Dès que j'ai eu cette lettre de Martine, où elle m'annonçait que tu étais souffrante, j'ai laissé à Rouen toutes mes affaires en plan et je suis venue... Rien de sérieux, n'est-ce pas?
Redressée, sa main gauche serrant le fin poignet d'Ariette, elle la regardait dans les yeux, avec un air d'intérêt affectueux qui vraiment ne semblait pas joué.
— Non, rien de sérieux, dit Ariette. Je ne saurais même pas dire ce que j'ai: le médecin appelle cela de la neurasthénie. Moi, j'appelle cela de la patraquerie : le dégoût de manger, de dormir, de marcher. Tout de même, je vais mieux aujourd'hui.
Débarrassée de ses fourrures par Martine, la comtesse s'assit au chevet d'Ariette et commença, parfaitement à l'aise, à lui parler de son voyage, de la vente du domaine de Goberville, puis des toilettes qu'elle se commandait, et des parties projetées avec la « bande i>. Elle demanda négligemment :
— As-tu des nouvelles du prince ? Il chasse à Saint-Clair, chez les Destreux?
Ariette répondit, avec une évidente sincérité :
— Je n'ai pas vu mon mari depuis notre départ des Tachouères; Martine a appris par le valet de chambre qu'il rentre de Saint-Clair ce soir ou demain matin.
« Décidément cette petite sotte ne sait rien, » pensa M""® de Cuivre, et elle continua de papoter avec des affectations de tendresse, de gâterie pour Ariette. La princesse écoutait ces propos comme une langue étrangère, apprise et sue naguère, puis désapprise. Dans un étrange raccourci, son esprit, aiguisé par la souffrance et la méditation, évoquait le thème de sa vie :
« Madeleine... maîtresse de mon mari, avant et après mon mariage... peut-être aujourd'hui maîtresse d'un homme qui n'est pas mon mari et qui m'a rendue mère... Nous deux sachant à peu près toutes ces choses l'une de l'autre... Et
202 LA PRINCESSE D ERMINGO
elle se dit ma meilleure amie, et je la laisse dire... et la voilà à mon chevet, pour me soigner et me gâter, assurc-t-elle!... »
Tout cela maintenant lui paraissait invraisemblable, comme certains rêves au milieu desquels le dormeur comprend que ce qu'il voit n'est pas vrai, va cesser, faire place au réveil et à la réalité.
(( Cependant ce cauchemar a été ma réalité... »
Et tandis qu'elle songeait à cela dans un recul profond de sa pensée, sans effort, par le jeu de l'habitude, et comme une poupée dont le ressort n'est pas à bout de détente, elle répondait à Madeleine sur le ton des papotages accoutumés.
— Quand comptes-tu te lever, ma chérie ?
— Mais, je ne sais trop, demain probablement...
— Tu pourras quitter la chambre?
— Le docteur ne me le défend pas. C'est moi qui suis paresseuse.
— Eh bien! tu me feras le plaisir de rester encore au lit demain, toute la journée, jusqu'à l'heure où tu t'habilleras, pour venir dîner avec moi. Toute la c: bande » se rallie au restaurant Kicffer pour aller ensuite aux Bouffes, où l'on donne une opérette nouvelle.
— Amusante?
— Idiote, bien entendu... Mais ce sera excellent pour toi, ça ne te fatiguera pas les nerfs.
Debout, elle regarda Ariette en souriant.
— Je comprends que tu te plaises ainsi, ma belle; tu es charmante avec tes cheveux d'or à moitié défaits... Le lit t'a reposée; tu as repris des couleurs... Martine, mon manteau, je vous priel Allons, continue de te soigner pour ne pas nous manquer demain!
Elle se pencha, effleura les joues d'Ariette qui, indifférente, ne se déroba point.
— C'est convenu, n'est-ce pas ?
— C'est convenu.
Dans ce même air de parfums et d'odeur fauve. M"® de Cuivre sortit, envoyant un baiser à la princesse. Ariette, demeurée seule, méditait. Elle n'éprouvait nulle haine contre Madeleine; seulement, le lien de sympathie mondaine qui les avait unies se dénouait. Quand la haute ec charmante silhouette de la comtesse disparut derrière la porte. Ariette, avec cette netteté de pressentiment dont les grandes crises dotent la conscience, sut qu'elle disparaissait aussi de sa vie, pour toujours.
Cependant M"'"" de Cuivre, rassurée sur l'objet principal de son inquiétude, rentra chez elle en quittant Ariette. Vers cinq heures, le prince se fit annoncer rue d'Offémont. Madeleine le laissa
attendre, et, après un quart d'heure où elle lui imposa de ronger son frein, le reçut froidement. L'explication inévitable ne tarda guère. Madeleine avertit Christian que ses pratiques d'espionnage avaient été surprises par sa femme de chambre et par les gens des maisons voisines, qui le connaissaient. Elle exagéra son irritation.
— Je ne veux pas être surveillée, et il me déplaît qu'on doute de moi. Nous sommes libres l'un et l'autre. Si nous en venons à de tels procédés, mieux vaut rompre.
Souvent, par le sortilège de ce seul mot de rupture, elle avait jeté le prince à ses pieds, en larmes, comme un enfant. Cette fois Christian resta grave, et ne répondit pas.
— Vous m'entendez, Christian? répéta-t-elle.
Il répliqua :
— J'ai eu tort et je m^excuse. Mais je ne crois pas qu'un homme, lorsqu'il aime comme je vous aime, puisse être garanti contre de pareilles folies, qui, je l'avoue, sont inopportunes, et blessantes pour vous. Encore une fois, pardonnez-moi.
Il la regardait en face, si fixement qu'elle s'alarma et n'insista plus. La lueur de menace brutale, mortelle, déjà quelquefois entrevue dans ces yeux d'un bleu germanique, elle venait de l'y reconnaître; comme toujours, elle en ressentait de l'épouvante. L'image de Rémi ensanglanté,
lemme epnse. eue permic que le pn avec elle; elle le toléra jusqu'aux en^ minuit. Alors il la quitta, enfin rassuré, tous les esprits courts, il passa du doute à la confiance. Il marcha, alerte et gai, c parc Monceau jusqu'à son cercle. Il engagée une forte partie, prit la suii banque, et, pendant une heure, gagna ans relâche. Très lucide, il resta sur s — une grosse corbeille pleine de jct( valuait, à vue, à plus de soixante -^-^
Tf^tyyrMTit'^
leur du club toute saturée d'alcool, et le grisait. Dans l'anxiété, il avait été scrupuleusement fidèle à sa maîtresse : réconforté maintenant, le goût des expériences amoureuses lui revenait; c'est un phénomène habituel chez tous les hommes d'amour. Il aborda, avenue Hoche, une jolie fille qui passait, et qui, impressionnée par la carrure et l'élégance de ce promeneur en frac soùs le mac-farlane noir, causa, se dit ouvrière, donna son adresse avec un rendez-vous. Christian oublia l'adresse, quelques pas plus loin, mais cette facile conquête échauffa son amourpropre... Une détente calmait son organisme.
Quand il arriva chez lui, l'ascenseur était en course dans sa gaine. Christian monta d'un pas vif les quatre énormes étages, jouissant de cette satisfaction aiguë que vaut aux hommes, après la quarantaine, la persistance de leur vigueur et de leur souplesse.
Dans l'antichambre, où luisait une veilleuse électrique, le valet de chambre, assoupi sur la banquette, sursauta, quand Christian le toucha du bout de sa canne. Tandis que l'homme, encore ensommeillé, ôtait le mac-farlane de son maître, il lui dit :
— Le prince a une lettre de M"*^ la princesse sur la table de son cabinet; M""® la princesse prie le prince de la lire tout de suite.
1 gagna son cabinet de travail, où le vak
libre, le précédant lestement, avait alli
)oules électriques. C'était une pièce au s
'acht, en citronnier jaune, prétentieuse
le. Une haute glace renvoya au coup d'
rince son image de viveur robuste, oii
•osaient la nonchalance de la noce et F
ment sportif. Il tendit l'enveloppe et,
écartant un peu le papier, car la presb;
ençait d'aplatir le globe de ses yeu>
perspicace qu'il fût, il y distingua un ton grave qui l'impressionna.
Il resta pensif quelques instants. Il hésitait entre deux hypothèses : celle d'un caprice de la princesse et celle, moins flatteuse, d'une dette qu'elle aurait à lui avouer. La curiosité le décida.
— C'est bon, Urbain, dit-il au valet de chambre, allez vous coucher. Je n'ai plus besoin de vous...
Le cabinet du prince était séparé du domaine réservé à sa femme par les deux vastes salons et la salle à manger : toutes les pièces de l'appartement donnaient, d'autre part, sur une longue galerie, servant d'antichambre. Christian se demanda un moment : « Par le salon ou par la galerie? y> Jugeant que d'arriver par les salons accuserait par trop, entre des époux si peu conjugaux, le caractère de rendez-vous galant, il se décida pour la galerie... Une chose le confirma toutefois dans cette idée de rendez-vous qui le hantait : comme il approchait du boudoir de la princesse, la porte s'entr'ouvrit d'elle-même. Une silhouette féminine se dessina dans l'entrebâillement. Ce tut seulement quand le prince atteignit le seuil, que la porte ouverte laissa voir Martine.
— M""" la princesse prie le prince de l'attendre ici... Elle vient à l'instant.
Il avait supposé qu'elle viendrait vé souple peignoir de mousseline ou de crc que durant la nuit des Tachouères; il de la voir en toilette d'après-midi, la velours sombre, seulement ornée de d aux manches, le corsage montant jusqi -lie lui tendit la main et lui dit d'une vois
— Christian, je m'excuse de vous imf
une heure pareille.
Le prince gardait la main qu'elle lui a^
le, bien qu'il Q/^r»*-^- "" '^
frénétique, qui s'est prolongée et que j'ai quittée après une heure du matin, honteux d'avoir gagné soixante-dix mille francs environ, sans un instant de déveine. Et tenez, ajouta-t-il en lâchant la main d'Ariette et en fouillant dans la poche de son gilet : voici une plaque que j'ai emportée par mégarde; je vous en fais cadeau.
Il jeta sur une console la rondelle de nacre sur laquelle était inscrit le chiffre : 3 .000. Ariette ne remercia pas et sembla n'avoir pas vu.
Tous deux s'observèrent, debout en face l'un de l'autre, à l'angle de la cheminée. Ariette lisait la pensée de Christian dans ses yeux allumés d'appétit sensuel. Christian retrouvait dans le regard d'Ariette le reflet de cette gravité qu'il avait pressentie en lisant son billet, tout à l'heure. Cela le gêna, l'ennuya; l'hypothèse d'une dette à payer s'imposa de nouveau, il prévit une grosse demande d'argent, la menace de quelque créancier exaspéré. Mais d'avoir fait, tout à l'heure, cet énorme gain, il se sentait ce mépris quasi haineux que les joueurs ont pour l'argent, — pareil au mépris des débauchés pour les filles : — l'argent qui se donne et trahit au hasard, comme une fille.
Il passa derrière Ariette et lui dit plus bas, d'une voix de caresse :
— Vous êtes délicieuse, ce soir... Mais pour-
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LA PRINCESSE p'eRMINCE 2fl
la barque qui se détachait du rivage et ramait vers eux, Christian et Madeleine de Guivre, ensemble.
— Tiens, munnuraM"*Bêhrenheim,le prince et Made dans le même bateau.
— Ce n'est pas le dernier, répliqua Campardon, où la comtesse fera monter Christian.
— Comme vous avez de l'esprit, ce soir, dit Rémi de Lasserrade, si rudement qu^un silence éteignit les répliques.
Dans ce silence, le couple aborda.
On s'en alla vers la table, dressée sous une sorte de hangar; les femmes défirent leurs manteaux; l'on s'assit... Et très vite l'ardente volonté de Madeleine d'animer le repas, de le faire gai, malgré une gêne secrète que répandait la mauvaise humeur de Rémi, eut raison de toute résistance. Elle était joyeuse; Christian, depuis quelques jours, pratiquait cette foi béate qui lui laissait à elle-même un temps de liberté. Elle avait placé Rémi auprès d'efle, ayant d'avance prévenu Christian.
— Ce pauvre Rémi, vous serez gentil pour lui... Il est nerveux, il paraît qu'il s'entonce terriblement depuikquelque temps?
— Je l'ai vu hier perdre cinquante mille francs en cinq coups de dix mille, avait répondu le prince.
212 LA PRINCESSE D ERMINCE
rangé à trois heures du matin, même dérobade. Franchement, n'importe quel mari se méprendrait sur vos intentions.
