‹ La Princesse d'ErmingeChapitre 4 sur 8 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

n£TY\V urant quinze jours, vers le milieu de y\ \h^)))\ novembre, on chassa aux Tachouères, Yzy-^Xz dans la propriété que le prince d'Erminge possédait en Sologne : une fantaisie de Madeleine de Guivre, subitement lasse de Paris. Les perdreaux étaient déjà décimés; mais c'était le beau moment des battues de taisans, de lapins et de lièvres, et les chasses à courre commençaient. Toute la bande accompagna Madeleine, Ariette et Christian. Le gros Campardon, qui ne chassait guère, assurait que l'exercice qu'il prenait en regardant chasser les autres le faisait maigrir. Jérôme suivait les rabatteurs, un volume des Trincipes de morale dans sa poche. Le ménage d'Ars rallia le troisième jour, puis

Saraccioli, dont Mme de Guivre avait fait son cavalier servant, son « chandelier servant », disait Campardon. Le peintre Apistrol lutta d'élégance sportive avec Rémi de Lasserrade. Enfin, pour la plus grande battue, qui devait avoir lieu à la lois sur les terres des Tachouères et sur le domaine, limitrophe, du marquis de la Monnerie, Mm0 d'Avigre et ses filles acceptèrent de passer une journée au château de la Monnerie.

En pleine Sologne, à cinq kilomètres de tout village, la bâtisse Louis XIII des Tachouères dresse, au milieu des bois, sa longue taçade de briques encadrée de pierre, ses pavillons coiffés d'ardoise. A l'entour, les panaches verts de nobles groupes d'arbres décorent les pelouses. Clos seulement par des fossés sans profondeur, en maints endroits comblés, le parc se fond insensiblement dans la campagne environnante, monotone avec douceur. La terre grise, aux maigres récoltes d'avoine et de sarrasin, alterne avec les taillis de bouleaux, les futaies de chênes, les étangs endormis dans leur cirque de roseaux... Tandis que faisans et lapins occupaient les chasseurs, les autres invités organisaient des excursions ou simplement des parties de tennis. Un équipage voisin courut le cerf entre Millancey et Romorantin. Le soir, comme la saison restait exceptionnellement tiède, la mode tut de

sortir dans le parc, aussitôt le dîner fini. Le parc devenait alors une sorte de vaste salon galant, où les couples se dispersaient au gré des sympathies. Le gros Campardon s'isolait avec Mmed'Ars, délaissée par Apistrol qui affectait de courtiser Ariette. Madeleine de Guivre traînait à sa suite Christian, Rémi, Saraccioli. Puis le jeu ramenait tout le monde autour des tables de bridge et de poker, et, selon l'expression de Campardon, le tripot fonctionnait parfois jusqu'à deux heures du matin.

La princesse d'Erminge parut des plus enragées, au jeu comme à la chasse. Apistrol ne la quittait guère, et, comme il était bon cavalier, — enfant de famille engagé à dix-huit ans, après des folies, et qui avait été six ans sous-officier instructeur à Saumur, — leurs après-midi s'écoulaient souvent en promenades à cheval, qu'Ariette ne trouvait jamais assez longues ni assez forcenées de vitesse et de danger. La nuit, au jeu, c'était elle qui faisait les plus fortes différences et exigeait que l'on prolongeât le plus tard les parties. Nerveuse, inlassable, elle méritait l'admiration de Made qui s'écriait :

— Bravo, Ariette! Te voilà redevenue digne de ma bande!...

Tout le monde, sauf peut-être Jérôme, plus clairvoyant, admettait qu'elle s'était enfin con-

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solée de son abandon, et qu'Apistrol était le consolateur. Le peintre, flatté, souriait dans sa barbe à la Henri IV, quand on le télicitait. Il n'avouait pas qu'il était, au contraire, avec la pauvre Martine Lebleu, un des objets sur lesquels la princesse « passait » en ce moment son excessive nervosité, et qu'un matin, dans une halte sous bois, s'étant enhardi jusqu'à vouloir effleurer de sa moustache le cou penché d'Ariette, il n'avait eu que le temps de parer avec son bras un coup de badine qui lui eût sillonné le visage.

