‹ La Princesse d'ErmingeChapitre 3 sur 8 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

usqu'en 1880, le titre de prince d'Erminge a été revendiqué dans deux familles, l'une allemande, l'autre française, avec cette différence toutefois que, depuis la fin du xvme siècle, les actes paroissiaux, puis civils, de la seconde des deux familles ont francisé le nom : Erminge au lieu d'Ermingcn. Ermingen est un bourg de

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rOJenwald occidental, à quelques kilomètres de Darmstadt. Les six cents habitants ont bâti leurs maisons propres et pauvres le long d'une coupure verdoyante qu'ouvre entre les collines in ruisseau torrentueux : le Kaubach. Sur la plus haute des collines le touriste aperçoit les ruines d'un château féodal, et lit sans étonnement dans les chroniques qu'il fut détruit par les Français durant la guerre de Trente Ans, comme tant d'autres du pays rhénan. Pourtant le chef de la principauté que constituaient alors autour du village quelques lieues carrées de forets et de pâturages, — Otto d'Ermingen, dit le Borgne, — servit la France pendant la quatrième période de la lutte formidable, sous les ordres de Rantzau. L'incendie du château fut l'œuvre d'une de ces bandes d'aventuriers pillards qui suivaient le baron de Durlach, ruinant tour à tour amis et ennemis, selon les besoins de l'heure et les hasards de la campagne.

Après le traité de Westphalie, Otto, peu soucieux de revoir sa maison éventrée par la mine, son village brûlé d'où les habitants s'étaient enfuis, ses forets dévastées et ses champs retombés en friche, suivit son chef en France et resta au service du roi, qui le fit comte de Calm, le dota richement et le maria à Françoise-Anne des Tachouères, laquelle lui apporta le domaine du

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même nom entre Orléans et Blois. Il s'appela désormais comte de Calm. Ses armoiries, décrites par d'Hozier, étaient : écartelé au i et 4 quartier d'azur à un soleil d'or, en pointe une mer d'argent, qui est de Calm; au 2 et 3 de gueules, à la cigogne d'argent, qui est d'Ermingen.

Cependant, un frère cadet d'Otto, nommé Rupert, relevait en même temps en Allemagne les droits de l'aîné. Avec l'assentiment du landgrave de Hesse, il se bâtissait un château neuf non loin des ruines du burg détruit, ralliait les paysans qui se groupaient comme par le passé autour de ce nouveau protecteur. Mais ce qu'on n'aurait pu prévoir, c'est que les deux frères, et plus tard leurs familles, ne se perdirent pas de vue: des courriers et des visites furent échangés: quelques alliances scellèrent même cette bonne entente qui persista malgré deux siècles et demi de guerres et de révolutions. A Denain, un Ermingen fut tué par un boulet français. L'armée du duc de Richelieu comptait un comte de Calm, prince d'Erminge, parmi les commandants de compagnie qui débarquèrent à Port- Mahon. A Coblentz, sous Condé, un prince d'Ermingen combattit côte à côte avec un prince d'Erminge. Aux moins physionomistes parmi leurs camarades s'affirmait une ressemblance dans la carrure massive, la forme comme penta-

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gonale du visage, les rudes traits, les yeux bleuâtres, le poil blond des deux cousins. Tant de croisements divers n'avaient aboli chez aucun des deux le type germanique initial.

La guerre de 1870, précipitant l'une contre l'autre les populations valides des deux pays, eût pu mettre aux prises un Calm avec un Ermingen : rencontre presque fratricide, car justement quelques années auparavant, la branche allemande et la branche française venaient d'unir encore une fois leurs rameaux. Charlotte- Wilhelmine d'Ermingen, fille du prince hessois, avait épousé le comte François de Calm. Mais le comte mourut en 1868; son fils Christian avait cinq ans quand la guerre éclata. Le père de Charlotte-Wilhelmine fit la campagne de France avec Frédéric-Charles, fut blessé grièvement sous Metz, vécut infirme dix ans après la paix et mourut en instituant sa fille, la comtesse de Calm, légataire universelle, à la condition qu'elle obtiendrait pour son fils et pour ellemême l'autorisation de relever le nom et le titre de prince et de princesse d'Erminge : condition acceptée sans difficulté par Charlotte-Wilhelmine qui demeurait très allemande, très attachée aux traditions d'Ermingen. C'est ainsi que Christian, alors élève de troisième, changea de nom vers l'âge de quinze ans, tandis que la

comtesse de Calm redevenait princesse Charlotte-Wilhelmine d'Erminge.

La jeunesse de Christian d'Erminge fut tumultueuse. Au lycée, où sa mère, ne pouvant garder chez elle ce gamin sensuel et violent, dut le soumettre à la discipline de l'internat, ses colères furieuses terrorisaient ses camarades. La nuit, il sautait du premier étage dans la rue pour rejoindre des filles galantes. Brave d'ailleurs jusqu'à épouvanter les plus hardis, le danger seul l'attirait autant que la volupté. Il se réservait, au manège, le cheval le plus vicieux; dans ses excursions de montagne, pendant les vacances, les guides finissaient par lui refuser leur office, tant il les surmenait, et jouait leur vie à chaque heure en même temps que la sienne. Au cours de sa rhétorique, il forçait un de ses condisciples à se battre en duel avec lui dans la salle d'escrime du lycée, les fleurets secrètement démouchetés et aiguisés : un coup lui perforait l'avant-bras, et le blessé demeurait au lit trente jours, cachant stoïquement la vraie cause de sa blessure. Comme sa bravoure, sa prodigalité passait toute mesure : la princesse Charlotte- Wilhelmine dut quatre fois payer des dettes de jeu très lourdes, outre le prix d'un chantage exercé par le père d'une jeune fille prétendue

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outragée. Or, depuis le xixe siècle, la fortune des Calm, comme celle des Ermingen, avait lentement décru. La terre d'Ermingen valait peu; le plus clair du patrimoine consistait en onze cent mille francs laissés par le dernier comte de Calm, accrus par la parcimonie de la princesse jusqu'à dix-huit cent mille environ, pendant la minorité de Christian. Le domaine des Tachouères était en outre demeuré dans la famille depuis le don de Louis XIV : ample propriété de chasse, mais dont l'entretien, strictement réduit, dévorait encore quinze mille francs par an. Charlotte- Wilhelmine, qui vivait très retirée, s'effarait en voyant approcher la majorité de son fils. A la suite du dernier esclandre, dont le chantage avait aggravé la rançon, elle exigea de Christian qu'il s'engageât : il obéit sans trop protester, respectueux comme un enfant des volontés maternelles : d'ailleurs, la vie rude l'attirait. Durant ces cinq années de répit, la princesse continua son labeur de fourmi, vivant chichement dans un triste entresol de la rue Barbet-de-Jouy, où n'étaient guère admis que les amis de son mari défunt.

Christian dut à la campagne du Tonkin, où il fut héroïque et gagna la médaille militaire, d'esquiver un peu plus tard le conseil de guerre et les compagnies de discipline. Il finit son

congé soldat, ayant été maréchal des logis, puis cassé. Il rentrait à Paris majeur, ses appétits déchaînés après une si longue contrainte. De nouveau, Charlotte-Wilhelmine trembla.

Toute son œuvre de lente restauration, accomplie en tant d'années pour la gloire et la fortune d'Erminge, qu'allait en faire ce fou libertin? Quand elle apprit par les rapports de quelquesuns de ses vieux amis, camarades de Christian au club, la liaison de son fils avec la comtesse de Guivre, sa rigueur de mœurs et de principes ne tint pas contre une sensation d'allégement. Si Madeleine de Buzet-Raincy, veuve à trente ans du comte de Guivre, avait la réputation d'une mondaine galante, du moins était-elle libre, assez riche et de bonne maison. Elle défendrait Christian de ce qui le menaçait le plus : les basses aventures et le jeu.

De fait, l'existence dévergondée du jeune homme parut s'ordonner. Il s'affina, dressé par une Parisienne experte, curieuse d'art et de lecture. Mme de Guivre n'essaya certes pas de faire de lui son compagnon d'intelligence, mais du moins tourna-t-elle vers le sport et les plaisirs élégants l'excès de force de ce reître désarmé et policé. La princesse-Charlotte-Wilhelmine respira. Le monde, bientôt averti, considéra le nouveau couple de passionnés avec son habituelle

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curiosité, amusée et malveillante. Leur tenue, d'ailleurs, s'imposait d'être strictement correcte : elle ne laissait voir que le jeu de rencontres arrangées, de publics rendez-vous que les mœurs faciles de la Ville tolèrent, favorisent. Le monde admettait Madeleine de Guivre à cause de sa beauté, de sa naissance, de ses alliances excellentes : d'ailleurs la comtesse, trop fière pour risquer une avanie, trop indépendante pour brider son instinct, avait spontanément cessé de frapper aux portes qui peut-être eussent hésité à s'ouvrir pour elle. Ces portes sont peu nombreuses, et les salons qu'elles défendent n'offraient vraiment rien d'enviable à une Buzet- Raincy, alliée par son père aux Gaumont, aux Langcois, à ce marquis de Lestang qui fut un des lions du second Empire. On supporta que cette femme libre et née choisît pour courtisan le descendant des Ermingen, le beau rcitre à barbe châtain roux dont la structure énorme s'accordait à sa taille haute et souple. Et, malgré les quatre années que Madeleine de Guivre avait de plus que Christian, on présagea qu'elle serait quelque jour princesse d'Erminge.

Mais ce que le monde voit et sait d'une telle liaison n'en est le plus souvent que la banale apparence. Le drame, le scandale, crèvent de temps à autre le voile qui les enveloppe: alors

une stupeur saisit les spectateurs indifférents, à surprendre tant d'angoisse et de souffrance humaines là où ils ne supposaient qu'une amusette libertine... Les jours, les mois, deux années coulèrent. Madeleine ne devint pas princesse d'Erminge, et pourtant nulle rupture n'intervint. Les gens qui pour tout tiennent une explication prête déclarèrent que la princesse Charlotte s'opposait au mariage de son fils avec une femme qu'il n'avait pas compromise le premier. Il était vrai que la princesse commençait à juger trop durable la liaison protectrice, et à souhaiter que son fils s'en libérât par un bon mariage. Ce qu'on ignorait, c'est que Christian, asservi à Madeleine, eût peut-être passé outre l'opposition maternelle, tandis que Madeleine de Guivre ne voulait être à aucun prix princesse d'Erminge. Et voici le drame secret, entre les deux amants : foncièrement voluptueux l'un et l'autre, après deux années ils n'étaient point las, et malgré cela, dans les yeux l'un de l'autre, ils lisaient souvent des sentiments très différents de l'amour.

Voluptueuse, Madeleine de Guivre l'était, cas en réalité assez rare chez les femmes de la société moderne, qui ont en général plus de nerfs que de sens. Elevée sans mère par le marquis de Buzet-Raincy, gentilhomme surtout soucieux de ses propres plaisirs, sa jeunesse fut à peu près

celle d'un adolescent dont on ne surveille pas l'éducation. Heureusement, elle se maria de bonne heure et selon son goût. Durant ses neuf années de mariage, elle donna au comte de Guivre beaucoup de caresses et la fidélité, sans plus, qu'un mari coureur, mais épris, donne à sa femme. Le comte étant mort d'une consomption qui suggéra des épigrammes, Madeleine usa de la liberté de son veuvage avec assez d'imprudence, et se classa dès lors parmi les femmes du haut monde qu'on y désavoue entre soi, et qui, dans la société immédiatement inférieure, mêlée d'artistes et de gens riches, acceptent le rôle de représenter le haut monde.

Elle allait atteindre trente ans quand elle rencontra le prince d'Erminge. Christian était beau, neuf aux intrigues mondaines: ce qu'il y avait d'impulsif et de violent dans cette nature attira la curiosité de Mme de Guivre, lasse des intrigues fades. Pacifier et dominer cette force la tenta. La conquête de Christian fut d'ailleurs foudroyante, totale au point de modifier les apparences de son caractère. Le soudard brutal que le coll. ni le régiment n'avaient discipliné, devint un mondain semblable à tous les mondains, ayant pris jusqu'à des allures de nonchalance, qui, chez lui, par contraste, n'étaient pas sans grâce... Mais on ne change pas plus son eccur

que la couleur de ses yeux. Christian s'était laissé river une chaîne, à la façon de ces chiens demi-fauves, aux allures parfaitement soumises, qui tout de même sont capables de mordre et de dévorer leur maître pour une caresse donnée à une bête rivale. Il voulait Madeleine à lui, à lui seul, et pour toujours. Or, il se méfiait d'elle d'instinct, lui devinant une ruse perverse, une aptitude à tromper infiniment plus aiguë que sa propre perspicacité. Cette infériorité l'exaspérait; aux heures de jalousie, le sentiment de son impuissance le rejetait à l'envie d'user de sa force, à la menace. Il menaçait seulement, se contraignait par la peur d'une rupture : mais la turieuse sincérité de son regard signifiait le meurtre comme suprême argument, et Madeleine n'en doutait pas.

Elle n'en doutait pas et, ce que Christian, à certaines heures, n'osait espérer, elle lui était fidèle, elle qui ne l'avait pas été au comte de Guivre. Elle tolérait les coquetteries de ses courtisans, s'amusant parfois à allumer la jalousie du prince : mais nul ne pouvait se vanter d'avoir gagné sur elle le dernier avantage. Si parfois elle avait dû, pour résister, vaincre son propre désir, toujours la peur, une peur intense, instinctive à la fois et raisonnée, avait assuré sa résistance. Elle était certaine que Christian la sur-

veillait, certaine qu'il découvrirait une trahison, certaine que, si elle trahissait, l'aventure finirait par de la violence et du sang. Faut-il ajouter que, fétichiste et superstitieuse comme tant de Parisiennes intelligentes, Madeleine ne passait guère de semaine sans consulter des diseuses d'avenir? Comme celles-ci, les plus célèbres du moins, se tiennent merveilleusement au courant des aventures mondaines, on ne manquait jamais de la mettre en garde oc contre le péril de mort dont la menaçait un personnage titré, très beau... très jaloux ». Et dans cette âme forte et volontaire, qui se jugeait affranchie de toute croyance au surnaturel, ces vaines prédictions ajoutaient leur part d'effroi aux craintes que lui suggérait sa connaissance de Christian.