— C'est vrai, Christian... Aux Tachouères, j'ai essayé de me rapprocher de vous par des moyens méprisables... Mais (elle continua, avec difficulté) depuis... j'ai souffert, j'ai réfléchi... et aujourd'hui je vaux peut-être un peu mieux.
Vous pouvez me donner votre confiance. Ce que j'ai à vous dire vous sera pénible; mais je n'userai pas de subterfuges et je vous dirai la vérité.
« C'est bien une dette, » pensa le prince.
Pourtant le ton d'Ariette, si inusité, l'étonnait de plus en plus. Sa déception se doubla d'un violent ennui, l'ennui des hommes de plaisir à qui l'on veut parler sérieusement.
— Ma foi, dit-il, si je dois écouter des choses embêtantes, j'aimerais mieux remettre à demain... Est-ce si pressant?
— Oui, Christian. Je vous en prie, écoutezmoi.
Il s'assit dans le coin de la cheminée, sur un petit fauteuil dont le dossier carré s'ornait d'une mince palme sculptée, et dont les pieds frêles s'évasaient un peu par en bas.
— J'écoute, fit-il.
Ariette, du fond de son cœur, adressa un appel à ce mystérieux Arbitre de nos destinées,
LA PRINCESSE DERMINGE 2f3
— Pardon, insista l'Italien... j'étais près de la comtesse quand on a quitté la table: j'ai un certain goût d'observation, comme vous savez. J'ai surpris...
— Rémi, interrompit Campardon, tu sais qui a organisé vraiment la tète de ce nigaud d'Haltinger? C'est la petite Lievens, de l'Athénée... Il en est fou.
— Laisse donc parler M. Saraccioli, dit Rémi impatiemment... Alors, vous avez surpris?...
— J'ai vu de mes yeux, dit l'Italien, au moment où le prince remettait le manteau de la comtesse, un geste tout à fait tendre... presque conjug...
Il n'acheva pas, pincé rudement à l'avantbras par Campardon, qui par surcroît lui écrasa le pied gauche... Et la voix de tonnerre du gros homme cria au couple qui marchait devant :
— Madel pas si vitel je m'essouffle...
Christian et Made se retournèrent; le bois
s'éclaircissait vers la rive, et les illuminations du lac paraient déjà le paysage d'un reflet théâtral. Rémi, Saraccioli, Campardon, virent Christian et Madeleine comme en plein jour, et Campardon aussitôt regretta de les avoir arrêtés, car ils formaient vraiment, pour un jaloux, un spectacle cruel et troublant, tellement Christian serrait contre lui le bras de la comtesse, tellement il
is
VOUS avez fait des dettes, envoyez vos tournîsseurs à Verdet, mon homme d'affaires... Il les réglera encore une fois. Vous devez me rendre cette justice : je ne vous accable pas de récriminations là-dessus.
— C'est vrai, Christian. Peut-être aurait-il mieux valu, pour nous deux, que vous me fissiez mieux sentir votre autorité.
— Voilà de bien beaux sentiments, dit le prince en souriant. Décidément vous êtes une nouvelle convertie... Je m'apercevais bien, depuis quelque temps, que vous deveniez singulière. Il doit y avoir du confesseur là-dessous... Eh bien! qu'il soit convenu que je réglerai vos dettes et que vous n'en ferez plus. En échange de ce bon procédé conjugal, ne me reprochez plus l'usage que je fais de ma liberté. Je n'ai pas été un mari modèle, c'est exact : mais vous savez comme moi que, dans notre milieu, il en est souvent ainsi. Un certain état de vie comporte certaines habitudes : et, sans jouer aux gens de cour à une époque où il n'y a plus de cour, nous ne nous demandons pas, l'un à l'autre, quand nous nous marions, tous les trésors des vertus bourgeoises. La liberté dont j'ai besoin pour moi, ne vous l'ai-je pas laissée à vous-même?
— Oh! murmura la princesse, je n'ai eu que trop de liberté.
LA PRINCESSE D EKMINGE 2ff
leurs anneaux de bras nus et d'écharpes sur le bord même du lac illuminé... Il était irrité, hostile, il avait envie de dire à tout le monde des choses blessantes. Il ne pouvait se distraire de sa grosse perte d'argent des jours derniers : cent cinquante mille francs à trouver d'ici à quatre jours, date consentie par les gagnants. Et le mécontentement le rebroussait. D'ordinaire, loin de l'agacer par son air de jaloux, Christian l'amusait presque. Surtout il n'avait nulle tentation d'être jaloux lui-même; au contraire, il eût jugé fort encombrante une liaison exclusive avec Madeleine de Cuivre. Que de fois il avait pensé : « C'est l'idéal, une amie tenue en laisse comme celle-làl » Aujourd'hui, diminué à ses propres yeux par sa déveine et son défaut d'argent, il considéra les choses autrement. Christian lui parut moins ridicule. Lui-même ne se jugea plus d'âge à se cacher, à guetter les sorties d'un autre. « Pourquoi lui, d'abord? Il n'est pas très riche, il n'est pas jeune! d Les menaces de brutalité de Christian, qui jamais ne l'avaient effrayé, l'attirèrent. Il s'imagina bousculant le prince, et, rompu aux luttes gymnastiques, ébaucha un « tour de hanches y> comme si vraiment il terrassait le colosse.
Et tout à coup l'envie lui prit de manifester son hostilité, sa méchante humeur, en tourmen-
2l6 LA PRINCESSE d'eRMINGE
Le prince sursauta sous le choc du mot. Ariette vit que la respiration lui manquait : a: Quand il la retrouvera, pensa-t-elle, il me brisera... y> Et sa chair souffrait déjà du broiement imaginé. Mais le prince se rassit sur le fauteuil, les mains appuyées aux bras du siège. Il fixa sur Ariette un regard où celle-ci lut une véritable haine. Depuis qu'elle voyait suspendu sur elle le danger imminent de la mort, elle se calmait.
Le prince dit d'une voix voilée, saccadée :
— Vous êtes folle... Vous rêvez... Si vous aviez eu un amant, vous ne le diriez pas à votre mari qui ne vous demande nul compte de votre conduite.
— Je ne suis pas folle, Christian. J'ai eu un amant... au printemps dernier. Je vous jure que c'est mon seul péché contre vous. J'ai appartenu à cet amant deux mois et demi, et depuis...
depuis... la rupture, rien d'autre ne s'est passé, rien.
— Vous tairez-vous? gronda Christian, et les bras du fauteuil crièrent sous ses poignets crispés. Je vous dis que je ne veux pas de vos confidences, d'abord parce que je n'y crois pas, et puis parce que je me moque de ce que vous me racontez, entendez-vous? Je m'en moque, ça m'est égal, égal, égal... Je sais que vous ne valez rien, pas plus que votre mère ni que votre père.
LA PRINCESSE D'eRMINGE 21J
Ec si le nom d'Erminge ne devait pas en souffrir par contre-coup, il y a longtemps que je vous aurais envoyée les rejoindre, vos parents, la détraquée et l'escroc. •
La cinglure de l'outrage ne toucha pas Ariette en un point sensible de son cœur. Elle voulait dire la vérité, voilà tout, et déjà ressentait un grand soulagement de ce qu'elle avait dit.
— Mon père ni ma mère n'ont rien à faire entre nous, Christian, reprit-elle. Je suis seule responsable. Je vous demande pardon.
— Pardon? Quelle plaisanterie ! Je vous répète que votre vie personnelle, je m'en moque, cria le prince. C'est assez pour moi de l'embarras que me causent vos folies de dépense. Savezvous que, ce matin encore, Verdet a reçu de la maison Jubillard une menace de saisie, pour quinze mille francs de dettes que vous y avez faites?... La saisie! Le papier timbré chez le prince d'Erminge! Je vous aurai dû ça, si je ne paye pas... Payer! payer! avec quoi? Avec l'argent de votre dot, n'est-ce pas?
— Dois-je vous dire, demanda Ariette comme si elle n'avait pas entendu la réplique du prince, et comme si une pensée unique l'hypnotisait, dois-je vous dire le nom?
— Je vous commande de vous taire, fit le prince qui blêmissait.
2l8 LA PRINCESSE d'ERMINGE
Il demeura une longue minute immobile, cloué sur son fauteuil, de grosses veines saillant au milieu du front. Ariette fut empêchée de parler par la peur dé le voir soudain foudroyé d'une congestion. Elle-même s'étonnait d'être encore vivante, de n'avoir pas subi le choc de ces poings de lutteur, qui tourmentaient les bras du fauteuil... A la vérité, Christian souffrait cruellement. Les paroles d'Ariette ne lui apprenaient rien. L'intimité avec Rémi avait été trop naïvement étalée pour qu'il ne s'en doutât pas. Il n'avait pas voulu voir, parce que, comme il le disait, cela lui était égal, à la condition que la sauvegarde du décorum fût maintenue, que tout se passât à la mode facile, tolérante, des liaisons mondaines. L'aveu d'Ariette, au contraire, l'irritait; c'était l'inconvenance, plus grave que le libertinage. L'aveu l'exaspérait comme un commencement d'esclandre, et, voyant sa femme si résolue, prête à continuer, il cherchait maintenant un moyen de la faire taire; et cette peur qu'elle ne criât, que d'autres gens ne vinssent et n'entendissent, cette peur d'un scandale plus bruyant, plus public, et le désir qu'Ariette n'allât pas plus loin, n'avouât pas davantage, ne rendit pas par ses aveux la situation plus insupportable, le clouaient sur place, refrénaient sa violence.
Il parla le premier, la voix blanche, lasse, une
voix de malade, d'homme accablé qui se relève pour se plaindre.
— Je vous prie de ne pas ajouter un mot. Je ne veux pas le nom, je ne veux pas!... Si vous le prononcez, vous comprenez bien que les choses ne s'arrêteront pas ici, et alors tout sera lâché, tout sera public. Je ne veux pas! Notre maison ne doit pas être tachée par vos galanteries. Tenez-vous tranquille, donc, si vous pouvez. Vous m'avez déjà fait assez de mal comme cela. Je vous exècre. Je vous méprise. Ne m'adressez plus la parole. Devant le monde, rien de changé : je vous parlerai comme par le passé. Mais, entre nous, c'est fini, je ne vous connais plus. Et tâchez que je ne vous rencontre pas trop souvent sur mon chemin, ou je ne réponds pas de moi.
Ariette reprit :
— Je vous assure, Christian, qu'il m'en coûte de vous faire du mal... et je vois que je vous fais du mal. Mais je ne vous ai pas tout avoué.
— Je vous ai dit que je ne veux pas savoir le nom! gronda le prince. Prenez garde! (Ses traits se convulsèrent.) Je vous jure que ce nom, si vous essayez de le prononcer, je vous le ferai rentrer dans la gorge, avant que vous n'ayez achevé...
(C Voilà... il va me tuer, » songea Ariette... Tout Christian signifiait la mort en cet instant.
220 LA PRINCESSE D'ERMINGB
comme une bombe dont la mèche finît de se consumer... « Voilà... il va me tuer. » Pour la première fois, la mort apparut à la princesse avec son visage de délivrance, ce vis-age mystérieux qu'elle montre à ceux-là seuls qui ont touché le fond de l'angoisse humaine. Elle fut possédée par le vertige des martyrs, quand elle répliqua :
— Je ne vous dirai pas ce nom, puisque vous refusez de l'entendre; mais je dois vous laisser connaître que, cet amant... je suis enceinte de lui.
Elle ferma les paupières, espéra le coup mortel. Elle entendit le fauteuil de Christian s'ouvrir sous l'écart brusque des mains frémissantes, les bois jetés sur le parquet, un mot grondé près d'elle :
— Saleté!
Le souffle de fièvre et de colère du prince l'effleura. Et, en relevant instinctivement les paupières, elle vit, tout proche, les traits décomposés de son mari.
— Saleté!... répéta-t-il.
Dans la figure, comme disent les gens du peuple, il continua à lui parler, haletant :
— Quand on se conduit comme une fille, on prend garde, au moins, comme une fille. On ne risque pas de jeter un bâtard dans une maison comme la mienne... en tends- tu?... entends-tu?
Deux fois il l'insulta, blanche comme une morte, d'un mot populacier. Comme elle ne répondait pas, comme elle ne bougeait pas, il accompagna la dernière insulte d'un choc de son poing sur l'épaule droite d'Ariette. Sous ce choc, à sentit l'épaule si faible qu'il eut sans doute une honte instinctive, et, s'écartant, il alla retomber sur un pouf, devant la cheminée. Là, machinalement, il prit un rond de dentelle sur un guéridon à portée de sâ main, et en épongea la sueur de son visage. Il y avait de la poussière sur la dentelle, elle se détrempa dans la sueur et composa au prince un étrange masque, menaçant et comique.
— Quand je pense que j'ai épousé ça, grommela-t-il.
