‹ La Princesse d'ErmingeChapitre 6 sur 8 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

\VrEU °-e jours plus tard, — toute la ^T « bande » avait quitté les Tachouères £<!^C^ la veille et définitivement regagné Paris, — Ariette et Martine, dans un landaulet automobile loué pour l'après-midi, montaient lentement, au clair soleil qui séchait l'humidité des taillis et des routes, la pente qui précède l'arrivée à Saint-Cloud. Passé le Bois, on avait abaissé la capote d'arrière. Ariette et Martine jouissaient de la belle journée tardive, rapprochées l'une de l'autre comme des amies; et la silhouette simplement parée de Martine avait si bonne façon qu'on eût pu vraiment la croire l'amie de l'élégante mondaine assise à

If8 LA PRINCESSE d'eRMINGE

sa droite, une amie volontairement discrète dans sa tenue. Elles causaient avec animation : Ariette, moins anxieuse et l'air moins égaré que les derniers jours, aux Tachouères; Martine toujours sérieuse, avec des sourires tendres et de jolis gestes d'affection soumise, — par moments, un élan du buste et des lèvres, la main de sa maîtresse saisie et baisée à travers le gant. Ariette questionnait à questions précipitées, bousculées, incessantes; Martine répondait de sa voix grave et précise, jamais hésitante, jamais impatiente... Depuis la mémorable nuit des Tachouères, où une sorte de confession réciproque avait réduit entre les deux femmes la distance sociale, la princesse ne se lassait pas de feuilleter le livre ouvert de ce cœur, étonnée comme eût pu l'être une aristocrate russe au commencement du dernier siècle, si on lui eut assuré que ses serfs avaient une âme, des passions, des amours, des sentiments de tendresse ou d'abnégation. Elle ne se rendait pas compte encore qu'en questionnant Martine, c'est à elle-même qu'elle pensait, qu'en demandant à Martine ce qu'elle avait souffert, ce qu'elle avait fait, elle méditait sur ses propres misères, et cherchait une règle d'action. Assurément son orgueil se débattait encore, se refusait à constater cette sorte d'enseignement donné par une simple fille de

LA princesse derminge 1^9

chambre, à reconnaître la supériorité morale de cette fille. Parfois même, quand la constatation s'imposait, l'orgueil répliquait avec des phrases léguées par Mme de Gudère :

ce Tout cela est de la pose! Ces gens-là n'ont ni la même peau, ni le même estomac, ni le même cœur que nous. Pourquoi voulez-vous qu'ils aient les mêmes devoirs et la même conscience?... »

Malgré ces révoltes de fausse vanité, l'influence de Martine pénétrait Ariette, à ce point qu'elle ne pouvait plus se passer de la jeune femme, et ne sortait plus qu'avec elle.

On traversait maintenant des bois clairs, où le soleil, à son couchant, faisait jouer de charmantes lueurs incarnates sur un côté des troncs et des branches. Une paix fraîche s'exhalait de ces bois où la voiture glissait sans bruit, mue comme par une force magique.

Ariette mit sa main sur le poignet de Martine :

— Je voudrais vous poser une question... Martine fit signe qu'elle écoutait.

— Mais je ne voudrais vous causer aucune peine... ni vous froisser...

— Que madame la princesse me demande tout ce qu'il lui plaira.

— Eh bien!... Cet enfant... ce petit Pierre, votre fils... quel nom porte-t-il?

l6o LA PRINCESSE d'eRMINGE

Martine répondit sans aucun embarras :

— Mais, le mien : Pierre Lebleu.

— Ce n'est pas le nom de son père?

— C'est mon nom... tout ce que je pouvais lui donner... car, naturellement, je l'ai reconnu aussitôt né.

— Mais... quand il sera grand?

— Eh bien?

— Quand il sera plus grand, qu'il questionnera, qu'il comprendra les choses?

— Quand il sera assez grand pour me comprendre, je lui raconterai le passé tel qu'il fut: que j'ai aimé son père à une époque où le mariage ne me semblait pas autre chose qu'une formalité civile qu'on pouvait différer selon sa commodité... que son père est mort sans avoir pu m'épouser... que, non croyante avant, je me suis ralliée depuis aux idées religieuses... Je saurai, je crois, le convaincre que son père et sa mère étaient en somme d'honnêtes gens, qui ont obéi à leur conscience. J'espère qu'il me comprendra et qu'il continuera de m'aimer. J'en suis sûre...

— Il est intelligent?

— Très intelligent, comme l'était son père.

— Et comme vous. Car vous êtes très intelligente, Martine.

— Non, ma princesse. J'ai seulement le goût

LA PRINCESSP d'eRMINGE l6l

d'étudier... et encore, depuis que mon métier de femme de chambre m'a enlevé le temps des lectures, je ne sais plus grand'chose.

La voiture traversait Saint-Cloud, puis s'engageait de nouveau dans les bois. Martine consulta une petite montre d'argent niellé qu'elle portait au bout d'une chaîne :

— Dans moins d'un quart d'heure nous serons chez Bébé.

Le regard fixé sur la route, elle semblait guetter l'apparition de la maison, ou peut-être la venue inopinée de l'enfant. Sa joie anxieuse de le revoir l'absorbait si fort, qu'en ce moment elle ne pensait certainement plus à sa maîtresse; et cette joie, qui éclairait ses yeux et colorait un peu ses joues, donnait presque de la beauté à son visage ingrat. Ariette eut un mauvais sentiment: elle détesta la joie proche de sa propre douleur atroce, de sa douleur sans remède; elle faillit dire qu'elle changeait d'avis, ordonner au wattman de virer, de rentrer à Paris... Quelques jours auparavant elle l'eût fait : combien de fois avait-elle délassé ses nerfs à contrecarrer au dernier moment ce qu'elle croyait être, alors, les rendez-vous de Martine! Aujourd'hui, elle n'osa pas : un sentiment de pudeur l'arrêta, plutôt que de générosité. Elle eut peur du jugement de Martine, qui déjà tant de fois avait dû la juger.

162 LA PRINCESSE d'eRMINGI

Encore un bout de côte, puis un kilomètre encore de route plate entre des cultures, et le landaulet s'arrête devant une très vieille maison basse, assez bizarre : petit mur à portillon de fer bordant le chemin, et s'appuyant à une bcâtisse d'un seul étage, qui présente à la route son pignon sans fenêtres; des champs en face, des champs à droite et à gauche; la maison serait tout à fait isolée si, en arrière, un groupe de constructions neuves ayant l'aspect d'une ferme modèle ne semblait protéger l'antique demeure, solitaire au bord de la route... L'enclos du jardinet attenant laisse dépasser quelques cimes de vieux arbres fruitiers, et dans la cour on entrevoit, par les barreaux du portillon, un orme démesuré, un de ces ormes trois fois centenaires oubliés çà et là dans la campagne de Paris, qui ombrage largement la maison naine.

A l'arrêt du landaulet, il se fait un remueménage dans la cour. Une voix d'enfant crie : « Marraine!... des gens en voiture!... » puis c'est une galopade vers le seuil; puis une tête ébouriffée, un grand front, des yeux si pareils à ceux de Martine qu'ils accusent la ressemblance des deux visages même pour qui ne voit que ces yeux-là, tout un haut de petit bonhomme se

LA PRINCESSE d'eRMINGE l6}

dresse au-dessus de la moitié en tôle peinte du portillon. Une clameur de joie :

— Oh! Mimine! Mimine!

Les doigts frêles se battent nerveusement avec le verrou, avec la clé, triomphent enfin en s'écornant les ongles... Et tandis qu'une vieille à serre-tête surgit de la maison, une cuiller à pot à la main, l'enfant, insouciant d'Ariette, gosse de banlieue qui en voit passer tous les jours, des belles dames dans des automobiles, l'enfant s'est déjà jeté sur Martine, l'enlace, la mange de caresses, criant :

— Mimine! Mimine qui est là!

— Voyons, Pierrot, dit Martine... Pierrot, mon chéri, je t'en prie. Sois raisonnable! Dis bonjour à Mme la princesse...

En entendant ce titre de princesse, l'enfant s'arrête, debout sur le marchepied du landaulet; il considère cette dame dont il a entendu souvent parler par sa mère, par la vieille à serretête, qui maintenant, confuse, ayant à la hâte déposé sa cuiller à pot et mis un tablier blanc, s'avance avec des inclinations de buste, des grâces grimaçantes du visage.

— Bonjour, madame princesse, dit Pierre sérieusement.

— Bonjour, mon mignon, réplique Ariette déridée.

164 LA PRINCESSE d'eRHINGE

Et elle dit à Martine :

— Allons, descendons, voulez-vous? Je suis un peu lasse.

Martine saute à terre la première, puis aide la princesse à descendre... Et, sa bouderie dissipée par la nouveauté de ce qu'elle voit, par l'amusement de cette sorte d'escapade, par le contentement de faire quelque chose par elle-même, quelque chose qui n'a pas été préparé par Made et sa bande, Ariette pénètre dans la cour, où l'orme, de ses branches lourdes comme des troncs d'arbre et chargées encore de feuillage, fait déjà le crépuscule.

Cette fin d'après-midi devait demeurer à jamais, dans le souvenir de la princesse, une de ces dates singulières vers lesquelles la mémoire, plus tard, se retourne, comme vers une Jérusalem lointaine, surprise d'avoir trouvé alors en soi la faculté de tout comprendre et de tout ressentir. Qui fait ces heures-là? Est-ce le hasard du lieu, des circonstances?... Le lieu, cette fois, n'avait rien de bien rare. Dans cette maison de paysan, il y avait tout juste deux pièces et un débarras. L'une des pièces servait de cuisine et de salle à manger; l'autre contenait deux lits, celui de la vieille et celui du petit Pierre. En introduisant Ariette dans cette pièce

LA PRINCESSE d'eRMINGE l6f

à deux lits, aux murs ornés de lithographies pieuses, la vieille se confondait en excuses : « Ici il n'y a pas de salon... Ici ce n'est pas beau, bien sûr, comme chez Mme la princesse... Ici nous sommes comme des paysans... » Elle fatiguait tellement Ariette de ses excuses, que Martine la renvoya au plus vite dans la cuisine, avec l'ordre de préparer du thé.

Ariette, l'enfant et Martine demeurèrent dans la chambre où deux fenêtres, percées fort audessus du sol, comme dans toutes les anciennes demeures rurales, donnaient une lumière affaiblie. Pierre caressait doucement sa mère, frottant contre sa bouche le bras et la main de la jeune femme. Ariette le regardait; et toute sa tristesse, toute sa mauvaise humeur, cédaient devant cette irrésistible séduction de l'enfant. Pierre était grand pour ses huit ans, extrêmement mince et souple; il avait la taille de Martine et la même finesse des pieds et des mains; il avait les mêmes yeux. Mais tandis que les traits irréguliers et le teint brouillé de la mère composaient seulement à celle-ci une laideur agréable et une physionomie intéressante, l'enfant avait le plus joli teint, un peu bis, les traits les mieux dessinés qui se pussent voir. Ses cheveux étaient d'un châtain presque blond; ils se tenaient droits, naturellement ondulés. Il était

l66 LA PRINCESSE d'erMINGE

vêtu avec soin, presque avec recherche, d'un complet de serge noire à pointillé blanc, blouse et culotte, grand col marin parfaitement net; il avait cet air anglais qu'on s'amuse à donner aux petits Parisiens, et que l'âge, accusant les différences de race, leur ôte avant la vingtième année.

Martine, son bras passé autour du cou de Pierre, l'interrogeait. L'enfant répondait sans embarras, contant les menus incidents de sa vie d'écolier : il allait en classe à un kilomètre de là, dans un groupe scolaire. Ariette, silencieuse, attentive, observait une Martine nouvelle, non plus la docile chambrière accoutumée, mais une Martine affranchie, responsable, affirmant avec aisance sa personnalité. En revanche, Ariette éprouvait un peu de gène, non pas la gène de pénétrer chez des gens d'un rang social intérieur, mais la gène d'entrer dans ce milieu sain, de s'asseoir entre ce pur petit garçon et cette mère honnête, elle qui se jugeait chargée de tant de tares morales connues de Martine. En voyant l'enfant et sa mère, en entendant cette vieille à serre-tête qui remuait des tasses dans la pièce voisine avec une précipitation maladroite, elle n'avait qu'une seule pensée :

< Et moi?... Et moi?... j>

Sa propre vie lui apparaissait comme quelque

LA PRINCESSE d'eRMINCE l6j

chose de pénible, quelque chose à cacher: elle n'eût vraiment pas voulu que Martine en sût les secrets comme elle les savait, hélas! Quelle vie! Et mêlée à quelles autres vies! Christian, Madeleine, Mm0 d'Ars, Apistrol! Ah! les néfastes marionnettes. Leur vilenie foncière la choquait. Elle s'efforça de n'y plus penser. Elle appela l'enfant.

■ — ■ Qu'il est charmant! dit-elle à Martine.

— • Ma princesse trouve?

Joyeuse, embellie par sa joie, Martine se levait, menait Pierre à la princesse, le lui confiait pendant qu'elle allait aider la vieille à préparer le thé. Ariette demeura seule avec l'enfant, et de nouveau elle éprouva ce sentiment étrange, supporté, cette fois, par son orgueil : qu'elle n'était pas digne de jouer, même par intérim, ce rôle maternel, que Martine lui taisait une sorte de grâce en lui confiant son fils.

