‹ La Princesse d'ErmingeChapitre 7 sur 8 · QUATRIEME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIEME PARTIE

ne fois de plus, le cycle bruyant, brillant et monotone de la joie, du drame, du divertissement de Paris, entre la rentrée des chasses d'automne et ce qu'on appelle les grandes épreuves sportives de l'été s'était déroulé. De novembre à juin, Paris avait vécu sa vie faite d'art et de scandale, d'amour et d'affaires, de noire misère et d'élégance insolente. Il y avait eu des mariages, des divorces et des duels, des procès honteux et des catastrophes, des succès éclatants, de lamentables faillites d'argent et d'honneur. Quelques personnages qu'on croyait indispensables à la physionomie de la ville étaient morts. Des étoiles avaient surgi

sur l'horizon du théâtre et de la fête. Chaque mois avait noué sa gerbe d'actualités pimpantes, fanées le lendemain. Et maintenant que le soleil, par-dessus la féerie du Bois où s'éploie le luxe de Paris dans la pleine saison, montait vers le signe des Gémeaux, maintenant que les gens précautionnés retenaient déjà leur villa à Deauville, — la trêve de plus en plus longue des vacances allait jeter à l'oubli toute cette année, banqueroutes et gloires, bonheurs et désastres, les vivants triomphateurs et les morts dépossédés. Oubli si rapide, si profond que Paris, à la prochaine rentrée, ne se rappellerait pas plus ces choses d'hier qu'un hôtel de plage, désinfecté, balayé et repeint durant l'interrègne, ne garde la trace des passants dont il a un temps contenu la vie.

Sur l'incident mondain qu'avait été, huit mois auparavant, la disparition de la princesse d'Erminge, il n'avait pas fallu si longtemps pour tisser le voile confus et vague grâce auquel les événements perdent à la fois leur détail, leur date, et toute importance de cause à effet. D'abord on avait chuchoté des explications, des hypothèses ou des plaisanteries. La presse, opportunément visitée par l'homme d'affaires du prince, était demeurée presque unanimement discrète. Les deux ou trois petites feuilles à scan-

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dale qui avaient parlé l'avaient fait une seule fois et dans des termes assez mesurés pour permettre aux intéressés d'intervenir utilement. Une fantaisie avait bien paru, dans un journal du boulevard, sous ce titre : Si tu veux, faisons un rêve! Il y était question d'une princesse enlevée par sa camériste... Mais dès le lendemain le grand quotidien, gazette autorisée des gens à titre et à couronne, avait, en ces termes, rétabli les choses :

« Un des hommes les plus en vue de la société parisienne, porteur d'un nom illustré par l'histoire de la guerre de Trente ans et par les annales françaises du xvme siècle, a été récemment frappé dans ses plus chères affections : sa femme, atteinte d'une cruelle maladie nerveuse, a dû chercher la guérison à l'étranger, dans un établissement de cure. Voilà tout le secret de l'absence momentanée d'une exquise Parisienne. Nous aurions gardé le silence sur ces tristesses intimes si le mot de « fuite » n'avait été impudemment prononcé, dans les milieux où il suffit, semble-t-il, qu'une infortune atteigne un membre de la haute société pour qu'elle cesse d'être respectable... »

Cette explication de cure à l'étranger (dans les conversations, on laissait entendre : maison de santé), concertée entre Mmo de Gudère et la

famille d'Erminge, fut assez facilement admise. Beaucoup de gens traitèrent sincèrement de fable l'histoire de la fuite avec la camériste. Le prince redoutait un démenti public d'Ariette et sa réapparition. D'accord avec la vieille princesse, il se proposait de faire entreprendre des recherches, au moins par une police privée. Mmc de Guivre déconseilla ce parti avec insistance. Mieux que Christian, elle connaissait Ariette, et, s'étantfait conter en détail la scène de l'aveu, elle était convaincue de sa sincérité. « Ariette ne médite ni scandale ni chantage; elle restera tranquille; elle subit l'influence de cette Martine, qui est une sorte de dévote illuminée. De grâce, ne mettez pas des tiers à leur recherche; c'est d'eux, alors, que le chantage serait le plus à redouter! » Christian se laissa d'autant mieux convaincre qu'il inclinait par nature à l'inertie. Les premiers jours après la fuite, passés sans incidents, fortifièrent l'opinion de Madeleine. Les semaines suivantes, il arriva quelques vaines lettres anonymes dénonçant : (( Que la princesse était à Paris, qu'on le savait; qu'on était prêt à indiquer son domicile si l'on envoyait telle somme à tel bureau de poste... » On ne répondit pas. Deux ou trois individus louches se présentèrent avec de semblables propositions : on les éconduisit... Bref, hors des bas-fonds où les scandales mon-

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dains sont une matière à exploiter, le sort réel d'Ariette n'intéressa personne, etdemeuraignoré. Charlotte -Wilhelmine et Christian lui-même s'habituèrent à la sécurité; chaque jour paisible les y confirma.

Restait, il est vrai, le péril de l'enfant, du bâtard qui plus tard pourrait apparaître et réclamer de prétendus droits. Mais ce péril était lointain : le prince s'était assuré que, contre lui, la loi le désarmait. Son esprit, vite las de prévoir et de combiner, finit par accueillir l'espoir que rien de fâcheux n'arriverait, que tout cela était aboli, comme un mauvais rêve. Et peu à peu ce grave souci cessa d'être son plus vif souci. La jalousie, qu'avait amortie la peur d'un scandale, se réveilla à mesure que cette peur diminuait. Il oublia Ariette et, de nouveau, ne pensa plus qu'à Madeleine. Moins que jamais il était sûr de sa fidélité, et ses soupçons étaient quotidiennement avivés par les propos de la vieille princesse. Charlotte-Wilhelmine recevait son fils une heure durant chaque jour, soit après le repas de midi, soit vers six heures. Elle le recevait avec rudesse et lui infligeait, d'abord, invariablement, un quart d'heure de reproches, toujours sur le même sujet : l'horreur de sa liaison avec une femme qui n'était pas sa femme, l'indignité de cette femme, la probabilité qu'il fût

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bafoué par elle. Christian écoutait ces reproches avec soumission et indifférence. Il aimait encore mieux les subir et que sa mère lui parlât, lui témoignât sa tendresse bourrue sous les mots allemands dont elle le morigénait. Lui aussi, comme tant de gens de son monde, se sentait seul à travers la vie, et l'unique tempérament à cette solitude, c'était sa mère. Près d'elle il se retrouvait en communion avec les gens de son passé, de sa race, d'où sa vie présente de sportsman, de clubman et d'amant d'une Parisienne ultra-civilisée l'écartait. De cette vie mondaine aussi il avait besoin, mais la maîtresse le faisait souffrir. Elle le contraignait à un effort douloureux pour lui autant qu'une fausse position des membres prolongée durant des heures. Elle forçait cet homme, qui par nature ne savait que jouir de ce qui se donnait ou foncer comme une brute sur ce qui résistait, à méditer, à épier des nuances, à surveiller, à analyser, à être jaloux tout en dissimulant sa jalousie sous des dehors policés... Probablement, si les propos quotidiens de la princesse Charlotte-Wilhelmine ne l'avaient tenu en éveil, il eût glissé, par lassitude, à une quiétude découragée; il se serait dit : « N'y pensons plus! » Mais quand, le cœur et l'esprit courbatus, il tendait à se laisser vivre, la princesse Charlotte-Wilhelmine ne manquait jamais

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de l'aiguillonner, de forcerle pauvre esprit épuisé, le cœur meurtri à recommencer l'effort d'analyse et de suspicion.

A cet effort, un plus souple, un plus exercé, se fût énervé : le jeu de Mme de Guivre était tellement serré que rien ne passait entre les cartes de la joueuse. Tout ce qui manquait de perspicacité à Christian, Madeleine l'avait à l'extrême. A la lettre, elle lisait dans Christian ses pensées. Il ne lui avait pas caché que sa mère la détestait et l'accusait d'être infidèle, sans rien préciser. Madeleine avait donc à se défendre, elle aussi, sans rien préciser. Elle voyait l'hypocondrie jalouse de Christian s'aggraver, elle savait de qui il était jaloux : pourtant le nom de Rémi de Lasserrade n'était jamais prononcé entre eux... Madeleine ne passait pas un jour, pas une nuit, sans que sa pensée lui suggérât l'horrible image : Christian se ruant sur Rémi et l'écrasant. Contre cette éventualité affreuse elle n'avait qu'un recours : duper Christian par l'amour. Elle s'y dévoua avec une sorte d'exaltation. Il avait été presque malade après le départ d'Ariette; elle le soigna. Guéri, elle fut pour lui une maîtresse telle qu'elle ne l'avait jamais été auparavant. Quand elle le voyait dans un état de demi-ivresse qu'elle savait reconnaître, elle n'avait pas besoin de jouer aux yeux du prince la

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comédie de la joie : elle était vraiment heureuse; elle jouissait en perspective d'une trêve de quelques heures, parfois de plusieurs semaines, où elle pouvait aimer Rémi sans l'obsession d'angoisse qui lui rendait presque douloureuse la présence de ce jeune amant.

Tel était le drame, entre ces trois êtres dont un seul, Rémi, prenait la vie avec insouciance. Brave, ou plutôt incrédule au danger, il traversait les événements comme une répétition de comédie, mettant l'habit qu'il fallait, indifférent au rôle pourvu qu'il fût divertissant. Le jeu était sa seule vraie passion, et seules les émotions du jeu pouvaient le jeter hors de ses bonnes façons coutumières. Ne l'avait-on pas vu, un jour, au club, découvrant dans un étranger récemment introduit un escroc qui le volait, sauter à la gorge de l'homme, le frapper, le meurtrir, jusqu'au moment où les valets de pied durent séparer les combattants?... Au contraire, il apportait dans l'amour une absolue sécheresse de cœur. Il tenait les femmes pour une amusette : Mme de Guivre était la plus amusante de toutes. Quant à Ariette, il l'oublia bien avant que Christian en perdît le souci. Il n'avait jamais craint de sa part des revendications gênantes; tout de même la disparition valait mieux : elle arrangeait tout... Et s'il ne chercha pas à connaître les causes et

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les circonstances de cette disparition, ce ne fut aucunement par crainte de s'en trouver responsable, mais par une sincère indifférence.