— Christian, implora la princesse, soyez miséricordieux. Vous m'avez laissée si seule dans la vie!
— Ahl voilà le comble! s'écria le prince...
C'est ma faute! C'est parce que je vous ai laissée seule, que vous vous êtes fait faire un enfant!... Si toutes les femmes du monde que leur mari n'espionne pas vous imitaient, on repeuplerait vite! Est-ce par stupidité ou par méchanceté que vous avez fait cela, voyons?... (Il se releva, marcha de nouveau sur elle.) Moi, j'ai une maîtresse, c'est entendu et vous le savez. Mais je
ne vous arrive pas avec un bâtard à élever, en vous le donnant pour fils. Je comprends maintenant l'histoire des Tachouères! C'est plus drôle que je n'avais cru, par exemple. Il s'agissait de me faire endosser le chèque! Pas si sot!...
Ariette souffrait maintenant, sous les injures : elle souffrait dans cette nouvelle conscience que lui faisait la maternité. Le mot « bâtard », flétrissant d'avance l'être innocent qu'elle portait, la brûlait. Elle mesurait sa faute à sa honte, à l'impossibilité de relever l'outrage. Jusque-là, elle n'avait pas pleuré. De lourdes larmes commencèrent de couler sur ses joues.
— Il ne s'agit pas de pleurnicheries, dît le prince. Voyons, continua-t-il tâchant de maîtriser ses pensées en déroute et sa voix défaillante. Il faut sortir de cette impasse, et sans scandale. Vous êtes grosse de combien de mois ?
— De quatre mois, je crois.
— Quatre mois ! mais vous êtes folle d'avoir attendu quatre mois. Ne pouviez-vous pas aviser plus tôt ? Qu'est-ce qui vous a empêchée ? Il n'est pas possible que vous n'y ayez pas songé! Mais répondez!
Ariette refléchit :
— Je crois que je comprends ce que vous voulez dire. Et je vous confesse que j'ai pensé moimême, un instant, à me tirer ainsi d'embarras.
Voyons! ajouta-t-il, en faisant un effc calmer. Vous n'avez rien à gagner à tt à bout.
Ariette ne pleurait plus. Elle se hâti 1er, de s'expliquer, comme un enseve] vers une issue qu'il aperçoit.
— Oh! non, Christian. Dieu m'es que je ne cherche pas à vous irriter, et ( mal me fait mal. Je me prêterai à t< diminuer sur vous l'effet de ma faute. Se :ontre mon enf'^--
224 LA PRINCESSE D ERMINCE
Elle parlait si ferme que, d'abord, Christian ne répliqua pas. Il considérait avec étonnement cette Ariette inconnue de lui, si franche, si résolue. Et, comme nul n'a de prise sur la vérité dite tout entière, déjà il sentait qu'il fallait ployer, rendre du terrain.
— Pourtant, fit-il, contenant son front avec sa main, vous ne supposez pas que je vais accepter un enfant qui n'est pas de moi?
— Mais je ne vous le demande nullement!
— C'est heureux. '
Il se mit à se promener de bout en bout de la petite pièce; son visage était convulsé, il gesticulait, et sa voix, de temps en temps, émettait des sons que les lèvres n'articulaient pas. Cela dura... un temps que ni Ariette ni Christian n'apprécièrent. Ariette, échouée sur sa chaise, commençait, sous l'action des nerfs tendus à l'extrême, à souffrir dans les reins et dans les entrailles. Elle se raidissait contre cette souffrance, ne voulait pas souffrir, parce qu'il lui semblait que cela lui ôtait la lucidité dont elle avait besoin. Elle observait Christian, sans terreur, même avec un peu de pitié, car il était évidemment ravagé par l'angoisse. Enfin il s'arrêta, adossé à la cheminée, et, sans regarder sa femme, en phrases sèches et impérieuses, comme s'il eût réglé le compte d'une servante, lui dit :
texte de santé pour expliquer cette 1< sence.
De nouveau la princesse acquiesça.
— Au moment de votre délivrance être prévenu. Je viendrai moi-même joindre, et y assister. Rien ne vous man vous le promets.
— Merci, Christian; vous êtes plus que je ne l'avais attendu.
— Quand Tenfant sera né, je me cha on entretien et de son éduri>t^^'^ —
— Dès qu'il sera né. Et jamais vous ne me demanderez où il est. Seulement, je vous donne ma parole, et vous savez qu'elle est valable, que l'enfant sera bien élevé, ne manquera de rien, qu'on lui enseignera un métier qui assurera sa vie.
Ariette secoua la tête et dit simplement :
— Cela ne se peut pas.
— Que voulez-vous dire?
— Je ne veux pas quitter mon enfant.
— Vous ne voulez pas? vous ne voulez pas?
ricana le prince. Voilà une façon de parler qui vous sied bien! Savez-vous que vous n'avez plus à vouloir, mais à vous soumettre? Ou bien je vais vous faire enfermer, entendez-vous, enfermer à Saint-Lazare avec les filles et avec les folles!...
— Christian!
— Ah! j'en ai eu, de la patience, je crois, et peu d'hommes auraient souffert sans révolte ce que je viens de souffrir. Mais je vous jure que, si vous continuez à me braver, je vous... je vous briserai.
Il pouvait à peine parler, sa voix s'empâtait et se faussait. Ariette tenta de le calmer.
— Mais je ne vous brave pas, Christian! Oh!
Dieu! c'est bien loin de ma pensée. Mettez-moi où vous voudrez, cachez-moi pour la vie, cela
résista pourtant; la peur du scandale le n î fois encore. Ariette, si têtue, à quoi boi :>er, puisqu'elle se laisserait frapper et rait pas ? Il sentait cela à l'évidence : ei n d'obtenir d'elle qu'elle cédât était à
tyrannique qu'il n'avança pas sur elle.
i'espoir et même de force, ce géant affc
ura naïvement, pour lui-même :
Mais que faire ? que faire?
îtte implora :
Je pourrais-je pas disparaîtra^ ^'*'"^"-
à mon bonheur ni à mon existence. Ne puîs-je pas passer pour morte ?
Elle était si manifestement sincère que le prince s'apaisa un peu.
— Une séparation... murmura-t-il. Mais tout se saura. On fera des conjectures. On devinera. Ah! je suis bien misérable!
Il s'assit sur le divan où tout à l'heure était Ariette. Sa figure vieillit, s'hébéta; de grosses larmes brillèrent au coin de ses yeux et roulèrent sur ses joues maculées de poussière.
— Christian!... s'écria la princesse. Ah! pardonnez-moi!
Elle voulut lui prendre la main. Elle-même lui pardonnait tout, en ce moment, affolée à l'idée qu'elle avait créé une telle douleur, elle qui se croyait incapable de nuire.
Christian reprit :
— Tâchons d'y voir clair et de décider quelque chose... Il n'y a décidément pas moyen de sauver toute la face, pour le monde. Le mieux est de nous séparer, de divorcer. Je ne me remarierai pas. On admet qu'un homme divorce, s'il ne se remarie pas... Eh bien! c'est dit... Nous allons nous séparer... le plus discrètement possible. Bien entendu, il ne sera pas question de votre grossesse. Je prendrai même tous les torts à ma charge. Nous laisserons passer le temps
-être le mariage avec Madeleine...
dit:
Alors... c'est convenu? L'accouchement h nger, la séparation amiable... le divorce à requête?
ette hésita.
V^ous ne répondez pas?
e vous répète que je vous obéirai en tout 3ssible, dit Ariette... Mais... au milieu de la... mon enfant?
»uoi, votre enfant?
d'invention et de prévision qu'on lui demandait.
— L'enfant... murmura-t-il... mais, on ne le verra pas, on ne le connaîtra pas, puisque votre maternité aura été secrète... Personne né parlera de l'enfant, ni vous ni moi. Et, tenez, voici la solution... qui est excellente, qui vous donne satisfaction, puisque vous pourrez indéfiniment et sans inconvénient garder l'enfant près de vous, et l'élever...
— Dites I fit Ariette anxieuse.
— Votre femme de chambre a toute votre confiance?
— Oui.
— Elle s'appelle?
— Martine Lebleu.
• — Eh bien! on donnera une somme à cette fille, et l'enfant, là où il naîtra, sera inscrit à l'état civil comme né de Martine Lebleu et de père inconnu.
— Non, Christian, répliqua Ariette. Je ne peux pas dire que cet enfant n'est pas mon enfant... Mais qu'est-ce que cela vous fait? ajoutât-elle, épouvantée par le retour d'orage qu'elle lisait dans les yeux de son mari... qu'est-ce que cela vous fait, puisque je m'en irai, je disparaîtrai?... je vous le jure... où il vous plaira de m'envoyer... en Amérique, en Australie... et je ne reviendrai jamais.
comme enfant de Martine. Vous l'él bon vous semble : je vous donnerai de lever. Mais comme un fils de vous, tant êtes ma femme, est réputé pour mon 1 me soucie pas qu'un jour ou l'autre ce b vous-même veniez me faire du scanda chantage...
— Christian!... implora Ariette.
— Oui, du scandale, du chantage...
/otre résistance d'aujourd'hui n'est p :hose que du chantage... Un^ ^---
2p LA PRINCESSE D'ERMINGE
la femme aura tourné à la gueuse. Je ne veux pas de bâtard dans la maison d'Erminge. Donc l'enfant, si je tolère sa naissance, ne saurait être votre enfant. Est-ce dit?
— Je ne peux pas, dit Ariette très bas.
— Quoi! qu^ est-ce que vous ne pouvez pas?
— Je ne peux pas promettre de ne pas dire à mon enfant que je suis sa mère. Lui et moi, nous serons des absents pour toujours. Je lui dirai qu'il n'est pas de vous, mais quelle que soit la loi des hommes, je ne lui laisserai pas croire qu'il est l'enfant d'une autre que moi-même... Christian!...
Elle cria ce nom avec épouvante, tant la révulsion du visage de son mari, à sa réplique, avait été soudaine et effrayante... « Ahl je vais mourir!... » pensa- t-elle encore : et, par lassitude de cette lutte trop longue, dont l'issue était maintenant évidemment désespérée, elle accepta la fin, et la souhaita brusque, sous un choc de cette force formidable, déchaînée, qui s'élançait sur elle... Le choc fut la simple rencontre du corps de Christian et de son frêle corps à elle qui aussitôt céda, s'abattit sous la poussée... En arrière elle buta contre un siège et tomba à la renverse, presque sans bruit, sur le tapis... Là elle vit, une seconde, la stature dressée de son mari, qui lui sembla gigantesque, les lourds
licate s'érafla, tandis qu'une douleur s geait dans les entrailles. Presque au géant se baissa, prit cette chose qui pa terre, la saisit, la souleva par les jambes, sous son bras gauche. Puis, il ouvrit la petit salon, tirant Ariette dont les bras 1 les meubles, dont la figure balayait le s< versa vivement la galerie où l'électricit lait un jour éclatant, gagna le seuil de l'entrée, l'ouvrit furieusement, et. H'i ifieux aussi *^ —
que la porte ne se fût refermée sur le prince qui rentrait chez lui, chancelant, ivre.
La lourde et somptueuse maison, dans ses murs massifs, dans ses plafonds rembourrés de liège, dans ses tapis et ses tentures, avait englouti le bruit du drame. Et le silence s'y appesantit de nouveau.
Les yeux d'Ariette, quand ils se rouvrirent, virent très clair dans ce qui lui avait paru un abîme obscur, à l'instant où elle y était projetée... Délivrée du noir mortel d'où elle remontait à la sensation, ses prunelles rétrécies perçurent les moindres détails des choses autour d'elle : l'escalier blanc avec son tapis de Smyrne barré de cuivre au pied des contremarches, les torchères de bronze doré... un escalier de rêve montant et descendant dans de l'ombre... puis le palier sur lequel elle gisait, le bas du corps sur un chemin de moquette, le buste contre la dalle, avec la banquette aux pieds de chêne au-dessus de sa tête, montrant les sangles entre-croisées de son envers. A gauche, sous la double porte d'entrée de son appartement, toute la lumière de la galerie fusait en nappe d'or, illuminait le cauchemar.
Ariette remua : aussitôt sa main, sa tête et son ventre renvoyèrent a son cerveau trois souf-
mière marche. Elle y demeura, le bustt sur ses genoux, attendant pour se redress( eût la force de vaincre la douleur aigu reins.
Ainsi crispée, elle songea.