Pierre dit :

■ — ■ Madame?

— ■ Mon mignon ?

— ■ C'est vous qui êtes la maîtresse de maman, n'est-ce pas, madame?

Ariette rougit, heureuse d'être seule à entendre cette question, et répondit :

— Ta maman travaille chez moi, oui, mon chéri.

l68 LA PRINCESSE d'eRMINGE

Et toute gênée devant les claires prunelles qui l'observaient, elle corrigea de son mieux, diminuant les distances :

- — J'aime beaucoup ta maman.

— Alors, dit l'enfant, il faut la laisser souvent venir ici... Vous pouvez venir avec elle, si vous voulez, ajouta-t-il avec le sérieux d'un chef qui accorde une faveur.

— C'est cela, nous viendrons souvent, toutes les deux.

Elle contemplait avec envie et amour ce frais visage tendu vers elle, ces yeux nets et parlants, ce teint et cette bouche qui imposaient l'image des fleurs, des fleurs à pulpe abondante comme les magnolias et les lys. « Heureuse Martine, songeait-elle, elle possède tout cela... Et tout cela l'aime. Moi, personne ne m'aime !... »

Elle plongea sa bouche dans les fins cheveux ondes, qui sentaient le nid.

— Il faudra m'aimer un peu, moi aussi, ditelle à l'enfant, presque humblement.

— Je crois que je vous aimerai un jour, dit Pierre. Vous êtes très jolie. Mais vous avez l'air triste. Mimine n'a pas l'air triste.

La rentrée de Martine, avec la vieille qui portait le plateau et les tasses, délivra la princesse de l'embarras de répondre. On prit le thé. Pierre

aidait Martine, qui servait, sans obséquiosité, comme une maîtresse de maison. Les deux jeunes femmes, dans ce milieu où les conditions de serve à maîtresse étaient suspendues, causaient plus familièrement. L'enfant, allant de l'une à l'autre, les rapprochait encore. Un instant Ariette songea : « Si ma mère me voyait! » mais elle n'y songea qu'avec ironie, avec un dédain sincère pour le puéril aristocratisme de Mme de Gudère... Pierre, maintenant familiarisé tout à fait avec la princesse, lui détaillait tous les objets de la maison, tous ses jouets, tous ses livres. Et à chaque exhibition il associait sa mère, qui lui disait en le caressant :

— Mon chéri, laisse un peu de repos à Mme la princesse. Tu la fatigues.

— N'est-ce pas, madame princesse, questionnait l'enfant, que vous n'êtes pas fatiguée?

— Mais pas du tout, mon mignon!

— Alors, venez voir le vieil orme.

On dut, pour lui complaire, rendre visite à l'orme vénérable. Il semblait un dieu rustique gigantesque, gardien de la maison, du foyer. La bonne femme à serre-tête, qui rôdait à l'entour d'un poulailler installé dans l'angle de la cour, vint, sans qu'on l'en priât, conter en détail que cette antique maison était la demeure paternelle du propriétaire de la ferme modèle : il ne la

I7O LA PRINCESSE DERMINCE

démolissait pas par respect pour le berceau de sa famille. Elle nomma ce personnage : « M. Dufour, y> et ajouta :

— Madame la princesse connaît, sans doute?

— Vous n'avez pas un arbre comme cela chez vous, madame princesse? demanda Pierre.

Ariette avoua en riant que non.

— Moi, dit Pierre, je ne voudrais pas habiter une maison où il n'y aurait pas d'arbres autour.

On l'écoutait; il parlait avec une gentille assurance, mais sans dire de niaiseries comme la plupart des gamins de son âge. La beauté, l'élégance d'Ariette, l'intéressaient; peu à peu, il s'accoutuma à jouer avec elle, capta vite la tendresse de la malheureuse, délicieusement troublée quand les mains fines de l'enfant caressaient ses mains, quand sa bouche si fraîche effleurait ses joues.

La cloche de la ferme modèle se mit à tinter longuement :

— Six heures! dit Pierre. Madame princesse c'est la fin du travail dans la ferme modèle, et le souper... Nous, ajouta-t-il après un silence, en jouant avec la longue chaîne à breloques qui pendait sur le sein d'Ariette, nous ne soupons qu'à sept heures.

La princesse murmura :

LA PRINCESSE DERMINGE I y I

— Il va falloir regagner Pari?

— Dois-je dire au wautman de se préparer? demanda Martine.

Ariette fit signe que oui. Oh! ce Paris, où il lui semblait que ses atroces terreurs allaient la ressaisir! Comme elle exécrait la nécessité d'y rentrer! Désormais silencieuse, elle s'écarta, laissa Martine faire ses adieux au petit Pierre, qui devint triste, les larmes proches des yeux. A l'instant où elles montaient en voiture, il lui tendit son front.

— Adieu, madame princesse!

Elle l'embrassa légèrement, refusant de s'atten-

drir

Et l'on partit

- Adieu, mon mignon!

La nuit était venue, une nuit de lune calme, p unmelée de nuages blancs et pacifiques, pareils à de grosses boules d'ouate flottante. Glissant à demi-vitesse, la voiture électrique descendait les pentes vers Paris, entre les bois. Comme la température était tiède encore, on avait laissé abattue la capote d'arrière; les deux jeunes femmes renversées sur les coussins du dossier, bien enveloppées de manteaux et de plaids, regardaient sans parler le voile d'un bleu argenté, brodé de flocons, que le ciel nocturne drapait au-dessus

de leurs têtes. La mélancolie d'Ariette s'approfondissait.

Elle murmura :

— Martine!

— Ma princesse?

— J'ai été heureuse, cette après-midi. Votre petit Pierre est charmant. Ah! vous aviez raison. Avec un tel consolateur, on peut tout pardonner à la destinée.

— Oui, dit Martine. Ma princesse verra, bientôt, comme c'est doux! Avant même de naître, ces petits nous prennent toutes... Et, dès qu'ils sont nés, notre vie change tellement!... Tellement que la plus misérable femme du peuple avoue qu'elle a vraiment du bonheur. S'oublier tout à fait, ne plus exister que pour eux, quelle joie! Si vous saviez! Tout poupons, peut-être encore sont-ils plus délicieux, plus attrayants... quand leur bouche ne sait pas prononcer les mots et qu'ils apprennent leurs gestes de nous, comme de petits singes... Non, ma princesse n'imagine pas à quel point ils s'emparent de nous : on finit par ne plus penser à autre chose qu'à eux. Et n'est-ce pas le bonheur, au fond, de s'oublier, de vivre pour un autre que soi? Dès qu'on ne rapporte plus tout à soi, on juge plus sainement, plus tranquillement sa propre vie, on s'irrite moins des misères quotidiennes...

C'est comme si elles heurtaient quelque chose d'insensible.

La voiture roulait, maintenant, par le Bois de Boulogne, croisant de rares automobiles et quelques fiacres. Le ciel se couvrait lentement : on eût dit qu'une invisible main cardait là-haut l'ouate des nuages, l'éparpillait de l'horizon vers le zénith.

— Hélas! murmura la princesse... J'accepte d'être mère... et avec joie. Mais cela ne dépend pas de moi. Le prince ne m'en laissera pas libre. Oh! Martine... j'ai peur!

D'un geste d'enfant, épouvantée à nouveau par l'idée de la mort, elle se réfugia contre Martine. Martine cherchait une consolation, un espoir à donner, et n'en trouvait pas. Vraiment le cas était inextricable.

Elle suggéra :

— Le mieux serait peut-être que ma princesse quittât la maison, rejoignît sa mère, par exemple. Une mère est indulgente.

Ariette secoua la tête :

— Ma mère n'est pas une mère comme les autres. Elle ne voudra pas de moi dans cet état... elle s'alliera plutôt au prince pour me ramener chez moi. Le prince a le droit de me contraindre à vivre auprès de lui. Ou bien, à eux deux, ils inventeront quelque horrible chose pour étoufier

174 LA PRINCESSE DERMINGE

le scandale. Ils m'enfermeront dans une maison de santé. J'ai peur, Martine.

— La princesse, dit Martine, devrait consulter M. de Péfaut.

— Jérôme? Pourquoi?

— M. de Péfaut est bon, il est sûr, il est très dévoué à la princesse. Moi, je ne suis qu'une servante, je n'ai pas d idées ni de moyens... M. de Péfaut est un homme très intelligent, qui vit dans le monde, qui connaît le droit, qui a de l'autorité pour défendre ceux qu'il aime.

— Oui, murmura Ariette... Jérôme trouvera peut-être...

Que trouverait-il? Y avait-il quelque chose à trouver, seulement?... N'importe! A certaines heures désespérées, tout ce qui donne l'illusion d'agir semble mieux supportable que d'attendre les événements.

— Martine, fit Ariette, allons-y tout de suite!

— Chez M. de Péiaut? A cette heure-ci?

— Il n'est pas huit heures. Nous le trouverons chez lui, certainement.

— Ma princesse a raison. Allons-y tout de suite. Ma princesse passera une meilleure nuit après.

On approchait de la porte du Bois. Martine se pencha et donna l'adresse au wattman.

— Si vous m'accompagniez près de Jérôme, dit Ariette, j'aurais plus de courage.

VA PRINCESSE DERMINCE I y ^

— Ma princesse n'a pas besoin d'avoir du courage! M. de Péfaut sera trop heureux de l'aider. Il a beaucoup d'amitié pour ma princesse, M. de Péfaut. C'est chose facile que de s'en apercevoir.

« Vrai? pensa Ariette... Jérôme aurait un peu de penchant pour moi?... y>

Elle l'avait toujours considéré comme un contemporain de ses parents : l'idée ne lui serait jamais venue qu'il pût voir en elle autre chose qu'une petite camarade frivole et divertissante.

Les deux femmes se turent. Le landaulet continua de descendre l'avenue du Bois, presque déserte, puis les Champs-Elysées, vers les Invalides. La charge électrique des accumulateurs s'épuisait et les roues tournaient doucement, silencieusement.

Habiter, passé la quarantaine, la maison où l'on naquit, et n'avoir jamais eu à Paris d'autre domicile, — sauf de quinze à dix-huit ans, sa chambre à Sainte-Barbe, — c'est un cas assez rare parmi les Parisiens qui, d'après la statistique, déménagent en moyenne trois foîs par décade. Le baron Jérôme de Péfaut devait cette exceptionnelle stabilité à plusieurs causes. D'abord, l'hôtel de la rue de l'Université, maintenant di-

I76 LA PRINCESSE d'erMINGE

visé en appartements, et dont il occupait le troisième étage, était sa propriété. Vivant avec sa mère jusqu'à la mort de celle-ci, il ne s'était pas marié. Enfin, ayant connu le désir de la notoriété, de l'activité extérieure, les événements l'avaient assez promptement replié sur lui-même, incité à la retraite et dégoûté du changement. Il avait été brillant barbiste, puis lauréat de la Faculté de médecine. Docteur à vingt-cinq ans, il rêvait alors d'être en même temps un praticien et un savant de laboratoire. 11 s'aperçut vite que son titre et sa tortune n'aidaient pas à ses ambitions. Il signait ses brochures, ses communications aux journaux scientifiques ou aux académies : baron Jérôme de Péfaut. Quand on venait le chercher pour un malade et qu'on demandait si le docteur était là, le valet de chambre rectifiait : « M. le baron est chez lui. » Non que Jérôme tirât de sa naissance une vanité démesurée, mais il jugeait puéril et pusillanime de s'appeler autrement que ses parents. Résolu à ne pas abdiquer son titre, à ne pas s'isoler des gens de son monde, il était toutefois trop perspicace pour ne pas s'aviser que les savants le regardaient comme un amateur distingué, tandis que les gens du monde le tenaient pour un aimable original, très intelligent, qui avait l'étrange manie de travailler. Quand il eut bien constaté cela, il

n'insista pas contre la destinée, et se gara des illusions et des mécomptes en se retirant chez lui. Il cessa de pratiquer la médecine; mais il poursuivit activement ses travaux personnels, appliquant son effort aux questions où s'illustrent les modernes biologistes allemands, chimistes et philosophes à la fois. D'autre part, le problème d'une morale scientifique le tourmentait : fils libre penseur d'une mère pieuse, il ne se dissimulait pas le vide périlleux que laisse dans les mœurs l'abolition de la foi... Il eût souhaité attacher son nom à une doctrine morale capable de combler ce vide. De telles préoccupations ne sont point courantes; elles exilent ceux qui s'y adonnent sur une sorte d'ilot peu accessible. M. de Péfaut vivait donc intellectuellement à l'écart de son monde, ne laissant pas toutefois de le fréquenter et même de s'y divertir, parce qu'il y trouvait plus d'élégance et de politesse, et qu'enfin il s'y sentait à l'aise. La sévérité puritaine de sa propre vie ne l'empêchait pas, d'ailleurs, d'exercer de précieuses observations sur ce que deviennent les mœurs d'un groupe social, quand il s'établit détenseur politique d'une certaine religion, sans observer dans la pratique le strict contrat de moralité qu'impose la religion.