Ainsi, des deux amants, l'un guettait et se défiait; l'autre avait peur et souvent supportait impatiemment le joug. Ces deux contraintes adverses maintenaient entre eux une hostilité sourde assez pareille à de la haine... Pourtant ils ne pouvaient se passer l'un de l'autre, et, dans le sens brutal du mot, ils s'aimaient. Rançon de l'amour simplement voluptueux, cette dose de haine qu'il comporte infailliblement! Deux êtres unis pour la seule volupté, et, par là, excluant l'abnégation de soi, sont, hors la volupté, presque infailliblement des ennemis. Tous les

crimes de passion confirment cette loi profonde de l'amour humain.

Ce drame intime se jouait et se nouait depuis quatre ans entre le prince d'Erminge et Mme de Guivre quand celle-ci crut entrevoir un moyen d'affranchissement. La vieille princesse harcelait maintenant son fils de querelles pour sa vie déréglée, le sommant de se marier, le menaçant de lui couper toutes ressources s'il n'obéissait. Or, esclave de Mme de Guivre, le prince restait, sinon docile à sa mère, du moins soumis à ses reproches, qu'il allait fidèlement recevoir chaque jour vers deux heures après-midi, comme un écolier, dans les appartements de Charlotte- Wilhelmine. Madeleine de Guivre fut assez adroite diplomate pour faire suggérer à celleci, sans paraître elle-même, un nom d'épouse possible. Ce nom était celui d'une de ses cousines éloignées, la fille d'un M. de Gudère, qui dirigeait à Bordeaux une puissante et prospère société financière à tendances légitimistes, la Banque du Sud-Ouest. M. de Gudère, avide d'une alliance princière, assurait à sa fille trois cent mille francs de rente. Bien que de petite noblesse de Guyenne, des services rendus à la cause monarchique lui avaient valu dans la région et dans le parti une situation prépondé-

rante et respectée. La vieille princesse, pressée de voir Christian rentrer dans la règle, hâta le mariage. Pour Christian, il céda quand Madeleine lui eut démontré que ce mariage était nécessaire, et lui eut promis qu'il ne les séparerait pas.

Celle qu'on ne consultait point, qu'une intrigue dont elle ne soupçonnait même pas les ressorts cachés prenait ainsi pour jouet, s'appelait Marthe-Marguerite-Ariette, avait dix-neut ans, une beauté ravissante, une parfaite innocence de cœur. Sa mère, Mmc de Gudère, née de Bordeneuve, neurasthénique, maniaque de déplacements, ne vivait guère à Bordeaux, qui lui déplaisait et où elle s'accordait mal avec son mari. Sans qu'on pût l'accuser d'inconduite, elle se rendait ridicule par une coquetterie maladive, avide d'hommages, désespérée de vieillir. Dans ses perpétuels voyages, où chaque jour elle semblait fuir son image de la veille, elle traînait sa fille, confiée à des institutrices étrangères, qui changeaient sans cesse. Ariette fut ainsi, pendant son enfance et sa première jeunesse, une poupée de plages et de villes d'eaux, montrée dans des parures coûteuses à Biarritz, à Ostende, à R<>au Caire, — puis la jeune fille vêtue trop tard en gamine. Un physique enfantin aidait à dissimuler son âge. A dix-sept ans, elle pouvait en accu-

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ser quatorze, et ses robes demi-longues n'étaient pas choquantes. Instruite à la diable, point inintelligente mais paresseuse d'esprit, elle acceptait sa vie, sans joie comme sans dégoût. La débilité morale de Mme de Gudère, l'incompétence pédagogique de gouvernantes choisies exclusivement pour leur tournure et leur façon de s'habiller, laissèrent inculte l'âme d'Ariette. Elle demeura pourtant une vraie jeune fille, malgré le hasard des compagnies cosmopolites : grâce d'état qui lui valut la tranquillité de ses sens, autant qu'une absence complète de curiosité. Elle était de celles dont les perverses disent : « Ne lui racontons rien; elle est trop nigaude, elle nous vendrait par naïveté... » Enfin, malgré ce désarroi d'éducation, un hasard de parenté lui ménagea les occasions d'entrevoir qu'il y avait d'autres gens que les gens de villes d'eaux et de plage, et de connaître un milieu aussi différent que possible de l'entourage maternel. Elle y passait trois semaines seulement chaque année : mais ces trois semaines furent pour sa conscience comme ces courtes saisons humides des climats chauds qui désaltèrent le sol pour le reste de l'année.

C'était en janvier que, tous les ans, Ariette venait s'installer à Paris, chez sa tante, la baronne Hélène de Péfaut, qui était aussi sa mar-

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raine : la saison que Mme de Gudère passait aux eaux de Dax. M" de Péfaut, sœur aînée de M. de Gudère, habitait, rue de l'Université, un vaste hôtel construit vers la fin du second Empire, et dont l'ameublement offrait un exemple assez curieux du goût brillant et lourd de cette époque : car la baronne, ayant perdu son mari en 1873, n'avait rien voulu changer aux choses qui lui rappelaient un mort passionnément regretté. Auprès d'elle habitait son fils Jérôme, docteur en médecine, qui n'exerçait pas, mais s'occupait avec ardeur et compétence de chimie biologique et de philosophie expérimentale. Quand Ariette atteignit quinze ans, Jérôme en avait trente-sept. Mmc de Péfaut en avait plus de soixante. Pourtant Ariette attendait impatiemment le mois de janvier, qui la ramenait rue de l'Université, dans la grave et calme demeure où elle se plaisait. On y menait une vie sérieuse, extrêmement disciplinée, Jérôme, encore plus que sa mère, ayant le goût de l'ordre jusqu'à la manie. Heures de lever et de coucher, heures des repas et des sorties, tout était réglé. La docile Ariette se pliait à cette règle aussi aisément qu'aux caprices de sa mère... D'ailleurs la baronne et son fils ne se cloîtraient nullement. Ils voyaient les gens de leur monde, les visitaient et les recevaient; la maison de la rue de l'Uni-

versité n'était jugée ennuyeuse par personne. Mais entre la mère et le fils, Ariette acquit cette notion de la vie intérieure qui échappe à tant d'oisifs. Elle se rendit compte que les heures de solitude ne sont pas forcément des heures de désœuvrement, de bâillement. Elle entendit parler du bien et du mal, tandis que Mme de Gudère et ses amis parlaient seulement de « ce qui se fait » et de « ce qui ne se fait pas ». La baronne était pieuse : Jérôme, ses croyances religieuses abolies, demeurait très sévère pour lui-même et cherchait dans la science positive les bases d'une morale rationnelle. De ces graves problèmes il s'entretenait fréquemment avec sa mère... Les intelligences actives et les consciences sereines exercent une attraction à laquelle nul ne résiste s'il n'est foncièrement pervers. Ariette dut reconnaître, non sans tristesse, que sa marraine valait mieux que sa mère, et Jérôme mieux que les hommes dont Mme de Gudère s'entourait. Elle goûta la noblesse et l'ordre de la maison. Elle fut reconnaissante de l'amitié qu'on lui témoignait. Mme de Péfaut la gardait près d'elle à chaque heure, l'associait à ses lectures, à ses démarches, à sa pensée. Jérôme avait, pour la gâter, une façon attentive, ingénieuse, qui la changeait des expansions îactices et des banales prodigalités de Mme de Gudère... Si Ariette eût

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vécu là plus longtemps, toutes les bonnes qualités de son cœur se fussent spontanément épanouies : elle lût devenue une de ces jeunes filles vraiment accomplies selon le type traditionnel, comme il s'en rencontre quelques-unes dans l'aristocratie française, et là seulement. Mais une si brève saison, naturellement, ne lui modifiait pas l'âme. Janvier achevé, il fallait reprendre le cours des interminables voyages, accidentés par la nervosité maternelle... Ariette, de nouveau, s'y résignait. Tout n'était pas perdu pour elle, cependant, de cette cure annuelle en un milieu plus harmonieux et plus sain. Cela empêchait, selon la proionde et elliptique expression de Joseph de Maistre, la force nélaste de devenir accélératrice. Et plus tard, aux heures de crise, Ariette devait se retourner vers ce coin de la Ville comme vers une Mecque salutaire.

Elle atteignit ainsi sa dix-neuvième année. Vers cette époque, les bandeaux savamment décolores de M"10 de Gudère, et les terribles coups d'ongle de la cinquantaine, aux deux coins de la bouche, commencèrent à ne plus s'accommoeer d'un voisinage constant avec la triomphante chevelure blonde et la divine jeunesse d'Ariette. M ": de Gudère perçut l'ironie de l'habituel : « On croirait voir deux sœurs... » Aussi fut-elle pour Madeleine de Guivre un auxiliaire pas-

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sionné dans le projet de marier la jeune fille. Quant à celle-ci, elle s'amusa beaucoup de l'idée qu'elle allait être princesse, comme les héroïnes des contes de fées. Faut-il avouer qu'un mois avant son mariage elle lisait des livres enfantins et promenait avec soi, par l'Europe, des poupées préférées? Elle y gagna d'être princesse d'Erminge. Madeleine de Guivre, — qui avait rencontré la mère et la fille à Pau, durant la saison récente, et qui avait noué connaissance avec elles en évoquant leur lointaine parenté, — Madeleine savait qu'une Ariette, même si jeune et si belle, ne balancerait jamais sa propre influence auprès de Christian... Et voici une de ces contradictions psychologiques qui résument tout un cœur de femme : Madeleine voulait s'affranchir de Christian et que Christian ne s'affranchît pas d'elle. Sa raison, si lucide, lui commandait : « Ah! libère-toi!... » L'instinct voluptueux, la tenace mémoire des sens, répondaient : « Oui... libérée... mais que, pourtant, le jour où je voudrai, il me revienne... » Ces faiblesses sont encore le prix de la sensualité : une force mystérieuse est installée dans l'âme à côté de la volonté et la combat.

Christian, lui, qui ne discutait pas ses instincts, savait bien ce qu'il faisait et ce qu'il voulait. Il se mariait pour apaiser la princesse Char-

lotte-Wilhclmine et sortir d'embarras financiers de plus en plus gênants; mais il était bien résolu à ne pas relâcher le lien qui l'unissait à Mmp de Guivre... Ce fut donc, à l'extrême, un mariage criminel contre l'esprit même du mariage. M. de Gudère s'y prêta, ayant, dès longtemps, abdiqué toute prétention à gouverner sa femme ou sa fille, fier du titre qu'allait porter Ariette, escomptant aussi l'appoint que cette alliance éclatante vaudrait à son propre crédit, dont mieux que personne il savait la réelle instabilité. Seule MnK' de Péfaut protesta. Elle connaissait l'histoire de Christian et de Madeleine, et s'alarmait pour l'avenir d'Ariette. Mais, gravement atteinte depuis près de deux ans d'un cancer à l'estomac, elle ne sortait pas; on la tint le plus possible hors des pourparlers. Jérôme, qui risqua quelques objections, fut rudement écarté par Mme de Gudère, laquelle finit par lui laisser entendre qu'il regrettait pour lui-même la dot d'Ariette.

Ariette innocente, inexperte, fut ainsi jetée aux bras de cet homme qui ne l'aimait pas, ne voulait pas l'aimer, et d'ailleurs était naturellement brutal. A l'ordinaire, il est vrai, les conséquences de la brutalité du mari n'ont guère d'importance ni de durée. Une fois le régime du mariage établi, l'optimisme merveilleux de la

femme travaille à effacer jusqu'au souvenir des mauvais commencements. Mais il est un cas où le temps ne peut rien corriger, rien effacer : c'est quand à la violence succède le délaissement. Alors l'épousée ne comprend plus. Le mal de son angoisse s'aggrave : il s'y met une lente gangrène de désespoir. Ce fut le cas d'Ariette. Il était convenu que Madeleine de Guivre, pendant l'hiver qui suivit le mariage, s'installerait à San-Remo. Christian y mena sa femme au bout de dix jours. Madeleine, malgré tout jalouse, n'avait pas encore disposé de sa liberté reconquise : elle tressaillit d'aise en revoyant le prince, qu'elle n'attendait pas si tôt, et la force, plus forte que la raison, qui la maîtrisait à certaines heures, ressouda sur-le-champ la chaîne : c'est l'histoire invariable de tant de ruptures manquées.

La jeune princesse n'avait flairé aucun péril dans cette rencontre de Mme de Guivre, à qui elle devait son mariage, qui l'attirait par son élégance et sa bonne grâce, et qui lui fit fête. Quand elle se trouva délaissée, comme veuve en pleines épousailles, elle ne comprit d'abord pas davantage; bien plus, elle goûta presque un soulagement, la sensation d'une trêve, d'un répit... Elle était bien incapable de méditer sur l'étrange condition de son ménage : avait-elle

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jamais médité sur quoi que ce soit? Son âme restait puérile et, pour tout dire, impubère. Être princesse la charmait, délivrée des caprices neurasthéniques de sa mère, mêlée à un monde plus brillant, plus amusant. Chose atroce : elle prit Madeleine en amitié. Madeleine s'était imposé la tâche facile de la séduire; elle gagna une influence prompte sur cet esprit d'entant. Ariette lui sut gré de la peine qu'elle prit de la former, de la diriger, de lui donner, à elle qui craignait de paraître insignifiante et sotte, des façons, des propos de Parisienne.

Mais, à mesure que cette transformation s'opérait, Ariette entrevit, puis comprit la vérité.