Ce qui s'était passé entre elle et so )eut-être dix minutes, peut-être une h eux heures auparavant, lui revint brusq
I mémoire. Mais elle ne pouvait imaj
II allait advenir d'elle, comment elle s î cette marche en- ^'
qu'au prix de cela elle venait d'acheter le droit d'avoir son enfant. Une dette était payée. Elle tressaillit d'un léger sursaut d'espoir, pour la première fois depuis bien longtemps. Puis la faiblesse physique l'emporta. Sa tête s'inclina dans ses genoux, elle ne pensa plus... ou du moins elle ne pensa que juste assez pour savoir qu'elle ne dormait pas... Et du temps coula encore, dans la nuit.
— Ma princesse?
Ariette releva les yeux : la forme souple de Martine, d'abord debout devant elle dans la lumière intense de la porte ouverte, aussitôt se ploya vers elle, l'enlaça de ses bras.
— Ma princesse!... Qu'avez-vous? Vous avez mal... Oh! dites que vous vivez!
— Oui... oui... je n'ai rien... mais restez... restez... murmura Ariette... Ne me quittez pas!
— Bien sûr, je ne vous quitterai pas... Allons! il faut rentrer, ma princesse; laissez-moi vous soutenir.
— Non... dit Ariette effarée: je ne veux pas rentrer. Le prince m'a jetée dehors. Martine, je veux m'en aller d'ici, de cette maison. Je vous en conjure, emmenez-moi...
Martine se redressa et songea un instant.
— Pouvez-vous rester seule un peu, ma princesse? Je vais revenir, attendez-moi.
LA PRINCESSE D ERMINGB 237
— Non, ne me quittez pas, soupira encore Ariette.
— Je reviens tout de suite. Tenez, asseyezvous sur la banquette. Vous serez mieux, appuyée au mur. Attendez-moi.
Elle guida Ariette docile, l'assit, puis rentra dans l'appartement. Ariette aurait voulu la rappeler, la rejoindre, obsédée par la peur que Martine ne ramenât Christian; mais le seuil illuminé de l'appartement, bien que la porte fût demeurée ouverte, lui semblait infranchissable, comme barré par du feu. Son anxiété fut atroce, jusqu'à ce que la femme de chambre reparût, apportant un chapeau, un manteau d'Ariette, un petit sac, et vêtue elle-même à la hâte. La princesse se laissa mettre le manteau et le chapeau. Le moindre geste la faisait souffrir; mais elle se sentait souffrir avec une extrême indifférence.
Quand elle fut debout, habillée et coiffée tant bien que mal, Martine la prit par le bras.
— Descendons, dit-elle.
Ariette descendit. A mesure qu'on descendait, l'obscurité s'épaississait.
A l'entresol, elle dut s'asseoir, épuisée. Martine lui laissa quelques instants de repos, puis la pressa :
— Allons... Courage!
Ariette se releva et descendit encore, auto-
matiquement, des marches, des marches : il lui semblait que ces marches innombrables s'enfonçaient jusque sous terre.
Elle demanda faiblement :
— Où allons-nous, Martine? Martine répondit :
— Mais chez nous, ma princesse!... Chez bébé 1
P[jr^ N E fois de plus, le cycle bruyant, b
Hlcv lant et monotone de la joie, du drar
-^^ du divertissement de Paris, entre
ie des chasses d'automne et ce qu'on appe
andes épreuves sportives de l'été s'était c
De novembre à juin, Paris avait vécu
Ite d'art et de scandale, d'amour et d';
de noire misère et d'élégance insolente
c eu des mariages, des divorces f**- '^
240 LA PRINCESSE O ERMINGE
sur l'horizon du théâtre et de la fête. Chaque mois avait noué sa gerbe d'actualités pimpantes, fanées le lendemain. Et maintenant que le soleil, par-dessus la féerie du Bois où s'éploie le luxe de Paris dans la pleine saison, montait vers le signe des Gémeaux, maintenant que les gens précautionnés retenaient déjà leur villa à Deauville, — la trêve de plus en plus longue des vacances allait jeter à l'oubli toute cette année, banqueroutes et gloires, bonheurs et désastres, les vivants triomphateurs et les morts dépossédés. Oubli si rapide, si profond que Paris, à la prochaine rentrée, ne se rappellerait pas plus ces choses d'hier qu'un hôtel de plage, désinfecté, balayé et repeint durant l'interrègne, ne garde la trace des passants dont il a un temps contenu la vie.
Sur l'incident mondain qu'avait été, huit mois auparavant, la disparition de la princesse d'Erminge, il n'avait pas fallu si longtemps pour tisser le voile confus et vague grâce auquel les événements perdent à la fois leur détail, leur date, et toute importance de cause à effet. D'abord on avait chuchoté des explications, des hypothèses ou des plaisanteries. La presse, opportunément visitée par l'homme d'affaires du prince, était demeurée presque unanimement discrète. Les deux ou trois petites feuilles à scan-
LA PRINCESSE D EKMINGE 24I
d^le qui avaient parlé l'avaient fait une seule fois et dans des termes assez mesurés pour permettre aux intéressés d'intervenir utilement. Une fantaisie avait bien paru, dans un journal du boulevard, sous ce titre : Si ru veux, faisons un rêvel II y était question d'une princesse enlevée par sa camériste... Mais dès le lendemain le grand quotidien, ga:"^tte autorisée des gens à titre et à couronne, avait, en ces termes, rétabli les choses :
« Un des hommes les plus en vue de la société parisienne, porteur d'un nom illustré par l'histoire de la guerre de Trente ans et par les annales françaises du xviii* siècle, a été récemment frappé dans ses plus chères affections : sa femme, atteinte d'une cruelle maladie nerveuse, a dû chercher la guérison à l'étranger, dans un établissement de cure. Voilà tout le secret de l'absence momentanée d'une exquise Parisienne.
Nous aurions gardé le silence sur ces tristesses intimes si le mot de « fuite » n'avait été impudemment prononcé, dans les milieux où il suffit, semble-t-il, qu'une infortune atteigne un membre de la haute société pour qu'elle cesse d'être respectable... »
Cette explication de cure à l'étranger (dans les conversations, on laissait entendre : maiscn de santé), concertée entre M"™® de Gudère et la
242 LA PRINCESSE D ERMINGB
famille d'Ermînge, fut assez facilement admise. Beaucoup de gens traitèrent sincèrement de fable l'histoire de la fuite avec la camériste. Le prince redoutait un démenti public d'Ariette et sa réapparition. D'accord avec la vieille princesse, il se proposait de faire entreprendre des recherches, au moins par une police privée. M""* de Guivre déconseilla ce parti avec insistai? '•e. Mieux que Christian, elle connaissait Ariette, et, s'étantfait conter en détail la scène de l'aveu, elle était convaincue de sa sincérité, a: Ariette ne médite ni scandale ni chantage; elle restera tranquille; elle subit l'influence de cette Martine, qui est une sorte de dévote illuminée. De grâce, ne mettez pas des tiers à leur recherche; c'est d'eux, alors, que le chantage serait le plus à redouter! > Christian se laissa d'autant mieux convaincre qu'il inclinait par nature à l'inertie. Les premiers jours après la fuite, passés sans incidents, fortifièrent l'opinion de Madeleine. Les semaines suivantes, il arriva quelques vaines lettres anonymes dénonçant : « Que la princesse était à Paris, qu'on le savait; qu'on était prêt à indiquer son domicile si l'on envoyait telle somme à tel bureau de poste... y> On ne répondit pas. Deux ou' trois individus louches se présentèrent avec de semblables propositions : on les éconduisit... Bref, hors des bas-fonds où les scandales mon-
ce grave souci cessa d'être son plus La jalousie, qu'avait amortie la peur dale, se réveilla à mesure que cette f nuait. Il oublia Ariette et, de nouveau, plus qu'à Madeleine. Moins que jam; sûr de sa fidélité, et ses soupçons étai diennement avivés par les propos de princesse. Charlotte-Willielmine rec fils une heure durant chaque jour, so:
repas de midi, soit vers six heures. El vait avec rude*i«^ ^- i * *
244 ^A PRINCESSE D ERMINGE
bafoué par elle. Christian écoutait ces reproches avec soumission et indifférence. Il aimait encore mieux les subir et que sa mère lui parlât, lui témoignât sa tendresse bourrue sous les mots allemands dont elle le morigénait. Lui aussi, comme tant de gens de son monde, se sentait seul à travers la vie, et l'unique tempérament à cette solitude, c'était sa mère. Près d'elle il se retrouvait en communion avec les gens de son passé, de sa race, d'où sa vie présente de sportsman, de clubman et d'amant d'une Parisienne ultra-civilisée l' écartait. De cette vie mondaine aussi il avait besoin, mais la maîtresse le faisait souffrir. Elle le contraignait à un effort douloureux pour lui autant qu'une fausse position des membres prolongée durant des heures. Elle forçait cet homme, qui par nature ne savait que jouir de ce qui se donnait ou foncer comme une brute sur ce qui résistait, à méditer, à épier des nuances, à surveiller, à analyser, à être jaloux tout en dissimulant sa jalousie sous des dehors policés... Probablement, si les propos quotidiens de la princesse Charlotte-Wilhelmine ne l'avaient tenu en éveil, il eût glissé, par lassitude, à une quiétude découragée; il se serait dit : c: N'y pensons plus I y> Mais quand, le cœur et l'esprit courbatus, il tendait à se laisser vivre, la princesse Charlotte-Wilhelmine ne manquait jamais
LA PRINCESSE d'eRMINGB 24f
de l'aiguillonner, de forcer le pauvre esprit épuisé, le cœur meurtri à recommencer TefFort d'analyse et de suspicion.
A cet effort, un plus souple, un plus exercé, se fut énervé : le jeu de M™* de Guivre était tellement serré que rien ne passait entre les cartes de la joueuse. Tout ce qui manquait de perspicacité à Christian, Madeleine l'avait à l'extrême. A la lettre, elle lisait dans Christian ses pensées. Il ne lui avait pas caché que sa mère la détestait et l'accusait d'être infidèle, sans rien préciser. Madeleine avait donc à se défendre, eue aussi, sans rien préciser. Elle voyait l'hypocondrie jalouse de Christian s'aggraver, elle savait de qui il était jaloux : pourtant le nom de Rémi de Lasserrade n'était jamais prononcé entre eux... Madeleine ne passait pas un jour, pas une nuit, sans que sa pensée lui suggérât l'horrible image : Christian se ruant sur Rémi et l'écrasant. Contre cette éventualité affreuse elle n'avait qu'un recours : duper Christian par l'amour. Elle s'y dévoua avec une sorte d'exaltation. Il avait été presque malade après le déparc d'Ariette; elle le soigna. Guéri, elle fut pour lui une maîtresse telle qu'elle ne l'avait jamais été auparavant. Quand elle le voyait dans un état de demi-ivresse qu'elle savait reconnaître, elle n'avait pas besoin de jouer aux yeux du prince la
comédie de la joie : elle était vraiment heureuse ; elle jouissait en perspective d'une trêve de quelques heures, parfois de plusieurs semaines, où elle pouvait aimer Rémi sans l'obsession d'angoisse qui lui rendait presque douloureuse la présence de ce jeune amant.
Tel était le drame, entre ces trois êtres dont un seul, Rémi, prenait la vie avec insouciance. Brave, ou plutôt incrédule au danger, il traversait les événements comme une répétition de comédie, mettant l'habit qu'il fallait, indifférent au rôle pourvu qu'il fût divertissant. Le jeu était sa seule vraie passion, et seules les émotions du jeu pouvaient le jeter hors de ses bonnes façons coutumières. Ne l'avait-on pas vu, un jour, au club, découvrant dans un étranger récemment introduit un escroc qui le volait, sauter à la gorge de l'homme, le frapper, le meurtrir, jusqu'au moment où les valets de pied durent séparer les combattants?... Au contraire, il apportait dans l'amour une absolue sécheresse de cœur. Il tenait les femmes pour une amusette : M"' de Guivre était la plus amusante de toutes. Quant à Ariette, il l'oublia bien avant que Christian en perdît le souci. Il n'avait jamais craint de sa part des revendications gênantes; tout de même la disparition valait mieux : elle arrangeait tout... Et s'il ne chercha pas à connaître les causes et
isparue, le tragique oubli de la ville s'étem iement sur elle, comme des ténèbres de :
Un seul de ses compagnons de naguèi ubliait pas, bien qu'il ne prononçât ja i nom : c'était Jérôme de Péfaut. Souve] isée l'avait reporté vers elle, et jamais oisse il n'imaginait la tourmente où elle ; bré. Rien ne lui avait été dit, par le p] minge, que ce qu'on disait à tout le mo] )lication de la maison de cure; il poi ment soupçonner la sr^r»^ - *
son aide. Or, trois jours après la tuîte de la princesse, il reçut un biUetdaté de Paris et signé de Marrine... Elle lui disait : cr La princesse est en sûreté; sa santé n'est pas compromise. Elle tient à ce que vous en soyez informé, et vous demande, jusqu'à nouvel avis, de ne pas tenter de la joindre et de lui garder le secret... ]d Ce billet le surprit et lui dicta sa conduite. « Puisqu'elle ne veut pas que je sache sa retraite, pensa-t-il non sans amertume, c'est qu'elle n'a pas besoin de moi ou qu'elle se méfie de moi. » La tristesse qu'il en éprouva lui fit connaître — sans qu'il voulût se l'avouer à lui-même — quelle place cette enfant dévoyée avait occupée dans son cœur, alors qu'il croyait lui donner seulement une amitié un peu paternelle.