A la vérité, Ariette, après un sursaut de révolte et de désespoir, le jour où elle avait retrouvé Rémi de Lasserrade chez Holtz et deviné une intrigue naissante entre Madeleine et lui, avait perdu toute orientation à travers sa propre conscience, et cherchait l'oubli d'elle-même dans l'affolement de la « bande ». Aux minutes de solitude, elle percevait bien l'ignominie de ce séjour aux Tachouères, entre Rémi, Christian et Madeleine. Mais que faire? où aller? où fuir? Et que devenir, si elle fuyait? Cependant, sa souffrance d'être délaissée par le seul être dont elle eût jamais espéré quelque tendresse s'apaisait lentement. Madeleine de Guivre ne lui inspi rait nulle jalousie. L'unique trace d'amour qu'elle retrouvât en elle-même pour l'infidèle, c'était la

peur nerveuse qu'il ne lui arrivât malheur, engagé comme elle le voyait entre Madeleine et Christian. Elle appréhendait une péripétie tragique, menaçant ce jeune ami, auquel elle avait un instant, avec tant de naïveté, confié l'espoir de toute sa vie. Ainsi sa pauvre pensée se meurtrissait sans cesse à imaginer les lureurs de Christian, redoutées soit pour Rémi, soit pour elle-même. Car nul indice n'était venu la rassurer contre son angoisse secrète. Chaque jour l'aggravait au contraire, malgré l'excès de dépense physique, la fatigue de muscles qu'elle s'imposait, dans l'obscur espoir de s'affranchir. Rompue, les os douloureux et la tête broyée de migraine, elle regagnait, le plus tard possible dans la nuit, sa chambre, où Martine, brisée ellemême d'inquiétude et d'insomnie, l'attendait.

— Allons, Martine, vivement, déshabillezmoi!...

Martine obéissait. Ariette la traitait avec une dureté de patricienne romaine pour son esclave. Guettant les prétextes de mécontentement, rien ne la désarmait. Elle sentait dans les yeux de la chambrière un reproche silencieux : ce reproche non exprimé étouffait visiblement Martine. Devant la princesse, cette fille se dressait comme une conscience qui. l'attendait au logis, la jugeait, la condamnait.

Une si âpre tension de la pensée, une telle irénésie de fatigue, eurent vite ébranlé la santé d'Ariette. Après moins d'une semaine de ce régime, remontant une nuit dans sa chambre et se livrant aux soins de Martine, elle eut une brusque syncope, comme elle en avait eu le mois précédent au cours de son essayage chez Émery.

Martine osa une humble remontrance :

— Madame la princesse aura beau me gronder, je lui dirai ce que je crois devoir lui dire. Il faut cesser de monter à cheval et de se serrer comme elle fait... Je ne peux pas continuer de voir la princesse se tuer comme cela... je ne peux pas!...

Ariette fut interdite un instant. Elle balbutiait, jouant la colère et pourtant touchée, tant l'affection désintéressée de Martine se trahissait à travers les mots :

— Que voulez-vous dire?

Ariette était étendue, Martine s'agenouilla près d'elle, et, si émue qu'elle en oubliait les formules habituelles :

— Ma princesse! ma princesse!... Je vous en prie... laissez-moi vous soigner... J'ai tant de chagrin!...

Le silence dura quelques instants entre la femme de chambre et sa maîtresse. Celle-ci, que

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la surprise avait fait pâlir, eut le loisir de se calmer. Elle dit simplement et sèchement à Martine :

— Finissez de me déshabiller et taisez-vous.

Ariette, cette nuit-là, fut longue à trouver le sommeil. Elle songeait :

« Cette fille sait mon secret... Puisqu'elle me tient, ne rerais-je pas mieux de lui demander son aide? Elle aime l'argent. Et, seule, je ne puis rien. »

Bien que l'air fût tiède et que, par surcroît, un teu léger dansât dans la cheminée, la princesse osa cette fois, la première tois de sa vie peut-être, regarder en face sa destinée.

« Oui, il faut se décider, il faut agir. A quoi bon douter à présent? Il n'y a plus de doute possible... »

Elle tendit toute sa réflexion à imaginer, à combiner des projets. Pitoyable Ariette! Combien de femmes avant elle avaient erré dans le même labyrinthe, s'arrétant aux mêmes hypothèses, s'agripant aux mêmes racines d'espoir, frissonnant de la même peur mortelle, par moments!... Combien avaient trouvé, rejeté, repris les solutions si peu nombreuses, si étroites de ce problème : frauder une loi de la nature, afin de sauvegarder son repos, et les apparences!...