On était alors rentré à Paris, où la saison florissait. Le couple d'Erminge suivait cette course au divertissement que s'impose un certain monde entre avril et juillet. Les gens de plaisir auxquels ils s'associaient étaient dénommés familièrement t la bande de Made ». On y rencontrait d'autres jeunes ménages : le vicomte cr la vicomtesse d'Ars, désignés à la curiosité par un amour désordonné de la locomotion, qui avait valu à M" d'Ars le surnom de « petite bouffeuse de kilomètres >; M. et M:r Destreux (de Saint-Clair), issus de riches industriels de l'Est, qui s'efforçaient d'atteindre au monde par le sport, tous deux joueurs de golf éminents

pour ce côté-ci de la Manche; un gros viveur joyeux, non sans esprit, Pierre de Campardon; un peintre mondain très élégant, démesurément snob, nommé Jacques Apistrol, qui courtisait Mme d'Ars; enfin Jérôme de Péfaut, qui se laissait parfois entraîner aux moins extravagantes expéditions de la bande. Seul désormais dans la vie (Mme de Péfaut avait succombé à son mal quelques mois après le mariage d'Ariette), il gardait à la jeune femme une amitié sérieuse, un peu ombrageuse, que celle-ci, au fond, goûtait tout en la redoutant. D'ailleurs Jérôme, dans le milieu frelaté dont s'entourait la princesse, n'apportait point la morgue d'un moraliste, mais la curiosité souriante d'un savant que le spectacle de toute activité humaine, même déséquilibrée, intéresse.

Madeleine de Guivre commandait sans conteste cet escadron volant. C'était elle qui arrangeait les parties, les dîners, louait les villas à Deauville ou à Monte-Carlo; décidait les fugues à Londres, à Florence, à Séville, sous prétexte de voir telle exposition de peinture, ou d'assister à telle solennité locale; organisait les saisons de chasse. Même quand la « bande » se transportait au château des Tachouères pour les battues d'automne, Madeleine ne cédait pas le commandement, qu'Ariette évitait de lui disputer... Pour-

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tant Ariette avait entrevu, puis peu à peu compris les choses, autour d'elle; mais, à la vérité, elle n'en souffrit nullement par le cœur. De son unique semaine d'épouse, il lui restait l'effroi d'un retour de Christian. Elle souffrit peu dans sa dignité : Mm0 de Guivre, et Christian pour lui obéir, respectaient les apparences. Seulement Ariette, ayant compris, perdit toute trace de foi conjugale. On ne lui avait jamais enseigné une doctrine bien nette : à connaître sa situation véritable, elle gagna une sorte de nihilisme inconscient. Son cas ne lui fit pas horreur, parce que, dans le coin spécial du monde où elle vivait, elle devina qu'il n'était pas exceptionnel : mais sa résignation fut acquise aux dépens de son sens moral.

Deux ans, trois ans passèrent ainsi dans l'effroyable monotonie du plaisir continu. On courtisait Ariette, elle résistait sans lutte, sans vertu, pauvre âme meurtrie, courbatue à ce point qu'elle était incapable d'un effort pour le mal ou pour le bien. La « bande de Made » s'était accrue récemment d'un très jeune homme introduit par Mme Destreux (de Saint-Clair), Rémi de Lasserrade, dernier-né de trois fils précocement privés, par un tragique accident d'automobile, de leur père et de leur mère. Le vieux duc de

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Lasserrade, leur grand-oncle, les avait tous trois recueillis et élevés. Il avait été naguère un des membres les plus influents du parti qu'à l'Assemblée nationale on appelait les chevau -légers. Eloquent, l'esprit grave et le cœur terme sous les apparences d'une grâce presque téminine, député de la Mayenne à trente ans, on lui eût présagé la plus haute fortune politique ou diplomatique : la tentative avortée de Restauration monarchique à laquelle il se dévoua anéantit prématurément ces vastes espoirs. En 1877, il ne fut même pas réélu. Lorsqu'il prit la charge des trois orphelins, depuis longtemps il avait renoncé à toute activité politique et ne s'occupait plus que de travaux historiques et d'œuvres charitables. Maurice et Jean, les deux aînés, étaient déjà des collégiens en plein âge ingrat; Rémi n'était qu'un gamin à boucles blondes ressemblant étonnamment aux portraits du duc enfant. Tous les enfants sont quelque peu égoïstes : leur personnalité absorbante se torme de ce qu'elle prend alentour, comme une jeune plante s'assimile avidement les sucs de la terre, les principes nourrissants de l'air. Le duc se persuada que Rémi avait seulement l'égoïsme de tous les entants. Cependant, à mesure que son neveu préféré grandissait, il dut s'avouer qu'il retrouvait en lui les traits de son visage d'autre-

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fois et la grâce de ses laçons, mais rien de sa propre vertu. Rémi, d'ailleurs intelligent, paressa au collège. Ses frères avaient suivi, l'un et l'autre, à trois ans de distance, la carrière à peu près unique qui s'ouvre devant les jeunes gens d'une certaine aristocratie : l'un était lieutenant de dragons à Libourne, l'autre capitaine d'artillerie à Bourges, tous deux, excellents officiers, menaient dans leurs garnisons respectives la rude vie que l'esprit moderne impose, au milieu d'une mocratie inquiète, plus encore au chef qu'au soldat. Rémi, ses études finies tant bien que mal, se déroba devant les écoles. Il persuada à son oncle que le métier des armes ne lui convenait pas, qu'il était mieux doué pour la politique, destiné à reprendre dans la Mavenne le siège perdu depuis 1877. Très intelligent, parlant avec facilité, irrésistible quand il s'imposait la tâche de rallier une sympathie, on pouvait réellement présager qu'il réussirait dans un département où le parti conservateur restait puissant et où les Lasscrrade gardaient des influences. En attendant, comme il avait vingt et un ans à peine et venait d'achever son service militaire, il se préparait à la carrière politique en menant la vie d'un oisif riche. Son entrée dans la société parisienne avait été remarquée. Enfant gâté par l'attection excessive d'un vieillard et de préo

succès auprès des femmes, il avait la beauté et l'impudence d'un jeune page, avec un cœur sec, de la bravoure, et une répugnance à tout effort laborieux qui n'excluait nullement l'ambition. Il professait cette thèse aujourd'hui vulgarisée, que les relations entre les sexes n'ont aucune importance, pourvu que l'on reste mondainement « propre ». D'ailleurs il se réservait de juger à sa guise du plus ou moins de « propreté », et son extrême jeunesse rendait tolérables des procédés qu'un homme mûr eût payés de sa réputation. Spirituel, hardi, féroce avec politesse, il développa tout de suite un art extraordinaire de conquérir qui il souhaitait parmi le monde facile qu'il avait choisi pour champ d'expérience : et comme on eût dit quarante ans plus tôt, d'un mot qui nous manque aujourd'hui, parce que la chose est rare, il fut bientôt « lion », courtisé, imité, envié.

Il est du sort de certaines femmes, nullement perverses, d'être perpétuellement victimes en amour, comme certains honnêtes hommes sont perpétuellement victimes en affaires. Ariette d'Erminge, sur qui déjà pesait le crime conjugal de Madeleine et de Christian, était toute désignée à la curiosité de Rémi. Elle qui n'avait point de sens, qui avait jusque-là résisté sans aucune peine, se laissa glisser à l'intimité avec ce corn-

pagnon de son âge. Lui, devinant la réelle innocence de cette jeune femme mal réputée, s en amusait, comme un Valmont d'une Cécile Volanges... Alors qu'elle hésitait encore, son cousin, Jérôme de Péfaut, essaya bien de la mettre en garde; mais comme elle repoussait ses conseils avec une mauvaise humeur puérile, il cessa d'en offrir et fit semblant de ne rien voir. Ariette aima-t-clle donc Rémi de Lasserrade? Du moins elle fut prête à l'aimer, prête à lui donner sa vie, prête à fuir avec lui, si seulement il l'avait souhaitée autrement que comme un jouet... Quelqu'un enfin lui murmurait des choses joliment tendres, la tenait dans ses bras, lui disait : « Je vous dois le bonheur!... » Elle n'était plus seule, enfin! Mais ce que tout le monde avait prévu, sauf Ariette, ne tarda guère : cette amusette amoureuse lassa vite son partenaire. Ariette était trop sincère, trop naturellement épouse. Une fois qu'il l'eut conquise, il s'avisa qu'il ne pourrait obtenir d'elle rien de plus qu'une tendresse passionnée dont il ne se souciait point... Ariette était impervertissable :'le jeu finissait, pour un libertin, avec sa conquête.

Après un temps d'illusion qui dura, pour elle, plus qu'il n'eût duré pour tout autre, elle commença à ressentir, sans le comprendre, ce profond désaccord entre Rémi et elle-même. Pour

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la première fois son cœur connut la souffrance, moins une souffrance d'amante inquiète que d'enfant délaissée. Rémi distrait, indifférent, espaçant ses rencontres ou les oubliant, la tortura comme certaines femmes légères torturent les hommes de cœur assez faibles pour les chérir... Puis, un jour, sans nulle préparation, il lui apprit que son oncle, le duc de Lasserrade, le contraignait à un de ces prétendus voyages d'étude qui sont les arrêts de rigueur des fils de famille. Rémi avait fait récemment au jeu des différences que le vieux duc jugeait excessives. Le voyage, à la suite d'un membre d'une famille princière, comportait une absence de deux mois dans l'Afrique septentrionale... Ariette, encore confiante, se résigna. Cinq jours après le départ, elle reçut d'Alger une lettre assez froide ; quinze jours après une carte postale d'Oran; puis, plus rien... Elle comprit enfin qu'elle était abandonnée. Elle se retrouvait seule, plus seule que jamais, le cœur dévoré de secrètes anxiétés qu'elle n'osait confier à personne. Sa santé s'altéra. Elle fut nerveuse, refusa de plus en plus les divertissements de la « bande ». On jugea qu'elle prenait bien à cœur un incident sentimental fort ordinaire.

La destinée ne tarda pas à lui fournir une raison de mauvaise humeur plus plausible, plus excusable aux yeux du monde. Les trimestres de

30 LA PRINCESSE DERMINCE

l'énorme rente dotale promise par M. deGudère ient, depuis un an environ, payés avec retard et difficulté. La banque du Sud-Ouest, engagée >nd, avec toute sa clientèle, dans d'aventureuses spéculations de crédit agricole, commençait de couler lentement, comme un navire dont on ne peut aveugler la voie d'eau. Le krack définitif éclata avant le retour en France de Rémi. M. de Gudère ne fut pas poursuivi : il s'expatria et trouva au Brésil une situation subalterne dans un établissement financier. Ariette fut entièrement ruinée : il ne lui resta pour toute fortune au'une rente de deux mille francs, incessible et insaisissable, qui lui venait d'une grand'tante paternelle. Et certes sa ruine n'eût guère aggravé son désespoir actuel, — elle avait toujours été ignorante et indifférente en matière d'argent, — sans le désordre domestique que cette ruine provoqua. L'attitude du prince fut correcte, mais Charlotte-Wilhclmine considéra cette débâcle comme une trahison de sa bru. Les deux princesses se brouillèrent, et. vivant dans la même maison, cessèrent de se voir.

Voici donc, trois siècles après les temps héroïques où Otto le Borgne guerroyait en Souabc aux cotés de Rantzau, ce qui restait de la fortune, de la gloire et des mœurs des princes teutons et

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des comtes français qui, tour à tour alliés et ennemis, avaient défendu de leur glaive et fécondé de leur sang les deux arbres glorieux de la famille d'Erminge. Dans une de ces bâtisses neuves des Champs-Elysées, où quelques architectes modernes ont signé la preuve monstrueuse de leur impéritie, la princesse douairière Charlotte- Wilhelmine, le prince Christian et sa femme, occupaient les deux appartements du quatrième étage, qu'on avait fait communiquer. Chacun des trois habitants possédait son logis particulier : celui de Charlotte-Wilhelmine comprenait seulement un salon-bibliothèque, une chambre avec ses annexes, une petite pièce servant d'oratoire. Avec un mobilier sévère, Louis XIV allemand, des portraits d'aïeux, des livres anciens en grand nombre, c'était assurément le plus expressif des trois. Le reste, aménagé au goût d'un grand tapissier de la rue de la Paix, offrait cet amas coûteux et vulgaire que l'on rencontre chez ceux qui ne mettent rien de leur âme dans l'arrangement de leur maison. Les salons développaient leurs panneaux stuqués de blanc, le faux goût d'une décoration Louis XV et d'un mobilier composite, où la puérile recherche du style se contrariait d'erreurs dont un amateur véritable eût souri. L'appartement du prince, meublé à l'anglaise, ressemblait assez à l'intérieur d'un

yacht somptueux. Dans le petit salon particulier d'Ariette et dans sa chambre à coucher reparaissait le déplorable « style tapissier » du temps présent. Seul, son cabinet de toilette, qu'elle avait voulu reconstituer d'après un tepidarium pompéien, en marbre d'Italie au pur grain rose, amusait lceil par ce contraste : un décor antique et l'arsenal le plus perfectionné, le plus complet, du confortable d'une Parisienne moderne.

Sauf la visite quotidienne que Christian faisait à la vieille princesse, les trois habitants de cette demeure menaient une vie indépendante. La princesse, brouillée avec sa belle-mère, ne la visitait plus; elle ne dînait guère avec le prince qu'en ville, ou lorsque eux-mêmes avaient des hôtes. La vie du prince était au club ou auprès de Madeleine de Guivre; Ariette se consumait d'ennui et d'angoisse, tantôt renfermée chez elle, la journée entière, sans autre compagne qu'une femme de chambre, tantôt s'essayant à reprendre, avec une frénésie vite lassée, la course aux divertissements.

Et Charlotte-Wilhelmine, derrière ce décorde luxe, regardait avec épouvante la maison d'Erminge glisser aux tracas d'argent, aux désordres intimes, peut-être au drame.

Deux mois environ après ce départ de

Rémi de Lasserrade que le monde avait interprété comme une rupture avec Ariette, la princesse, par un matin d'octobre, s'éveilla tard... Une fois éveillée, elle lutta encore quelque temps contre les brusques assoupissements qui lui faisaient perdre soudain connaissance, oppressaient un instant ses yeux et sa poitrine. Pour dissiper les dernières fumées du sommeil elle se dressa sur son séant, demeura ainsi adossée aux oreillers, les genoux à demi plies, les mains allongées dans le creux des couvertures, entre ses genoux, les yeux ouverts. Il devait faire grand soleil au dehors, car malgré l'épaisseur molletonnée des rideaux de damas jaune entrecroisés, qui masquaient les deux vastes fenêtres, une vapeur lumineuse flottait sur les choses autour de la jeune femme, s'avivant aux triples glaces de l'armoire, aux verres des pastels pendus au mur, aux photographies disposées sur la cheminée et sur un étroit bureau. Un jour plus net, franchement doré, faisait irruption par l'entre-bâillement d'une porte, à gauche du lit : la porte de l'immense pièce qui servait à la fois de cabinet de toilette et de salle de bains. Toute la nuit cette porte restait ouverte, et aussi celle de la pièce voisine, où couchait la femme de chambre de la princesse. Caria sensation d'être seule angoissait Ariette. Il lui fallait pour s'assoupir la

certitude qu'un être humain dévoué respirait a portée de sa voix, qu'elle pouvait aller le rejoindre d'un élan, rien qu'en poussant de ses mains effarées l'cntre-hâillement des battants... Même, depuis les dernières semaines, comme sa nervosité anxieuse s'était aggravée, elle ordonnait souvent a sa première femme de chambre, Martine Lehleu, qui était pour elle moins une domestique qu'une sorte de dame de compagnie, de dresser sa couchette dans la salle de bains, afin de la sentir plus proche.