Vers le mois de juin de cette même saison, le baron et la baronne Haltinger, pour l'étonnement annuel qu'ils dispensent aux Parisiens, imaginèrent une fête sur le lac supérieur du Bois de Boulogne : danses antiques au bord de l'eau parmi l'éclat des lumières électriques et des feux de Bengale. Ce fut, pour la « bande de Made î), l'occasion d'un dîner dans l'île ; les convives s'y rassemblèrent vers huit heures. La bande s'était diminuée d'Ariette sans que rien changeât de son iniatigable course au divertisse-
personnes « fascinantes ]&, cultivées .
ne, et qui le savent. Au dîner de l'île, 1(
américain n'était représenté ce soir que
magnifique matrone, — M""® Luton, —
tue de blanc, le cou et le buste enlacés
terminable collier de perles, et par sa
"® Behrenheim, adorable jeune fille à
)ins parée. Elles avaient amené un ami,
Isait-on, de M"' Behrenheim, son troi-
ncé depuis deux ans qu'elle habitait
lui-ci était un Français, cam^r-J-
Deux fois, il remit cinq cents louis en banque; ils fondirent deux fois, sans à-coup, avec une lenteur qui signalait rintailHble orientation du sort ennemi... Christian, cependant, gagnait, pratiquant la sûre méthode qu'inspire la conviction d'être en chance... Un sentiment de revanche l'animait contre Rémi qu'il savait déjà aux abois : au bout de ces effondrements d'argent, il y a, pour l'effondré, de la déconsidération, de l'affolement, et parfois le suicide. Christian avait conscience de contribuer pour sa part à hâter ces échéances en pontant de plus en plus fort. Rémi était trop joueur pour ne pas deviner cela. Le jeu fut bientôt, pour lui, une lutte avec le prince, comme, pour le prince, c'était une lutte avec lui. Et quand Rémi se leva, enragé d'avoir creusé de quatre-vingt mille francs le vide de ses dettes, enragé et pourtant contraint de déserter la lutte, il se senrit vaincu par Christian, ruiné par Christian.
Il se passa alors dans cette somptueuse salle de théâtre et de jeu, aux pilastres de marbre, aux corniches dorées, un de ces drames brefs, mystérieux, soudains, qui sont plus poignants justement à cause du décor, et parce qu'ils n'interrompent ni même n'affectent en rien le mouvement du plaisir, de la fête ambiante. Christian
quitta la table de baccarat presque aussitôt après le banquier. Rémi se trouvait seul, les discours à tenir à un camarade décavé n'étant pas de ceux qui tentent l'homme de cercle. Le petit groupe d'amis qui s'entretint un instant de choses vagues avec Christian s'émietta bientôt. Les deux hommes marchèrent l'un vers l'autre, dans le vaste milieu de la salle, laissé vide par le refluement de tous autour du jeu, le vide de miroir des parquets cirés, où les valets de pied disposaient quelques petites tables de souper. Ils s'abordèrent, et leurs mains se serrèrent malgré euxmêmes, tant il est malaisé de rejeter l'étroit vêtement des convenances sociales qui nous enserrent. Leurs yeux se brûlèrent tandis que les mains se touchaient : tous deux savaient bien qu'ils allaient s'attaquer. Rémi, le plus irrité des deux, mais tout de même le moins brutal, attendit que l'autre se découvrît, assuré qu'il allait se découvrir, prêter le flanc. Et cela ne manqua pas... Avec une niaiserie surprenante — mais on eût dit que les mots forçaient la bouche à les prononcer — Christian dit à Rémi :
— Votre déveine continue.
— Et vous, répliqua Rémi, vous avez la veine que vous méritez... Allons! ajouta-t-il, — subitement très calme tandis que Christian se sentait osciller sous l'outrage, — ce n'est pas la peine
LA PRINCESSE d'ïRMINGE iô}
d'attendre. Nous en avons envie l'un et l'autre. Je vais prévenir deux amis; faites de même et qu'ils se voient demain chez moi, vers onze heures, si vous voulez... Quant à ce que vous venez de gagner, bien entendu, l'argent sera chez vous dès qu'il fera jour.
Christian, assommé, ne bougeait plus. Rémi qui, lui, voulait doubler l'insulte et la laisser, comme une banderille, dans la, chair douloureuse de l'adversaire, ajouta :
— Je vous dois bien ça... plutôt deux fois qu'une! Et voilà longtemps que ça me taquinait.
Le prince vit s'éloigner avec une lenteur voulue cette joKe silhouette, pincée à la taille parle scarabée noir de l'habit. Comme un Goliath atteint à la tempe par la pierre d'une fronde d'éphèbe, il s'abattit dans un des grands fauteuils.
« Plutôt deux fois qu'une... Oui... il a voulu dire Ariette et Madeleine... Ahl le tuer... î
A plusieurs reprises, il pensa à l'épée que son bras pousserait dans la chair, dans la vie de cet ennemi. Et peu à peu cette vision le calma. Des camarades l'entourèrent; il put causer avec eux de choses indifférentes; ses nerts lentement se détendaient; mais, tandis qu'il parlait, il se délectait toujours à la pensée du fer entrant dans la molle résistance d'une jeune chair. Enfin il emmena à part deux des
amis qu'il considérait comme les plus sûrs, le marquis de Larens et M. de Comtat: il leur expliqua qu'il venait de subir des inconvenances du vicomte de Lasserrade, enragé de sa perte au jeu. Il fut convenu que ces messieurs iraient dès le lendemain chez Rémi, où ils étaient assurés par avance de trouver deux amis de ce dernier. Christian souhaitait que l'affaire se terminât au plus tôt, dans l'après-midi si la matinée suffisait aux pourparlers.
Le lendemain, vers midi, les deux adversaires surent qu'ils se rencontreraient quatre heures plus tard, dans un établissement hippique de Neuilly qui servait habituellement à des poules à Fépée entre tireurs de choix, et aussi, très rarement, à des joutes plus sérieuses, pour des adversaires de qualité. Rémi, qui avait, dès la première heure, fait remettre au prince l'argent qu'il lui devait, repartit en fiacre, aussitôt que les pourparlers lurent clos, et continua ses courses chez des usuriers. Il envoyait déjà au diable sa lubie de provoquer Christian et s'étonnait que la jalousie eût pu le troubler un instant : c'était une âme où les ennuis positits avaient tout de suite raison des préoccupations sentimentales. € C'est égal, pensait-il : j'aurai tout de même plaisir à lui loger un coup d'épce dans le bras... » Il ne se sen-
de duel, et n'avait jamais fréquenté N'importe! il aurait dans la main une meurtre, il serait en face d'un adversair Cela lui suffisait; il était sûr de tuer, r comparer Rémi à lui-même. Et ridé< meurtre le soulageait de toute sa rancui disparu, lui-même aurait pris la proie i i l'ennemi, et certes il ne querellerait f )roie sur le passé. Il la voulait à lui se out; cela lui donnerait pleine satisfa loin repos... Ainsi, nor i'-^
mesure que l'heure du duel approchait, il se sentait plus calme, presque heureux, comme un homme dont l'esclavage momentané va finir et qui va pouvoir exercer toute sa liberté. Il reprenait possession de son héritage. C'était une sorte d'acte de piété ancestrale qu'il allait accomplir, en détruisant à la façon d'un de ses aïeux un ennemi insolent.
Une heure avant le moment assigné au landau pour le venir chercher, il se fit annoncer chez la vieille princesse, sa mère. Il dut attendre qu'elle eût fini sa méditation, puis fut introduit. Charlotte-Wilhelmine était assise sur un tout petit fauteuil capitonné, d'un affreux style, seul meuble moderne parmi le bric-à-brac assez noble amené d'Allemagne. Elle était haute, maigre avec de gros os, une charpente aussi solide que celle de son fils, qui d'ailleurs lui ressemblait. Elle s'habillait de dentelles noires, se coiffait de dentelles noires; elle avait un visage et des mains de bois qui sortaient de toute cette dentelle noire comme les pièces d'une marionnette démesurée. Elle n'avait pas grand air et semblait assez bornée. Elle souhaita en français le bonjour à son fils, qui baisa ses mains, et ensuite s'entretint en allemand avec lui. Naturellement elle ignorait le duel imminent; ce qui la préoccupait aujourd'hui, c'était la situation
LA FRXNCESSB d'eUMINGE I&J
financière du prince. Elle aurait voulu savoir s'il avait des dettes, ou si son train, maintenant allégé d'Ariette, n'excédait pas ses revenus. Il s'était assis près de sa mère et lui tenait les doigts. Après l'avoir morigéné sur la question d'argent, elle l'entreprit durement sur la question maîtresse. Elle ne ménageait pas les injures ni les termes crus pour qualifier M"' de Cuivre. Christian la laissait parler, tenant toujours la main roide et firigide. Il lui semblait que par ce dur et froid chaînon il s'accrochait à toute sa race, en recevait l'investiture et la force. Son obéissance, sa respectueuse attitude, s'imprégnèrent aujourd'hui d'une tendresse, d'un désir de mystérieuse protection, qui finirent par toucher la princesse. Elle le baisa au front quand il prit congé d'elle et sortit tout réconforté, comme s'il emportait une certitude de plus de cette victoire dont il ne doutait pas.
Un soleil clair luisait, pas trop ardent grâce à de récentes pluies, quand, chacun dans une salle de l'établissement hippique, — un bâtiment neuf de briques et de fer bleuté, — Rémi de Lasserrade et Christian d'Erminge se dévêtirent. L'appareil médical de leurs chirurgiens était déployé auprès d'eux; leurs témoins, au dehors, arrêtaient les dernières dispositions de la rencontre. M. de Comtat, qui passait dans son
268 LA PRINCESSE d'eKIIINGE
monde pour une sone de témoin professionnel, donnait à Christian quelques-uns de ces conseils, d'une telle banalité, d'une telle évidence que chacun pourrait se les donner à soimême, et qui sont particulièrement inutiles à l'instant de l'action, s'ils ne sont troublants et dangereux. Mais Christian n'était pas dans un état où un propos pût le troubler. Tandis qu'il passait sa chemise molle, chaussait ses gants de ville, il éprouvait juste l'émotion d'un paysan qui, la nuit, décroche son tusil et sort dans la basse-cour pour tuer le renard ou la fouine. Chasseur d'animal nuisible, il savait la bête là, à sa portée... Comme il ne répondait guère, M. de Comtat le crut un moment préoccupé, et tandis que, de son pas lourd, le prince gagnait l'allée où déjà Rémi, svelte dans une légère chemise souple, affectait de causer avec ses témoins, il dit au marquis de Larens :
— Notre ami est bien sombre... Il n'est pas homme à avoir peur, pourtant?
Le sourire aigu du marquis contracta ses lèvres :
— Non. C'est moi qui ai peur, et pas pour lui. La sotte affaire I Je regrette fort d'être venu au cercle hier soir.
Les épées, un instant rassemblées par les pointes sous les doigts de M. de Comtat, maintenant se guettaient à distance, s'engageaient, se
LA PHINCESSB d'eRMINGE 269
froissaient. Plus leste, Rémi de Lasserrade harcelait son adversaire, qui ne bougeait guère, et, l'œil fixe, comme à l'affût, parait par de légers mouvements du poignet, attendant l'occasion de porter le coup. Les deux premières minutes s'écoulèrent ainsi, jusqu'au repos imposé... Christian, durant ce repos, ne quitta pas des yeux Rcmi, qui s'entretenait avec ses amis et montrait à M. d'Ars la marque gravée sur son épée. Puis Rémi se retourna, regarda Christian qui le regardait. Alors, pour la première fois, il comprit la menace prochaine, actuelle, de ce regard, et que cet homme voulait sa mort. Et soudain, dans ce bref loisir que lui accordait encore la destinée, il entrevit la possibilité de mourir. Sa vie se remémora d'une brusque apparition, si veule, si vide, si courte, si encombrée, d'ennuis. Il lui parut qu'il était seul, abandonné de tous, parmi l'hostilité des choses...
a: Bahl pensa-t-il, j'ai été un déveinard. J'ai la déveine... marchons tout de même!... »
De nouveau les épées se joignirent, s'engagèrent... Rémi était nerveux, il attaqua violemment. Une parade de Christian le désunit : la riposte le toucha légèrement au-dessus du sein gauche, et, comme cette piqûre le taisait reculer, une violente remise de Christian, fendu à fond, lui traversa le poumon... Il vit, en face, le
bâtiment aux briques rouges et aux fers bleutés se soulever de terre, venir à lui, l'écraser... D'autres formes s'approchèrent, des bras, des figures, une rosette incarnate sur un revers de veston... Le sol glissa doucement sous lui, comme un plancher d'ascenseur qui dévale. Une saveur salée empoisonna sa bouche, le noya intérieurement; il étouffa. A la renverse, d'un regard qui déjà luttait contre la nuit, il s'hypnotisa sur une tête chevelue de blanc, inclinée... Il gémit.