Ainsi se confirma le douloureux pressentiment qui tourmentait Ariette, au moment même où le décor mondain encadrait encore sa vie : « Je suis seule, toute seule. » On ne s'occupa plus de son sort, dès que son absence ne fut plus une actualité de salon. C'est ce qui se passe à l'ordinaire quand meurt une jeune mondaine : à peine quelques rares philosophes compatissent au souvenir des plus fêtées. Ariette n'avait jamais été, dans la bande de Made, qu'un joli accessoire. Disparue, le tragique oubli de la ville s'étendit rapidement sur elle, comme des ténèbres de mort.

Un seul de ses compagnons de naguère ne l'oubliait pas, bien qu'il ne prononçât jamais son nom : c'était Jérôme de Péfaut. Souvent sa pensée l'avait reporté vers elle, et jamais sans angoisse il n'imaginait la tourmente où elle avait sombré. Rien ne lui avait été dit, par le prince d'Erminge, que ce qu'on disait à tout le monde : l'explication de la maison de cure; il pouvait seulement soupçonner la scène qui avait éclaté entre Christian et sa femme. Mais cette scène, ne l'avait-il pas provoquée par le conseil d'aveu sincère donné à Ariette? Il regarda donc comme un devoir de rechercher l'absente, de lui offrir

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son aide. Or, trois jours après la fuite de la princesse, il reçut un billet daté de Paris et signé de Martine... Elle lui disait : « La princesse est en sûreté; sa santé n'est pas compromise. Elle tient à ce que vous en soyez intormé, et vous demande, jusqu'à nouvel avis, de ne pas tenter de la joindre et de lui garder le secret... » Ce billet le surprit et lui dicta sa conduite. « Puisqu'elle ne veut pas que je sache sa retraite, pensa-t-il non sans amertume, c'est qu'elle n'a pas besoin de moi ou qu'elle se méfie de moL » La tristesse qu'il en éprouva lui fit connaître — sans qu'il voulût se l'avouer à lui-même — quelle place cette enfant dévoyée avait occupée dans son cœur, alors qu'il croyait lui donner seulement une amitié un peu paternelle.

Vers le mois de juin de cette même saison, le baron et la baronne Haltinger, pour l'étonnement annuel qu'ils dispensent aux Parisiens, imaginèrent une fête sur le lac supérieur du Bois de Boulogne : danses antiques au bord de l'eau parmi l'éclat des lumières électriques et des feux de Bengale. Ce lut, pour la « bande de Made », l'occasion d'un dîner dans l'île ; les convives s'y rassemblèrent vers huit heures. La bande s'était diminuée d'Ariette sans que rien changeât de son imatigable course au divertisse-

ment. Comme dans tous les groupes mondains de Paris, les mêmes gens continuaient d'y jouer leur rôle agité en apparence, réglé en réalité par une mise en scène invariable, pareils à ces figurants qu'on voit, au théâtre, reparaître d'acte en acte, sous des costumes divers. Quelques figurants nouveaux s'y étaient agrégés : la « bande » voisinait maintenant avec un de ces petits cercles d'Américains qui colonisent les environs de l'Arc de Triomphe : jolies femmes très en dentelles et en bijoux, parlant de tout et voulant tout voir; maris discrets, intermittents, effacés; jeunes personnes « fascinantes », cultivées à l'extrême, et qui le savent. Au dîner de l'île, le cercle américain n'était représenté ce soir que par une magnifique matrone, — Mme Luton, — toute vêtue de blanc, le cou et le buste enlacés d'un interminable collier de perles, et par sa sœur, Mlle Behrenheim, adorable jeune fille à peine moins parée. Elles avaient amené un ami, fiancé, disait-on, de Mlle Behrenheim, son troisième fiancé depuis deux ans qu'elle habitait Paris. Celui-ci était un Français, camarade de club de Christian et de Rémi, il se nommait Jean Le Hirel, d'excellente famille dauphinoise. Avec ces trois convives, la première barque amena dans l'île le peintre Apistrol, déployant sa belle barbe à la Henri IV, d'où la volonté

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formelle de Mme d'Ars avait exilé les poils gris, ce qui donnait à cet ornement tout entier une apparence de postiche. La « petite bouflfeuse y> ne tarda guère, passa le bras du lac dans un canot automobile qu'elle manœuvrait elle-même, pilotant Rémi, Saraccioli et M. d'Ars. Elle apporta son agitation trépidante, la gaîté de sa figure d'Eve blonde, d'Eve familiarisée avec tous les serpents, et qui leur rendrait des points sur le chapitre de la tentation. Puis arrivèrent les Destreux de Saint-Clair, qui commençaient à ne plus s'appeler, sur leurs cartes et dans les annuaires que : baron et baronne de Saint-Clair. Jérôme de Péfaut les suivit de près... C'était un divin soir de juin, un soir de féerie comme les pays du Nord extrême en connaissent tout le long du printemps, et comme il s'en égare un ou deux par printemps dans notre ciel parisien: la lumière du jour une fois disparue, une clarté merveilleuse, diffuse, semble envelopper les choses et émaner d'elles... Par ce soir féerique, la banalité de ce lac artificiel, de cette île aux bâtisses quelconques, se transfigurait. Sur le rivage opposé, le groupe de Rémi de Lasserrade, de Saraccioli, d'Apistrol avec Mm0 d'Ars et le gros Campardon, accueillit M. de Péfaut... Et comme ils s'étaient serré les mains et d'un accord sincère avaient admiré la splendeur du couchant, ils virent, dans

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la barque qui se détachait du rivage et ramait vers eux, Christian et Madeleine de Guivre, ensemble.

— Tiens, murmura MUeBehrenheim, le prince et Made dans le même bateau.

— Ce n'est pas le dernier, répliqua Campardon, où la comtesse fera monter Christian.

— Comme vous avez de l'esprit, ce soir, dit Rémi de Lasserrade, si rudement qu'un silence éteignit les répliques.

Dans ce silence, le couple aborda.

On s'en alla vers la table, dressée sous une sorte de hangar; les femmes défirent leurs manteaux; l'on s'assit... Et très vite l'ardente volonté de Madeleine d'animer le repas, de le faire gai, malgré une gêne secrète que répandait la mauvaise humeur de Rémi, eut raison de toute résistance. Elle était joyeuse; Christian, depuis quelques jours, pratiquait cette foi béate qui lui laissait à elle-même un temps de liberté. Elle avait placé Rémi auprès d'elle, ayant d'avance prévenu Christian.

— Ce pauvre Rémi, vous serez gentil pour lui... 11 est nerveux, il paraît qu'il s'emonce terriblement depuis quelque temps ?

— Je l'ai vu hier perdre cinquante mille francs en cinq coups de dix mille, avait répondu le prince.

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Elle sut, à force de bonne grâce, dérider Rémi sans alarmer la jalousie de Christian. Du reste, le repas tut court. Avant dix heures, on se leva. De loin, vers le lac supérieur, des lusées montaient, annonçant le commencement de la fête.

— Faut-il partir déjà pour là-bas? demanda Apistrol.

— Haltinger m'a dit ce matin qu'avant dix heures et demie on se contenterait de tirer quelques pétards comme ceux-ci, répondit M. d'Ars.

— Alors, égarons-nous dans les bois.

Par les sentiers, à travers les taillis, on gagna l'autre bout de l'île, ou des barques étaient commandées. Christian et Madeleine marchaient en avant; Saraccioli, Rémi, Campardon, suivaient. Plus en arrière venaient Jérôme, les d'Ars et les Saint-Clair, puis Jean Le Hirel avec les Amériricaines.

— Cela dure donc toujours, demanda l'Italien en désignant du regard le couple qui marchait, parlant bas.

Campardon, qui, comme toute la bande de Madeleine, savait qu'on ne devait pas parler de ces choses devant Rémi, essaya de rompre les chiens.

— Tout dure à Paris... Très conservateur, Paris. Et puis on ne sait jamais!...

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— Pardon, insista l'Italien... j'étais près de la comtesse quand on a quitté la table: j'ai un certain goût d'observation, comme vous savez. J'ai surpris...

— Rémi, interrompit Campardon, tu sais qui a organisé vraiment la fête de ce nigaud d'Haltinger? C'est la petite Lievens, de l'Athénée... Il en est fou.

— Laisse donc parler M. Saraccioli, dit Rémi impatiemment... Alors, vous avez surpris?...

— J'ai vu de mes yeux, dit l'Italien, au moment où le prince remettait le manteau de la comtesse, un geste tout à fait tendre... presque conjug...

Il n'acheva pas, pincé rudement à l'avantbras par Campardon, qui par surcroît lui écrasa le pied gauche... Et la voix de tonnerre du gros homme cria au couple qui marchait devant :

— Made! pas si vite! je m'essouffle...

Christian et Made se retournèrent; le bois

s'éclaircissait vers la rive, et les illuminations du lac paraient déjà le paysage d'un reflet théâtral. Rémi, Saraccioli, Campardon, virent Christian et Madeleine comme en plein jour, et Campardon aussitôt regretta de les avoir arrêtés, car ils formaient vraiment, pour un jaloux, un spectacle cruel et troublant, tellement Christian serrait contre lui le bras de la comtesse, tellement il

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avait, sans l'affecter, un air de possession, presque de mariage. Campardon comprit que Rémi enrageait, et, bon garçon, soucieux de la tranquillité de tous, il crut adroit de lui dire :

— En a-t-il une tête de mari, ce bon prince!

— Fiche-moi la paix, toi, répliqua sèchement Rémi.