Mondaines, bourgeoises, l'angoisse horrible dont Ariette était maintenant étreinte guette, comme une hydre à l'issue d'un jardin défendu, presque toutes celles qui croient pouvoir dédoubler la vie conjugale, avoir ici l'union des intérêts, ailleurs l'amour. Pitoyable Ariette! moins condamnable qu'une autre, parce que le mariage l'avait vraiment trahie, elle, et que nul appui moral ne s'était offert pour la réconforter et la soutenir! L'angoisse des maternités adultères l'étreignait à son tour. Que faire? que faire? L'idée que Christian, dont elle connaissait les colères de fou furieux, pourrait un jour se douter, questionner, suffisait à lui glacer les membres.

ce Voyons!... je m'afl oie... Bien d'autres avant moi... »

Elle récapitulait les propos de scandale dont la « bande » de Made relevait l'ordinaire de la conversation. Des noms de jeunes mondaines réputées galantes, des noms de femmes honnêtes aussi, avec le consentement de leur mari... Ce n'est donc pas si difficile. Les romans le prétendent : une course à cheval, le saut opportun d'un fossé!...

« Voilà quinze jours que je me brise le corps, pensa-t-elle amèrement, et j'en suis toujours au même point. »

Alors, tenter quelque chose de plus? Au lieu

d'appeler le hasard, le contraindre? Elle n'osa se préciser à elle-même ce qu'elle rêvait; mais cette rêverie confuse suffit à faire courir soudain sur sa peau, comme une onde électrique, un trisson prolongé. Peur de la mort? Révolte intime de la conscience?... Les deux, peut-être. Sa pensée eut un brusque recul :

« Oh! non! pas cela... pas cela... »

Alors, quoi?

« J'aime mieux m'enfuir. Si vraiment c'est ce que je crains, car après tout je n'ai pas de certitude, j'aime mieux me sauver du prince, de ma belle-mère, de tout... Il n'est personne à qui je tienne. J'ai une petite rente insaisissable de deux mille francs que m'a laissée ma tante de la Prade. C'est assez pour vivre... »

Elle se prit à construire un budget avec des ignorances d'eniant. Obligée pourtant de s'avouer que deux mille francs de revenu seraient courts, elle se disait :

« Je puis travailler : Martine assure que je gagnerais ma vie à faire des chapeaux, tant j'ai de goût! »

Elle recommença des additions. Son cerveau léger s'y lassa vite, et de cette lassitude s'éleva enfin une iumée de sommeil... Ariette s'endormit en gémissant, n'ayant en somme rien décidé, opprimée seulement par le poids des né-

ccssités prochaines où elle ne démêlait encore qu'une iniquité du sort et non la sanction inévitable d'une loi morale.

Le lendemain, une battue monstre était organisée par le marquis de la Monnerie. On avait fixé le rendez-vous vers dix heures et demie, pour déjeuner, à une terme nommée la Fauconnière. L'infatigable Mme d'Ars, la « petite boutfeuse de kilomètres », proposa de partir à sept heures du matin en automobile et de se rendre à la Fauconnière en passant par Blois, ce qui revenait à taire quatre-vingts kilomètres pour gagner un point distant de moins de trois mille mètres. Cette proposition saugrenue rallia naturellement les suffrages : la peur des minutes vides est le mal secret qui ronge de tels oisits. Ariette se leva beaucoup trop tard pour se joindre à l'excursion. Elle n'eut que le temps de s'habiller et de taire atteler un tonneau qu'elle conduisait elle-même. Par un raccourci à travers le parc des Tachouères, elle atteignit, en moins d'un quart d'heure, la lisière des taillis que dominaient les toits rouges de la Fauconnière. Là, elle dut descendre et renvoya son léger attelage avec le groom. Un petit ru, iranchi par un ponceau de planches, où l'on ne pouvait passer qu'à pied, séparait en cet endroit les deux propriétés. Le jour était beau et sec; Ariette passa le pont,

puis s'engagea dans les bois, goûtant le plaisir de la marche et de la solitude.