Il était un peu moins de huit heures et demie

I78 LA PRINCESSE d'eRMINGE

quand Ariette sonna à la porte. Un très vieux domestique, traînant la jambe, vint ouvrir. Bien qu'il n'eût pas vu la princesse depuis plusieurs années, il la reconnut aussitôt, et, comme elle se nommait :

— M. le baron ne reçoit personne à cette heure-ci... Il a déjà diné et il est dans son laboratoire. Mais pour madame la princesse... Que madame la princesse veuille bien entrer.

Activant sa lourde démarche, il précéda la visiteuse vers le salon. C'était une vaste pièce à trois fenêtres, qui donnait sur la rue de l'Université. Rien n'y avait bougé depuis le temps où la mère de Jérôme s'y était installée, au moment de son mariage, et il ofTrait ainsi un exemplaire assez curieux du style et du goût « second empire )).

— Il y a bien longtemps qu'on n'avait vu ici madame la princesse, dit le valet de chambre... Monsieur sera bien content...

Ariette le laissa sortir sans lui répondre. Elle était émue, et pas seulement par la confession qu'elle allait taire. Retrouver cette maison de la rue de l'Université, où elle passait naguère un mois chaque année, la troublait, l'attendrissait, par cette remise soudaine en présence de notre personnalité d'autrefois, à laquelle nos nerrs ne résistent point. L'immobilité, l'identité des

LA PRINCESSE D ERMINCE

choses, aggravait cette impression. Au coin de la cheminée, Ariette reconnaissait le grand fauteuil, un voltaire à oreilles, dans lequel s'asseyait chaque soir Mme de Péfaut, liseuse infatigable de mémoires historiques. Ariette revit la tête cireuse de la vieille dame, ses cheveux un peu jaunes, partagés au milieu du front, plaqués sur les tempes, son binocle d'écaillé, ses mains fines que la goutte commençait à déformer. Bien qu'aujourd'hui le salon fût éclairé à l'électricité, la grosse lampe à huile dont elle se servait était toujours là, sur un guéridon. Ariette s'approcha d'une des fenêtres, distingua à travers la pénombre le morne bâtiment, magasin, entrepôt, elle ne savait à quoi il servait, qui taisait vis-à-vis à l'hôtel, de l'autre côté de la rue.

« C'est triste ici, pensa-t-elle... Et pourtant j'y ai été heureuse. Quelle admirable femme, cette pauvre tante Hélène!... Ah! si j'avais eu une mère pareille!... »

Elle eut un sursaut de rancune contre la destinée. N'eût-il pas mieux valu rester orpheline, toute petite, que d'être livrée aune mère comme Mmo de Gudère?

«. Bah! Jérôme a eu une sainte femme pour mère, et tout de même il a manqué sa vie... Il n'est arrivé à rien de ce qu'il souhaitait. Il n'est pas heureux. La vie est mauvaise. »

l8o LA PRINCESSE d'eRMINCE

Les paroles de Martine lui revinrent à la mémoire.

ce Elle a l'air de dire qu'il m'aime... Quelle folie! Jérôme n'aime personne. Jérôme amoureux, ce serait comique. Et amoureux de moi!... »

Comme elle songeait ainsi, la porte du salon s'ouvrit et Jérôme entra. Par-dessus ses habits, il était vêtu d'une longue blouse en toile grise, brûlée d'acides. Il tenait encore en main un de ces petits bâtons de verre que les chimistes appellent des agitateurs. Il vint à Ariette la main tendue :

— Qu'y a-t-il, ma chère amie?... Rien de grave, j'espère?

L'émotion de son visage, ordinairement si froid, toucha la princesse. Elle lui serra affectueusement la main.

— Un conseil à vous demander, Jérôme, voilà tout.

— Ah! je craignais, je ne sais pourquoi, quand on m'a annoncé votre visite à pareille heure, quelque incident survenu chez vous.

Il déposa son bâton de verre sur un guéridon, fit asseoir Ariette et s'assit près d'elle.

— Le prince est définitivement rentré à Paris?

— Non... Il chasse en ce moment à Saint- Clair, chez les Destreux. Je ne l'ai pas revu,

depuis que j'ai moi-même quitté les Tachouères... Dites-moi, Jérôme, sommes-nous seuls?

— Absolument.

Ariette chercha une entrée en matière, un prologue à la confession nécessaire. Elle ne trouva rien; les mots semblaient la fuir... Finalement, elle murmura très bas :

— Jérôme... Je suis bien misérable.

Elle posa instinctivement ses mains sur son front, sur ses yeux. Elle eût souhaité que toute lumière fût éteinte, ne pas voir Jérôme et qu'il ne la vît pas parler.

Jérôme approcha sa chaise.

— Mon amie! fit-il, troublé lui-même. Je suis tout à vous. Vous savez bien que je suis tout à vous.

Il détacha doucement les mains dont elle masquait ses yeux, et les garda dans les siennes.

— Il ne faut pas, continua-t-il avec effort, il ne faut pas craindre de parler au vieil ami que je suis pour vous... et qui ne désire que vous servir... De quoi s'agit-il?

— Je ne pourrai jamais, murmura Ariette... Non... je ne peux pas vous avouer... Je n'en ai pas la force.

Il y eut un très court silence, pendant lequel le regard effaré d'Ariette parcourut le salon, d'objet en objet, y accrochant des souvenirs

. ;2 LA PRINCESSE d'eRMINCE

;c une précision extraordinaire : e Le cahier des mélodies de Schumann sur le piano d'acajou... Le canapé où je me suis endormie, un soir, toute gamine, la tête sur les genoux de Jérôme... » Et tout à coup Jérôme dit simplement :

— Ariette... J'ai deviné.

Elle sursauta, épouvantée et pourtant délivrée :

— Vous avez deviné?

— Oui, depuis cette après-midi où, revenant ensemble de la Fauconnière, vous m'avez consulté, soi-disant au sujet de votre femme de chambre. A votre inquiétude, à votre nervosité, j'ai compris que c'était pour vous-même que vous aviez peur. Êtes-vous certaine de votre état?

— J'ai passé par des alternatives de désespoir et de doute. Vous qui êtes médecin, il m'a semblé que vous pourriez me renseigner. Et c'est une des raisons pour lesquelles je suis venue.

Jérôme réfléchit un instant :

— J'ai un peu de gêne, et vous le comprenez, à jouer avec vous le rôle d'un médecin.

— Et moi. dit Ariette, le visage en feu, j'en ai une honte extrême. Pourtant il le faut...

— Soit, répliqua Jérôme, je vais vous ausculter sommairement.

Il lui désigna une chaise longue où elle s'eten-

LA PRINCESSE d'ef.MINGE l8}

dit. D'abord de la main, puis de l'oreille, il l'ausculta... Cela dura à peine une minute.

— Eh bien? fit-elle, quand Jérôme la quitta. Dressée sur son séant, elle s'émouvait d'un

faible, d'un dernier espoir.

— Il n'y a pas de doute. J'ai perçu le signe infaillible : le battement du cœur de votre enfant.

Ariette ne reçut pas le choc douloureux qu'elle redoutait. Ces mots « votre enfant », entendus pour la première fois, descendirent, au contraire, dans son cœur et lui donnèrent une sensation de douceur. Elle se les redit à elle-même : « Mon enfant!... » Le grand apaisement delà maternité consentie s'imposa à toute son intelligence, et en même temps à ses nerfs.

— Votre grossesse date de quatre mois et demi environ, dit Jérôme.

— C'était mon calcul.

Ils reprirent les sièges où ils s'étaient assis tout à l'heure.

— Ne m'expliquez pas, dit Jérôme, pourquoi vous regardez cette grossesse comme une calamité. Je l'ai compris. Dites-moi ce que vous comptez faire.

— Je ne sais pas. Je ne sais plus. D'abord, j'ai songé à m'affranchir, à n'importe quel risque... vous l'avez pressenti, aux Tachouères...

184 LA PRINCESSE d'eRMINCE

— Et vous y avez renoncé?

— Oui. C'est trop vilain décidément... Ce que vous m'avez dit m'avait effrayée : vous vous rappelez : le chantage, la mort... Puis, à mesure que je méditais sur les solutions extrêmes, un dégoût affreux me serrait la gorge. Je n'aurais pas pu, voyez-vous... Enfin, j'ai sous les yeux un tel exemple, une mère si courageuse, cette Martine, ma femme de chambre...

— Elle a un enfant?

— Oui, un enfant qu'elle a élevé avec un dévouement joyeux au milieu de mille traverses. Alors, j'ai rougi de ma lâcheté.

— Je savais bien, fit Jérôme, que votre cœur n'était pas perverti.

— Oh! je ne vaux pas cher tout de même, s'écria la princesse, les yeux secs, mais brûlants, et la fièvre aux doigts. J'ai renoncé à ces infamies, autant par dégoût que par peur. Vrai, que ce soit mal ou non, cela m'est égal... J'ai fait quelque chose de pire, de plus déshonorant du moins : j'ai essayé de reprendre mon mari... pour le tromper.

— Mais, fit Jérôme, il était trop tard, beaucoup trop tard. Cette tromperie ne sauvait rien.

— Est-ce que je savais?... D'ailleurs, là encore le courage m'a manqué; je me suis enfuie, dans un élan de terreur folle, à la minute même où

LA PRINCESSE d'eRMINGE iSf

peut-être j'allais réussir... Et rien que d'y avoir songé un instant, j'ai honte de mon corps, tellement honte que je me demande, par moments, si je ne vais pas courir au-devant du coup dont je suis menacée, afin d'en finir tout de suite. Je serais débarrassée de l'avenir, du passé, de moimême !

Elle laissa, du geste qui lui était familier, tomber ses mains en avant, entre ses genoux, et fléchit le buste, les yeux à terre. Jérôme dit doucement :

— Puisque vous voilà ici, c'est qu'heureusement vous n'avez pas encore pris ce parti désespéré.

— C'est vrai. Il y en a un autre : la fuite. J'ai une petite rente de deux mille francs, bien à moi. Avec cela je puis vivre; Martine ne m'abandonnerait pas et vivrait avec moi... Seulement, j'ai peur que mon mari ne me fasse rechercher.

— Il vous ferait certainement rechercher, si vous disparaissiez sans cause connue. Mais, dût-il vous laisser partir et ne plus s'occuper de vous, avez-vous le droit de ne pas essayer la solution la plus favorable à votre enfant : le pardon du prince, l'acceptation de sa paternité?... Attendez, insista-t-il, arrêtant d'un geste les objections d'Ariette... Je ne juge pas cela impossible... Quelle que soit d'abord son irritation, le prince,

l86 LA PRINCESSE d'eRMINGE

s'il garde une lueur de raison, sera forcé de constater que le moindre scandale est d'accepter la paternité; que c'est, somme toute, son intérêt.

— Je ne tiens pas à ce que mon enfant porte ce nom d'Erminge, que je hais.

— • Oui... .Mais pour votre enfant, vis-à-vis de qui vous êtes responsable, c'est le meilleur parti. Vous lui devez au moins de le rendre possible... Croyez que je ne vous dis pas cela à la légère. Depuis que vous m'avez consulté, aux Tachouères, j'y ai réfléchi.

Ariette médita quelques instants.

— Alors, fit-elle, laisser aller les choses... jusqu'à ce que le prince s'aperçoive?...

— Non... Prendre les devants : iniormcr Christian.

Ariette se dressa debout :

— Avouer la vérité? Mais Christian ne me laissera pas achever la première phrase... Il me brisera tout de suite.

— Je ne crois pas. Il y a dans la vérité, dite hardiment, une telle force! Dire à qui l'ignore : « J'ai fait cela... » c'est une attitude moins dangereuse que de rendre compte de ses actes à qui vous interroge soudain.

La princesse d'Erminge écoutait Jérôme avec un étrange malaise. Elle haïssait le conseil qui lui était donné; pourtant elle éprouvait elle-

même cette force de la vérité nue dont parlait M. de Péfaut. Et elle s'irritait du consentement de sa raison.

Jérôme, qui suivait sur la jeune femme l'effet de ses paroles, murmura :

— Il m'en coûte de vous mettre en face de cette nécessité. Mais je mentirais à vous et à moimême, si je vous conseillais autre chose.

Ariette devina l'émotion de son cousin, bien qu'il s'efforçât de la cacher sous la simplicité des mots. Son hostilité se fondit. Elle ne fut plus qu'une pauvre femme faible et craintive. Elle implora :

— Jérôme, ne pourriez-vous pas m'épargner l'humiliation... et le danger de cet aveu... aller trouver Christian de ma part... lui dire ce qui est.

— Si vous l'exigez, je le ferai. Mais vous sentez bien qu'il est imprudent de mettre un intermédiaire entre votre mari et vous. Une seule chose bridera Christian : la peur du scandale; pour qu'elle le bride efficacement, il faut qu'il soit persuadé que seul il connaît le secret.

— Même en admettant qu'il accepte la paternité de mon enfant, imaginez, mon ami, ce que sera ensuite notre vie!

— Sera-t-elle pire qu'auparavant? Vous vivez séparés l'un de l'autre... Vous vous parlez à

l83 LA PRINCESSE DEKMINGE

peine... Croyez-moi : votre vie dans l'avenir sera ce que vous la ferez, selon votre volonté d'y mettre de l'ordre et de la dignité.