Autour d'Ariette, tristement immobile, les mains allongées entre ses genoux, l'énorme édifice, bâti selon les rites modernes, avec ses planchers bourrés de liège et ses doubles cloisons assourdissantes, filtrait peu de bruit. Mais la rumeur d'activité fringante qui, jusqu'à midi, anime les Champs-Elysées, gagnait cependant cette oasis taciturne : les halètements d'automobile en formaient le motif incessant, coupé du meuglement bref des cornes d'alarme. Ariette observa un instant, aux deux points où la frise du plafond s'éclairait du reflet des fenêtres, le cinématographe des ombres qui passaient, tournaient, s'évanouissaient, semblaient renaître. Son regard parcourut les choses familières avec indifférence et lassitude. Enfin elle murmura :

— Martine!

LA PRINCESSE D ERMINGE 3 <j

Martine devait guetter cet éveil et cet appel, car la porte s'ouvrit aussitôt : une jeune silhouette mince entra, ses contours comme estompés par la lumière du dehors. Ariette en fut éblouie et ferma les paupières. Déjà Martine était au chevet du lit, penchant son visage intelligent où deux yeux noirs exprimaient une sincère anxiété :

— Ma princesse a bien reposé?

Cette appellation familière était sans doute habituelle, car elle ne parut pas choquer la princesse. Du reste, le ton, très respectueux, en sauvait la familiarité. Ariette répondit :

— Pas trop, Martine; ouvrez les rideaux, voulez-vous? Doucement.

Avec des précautions de garde-malade, la femme de chambre livra passage à la clarté, d'abord par les rideaux tirés, puis par les persiennes à demi repoussées. Elle revint vers sa maîtresse :

— Le temps est splendide. Un temps d'été, presque trop chaud.

La délicieuse figure d'Ariette, tellement jeune sous les masses débordantes de ses cheveux blonds qu'elle avait l'air d'une petite fille boudeuse, — tous ses traits, de la bouche tendre aux lèvres un peu lourdes, jusqu'aux yeux couleur d'eau et aux ailes du petit nez incorrect et

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charmant, descendus, attristés par une expression d'extrême fatigue, — apparaissait maintenant en pleine clarté. Un miroir en argent du style des artistes lorrains, placé sur un chiffon nier voisin du lit, refléta en même temps le visage intelligent et sérieux de Martine, sans beauté, non sans charme, avec un front étroit et poli, le dessin des contours assez réguliers, mais le teint brouillé et les cheveux d'un châtain neutre, — plus jolie en somme quand on n'apercevait que sa silhouette souple, fine, aux mouvements précis et gracieux.

Comme Martine regardait sa maîtresse d'un air de maternelle inquiétude, celle-ci eut un mouvement d impatience :

— Le bain est prêt?

— Oui...

— Qu'est-ce que vous attendez, alors? Aidezmoi.

Elle rejeta les couvertures, ses pieds nus cherchèrent les mules nichées dans la fourrure blanche de la descente de lit. Lestement Martine la chaussa et aussitôt relevée voulut aider sa maîtresse à passer dans la salle de bains, Ariette se déroba.

— Non! je n'ai pas besoin.

La Ion «nie chemise de nuit accentuait encore son apparence de petite fille. Elle se glissa Iri-

leusement jusqu'à la baignoire de marbre rose poli, en forme de piscine, qui s'enfonçait dans le sol, sous l'armature nickelée d'un appareil à douches. Martine, soumise aux impatiences de sa maîtresse, l'entourait de gestes justes, légers, voltigeants, jamais importuns, consultant le thermomètre, réglant la température de l'eau, cueillant la chemise qui s'effeuilla par terre, soutenant le jeune corps dévêtu tandis qu'il plongeait, tout de suite dissimulé par un nuage de benjoin épandu dans la piscine. La fraîcheur à peine tiède du bain calma presque instantanément les nerfs de la baigneuse, qui sourit, pianotant la surface de l'eau avec ses doigts que les jaillissures amusaient.

— Quelle heure est-il? demanda-t-elle.

— Tout près de onze heures.

— Déjà onze heures!... Oh! je suis contente! Onze heures!... La matinée déjà presque toute

dévorée! C'était un peu de vie disparue, un peu de cette vie trouvée trop lente, trop pesante. Ariette demanda encore :

— Vers le milieu de la nuit, je commençais à sommeiller quand un fracas de choses cassées m'a réveillée. Savez-vous ce que c'était?

— Je crois que c'était le prince, murmura Martine.

— Une colère?

}8 LA PRINCESSE d'eRMINCE

Martine fit signe que oui.

— Contre qui?

— Contre Jean qui avait oublié de porter une lettre. Le prince l'a bousculé et Jean avait le verre d'eau dans les mains.

— J'avais cru qu'on cassait quelque chose de plus important qu'un verre d'eau, dit Ariette avec indifférence.

Elle se dressa dans la piscine, en sortit aidée de Martine, et tandis que celle-ci lui offrait le peignoir, observa dans la psyché voisine le profil de son corps enfantin, si pâle, si pâle que l'eau n'avait pas réussi à le parer d'un reHet vital. Martine sécha, frotta les membres; Ariette s'abandonnait, fermait les paupières, poussait par instant de légers soupirs; enfin, elle échappa à Martine, courut s'étendre sur une chaise longue dans un coin de la salle de bains. Là, tandis que la femme de chambre, l'ayant comme bordée de linges pelucheux sur ce lit de repos, lui massait les chevilles et les pieds, elle bâilla.

— Si je m'écoutais maintenant, j'irais me recoucher et je dormirais bien mieux que la nuit, parce que, la nuit, j'ai peur. Rien n'est venu ce matin? pas de lettres? pas de dépêches?

Martine polissait minutieusement les ongles des orteils après les avoir enduits d'une pâte

rougeâtre puisée dans une capsule de bois. Elle répondit sans interrompre son travail :

— Non, il n'y a pas de courrier. Mais on a remis une note de chez Jubillard... pour la zibeline de Madame la princesse.

Ariette fut un peu plus attentive.

— Et qu'est-ce qu'on a dit?

— On a dit que c'était pressé. C'est le frère de Jubillard qui est venu, celui qu'on appelle M. Maxime, au magasin. Il parlait de porter la note au prince.

— Au prince! s'écria Ariette qui se mit brusquement sur son séant.

— Alors j'ai pris la note, j'ai dit qu'on passerait.

— ■ Comment le faire patienter? murmura Ariette pensive.

— Que madame la princesse ne s'inquiète pas. J'irai moi-même aujourd'hui, et je trouverai bien quelque raison.

— Rouée que vous êtes, dit en riant Ariette. Vous auriez dû faire des affaires. Vous auriez roulé tout le monde.

Martine sourit. Elle continua de vaquer aux soins de son office, tout en s'ingéniant à rassurer, à égayer sa maîtresse. Dès que celle-ci se taisait et semblait retomber à sa bouderie, Martine parlait aussitôt, contait une histoire, risquait

40 LA PRINCESSE DERMINCE

une réflexion sur la beauté d'Arlctte. Elle s'exprimait avec une pureté de langage panaite, presque avec élégance. Mais Ariette ne l'écoutait guère.

Comme Martine l'installait sur sa chaise en face de la table à coiffer, elle s'aperçut que les beaux yeux couleur d'aigue-marine de la princesse s'étaient lentement remplis de pleurs. Sa figure sombrait dans cette marée de désolation, qui transforme en un instant la grâce des visages enfantins en une image de la douleur. Martine Lebleu, sérieuse, cessa de parler. Elle eut un air de compassion, et ses doigts se rirent caressants autour de cette tête maintenant voilée par la retombée somptueuse de la chevelure... Ariette avait soudain repensé à Rémi de Lasserrade. Encore une fois le jour nouveau ne lui apportait aucune lettre du voyageur, et cependant elle savait, à n'en pas douter, que depuis la veille, il devait être rentré à Paris. Elle pleura sur son délaissement, sur la misère de son cœur. A chaque sanglot, sa tête s'agitait de soubresauts sous son capuchon d'or fluide; des mots confus, répétés avec obstination, tombaient de la bouche invisible :

— Je ne lui ai rien fait... rien fait... pourtant!

De nouveau séparés et ramassés en arrière par les doigts agiles de Martine, les beaux cheveux

vermeils laissèrent voir un visage décomposé par le chagrin, où les larmes s'évaporaient. Martine, achevant la coiffure basse, qui rappelait celle de l'impératrice Eugénie dans le portrait de Winterhalter, questionna :

— J'apporte le thé?

— Je ne veux pas de thé.

— Alors?

Ariette réfléchit. Et tout d'un coup ses yeux s'allumèrent d'une convoitise.

— Est-ce qu'il y a de la soupe à l'office?... De la grosse soupe de chez nous, comme en fait Irma... du tourin, enfin?

— Irma en a fait ce matin pour nous autres... Il doit en rester.

— Faites-m'en servir... Une grande assiettée, bien chaude.

Martine installa près de la fenêtre une petite table qu'elle couvrit d'une nappe. Cette salle de bains, toute marbrée aux murs, était le séjour préféré d'Ariette. Elle n'aimait pas sa chambre à coucher, qui donnait sur les Champs-Elysées, dont le mouvement et la rumeur l'énervaient.

Martine était sortie pour chercher à l'office le tourin désiré par la princesse. Ariette, demeurée seule, rôda dans la vaste pièce fraîche, mirant aux glaces son visage où. la trace des larmes s'effaçait aussi vite que sur un visage d'enfant.

Proche de la porte qui donnait sur la chambre à coucher, elle remarqua le fauteuil où Martine s'asseyait le matin, où elle s'était assise ce matin même, guettant le réveil de sa maitresse. Une corbeille à ouvrage, soigneusement rangée, était posée sur une table volante, à coté du fauteuil. Elle contenait une « berthe » de batiste ancienne brodée au plumetis, que Martine, très adroite, était en train de réparer pour sa maitresse.

Ariette prit distraitement le lambeau de batiste fixé sur un carré de toile cirée verte, et examina la réparation commencée. Comme elle remettait la toile cirée dans la corbeille, elle aperçut au fond de celle-ci un petit livre relié de cuir noir, très fatigué. Elle l'ouvrit au hasard et lut :

« L'amour veille sans cesse. Dans le sommeil même il ne dort point.

« Aucune fatigue ne le lasse, aucuns liens ne l'appesantissent, aucunes frayeurs ne le troublent.

« Dilatez-moi dans l'amour, afin que j'apprenne à goûter combien il est doux d'aimer. »

Ariette ne reconnut pas les paroles célèbres, bien que sans doute elle les eût lues dans son enfance. Mais, livres pieux ou profanes, elle avait toujours lu si distraitement!... Quant à la culture religieuse que lui avaient dispensée tour à tour une théorie d'étrangères, Irlandaises, Ba-

doises, Suissesses, Autrichiennes, dont Mme de Gudère changeait aussi capricieusement que de cochers, la vie de Paris avait tôt fait d'en effacer jusqu'aux traces.

Elle regarda le titre : « Imitation de Jésus- Christ... traduction de Lamennais. » Elle le replaça dans la corbeille et le recouvrit avec la toile cirée et la broderie, tel qu'il était tout à l'heure.

« L'étrange fille, pensa-t-elle. Voilà qu'à présent elle lit Y Imitation!... Il paraît qu'elle est pieuse, en effet. Cela ne l'empêche pas de me demander trois heures de sortie tous les deux jours... et pas pour aller à l'église, je suppose. »

A un angle de la salle retentit un léger bruit, assez semblable à un roulement lointain sur un tambour voilé de crêpe. C'était la sonnerie du téléphone, amortie, pour ménager les nerfs, jusqu'à n'être plus qu'un grésillement à peine perceptible. Ariette, indécise, hésitait à répondre, quand Martine rentra, portant sur un plateau le couvert et la soupière fumante.

— On téléphone, dit Ariette, voyez ce que c'est... et dites que je dors.

Martine obéit. Ariette amusa son loisir à écouter la moitié perceptible de la conversation qui s'échangeait.

— AlloI Oui... c'est la femme de chambre... Ah! bien, madame !... La princesse n'est pas levée,

44 LA PRINCESSE DERMINGE

elle s'est endormie tard... Allô!... Elle ne va pas mal, merci, madame... Je pense qu'elle pourra sortir... Dès qu'elle sera réveillée je le lui dirai... Chez Holtz, à cinq heures et demie?... C'est convenu... Bonjour, madame.

Elle raccrocha les récepteurs.

— C'est Made? demanda Ariette.

— Oui... Elle prie la princesse de venir chez Holtz, dans la grande salle de l'hôtel, à cinq heures et demie.

— J'ai compris. Qui sera là?

— M. de Péfaut... MUe Rose et M,le Marguerite. Mme de Guivre a aussi invité le prince. Enfin il y aura un jeune Italien que Mmc de Guivre veut taire connaître à la princesse : Giuseppe Saraccioli.

— Qu'est-ce que c'est que cet Italien?

— Un poète qui a beaucoup de talent.

— Vous le connaissez?

— J'ai lu des choses sur lui, dans un livre sur la poésie italienne.

— Vous avez du temps de reste, Martine!

— La princesse ne déjeune pas?

— Ah! si, j'oubliais!...

Elle s'installa nonchalamment devant la table. Martine lui servit une assiettée pleine de la soupe crémeuse. Ariette sourit.