Durant la traversée que les trois hommes firent avec Christian et Madeleine, Rémi, l'œil mauvais, ne dit rien. La bousculade de la fête, où le monde le plus divers avait été convié, divisa un instant le groupe, qui se reforma en un coin réservé à ce que Paris compte de mieux né ou de plus notoire. Rémi retrouva son aplomb et sa gaieté d'ironie auprès de Mme Luton et de sa sœur, qu'il affecta de courtiser. Madeleine, malgré tout son effort, ne parvenait plus à dissimuler son inquiétude. Elle connaissait l'œil que ce soir avait Rémi, cet œil où luisait de la haine, de l'envie de nuire. Son cœur se consumait : qu'allait-il advenir si elle ne le ressaisissait pas à temps?

Rémi lui-même, sous la pression d'une force plus puissante que toutes les ironies d'apparat et que toutes les volontés de tenue, avait fini par garder le silence. Appuyé à une balustrade, il voyait avec indifférence les danses antiques, dans le bleuâtre des clartés électriques, nouer, dénouer

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leurs anneaux de bras nus et d'écharpes sur le bord même du lac illuminé... Il était irrité, hostile, il avait envie de dire à tout le monde des choses blessantes. Il ne pouvait se distraire de sa grosse perte d'argent des jours derniers : cent cinquante mille francs à trouver d'ici à quatre jours, date consentie par les gagnants. Et le mécontentement le rebroussait. D'ordinaire, loin de l'agacer par son air de jaloux, Christian l'amusait presque. Surtout il n'avait nulle tentation d'être jaloux lui-même; au contraire, il eût jugé fort encombrante une liaison exclusive avec Madeleine de Guivre. Que de fois il avait pensé : « C'est l'idéal, une amie tenue en laisse comme celle-là! » Aujourd'hui, diminué à ses propres yeux par sa déveine et son défaut d'argent, il considéra les choses autrement. Christian lui parut moins ridicule. Lui-même ne se jugea plus d'âge à se cacher, à guetter les sorties d'un autre. « Pourquoi lui, d'abord? Il n'est pas très riche, il n'est pas jeune! » Les menaces de brutalité de Christian, qui jamais ne l'avaient effrayé, l'attirèrent. Il s'imagina bousculant le prince, et, rompu aux luttes gymnastiques, ébaucha un « tour de hanches » comme si vraiment il terrassait le colosse.

Et tout à coup l'envie lui prit de manifester son hostilité, sa méchante humeur, en tourmen-

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tant Madeleine, en la faisant souffrir dans l'amour même qu'elle lui portait : c'est la vengeance qui vient la première à la pensée des amants. Il se rapprocha du groupe formé par la comtesse et ses amis; d'un faux air de bonne grâce qui ne trompa pas Mme de Guivre, il l'accosta et manœuvra pour l'isoler, sous l'œil de Christian. Mme de Guivre, sentant le péril, céda, se laissa faire; elle comptait sur la sérénité reconquise de Christian... Celui-ci, d'abord indifférent en effet, ne put s'empêcher à la longue de remarquer ce que tout le monde remarquait : l'air de conquête avec lequel Rémi parlait à Madeleine, et le trouble que celle-ci ne parvenait plus à masquer... Rémi affectait l'attitude d'un courtisan heureux; il parlait les dents serrées, la bouche presque immobile comme qui ne veut pas être entendu par les tiers. Madeleine, dans son émotion, répondait aussi pour n'être entendue que de Rémi, et cela donnait à leur colloque une allure si évidemment suspecte qu'elle frappa non seulement Christian, mais tous les témoins delà scène... Si les paroles échangées par ces deux amants avaient pu parvenir aux oreilles de ceuxci, voilà ce qu'ils auraient perçu :

— Laisse-moi, je t'en prie... On nous observe!

— Non. Le jeu ordinaire ne me divertit plus.

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Ce qui m'amuse, c'est de voir le reître jaloux.

— Mais quel plaisir cela te fait-il?... Tu sais bien que c'est moi qui souffre de sa jalousie, et que s'il s'en prend à moi, je ne vis plus... Ecoute : je t'aime, je t'aime... laisse-moi!

— Je ne te laisserai pas! Ce soir je te veux pour moi tout seul. Oui, c'est une lubie. Je suis jaloux.

— Jaloux! toi, murmura-t-elle... Ah! ce serait trop beau. Et cela me serait presque égal alors qu'on nous tue tous les deux, après, si je t'avais tenu un seul jour, fou de jalousie, comme il l'est, lui! Mais tu n'es pas jaloux. Tu es nerveux et tu t'amuses à me torturer. Laisse-moi... Il va arriver du mal, ici!...

Une si ardente sincérité animait les paroles de Madeleine que Rémi consentit enfin à la quitter. Elle put se rapprocher de Mme d'Ars et de Mme de Saint-Clair, qui avaient rejoint Rose et Marguerite d'Avigre, chaperonnées par leur mère. Elle se mêla à leur groupe avec une apparence de gaîté. Rémi disparut sans dire adieu à personne. Tandis que la fête nocturne se déployait parmi les reux de Bengale, les musiques et les danses, Christian, retombé dans de sombres méditations, ne parlait plus, regardait sans voir l'horizon paré de lueurs changeantes. Il était triste par cette admirable nuit, cruellement triste,

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triste comme il ne l'avait jamais été, opprimé par un poids trop lourd pour lui, emprisonné dans sa vie comme dans un cauchemar. Comment s'évader?... On le trompait? Madeleine et Rémile trompaient? Comment savoir?... Il secoua les épaules. Ah! qu'il était mal né dans ce temps d'intrigues et de subtilités! Trop rusés pour lui, Made, Rémi! « Mais je suis le plus fort, » songea-t-il, et il regarda sa maîtresse avec des yeux effrayants... Dans la substance héréditaire de son être, cet appétit de meurtre s'éveilla avec un vague regret, avec la nostalgie de la férocité simple où ses aïeux, les princes d'Erminge, vivaient, luttaient, aimaient. Tout lui apparut mesquin, autour de lui, contradictoire, inhabitable. La fatigue de méditer l'accabla, si fort qu'il ne trouva presque plus de paroles pour Madeleine qui revenait auprès de lui. La fête finissait, les invités s'écoulaient en lent remous. Christian se laissa guider vers les lanternes alignées des voitures; il entendit des clameurs de valets; la voix de Mme de Guivre, de qui le bras ancré sur le sien exagérait involontairement l'étreinte comme pour le retenir, l'empêcher d'agir, lui parvint à travers un brouillard, et sans doute aussi il répondit... Mais le cauchemar l'opprimait toujours; il voyait devant lui une impasse dont il fallait sortir à tout prix, sous peine de périr...

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Oui, décidément, cette fois, l'idée fixe, qui le guettait depuis des mois, devenait souveraine, incoercible... Dans le coupé automobile qui ramenait Madeleine chez elle, toutes les paroles gaies ou tendres qu'elle essaya ne parvinrent pas à le distraire. Épouvantée, elle osa lui proposer, à la porte de son hôtel, d'y pénétrer avec elle, d'y rester. — faveur extrêmement rare, qui d'ordinaire était récompensée par un long asservissement de Christian. Il prétexta une fatigue extrême et s'excusa.

— Alors, vous rentrez? demanda-t-elle, du seuil.

— Naturellement.

— Bonne nuit. Téléphonez-moi demain de vos nouvelles.

— Convenu.

A demi rassurée, Madeleine remonta chez elle. Cependant Christian, seul dans le coupé électrique, méditait. « J'aurais dû questionner Madeleine. Mais non! Elle m'a proposé de rester. Donc elle n'attend personne. Pourtant, si, entre eux, il y a un signal convenu?... » Il se rappela que Rémi avait disparu de bonne heure. « Je vais toucher au cercle, pensa-t-il; peut-être il y est... » Il se fit conduire rue Saint-Florentin. Le chasseur, qu'il questionna, lui assura que le vicomte de Lasserrade était dans la salle de jeu. Le prince

renvoya le coupé et monta. Dès qu'il fut dans la salle, ses yeux aperçurent celui qu'ils cherchaient : il eut un immense soulagement. A la grande table de baccarat, Rémi taillait.

Il y avait deux heures qu'il taillait : depuis une demi-heure, après des alternatives, il gagnait. La partie était forte : Christian, d'un de ces coups d'œil de joueur aussi exercés que celui du caissier le plus expert, compta environ deux mille louis sur le tableau de gauche. Sans s'asseoir, il misa entre deux joueurs. Rémi de Lasserrade ne l'avait pas vu, car la foule était assez épaisse, de simples curieux, autour de la table ovale, et toute l'attention du banquier se concentrait sur les mises. Il inspecta le visage des pontes après que cinq ou six coups successifs gagnés contre lui par le tableau de gauche l'eurent incité à chercher quel élément de déveine troublait la fortune. Comme il regardait, plissant ses jolis yeux un peu myopes, Christian s'asseyait à la table, prenait la place d'un ponte que la récente passe du tableau venait de <c refaire ». Rémi vit le prince s'asseoir, et sa rage de tout à l'heure lui remordit le cceur : il confondit sa jalousie et sa déveine. A l'ordinaire si maître de lui, il perdit le net usage de ses facultés, et dès lors mena son jeu comme un débutant, avec cette frénésie aveugle contre le hasard qui appelle la défaite.

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Deux fois, il remit cinq cents louis en banque; ils fondirent deux fois, sans à-coup, avec une lenteur qui signalait l'infaillible orientation du sort ennemi... Christian, cependant, gagnait, pratiquant la sûre méthode qu'inspire la conviction d'être en chance... Un sentiment de revanche l'animait contre Rémi qu'il savait déjà aux abois : au bout de ces effondrements d'argent, il y a, pour l'effondré, de la déconsidération, de l'affolement, et parfois le suicide. Christian avait conscience de contribuer pour sa part à hâter ces échéances en pontant de plus en plus fort. Rémi était trop joueur pour ne pas deviner cela. Le jeu fut bientôt, pour lui, une lutte avec le prince, comme, pour le prince, c'était une lutte avec lui. Et quand Rémi se leva, enragé d'avoir creusé de quatre-vingt mille francs le vide de ses dettes, enragé et pourtant contraint de déserter la lutte, il se sentit vaincu par Christian, ruiné par Christian.