Il y a dans certaines paroles, dites en de certains moments, une sorte de magie évocatrice. Aux derniers mots prononcés par Jérôme, Ariette évoqua une vie régulière, après la crise, pure de toutes les tares, de toutes les compromissions qui jusqu'alors l'avaient enlaidie. Et elle désira passionnément cette vie régénérée.

— Vous avez raison, Jérôme. La vie que j'ai vécue jusqu'ici ne mérite pas qu'on y tienne.

— Vous l'expiez cruellement, ma pauvre amie, dit M. de Péf'aut, lui prenant la main; plus cruellement que ne valaient les misérables joies qu'elle vous a données!

Et, après un instant de silence, il continua, sans qu'Ariette pût savoir s'il lui parlait ou s'il se parlait à lui-même :

— Mais qui donc, sachant ce qu'ont été votre éducation et votre mariage, aurait le courage de vous condamner?... Vous disiez tout à l'heure : « Je ne vaux pas grand'chose ! » Je crois que vous valez beaucoup, au contraire : c'était l'avis de ma mère, qui se connaissait en âmes... Seulement, sauf peut-être dans cette maison, vous n'avez jamais entendu dire avec autorité : « Cela est bien... ceci est mal... » On vous disait :

« Cela se fait, ceci ne se fait pas... » Hélas! vous n'êtes pas la seule parmi vos contemporaines, ma pauvre enfant, à qui se fait soudain sentir, en face de la vie, le manque de toute règle morale efficace. Combien de gens autour de nous, parmi ceux qui professent la foi chrétienne, laissent la morale chrétienne influer réellement sur leurs mœurs? La plupart sont des épicuriens déguisés. Les autres, ceux qui ne croient pas à une morale révélée, sont de francs païens... à moins qu'ils ne cherchent en tâtonnant, comme moi, leur chemin dans la nuit.

La princesse d'Erminge écoutait, s'étonnant que Jérôme lui parlât ainsi, comme il ne lui avait jamais parlé, s'étonnant aussi de l'intérêt passionné qu'elle prenait à ses propos, malgré son affreuse angoisse personnelle.

— Mais vous, mon cousin, dit-elle, vous êtes sûr de ce qui est bien et de ce qui est mal? Vous avez une règle de vie, et vous l'observez?...

Elle s'effrayait de rencontrer encore de l'incertitude chez le seul ami en qui elle eût confiance, et qu'elle osât consulter.

— Je n'ai pas la certitude tranquille que j'ai admirée chez certaines âmes religieuses, répondit M. de Péfaut. J'ai tout de même une règle de vie : je vous l'ai dite un soir — vous en souvenez-vous?— chez Holtz, et, ce soir-là, elle ne

I90 LA PRJNCESSE D ERMINCE

vous a guère fait d'impression : « Obéir à la vérité : par conséquent la dire toujours, et toujours agir de façon à pouvoir la dire, d Je ne vous offre pas cela comme une invention merveilleuse; mais je peux vous assurer, par expérience, que cela suffit à donner la paix du cœur et à ordonner la vie. Dans votre cas spécial, cette règle vous dicte votre conduite. Votre existence actuelle est tout embrouillée de mensonges : vous ne sortirez de l'impasse qu'en vous précipitant, coûte que coûte, vers la vérité. Toute autre solution reculerait seulement la catastrophe... Donc, je le répète, pratiquement et dans votre intérêt, dire la vérité!... Et puis, surtout! ce retour à la vérité vous permet de repartir dans l'avenir, de rétablir cet accord entre vos actes et votre conscience, dont vous sentez de plus en plus le besoin, n'est-ce pas?

Ariette acquiesça du geste.

— Oh! poursuivit Jérôme, j'ai suivi attentivement le drame de votre conscience. Vous êtes de celles qui, n'ayant pas été guidées, découvrent la nécessité d'une règle et la règle elle-même, après l'avoir transgressée. Il se passe ce phénomène singulier : la faute révèle la morale... A l'origine, l'angoisse, la sensation du péril personnel. Déjà cela contraint à regarder en soi, à considérer ce qu'on a fait, qui cause ce péril et

LA PRINCESSE D ERMIK

cette angoisse. Il n'en résulte d'abord que de l'irritation, de la révolte contre des êtres humains hostiles, contre la dureté de la destinée, et, comme une bête prise au piège, on enrage, on se débat. L'imagination affolée suggère des moyens d'évasion, mais ces moyens, on ne les adopte plus, cette fois, à la légère. La peur égoïste de souffrir par eux oblige à les étudier de près. Alors, si l'âme qui les regarde n'est pas foncièrement corrompue, la laideur de quelquesuns l'offusque... « Non, faire cela, je ne le veux pas! je ne le peux pas, même pour me servir!...» Le cercle des possibilités se rétrécit : voici que s'offrent, encore humbles, hésitantes, les solutions douloureuses, mais saines : « Ceci me sauvera peut-être, seulement j'aurai mal!... » Dès lors le plus solide principe delà loi morale apparaît : que toute îaute est une dette, mais que toute dette est susceptible de rachat.

Ariette ne répondit pas. Ce qu'elle venait d'entendre résumait si exactement ce qu'elle éprouvait, qu'il lui semblait qu'on la racontait à elle-même. Et, comme il arrive toujours quand on aperçoit trop tard ce qu'on aurait dû faire, elle se révolta contre l'impossibilité de rebrousser chemin dans la durée, de revivre autrement le passé.

— Vous me dites ces choses aujourd'hui, fit-

IÇ2

elle; je les comprends, je les sens vraies et importantes. Pourquoi me les dites-vous si tard? Pourquoi ne me les avez-vous pas dites autrefois, alors qu'elles auraient pu me prémunir?...

— Autrefois?... quand cela?...

— Mais, quand, jeune fille, je venais ici... Du temps que votre mère vivait.

Ils se regardèrent, et soudain leurs regards s'intimidèrent l'un et l'autre et se quittèrent.

— Bien des fois j'y ai songé, fit Jérôme, non sans embarras. Mais vous étiez si jeune!... entre seize et dix-huit ans ! Et votre visage, vos façons, vos paroles respiraient une si sincère innocence, que, vraiment, ma mère et moi, nous nous disions : « Faut-il la troubler? Elle est parfaite... »

— C'est vrai, murmura Ariette. J'étais une petite chose toute blanche.

Elle eut un soupir de regret.

— Considérez encore que toute prétention à vous enseigner eût impliqué une critique indirecte de vos parents. Ni ma mère ni moi ne nous sommes reconnu le droit de la formuler. Pourtant nous vous aimions bien.

— Moi aussi, Jérôme, j'aimais votre mère. J'ai été heureuse dans cette maison. Ah! pourquoi ne m'y avez-vous pas retenue? ajouta-t-elle involontairement.

Cette question n'avait pas de sens précis dans

LA PRINCESSE D ERMINGE I93

sa pensée; elle n'eût pas su dire comment, par quels moyens, sa tante et Jérôme eussent pu la « retenir » ici. Une gêne plana entre eux : ils cherchèrent des paroles et n'en trouvèrent point.

— Allons, fit Ariette; il me reste à vous dire merci et à retourner chez moi mettre vos conseils en pratique.

— Ce soir même?

— Dès que je pourrai joindre le prince. N'est-ce pas le mieux?

— Maintenant que je vous ai persuadée, c'est moi qui vais avoir peur pour vous. Ce Christian est une telle bête sauvage!

— Qu'est-ce que cela fait? répondit Ariette.

Au ton de sa voix, à je ne sais quelle résolution désespérée dans toute son attitude, M. de Péfaut comprit qu'elle allait à cette entrevue comme à un suicide.

(( Où est la vérité? songea-t-il... Suis- je tellement sûr des règles de la vie pour les imposer à autrui, moi qui parfois me les impose sans y ajouter foi? »

Ils étaient sortis du salon, traversaient le vestibule, vitré en façon de jardin d'hiver, vers la porte extérieure. Ariette regardait les objets, les tableaux, les plantes.

— Rien n'a changé ici depuis la dernière fois que j'y suis venue, murmura-t-elle... Iln'y a que

I94 LA PRINCESSE D ERMINCE

quatre ans, d'ailleurs. Ah! combien ces quatre années ont pesé lourdement sur moi! Ma vieille amie n'est plus, et moi, je suis une malheureuse, si seule, si seule...

Des larmes lui montaient aux yeux. Jérôme prit ses mains qui tremblaient.

— Les gens de notre monde sont presque tous cruellement seuls, dit-il. Regardez autour de vous, vous verrez... L'intimité, la solidarité, semblent être les privilèges de la vie médiocre.

Sans appeler le vieux domestique, il aida la jeune femme à remettre son manteau.

— Adieu, fit-elle.

Jérôme lui dit :

— Ne me laissez pas ignorer ce qui arrivera.

Elle eut un geste vague, comme pour exprimer qu'elle ne promettait rien, qu'elle s'en remettait à la destinée. Et M. de Péfaut la vit disparaître dans l'escalier.

Dans le landaulet qui virait vers la Seine, Martine, dès que sa maîtresse eut repris sa place auprès d'elle, questionna :

— Eh bien?

— Mon cousin est d'avis que je dois parler au prince.

— Et tout lui dire?

— Oui

LA PRINCESSE d'eRMINGS IOf

— Oh! ma princesse, s'écria la jeune femme en joignant ses mains, si vous devez parler au prince, je vous en conjure, laissez-moi ne pas vous quitter... ou du moins cachez-moi à portée de vous.

Ariette ne répondit pas; elle sourit, touchée... Elle était extrêmement lasse, toute sa force nerveuse usée par la démarche qu'elle venait d'accomplir. Pourtant sa conversation avec M. de Péfaut l'avait soulagée. A travers des souvenirs plus confus, elle en emportait au moins ce sentiment très net : qu'elle n'aurait de paix avec elle-même qu'après avoir dit la vérité à son mari et subi les conséquences de son aveu.

Rentrée chez elle, elle s'étendit sur la chaise longue de son cabinet de toilette. Martine lui prépara le seul repas dont elle ne fût pas dégoûtée : un jaune d'œuf battu dans du café noir. Soudain elle l'appela :

— Martine!

La femme de chambre accourut.

— Martine, fit Ariette, j'éprouve une chose étrange. Comme si des chocs étaient frappés au dedans de moi... C'est... cela, n'est-ce pas?

— Oui, ma princesse... C'est l'enfant... N'estce pas que c'est douloureux et doux, en même

temps ?

Ariette fit signe que oui. Martine avait pris la

\Ç)6 LA PRINCESSE d'eRMINCE

main toute pâle de sa maîtresse. Elle la baisa en murmurant :

— Que Dieu le fasse naître... et le bénisse!

Si Ariette l'eût pu, elle eût joint le prince le soir même. Elle avait peur de voir tomber cette fièvre qui lui donnait actuellement le courage de l'aveu. Malheureusement, le prince était absent. Des Tachouères, il s'était rendu chez les Destreux de Saint-Clair, où il chassait. Dans l'intervalle, il n'avait passé qu'un jour à Paris : le jour où il avait guetté l'hôtel de la rue d'Offémont, emprisonnant là, sans le savoir, Rémi de Lasserrade avec Mmede Guivre. N'ayant rien surpris, il était parti pour Saint-Clair à peu près rassuré.

Durant ces jours d'attente, Ariette se sentit si faible qu'elle demeura couchée, veillée par Martine... Une prostration profonde l'avait saisie, quelques heures après sa visite chez Jérôme de Péfaut. Prostration analogue à celle que suscite tout changement, toute mue de l'organisme humain: la conscience humaine, elle aussi, a ses mues, qui ne troublent pas moins l'être qui les subit... Tandis que des chocs intérieurs confirmaient à Ariette sa iuture maternité, un puissant influx de pensées, une intense chaleur d'émotion, la travaillaient. Elle qui n'avait jamais soumis ses propres actes à une critique morale

LA PRINCESSE D ERMINCE 1 97

quelconque, voici que la nécessité tyrannique l'y forçait. Jérôme lui avait dit justement : « Le principe de la loi morale vous apparaît : que toute faute est une dette, mais que toute dette est susceptible de rachat. » Sous cette forme élémentaire de la dette, l'idée de la faute commise s'imposait désormais à la princesse d'Erminge. Elle ne s'avouait pas encore coupable contre son mari, de qui elle pensait : « Il m'a trop sacrifiée : ce n'est pas un mari. » Toute concentrée dans l'idée qu'elle serait mère, elle ne songeait qu'à cet enfant, cause de son angoisse et de son énergie. Elle se disait: « Quoi que je fasse, l'enfant souffrira par moi... »

Même si Christian la laissait vivre, toujours ce mari et cet enfant se combattraient. Des conditions de vie diminuée, difficile, dangereuse, pèseraient sur un petit être qui n'avait pas demandé à naître; d'où l'impérieux, le généreux besoin de réparer, autant que possible, cette injustice initiale. « Ce que je pourrai îaire pour cet enfant, je le ferai... je ne céderai rien de ce qui peut servir à sa sécurité, à son bonheur... » L'idée de l'immolation germait ainsi, après celle du rachat: cela sans orgueil, sans la moindre sensation d'être héroïque, avec la conviction, au contraire, de céder à la pression des choses. Cependant, l'angoisse continuait à lui tenailler

I98 LA PRINCESSE D'ERMINGE

les nerfs, et, par moments, elle ne trouvait de soulagement qu'à des appels désespérés vers le justicier inconnu : « Ayez pitié de moi!... » Cela voulait dire : « Sauvez-moi de la mort que je redoute, contre laquelle toute ma jeune volonté de vivre proteste : sauvez-moi de cette force de meurtre à laquelle je vais m'exposer... » Mais cette éventualité de mourir, qu'elle voyait poindre au bout de toutes ses réflexions, contribuait aussi à sa rénovation morale. L'âme est assainie, éclairée jusqu'au iond d'une pure lumière, dès qu'elle fait accueil à l'image de la mort.