— Quand j'étais petite, dit-elle, et que nous

LA PRINCESSE D ERMINCE 4f

passions le temps des vendanges à la Prade, en Lot-et-Garonne, je me sauvais du château pour courir à la métairie demander à Marceline, la métayère, du tourin comme celui-là. Ma mère ne voulait pas qu'on en servît sur la table du château : elle ne trouvait pas cela assez distingué.

Elle mangea avec avidité les premières cuillerées : Martine la veillait, l'aidait comme une convalescente à son premier repas. Mais l'assiette était encore presque pleine qu'elle la repoussa.

— La princesse a fini?

— Otez-moi cette assiette, Martine. Cela me dégoûte...

— La princesse voudrait des gâteaux?

— Vous en avez envoyé chercher?

— Oui.... comme la princesse en a désiré hier...

— Oh! C'est cela... Apportez-en vite.

Elle se bourra d'éclairs, de choux à la crème, de babas, comme une affamée. Redevenue gaie, elle bavardait avec Martine, qui donnait la réplique, sans familiarité, gardant sa distance.

— Vous dites qu'il est Italien, le poète?

— Oui.

— Cette folle de Made! D'où a-t-elle encore sorti celui-là? Et elle le présente au prince!

L'attitude de Martine Lebleu, pendant que la princesse faisait une si tranquille allusion à la

liaison de son mari avec M'"0 de Cuivre, était singulière. Son visage, très expressif à l'ordinaire, se figeait soudain, aucun muscle ne remuait plus, le regard, pour ainsi dire, s'absentait des yeux. Ariette s'en aperçut et s'impatienta.

— Vous faites encore votre figure de bois, dit-elle. Dieu! que vous êtes insupportable, ma pauvre .Martine. Je n'aime pas les gens qui n'ont pas le courage de dire leur opinion, et critiquent tout, en dessous. Vous, on ignore toujours ce que vous pensez.

Et s'cxcitant à sa propre voix, elle insista :

— Savez-vous que rien n'est plus désobligeant que cet air-là quand je vous fais l'honneur de vous traiter presque comme une égale? J'ai bien tort, du reste. Je me demande quelquefois si vous n'êtes pas d'accord avec le prince pour m'espionner.

— Oh! madame... ne put s'empêcher de dire Martine, dont les yeux se gonflaient, malgré son effort pour rester calme.

— Non, je ne le crois pas, corrigea Ariette. Mais que vous êtes bizarre, ma pauvre fille!...

Il y eut un silence.

— Quel costume mettra la princesse? demanda doucement Martine.

— Le bleu de chez Emcry. Avez-vous corrigé la ceinture?

LA PRINCESSE DERMINGE

— Oui.

Tandis que Martine préparait le costume et habillait sa maîtresse, celle-ci continuait de bouder, prenant prétexte de tout pour s'énerver, pour démontrer à Martine que son service était mal fait. A chaque instant elle affirmait qu'ellemême était « trop bonne » pour Martine.

— Je parie que vous allez encore vouloir sortir aujourd'hui pendant trois heures?

— Si la princesse me le permet... Mais je serai rentrée à temps.

— Non, de ma vie, déclara Ariette, je n'ai eu à mon service une fille comme vous. Il y a des moments où j'imagine que vous cachez des drames dans votre vie, qu'un beau jour je vais découvrir des choses énormes.

— Je jure bien, répliqua Martine d'un ton de bonne humeur, qu'il n'y a rien à découvrir.

Ses yeux avaient une si douce sincérité que la princesse fut désarmée.

— Il n'y a qu'un petit ami? fit-elle.

Martine hésita un peu, puis répondit :

— Pas autre chose!

A ce moment, on frappa à la porte de la pièce voisine, qui servait à la fois de garde-robes et de vestibule à l'appartement, du côté de l'office. La seconde femme de chambre, chargée de tout ce qui n'était pas le service intime de la prin-

cesse, et qui ne l'approchait jamais, remit une lettre ; on attendait la réponse : «Une espèce de bonne, » dit la fille avec dédain.

— Ouvrez... Lisez, fit Ariette.

Martine obéit et lut :

« Madame la princesse,

' Connaissant votre bon cœur, je m'adresse à vous dans les circonstances cruelles que je traverse. Je ne sais si Madame la princesse se rappelle qu'elle m'a vue chez Laurent, autrefois, où j'étais première. J'ai été malade et on m'a remerciée. Depuis, toutes mes économies ont été mangées... y>

— Comment est-ce signé? interrompit Ariette.

— Joséphine Durand. Et entre parenthèses : « Joséphine de chez Laurent..

— C'est vrai, dit Ariette. Je me souviens d'une première qui s'appelait comme cela. Faiteslui donner cent sous. Vous les avez sur vous? Non?... Vous n'avez jamais d'argent! Qu'est-ce que vous en faites?... Ouvrez la petite bourse de ma trousse.

— Il n'y a qu'un billet de cinquante francs.

— Tâchez de le changer à l'office... Ou bien,

non, tenez!... Donnez-lui les cinquante francs, à cette Joséphine, et qu'elle me laisse en repos. Dépêchez-vous. Deux heures vont sonner, je ne suis pas habillée, et j'ai rendez -vous à deux heures et demie chez Emery pour essayer.

Pendant les instants où elle fut seule, Ariette s'approcha de la grande baie double de la salle de bains, qui donnait sur la cour. Cour de palais, avec je ne sais quoi de vulgaire, d'à la douzaine, qui abaissait cette somptuosité de pierres, de fer forgé, de verdures surchauffées par l'engrais, au niveau d'une architecture et d'un luxe d'Exposition universelle. Une vasque de bronze, arrosée par un triton, émergeait d'un bosquet central, où des chrysanthèmes encadraient des lauriers d'Espagne, des rhododendrons, des troènes, des fusains, des aucubas artistement entre-croisés. Autour de ce bosquet une voie ovale, légèrement sablée par-dessus le pavé de bois, longeait les façades surchargées de colonnes, de pilastres, de cariatides. Un silence de bonne compagnie régnait dans cette enceinte, obliquement tranchée par un magnifique poudroiement de soleil. Quelques croisées entr'ouvertes laissaient apercevoir, alentour, des appartements où dominait le décor habituel des intérieurs modernes, clair et contourné. Un landau attelé de deux chevaux isabelle, raides et hautains comme le co-

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cher lui-même, attendait à l'est. Un coupé de remise assez élégant pénétrait à l'instant même dans la cour, et venait se ranger juste au-dessous de la fenêtre où se penchait Ariette.

Martine revenait.

— Le coupé est en bas, dit la princesse. Finissez vite de m'habiller.

Martine acheva de la vêtir, et la princesse d'Erminge, rentrée dans sa chambre à coucher, apparut enfin comme la vivante expression de ce luxe dispendieux à l'excès qui ne se trouve qu'à Paris et résume Paris. La très simple robe demi-tailleur, en drap à longs poils, garnie de discrètes broderies à la main, valait neuf cents francs. Le chapeau, une toque avec une plume retombante, coûtait quinze louis et ne ferait pas trois sorties. Les dessous de ce simple costume étaient de soie et de délicate mousseline de soie, plus chers et moins durables que le costume luimême. Mais qu'Ariette était séduisante, ainsi parée, et qu'elle était bien la fleur naturelle de ce lieu unique au monde où, comme en un terreau spécial, l'histoire, l'art, l'argent, le climat, se conjurent pour faire germer, pousser, s'épanouir, la plus brillante, la plus coûteuse, la plus fragile plante de luxe : la femme!

Cette plante délicate fut transportée avec précaution du cabinet de toilette a l'ascenseur.

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puis de l'ascenseur au coupé, par les soins de Martine et du valet de pied. Dans la cour, avant de donner une adresse au cocher, la princesse consulta dans son carnet le mémorandum que lui préparait quotidiennement Martine. Il ne contenait que trois indications : « Vente de charité, rue d'Aumale, 19 (jeunes ouvrières isolées). — Chez Emery, vers deux heures et demie, essayer jupe et corsage de crêpe de Chine brodé. — A cinq heures et demie, thé chez Holtz... » Il était deux heures et demie; l'heure du rendezvous chez Emery. Mais la fatigue de l'essayage effraya la princesse.

— 19, rue d'Aumale, dit-elle.

Dans le coupé, elle s'affaissa, comme si la lassitude de s'être habillée, d'avoir descendu quatre étages en ascenseur, d'être montée en voiture, avait usé toute sa force. Un air de souffrance aiguë contracta son joli visage; de sa main gauche elle comprima son cœur qui se meurtrissait à heurter les parois de sa poitrine. Le coupé filait vers la place de la Concorde, le long des Champs- Elysées illustrés de soleil, si vastes par la quasisolitude de ces premières heures de l'après-midi. Des feuilles de marronniers voltigeaient paisiblement sur le pavé de bois... Au rond-point, la jeunesse persistante des pelouses, l'éclat savamment contrasté des chrysanthèmes firent sourire

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les yeux de la passante; quelques instants elle sembla moins abattue. Puis elle retomba dans sa morne tristesse, dans sa réflexion désespérée. Son front se creusait d'une grosse ride entre les yeux ; les mains allongées entre ses genoux, elle méditait. Devant l'église de la Madeleine, elle se rappela — pourquoi? — qu'une de ses institutrices l'avait un jour menée là, dans les sous-sols, devant une petite image de saint Antoine de Padoue, et lui avait demandé de prier avec elle pour que son frère fût reçu à l'École polytechnique de Zurich... Ariette sourit à ce souvenir, et tout de suite elle évoqua Martine, le livre relié de cuir fané, les phrases de Y Imitation sur l'amour.

" Oui... Cette fille est indéchiffrable. .. Made dit qu'elle doit avoir un amant plus jeune qu'elle, qui la tourmente, et à qui elle donne de l'argent. Elle est intéressée. On ne la voit pas dépenser un sou pour elle... Sa toilette est fabriquée avec ce que je lui donne, et encore, elle doit en vendre les trois quarts. Pauvre fille!... »

Les prunelles sérieuses de Martine illuminèrent le chaos où se débattaient les soucis de la princesse : elle sentit soudain combien cette fille, dont elle s'avouait ne connaître rien, dont elle suspectait les mœurs, lui était devenue indispensable.

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« Elle a un service excellent, en somme. Seulement elle est trop mystérieuse. Pourvu qu'elle ne me vende pas au prince! »

D'anciennes trahisons de servantes repassèrent dans sa mémoire. Par faiblesse d'âme, par nonchalance, par l'abandon aussi où la laissaient ceux qui avaient charge de la diriger, — son père, sa mère, puis son mari, — toujours Ariette avait eu un penchant à se livrer aux salariées de la maison. Les bonnes, d'abord, aux soins desquelles la confiait sa mère, malade imaginaire, dévorée d'égoïsme. Ensuite les institutrices; ensuite les femmes de chambre. Celles-ci apprenaient tout de suite les secrets de leur maîtresse. La dernière, celle qui avait précédé Martine, en avait profité pour infliger à Ariette un chantage, la menaçant de porter au prince une dépêche de Rémi qu'elle avait interceptée. Ariette avait dû payer cinquante louis cette dépêche.

« Non, pensa-t-elle... Martine ne me ferait pas un pareil coup; il me semble qu'elle m'aime bien... »

A cette idée qu'un être humain l'aimait, un seul être humain, et si distant d'elle, la princesse s'attendrit. Elle se rencoigna dans le fond du coupé arrêté alors aux abords de la gare Saint- Lazare par les embarras de la circulation. Elle

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s'appesantit sur l'horreur de la solitude morale où elle vivait présentement : .• Tout le monde m'a abandonnée... » Cette sensation de solitude, depuis quelque temps, lui devenait angoissante et douloureuse comme un mal physique. Elle regarda la foule qui s'agitait en remous pressé autour de la voiture, des couples, des gens à l'air affairé, préoccupé, parfois joyeux. « Bien peu sont aussi seuls que moi, se dit-elle. Depuis toujours on m'a délaissée. Tous ces gensla ont une famille, des amis; moi, je n'ai rien... Ma mère n'a pas été une mère pour moi, mon mari n'est pas un mari. J'en suis réduite à mendier le dévouement de ma femme de chambre... y> Elle rit douloureusement, puis s'impatienta de l'arrêt prolongé : les omnibus s'entassaient en avant comme une barricade; le cheval, énervé, dansait sur place... « Ah! ce que Paris m'écœure! » Elle rêva d'un lieu ignoré, loin de la Ville, loin de tous les gens qu'elle connaissait, où elle pourrait s'enfuir, se terrer, avec Martine pour la servir et la soigner. S'échapper, attendre l'avenir, ses menaces, ses incertitudes, même ses catastrophes, dans un coin où il frapperait en secret, a linsu de tout le monde....

— Ou bien mourir! murmura-t-elle, tout haut.

Elle fut effrayée de ce qu'elle avait dit, et sa pensée recula comme si elle venait d'apercevoir

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un trou noir béant devant elle... Le jeune désir de vivre, suscité par ce mot poignant — mourir, — l'envahit de nouveau. Elle repoussa l'anxiété qui la dévorait et dont elle ne voulait pas se préciser à elle-même la nature.

« Non, ce n'est pas possible!... »

Cependant l'embarras des voitures avait fini par se débrouiller. Le coupé de la princesse, franchissant les abords de la gare Saint-Lazare, gagna la place de la Trinité, puis la rue d'Aumale. La vente charitable au profit des « Jeunes ouvrières isolées » se faisait dans la salle des Horticulteurs Parisiens, louée pour la circonstance. Des voitures de maître et quelques fiacres s'alignaient déjà aux abords de la porte, quand Ariette descendit. Elle traversa les vestibules décorés de maigres plantes vertes, gagna le hall du fond. C'était l'arrangement banal de ces sortes de fêtes, des comptoirs fleuris derrière lesquels se tenaient des femmes du monde, les unes âgées et sévèrement mises, qui ralliaient peu de clientèle, les autres pimpantes de jeunesse et de parure, qui tenaient salon de flirt et de galanterie au profit de l'œuvre.

Vers un des comptoirs les plus fréquentés, Ariette, après un coup d'oeil d'exploration, s'avança. Deux jeunes filles y siégeaient, si semblables de visage qu'on les devinait jumelles,

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impossibles à confondre cependant par cette seule différence caractéristique : l'une avait les cheveux d'un ton mat de paille d'avoine ; l'autre, dont la chevelure était beaucoup plus abondante et striée d'ondes naturelles, était franchement rousse. Leurs costumes pareils, en drap beige, sans un ornement, cherchaient la simplicité : mais la coupe et l'arrangement décelaient le grand faiseur.