Il se passa alors dans cette somptueuse salle de théâtre et de jeu, aux pilastres de marbre, aux corniches dorées, un de ces drames brefs, mystérieux, soudains, qui sont plus poignants justement à cause du décor, et parce qu'ils n'interrompent ni même n'affectent en rien le mouvement du plaisir, de la fête ambiante. Christian

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quitta la table de baccarat presque aussitôt après le banquier. Rémi se trouvait seul, les discours à tenir à un camarade décavé n'étant pas de ceux qui tentent l'homme de cercle. Le petit groupe d'amis qui s'entretint un instant de choses vagues avec Christian s'émietta bientôt. Les deux hommes marchèrent l'un vers l'autre, dans le vaste milieu de la salle, laissé vide par le refluement de tous autour du jeu, le vide de miroir des parquets cirés, où les valets de pied disposaient quelques petites tables de souper. Ils s'abordèrent, et leurs mains se serrèrent malgré euxmêmes, tant il est malaisé de rejeter l'étroit vêtement des convenances sociales qui nous enserrent. Leurs yeux se brûlèrent tandis que les mains se touchaient : tous deux savaient bien qu'ils allaient s'attaquer. Rémi, le plus irrité des deux, mais tout de même le moins brutal, attendit que l'autre se découvrît, assuré qu'il allait se découvrir, prêter le flanc. Et cela ne manqua pas... Avec une niaiserie surprenante — mais on eût dit que les mots forçaient la bouche à les prononcer — Christian dit à Rémi :

— Votre déveine continue.

— Et vous, répliqua Rémi, vous avez la veine que vous méritez... Allons! ajouta-t-il, — subitement très calme tandis que Christian se sentait osciller sous l'outrage. — ce n'est pas la peine

d'attendre. Nous en avons envie l'un et l'autre. Je vais prévenir deux amis; faites de même et qu'ils se voient demain chez moi, vers onze heures, si vous voulez... Quant à ce que vous venez de gagner, bien entendu, l'argent sera chez vous dès qu'il fera jour.

Christian, assommé, ne bougeait plus. Rémi qui, lui, voulait doubler l'insulte et la laisser, comme une banderille, dans la chair douloureuse de l'adversaire, ajouta :

— Je vous dois bien ça... plutôt deux fois qu'une! Et voilà longtemps que ça me taquinait.

Le prince vit s'éloigner avec une lenteur voulue cette jolie silhouette, pincée à la taille parle scarabée noir de l'habit. Comme un Goliath atteint à la tempe par la pierre d'une fronde d'éphèbe, il s'abattit dans un des grands fauteuils.

« Plutôt deux fois qu'une... Oui... il a voulu dire Ariette et Madeleine... Ah! le tuer... »

A plusieurs reprises, il pensa à l'épée que son bras pousserait dans la chair, dans la vie de cet ennemi. Et peu à peu cette vision le calma. Des camarades l'entourèrent; il put causer avec eux de choses indifférentes; ses nens lentement se détendaient; mais, tandis qu'il parlait, il se délectait toujours à la pensée du fer entrant dans la molle résistance d'une jeune chair. Enfin il emmena à part deux des

amis qu'il considérait comme les plus sûrs, le marquis de Larens et M. de Comtat : il leur expliqua qu'il venait de subir des inconvenances du vicomte de Lasserrade, enragé de sa perte au jeu. Il fut convenu que ces messieurs iraient dès le lendemain chez Rémi, où ils étaient assurés par avance de trouver deux amis de ce dernier. Christian souhaitait que l'affaire se terminât au plus tôt, dans l'après-midi si la matinée suffisait aux pourparlers.

Le lendemain, vers midi, les deux adversaires surent qu'ils se rencontreraient quatre heures plus tard, dans un établissement hippique de Neuilly qui servait habituellement à des poules à l'épée entre tireurs de choix, et aussi, très rarement, à des joutes plus sérieuses, pour des adversaires de qualité. Rémi, qui avait, dès la première heure, fait remettre au prince l'argent qu'il lui devait, repartit en fiacre, aussitôt que les pourparlers lurent clos, et continua ses courses chez des usuriers. Il envoyait déjà au diable sa lubie de provoquer Christian et s'étonnait que la jalousie eût pu le troubler un instant : c'était une âme où les ennuis positits avaient tout de suite raison des préoccupations sentimentales. « C'est égal, pensait-il : j'aurai tout de même plaisir à lui loger un coup d'épée dans le bras... » Il ne se sen-

LA PRINCESSE d'eRMINGE 2Ôf

tait contre Christian nulle haine, et juste la rancune d'un joueur malheureux contre l'heureux adversaire.

L'incident, si léger au souci du jeune homme, emplissait au contraire l'âme du prince d'Erminge. Christian, depuis que l'affaire était décidée, n'avait plus que ces deux pensées : Madeleine était la maîtresse de Rémi, et Rémi, tout à l'heure, allait se trouver devant lui, offert à sa force iurieuse. Que la rencontre se terminât par la mort de Rémi, il n'en douta pas un instant. Pourtant, depuis l'aventure des fleurets démouchetés, au collège, Christian n'avait jamais eu de duel, et n'avait jamais fréquenté de salle. N'importe! il aurait dans la main une arme de meurtre, il serait en face d'un adversaire exécré. Cela lui suffisait; il était sûr de tuer, rien qu'à comparer Rémi à lui-même. Et l'idée de ce meurtre le soulageait de toute sa rancune. Rémi disparu, lui-même aurait pris la proie féminine à l'ennemi, et certes il ne querellerait pas cette proie sur le passé. Il la voulait à lui seul, voilà tout; cela lui donnerait pleine satisfaction et plein repos... Ainsi, par l'effet de la crise suprême, reparaissaient dans Christian tout ce que l'éducation et l'époque avaient provisoirement masqué de sa nature, tandis que s'abolissait ce qui s'était surajouté à sa sensibilité primitive. A

mesure que l'heure du duel approchait, il se sentait plus calme, presque heureux, comme un homme dont l'esclavage momentané va finir et qui va pouvoir exercer toute sa liberté. Il reprenait possession de son héritage. C'était une sorte d'acte de piété ancestrale qu'il allait accomplir, en détruisant à la façon d'un de ses aïeux un ennemi insolent.

Une heure avant le moment assigné au landau pour le venir chercher, il se fît annoncer chez la vieille princesse, sa mère. Il dut attendre qu'elle eût fini sa méditation, puis fut introduit. Charîotte-Wilhelmine était assise sur un tout petit fauteuil capitonné, d'un affreux style, seul meuble moderne parmi le bric-à-brac assez noble amené d'Allemagne. Elle était haute, maigre avec de gros os, une charpente aussi solide que celle de son fils, qui d'ailleurs lui ressemblait. Elle s'habillait de dentelles noires, se coiflait de dentelles noires; elle avait un visage et des mains de bois qui sortaient de toute cette dentelle noire comme les pièces d'une marionnette démesurée. Elle n'avait pas grand air et semblait assez bornée. Elle souhaita en français le bonjour à son fils, qui baisa ses mains, et ensuite s'entretint en allemand avec lui. Naturellement elle ignorait le duel imminent; ce qui la préoccupait aujourd'hui, c'était la situation

financière du prince. Elle aurait voulu savoir s'il avait des dettes, ou si son train, maintenant allégé d'Ariette, n'excédait pas ses revenus. Il s'était assis près de sa mère et lui tenait les doigts. Après l'avoir morigéné sur la question d'argent, elle l'entreprit durement sur la question maîtresse. Elle ne ménageait pas les injures ni les termes crus pour qualifier Mm0 de Guivre. Christian la laissait parler, tenant toujours la main roide et frigide. Il lui semblait que par ce dur et froid chaînon il s'accrochait à toute sa race, en recevait l'investiture et la force. Son obéissance, sa respectueuse attitude, s'imprégnèrent aujourd'hui d'une tendresse, d'un désir de mystérieuse protection, qui finirent par toucher la princesse. Elle le baisa au front quand il prit congé d'elle et sortit tout réconforté, comme s'il emportait une certitude de plus de cette victoire dont il ne doutait pas.

Un soleil clair luisait, pas trop ardent grâce à de récentes pluies, quand, chacun dans une salle de l'établissement hippique, — un bâtiment neuf de briques et de fer bleuté, — Rémi de Lasserrade et Christian d'Erminge se dévêtirent. L'appareil médical de leurs chirurgiens était déployé auprès d'eux; leurs témoins, au dehors, arrêtaient les dernières dispositions de la rencontre. M. de Comtat, qui passait dans son

monde pour une sorte de témoin professionnel, donnait à Christian quelques-uns de ces conseils, d'une telle banalité, d'une telle évidence que chacun pourrait se les donner à soimême, et qui sont particulièrement inutiles à l'instant de l'action, s'ils, ne sont troublants et dangereux. Mais Christian n'était pas dans un état où un propos pût le troubler. Tandis qu'il passait sa chemise molle, chaussait ses gants de ville, il éprouvait juste l'émotion d'un paysan qui, la nuit, décroche son fusil et sort dans la basse-cour pour tuer le renard ou la fouine. Chasseur d'animal nuisible, il savait la bête là, à sa portée... Comme il ne répondait guère, M. de Comtat le crut un moment préoccupé, et tandis que, de son pas lourd, le prince gagnait l'allée où déjà Rémi, svelte dans une légère chemise souple, affectait de causer avec ses témoins, il dit au marquis de Larens :

— Notre ami est bien sombre... Il n'est pas homme à avoir peur, pourtant?

Le sourire aigu du marquis contracta ses lèvres :

— Non. C'est moi qui ai peur, et pas pour lui. La sotte affaire ! Je regrette fort d'être venu au cercle hier soir.