Et toute cette nuit qui le pénétrait au dehors, toute cette marée salée qui montait au dedans de lui, se rejoignirent, le submergèrent.
Par le Bois joyeux, ensoleillé, croisant d'autres voitures de maître, des fiacres aussi où des couples se tenaient par la main, des automobiles, des bicyclettes, quelques piétons, — le coupé du chirurgien ramenait Christian vers Paris. Les deux hommes se taisaient : le docteur, nerveux, tourmentait l'appui de la portière et faisait entendre de temps à autre un périt claquement de la langue contre les dents d'en haut, puis, se contenant, bâillait. Christian était tout à iait calme. L'issue du duel ne l'avait ni étonné ni troublé; il l'attendait. Il se sentait soulagé, maintenant, d'abord parce que l'élément brutal de sa nature intime avait trouvé une subite issue,
LA PRINCESSE d'EKMINGB 2Jl
puis parce que, pour la première fois depuis toujours, il se sentait le maître de Madeleine de Guivre. Quand le coupé, passant la porte du Bois, se fut engagé dans les Champs-Elysées, le docteur se hasarda à dire :
— Vous savez qu'on va tâcher de présenter la chose comme un accident d'assaut : mais le juge d'instruction vous appellera peut-être aujourd'hui. Et alors il vaudrait mieux pour vous aller spontanément au Palais voir le procureur de la République.
Christian répondit simplement :
— Je n'ai pas le temps aujourd'hui.
Place de l'Étoile, il descendit du coupé, prit congé du docteur et, montant dans un fiacre, se fit conduire rue d'OfFémont.
La comtesse y était rentrée une demi-heure auparavant, affolée d'avoir vainement attendu Rémi une partie de l'après-midi à un rendez-vous que celui-ci avait oublié de décommander. Elle avait aussitôt dépêché sa femme de chambre chez Rémi, pour demander des nouvelles. Christian arriva avant que cette fille fût de retour. Madeleine l'accueillit sans déplaisir, pensant apprendre par lui quelque chose. Et déjà elle questionnait :
— D'où venez-vous, cher ami? De lagardenparty des Saint-Clair?
Maïs il l'avait prise dans ses bras, en faisant a: non y> de la tête, et il la regardait avec des yeux si graves, si passionnés, et il la tenait d'une étreinte si forte, qu'elle fut étonnée, et, s'arrêtant de parler, se sentit enveloppée par la chaleur d'une destinée nouvelle. Elle balbutia, sans oser essayer de se dégager :
— Christian, qu'avez- vous?
— Vous êtes à moi, dit-il.
Elle ne comprit pas, elle ne put comprendre pourquoi il lui disait cela, ni pourquoi il la regardait comme s'il ne l'avait jamais vue. Pour lui, c'était la proie conquise dans la lutte et que le repos de la victoire permet de contempler à loisir. Dans ce long et patient regard, Madeleine ne lut point de rancune : Christian au contraire la désirait plus passionnément que jamais, et lui. qui d'ordinaire obéissait à tous les caprices de sa maîtresse, cette fois il lui imposa, sans la tempérer d'une prière, la torce de son désir. Ce n'était aucun sadisme; il l'aimait mieux, voilà tout : il l'aimait frénétiquement depuis qu'il avait exécuté le rival et qu'il ne craignait plus le partage. Elle comprit enfin ce qu'il projetait et, toute remplie du souci de Rémi, protesta :
— Non! Non! Christian... Soyez raisonnable... Je ne veux pas... je suis lasse.
On eût dit qu'il ne l'entendait pas. Il n'obéit
tait precipiiammeni i escalier, lui renaît .
le se redresser sous son vainqueur.
— Madame! Madame I appelait cette fi Elle entra en coup de vent, et sans mêi
larquer le désordre des amants désenlaç^ itia, à bout d'haleine :
— Madame!... Madame!... Monsieur R( Elle désigna Christian, d'une main qui lit :
— C'est lui! lui!... en duel... Tout àl'h vl""® de Cuivre comprit. Elle poussîJ i^-
274 ^^ PRINCESSE D ERMINGE
fille, épouvantée, s'enfuit, trébuchant, se cognant au chambranle. Il maîtrisa Madeleine, que ses forces d'ailleurs abandonnaient, la soutint, la souleva. Elle fixait sur lui des yeux élargis par la peur et la haine. Ses lèvies essayèrent d'articuler :
— Assassin! assassin!...
Il ne chercha pas d'explications ni d'excuses. Il la ressaisit à pleins bras comme tout à l'heure et continua de l'étreindre, indifférent à ses protestations et à sa résistance. Et elle de le subir ainsi, malgré ses cris que les domestiques, figés par la terreur, ne voulaient pas entendre.
Il s'établit, pour corriger la destinée de ceux qu'on nommait autreiois (n les grands d, un accord spontané entre les représentants humains de ces puissances idéales : la Justice et la Religion. Grâce à une démarche du duc de Lasserrade, la poursuite ne tut pas ordonnée par le procureur de la République. On admit l'explication d'un accident d'assaut. Le blessé, ramené chez son grand-oncle, y vécut encore vingt heures environ en état de prostration. Un prêtre put être mandé: les obsèques turent donc religieuses. Elles eurent lieu quatre jours après le duel, à Notre-Dame de Passy, paroisse des Lasserrade.
Le même temps d'allègre clarté qui s'était
caienc annoncées pour onze neures; a eures l'église fut pleine. Toute la haute i atie parisienne, celle qui ne se dérangi >ur les morts de sa parenté, y assistait. .
très mondes brillants de Paris s'y montr îsi, artistes, gens de bourse, gens de C( is de fête. Quelques initiés chuchotaier tables causes de la mort de Rémi, noi es par les journaux, dont la discrétion issurée. La « bande de Made )> était au sauf M"^® de Guivre et Christian. Hp ^-
•îiif ri 'ailloli*"* -
276 LA FRINCESSE d'eRMINGE
çue par le jeune homme dans l'instant même qui précédait sa mort, combien il l'aurait eue plus nette s'il avait pu voir, à travers les planches, les draperies et les fleurs de son catafalque, l'assemblée conviée pour illustrer ses obsèques!... Lui ne la voyait plus, cadavre mutilé, transpercé, vide de sang, tauché en pleine jeunesse, n'ayant su de la vie que ce qu'elle a de moins digne de vivre. Mais dans la foule d'oisifs il y avait un observateur conscient : Jérôme de Péfaut, assis au même rang que M"®" d'Avigre, séparé d'elles par la règle qui imposait des côtés différents aux hommes et aux femmes... Un évêque ofîîciait, dans une pompe admirable.
Des musiques déchirantes descendaient de la tribune sur la nef. Les lumières d'alcool, verdies par le sel, répandaient une clarté livide sur les tentures noires. Jérôme méditait.
Comme tant de lois, quand il se mêlait à ceux de son monde, à ses pairs par la naissance, la fortune et les habitudes, il était trappe de l'antinomie évidente entre les doctrines et les mœurs, entre la profession extérieure et le tort des consciences.
(( Voici, pensait-il, une assemblée réunie pour la plus grave des circonstances, la mort d'un des nôtres. On la célèbre selon un rite vénérable, auquel chacun de nous tient sincèrement et
qu'elle soit? Toutes les fois que j'ai es
questionner les plus sérieux d'entre eux,
trouvés, hésitants, incertains, résolus tout
u système de Pascal, les génuflexions, 1'
ite, etc., ou refusant par système toute
on. >
Et il regardait tout près de lui, au c
liée centrale de la nef. Rose et Mar
\vigre, nuque blonde, nuque rousse, pe
même geste charmant sur leurs m^'i^*'
eillement 1^*^ ^^
2jS LA PRINCESSE d'eRMINCE
pas à être païennes comme vous... 3> Païenl peut-être... mais païen stoïque qui ne jouissait de rien, vivait comme un sage, sobre, tolérant, laborieux. Les non-païens, étaient-ce les Campardon, les Apistrol, les Ars, toute cette foule déjà lasse de son recueillement d'apparat, qui chuchotait comme dans un salon, poursuivant sous les draperies noires, à la lueur des torches funéraires, son éternelle besogne d'affaires ou d'aventures? Ah! société païenne, pourquoi te parer hypocritement d'un vêtement chrétien qui n'est plus pour toi qu'une mascarade d'âmes?
(C Non; c'est trop dire, corrigea-t-il aussitôt... Il n'est pas juste de proclamer que tous ceux qui m'entourent sont indifférents ou incroyants, et n'accomplissent ici que des gestes de. convenance. Ma mère modelait réellement sa vie sur sa toi. Elle n'était pas la seule de sa génération; il en est encore aujourd'hui d'aussi sincères. Mais qui oserait affirmer qu'ils ne sont pas une exception, et de plus en plus rare? Parmi ceux qui croient par tempérament ou par éducation, qu'ils sont rares, ceux dont la vie est réellement dirigée par leur croyance, et qui, vraiment, en action, sont des chrétiens I La plupart ont de la sympathie pour une tradition, voilà tout... »
— Vies irŒj dies illa... entonna une voix, un contralto féminin admirable, du haut de la tri-
£C plusieurs ouDuaicnt cenainemeni cérémonie ils assistaient, mariage ou ment.
Au moment où Jérôme se disait cela,
s'arrêtèrent sur deux femmes ageno
'écart, dans le bas-côté de droite, sous
ue donnait l'angle d'un conf'essionr
:aient vêtues de deuil; des voiles de g;
ouvraient leur visage qu'il eût été in
distinguer, même au jour. CelL
»ms, ne bavardaient pas, ne rî'>^'— -
iSo LA PRINCESSE d'eRMINGE
bougeait pas, mais son attitude exprimait une ferveur extrême, — le visage voilé levé vers le tabernacle, les mains jointes.
Pour M. de Péfaut, ces deux femmes, l'une qui pleurait, l'autre qui priait, furent bientôt un thème de méditation autrement captivant que la cérémonie elle-même, qui continuait parmi les clameurs de l'orgue et les fumées de benjoin.
« Qui sont-elles? 3> se demanda-t-il, curieux du mystère des âmes derrière les attitudes. « Qui sont-elles et que font-elles ici, où elles ne sont évidemment connues de personne, où elles ne connaissent non plus personne?... Ce ne sont pas des femmes du monde... quoique leurs vêtements ne soient pas trop mal coupés. Ce sont des artisanes du luxe de Paris, couturières ou modistes. Elles ne sont pas riches, mais elles ne sont pas misérables non plus. L'une d'elles a beaucoup de chagrin, l'autre n'est ici que par sympathie et par piété. Deux soeurs, probablement... i> Les voiles entouraient si étroitement les deux têtes que même les cheveux demeuraient invisibles. Maintenant, la moins grande, la plus émue des deux, ne pleurait plus. L'autre l'avait fait asseoir; elle méditait, les mains entre les genoux. Jérôme observa que ses mains, gantées de noir, sans nulle recherche, paraissaient petites et fines.
onneries de Télévation interrompirent u a musique de la tribune et les conversa s assistants; la foule tut plongée dan ure factice d'adoration et de respect ime les fronts se relevaient, l'admirable de Rose Galtié, de l'Opéra, chanta le soulevant dans cet auditoire artiste ei murmure d' admiration, ainsi qu'ai îs deux soeurs en deuil demeuraient l la beauté de ce chant semblait ne paî iT sensibilité.
autres, nous sommes la proie d'une affreuse solitude... Nous avons l'air de nous rassembler constamment, mais la solitude nous guette dans nos réunions mêmes et dans nos fêtes ; elle nous étreint, ne nous lâche pas, nous poursuit jusque dans la mort... Moi, par exemple, depuis que j'ai perdu ma mère, je ne connais pas un cœur ami ni même quelqu'un que j'aime. Il n'y avait par le monde qu'une seule petite âme pour laquelle je me sentisse de la fraternité... Elle a disparu. »
Il avait beau faire et se gourmander, le souvenir d'Ariette ne le quittait pas. Depuis le billet que Martine lui avait adressé au lendemain de la disparition, il n'avait reçu d'elle aucune nouvelle. Triste et mécontent, il s'était d'abord cloîtré dans son laboratoire, essayant de se distraire par le travail : au milieu de son travail l'angoisse le poursuivait. Il se disait (car d'autres sentiments lui eussent paru ridicules) : « C'est que je me sens responsable de sa situation actuelle. Sans moi, eût-elle avoué?... y> Peu à peu, il était revenu se mêler au monde qui avait entouré Ariette, dans l'espoir d'entendre parler d'elle ou de surprendre quelque indice. Et il s'irritait de constater l'absolu, le définitif oubli.