Le surlendemain de sa visite à Jérôme, comme Ariette, toujours couchée, faible et fiévreuse, rêvait ainsi, Martine cousant à son chevet, le roulement du téléphone fit lever celle-ci. Elle déposa vivement son ouvrage et courut au cabinet de toilette. Elle revint presque aussitôt :

— Mme la comtesse de Guivre fait dire à madame la princesse qu'elle est rentrée de Rouen, ce matin, et qu'elle va venir prendre des nouvelles.

— Maintenant?

— Oui... Elle monte en voiture. C'est le valet de pied qui téléphone... Faudra-t-il la recevoir?

— Recevez-la! dit la princesse après une seconde d'hésitation.

Depuis que Mm0 de Guivre avait quitté les Tachouères, sous prétexte d'un voyage à Rouen, ni Christian ni Ariette ne l'avaient revue. Elle adressait chaque jour à Christian, chez les Destreux de Saint-Clair, une lettre ou une dépêche. Ariette avait eu un unique billet auquel elle avait fait répondre par Martine, alléguant une extrême fatigue. Il était exact que Madeleine avait réintégré, le matin même, son hôtel; il. était vrai aussi que, tout ce temps, elle l'avait passé à Rouen, sauf la journée consacrée à Rémi de Lasserrade, la journée où Christian avait vainement fait le guet rue d'Oflemont. Malgré tant de précautions prises, elle ne regagnait point Paris absolument rassurée. Les lettres de Christian lui avaient paru mystérieuses, semées de réticences. Il y dissimulait naturellement son arrêt à Paris. Mais cédant au besoin qu'a tout homme de prouver à sa maîtresse une aptitude à en conquérir d'autres, il racontait la scène des Tachouères entre Ariette et lui, la présentait comme une tentative formelle d'Ariette pour le reprendre, et s'attribuait le mérite d'y avoir résisté. Madeleine rapprochait malgré elle cette étrange aventure du voyage inopiné, secret, de Christian à Paris, de ce guet forcené que Rémi

et elle-même avaient surpris derrière les persiennes closes de la rue d'Offemont. Ariette deviendrait-elle jalouse? de Christian, ou de Rémi? Aurait-elle parlé? Il fallait savoir; il fallait causer avec elle et la sonder, avant de revoir Christian qui rentrait le soir même.

Madeleine de Guivre entra, vive et gracieuse, enveloppée d'un long manteau de fourrure qui mêlait à son parfum ordinaire une étrange odeur fauve. Les mains d'Ariette se crispèrent quand la grande taille de la comtesse se pencha sur elle, et que ses lèvres lui baisèrent les cheveux.

— Ah! chérie... Comme il me tardait de t'embrasser!... Dès que j'ai eu cette lettre de Martine, où elle m'annonçait que tu étais souifrante, j'ai laissé à Rouen toutes mes affaires en plan et je suis venue... Rien de sérieux, n'est-ce pas?

Redressée, sa main gauche serrant le fin poignet d'Ariette, elle la regardait dans les yeux, avec un air d'intérêt affectueux qui vraiment ne semblait pas joué.

— Non, rien de sérieux, dit Ariette. Je ne saurais même pas dire ce que j'ai: le médecin appelle cela de la neurasthénie. Moi, j'appelle cela de la patraquerie : le dégoût de manger, de dormir, de marcher. Tout de même, je vais mieux aujourd'hui.

LA PRINCESSE DERMINGE 201

Débarrassée de ses fourrures par Martine, la comtesse s'assit au chevet d'Ariette et commença, parfaitement à l'aise, à lui parler de son voyage, de la vente du domaine de Goberville, puis des toilettes qu'elle se commandait, et des parties projetées avec la « bande ». Elle demanda négligemment :

— As-tu des nouvelles du prince? Il chasse à Saint-Clair, chez les Destreux?

Ariette répondit, avec une évidente sincérité :

— Je n'ai pas vu mon mari depuis notre départ des Tachouères; Martine a appris par le valet de chambre qu'il rentre de Saint-Clair ce soir ou demain matin.

« Décidément cette petite sotte ne sait rien, » pensa Mme de Guivre, et elle continua de papoter avec des affectations de tendresse, de gâterie pour Ariette. La princesse écoutait ces propos comme une langue étrangère, apprise et sue naguère, puis désapprise. Dans un étrange raccourci, son esprit, aiguisé par la souffrance et la méditation, évoquait le thème de sa vie :

« Madeleine... maîtresse de mon mari, avant et après mon mariage... peut-être aujourd'hui maîtresse d'un homme qui n'est pas mon mari et qui m'a rendue mère... Nous deux sachant à peu près toutes ces choses l'une de l'autre... Et

ÎC2 LA PRINCESSE D ERMIKC

elle se dit ma meilleure amie, et je la laisse dire... et la voilà à mon chevet, pour me soigner et me gâter, assure-t-elle!... »

Tout cela maintenant lui paraissait invraisemblable, comme certains rêves au milieu desquels le dormeur comprend que ce qu'il voit n'est pas vrai, va cesser, faire place au réveil et à la réalité.

« Cependant ce cauchemar a été ma réalité... »

Et tandis qu'elle songeait à cela dans un recul profond de sa pensée, sans effort, par le jeu de l'habitude, et comme une poupée dont le ressort n'est pas à bout de détente, elle répondait à Madeleine sur le ton des papotages accoutumés.

— Quand comptes-tu te lever, ma chérie ?

— Mais, je ne sais trop, demain probablement...

— Tu pourras quitter la chambre ?

— Le docteur ne me le défend pas. C'est moi qui suis paresseuse.

— Eh bien! tu me feras le plaisir de rester encore au lit demain, toute la journée, jusqu'à Theure où tu t'habilleras, pour venir dîner avec moi. Toute la « bande » se rallie au restaurant KiefFer pour aller ensuite aux Bouffes, où l'on donne une opérette nouvelle.

— Amusante?

— Idiote, bien entendu... Mais ce sera excellent pour toi, ça ne te fatiguera pas les nerfs.

Debout, elle regarda Ariette en souriant.

— Je comprends que tu te plaises ainsi, ma belle; tu es charmante avec tes cheveux d'or à moitié défaits... Le lit t'a reposée; tu as repris des couleurs... Martine, mon manteau, je vous prie! Allons, continue de te soigner pour ne pas nous manquer demain!

Elle se pencha, effleura les joues d'Ariette qui, indifférente, ne se déroba point.

— C'est convenu, n'est-ce pas?

— C'est convenu.

Dans ce même air de parfums et d'odeur fauve, Mme de Guivre sortit, envoyant un baiser à la princesse. Ariette, demeurée seule, méditait. Elle n'éprouvait nulle haine contre Madeleine; seulement, le lien de sympathie mondaine qui les avait unies se dénouait. Quand la haute et charmante silhouette de la comtesse disparut derrière la porte, Ariette, avec cette netteté de pressentiment dont les grandes crises dotent la conscience, sut qu'elle disparaissait aussi de sa vie, pour toujours.

Cependant Mmc de Guivre, rassurée sur l'objet principal de son inquiétude, rentra chez elle en quittant Ariette. Vers cinq heures, le prince se fit annoncer rue d'Onemont. Madeleine le laissa

attendre, et, après un quart d'heure où elle lui imposa de ronger son frein, le reçut froidement. L'explication inévitable ne tarda guère. Madeleine avertit Christian que ses pratiques d'espionnage avaient été surprises par sa femme de chambre et par les gens des maisons voisines, qui le connaissaient. Elle exagéra son irritation.

— Je ne veux pas être surveillée, et il me déplaît qu'on doute de moi. Nous sommes libres l'un et l'autre. Si nous en venons à de tels procédés, mieux vaut rompre.

Souvent, par le sortilège de ce seul mot de rupture, elle avait jeté le prince à ses pieds, en larmes, comme un enfant. Cette fois Christian resta grave, et ne répondit pas.

— Vous m'entendez, Christian? répéta-t-elle. Il répliqua :

— J'ai eu tort et je m'excuse. Mais je ne crois pas qu'un homme, lorsqu'il aime comme je vous aime, puisse être garanti contre de pareilles folies, qui, je l'avoue, sont inopportunes, et blessantes pour vous. Encore une fois, pardonnez-moi.

Il la regardait en face, si fixement qu'elle s'alarma et n'insista plus. La lueur de menace brutale, mortelle, déjà quelquefois entrevue dans ces yeux d'un bleu germanique, elle venait de l'y reconnaître; comme toujours, elle en ressentait de l'épouvante. L'image de Rémi ensanglanté,

LA PRINCESSE DERM1NGE 20f

que, depuis des nuits, un cauchemar obstiné lui montrait, traversa son esprit. Et cette fois encore elle voulut désarmer Christian. Elle souffrit qu'il rentrât en grâce. Elle s'aperçut d'ailleurs que le prince, heureux d'être pardonné, restait inquiet. « Qu'est-ce qu'il a donc surpris? pensat-elle. Qu'est-ce qu'il médite? » L'affolement de sa peur pour Rémi la rendit, ce jour-là, ingénieuse à reconquérir Christian, — avec une sorte d'exaltation, comme on s'immolerait, — gardant au cœur la pensée de l'autre, à qui elle offrait ce sacrifice, le plus douloureux à une femme éprise. Elle permit que le prince dînât avec elle; elle le toléra jusqu'aux environs de minuit. Alors il la quitta, enfin rassuré. Comme tous les esprits courts, il passa du doute anxieux à la confiance. Il marcha, alerte et gai, depuis le parc Monceau jusqu'à son cercle. Il y trouva engagée une forte partie, prit la suite d'une banque, et, pendant une heure, gagna presque sans relâche. Très lucide, il resta sur son gain,

— une grosse corbeille pleine de jetons qu'il évaluait, à vue, à plus de soixante mille francs,

— remonta les Champs-Elysées, toujours à pied. Il se sentait fier et jeune: comme vingt ans auparavant, son succès présent lui donnait le désir et la puissance de nouvelles fortunes. D'ailleurs, l'air iroid le saisissait, après la cha-

206 la trincesse d'erminge

leur du club toute saturée d'alcool, et le grisait. Dans l'anxiété, il avait été scrupuleusement fidèle à sa maîtresse : réconforté maintenant, le goût des expériences amoureuses lui revenait; c'est un phénomène habituel chez tous les hommes d'amour. Il aborda, avenue Hoche, une jolie fille qui passait, et qui, impressionnée par la carrure et l'élégance de ce promeneur en frac sous le mac-farlane noir, causa, se dit ouvrière, donna son adresse avec un rendez-vous. Christian oublia l'adresse, quelques pas plus loin, mais cette facile conquête échauffa son amourpropre... Une détente calmait son organisme. Quand il arriva chez lui, l'ascenseur était en course dans sa gaine. Christian monta d'un pas vif les quatre énormes étages, jouissant de cette satisfaction aiguë que vaut aux hommes, après la quarantaine, la persistance de leur vigueur et de leur souplesse.

Dans l'antichambre, où luisait une veilleuse électrique, le valet de chambre, assoupi sur la banquette, sursauta, quand Christian le toucha du bout de sa canne. Tandis que l'homme, encore ensommeillé, ôtait le mac-farlane de son maître, il lui dit :

— Le prince a une lettre de Mmo la princesse sur la table de son cabinet; M1110 la princesse prie le prince de la lire tout de suite.

LA PRINCESSE D ERMINCE

(( Une lettre de ma femme?... pensa Christian... Que peut-elle bien me vouloir?... Une suite à la scène des Tachouères? Pourquoi pas?... »

Sa gaîté confiante du moment lui fit envisager sans ennui un raccommodement conjugal : les propos de Madeleine touchant Ariette avaient laissé percer une légère anxiété, sur le sens de laquelle Christian s'était mépris. Il l'avait crue jalouse d'Ariette. Il sourit à l'idée de se venger des angoisses qu'elle lui avait récemment infligées.

Il gagna son cabinet de travail, où le valet de chambre, le précédant lestement, avait allumé les boules électriques. C'était une pièce au style de yacht, en citronnier jaune, prétentieuse et banale. Une haute glace renvoya au coup d'oeil du prince son image de viveur robuste, où se composaient la nonchalance de la noce et l'entraînement sportit. Il fendit l'enveloppe et, debout, écartant un peu le papier, car la presbytie commençait d'aplatir le globe de ses yeux, il lut:

« Je vous serais reconnaissante, Christian, de venir causer avec moi ce soir, quelle que soit l'heure à laquelle vous rentrerez. Je vous attendrai dans le petit salon voisin de ma chambre. »

Christian nota la brièveté du billet; si peu

LA PRINCESSE D ERMINCE

perspicace qu'il fut, il y distingua un ton grave qui l'impressionna.