Les épées, un instant rassemblées par les pointes sous les doigts de M. de Comtat, maintenant se guettaient à distance, s'engageaient, se

LA PRINCESSE d'eRMINGE 26c

froissaient. Plus leste, Rémi de Lasserrade harcelait son adversaire, qui ne bougeait guère, et, l'œil fixe, comme à l'affût, parait par de légers mouvements du poignet, attendant l'occasion de porter le coup. Les deux premières minutes s'écoulèrent ainsi, jusqu'au repos imposé... Christian, durant ce repos, ne quitta pas des yeux Rémi, qui s'entretenait avec ses amis et montrait à M. d'Ars la marque gravée sur son épée. Puis Rémi se retourna, regarda Christian qui le regardait. Alors, pour la première fois, il comprit la menace prochaine, actuelle, de ce regard, et que cet homme voulait sa mort. Et soudain, dans ce bret loisir que lui accordait encore la destinée, il entrevit la possibilité de mourir. Sa vie se remémora d'une brusque apparition, si veule, si vide, si courte, si encombrée d'ennuis. Il lui parut qu'il était seul, abandonné de tous, parmi l'hostilité des choses...

« Bah! pensa-t-il, j'ai été un déveinard. J'ai la déveine... marchons tout de même!... »

De nouveau les épées se joignirent, s'engagèrent... Rémi était nerveux, il attaqua violemment. Une parade de Christian le désunit : la riposte le toucha légèrement au-dessus du sein gauche, et, comme cette piqûre le taisait reculer, une violente remise de Christian, fendu à fond, lui traversa le poumon... Il vit, en face, le

27O LA PRINCESSE DERMINGE

bâtiment aux briques rouges et aux fers bleutés se soulever de terre, venir à lui, l'écraser... D'autres formes s'approchèrent, des bras, des figures, une rosette incarnate sur un revers de veston... Le sol glissa doucement sous lui, comme un plancher d'ascenseur qui dévale. Une saveur salée empoisonna sa bouche, le noya intérieurement; il étouffa. A la renverse, d'un regard qui déjà luttait contre la nuit, il s'hypnotisa sur une tête chevelue de blanc, inclinée... Il gémit.

Et toute cette nuit qui le pénétrait au dehors, toute cette marée salée qui montait au dedans de lui, se rejoignirent, le submergèrent.

Par le Bois joyeux, ensoleillé, croisant d'autres voitures de maître, des fiacres aussi où des couples se tenaient par la main, des automobiles, des bicyclettes, quelques piétons, — le coupé du chirurgien ramenait Christian vers Paris. Les deux hommes se taisaient : le docteur, nerveux, tourmentait l'appui de la portière et faisait entendre de temps à autre un petit claquement de la langue contre les dents d'en haut, puis, se contenant, bâillait. Christian était tout à iait calme. L'issue du duel ne l'avait ni étonné ni troublé; il l'attendait. Il se sentait soulagé, maintenant, d'abord parce que l'élément brutal de sa nature intime avait trouvé une subite issue,

LA PRINCESSE D ERMINGE 27I

puis parce que, pour la première fois depuis toujours, il se sentait le maître de Madeleine de Guivre. Quand le coupé, passant la porte du Bois, se fut engagé dans les Champs-Elysées, le docteur se hasarda à dire :

— Vous savez qu'on va tâcher de présenter la chose comme un accident d'assaut : mais le juge d'instruction vous appellera peut-être aujourd'hui. Et alors il vaudrait mieux pour vous aller spontanément au Palais voir le procureur de la République.

Christian répondit simplement :

— Je n'ai pas le temps aujourd'hui.

Place de l'Etoile, il descendit du coupé, prit congé du docteur et, montant dans un fiacre, se fit conduire rue d'Ofiémont.

La comtesse y était rentrée une demi-heure auparavant, affolée d'avoir vainement attendu Rémi une partie de l'après-midi à un rendez-vous que celui-ci avait oublié de décommander. Elle avait aussitôt dépêché sa femme de chambre chez Rémi, pour demander des nouvelles. Christian arriva avant que cette fille fût de retour. Madeleine l'accueillit sans déplaisir, pensant apprendre par lui quelque chose. Et déjà elle questionnait :

— D'où venez-vous, cher ami? De lagardenparty des Saint-Clair?

Mais il l'avait prise dans ses bras, en faisant « non )) de la tête, et il la regardait avec des yeux si graves, si passionnés, et il la tenait d'une étreinte si forte, qu'elle fut étonnée, et, s'arrêtant de parler, se sentit enveloppée par la chaleur d'une destinée nouvelle. Elle balbutia, sans oser essayer de se dégager :

— Christian, qu'avez-vous?

— Vous êtes à moi, dit-il.

Elle ne comprit pas, elle ne put comprendre pourquoi il lui disait cela, ni pourquoi il la regardait comme s'il ne l'avait jamais vue. Pour lui, c'était la proie conquise dans la lutte et que le repos de la victoire permet de contempler à loisir. Dans ce long et patient regard, Madeleine ne lut point de rancune : Christian au contraire la désirait plus passionnément que jamais, et lui qui d'ordinaire obéissait à tous les caprices de sa maîtresse, cette fois il lui imposa, sans la tempérer d'une prière, la force de son désir. Ce n'était aucun sadisme; il l'aimait mieux, voilà tout : il l'aimait frénétiquement depuis qu'il avait exécuté le rival et qu'il ne craignait plus le partage. Elle comprit enfin ce qu'il projetait et, toute remplie du souci de Rémi, protesta :

— Non! Non! Christian... Soyez raisonnable... Je ne veux pas... je suis lasse.

On eût dit qu'il ne l'entendait pas. Il n'obéit

ni à ses reproches contenus ni à la révolte de son corps qui maintenant luttait pour s'échapper. Il l'emporta, comme jadis Otto le Borgne emportait dans son repaire du Reinbach des passantes éplorées et les possédait, sans que leurs larmes, leurs morsures, leurs griffures ou leur passivité diminuassent ou accrussent sa joie, non plus que le plaisir d'un chasseur n'est diminué ni accru par l'agonie du chamois ou du cerf. Vaincue, frémissante et résignée, Mme de Guivre, les muscles brisés, subissait sa défaite, quand un cri de la femme de chambre, qui montait précipitamment l'escalier, lui rendit la force de se redresser sous son vainqueur.

— Madame! Madame! appelait cette fille.

Elle entra en coup de vent, et sans même remarquer le désordre des amants désenlaçés, balbutia, à bout d'haleine :

— Madame!... Madame!... Monsieur Rémi.

Elle désigna Christian, d'une main qui tremblait :

— C'est lui! lui!... en duel... Tout à l'heure... Mm0 de Guivre comprit. Elle poussa un cri de

démence et de fureur et bondit, accrocha ses ongles à la face, aux habits du prince.

— Ah! tu l'as tué!...

Christian regarda la femme de chambre et lui montra la porte d'un air si terrible que cette

2y4 LA PRINCESSE D ERMINGE

fille, épouvantée, s'enfuit, trébuchant, se cognant au chambranle. Il maîtrisa Madeleine, que ses forces d'ailleurs abandonnaient, la soutint, la souleva. Elle fixait sur lui des yeux élargis par la peur et la haine. Ses lèvies essayèrent d'articuler :

— Assassin! assassin!...

Il ne chercha pas d'explications ni d'excuses. Il la ressaisit à pleins bras comme tout à l'heure et continua de l'étreindre, indifférent à ses protestations et à sa résistance. Et elle de le subir ainsi, malgré ses cris que les domestiques, figés par la terreur, ne voulaient pas entendre.

Il s'établit, pour corriger la destinée de ceux qu'on nommait autrelois « les grands », un accord spontané entre les représentants humains de ces puissances idéales : la Justice et la Religion. Grâce à une démarche du duc de Lasserrade, la poursuite ne rut pas ordonnée par le procureur de la République. On admit l'explication d'un accident d'assaut. Le blessé, ramené chez son grand-oncle, y vécut encore vingt heures environ en état de prostration. Un prêtre put être mandé: les obsèques lurent donc religieuses. Elles eurent lieu quatre jours après le duel, à Notre-Dame de Passy, paroisse des Lasserrade.

Le même temps d'allègre clarté qui s'était

LA PRINCESSE DERMINGE 27f

levé après des semaines de pluie, au matin de la fête sur le lac, éclairait encore le quartier provincial où s'élève la petite église difforme de Notre-Dame-de-Grâce. Aux alentours de cette église, dans les rues de sous-prélecture qui s'appellent Jean-de-Bologne, Annonciation, Raynouard, d'innombrables voitures s'enfilaient en chapelet derrière les carrosses vêtus de crêpe. Et cette légion d'inoccupés, qui sort de partout à Paris dès qu'il y a le moindre spectacle à regarder ou même à attendre, cernait d'une infanterie composite la file des voitures. Les obsèques étaient annoncées pour onze heures; dès dix heures l'église fut pleine. Toute la haute aristocratie parisienne, celle qui ne se dérange que pour les morts de sa parenté, y assistait. Et les autres mondes brillants de Paris s'y montraient aussi, artistes, gens de bourse, gens de cercle, gens de fête. Quelques initiés chuchotaient les véritables causes de la mort de Rémi, non publiées par les journaux, dont la discrétion avait été assurée. La « bande de Made » était au complet, sauf Mm0 de Guivre et Christian, de qui l'on assurait d'ailleurs que la liaison tenait, après ce drame, aussi solidement que jamais.