— Oh! Ariette... Quelle gentille visite!

C'était Marguerite d'Avigre, — les cheveux paille d'avoine, — qui apercevait la première la princesse d'Erminge. Une dame âgée et deux jeunes gens qui causaient, leurs emplettes à la main, prirent congé; il ne resta qu'un homme d'environ quarante-cinq ans, très soigneusement et même élégamment vêtu dans une mode un peu ancienne, jaquette courte, pantalon ample, haut de forme bas à larges ailes, guêtres blanches sur les souliers vernis. Il salua la princesse, découvrant un front bombé que les cheveux, d'un blond à peine gris, coupés en brosse, couronnaient drûment, carrément; la barbe, du même ton blond veiné de gris, était aussi taillée courte et carrée, la moustache rognée démasquait une bouche d'un dessin très fin, aux lèvres et aux dents jeunes. Les yeux d'un bleu foncé regardaient obstinément droit sous les sourcils un peu

trop fournis. Le nez, maigre, busqué, avec une arête blanche à la crête, ôtait la beauté à ce visage en lui gardant de la noblesse; le teint se maculait de légères couperoses aux pommettes.

— Vous ici, Jérôme? dit Ariette. Vous « faites » donc aussi les ventes de charité?

— Je profite de toutes les occasions pourvoir ces deux petites, dit Jérôme de Péfaut en montrant Marguerite et Rose d'Avigre, qui tendaient en riant leurs mains à la princesse. Sont-elles charmantes, hein?

— Oui, vous êtes ravissantes, appuya Ariette. Il n'y en aura que pour vous dans cette vente. Qu'est-ce que vous vendez, au fait? de la papeterie?

— ■ Du papier à lettres, des porte-plumes, des encriers, des bâtons de cire, des buvards, rien que des choses utiles...

— Allons, Ariette, décidez-vous, faites votre choix. Et vous aussi, monsieur de Péfaut.

— Voyez si elles sont pratiques! reprit celui-ci; au lieu d'entasser ici des bibelots inutilisables qui épouvantent l'acheteur, elles se sont tout bonnement mises à vendre des choses dont on a toujours besoin.

— Des timbres, par exemple, dit Rose. Seulement, soyez avertie : je vous vends quatre sous ceux de quinze centimes, et les autres à

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l'avenant. Mais vous êtes souffrante, Ariette?... Toutes deux s'empressèrent, aidées par Jérôme de Péfaut. Ariette, tout à coup, avait pâli et s'était cramponnée au comptoir pour ne pas tomber par terre. On approcha un fauteuil où elle se glissa, portant vivement son mouchoir à sa bouche. Elle ne pouvait parler, mais, de sa main libre, faisait signe de ne pas s'inquiéter. Les gracieux visages pareils de Rose et de Marguerite d'Avigre se penchaient vers elle, tandis que la curiosité amicale de M. de Péfaut l'observait.

— Soignez-la, Jérôme, vous qui êtes médecin, dit Rose. Qu'est-ce qu'elle a?

Jérôme haussa les épaules sans répondre. Ariette avait laissé retomber ses deux bras le long du fauteuil. Sur sa figure absolument blanche perlait une fine sueur.

— Cela va mieux, murmura-t-elle, s'efforçant de sourire. Ce n'est rien... Mon pauvre estomac...

Elle ajouta avec volubilité :

— J'ai des crampes brusques, quelques heures après mes repas.

— Des nausées? interrogea Jérôme.

— Oh! non... non... pas de nausées... des crampes... Le docteur Ingrand m'a dit que c'était une dilatation. Du reste, je vais bien, à présent. Voyez, cela se passe... c'est fini.

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Toute décomposée encore par la crise, elle se mit debout, cachant son émoi sous des feintes de gaîté : elle s'appuya gentiment au bras de Rose d'Avigre. Marguerite s'empressait aussi pour l'aider à marcher, craignant qu'elle ne retombât.

— Voulez-vous, demanda Jérôme en la regardant bien en face, vous promener un instant avec moi? L'air vous fera certainement du bien.

— Non, je vous remercie, répliqua la princesse, dérobant ses yeux à M. de Péfaut. Voyez, je suis maintenant tout à fait d'aplomb. Et je vais faire mes emplettes. Rose... Marguerite... Donnezmoi chacune un porte-plume : voici un louis pour chaque. Je suis sans le sou en ce moment.

— Mais vous nous gâtez, au contraire! Tenez... voilà ce que nous avons de mieux comme porte-plumes... Ce n'est pas brillant : je vous avoue que nous ne les avons pas payés un louis.

— Qu'est-ce que c'est, au juste, votre œuvre de Jeunes Ouvrières isolées? questionna Jérôme, tandis que les deux sœurs empaquetaient soigneusement dans deux longues boîtes de carton les porte-plumes choisis.

Marguerite expliqua avec clarté, sans bégueulerie, qu'il s'agissait de donner un toit et un lit honnêtes à des ouvrières parisiennes.

— Rue de Verneuil, où est installée la maison, on les reçoit pourvu qu'elles consentent à

6o LA PRINCESSE d'eRMINGE

mener une vie nette. Il y a une chapelle dans la maison, naturellement, puisque la majorité des pensionnaires est catholique : mais elles sont admises sans distinction de culte, protestantes ou juives.

— Et celles qui n'ont pas de religion du tout?

— Les libres penseuses? fit Rose sans paraître effrayée du mot. Certainement on les accueille; voulez-vous qu'on les laisse à la rue ?

— Et tout ce monde-là s'entend?

— Jusqu'à présent, du moins. Elles sont quatre-vingt-six s'accordant parfaitement entre elles.

— Comment! s'écria M. de Péfaut. Il y a à Paris une maison qui réunit des femmes d'opinions diverses, et les catholiques n'y honnissent pas les libres penseuses, et les libres penseuses n'ont pas d'accès d'hystérie quand elles aperçoivent un crucifix accroché au-dessus d'un lit? Mais je vais demander une chambre dans cette maison-là... Tenez, ajouta-t-il en déposant un billet de cent francs sur le comptoir : voilà pour votre œuvre. Donnez-moi ce calendrier à effeuiller.

La princesse d'Erminge, ayant glissé dans son manchon le paquet de porte-plumes, embrassa les deux jeunes filles. Elle tendit la main à M. de Péfaut.

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— Vous savez, Jérôme, dit-elle, que nous nous revoyons tout à l'heure?

— Où cela?

— Chez Holtz... Made a téléphoné ce matin qu'elle donnait un petit cinq heures en l'honneur d'un certain Italien... Comment l'appelezvous donc?

— Giuseppe Saraccioli? fit Jérôme. Vous appelez cela un certain Italien! Mais c'est un poète du plus beau talent, un poète à tendance chrétienne qu'on oppose déjà à d'Annunzio. L'homme est d'ailleurs aimable; je l'ai rencontré à Florence, chez la marquise délia Venta.

— Et vous vous entendez avec lui, vous qui êtes un abominable athée? questionna la princesse.

— J'aime mieux les gens qui ont une doctrine morale fondée sur la religion que les gens qui n'ont pas de morale du tout, fit M. de Péfaut assez sèchement. D'ailleurs, ce soi-disant poète chrétien s'abreuve largement aux sources païennes.

— Son Ode à la Vierge est une superbe chose, dit iMarguerite.

— Elle a lu Saraccioli? Où trouvez-vous le temps de tout lire, petite? s'écria la princesse d'Erminge.

Les jeunes filles souriaient, se regardaient sans répondre. Jérôme répondit à leur place :

— Elles sont d'une génération qui dédaigne moins la culture de l'esprit que la précédente. Vraiment, elles sont très bien... Surtout pour de jeunes demoiselles qui pourraient passer leur temps à flirter, à babiller et à s'habiller... Quant à Saraccioli, sachez qu'il a une autre qualité appréciable : il ressemble à l'Apollon de Canova.

— Est-ce pour moi que vous dites cela? fit Ariette. Je me moque de la beauté de votre Italien bien plus que de sa poésie.

— Mais pas moi! dit Rose en riant.

— Ni moi! fit Marguerite. Si nous pouvons fermer boutique de bonne heure, nous irons vous rejoindre chez Holtz pour voir de près le bel auteur de Y Ode à la Vierge.

— Ces petites sont parfaites de vérité et d'intelligence, conclut M. de Péfaut. Elles aiment toute la beauté et osent le dire.

Ariette, l'esprit soudain absent, rêvait. A l'évocation de cette rencontre d'après-midi, chez Holtz, l'image de Rémi de Lasserrade avait surgi dans sa mémoire, et la tristesse qui s'amassait dans son cœur manqua de jaillir en larmes.

— Au revoir, dit-elle, d'un ton si las que l'entrain des trois interlocuteurs tomba aussitôt. A cinq heures et demie!

Et, sans attendre qu'on lui répondît, elle s'éloigna précipitamment, gagna la rue, se jeta dans son coupé en disant :

— Rue Royale... chez Emery!

Dans la voiture qui s'ébranlait et, d'un trot posé, gagnait le boulevard, elle s'abandonna à l'émoi de douleur qui l'avait surprise tandis qu'elle causait avec Jérôme et les jumelles. L'image qui avait passé devant ses yeux ne voulait plus s'évanouir. L'amertume de son aventure inachevée, où elle avait sincèrement cherché un peu de tendresse et d'appui, lui remontait au cœur et le faisait déborder.

— Je ne lui ai rien fait... je ne lui ai rien fait... sanglotait-elle.

Tout à coup une angoisse physique, angoisse singulière, qui, depuis le matin, lui avait, à plusieurs reprises, crispé les entrailles, naquit en elle, grandit, devint atroce un instant, puis, par degrés insensibles, s'apaisa. Elle ne souffrait presque plus quand elle descendit devant la maison où Emery avait ses ateliers. Mais de monter au salon lui fut une fatigue : elle dut s'arrêter deux fois.

« Cela ne va pas du tout, du tout, aujourd'hui, pensa-t-elle. Il serait plus sage de rentrer. »

Un pas montait derrière elle : pour n'être pas

vue ainsi hésitante sur l'escalier, cramponnée à la rampe, elle se décida à gravir les quelques marches qui la séparaient du salon.

— L'essayage de Mme la princesse d'Erminge! dit aussitôt à haute voix une belle jeune fille vêtue de noir, qui montrait des modèles.

Et ce titre de princesse fit lever les têtes des clientes, composer leurs attitudes, tandis qu'Ariette, redressée par cet effort instinctif de tenue qui permet à la mondaine, lorsqu'il le faut, de vaincre un instant les pires malaises, traversait la salle, sous la conduite d'une autre vendeuse, accourue à sa rencontre avec des manifestations de déférence.

Quand l'historien des mœurs veut comprendre la raison suprême de tant de défaillances d'honnêteté chez des hommes que leur âge, ou leur place dans la société, devrait préserver; quand il veut découvrir et saisir la clé minuscule de tant de trafics honteux d'argent contre des consciences, — il faut qu'il s'astreigne à passer quelques heures d'après-midi dans un des laboratoires du luxe féminin à Paris ; il faut qu'il s'enquière du prix des objets légers qui s'y fabriquent, et de leur durée. Il faut qu'il étudie la ferveur des femmes à les posséder, qu'il épie dans leur œil la convoitise affolée. Il faut aussi

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qu'il regarde ces mêmes créatures féminines; qu'il se rende compte de l'être spécial qu'elles deviennent, ainsi parées; qu'il escompte la puissance de tels êtres sur l'imagination d'hommes que Paris surchauffe et détraque, dans un monde d'affaires où les idées morales n'ont pour ainsi dire pas cours. Alors l'historien comprend que le ressort secret de la plupart des spéculations hasardeuses qui mènent à la brusque fortune ou au suicide, de tous les bas marchandages politiques, ce ressort secret joue là, — manœuvré par les mains souples des essayeuses.

Une demi-heure après son entrée chezEmery, Ariette attendait encore son essayage, le moment du rendez-vous fixé à l'avance étant depuis longtemps passé et d'autres clientes ayant pris son tour. Mais elle s'était divertie à commander, dans une rage de coquetterie où elle s'abandonnait de temps à autre comme pour tout y oublier, et qui vraiment la grisait, lui donnait le répit. Sans ressources personnelles, harcelée par des créanciers qui réclamaient des notes impayées depuis deux ans, connaissant les fureurs de Christian quand les fournisseurs s'adressaient à lui, elle venait de s'endetter de trois cents louis en trente minutes, d'ailleurs sans s'être renseignée sur aucun prix... Enfin, l'essayeuse attendue, Mlle Armande, une brune élancée, aux

prunelles noires intelligentes, entra; elle s'excusa sans obséquiosité.

— Je suis bien désolée, madame, de vous avoir fait attendre. J'essayais les toilettes de mariage de Mlle de Cambry-Laurin, qui épouse le duc d'Epinière...

Elle jeta ce dernier nom négligemment, en femme qui possède son barème social, et sait que la future d'un duc français authentique peut bien faire attendre la iemme d'un petit prince d'origine allemande. Une aide-essayeuse, maigre trottin aux mèches en vrille, apportait en même temps une merveilleuse toilette, faite avec ces châles de crêpe dont les beaux exemplaires deviennent rares même en leur pays d'origine, en Espagne. L'ingénieuse couturière avait eu l'idée, par des découpures et des interpositions de dentelles, d'en composer des toilettes d'un luxe incomparable. Les yeux d'Ariette s'animèrent :

— C'est bien! murmura-t-elle.

Elle défit les épingles de son chapeau, s'en débarrassa, puis se dévêtit prestement, sans presque s'aider des mains des deux femmes, qui s'offraient. Les couleurs avaient reparu sur son visage, tant l'amusement de la toilette réchauffait. On allait passer la jupe dont la traîne était portée par l'aide quand M"e Armande s'écria :

LA PRINCESSE d'eRMINGE 6j

— Oh! madame la princesse!... Qui a donc lacé votre corset ce matin?...