Il resta pensif quelques instants. Il hésitait entre deux hypothèses : celle d'un caprice de la princesse et celle, moins flatteuse, d'une dette qu'elle aurait à lui avouer. La curiosité le décida.

— C'est bon, Urbain, dit-il au valet de chambre, allez vous coucher. Je n'ai plus besoin de vous...

Le cabinet du prince était séparé du domaine réservé à sa femme par les deux vastes salons et la salle à manger : toutes les pièces de l'appartement donnaient, d'autre part, sur une longue galerie, servant d'antichambre. Christian se demanda un moment : « Par le salon ou par la galerie? » Jugeant que d'arriver par les salons accuserait par trop, entre des époux si peu conjugaux, le caractère de rendez-vous galant, il se décida pour la galerie... Une chose le confirma toutefois dans cette idée de rendez-vous qui le hantait : comme il approchait du boudoir de la princesse, la porte s'entr'ouvrit d'elle-même. Une silhouette féminine se dessina dans l'entrebâillement. Ce fut seulement quand le prince atteignit le seuil, que la porte ouverte laissa voir Martine.

— Mme la princesse prie le prince de l'attendre ici... Elle vient à l'instant.

Le trouble extrême de la femme de chambre, quand elle prononça ces mots, ne détrompa pas Christian. « Elle est confidente et complice, » pensa-t-il.

Martine le laissa seul dans le petit salon. A peine une minute passa, durant laquelle le prince considéra comme quelque chose de nouveau, tant il y avait de jours qu'il n'y pénétrait plus, ce boudoir en faux style « Joséphine », comme l'appelaient les tapissiers du moment... Il entendit un chuchotement, le bruit d'un sanglot étouffé, presque un cri. Le silence se fit de nouveau et Ariette parut.

Il avait supposé qu'elle viendrait vêtue d'un souple peignoir de mousseline ou de crêpe, telle que durant la nuit des Tachouères; il s'étonna de lavoir en toilette d'après-midi, la jupe en velours sombre, seulement ornée de dentelles aux manches, le corsage montant jusqu'au col. Elle lui tendit la main et lui dit d'une voix calme :

— Christian, je m'excuse de vous importuner à une heure pareille.

Le prince gardait la main qu'elle lui avait tendue, bien qu'il sentît l'effort subtil de cette main pour s'échapper. Il répliqua :

— C'est moi qui m'excuse de vous avoir fait veiller si tard. J'ai dîné au cercle et j'ai eu l'imprudence de me laisser engager dans une partie

2IO LA PRINCESSE D E RM! N G i

frénétique, qui s'est prolongée et que j'ai quittée après une heure du matin, honteux d'avoir gagné soixante-dix mille francs environ, sans un instant de déveine. Et tenez, ajouta-t-il en lâchant la main d'Ariette et en fouillant dans la poche de son gilet : voici une plaque que j'ai emportée par mégarde; je vous en fais cadeau.

Il jeta sur une console la rondelle de nacre sur laquelle était inscrit le chiffre : 3 .000. Ariette ne remercia pas et sembla n'avoir pas vu.

Tous deux s'observèrent, debout en face l'un de l'autre, à l'angle delà cheminée. Ariette lisait la pensée de Christian dans ses yeux allumés d'appétit sensuel. Christian retrouvait dans le regard d'Ariette le reflet de cette gravité qu'il avait pressentie en lisant son billet, tout à l'heure. Cela le gêna, l'ennuya; l'hypothèse d'une dette à payer s'imposa de nouveau, il prévit une grosse demande d'argent, la menace de quelque créancier exaspéré. Mais d'avoir fait, tout à l'heure, cet énorme gain, il se sentait ce mépris quasi haineux que les joueurs ont pour l'argent, — pareil au mépris des débauchés pour les filles : — l'argent qui se donne et trahit au hasard, comme une fille.

Il passa derrière Ariette et lui dit plus bas, d'une voix de caresse :

— Vous êtes délicieuse, ce soir... Mais pour-

quoi au milieu de la nuit vous guinder dans un corsage montant?

Les belles et robustes mains du prince, effleurant la taille, s'irritèrent à la résistance du corset, pourtant léger et souple. Ariette se dégagea. Christian ne vit, là encore, qu'un jeu de coquetterie, et insista :

— Je n'ai guère été galant avec vous, l'autre nuit, aux Tachouères... J'étais énervé, las... Laissez-moi prendre ma revanche aujourd'hui.

Captive dans les bras de son mari, frôlée par des baisers qui cherchaient ses lèvres, Ariette se défendait sans tentation, oh! non... mais aussi sans horreur, sans la révolte nerveuse qu'elle avait éprouvée quelques jours auparavant. Elle n'en ressentait que l'importunité d'une diversion frivole.

— Je vous en prie, Christian...

Ces seuls mots furent prononcés d'un ton si sérieux, que le prince, aussitôt, lâcha prise. Il ressaisit sa tenue de mondain, et, la bouche pincée d'un sourire malveillant, il dit :

— Que vous êtes bizarre, ma chère amie! L'autre jour vous m'attendez dans les couloirs des Tachouères, dans une tenue et avec des façons qui me donnaient à croire que vraiment j'étais en grâce près de vous; puis brusquement vous vous dérobez. Cette fois, après m'avoir dé-

212 LA PRINCESSE D ERMINCE

rangé à trois heures du matin, même dérobade. Franchement, n'importe quel mari se méprendrait sur vos intentions.

— C'est vrai, Christian... Aux Tachouères, j'ai essayé de me rapprocher de vous par des moyens méprisables... Mais (elle continua, avec difficulté) depuis... j'ai souffert, j'ai réfléchi... et aujourd'hui je vaux peut-être un peu mieux. Vous pouvez me donner votre confiance. Ce que j'ai à vous dire vous sera pénible; mais je n'userai pas de subterfuges et je vous dirai la vérité.

« C'est bien une dette, » pensa le prince. Pourtant le ton d'Ariette, si inusité, l'étonnait de plus en plus. Sa déception se doubla d'un violent ennui, l'ennui des hommes de plaisir à qui l'on veut parler sérieusement.

— Ma foi, dit-il, si je dois écouter des choses embêtantes, j'aimerais mieux remettre à demain... Est-ce si pressant?

— Oui, Christian. Je vous en prie, écoutezmoi.

Il s'assit dans le coin de la cheminée, sur un petit fauteuil dont le dossier carré s'ornait d'une mince palme sculptée, et dont les pieds frêles s'évasaient un peu par en bas.

— J'écoute, fit-il.

Ariette, du fond de son cœur, adressa un appel à ce mystérieux Arbitre de nos destinées,

LA PRINCESSE D ERMINCE 2 1 ^

que les misérables ne peuvent supposer inexistant ou indifférent...

Il lui semblait qu'elle avait devant les yeux un 2:oufFre où il fallait descendre. Elle eut un recul involontaire, une sorte de parade de l'instinct :

— Christian, j'ai été bien abandonnée, depuis mon mariage avec vous. Je vous demande un peu de miséricorde.

Le prince, maintenant tout à fait détrompé, commença à redouter que la confidence ne roulât pas seulement sur l'argent. L'orgueil de la race et la coutume de tenue mondaine lui rendirent sa parfaite possession d'esprit. Sans savoir encore jusqu'où la princesse prétendait pousser les confidences, il s'irrita de la démarche, comme d'une inconvenance.

— Ma chère Ariette, dit-il, je vous vois très nerveuse... Moi-même, vous comprenez que votre accueil m'a un peu énervé... Réfléchissez avant de continuer. Si ce sont des reproches sur ma conduite que vous voulez me faire, je les trouve fort inopportuns.

La princesse fit (( non, » du geste.

— Non? reprit Christian. Ce ne sont pas des reproches?... Ce sont des confidences? Alors, de grâce, épargnez-les-moi.

— Mais, Christian...

— Je ne demande aucune confidence... Si

214 LA PRINCESSE D ERMINCS

vous avez fait des dettes, envoyez vos fournisseurs à Verdet, mon homme d'affaires... Il les réglera encore une fois. Vous devez me rendre cette justice : je ne vous accable pas de récriminations là-dessus.

— C'est vrai, Christian. Peut-être aurait-il mieux valu, pour nous deux, que vous me fissiez mieux sentir votre autorité.

— Voilà de bien beaux sentiments, dit le prince en souriant. Décidément vous êtes une nouvelle convertie... Je m'apercevais bien, depuis quelque temps, que vous deveniez singulière. Il doit y avoir du confesseur là-dessous... Eh bien! qu'il soit convenu que je réglerai vos dettes et que vous n'en ferez plus. En échange de ce bon procédé conjugal, ne me reprochez plus l'usage que je fais de ma liberté. Je n'ai pas été un mari modèle, c'est exact : mais vous savez comme moi que, dans notre milieu, il en est souvent ainsi. Un certain état de vie comporte certaines habitudes : et, sans jouer aux gens de cour à une époque où il n'y a plus de cour, nous ne nous demandons pas, l'un à l'autre, quand nous nous marions, tous les trésors des vertus bourgeoises. La liberté dont j'ai besoin pour moi, ne vous l'ai-je pas laissée à vous-même?

— Oh! murmura la princesse, je n'ai eu que trop de liberté.

— Je proteste contre ce mot. Vous vous calomniez. Vous vous êtes toujours parfaitement bien tenue, et si quelqu'un se permettait là-dessus une critique, il aurait affaire à votre mari. Allons : causez dès demain avec Verdet, qui aplanira vos difficultés, sans vous donner de tracas... Est-ce convenu et puis-je me retirer?

11 se levait, taisait un pas vers la porte. Ariette l'arrêta. Elle eut peur de manquer l'aveu; elle voulait le gouffre, elle s'en approcha fébrilement :

— Christian, il ne s'agit pas ici de questions d'argent ni de tenue. Ne comprenez-vous pas que j'ai à vous faire l'aveu le plus grave?

Le prince, brusquement rouge autour du front, demeura. La voix houleuse, il répliqua :

— Je ne veux pas d'aveu, la! Comment faut-il vous parler pour se faire entendre? Je n'en veux pas, je n'en veux pas ! Je ne vous demande aucun compte; je trouve absurde, inconvenant, que vous m'en rendiez malgré moi.

— Christian, il faut que vous m'écoutiez.

— Ah! laissez-moi... Est-ce donc un propos délibéré de me faire perdre mon sang-froid?

Il mit la main sur le bouton de la porte, il allait l'ouvrir. Ariette dit d'une voix nette et basse :

— Christian, j'ai eu un amant.

2l6 LA PRINCESSE d'eRMINCE

Le prince sursauta sous le choc du mot. Ariette vit que la respiration lui manquait : « Quand il la retrouvera, pensa-t-elle, il me brisera... i Et sa chair souffrait déjà du broiement imaginé. Mais le prince se rassit sur le fauteuil, les mains appuyées aux bras du siège. Il fixa sur Ariette un regard où celle-ci lut une véritable haine. Depuis qu'elle voyait suspendu sur elle le danger imminent de la mort, elle se calmait.

Le prince dit d'une voix voilée, saccadée :

— Vous êtes folle... Vous rêvez... Si vous aviez eu un amant, vous ne le diriez pas à votre mari qui ne vous demande nul compte de votre conduite.

— Je ne suis pas toile, Christian. J'ai eu un amant... au printemps dernier. Je vous jure que c'est mon seul péché contre vous. J'ai appartenu à cet amant deux mois et demi, et depuis... depuis... la rupture, rien d'autre ne s'est passé, rien.

— Vous tairez-vous? gronda Christian, et les bras du fauteuil crièrent sous ses poignets crispés. Je vous dis que je ne veux pas de vos confidences, d'abord parce que je n'y crois pas, et puis parce que je me moque de ce que vous me racontez, entendez-vous? Je m'en moque, ça m'est égal, égal, égal .. Je sais que vous ne valez rien, pas plus que votre mère ni que votre père.

LA PRINCESSE DERMINCE

Et si le nom d'Erminge ne devait pas en souffrir par contre-coup, il y a longtemps que je vous aurais envoyée les rejoindre, vos parents, la détraquée et l'escroc.

La cinglure de l'outrage ne toucha pas Ariette en un point sensible de son cœur. Elle voulait dire la vérité, voilà tout, et déjà ressentait un grand soulagement de ce qu'elle avait dit.

— Mon père ni ma mère n'ont rien à faire entre nous, Christian, reprit-elle. Je suis seule responsable. Je vous demande pardon.

— Pardon? Quelle plaisanterie ! Je vous répète que votre vie personnelle, je m'en moque, cria le prince. C'est assez pour moi de l'embarras que me causent vos folies de dépense. Savezvous que, ce matin encore, Verdet a reçu de la maison Jubillard une menace de saisie, oour quinze mille francs de dettes que vous y avez faites?... La saisie! Le papier timbré chez le prince d'Erminge! Je vous aurai dû ça, si je ne paye pas... Payer! payer! avec quoi? Avec l'argent de votre dot, n'est-ce pas?

— Dois-je vous dire, demanda Ariette comme si elle n'avait pas entendu la réplique du prince, et comme si une pensée unique l'hypnotisait, dois-je vous dire le nom?