Ils étaient là, les figurants monotones parmi lesquels Rémi avait fini de jouer son rôle; et pourtant cette entrevision de sa solitude, per-

çue par le jeune homme dans l'instant même qui précédait sa mort, combien il l'aurait eue plus nette s'il avait pu voir, à travers les planches, les draperies et les fleurs de son catafalque, l'assemblée conviée pour illustrer ses obsèques!... Lui ne la voyait plus, cadavre mutilé, transpercé, vide de sang, îauché en pleine jeunesse, n'ayant su de la vie que ce qu'elle a de moins digne de vivre. Mais dans la foule d'oisifs il y avait un observateur conscient : Jérôme de Péfaut, assis au même rang que M"es d'Avigre, séparé d'elles par la règle qui imposait des côtés différents aux hommes et aux femmes... Un évêque officiait, dans une pompe admirable. Des musiques déchirantes descendaient de la tribune sur la nef. Les lumières d'alcool, verdies par le sel, répandaient une clarté livide sur les tentures noires. Jérôme méditait.

Comme tant de fois, quand il se mêlait à ceux de son monde, à ses pairs par la naissance, la fortune et les habitudes, il était frappé de l'antinomie évidente entre les doctrines et les mœurs, entre la profession extérieure et le tort des consciences.

« Voici, pensait-il, une assemblée réunie pour la plus grave des circonstances, la mort d'un des nôtres. On la célèbre selon un rite vénérable, auquel chacun de nous tient sincèrement et

qu'il est bien décidé à réclamer pour son propre compte. Mais le sens symbolique de cette cérémonie, combien d'entre nous s'en soucient?... Ces belles prières liturgiques qui parlent de la résurrection des âmes, du repos éternel dans le sein de Dieu, qui les comprend? Qui croit réellement à leur signification profonde, à leur efficacité? De son vivant il ne s'en occupait guère, celui qui, raide, inerte, commence à pourrir dans la boîte de chêne. La plupart des gens qui l'escortent aujourd'hui ne diffèrent pas beaucoup de lui... Combien s'intéressent au problème de leur destinée? Combien ont une croyance, quelle qu'elle soit? Toutes les fois que j'ai essayé de questionner les plus sérieux d'entre eux, je les ai trouvés hésitants, incertains, résolus tout au plus au système de Pascal, les génuflexions, l'eau bénite, etc., ou refusant par système toute discussion. »

Et il regardait tout près de lui, au delà de l'allée centrale de la nef, Rose et Marguerite d'Avigre, nuque blonde, nuque rousse, penchées du même geste charmant sur leurs mains nouées pareillement, les blancs doigts des gants entrecroisés... C'étaient celles-ci qui ne voulaient pas discuter plus avant qu'un certain point; qui, quand il les poussait, se dérobaient : « Laisseznous en paix, Jérôme, vous ne nous convertirez

iô

pas à être païennes comme vous... ï Païen! peut-être... mais païen stoïque qui ne jouissait de rien, vivait comme un sage, sobre, tolérant, laborieux. Les non-païens, étaient-ce les Campardon, les Apistrol, les Ars, toute cette foule déjà lasse de son recueillement d'apparat, qui chuchotait comme dans un salon, poursuivant sous les draperies noires, à la lueur des torches funéraires, son éternelle besogne d'affaires ou d'aventures? Ah! société païenne, pourquoi te parer hypocritement d'un vêtement chrétien qui n'est plus pour toi qu'une mascarade d'âmes?

« Non; c'est trop dire, corrigea-t-il aussitôt... Il n'est pas juste de proclamer que tous ceux qui m'entourent sont indifférents ou incroyants, et n'accomplissent ici que des gestes de convenance. Ma mère modelait réellement sa vie sur sa toi. Elle n'était pas la seule de sa génération; il en est encore aujourd'hui d'aussi sincères. Mais qui oserait affirmer qu'ils ne sont pas une exception, et de plus en plus rare? Parmi ceux qui croient par tempérament ou par éducation, qu'ils sont rares, ceux dont la vie est réellement dirigée par leur croyance, et qui, vraiment, en action, sont des chrétiens ! La plupart ont de la sympathie pour une tradition, voilà tout... »

— Vies irœ, aies Ma... entonna une voix, un contralto féminin admirable, du haut de la tri-

bune. Cette même voix, douze heures plus tôt, chantait les voluptés de Carmen à l'Opéra-Comique. Symbole de cette étrange anarchie qui mêle à Paris l'amour et la parade religieuse. Jérôme, lui, écoutait la magnifique prose, et s'en pénétrait. Croyance à la Sibylle, croyance à la résurrection des corps, croyance à un jugement suprême des âmes par le Créateur, qui donc, encore une fois, de toute cette ioule, croyait à tout cela? Personne n'en écoutait même plus la sonore paraphrase, parmi le souci féminin des toilettes, le souci masculin des intrigues. Et plusieurs oubliaient certainement à quelle cérémonie ils assistaient, mariage ou enterrement.

Au moment où Jérôme se disait cela, ses yeux s'arrêtèrent sur deux femmes agenouillées à l'écart, dans le bas-côté de droite, sous l'ombre que donnait l'angle d'un confessionnal. Elles étaient vêtues de deuil; des voiles de gaze noire couvraient leur visage qu'il eût été impossible de distinguer, même au jour. Celles-ci, du moins, ne bavardaient pas, ne riaient pas, n'usaient pas de l'église comme d'un lieu de rencontre et n'assistaient pas à l'enterrement comme à un spectacle. L'une d'elles pleurait sans doute, la plus petite des deux, car de temps en temps sa tête était secouée, dans ses mains. L'autre ne

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bougeait pas, mais son attitude exprimait une ferveur extrême, — le visage voilé levé vers le tabernacle, les mains jointes.

Pour M. de Péfaut, ces deux femmes, l'une qui pleurait, l'autre qui priait, furent bientôt un thème de méditation autrement captivant que la cérémonie elle-même, qui continuait parmi les clameurs de l'orgue et les fumées de benjoin.

« Qui sont-elles? » se demanda-t-il, curieux du mystère des âmes derrière les attitudes. « Qui sont-elles et que font-elles ici, où elles ne sont évidemment connues de personne, où elles ne connaissent non plus personne?... Ce ne sont pas des femmes du monde... quoique leurs vêtements ne soient pas trop mal coupés. Ce sont des artisanes du luxe de Paris, couturières ou modistes. Elles ne sont pas riches, mais elles ne sont pas misérables non plus. L'une d'elles a beaucoup de chagrin, l'autre n'est ici que par sympathie et par piété. Deux sœurs, probablement... y> Les voiles entouraient si étroitement les deux têtes que même les cheveux demeuraient invisibles. Maintenant, la moins grande, la plus émue des deux, ne pleurait plus. L'autre l'avait fait asseoir; elle méditait, les mains entre les genoux. Jérôme observa que ses mains, gantées de noir, sans nulle recherche, paraissaient petites et fines.

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Il imagina le roman de leur vie, tandis que le silence de l'offertoire planait sur l'église.

« Ce sont deux sœurs... La cadette a perdu un enfant, ou son mari, il y a peu de temps ; le voile indique un deuil encore récent. C'est sa paroisse; les obsèques de l'être cher ont eu lieu dans cette église... Elle y est revenue prier ce matin avec sa sœur. Et sans doute la pompe mortuaire du jeune Lasserrade l'a surprise dans ses larmes, avivant son chagrin. Décidément c'est son mari qu'elle a perdu, pas son enfant : une mère n'aurait une pareille émotion que devant un cercueil blanc. »

Les sonneries de l'élévation interrompirent un instant la musique de la tribune et les conversations des assistants; la foule fut plongée dans une posture factice d'adoration et de respect : puis, comme les fronts se relevaient, l'admirable contralto de Rose Galtié, de l'Opéra, chanta le Tie Jesu, soulevant dans cet auditoire artiste et blasé un murmure d'admiration, ainsi qu'au théâtre. Les deux sœurs en deuil demeuraient à genoux, et la beauté de ce chant semblait ne pas effleurer leur sensibilité.

« Ainsi, pensa Jérôme, le mari de cette petite Parisienne a connu une joie probablement ignorée de la plupart des gens réunis ici. îl n'a pas été seul dans la vie, et, mort, son souvenir est recueilli dans un cœur fidèle... Tandis que nous

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autres, nous sommes la proie d'une affreuse solitude... Nous avons l'air de nous rassembler constamment, mais la solitude nous guette dans nos réunions mêmes et dans nos fêtes ; elle nous étreint, ne nous lâche pas, nous poursuit jusque dans la mort... Moi, par exemple, depuis que j'ai perdu ma mère, je ne connais pas un cœur ami ni même quelqu'un que j'aime. Il n'y avait par le monde qu'une seule petite âme pour laquelle je me sentisse de la fraternité... Elle a disparu. »

Il avait beau faire et se gourmander, le souvenir d'Ariette ne le quittait pas. Depuis le billet que Martine lui avait adressé au lendemain de la disparition, il n'avait reçu d'elle aucune nouvelle. Triste et mécontent, il s'était d'abord cloîtré dans son laboratoire, essayant de se distraire par le travail : au milieu de son travail l'angoisse le poursuivait. Il se disait (car d'autres sentiments lui eussent paru ridicules) : « C'est que je me sens responsable de sa situation actuelle. Sans moi, eût-elle avoué?... » Peu à peu, il était revenu se mêler au monde qui avait entouré Ariette, dans l'espoir d'entendre parler d'elle ou de surprendre quelque indice. Et il s'irritait de constater l'absolu, le définitif oubli.

L'officiant récitait maintenant les prières de

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l'absoute autour du catafalque écrasé sous les fleurs; sa voix grave appelait le repos éternel sur l'âme du défunt; la voix grêle des enfants de chœur jetait aux échos de la nèfles répons suraigus... Puis le corps fut enlevé et l'on défila vers la sacristie. Ce fut un bon moment de détente pour les invités, qui commençaient à trouver la cérémonie longue. Les deux sexes, isolés l'un de l'autre pendant l'office, se rejoignaient avec la gaîté des collégiens évadés d'une retenue. Mme d'Ars se faufilait vers Apistrol. Le gros Campardon rejoignait dans un coin Rose Galtié, descendue de la tribune afin de recueillir les admirations d'une foule de choix, et qui, tout en serrant des mains et en souriant aux encenseurs successifs, balayait du regard cette foule où elle voulait que tout le monde la vît, pensât à elle, l'enviât, l'admirât un instant.