L'étroit chemin, vers la Fauconnière toute proche, serpentait assez irrégulièrement entre de jeunes taillis, repoussés sur une coupe qui devait dater de cinq ans au plus et que dominaient çà et là les statures plus élancées des baliveaux. Connu des seuls habitants des deux domaines voisins, on y passait rarement; sa trace était indécise... Ariette marchait sans hâte, avec l'envie, par moments, de rebrousser chemin; mais son dégoût des gens qu'elle allait rejoindre à la Fauconnière le cédait encore à la crainte d'une détresse morale dont rien ne la distrairait aux Tachouères. Elle suivit donc le sentier jonché, par-dessus la mousse, de claires lamelles d'or tombées des bouleaux et d'aiguilles de pins desséchées. Parfois un gros cèpe dressait sa capsule brune au milieu des feuilles déchues, de la mousse frisée... Un faisan se levait d'un vol maladroit, avec une clameur enrouée; un lapin détalait si brusque, si preste, qu'on entrevoyait à peine deux oreilles abattues par la peur, une tache blanche dans un paquet de fourrure grise, qui bondissait, bondissait, et soudain, comme par une trappe, disparaissait.

Tout à coup Ariette s'arrêta, aux écoutes.

Dans le taillis abandonné, au point où le sen-

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tier croisait un chemin plus large, elle entendait des voix. Cela partait, elle s'en rendit compte sur-le-champ, d'une cabane de charbonnier entrevue à travers les broussailles, à demi démolie d'ailleurs et qui datait certainement du temps où la coupe avait été pratiquée. Son architecture de terre, de bûches et de branchages tenait à peine, toute la toiture enlevée; mais la paroi du fond, orientée vers la princesse d'Erminge, restait intacte et protégeait les interlocuteurs.

Ariette s'approcha, à l'aise dans son costume de chasse pour entrer au fort du taillis qui la dissimulait; elle perçut nettement la parole gouailleuse de Rémi :

— Chère madame, je ne sais pas au monde une autre femme capable de m'amener dans des huttes forestières sous prétexte de rendez-vous, et de me renvoyer, une heure après, comme je suis venu. Est-ce que vous vous moqueriez de moi?

— Quoi? fit la jolie voix un peu grave de Mme de Guivre, vous vous plaignez?... C'est le meilleur temps de l'amour, celui-ci... un poète l'a dit. Comme il avait raison!

Rémi apparut debout hors de la cabane... Mme de Guivre devait être encore assise à l'intérieur. Ariette n'osa bouger. Elle trem-

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blait d'être vue; mais les buissons la cachaient bien.

— Peureuse! fit Rémi. Je ne crois pas à votre sentiment. Vous n'êtes pas romance pour un sou, au fond. Et vos yeux, que je connais bien, me disent que vous pensez, sous la meilleure façon de procéder en amour, à peu près la même chose que moi. Seulement vous avez peur.

— Et quand ce serait? répliqua Madeleine apparaissant à son tour, déplissant sa jupe courte et détachant de l'étoffe les brins de fougère qui s'y accrochaient. Ce que je puis vous assurer, ajouta-t-elle en regardant Rémi en face, c'est que ce n'est pas pour moi que j'ai peur.

La délicate figure de Rémi se contracta d'ironie.

— Ah! c'est pour moi? Eh bien! vous allez voir... J'en ai assez, moi, de la peur du Reître, et des précautions contre le Reître. Ça ne va pas traîner... Je trouverai bien un moyen de m'expliquer avec lui...

Mme de Guivre eut un cri si ardent que l'écho en heurta le cœur d'Ariette.

— Ah! je vous le défends, je vous le défends... Il vous briserait... Vous, livré à ce furieux? Mais vous ne le connaissez donc pas?...

— Bah! fit Rémi... Un homme en vaut un autre. Il est plus fort, mais je suis plus leste.

D'ailleurs, nous ne nous battrons pas à coups de poing, je suppose?

— Taisez-vous ! Rien que l'idée d'une rencontre entre vous deux me bouleverse...

Et s'approchant de lui :

— Soyez sage et prudent, ou je vous affirme que je n'accepterai même plus des rendez-vous comme celui-ci, que vous pouvez juger fades, mais où nous jouons tout de même notre vie... Oui, ne riez pas, notre vie... Si vous m'écoutez, au contraire, je ne vous en ferai pas repentir... Voyons... Vous avez reçu ce matin la convocation que vous attendiez pour votre stage d'officier de réserve?