L'officiant récitait maintenant les prières de
LA PRINCESSE d'ERMINCE 283
l'absoute autour du catafalque écrasé sous les fleurs; sa voix grave appelait le repps éternel sur l'âme du défunt; la voix grêle des enfants de choeur jetait aux échos de la nef les répons suraigus... Puis le corps fut enlevé et l'on défila vers la sacristie. Ce fut un bon moment de détente pour les invités, qui commençaient à trouver la cérémonie longue. Les deux sexes, isolés l'un de l'autre pendant l'oflice, se rejoignaient avec la gaîté des collégiens évadés d'une retenue. M"* d'Ars se faufilait vers Apistrol. Le gros Campardon rejoignait dans un coin Rose Galtié, descendue de la tribune afin de recueillir les admirations d'une foule de choix, et qui, tout en serrant des mains et en souriant aux encenseurs successifs, balayait du regard cette foule où elle voulait que tout le monde la vît, pensât à elle, l'enviât, l'admirât un instant.
Saraccioli mit la main sur Tépaule de M. de Péiaut.
— Voilà une belle cérémonie, dit-il, et bien parisienne.
— Le fait est, répliqua Jérôme, que c'est à donner l'envie d'en être le héros.
— Vous savez le secret? demanda l'Italien.
— Je ne sais jamais aucun secret.
— Ne le dites pas, pour le moins! C'est vraiment un secret. Le vicomte Rémi n'est pas mort
par accident, dans un assaut. Il a été tué en duel, assassiné plutôt, par le prince d'Erminge, parce que le prince l'avait surpris en compagnie de M""' de Cuivre.
— Quel roman! fit M""® de Saint-Clair, s'introduisant dans la conversation sans en être priée. Ne racontez donc pas de niaiseries pareilles, Saraccioli. Rémi était avec la petite Liévens, tout le monde le savait.
Un remous soudain sépara les interlocuteurs, qui furent portés en avant. Jérôme, naturellement, connaissait le fameux secret : et ce secret, dans le recueillement obligé de l'église, se chuchotait de proche en proche, nié par les uns, affirmé par les autres. Une atmosphère d'intrigue amoureuse, un reflet d'alcôve, enveloppait ainsi la foule, tandis que la marche funèbre de Criegh épandait son harmonie du haut des tribunes... Cette foule cependant s'écoulait de la sacristie, après avoir salué les personnes de la tamille rangées par le maître des cérémonies contre le mur. D'abord on serrait la main aux deux frères du mort, Jean de Lasserrade en lieutenant de dragons, Hubert de Lasserrade en capitaine d'artillerie, — puis au duc de Lasserrade, beau vieillard élégant, d'allure imposante malgré sa taille médiocre, très ému, car Rémi était son neveu préféré. Un homme de
irdages ; on riait, on parlait d'une premi ière-saison au Vaudeville, le lendemain, ( Ions sportives, des départs pour Deauvil . qui s'occupaient encore de Rémi faisaie on à sa fin tragique avec des ironies et d n tend us. Le gros Campardon, montant « avec M. de Comtat, déclara :
Mon vieux, c'est dommage que ce petitaqué. Il était tellement rosse avec 1 5 que ça nous vengeait un peu.
)ilà, pensa Jérôme, l'orpî^^- ^^
Il sentait, chaque fois que la mort frappait à côté de lui, l'anxiété affreuse de cet au-delà incertain. Toutes les raisons scientifiques qu'il se donnait à l'ordinaire pour croire à la caducité de la personnalité humaine lui semblaient alors misérables, a: Il y avait, avant que l'épée de Christian ne perforât ce poumon, une force consciente d'elle-même, c'est-à-dire tellement distincte des autres forces, que, pour elle, se transformer en une autre force non consciente équivaudrait à s'abolir. Donc une force pourrait disparaître?... Le principe de la conservation de l'énergie pourrait être démenti?... y> Et, certes, lui-même notait, à ce point du raisonnement, le fléchissement de sa logique : mais ne fléchissait-elle pas aussi quand il imaginait la pensée humaine transmuée en chaleur, en mouvement, en vibrations inconscientes?...
Il rêvait ainsi, depuis quelques minutes, suivant les détours de la rue endormie, aux vieilles maisons, quand, levant les yeux, il aperçut à une trentaine de mètres environ les deux prieuses de l'église Notre-Dame-de-Grâce, qui le précédaient. Elles avaient quelque peu relevé leur voile et l'on aurait pu voir leur visage en s'approchant. Jérôme se contenta de marcher derrière elles, mordu tout de même par une curiosité dont il se raillait. Elles allaient assez vite. Au bout de lame
î n'est pas possible! » munnura-t-il.
irrêta. Elles s'étaient arrêtées aussi, paît attendre. Alors il se décida et s'avança.
:e rue était déserte. Une fillette sortit 'S maisons qui la bordaient, elle était en ses jambes de biche sautillaient sous n court; elle courut à une humble bouoicerie. Quand Jérôme ne fut plus qu'à pas des deux temmes, la moins grande t à fait le voile noir : son sourire acôme avec ces mots :
288 LA PRINCESSE d'eKMINCE
SOUS la grande lumière du jour d'été, cette figure tant regardée jadis, conservée dans un coin du cœur : image aujourd'hui changée, aussi joUe, mais tellement autre I Moins séduisante et plus touchante, un peu vieillie sans que les traits fussent altérés, vieillie peut-être par la seule expression de gravité, l'expression d'avoir souffert qui remplaçait l'expression enfantine, si caractéristique autrefois... Les yeux d'Ariette étaient meurtris encore des larmes versées à l'église.
— Je suis contente de vous voir, répéta-t-elle. Puis, avec une nuance d'inquiétude :
— Nous aviez-vous reconnues?
— Non! Je vous avais remarquées : mais il était impossible de vous distinguer sous vos voiles.
— Vous voyez. Ariette, je vous le disais bien, fit Martine.
Martine aussi avait relevé son voile. Tout entière au souci de rassurer Ariette, elle ne remarqua pas la surprise de Jérôme en l'entendant appeler la princesse <r Ariette y> tout court.
— Pourtant, reprit Martine, ne restons pas ici. La rue est tellement solitaire que notre rencontre excite déjà la curiosité.
En effet, au rez-de-chaussée de la maisonnette d'en face, une bonne était montée sur un tabou-
eux pas d'ici. Si vous n'avez pas peur à mpromettre en visitant des modistes d' A :ompagnez-nous.
— C'est cela, insista Martine... Je vc
^, monsieur. Cela fera du bien à Arlett
érémonie de ce matin et l'événement <
la cause ont troublée, naturellement.
rue, sinueuse entre des jardins, resseï
tenant à un chemin de village. Ils
at de front sur la chaussée vide, ^
Jérôme et Martine ^^'^ -
290 lA PriNCF.Si2 h EÏ^MINCB
que son consentement était partagé par les deux autres. Jérôme éprouvait une émotion à voir Ariette auprès de lui, non plus Ariette princesse, liée au monde, mais une Ariette nouvelle, liure. Il pensa soudain : « Et son enfant?... » Il n'osait pas encore questionner... L'enfant étaitil mort, pour qu'elle portât ce deuil? Ou ces voiles de crêpe ne servaient-ils qu'à la dissimuler? Et commuent vivait-elle? avec qui?
« Puisqu'elle m'invite à entrer chez elle, c'est que sa vie est pure, au moins en ce moment.
Chcre Ariette I î>
Martine montra de loin une maison, — un rezde-chaussée et un étage, — précédée par un jardinet rempli de géraniums et de bégonias.
— C'est là chez nous, fit-elle.
Comme on approchait de la grille, un garçonnet s'élança de la maison, et s'arrêta aussitôt à la vue de l'étranger qui accompagnait Ariette et Martine.
— Viens, Pierrot, viens; n'aie pas peur, mon chéri, dit celle-ci.
L'enfant s'apprivoisa et, posément, les rejoignit. 11 baisa les mains de Martine et salua sans trop de timidité M. de Péfaut.
— C'est mon petit garçon, dit Martine, à qui la joie de ses yeux fit soudain une sorte de beauté.
des chaises de cuisine dont les bois av laqués en blanc; le mobilier entier de son, vendu aux enchères, n'eût pas rend :inq louis : mais dans l'arrangement se out de même l'état de vie des habitante eur à leur présente tortune, par les g utcté, par des rappels discrets d'élcgai te montra à Jérôme la minuscule :
ins installée dans un cabinet voisii imhrc, et aussi le salon, huit mètre iron, destiné à l'essav^^^-^* -^
rinterrogatîon que lui adressaient les yeux de Jérôme :
— Oui, l'enfant est née... Elle ressemble extrêmement à son père, au vicomte Rémi. Elle est superbe.
— Ariette l'élève ici?
— Bien sûr, ma princesse la nourrît, répondît Martine, ramenée aux appellations d'autrefois par la présence d'un témoin de la vie d'autrefois.
Ariette rentra; elle s'était débarrassée de son chapeau et de ses voiles; sa blonde chevelure la, rajeunissait, la taille gardait son élégance. Elle portait sur les bras un bébé blond qui parut à Jérôme pareil à tous les bébés blonds, mais qui évidemment était sain, bien portant, appétissant.
— Ma fille, Jérôme. Est-elle mignonne?
Jérôme s'extasia, avec les paroles empruntées
et les gestes gauches d'un vieux célibataire admirant et caressant un enfant. Au fond, il avait le cœur serré, sans se rendre compte pourquoi. Puis, songeant que cette maternité, cet allaitement, étaient des preuves nouvelles de la pureté d'Ariette, il se rasséréna.
— Mais, dit tout à coup Martine, est-ce que M. de Péfaut a déjeuné?
— Oui, dit le comte. Quand je suis force d'aller à une cérémonie quelconque, mariage ou
vice, mon cher cousin, fît Ariette en tine est une amie qui vaut bien mieu et à qui je dois de n'avoir pas coulé mon naufrage, il y a huit mois... J\ mon amie, mon associée, ma sœur...
exprimer cela?
Tandis qu'elle parlait, Jérôme la r peu à peu reconquérait cette image a ouis longtemps, en reprenait possessi
orme actuelle, si différente! Les hf^""'
"or pâle encAr^*--'-
294 LA PRINCESSE D EUMINCE
reposées, plus fraîches, un peu plus rosées que naguère, et pourtant moins juvéniles. La robe noire unie seyait merveilleusement. « Elle est plus charmante encore qu'autrefois, » songea M. de Péfaut... Cependant, comme on regrette le printemps, comme on regrette un peu de soi, il regretta l'étrange femme-enfant qu'avait été la princesse d'Erminge au temps de sa fortune.
— Vous avez eu beaucoup de courage, fît Jérôme.
— Du courage? oh! non... Je me suis d'abord laissé conduire par Martine comme une pauvre bête battue qu'un passant recueille. Je n'avais d'autre sentiment que la terreur... Mon mari m'avait jetée hors de chez lui avec tant de violence...
— 11 vous avait vraiment chassée?
— Vous ne le saviez pas?
— Personne ne l'a su exactement. On a compris qu'il y avait eu séparation.* La version oflîcielle est qu'on vous soigne en Allemagne pour une affection nerveuse.
— Ah! on a dit cela, tant mieux! Cela coupe court à tout commentaire. Plaise à Dieu qu'on dise maintenant que je suis morte. La princesse d'Erminge est bien morte... Mais voici ce qui s est passé réellement. Après l'aveu que vous
(elle lui prit la main et la serra un ir gez que j'étais une malade, les nerfs pouvante d'être rejointe par mon ma aux mains des gens que je venais de gnait chez moi la monomanie. Si biei sollicitude, dont je ne doutais pas un qui, j'en étais sûre, allait me reche m'assister, — eh bien! cette sollicit peur. J'imaginais que d'autres suivrai après vous, ou que vous-même vonHr ^rocher de CV»'^'*"*
2ç6 LA PRINCESSE d'eRMINCE
et, de ce jour- là, toute surexcitation nerveuse a disparu... Je n'ai plus pensé qu'à elle.