— Je vous commande de vous taire, fit le prince qui blêmissait.

2l8 LA PRINCESSE d'erMINGE

Il demeura une longue minute immobile, cloué sur son fauteuil, de grosses veines saillant au milieu du front. Ariette fut empêchée de parler par la peur de le voir soudain foudroyé d'une congestion. Elle-même s'étonnait d'être encore vivante, de n'avoir pas subi le choc de ces poings de lutteur, qui tourmentaient les bras du fauteuil... A la vérité, Christian souffrait cruellement. Les paroles d'Ariette ne lui apprenaient rien. L'intimité avec Rémi avait été trop naïvement étalée pour qu'il ne s'en doutât pas. Il n'avait pas voulu voir, parce que, comme il le disait, cela lui était égal, à la condition que la sauvegarde du décorum fût maintenue, que tout se passât à la mode facile, tolérante, des liaisons mondaines. L'aveu d'Ariette, au contraire, l'irritait; c'était l'inconvenance, plus grave que le libertinage. L'aveu l'exaspérait comme un commencement d'esclandre, et, voyant sa femme si résolue, prête à continuer, il cherchait maintenant un moyen de la faire taire; et cette peur qu'elle ne criât, que d'autres gens ne vinssent et n'entendissent, cette peur d'un scandale plus bruyant, plus public, etle désir qu'Ariette n'allât pas plus loin, n'avouât pas davantage, ne rendit pas par ses aveux la situation plus insupportable, le clouaient sur place, refrénaient sa violence.

Il parla le premier, la voix blanche, lasse, une

La I' RI N CESSE DERMINGE 219

voix de malade, d'homme accablé qui se relève pour se plaindre.

— Je vous prie de ne pas ajouter un mot. Je ne veux pas le nom, je ne veux pas!... Si vous le prononcez, vous comprenez bien que les choses ne s'arrêteront pas ici, et alors tout sera lâché, tout sera public. Je ne veux pas! Notre maison ne doit pas être tachée par vos galanteries. Tenez-vous tranquille, donc, si vous pouvez. Vous m'avez déjà fait assez de mal comme cela. Je vous exècre. Je vous méprise. Ne m'adressez plus la parole. Devant le monde, rien de changé : je vous parlerai comme par le passé. Mais, entre nous, c'est fini, je ne vous connais plus. Et tâchez que je ne vous rencontre pas trop souvent sur mon chemin, ou je ne réponds pas de moi.

Ariette reprit :

— Je vous assure, Christian, qu'il m'en coûte de vous faire du mal... et je vois que je vous fais du mal. Mais je ne vous ai pas tout avoué.

— Je vous ai dit que je ne veux pas savoir le nom! gronda le prince. Prenez garde! (Ses traits se convulsèrent.) Je vous jure que ce nom, si vous essayez de le prononcer, je vous le ferai rentrer dans la gorge, avant que vous n'ayez achevé...

« Voilà... il va me tuer, » songea Ariette... Tout Christian signifiait la mort en cet instant.

comme une bombe dont la mèche finit de se consumer... « Voilà... il va me tuer. » Pour la première fois, la mort apparut à la princesse avec son visage de délivrance, ce visage mystérieux qu'elle montre à ceux-là seuls qui ont touché le fond de l'angoisse humaine. Elle fut possédée par le vertige des martyrs, quand elle répliqua :

— Je ne vous dirai pas ce nom, puisque vous refusez de l'entendre; mais je dois vous laisser connaître que, cet amant... je suis enceinte de lui.

Elle ferma les paupières, espéra le coup mortel. Elle entendit le fauteuil de Christian s'ouvrir sous l'écart brusque des mains frémissantes, les bois jetés sur le parquet, un mot grondé près d'elle :

— Saleté!

Le souffle de fièvre et de colère du prince l'effleura. Et, en relevant instinctivement les paupières, elle vit, tout proche, les traits décomposés de son mari.

— Saleté!... répéta-t-il.

Dans la figure, comme disent les gens du peuple, il continua à lui parler, haletant :

— Quand on se conduit comme une fille, on prend garde, au moins, comme une fille. On ne risque pas de jeter un bâtard dans une maison comme la mienne... entends-tu?... entends-tu?

Deux fois il l'insulta, blanche comme une morte, d'un mot populacier. Comme elle ne répondait pas, comme elle ne bougeait pas, il accompagna la dernière insulte d'un choc de son poing sur l'épaule droite d'Ariette. Sous ce choc, il sentit l'épaule si faible qu'il eut sans doute une honte instinctive, et, s'écartant, il alla retomber sur un pouf, devant la cheminée. Là, machinalement, il prit un rond de dentelle sur un guéridon à portée de sa main, et en épongea la sueur de son visage. Il y avait de la poussière sur la dentelle, elle se détrempa dans la sueur et composa au prince un étrange masque, menaçant et comique.

— Quand je pense que j'ai épousé ça, grommela-t-il.

— Christian, implora la princesse, soyez miséricordieux. Vous m'avez laissée si seule dans la vie !

— Ah! voilà le comble! s'écria le prince... C'est ma faute! C'est parce que je vous ai laissée seule, que vous vous êtes fait faire un enfant!... Si toutes les femmes du monde que leur mari n'espionne pas vous imitaient, on repeuplerait vite! Est-ce par stupidité ou par méchanceté que vous avez fait cela, voyons?... (Il se releva, marcha de nouveau sur elle.) Moi, j'ai une maîtresse, c'est entendu et vous le savez. Mais je

ne vous arrive pas avec un bâtard à élever, en vous le donnant pour fils. Je comprends maintenant l'histoire des Tachouères! C'est plus drôle que je n'avais cru, par exemple. Il s'agissait de me faire endosser le chèque! Pas si sot!...

Ariette souffrait maintenant, sous les injures : elle souffrait dans cette nouvelle conscience que lui faisait la maternité. Le mot « bâtard.», flétrissant d'avance l'être innocent qu'elle portait, la brûlait. Elle mesurait sa faute à sa honte, à l'impossibilité de relever l'outrage. Jusque-là, elle n'avait pas pleuré. De lourdes larmes commencèrent de couler sur ses joues.

— Il ne s'agit pas de pleurnicheries, dit le prince. Voyons, continua-t-il tâchant de maîtriser ses pensées en déroute et sa voix défaillante. Il faut sortir de cette impasse, et sans scandale. Vous êtes grosse de combien de mois ?

— De quatre mois, je crois.

— Quatre mois ! mais vous êtes folle d'avoir attendu quatre mois. Ne pouviez-vous pas aviser plus tôt ? Qu'est-ce qui vous a empêchée ? Il n'est pas possible que vous n'y ayez pas songé! Mais répondez!

Ariette réfléchit :

— Je crois que je comprends ce que vous voulez dire. Et je vous confesse que j'ai pensé moimême, un instant, à me tirer ainsi d'embarras.

Mais, aujourd'hui, je ne le ferais à aucun prix, même si je n'y risquais rien.

— Je vous affirme pourtant que vous le ferez. N'allez pas vous imaginer que je laisserai naître cet enfant.

Les veines de ses tempes se sculptèrent de nouveau en relief blafard sur le rouge de la peau.

— Je ne ferai pas ce que vous projetez, Christian. Ne me le demandez pas, c'est inutile. J'ai péché contre vous, c'est vrai: je m'en humilie. Mais je ne peux pas faire cela.

— Alors, bégaya Christian, vous voulez que ce bâtard naisse chez moi, et qu'il soit mon fils? Voyons! ajouta-t-il, en faisant un effort pour se calmer. Vous n'avez rien à gagner à me pousser à bout.

Ariette ne pleurait plus. Elle se hâta de parler, de s'expliquer, comme un enseveli se hâte vers une issue qu'il aperçoit.

— Oh! non, Christian. Dieu m'est témoin que je ne cherche pas à vous irriter, et que votre mal me fait mal. Je me prêterai à tout, pour diminuer sur vous l'effet de ma faute. Seulement, contre mon enfant, ne me demandez rien. Je ne pourrais rien céder, et rien ne me fera céder. Car vous comprenez bien qu'en me décidant à avouer ce que j'avoue, j'ai fait le sacrifice de tout.

2 24 LA PRINCESSE DERMINGF.

Elle parlait si ferme que, d'abord, Christian ne répliqua pas. Il considérait avec étonnement cette Ariette inconnue de lui, si franche, si résolue. Et, comme nul n'a de prise sur la vérité dite tout entière, déjà il sentait qu'il fallait ployer, rendre du terrain.

— Pourtant, fit-il, contenant son front avec sa main, vous ne supposez pas que je vais accepter un enfant qui n'est pas de moi?

— Mais je ne vous le demande nullement!

— C'est heureux.

Il se mit à se promener de bout en bout de la petite pièce; son visage était convulsé, il gesticulait, et sa voix, de temps en temps, émettait des sons que les lèvres n'articulaient pas. Cela dura... un temps que ni Ariette ni Christian n'apprécièrent. Ariette, échouée sur sa chaise, commençait, sous l'action des nerfs tendus à l'extrême, à souffrir dans les reins et dans les entrailles. Elle se raidissait contre cette souffrance, ne voulait pas souffrir, parce qu'il lui semblait que cela lui ôtait la lucidité dont elle avait besoin. Elle observait Christian, sans terreur, même avec un peu de pitié, car il était évidemment ravagé par l'angoisse. Enfin il s'arrêta, adossé à la cheminée, et, sans regarder sa femme, en phrases sèches et impérieuses, comme s'il eût réglé le compte d'une servante, lui dit :

LA PRINCESSE D ERMINGE 22f

— Vous allez faire une absence, un voyage à l'étranger.

Ariette accepta d'un signe.

— Nous ne mettrons aucun médecin dans la confidence. Vous vous installerez sous un faux nom, dans un coin d'Allemagne ou d'Italie. Votre femme de chambre, Martine, se doute évidemment de la vérité?

— Elle sait tout.

— La regardez-vous comme sûre?

— Absolument.

— Vous l'emmènerez. Vous achèverez là-bas votre grossesse : nous trouverons quelque prétexte de santé pour expliquer cette longue absence.

De nouveau la princesse acquiesça.

— Au moment de votre délivrance, je veux être prévenu. Je viendrai moi-même vous rejoindre, et y assister. Rien ne vous manquera, je vous le promets.

— Merci, Christian; vous êtes plus clément que je ne l'avais attendu.

— Quand l'enfant sera né, je me chargerai de son entretien et de son éducation.

— Vous ferez cela?

- — Je le ferai, à une seule condition : c'est que jamais, jamais plus, vous ne le verrez.

— Comment? fit Ariette. On me l'enlèvera?

22Ô LA PRINCESSE d'eRMINGE

— Dès qu'il sera né. Et jamais vous ne me demanderez où il est. Seulement, je vous donne ma parole, et vous savez qu'elle est valable, que l'enfant sera bien élevé, ne manquera de rien, qu'on lui enseignera un métier qui assurera sa vie.

Ariette secoua la tête et dit simplement :

— Cela ne se peut pas.

— Que voulez-vous dire?

— Je ne veux pas quitter mon enfant.

— Vous ne voulez pas? vous ne voulez pas? ricana le prince. Voilà une façon de parler qui vous sied bien! Savez-vous que vous n'avez plus à vouloir, mais à vous soumettre? Ou bien je vais vous faire enfermer, entendez-vous, enfermer à Saint-Lazare avec les filles et avec les folles!...

— Christian!

— Ah! j'en ai eu, de la patience, je crois, et peu d'hommes auraient souffert sans révolte ce que je viens de souffrir. Mais je vous jure que, si vous continuez à me braver, je vous... je vous briserai.

Il pouvait à peine parler, sa voix s'empâtait et se faussait. Ariette tenta de le calmer.

— Mais je ne vous brave pas, Christian! Oh! Dieu! c'est bien loin de ma pensée. Mettez-moi où vous voudrez, cachez-moi pour la vie, cela

LA PRINCESSE DERMINGE 227

m'est égal. Vous avez le droit de me punir. J'accepte d'avance toutes les punitions, sauf de me séparer de mon enfant.

— On ne vous consultera pas, dit Christian.

— Je ne me laisserai pas faire, il vaut mieux que vous le sachiez d'avance.

Quand elle prononça ces mots, elle vit de nouveau, dans les yeux de son mari, la menace du meurtre.

— Gredine! murmura Christian. Si je pouvais t'étrangler ici... Prends garde... Je n'aurai peut-être pas la force de me résister tout à l'heure.

Il résista pourtant; la peur du scandale le mata cette fois encore. Ariette, si têtue, à quoi bon la frapper, puisqu'elle se laisserait frapper et ne céderait pas ? Il sentait cela à l'évidence : et le besoin d'obtenir d'elle qu'elle cédât était à ce point tyrannique qu'il n'avança pas sur elle. A bout d'espoir et même de force, ce géant affolé murmura naïvement, pour lui-même :

— Mais que faire ? que faire ?

Ariette implora :

— Ne pourrais-je pas disparaître de votre vie, sous un prétexte quelconque de maladie?... Vous direz qu'on m'a installée dans un sanatorium, dans une maison de retraite... Ni mon père ni ma mère ne protesteront : personne ne s'intéresse

à mon bonheur ni à mon existence. Ne puis-je pas passer pour morte ?