Saraccioli mit la main sur l'épaule de M. de Péiaut.

— Voilà une belle cérémonie, dit-il, et bien parisienne.

— Le fait est, répliqua Jérôme, que c'est à donner l'envie d'en être le héros.

— Vous savez le secret? demanda l'Italien.

— Je ne sais jamais aucun secret.

— Ne le dites pas, pour le moins! C'est vraiment un secret. Le vicomte Rémi n'est pas mort

par accident, dans un assaut. Il a été tué en duel, assassiné plutôt, par le prince d'Erminge, parce que le prince l'avait surpris en compagnie de Mme de Cuivre.

— Quel roman! fit Mme de Saint-Clair, s'introduisant dans la conversation sans en être priée. Ne racontez donc pas de niaiseries pareilles, Saraccioli. Rémi était avec la petite Liévens, tout le monde le savait.

Un remous soudain sépara les interlocuteurs, qui furent portés en avant. Jérôme, naturellement, connaissait le fameux secret : et ce secret, dans le recueillement obligé de l'église, se chuchotait de proche en proche, nié par les uns, affirmé par les autres. Une atmosphère d'intrigue amoureuse, un reflet d'alcôve, enveloppait ainsi la foule, tandis que la marche funèbre de Griegh épandait son harmonie du haut des tribunes... Cette foule cependant s'écoulait de la sacristie, après avoir salué les personnes de la ramille rangées par le maître des cérémonies contre le mur. D'abord on serrait la main aux deux frères du mort, Jean de Lasserrade en lieutenant de dragons, Hubert de Lasserrade en capitaine d'artillerie, — puis au duc de Lasserrade, beau vieillard élégant, d'allure imposante malgré sa taille médiocre, très ému, car Rémi était son neveu préféré. Un homme de

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trente-cinq ans environ, chauve et bouffi, venait ensuite, inconnu de tout le monde, un Lasserrade de province, oncle paternel de Rémi. En étreignant leurs mains, on s'arrangeait un visage de componction; puis, dix pas plus loin, on reprenait la conversation et le sourire interrompus.

Jérôme, en sortant, attendit un instant devant le seuil: les propos des assistants, qu'il connaissait tous, le frôlaient au passage. Il échangea quelques : « Comment ça va?... » qui ne demandaient pas de réponse; il entendit des bribes de bavardages; on riait, on parlait d'une première d'arrière-saison au Vaudeville, le lendemain, des réunions sportives, des départs pour Deauville. Ceux qui s'occupaient encore de Rémi faisaient allusion à sa fin tragique avec des ironies et des sous-entendus. Le gros Campardon, montant en fiacre avec M. de Comtat, déclara :

— Mon vieux, c'est dommage que ce petit-là soit claqué. Il était tellement rosse avec les femmes que ça nous vengeait un peu.

ce Voilà, pensa Jérôme, l'oraison funèbre la plus lapidaire de ce misérable entant... »

Le problème de la destinée humaine le hanta tandis qu'il s'en allait, à pied, au hasard, ayant besoin de mouvement et d'air, par cette longue rue Raynouard, l'une des plus désertes dePassy...

Il sentait, chaque fois que la mort frappait à côté de lui, l'anxiété affreuse de cet au-delà incertain. Toutes les raisons scientifiques qu'il se donnait à l'ordinaire pour croire à la caducité de la personnalité humaine lui semblaient alors misérables. « Il y avait, avant que l'épée de Christian ne perforât ce poumon, une torce consciente d'elle-même, c'est-à-dire tellement distincte des autres forces, que, pour elle, se transformer en une autre force non consciente équivaudrait à s'abolir. Donc une torce pourrait disparaître?... Le principe de la conservation de l'énergie pourrait être démenti?... » Et, certes, lui-même notait, à ce point du raisonnement, le fléchissement de sa logique : mais ne fléchissait-elle pas aussi quand il imaginait la pensée humaine transmuée en chaleur, en mouvement, en vibrations inconscientes?...

Il rêvait ainsi, depuis quelques minutes, suivant les détours de la rue endormie, aux vieilles maisons, quand, levant les yeux, il aperçut à une trentaine de mètres environ les deux prieuses de l'église Notre-Dame-de-Grâce, qui le précédaient. Elles avaient quelque peu relevé leur voile et l'on aurait pu voir leur visage en s'approchant. Jérôme se contenta de marcher derrière elles, mordu tout de même par une curiosité dont il se raillait. Elles allaient assez vite. Au bout de la rue

Raynouard, elles prirent la rue La Fontaine, la traversèrent de gauche à droite, vers l'une des venelles provinciales qui y débouchent. Mais avant d'y pénétrer, la plus grande des deux temmes, entendant un pas sur la chaussée, se retourna, vit qu'on la suivait. Il sembla à Jérôme qu'elle parlait aussitôt à sa compagne : elles ralentirent.

Il continua à les suivre, ralentissant lui-même, entra dans la petite rue. Les deux femmes se concertaient. Sans distinguer leurs traits, Jérôme aperçut nettement le profil de leur silhouette.

« Ce n'est pas possible! » murmura-t-il.

Il s'arrêta. Elles s'étaient arrêtées aussi, paraissaient attendre. Alors il se décida et s'avança. La petite rue /tait déserte. Une fillette sortit d'une des maisons qui la bordaient, elle était en cheveux, ses jambes de biche sautillaient sous son jupon court; elle courut à une humble boutique d'épicerie. Quand Jérôme ne fut plus qu'à quelques pas des deux temmes, la moins grande rejeta tout à fait le voile noir : son sourire accueillit Jérôme avec ces mots :

— Oui, c'est nous. Je suis heureuse de vous voir.

M. de Péfaut prit la main qui lui était tendue. Un trouble intense arrêtait les paroles dans sa gorge. Il ne pouvait que boire de tous ses yeux,

sous la grande lumière du jour d'été, cette figure tant regardée jadis, conservée dans un coin du cœur : image aujourd'hui changée, aussi jolie, mais tellement autre! Moins séduisante et plus touchante, un peu vieillie sans que les traits fussent altérés, vieillie peut-être par la seule expression de gravité, l'expression d'avoir souffert qui remplaçait l'expression enfantine, si caractéristique autrefois... Les yeux d'Ariette étaient meurtris encore des larmes versées à l'église.

— Je suis contente de vous voir, répéta-t-elle. Puis, avec une nuance d'inquiétude :

— Nous aviez-vous reconnues?

— Non! Je vous avais remarquées : mais il était impossible de vous distinguer sous vos voiles.

— Vous voyez, Ariette, je vous le disais bien, fit Martine.

Martine aussi avait relevé son voile. Tout entière au souci de rassurer Ariette, elle ne remarqua pas la surprise de Jérôme en l'entendant appeler la princesse « Ariette » tout court.

— Pourtant, reprit Martine, ne restons pas ici. La rue est tellement solitaire que notre rencontre excite déjà la curiosité.

En effet, au rez-de-chaussée de la maisonnette d'en face, une bonne était montée sur un tabou-

ret pour regarder par-dessus le grillage qui garnissait la fenêtre. Un gros homme en manche de chemise s'installait à sa porte, inspectait Jérôme et les deux femmes.

— Oui... allons! fit Ariette.

Jérôme marcha aux côtés de la princesse.

— Qu'êtes-vous devenue depuis huit mois? interrogea-t-il.

Un peu de sa gaîté de jadis éclaira les yeux et le sourire de la jeune femme.

— Rien qui puisse intéresser le monde où j'ai vécu et où vous vivez. J'habite avec Martine, à deux pas d'ici. Si vous n'avez pas peur de vous compromettre en visitant des modistes d'Auteuil, accompagnez-nous.

— C'est cela, insista Martine... Je vous en prie, monsieur. Cela fera du bien à Ariette, que la cérémonie de ce matin et l'événement qui en était la cause ont troublée, naturellement.

La rue, sinueuse entre des jardins, ressemblait maintenant à un chemin de village. Ils marchèrent de front sur la chaussée vide, Ariette entre Jérôme et Martine. Ils ne se parlaient plus. Un trop large abîme d'inconnu s'était creusé entre eux depuis la moitié d'une année; il fallait trop de questions et de réponses pour jeter si vite un pont par-dessus. Pourtant tous trois étaient contents de se revoir, et chacun savait

2C?0 LA PRINCESSE D ERMINGE

que son consentement était partagé par les deux autres. Jérôme éprouvait une émotion à voir Ariette auprès de lui, non plus Ariette princesse, liée au monde, mais une Ariette nouvelle, libre. Il pensa soudain : « Et son enfant?... » Il n'osait pas encore questionner... L'enfant étaitil mort, pour qu'elle portât ce deuil? Ou ces voiles de crêpe ne servaient-ils qu'à la dissimuler? Et comment vivait-elle? avec qui?

« Puisqu'elle m'invite à entrer chez elle, c'est que sa vie est pure, au moins en ce moment. Chère Ariette ! »

Martine montra de loin une maison, — un rezde-chaussée et un étage, — précédée par un jardinet rempli de géraniums et de bégonias.

— C'est là chez nous, fit-elle.

Comme on approchait de la grille, un garçonnet s'élança de la maison, et s'arrêta aussitôt à la vue de l'étranger qui accompagnait Ariette et Martine.

— Viens, Pierrot, viens; n'aie pas peur, mon chéri, dit celle-ci.

L'enfant s'apprivoisa et, posément, les rejoignit. Il baisa les mains de Martine et salua sans trop de timidité M. de Péfaut.

— C'est mon petit garçon, dit Martine, à qui la joie de ses yeux fit soudain une sorte de beauté.

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Elle précéda, la main dans les doigts de son fils, Ariette et Jérôme, qui traversèrent le jardinet fleuri et pénétrèrent dans la maison. Au rezde-chaussée Jérôme aperçut l'atelier de modes : il était vide.