— Oui, vendredi prochain, la défense nationale me réclame à Bourges. Pendant un mois, à cheval dès cinq heures du matin. Polygone, conférences, tir simulé, mess... Vive l'armée!

— Vous n'avez pas dit la date au prince?

— Non. Il sait que je pars après-demain, voilà tout.

■ — C'est aujourd'hui samedi. Tout à l'heure, à table, dites tout haut que vous êtes convoqué pour mardi... que vous ne faites qu'aller saluer votre grand-oncle, lundi, à Paris, et que, mardi matin, vous serez en selle au polygone de Bourges.

— Compris! Vous vous arrachez vous-même,

mardi, aux délices des Tachouères, et l'on se rejoint à Paris?

— Mardi, non! ce serait trop tôt. Christian se méfierait. Je partirai mercredi et nous nous verrons le soir même à Paris.

— Va pour mercredi. Chez moi?

— Vous êtes fou?... Je vous recevrai rue d'Offémont. Si vous voulez, vous dînerez avec moi... Et docile, comme ici... ou bien, plus jamais!...

Rémi écrasa du talon une pomme de pin sur le sol.

— Soit!...

Puis, mécontent d'avoir laissé deviner son impatience, il se railla aussitôt lui-même :

— Vous aurez le courage de me laisser partir en campagne sans le moindre contentement, ma promise?

Madeleine hésita, puis répondit :

— Nous verrons.

— C'est bon, dit sèchement Rémi... Je rentre, n'est-ce pas?

— Oui. Il faut que vous arriviez à la Fauconnière avant l'automobile qui ramène le prince. Prenez à droite... ce chemin-ci, et regagnez la maison par le premier sentier. Moi, je prends à gauche et j'y vais directement.

Rémi s'éloigna; puis Mme de Guivre, ayant

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achevé d'ordonner sa toilette. Ariette écouta le bruit de leurs pas jusqu'à ce qu'il cessât d'être perceptible... Alors elle sortit du fourré, s'engagea dans le chemin que Madeleine avait suivi. Elle éprouvait une sensation singulière. Le dégoût de ce qu'elle venait d'entendre se mêlait à un vrai soulagement d'être libérée de pareilles intrigues. Et toujours, nulle jalousie. Voir Madeleine et Rémi jouer leurs rôles de galanterie mondaine, loin d'aviver ses regrets, la calmait, cicatrisait la blessure de l'abandon. C'était tellement autre chose, ce qu'elle avait espéré, cherché, cru posséder un moment dans l'amour!

« Ah! jamais plus, jamais... j'en suis délivrée à présent. Tant mieux ! »

Elle arrivait en vue de la grande bâtisse rouge, environnée d'arbres géants. Jérôme, les petites d'Avigre, Apistrol, Rémi et Madeleine se groupaient devant le seuil. On entendait corner au loin l'automobile qui, par la route de Blois, amenait Christian, Saraccioli, le ménage d'Ars.

Dans sa gêne de revoir sur-le-champ Madeleine et Rémi, Ariette attendit que la lourde voiture blanche souillée de poussière vînt se ranger devant le seuil de la Fauconnière, pour avancer elle-même, glisser sa présence, qu'elle eût souhaitée inaperçue, — dans le brouhaha de cette arrivée.

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Le marquis de la Monnerie, dont l'allure évoquait certains capitaines de Franz Hais, vint à elle et lui souhaita le bonjour. Madeleine embrassa son amie.

— Par où es-tu passée, ma chérie? Tu apparais tout d'un coup, comme une jolie fée.

— Je suis venue par le bois, tout simplement.

— Tiens, moi aussi, fit la comtesse sans nul embarras.

Mme cTArs dépaquetait son aimable visage de trottin des voiles de gaze qui l'enveloppaient, jetait sa peau de bête à Saraccioli obséquieux, et, très excitée, expliquait à Jérôme de Péfautles incidents de la course. Au retour, elle avait conduit.

— A Lucenay, j'ai tué un oiseau net, par le choc. Dix kilomètres plus loin, à une sale descente, j'ai écrasé un chien... Oh! nous faisions du soixante-quinze, j'en suis sûre... Nous avons traversé Cissey à ce train-là, comme des fous! Les paysans étaient furieux, on nous jetait des pierres... ce que c'était amusant!... Le prince a reçu un morceau de tuile dans sa casquette!