Elle était si manifestement sincère que le prince s'apaisa un peu.

— Une séparation... murmura-t-il. Mais tout se saura. On fera des conjectures. On devinera. Ah! je suis bien misérable!

Il s'assit sur le divan où tout à l'heure était Ariette. Sa figure vieillit, s'hébéta; de grosses larmes brillèrent au coin de ses yeux et roulèrent sur ses joues maculées de poussière.

— Christian!... s'écria la princesse. Ah! pardonnez-moi!

Elle voulut lui prendre la main. Elle-même lui pardonnait tout, en ce moment, affolée à l'idée qu'elle avait créé une telle douleur, elle qui se croyait incapable de nuire.

Christian reprit :

— Tâchons d'y voir clair et de décider quelque chose... Il n'y a décidément pas moyen de sauver toute la face, pour le monde. Le mieux est de nous séparer, de divorcer. Je ne me remarierai pas. On admet qu'un homme divorce, s'il ne se remarie pas... Eh bien! c'est dit... Nous allons nous séparer... le plus discrètement possible. Bien entendu, il ne sera pas question de votre grossesse. Je prendrai même tous les torts à ma charge. Nous laisserons passer le temps

LA PRINCESSE DERMINGE 22Ç

légal... trois ans, je crois... après ces trois ans, vous demanderez à convertir la séparation en divorce.

— Je ferai tout ce que vous voudrez.

— Bien, dit Christian.

Comme un homme qui vient de porter un poids trop lourd pour ses muscles, il se reposa de penser pendant quelques instants... Son esprit, peu habitué à l'effort, était harassé et satisfait de sa trouvaille. Tout lui semblait aplani, désormais. Ariette partait de sa vie... On ne la revoyait plus... Et si la cour de Rome dénouait le lien conjugal (la chose est possible, en somme), peut-être le mariage avec Madeleine...

Il dit :

— Alors... c'est convenu? L'accouchement à l'étranger, la séparation amiable... le divorce à votre requête?

Ariette hésita.

— Vous ne répondez pas?

— Je vous répète que je vous obéirai en tout mon possible, dit Ariette... Mais... au milieu de tout cela... mon enfant?

— Quoi, votre enfant?

— Que deviendra mon enfant? Quelle sera sa condition dans la vie, avant et après le divorce?

Christian réfléchit, agacé de ce nouvel effort

23O LA PRINCESSE DERMINCE

d'invention et de prévision qu'on lui demandait.

— L'enfant... murmura-t-il... mais, on ne le verra pas, on ne le connaîtra pas, puisque votre maternité aura été secrète... Personne ne parlera de l'enfant, ni vous ni moi. Et, tenez, voici la solution... qui est excellente, qui vous donne satisfaction, puisque vous pourrez indéfiniment et sans inconvénient garder l'enfant près de vous, et l'élever...

— Dites! fit Ariette anxieuse.

— Votre femme de chambre a toute votre confiance?

— Oui.

— Elle s'appelle?

— Martine Lebleu.

— Eh bien! on donnera une somme à cette fille, et l'enfant, là où il naîtra, sera inscrit à l'état civil comme né de Martine Lebleu et de père inconnu.

— Non, Christian, répliqua Ariette. Je ne peux pas dire que cet enfant n'est pas mon enfant... Mais qu'est-ce que cela vous fait? ajoutât-elle, épouvantée par le retour d'orage qu'elle lisait dans les yeux de son mari... qu'est-ce que cela vous fait, puisque je m'en irai, je disparaîtrai?... je vous le jure... où il vous plaira de m'envoyer... en Amérique, en Australie... et je ne reviendrai jamais.

LA PRINCESSE D ERMINCE

Christian sembla n'avoir pas entendu ces derniers mots par lesquels Ariette avait tenté de parer la violence qu'elle devinait imminente.

— Vous êtes folle! cria-t-il.

La colère recommençait à étouffer et à fausser sa voix.

— Décidément, quelqu'un vous mène, et je suis bien sot de discuter... Pas de plaisanterie, allons! Si vous ne m'obéissezpas, je vous chasse d'ici, je vous le jure... et il vaut même mieux que vous vous sauviez tout de suite, car je ne suis pas sûr de ne pas vous briser avant... L'enfant sera l'enfant de Martine. Il sera déclaré à l'état civil comme enfant de Martine. Vous l'élèverez, si bon vous semble : je vous donnerai de quoi l'élever. Mais comme un fils de vous, tant que vous êtes ma femme, est réputé pour mon fils, je ne me soucie pas qu'un jour ou l'autre ce bâtard ou vous-même veniez me faire du scandale et du chantage...

— Christian!... implora Ariette.

— Oui, du scandale, du chantage... et toute votre résistance d'aujourd'hui n'est pas autre chose que du chantage... Une fois que vous ne serez plus ma femme, et qu'il ne pourra pas y avoir de doute sur ma non-paternité, menez la vie qu'il vous plaira, faites vingt enfants, si vous voulez... je ne serai pas le premier prince dont

la femme aura tourné à la gueuse. Je ne veux pas de bâtard dans la maison d'Erminge. Donc l'enfant, si je tolère sa naissance, ne saurait être votre enfant. Est-ce dit?

— Je ne peux pas. dit Ariette très bas.

— Quoi! qu'est-ce que vous ne pouvez pas?

— Je ne peux pas promettre de ne pas dire à mon enfant que je suis sa mère. Lui et moi, nous serons des absents pour toujours. Je lui dirai qu'il n'est pas de vous, mais quelle que soit la loi des hommes, je ne lui laisserai pas croire qu'il est l'enfant d'une autre que moi-même... Christian!...

Elle cria ce nom avec épouvante, tant la révulsion du visage de son mari, à sa réplique, avait été soudaine et effrayante... « Ah! je vais mourir!... » pensa- t-elle encore : et, par lassitude de cette lutte trop longue, dont l'issue était maintenant évidemment désespérée, elle accepta la fin, et la souhaita brusque, sous un choc de cette force formidable, déchaînée, qui s'élançait sur elle... Le choc fut la simple rencontre du corps de Christian et de son frêle corps à elle qui aussitôt céda, s'abattit sous la poussée... En arrière elle buta contre un siège et tomba à la renverse, presque sans bruit, sur le tapis... Là elle vit, une seconde, la stature dressée de son mari, qui lui sembla gigantesque, les lourds

pieds germaniques, serrés dans le vernis des chaussures ; elle eut l'impression qu'elle allait être foulée par cela. A ce moment l'horreur physique de la souffrance et de la mort la recroquevillèrent sur le tapis, comme une pauvre chenille menacée, heurtée. Et sans doute le prince hésita lui-même à l'écraser là, à s'assouvir dans du sang de tout ce qu'il souffrait depuis une heure. Il cogna tout de même du pied, mais avec une rudesse contenue, cette forme de femme effondrée.

Ariette reçut le coup sur la main instinctivement déployée contre son ventre; et la peau délicate s'érafla, tandis qu'une douleur se prolongeait dans les entrailles. Presque aussitôt, le géant se baissa, prit cette chose qui pantelait à terre, la saisit, la souleva par les jambes, la logea sous son bras gauche. Puis, il ouvrit la porte du petit salon, tirant Ariette dont les bras battaient les meubles, dont la figure balayait le sol; il traversa vivement la galerie où l'électricité répandait un jour éclatant, gagna le seuil de la porte d'entrée, l'ouvrit furieusement, et, d'un geste furieux aussi, poussa la loque humaine dans la nuit du palier, usant sa suprême envie de meurtre dans la violence de ce geste. La tête d'Ariette, que ses mains ne protégeaient plus, heurta une banquette; elle avait perdu connaissance avant

que la porte ne se fût refermée sur le prince qui rentrait chez lui, chancelant, ivre.

La lourde et somptueuse maison, dans ses murs massifs, dans ses plafonds rembourrés de liège, dans ses tapis et ses tentures, avait englouti le bruit du drame. Et le silence s'y appesantit de nouveau.

Les yeux d'Ariette, quand ils se rouvrirent, virent très clair dans ce qui lui avait paru un abime obscur, à l'instant où elle y était projetée... Délivrée du noir mortel d'où elle remontait à la sensation, ses prunelles rétrécies perçurent les moindres détails des choses autour d'elle : l'escalier blanc avec son tapis de Smyrne barré de cuivre au pied des contremarches, les torchères de bronze doré... un escalier de rêve montant et descendant dans de l'ombre... puis le palier sur lequel elle gisait, le bas du corps sur un chemin de moquette, le buste contre la dalle, avec la banquette aux pieds de chêne au-dessus de sa tête, montrant les sangles entre-croisées de son envers. A gauche, sous la double porte d'entrée de son appartement, toute la lumière de la galerie fusait en nappe d'or, illuminait le cauchemar.

Ariette remua : aussitôt sa main, sa tête et son ventre renvoyèrent a son cerveau trois souf-

LA PRINCESSE DERMINGE 2~]<[

frances différentes, simultanées... ce Peut-être est-ce la mort? » se dit-elle... Elle sentit que sa volonté se détachait de son corps, devenait indifférente au mal de sa chair. Elle commanda à ses membres de remuer dans la douleur. Maladroite et meurtrie, elle s'évada de dessous la banquette qui l'offusquait, et se cognant, se blessant encore, s'en éloigna, sans même imaginer que c'était une chose pour s'asseoir, pour le repos. Le lieu du repos, dans ce réveil confus, elle le voyait aux marches de l'escalier, en face d'elle Elle s'y traîna et réussit, s'aidant des balustres de la rampe, à se hisser, à s'accroupir sur la première marche. Elle y demeura, le buste penché sur ses genoux, attendant pour se redresser qu'elle eût la force de vaincre la douleur aiguë de ses reins.

Ainsi crispée, elle songea.

Ce qui s'était passé entre elle et son mari, peut-être dix minutes, peut-être une heure ou deux heures auparavant, lui revint brusquement en mémoire. Mais elle ne pouvait imaginer ce qui allait advenir d'elle, comment elle s'en irait de cette marche sur laquelle elle était assise. Elle ne s'attarda pas à se le figurer. Elle rêva sur sa douleur présente, sur les minutes horribles qui l'avaient précédée. « C'est fini : cette heure affreuse ne recommencera jamais. » Il lui sembla

2]6 LA PRINCESSE d'eRMINCE

qu'au prix de cela elle venait d'acheter le droit d'avoir son enfant. Une dette était payée. Elle tressaillit d'un léger sursaut d'espoir, pour la première fois depuis bien longtemps. Puis la faiblesse physique l'emporta. Sa tête s'inclina dans ses genoux, elle ne pensa plus... ou du moins elle ne pensa que juste assez pour savoir qu'elle ne dormait pas... Et du temps coula encore, dans la nuit.

— Ma princesse?

Ariette releva les yeux : la forme souple de Martine, d'abord debout devant elle dans la lumière intense de la porte ouverte, aussitôt se ploya vers elle, l'enlaça de ses bras.

— Ma princesse!... Qu'avez-vous? Vous avez mal... Oh! dites que vous vivez!

— Oui... oui... je n'ai rien... mais restez... restez... murmura Ariette... Ne me quittez pas!

— Bien sûr, je ne vous quitterai pas... Allons! il faut rentrer, ma princesse; laissez-moi vous soutenir.

— Non... dit Ariette effarée : je ne veux pas rentrer. Le prince m'a jetée dehors. Martine, je veux m'en aller d'ici, de cette maison. Je vous en conjure, emmenez-moi...

Martine se redressa et songea un instant.

— Pouvez-vous rester seule un peu, ma princesse? Je vais revenir, attendez-moi.

LA PRINCESSE DERMINGE

— Non, ne me quittez pas, soupira encore Ariette.

— Je reviens tout de suite. Tenez, asseyezvous sur la banquette. Vous serez mieux, appuyée au mur. Attendez-moi.

Elle guida Ariette docile, l'assit, puis rentra dans l'appartement. Ariette aurait voulu la rappeler, la rejoindre, obsédée par la peur que Martine ne ramenât Christian ; mais le seuil illuminé de l'appartement, bien que la porte fût demeurée ouverte, lui semblait infranchissable, comme barré par du feu. Son anxiété fut atroce, jusqu'à ce que la femme de chambre reparût, apportant un chapeau, un manteau d'Ariette, un petit sac, et vêtue elle-même à la hâte. La princesse se laissa mettre le manteau et le chapeau. Le moindre geste la faisait souffrir; mais elle se sentait souffrir avec une extrême indifférence.

Quand elle fut debout, habillée et coiffée tant bien que mal, Martine la prit par le bras.

— Descendons, dit-elle.

Ariette descendit. A mesure qu'on descendait, l'obscurité s'épaississait.

A l'entresol, elle dut s'asseoir, épuisée. Martine lui laissa quelques instants de repos, puis la pressa :

— Allons... Courage!

Ariette se releva et descendit encore, auto-

2}8 LA PRINCESSE d'erMJNGE

manquement, des marches, des marches : il lui semblait que ces marches innombrables s'enfonçaient jusque sous terre.

Elle demanda faiblement :

— Où allons-nous, Martine?

Martine répondit :

— Mais chez nous, ma princesse!... Chez bébé!

Page 1