La princesse pâlit un peu :

— J'ai l'estomac assez capricieux tous ces temps-ci : dès que j'ai déjeuné, je me sens toute endolorie. Alors ma femme de chambre n'ose pas me serrer. Mais vous pouvez gagner deux centimètres. Voyez!

— Madame la princesse aune si jolie taille!... Emilie, serrez doucement les lacets de madame la princesse.

Le mince chiffon de trottin aux cheveux en vrille, aux yeux impertinents, dénoua les cordons du corset, puis se mit en devoir de les tirer, comme on le lui commandait. Fut-elle brusque? Au premier effort, la princesse poussa un faible cri et chancela. Les bras d'Emilie et de MUe Armande la reçurent; on la porta sur une chaise longue contre la muraille.

— Petite sotte, petite brutale, grondait à demi-voix MUe Armande, bousculant le trotrin épouvanté... Allez vite chercher des sels... Qu'est-ce que va dire la patronne?... Allez! courez!

L'évanouissement d'Ariette se prolongea assez longtemps. Ensuite, revenue à elle, elle fut saisie d'un violent malaise qui la secoua comme sur ^in paquebot. Elle ne se plaignit pas, n'accusa

personne; elle montra plutôt un certain embarras de tout le désordre qu'elle causait.

— Décidément, fit-elle, je suis trop souffrante aujourd'hui pour essayer. Je préfère revenir demain, ma petite Armande, demain de bonne heure. Aujourd'hui, d'ailleurs, il est tard, nous n'y verrions plus rien. Merci pour vos bons soins; à demain...

Les ouvrières s'empressaient, heureuses qu'Ariette n'émît aucun reproche sur la maladresse du trottin. La princesse remonta dans son coupé en disant :

— A la maison !

Elle renonçait au thé chez Holtz.

« Je suis trop misérable aujourd'hui, décidément; je ne voudrais pas qu'une crise pareille me prît en public. Chez Emery, cela n'a pas d'importance. Ce ne sont pas les essayeuses qui s'en vanteront! »

La pendule, sous la glace d'avant, marquait cinq heures et demie passées. « Ils y sont déjà, » se dit Ariette... Elle imagina l'immense salle de l'hôtel, parée de fleurs, de femmes, de lumières, et la table où seraient assis Madeleine, Jérôme de Péfaut, le poète italien, les petites d'Avigre, Christian. Qu'elle était donc lasse de ce vain remuement mondain où elle dépensait sa vie depuis tant d'années, jeune fille à la suite

de Mme de Gudère, jeune femme à la suite de Madeleine de Guivre! Les gens qu'elle fréquentait lui apparurent, eux aussi, lamentablement vains. Non qu'ils fussent sots ou incivils : au contraire, leurs façons à tous étaient éminemment sociables, plusieurs avaient même de l'esprit : le gros Campardon, par exemple, bouteen-train de la bande. Mais dans son anxiété actuelle, l'agitation élégante, l'esprit des conversations même lui semblaient presque odieux. « Les petites d'Avigre et Jérôme, c'est encore ce qu'il y a de mieux dans le tas... » D'ailleurs Rose et Marguerite, à proprement parler, ne faisaient pas partie de la bande d'Ariette. Très sérieusement élevées par une mère née dans la Nouvelle-Angleterre, soucieuses d'intellectualité, occupées d'œuvres charitables, elles ne venaient qu'incidemment se mêler au milieu frelaté de la princesse, et seulement quand les y attirait une curiosité d'ordre un peu relevé comme, aujourd'hui, cette rencontre avec le poète Saraccioli. Jérôme, lui, fréquentait assez volontiers un monde dont il semblait s'amuser à étudier les désordres et les travers; il n'avait pas cessé de témoigner une amitié fidèle à sa cousine Ariette, depuis le temps où, fillette, elle passait le mois de janvier rue de l'Université. Mais Ariette, au fond, avait un peu peur de lui. Elle sentait qu'il ne

l'approuvait pas, qu'il l'eût voulue autre qu'elle n'était; et cette sensation, parfois, lui rendait presque intolérable la présence de son cousin. « Oli ! que j 'en ai assez, que j 'en ai assez, de tous ces gens-là! » murmura la jeune femme, l'œil sec, la fièvre aux mains, reprise par un accès de désespoir. « Ne plus les voir... jamais, jamais!... Madeleine surtout... la belle Madeleine aux yeux meurtris... Mon amie intime, et la maîtresse de mon mari!... quelle boue!... » Ce n'était pas la première fois qu'elle percevait l'ignominie de cette situation, mais c'était peut-être la première fois qu'aussi nettement elle se la tormulait. L'arrêt surgit du fond d'elle-même, d'un fond si lointain, si mystérieux, jusque-là si inexploré, qu'elle n'osait pas y plonger sa pensée...

Mais le léger esprit d'Ariette ne se fixait jamais longtemps... Les images s'y succédaient capricieusement, chacune provoquant une émotion passagère. Elle oublia Mme de Guivre, et, tout d'un coup, imagina Rémi de Lasserrade entrant chez Holtz, sa jolie figure de page, les ondes brunes de ses cheveux, son élégance précieuse, ses mains de iemme. Elle se pencha à la portière :

— Jean!... Chez Holtz... Vite!

Le cocher, habitué aux lubies de la princesse, vira lestement, dans les Champs-Elysées sillon-

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nés de voitures, et redescendit vers la place de la Concorde. Ariette, cependant, étonnée de la résolution qu'elle venait de prendre, déjà la regrettait, et se troublait.

« Tout à l'heure, quand je vais le rencontrer chez Holtz, s'il allait me dire qu'il est toujours à moi?... »

Céder?... Recommencer la vie des mois précédents, si douloureuse malgré la vapeur de joie qui, par instants, en éthérisait la douleur?... « Oh! bien sûr... s'il le veut encore, je ne saurai pas résister. Mais, c'est bizarre, j'ai envie de renouer, et j'ai peur. Il vaudrait mieux non!... » Un vœu confus vers le repos du cœur, vers une sorte de stable équilibre, de santé morale, se formait en elle, de toutes les angoisses subies... Vœu stérile, car elle continuait de courir vers la dangereuse rencontre, et sa hâte s'enfiévrait à mesure que diminuait la distance.

Depuis quelques années, la place Vendôme tend à devenir, au cœur du Paris moderne, un centre somptuaire, quelque chose, dans ce musée du luxe parisien, comme le salon carré du Louvre ou la tribune des Offices. Les façades hautaines bâties par Mansard pour abriter d'aristocratiques familles se décorent d'enseignes variées : des hôteliers, des couturiers, des bijou-

tiers envahissent les immeubles sur lesquels la colonne, comme un gnomon gigantesque, fait tourner son ombre au cours des heures. Les larges cintres des rez-de-chaussée encadrent des vitrines. La rue de la Paix ne suffit plus à l'exposition permanente du luxe : la glorieuse place Vendôme en devient l'aboutissement éclatant.

A l'heure où la princesse d'Erminge descendit devant le perron de l'hôtel Holtz, la pâleur de la claire journée finissante se mariait aux reflets des triples réverbères. Un encombrement d'équipages et d'automobiles, sans cohue, sans fracas, empêcha quelque temps le coupé d'Ariette de pénétrer sous la voûte. Tant de iemmes aux pimpantes toilettes et de gentlemen corrects débarquaient coup sur coup dans le vestibule, qu'on eût dit d'une fête réunissant là, pour un divertissement annoncé, la société parisienne. Ce n'était cependant qu'une halte de la vie courante pour ce monde désœuvré, halte un instant élue par la mode, dont le mot d'ordre est l'invitation la plus prompte et la mieux écoutée.

Ariette, dès l'entrée, serra la main d'un grand jeune homme qui sortait, échangea un bonjour avec une jolie personne blonde nonchalamment étendue dans un fauteuil du hall et gagna la longue salle du restaurant, où se servent les

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goûters. Une émotion presque joyeuse avait soudain balayé son angoisse; du même coup toute douleur physique se calmait. Cette venue chez Holtz où la « bande de Made )> l'attendait, où elle allait rencontrer Rémi de Lasserrade, n'était-ce pas la reprise de la vie d'avant, toile et grisante, la vie tête lourde et cœur battant, sans souci de l'avenir?

La salle était agitée et bruissante, pleine d'une société assez mêlée, où les gens du vrai monde composaient assurément la minorité parmi beaucoup d'étrangers et d'étrangères, quelques bourgeois curieux, un peu du demi-monde aussi, du plus guindé, qui côtoie le vrai de si près que parrois celui-ci se laisse pénétrer. Cela avait un joli air de casino très élégant ou de salon très libre, l'air que Paris, envahi parles foules cosmopolites, a de plus en plus depuis quinze ans. Dans ce milieu mêlé, Ariette, comme toutes les femmes du vrai monde, voyait seulement les visages des gens de son monde, et, tout en cherchant « la bande de Made », envoyait des signes d'intelligence et d'amitié.

Elle s'arrêta au milieu de la salle : son regard la parcourut, se fixa... A vingt pas, elle reconnaissait, sous la retombée du chignon sombre, la nuque mate de Madeleine. Penchée, le bras appuyé au dossier de la chaise voisine, la corn-

tesse causait en confidence avec un homme d'une forte carrure, aux cheveux blonds abondants, à la lourde barbe blonde, qui l'écoutait d'un air soucieux : c'était Christian d'Erminge. Madeleine, pour parler de plus près à Christian, changea de siège : Ariette les vit alors tous les deux de face. La renommée proclamait justement qu'ils formaient un beau couple. Le prince comptait alors trente-trois ans, la comtesse de Guivre plus de trente-sept. Il paraissait pourtant l'ainé, un peu voûté, un peu appesanti de graisse ; For de son poil blond commençait à se nieller d'argent. Mais les traits gardaient de la finesse et de la noblesse; l'engraissement respectait le dessin pur, classique, du front, du nez, de la bouche. Christian d'Erminge ressemblait aux clichés que les livres scolaires utilisent pour représenter tour à tour Bélisaire ou Charlemagne; les yeux relevaient la banale beauté de son visage. Ces yeux, très largement fendus, sous des sourcils très tournis, moins blonds que les cheveux et la barbe, étaient nettement bleus, et si brillants, si animés, si inquiets même qu'ils surprenaient dans cette figure calme, où, par instants, eux seuls semblaient vivre... Tout vivait au contraire, tout frémissait d'action et de passion dans le visage et la personne de Madeleine de Guivre, tandis qu'elle lui parlait. Madeleine

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de Guivre était de ces femmes qui ne sont jugées belles qu'à Paris, mais qui sont, à Paris, reines de beauté. Grande et mince, la taille admirable, les extrémités longues, un visage un peu chevalin qui irappait surtout par le contraste du teint mat et des cheveux bruns luxuriants, parée avec un art consommé, il était impossible qu'elle passât inaperçue. De telles femmes, au théâtre, au cabaret, ou quand elles suivent en Victoria l'avenue du Bois, enflamment de rancune jalouse le cœur des modestes passantes en les forçant à s'avouer qu'elles n'atteindront jamais à une certaine élégance... Même le visage, malgré la courbe disgracieuse du nez et le menton lourd, exerçait un attrait singulier, grâce à l'extrême pureté du teint, très uni, un peu « pêche », un visage qui signifiait et promettait la volupté par les yeux châtains, si caressants, par la bouche mobile, aux lèvres comme veloutées, par cet air indéfinissable qui troublait les hommes auprès d'elle et irritait les femmes. Madeleine de Guivre était vêtue d'une robe en drap blanc, agrémentée de toute la complication moderne de broderies, de dentelles anciennes, de pampilles. Christian en redingote gris foncé, un bouquet de bleuets à la boutonnière, avait, sans plus, l'élégance d'un sportsman du monde.

Tous deux causaient, un peu à l'écart de la table ronde où les tasses servies se dispersaient. Assis à cette table, un jeune homme complètement rasé, en complet à jaquette mousse, cravaté de îaille verte, entre les mains un chapeau demi-haut de leurre mousse, conversait avec Jérôme de Péfaut. Mm0 d'Ars, mignonne petite femme un peu grasse, vêtue d'un costume tailleur bleu-pastel, son visage de jolie grisette émergeant d'un boa de marabout bleuâtre, s'isolait avec le peintre Apistrol, — dont la haute stature et le profil à la Henri IV requéraient l'attention des femmes.

« Rémi n'est pas là, y> pensa la princesse, n'apercevant pas le seul convive qu'en réalité elle était venue chercher. Plus hardie, elle s'avança. Christian la vit le premier, la signala à Mme de Guivre : toute la tablée, aussitôt, lui fit accueil.

— Ariette chérie!... Qu'elle est belle! s'écria Madeleine. Je ne t'embrasse pas à cause de nos chapeaux, mais tu m'en donnes envie... N'est-ce pas, Christian, qu'elle est délicieuse?... Ariette, que je te présente notre ami Giuseppe Saraccioli, le grand poète italien... La princesse d'Erminge...

L'Apollon de Canova en complet mousse s'inclina sur la main qu'Ariette lui tendait.

— Je ne sais pas l'italien, monsieur, dit celle-ci,

et j'ai le vif regret de n'avoir pas lu dans l'original votre célèbre Ode à la Vierge.

— Oh! princesse, murmura l'étranger rougissant d'orgueil, vraiment? vous savez que j'ai écrit cette petite chose?...

Le nom de son œuvre ainsi jeté négligemment par une Parisienne du monde, lui valait autant de joie que les couronnes académiques prodiguées dans sa patrie. Madeleine surprit cette joie et, comme elle voulait l'hommage de tous les hommes, elle fut jalouse. Elle dit tout haut au prince, ironiquement :

— Saviez-vous votre femme si littéraire, Christian ?

Il répondit par un sourire, un mouvement d'épaules. Mais la phrase de Madeleine et le geste de Christian échappèrent à Ariette : les yeux élargis, figée sur place comme par un courant de froid qui lui parcourait les os, elle regardait, à côté de Mme de Guivre, une canne posée contre une chaise vide, une canne dont la poignée assez singulière figurait une tête de femme à coiffe de hennin, renversée en arrière, le tout traité en émail translucide et diverses nuances d'or, à la façon des novateurs de l'orfèvrerie moderne... La princesse reconnaissait un bijou qu'elle-même avait donné à Rémi de Lasserrade.