(n Je n'ai plus pensé qu'à elle!... d Ce cri maternel heurta cruellement le cœur de M. de Péfaut. (n Avant, elle a craint ma présence; après, elle m'a oublié. y>
Ariette continua, le visage sérieux et les yeux un instant humides :
— J'ai tenu à venir à l'église, ce matin. Oh! je sais bien que depuis longtemps je n'étais plus rien pour lui, et que jamais je n'avais été autre chose qu'une poupée pour l'amuser. Pour moimême, le souvenir de ma défaillance est une énigme. Comment ai-je pu? Comment ai-je pu?... Pourtant j'ai été sa femme plus encore que je n'ai été celle de mon mari. Et il m'a donné toute ma vie présente : mon enfant. Est-il vraiment mort d'un accident d'assaut?
— Non, répondit Jérôme. 11 paraît qu'il a été tué en duel par le prince d'Erminge.
— A cause de Madeleine ?
Le comte fît signe que a: oui 3>.
— OhIl'aftreusefinI
Elle mit sa main gauche à plat sur ses yeux comme pour s'abriter dans l'asile de sa conscience. Martine rentrait, tenant un plateau servi pour le thé : cette diversion soulagea Jérôme et Ariette. Le petit Pierre suivait sa maman, por-
Tout... Tout ce qu'on apprend dans 1
, même le latin. Maman sait tout.
Nie le croyez pas sur parole, corrigea Mai
Pour le latin surtout, je l'apprends à me
^ec lui.
t puis je vais à l'atelier de serrurerie
ez Pigorel, reprit l'enfant. Ça m'amus
artine est la sagesse même, interrompi
Elle donne à son fils l'instruction d'ui
urgeois, mais elle lui mer ^*- — ^
d'égale, sans la moindre affectation ni la moindre gêne. En l'observant, M. de Péfaut songea à tant de femmes du monde, moins gracieuses que cette ancienne institutrice devenue modiste après avoir été femme de chambre.
— Moi aussi, dit Ariette, je refais un peu mon instruction ici, grâce à Pierre et à sa mère. On m'avait laissée tellement ignorante.
— Tiens, dit Pierre, regardant par la fenêtre... Voici Marthe... Et puis Juliette qui court après elle.
— Nos ouvrières rentrent, expliqua Martine... Et vous allez m'excuser, monsieur; il faut que je descende leur donner du travail. Viens avec moi, Pierrot!
Ariette et son cousin se retrouvèrent seuls dans le salon. La lumière de l'après-midi coupait maintenant la fenêtre d'un jour oblique, qui gagnait de plus en plus... Ariette, voyant que le soleil atteignait M. de Péfaut, se leva, alla fermer les persiennes, puis repoussa à demi les battants en croisant l'espagnolette. Un jour blond régna dans la pièce. D'en bas, le susurrement précipité d'une machine à piquer indiqua que le petit atelier recommençait sa vie. Au bout du jardinet fleuri, cette rue de village, oubliée dans le Paris d'Auteuil, n'envoyait que des bruits de village : les coups de lime du serrurier, des clameurs
\ lendemain. J'ai essayé, sincèrement, de santé a été à peu près rétablie. J'ai tenr Martine, qui, elle, avait su, en quelquei -écolter des clientes dans ce quartier, m'a encouragée de son mieux. Hélas! je pu me dissimuler que je ne sais pas, que X pas travailler. Cela viendra peut-être; le s'affranchit pas si tôt d'un passé d'oingez que pendant vingt ans je n'ai rien.
J'ai laissé couler le temps ou bien je se en divertissements. Enfin •'-*
et ne veut plus de moi. Je m'y mets avec ardeur; il me semble que je vais réussir, et, en effet j'ai quelques bonnes idées d'abord, et quelque adresse... Puis, très vite, je me lasse. Ma pensée s'écarte de ce que je fais, mes doigts s'engourdissent, deviennent maladroits. Je m'énerve, je m'irrite. Je gâte ce que j'ai entrepris et je finis par une crise de pleurs... Depuis la naissance de ma petite fille, d'ailleurs, je n'ai guère de loisirs. Peut-être aussi suis-je un peu moins inhabile à l'effort. Mais je ne me fais pas d'illusion. Que serais-je devenue sans mon admirable Martine, et si ma tante de Laprade ne m'avait laissé un peu d'argent!
— Oui, vous m'aviez parlé d'une rente de deux mille francs. Avez-vous pu la toucher?
— Je n'ai osé envoyer Martine à la banque que tout récemment, quand la nécessité m'y a contrainte. Elle a touché l'argent sans diflSculté. Je souhaiterais pourtant me débarrasser de ce titre, qui est au porteur, mais dont le récépissé est établi au nom de la princesse d'Erminge.
— Je m'occuperai de le vendre pour vous, si vous voulez, proposa Jérôme. Du reste, rassurezvous, on ne vous cherche pas.
11 reprit après un silence :
— Vous me permettez, n'est-ce pas? de vous parler en toute franchise?
— Votre dernière raison est juste Ariette, et c'est elle qui me contraindi à changer de retraite... Autrement, affirme, Jérôme, que ma vie d'au jour suffît et qu'elle me suffirait toujours, plus, en pensant au monde que j'ai qu goisse maladive, la peur nerveuse qui ] redouter jusqu'à votre présence : m moins, si je me remémore la prince lïiinge, ce que fut sa vie, les gens ou èrent, tout moi «»- -'
']02 LA PRINCESSE D ERMINCE
dilTcrente de celle d'avant, plus je me sentirai calme? Voilà pourquoi, dès que nous en aurons acquis le moyen et qu'un déplacement sera sans danger pour ma fille, nous quitterons Paris et la France.
— Où irez-vous? demanda Jérôme, le cœur serré.
— Je crois que nous choisirons un pays allemand, parce que Martine connaît bien la langue.
— Et toute votre vie vous demeurerez là-bas?
— En vérité, je ne le sais pas. Dans la scène suprême avec mon mari, un instant il émit l'idée d'une séparation suivie de divorce. S'il revenait à cette solution, je n'ai pas besoin de vous dire que je ne m'y opposerais pas.
— Mais l'enfant? ne put s'empêcher d'interrompre Jérôme.
Il regretta aussitôt sa question, car le visage d'Ariette se décomposa.
— Oui... l'entant, vous avez raison. Voilà mon remords et ma punition. Quand je me suis enfuie, il me semblait que cet enfant que je portais en moi était à moi, qu'en tout cas il n'était en rien la propriété de mon mari. J'ai appris que la loi ne l'entend pas ainsi. J'ai dû, pour réserver l'avenir, déclarer ma fille comme née de père et de mère inconnus. Sans doute, dès qu'elle sera en état de me comprendre, je la renseignerai, je
r a moins a un an, si maineureuse, j ai pi ours et des nuits si atroces, que depuis is à peu près en sécurité j'ai la sensatio Dnvalescence. Je vous assure que c'e:
:)ux, quand on a rêvé la mort comme un ance, d'accepter simplement la vie.
— C'est de la quiétude, cela, dit Jérôi •st pas du bonheur.
— Attendez, fit Ariette. J'essaye de m' r à moi-même et à vous. Assurément c înt de quiétude, de traversée finie, p^^»- ^
Q.inr nni tv» <^*
304 LA PRINCESSE O ERMINGE
jamais l'affreuse solitude dont je souffrais autrefois. Chaque élément de notre groupe humain est essentiel à la vie des autres. C'est doux aussi, cela, d'une douceur plus pénétrante encore que cette quiétude dont je vous parlais...
— Oui, je vous comprends, fit Jérôme. Et son cœur s'angoissa. « Moi, je suis seuil y> pensait-il.
Il demanda tout haut :
— Est-ce là tout?
— Le reste est un peu difficile à dire, répondit Ariette avec un charmant rire d'embarras. Enfin!... vous avez assisté à tous mes troubles d'âme : vous m'avez donné le meilleur conseil; oh! un conseil si sain que je vous en serai reconnaissante toute ma vie, le conseil d'obéir à la vérité, — conseil qui m'a sauvée, — car il m'a valu la franche rupture, après laquelle j'ai pu recommencer la vie... Eh bien! je suis heureuse, dans cette vie nouvelle, de me sentir, non pas héroïque, à coup sûr! mais tout de même un peu meilleure qu'autrefois.
— C'est-à-dire, expliqua M. de Péfaut, que vous avez découvert peu à peu une loi morale, et que vous jouissez de vivre soumise à cette loi.
— On m'avait élevée sans jamais me laisser entendre qu'il y eût autre chose que des convenances, et qu'on dût limiter ses appétits par autre chose que la possibilité de les satisfaire...
sue. j ai tomincucc par buunnr, a la la^ bête blessée, dans la nuit, avec le sent:
sourde rancune contre ma souffrance. I lut du temps, et des épreuves, pour me mettre que cette souffrance payait quelqu ît que, si je n'avais pas fait un certain l'aurais pas souffert... Quand j'ai eu • ela, je ne peux pas dire que le sens du u mal me soit encore venu. Je me disai it une sottise... 3i> J'essayais d'échap ^ets de cette sottise. C'est en examii happatoires rm^ •'' '
dignité. Ensuite deux grandes causes m'ont modifiée : d'abord la pensée que Christian pouvait me tuer, puis la sensation qu'un être vivait en moi, qui était « moi ï>, et qui cependant avait des droits sur moi. En pensant à ce que serait mon entant dans la vie, pour la première fois je me suis sentie coupable : car, si Christian n'avait guère que des torts à mon égard, l'enfant à naître avait tout à réclamer de moi.
Jérôme écoutait, touché de la grâce sérieuse avec laquelle la jeune femme se racontait.
— Alors, fit Ariette, cette lumière de responsabilité m'inonda, en même temps que la pensée de la mort possible, acceptée, m'assainissait le cœur... J'ai vu mon passé à cette lumière, dans cette atmosphère assainie : il m'a fait horreur par son égoïsme, sa vilenie. Quand je vous ai consulté, c'était le moyen du rachat que je ne trouvais pas. Vous me l'avez donxié : dire la vérité coûte que coûte.
— Comment ai-je osé vous donner ce conseil? murmura Jérôme.
Ils se turent quelque temps. On n'entendait plus le bruit de la machine, mais une voix fraîche, très juste, chantait, avec des poses et des chevrotements un peu comiques, une romance qui célébrait (r les sentiers remplis d'ivresse » et « le premier bouquet de li!a.s »... Une odeur de
Elle ne vous a pas convertie?
Ile est si parfaite qu'elle m'a rendu s
1 aimable. Je la suis presque toujours au
Il y a dans les églises, pour les déshéri
lime nous deux, un retuge que rien, j<
î saurait remplacer. Je m'y plais quanc
seule avec Martine hors des heures oi
es encombre, La toule m'offusque dan:
::s. Et du reste je ne sais pas encon
is y viendrez; la contîîo^''^'- - "• •
^o8 LA PRINCESSE d'eRMINGE
être au monde pour qui il éprouvât une profonde tendresse. A ce moment la porte s'ouvrit, la petite bonne apporta de nouveau l'entant dans ses langes. Elle était extrêmement éveillée, un peu nerveuse, et faisait entendre des gazouillements tout près de se changer en cris.
— Voici l'heure du repas de ma fille, dit Ariette.
Jérôme murmura, embarrassé :
— Je vous laisse.
Et il se leva.
— Mais vous ne me dérangez nullement, mon cousin! Donnez-moi seulement le temps d'aller mettre une robe plus conamode pour une nourrice.
— Non, dit Jérôme. Moi-même, il faut que je parte.
— Eh bien! je vais vous accompagner jusqu'au bout du jardin : ma fille attendra bien une minute.
En bas, devant l'atelier, Martine, qui travaillait avec les ouvrières, les aperçut, et, son tablier relevé pour y retenir des plumes et du tulle, accourut saluer M. de Pétaut.
— Vous reviendrez nous voir, monsieur? Cela fera tant de plaisir à Ariette. Et puis, si quelque chose la menaçait, vous nous avertiriez?
it alors, bien mieux qu'ils ne se seraient c s'ils avaient tenté de s'expliquer l'u re avec des mots toujours indociles.
3mme ils atteignaient la barrière, M. de e décida à dire :
Vous savez que mon vœu serait de
^us être inutile. Quand vous vous déci
quitter Paris, il me semble que je poui
ervir un peu. Ne m'en refusez pas la j(
e vous promets de faire appel à votre
t à votre amitié, dît- a -i -
310 LA PRINCESSE DERMINCE
-- Me permcttrcz-vous, avant l'époque de votre départ, de revenir ici?
Il sentit en demandant cela que la réponse le toucherait aux fibres les plus secrètes.
— Revenez... si vous voulez, dit Ariette.