Tout en causant, on rentrait dans la Fauconnière, où l'on trouva la marquise de la Monnerie, fine et charmante figure encadrée de cheveux prématurément blancs, et, à ses côtés, Mme d'A-

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vigre, la mère de Rose et de Marguerite, petite femme blonde, mince et grave, vêtue avec une sobriété recherchée. Ses filles lui ressemblaient, ou plutôt le visage de la mère rappelait, la grâce en moins, les attrayants visages des jumelles, — comme certaines copies sèches et raides qu'exécutent, d'après les maîtres, des amateurs inex- ■ périmentés.

La Fauconnière était une ancienne ferme que le comte de Calm, père de Christian, veneur passionné, avait achetée et fait accommoder en rendez-vous de chasse. Après la mort du comte, la princesse Charlotte -Wilhelmine, trouvant assez lourde la charge des Tachouères, vendit cette ferme au marquis de la Monnerie. Elle n'était remarquable que par le majestueux cercle de chênes qui l'encadraient, la dominaient, y maintenaient une fraîcheur délicieuse aux jours les plus ardents... Par cette matinée d'automne, claire mais un peu froide, on avait cru prudent de réchauffer la salle où la table était dressée. Au moment où l'on y pénétra pour déjeuner, de hautes et larges flammes léchaient l'âtre de pierre et de briques, et leur reflet dessinait en arêtes luisantes et en pans d'ombre les solives du plafond.

Ariette, placée entre le marquis et Apistrol?

mangea de bon appétit. Elle avait toléré, ce matin, à son lever, que Martine relâchât un peu l'étau de son corset; le corps plus libre, elle respirait mieux. Elle écouta distraitement, mais sans mauvaise humeur, les fades galanteries d'Apistrol, les plaisanteries un peu grosses que Campardon échangeait avec le marquis, les histoires de battues merveilleuses, d'incroyables records d'automobile... Saraccioli fit pour Mlles d'Avigre, ses voisines, le récit, en termes précieux et pittoresques, d'une chasse à courre dans la campagne romaine. Cependant, la princesse d'Erminge, de plus en plus absente de ce qui se passait autour d'elle, fixait sa pensée sur un projet qui avait tout à coup germé dans sa tête, en entendant M. de Péfaut raconter à Mme d'Ars une anecdote du temps où il était interne à l'hôpital Beaujon.

« Jérôme est médecin. Il est absolument sûr. Il a de l'amitié pour moi, bien que depuis mon mariage il se soit un peu refroidi, et cela par ma faute... Si je le consultais, il ne me refuserait pas un avis... »

Jusqu'où se confierait-elle à lui? Et même, que lui demanderait-elle? Elle ne le savait pas encore. Comme toutes les âmes débiles, elle avait juste assez de courage pour commencer les choses et les livrer ensuite à la destinée.

Le repas terminé, alors que les chasseurs s'équipaient, Ariette déclara qu'ayant mal dormi la nuit précédente, et se sentant un peu fatiguée, elle ne suivrait pas la battue : elle reviendrait aux Tachouères à pied, à travers le parc. Apistrol s'offrit à l'accompagner.

— Non, pas vous, lui dit-elle, vous êtes un trop beau fusil. Le tableau, ce soir, se ressentirait de votre absence. Mon cousin de Péfaut, qui chasse avec un livre sous le bras, ne me refusera pas sa compagnie.

— Assurément, répliqua Jérôme. Et jamais je ne me serai tant félicité d'être un tireur médiocre.

Ils se divertirent quelque temps au départ des chasseurs. Le marquis, Christian et Madeleine partirent les premiers, derrière les rabatteurs, puis Rémi avec Mme d'Ars et Saraccioli, puis les autres en groupe, Campardon fermant la marche avec M. d'Ars, Rose et Marguerite d'Avigre. Une victoria ramena la marquise et Mmo d'Avigre au château de la Monnerie. Jérôme et Ariette reprirent alors, à travers bois, le chemin par où Ariette était venue.

— Je ne me flatte pas que ce soit l'avantage de ma compagnie que vous ayez désiré, dit en souriant M. de Péfaut dès qu'ils furent seuls. Vous avez quelque chose à me dire?

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