— Du thé, chérie? disait cependant Made-

leine, qui la servait... Mais continuez, monsieur Saraccioli. Ma chère, il comparait pour nous les fresques de Lucca Signorelli et celles du Sodoma à Monte Oliveto. Il est si intéressant!

Ariette s'attabla, et le jeune Italien, dont l'éloquence française eût fait envie à bien des Français, ayant poursuivi sa conférence, elle eut le loisir de maîtriser ses nerfs et de fouiller des yeux le îond de l'ample salle : Rémi devait s'y trouver. Elle l'aperçut enfin, debout, penché sur une petite table qu'occupaient deux comédiennes célèbres. Des tables voisines, les regards le visaient, regards discrets ou effrontés des femmes, regards malveillants des hommes : tous avaient souci de ce jeune homme mince dont le joli visage, les yeux bleu clair, les cheveux bruns naturellement irisés, la parure élégante, étaient déjà célèbres à Paris. Les deux comédiennes, l'une mûre, l'autre à cet âge intermédiaire que la politesse parisienne appelle encore la jeunesse, haussaient vers lui des prunelles de grandes amoureuses, et faisaient palpiter leur sein comme à la scène décisive d'un troisième acte. Ariette, de loin, observait aussi Rémi de Lasserrade; elle le voyait de profil, la jaquette serrant la taille moulée comme dans un corset, l'attitude gracieuse, la tête impérieuse malgré la posture penchée, le sourire condescendant : elle oubliait

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tout et ne voyait plus que lui! Pitoyable Ariette! Ce n'était pas du désir qui échauffait son sang appauvri par des mois de souffrance. Même au temps de leur liaison, elle n'avait jamais goûté que la tendresse dans les caresses, et sans doute la prompte lassitude de son amant lut provoquée par cette passivité même. Aujourd'hui, en revoyant le seul être humain dont elle eût jamais espéré de l'amour, elle pensait : « Pourquoi m'a-t-il abandonnée? que lui ai-je fait?... » Aucune jalousie ne l'animait contre les comédiennes avec lesquelles il marivaudait, ni contre la femme inconnue qui, sûrement, la remplaçait aujourd'hui. Ce qu'elle regrettait, c'était le compagnon de son cœur qu'elle avait cru un temps posséder, l'ami dont la tête légère, appuyée contre sa poitrine, lui donnait, un instant, l'illusion d'être enfin chérie, de n'être plus toute seule dans la vie, toute seule comme avant, comme à présent.

L'Italien, cependant, sans s'apercevoir que Christian, sombre, ne s'occupait que de Madeleine, que Madeleine à la dérobée suivait tous les gestes de Rémi, qu'Apistrol et la petite Mme d'Ars s'étreignaient nerveusement les doigts, continuait un brillant discours pour le seul Jérôme de Péfaut, qui l'écoutait. Infatigable, il parlait, il parlait toujours de Monte Oliveto.

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— A force de vivre dans ce cloître une vie de cénobite, disait-il, j'étais arrivé à m'y reiaire une âme du quatorzième... Toutes les figures de Signorelli ou du Sodoma m'étaient devenues plus familières, plus réelles que des gens de chair et d'os. Il y a certaine belle courtisane qui tente saint Benoît à l'angle du cloître, dans une des fresques du Sodoma, que j'ai possédée : rarement maîtresse vivante m'a donné plus de joie.

Ariette pensait: « Si je pouvais seulement le voir comme avant, faire pour lui, comme avant, les courses qui l'ennuyaient, ses emplettes, le rencontrer dans le monde en sachant qu'il pense à moi, ah! comme cela me serait égal qu'il ait des maîtresses!... ))

Le brouhaha de la salle commençait à s'apaiser. Il était six heures et demie passées : des tables se vidaient. La chaleur devint moins pesante. Alors parurent Rose et Marguerite d'Avigre.

— Excusez-nous, dit Marguerite à la comtesse de Guivre, notre vente vient seulement de finir. Comme toujours, on est venu en masse à partir de cinq heures. Plutôt que de vous manquer de parole, nous avons préféré arriver ici à cette heure indue. Nous voici... Ne redemandez pas de thé, ce n'est pas la peine. Nous grignoterons n'importe quoi.

Ariette lut heureuse de la diversion qu'elles

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apportaient : car, là-bas, Rémi prenait congé des comédiennes. Le nombre accru des convives, l'empressement autour de Mlles d'Avigre rendit moins difficile l'attitude de la princesse d'Erminge, quand, après avoir serré les mains des jumelles, M. de Lasserrade lui tendit la sienne, parfaitement à l'aise, avec un :

— Bonjour, princesse? Vous allez bien?

Tandis qu'elle répondait, sans trop balbutier :

(( Mais oui... très bien... Vous aussi?... )> il saluait à la ronde, puis entraînait Mme de Cuivre et lui disait de près quelques mots. Une chose alors lrappa Ariette; ce fut l'air de soupçon dont Christian guetta ce bref tête-à-tête, qui pourtant, aux façons du monde moderne, n'avait rien d'insolite. Un instant, le prince et la princesse se trouvèrent face à face, isolés : Rémi avec Made à leur droite; à leur gauche, Jérôme et le poète auxquels s'étaient vite adjointes les deux petites d'Avigre.

— Vous dînez à la maison ce soir, Christian? demanda Ariette, pour entendre sa propre voix prononcer des mots.

Christian répondit, avec une politesse distraite :

— Madeleine a arrangé un dîner à la Tourd'Argent, puis d'aller au Cirque-d'Hiver. Viendrez-vous ?

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— Non, je suis un peu lasse.

— Ah ! dit le prince.

Il posa sur elle ses yeux d'un bleu si assombri qu'aux lumières des boules électriques ils paraissaient noirs. Ariette soutint ce regard avec une indifférence non jouée. Tout lui était tellement égal, à présent! On pouvait la tuer sur place, si l'on voulait. L'horreur du néant ne l'effrayait même plus.

D'instant en instant, le vide se faisait aux alentours. Les garçons rangeaient les tables pour l'apprêt du dîner. Madeleine quitta soudain Rémi pour Ariette qu'elle combla de caresses.

— Comment! tu ne viens pas avec nous?... En voilà une manière de fêter le retour de Rémi! Qu'est-ce que c'est que ces façons de nonne que tu adoptes depuis quelque temps? Est-ce que nous t'ennuyons, ou est-ce que tu es malade?

— Vous ne m'ennuyez aucunement, répliqua Ariette, en se contraignant à sourire. Je suis un peu patraque, voilà tout, et, si tu veux toute la vérité, mon estomac a peur des menus compliqués qui te plaisent.

— Tu mangeras à ton goût, on ne t'impose rien... Monsieur Saraccioli, — ajouta-t-elle impérieusement, s'adressant au poète que les jumelles et M. de Péfaut accaparaient, — dites à la princesse qu'elle vienne ce soir avec nous.

Elle ne refusera pas cela à l'auteur de Y Ode à la Vierge.

— Oh! princesse, dit l'Italien, oui... vous devez, vous devez venir... Vous ne pouvez priver nos yeux du contraste que fait votre beauté avec celle de Mme de Guivre.

Ce compliment direct déplut à Ariette. Pourtant, par fatigue de contredire et pour ne pas occuper les gens d'elle-même, elle consentit :

— Eh bien! si je le puis, j'irai vous rejoindre. Mllcs d'Avigre, avec Jérôme de Péfaut et Sa-

raccioli, continuaient à faire groupe à part. Mme d'Ars et presque aussitôt Apistrol prirent congé. Le prince d'Erminge, qui n'avait pas bu de thé, se fit servir du porto. Il restait muet tandis que Madeleine, Rémi et même Ariette parlaient chiffons avec l'admirable liberté d'esprit que les mondaines savent imposer à leurs pires soucis. Mais l'attention de tous finit par se rallier autour de Jérôme et de Saraccioli qui discutaient.

— En somme, disait M. de Péfaut, vous représentez, dans la littérature italienne, la réaction catholique contre les tendances matérialistes?

— Mon rêve serait en effet, répliqua l'Italien avec sérénité, d'être le Chateaubriand de l'Italie.

Les deux petites d'Avigre échangèrent un coup d'œil amusé. Jérôme objecta :

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— Ce qui me déroute un peu et ce qui vous différencie de notre Chateaubriand, c'est que, Y Ode à la Vierge et quelques autres mises à part, vous êtes, en somme, un poète voluptueux et, assurément, très peu moral.

— Ce que vous appelez la morale m'est en effet entièrement indiiférent, dit Saraccioli. J'ai la foi d'un homme du quatorzième, qui ne s'embarrassait guère de vos règles de mœurs. D'ailleurs, lisez attentivement les Evangiles, vous verrez que le Christ a toujours dépensé une grande indulgence pour les pécheurs de ma sorte.

Ceci était dit sans ironie, avec une certaine désinvolture.

— Pour M. de Péfaut, qui est athée, dit Marguerite d'Avigre, dès que l'on croit en Dieu on n'a plus le droit à la plus légère imperfection. Il est vrai qu'il est parfait lui-même.

— Je n'ai nulle prétention à être parfait, répliqua Jérôme. Mais j'avoue mon peu de goût pour les croyances de convention. Voyez-vous, monsieur Saraccioli, poursuivit-il, notre pays est désolant pour les gens qui raisonnent leurs opinions. Libres penseurs et cléricaux s'y abominent, s'y déchirent; mais n'allez pas croire que ce soit au nom d'une doctrine morale quelconque. C'est au nom de pauvres intérêts poli-

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tiques, pour la fortune d'un groupe ou d'un parti.

— Mais vous, Jérôme, vous qui nous condamnez, objecta Rémi, dites-nous quelle est votre « doctrine morale d.

— Vous voudriez bien, jeune Rémi, dit M. de Péfaut en se levant, me donner le ridicule de faire une conférence sur la morale, à six heures du soir, chez Holtz, devant de jolies femmes? N'y comptez pas, mon ami!

— Et si je vous la demande, moi, votre doctrine morale? insista Ariette.

— A vous, je la dirai, mais à l'oreille, comme un secret.

Elle s'approcha; M. de Péfaut lui dit à voix basse :

— Obéir à la vérité; par conséquent, la dire toujours, et toujours agir de façon à pouvoir la dire.

Ariette, qui attendait une plaisanterie, ne comprit pas, trouva la confidence banale. M. de Péfaut partit, emmenant Saraccioli. Rose et Marguerite d'Avigre quittèrent la table presque aussitôt. Ariette resta seule avec Christian, Rémi, Madeleine. Rémi fumait une cigarette, le prince buvait lentement son verre de porto. Ariette, très lasse, avait la sensation d'être égarée dans un labyrinthe sans issue et de s'abandon-

ner au hasard, incapable de réagir. Sept heures sonnaient; des tables étaient servies pour le dîner; déjà s'installaient quelques dîneurs, la plupart étrangers. A travers sa prostration, Ariette s'aperçut enfin que le prince semblait résolu à ne pas laisser Madeleine s'en aller avec Rémi de Lasserrade.

« Alors, pensa Ariette... Rémi courtiserait Madeleine?... ))

Elle ne ressentit aucune morsure jalouse, mais seulement la peur, pour la vie de Rémi, des fureurs de Christian jaloux. Courtois et sombres, les deux hommes s'observaient. Madeleine affectait de l'indifférence et ne parlait guère qu'avec Ariette. Elle se leva enfin : elle considéra les yeux de Christian qui commençaient à briller d'alcool.

— Sept heures, fit-elle... je me sauve. Et toi aussi, Ariette, tu devrais te dépêcher de rentrer chez toi et de t'habiller. Jamais tu n'arriveras à temps à la Tour-d' Argent... Où allez-vous en sortant d'ici, Christian?

— Je vais m'habiller au club.

— Moi aussi, dit Rémi.

— Eh bien! conclut Madeleine, laissons-les ensemble. Ne vous mettez pas en retard. Vous avez bu assez de porto comme ça, Christian.

Sur le seuil de l'hôtel, la princesse d'Erminge

prit congé de Madeleine de Guivre, en promettant d'être exacte au rendez-vous pour le dîner. Remontée dans son coupé, elle respira mieux. Elle ne souffrait pas comme elle aurait cru souffrir, d'avoir revu Rémi si distant, si indifférent, tel que si jamais rien ne se fût passé entre eux. Tout ce qu'elle appréhendait, ses propres défaillances, ses propres larmes, tout cela ne serait pas. « C'est fini, voilà... Je suis toute seule... » Il lui parut qu'elle était en traversée, quittant le pays où jusqu'alors elle avait vécu, pour aborder elle ne savait où. Etait-ce étrange? D'avoir tant pâti pendant les semaines d'absence de Rémi, son cœur s'était comme transmué dans sa poitrine, puisque Rémi lui faisait presque peur aujourd'hui. Elle s'attendrissait au souvenir de l'affection qu'elle lui avait donnée; maïs aussitôt le souvenir de son martyre sentimental fut le plus fort. « Comme j'ai eu mal! » pensa-t-elle.

Maintenant de pareilles torcures ne recommenceraient plus, jamais elle n'appartiendrait plus à Rémi, qui ne voulait plus d'elle. Elle n'appartiendrait plus à Rémi, ni à personne. Oh! non, à personne!... Délivrée de cet imprévu qu'elle avait en même temps souhaité et redouté, une reprise de liaison avec Rémi, elle s'assoupissait dans une torpeur assez douce, au roulement amorti de la voiture.

Tout à coup elle songea, réveillée : « Mais non! Ce n'est pas fini de souffrir! » Au contraire, les angoisses les plus tragiques étaient devant elle : est-ce que son supplice ne germait pas en elle en ce moment même? Voilà trois ans qu'elle n'était pas la femme de son mari, de ce Christian aux yeux de meurtre... Alors? alors? Si c'était vrai, pourtant, ce dont elle voulait douter malgré tant d'avertissements de la nature, répétés aujourd'hui même à plusieurs reprises, avec une violence inaccoutumée?...

Le coupé traversait le large trottoir des Champs-Elysées, puis s'engageait sous la voûte de la maison. Ariette se révolta contre son destin.

« Non, cela ne peut pas être! Ce serait trop horrible. Cela ne peut pas être... Et puis cela ne sera pas... je ne veux pas ! n>

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