— Nos deux petites ouvrières sont allées déjeuner, dit Martine.

Au premier étage il y avait trois pièces. L'une contenait deux lits et un berceau ; dans une sorte de cabinet voisin était dressée la couchette du petit Pierre. Tout cela était meublé avec une simplicité extrême; les chaises mêmes étaient des chaises de cuisine dont les bois avaient été laqués en blanc; le mobilier entier de la maison, vendu aux enchères, n'eût pas rendu vingtcinq louis : mais dans l'arrangement se décelait tout de même l'état de vie des habitantes, supérieur à leur présente fortune, par les goûts de netteté, par des rappels discrets d'élégance. Ariette montra à Jérôme la minuscule salle de bains installée dans un cabinet voisin de sa chambre, et aussi le salon, huit mètres carrés environ, destiné à l'essayage des clientes. Elle pria Jérôme de s'y asseoir, d'attendre quelques instants.

— Je vais embrasser ma fille, dit-elle en souriant.

Comme elle disparaissait, Martine répondit à

l'interrogation que lui adressaient les yeux de Jérôme :

— Oui, l'enfant est née... Elle ressemble extrêmement à son père, au vicomte Rémi. Elle est superbe.

— Ariette l'élève ici?

— Bien sûr, ma princesse la nourrit, répondit Martine, ramenée aux appellations d'autrefois par la présence d'un témoin de la vie d'autrefois.

Ariette rentra; elle s'était débarrassée de son chapeau et de ses voiles; sa blonde chevelure la rajeunissait, la taille gardait son élégance. Elle portait sur les bras un bébé blond qui parut à Jérôme pareil à tous les bébés blonds, mais qui évidemment était sain, bien portant, appétissant.

— Ma fille, Jérôme. Est-elle mignonne?

Jérôme s'extasia, avec les paroles empruntées

et les gestes gauches d'un vieux célibataire admirant et caressant un enfant. Au tond, il avait le cœur serré, sans se rendre compte pourquoi. Puis, songeant que cette maternité, cet allaitement, étaient des preuves nouvelles de la pureté d'Ariette, il se rasséréna.

— Mais, dit tout à coup Martine, est-ce que M. de Péfaut a déjeuné?

— Oui, dit le comte. Quand je suis forcé d'aller à une cérémonie quelconque, mariage ou

enterrement, dans la matinée, je ne pars que lesté d'un bon breakfast, comme un Anglais. Mais vous?

— Nous, nous allons prendre ici, devant vous, si vous voulez, notre thé de midi. Vous en prendrez bien une tasse avec nous?

Jérôme accepta. Une petite bonne, extraordinairement jeune et toute petite, emporta le bébé. Martine sortit avec elle, annonçant qu'elle allait préparer le thé et l'apporter.

— Elle est demeurée à votre service? questionna M. de Péfaut quand elle fut sortie.

— A mon service! Mais je n'ai plus de service, mon cher cousin, fit Ariette en riant. Martine est une amie qui vaut bien mieux que moi, et à qui je dois de n'avoir pas coulé à pic dans mon naufrage, il y a huit mois... Martine est mon amie, mon associée, ma sœur... comment exprimer cela?

Tandis qu'elle parlait, Jérôme la regardait et peu à peu reconquérait cette image absente depuis longtemps, en reprenait possession sous sa forme actuelle, si différente! Les beaux cheveux d'or pâle encadraient le visage aminci, vieilli en quelques mois de plusieurs années; ils étaient simplement ramenés sur la nuque, et les bandeaux, n'ayant plus que leur lente ondulation naturelle, enveloppaient le front, les joues plus

reposées, plus fraîches, un peu plus rosées que naguère, et pourtant moins juvéniles. La robe noire unie seyait merveilleusement. « Elle est plus charmante encore qu'autrefois, » songea M. de Péfaut... Cependant, comme on regrette le printemps, comme on regrette un peu de soi, il regretta l'étrange femme-enfant qu'avait été la princesse d'Erminge au temps de sa fortune.

— Vous avez eu beaucoup de courage, fit Jérôme.

— Du courage? oh! non... Je me suis d'abord laissé conduire par Martine comme une pauvre bête battue qu'un passant recueille. Je n'avais d'autre sentiment que la terreur... Mon mari m'avait jetée hors de chez lui avec tant de violence...

— Il vous avait vraiment chassée?

— Vous ne le saviez pas?

— Personne ne l'a su exactement. On a compris qu'il y avait eu séparation. La version officielle est qu'on vous soigne en Allemagne pour une affection nerveuse.

— Ah! on a dit cela, tant mieux! Cela coupe court à tout commentaire. Plaise à Dieu qu'on dise maintenant que je suis morte. La princesse d'Erminge est bien morte... Mais voici ce qui s'est passé réellement. Après l'aveu que vous

LA PRINCESSE D ERMINGE 2Ç7

m'aviez conseillé de faire — et que je vous remercie de m'avoir conseillé — j'ai été chassée par le prince, oui, jetée sur le palier de l'escalier... Là, Martine m'a recueillie pour m'emmener d'abord à Saint-Cloud, où son enfant, ce petit garçon que vous avez vu, était élevé.

— Et vous n'avez pas voulu vous aider de moi, murmura Jérôme. Vous m'avez même défendu de vous servir !

— Je vous assure, répondit Ariette, que votre nom est le premier, le seul qui soit venu dans ma pensée, quand j'ai recommencé à penser, après la tourmente. Mais... ne m'en veuillez pas (elle lui prit la main et la serra un instant) : songez que j'étais une malade, les nerfs à vif... L'épouvante d'être rejointe par mon mari, ramenée aux mains des gens que je venais de fuir, atteignait chez moi la monomanie. Si bien que votre sollicitude, dont je ne doutais pas un instant, et qui, j'en étais sûre, allait me rechercher pour m'assister, — eh bien! cette sollicitude me fit peur. J'imaginais que d'autres suivraient la piste après vous, ou que vous-même voudriez me rapprocher de Christian... Que sais-je? des folies, c'est certain, mais qui me faisaient délirer de terreur. Martine, pour me calmer, prit l'initiative de vous écrire... Peu à peu le temps a eu raison de mes angoisses. Ma fille est venue au monde,

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et, de ce jour-là, toute surexcitation nerveuse a disparu... Je n'ai plus pensé qu'à elle.

« Je n'ai plus pensé qu'à elle!... » Ce cri maternel heurta cruellement le cœur de M. de Péfaut. « Avant, elle a craint ma présence; après, elle m'a oublié. »

Ariette continua, le visage sérieux et les yeux un instant humides :

— J'ai tenu à venir à l'église, ce matin. Oh! je sais bien que depuis longtemps je n'étais plus rien pour lui, et que jamais je n'avais été autre chose qu'une poupée pour l'amuser. Pour moimême, le souvenir de ma défaillance est une énigme. Comment ai-je pu? Comment ai-je pu?... Pourtant j'ai été sa iemme plus encore que je n'ai été celle de mon mari. Et il m'a donné toute ma vie présente : mon enfant. Est-il vraiment mort d'un accident d'assaut?

— Non, répondit Jérôme. 11 parait qu'il a été tué en duel par le prince d'Erminge.

— A cause de Madeleine?

Le comte fit signe que « oui ».

— Oh! l'affreuse fin!

Elle mit sa main gauche à plat sur ses yeux comme pour s'abriter dans l'asile de sa conscience. Martine rentrait, tenant un plateau servi pour le thé : cette diversion soulagea Jérôme et Ariette. Le petit Pierre suivait sa maman, por-

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tant avec précaution une bouillotte de cuivre pleine d'eau chaude. Jérôme appela l'enfant et lui parla, tandis que les deux femmes installaient le thé sur un guéridon.

— Veux-tu causer avec moi, mon mignon?

— Mais oui, monsieur.

— Est-ce que tu travailles, petit Pierre?

— Oui, monsieur.

— Tu vas en classe?

— Non, monsieur; j'y allais à Saint-Cloud; mais ici, c'est maman qui m'apprend.

— Qu'est-ce que tu apprends?

— Tout... Tout ce qu'on apprend dans les lycées, même le latin. Maman sait tout.

— Ne le croyez pas sur parole, corrigea Martine... Pour le latin surtout, je l'apprends à mesure, avec lui.

— Et puis je vais à l'atelier de serrurerie à côté, chez Pigorel, reprit l'enfant. Ça m'amuse beaucoup.

— Martine est la sagesse même, interrompit Ariette. Elle donne à son fils l'instruction d'un petit bourgeois, mais elle lui met en même temps dans la main un outil d'ouvrier.

— Monsieur de Péfaut? fit Martine, coupant court à cet éloge, en présentant au comte une tasse pleine. Pierre, offre des sandwichs.

Martine était tout à fait à l'aise dans son rôle

d'égale, sans la moindre affectation ni la moindre gêne. En l'observant, M. de Péfaut songea à tant de femmes du monde, moins gracieuses que cette ancienne institutrice devenue modiste après avoir été femme de chambre.

■ — Moi aussi, dit Ariette, je refais un peu mon instruction ici, grâce à Pierre et à sa mère. On m'avait laissée tellement ignorante.

— Tiens, dit Pierre, regardant par la fenêtre... Voici Marthe... Et puis Juliette qui court après elle.

— Nos ouvrières rentrent, expliqua Martine... Et vous allez m'excuser, monsieur; il faut que je descende leur donner du travail. Viens avec moi, Pierrot!

Ariette et son cousin se retrouvèrent seuls dans le salon. La lumière de l'après-midi coupait maintenant la fenêtre d'un jour oblique, qui gagnait de plus en plus... Ariette, voyant que le soleil atteignait M. de Péfaut, se leva, alla fermer les persiennes, puis repoussa à demi les battants en croisant l'espagnolette. Un jour blond régna dans la pièce. D'en bas, le susurrement précipité d'une machine à piquer indiqua que le petit atelier recommençait sa vie. Au bout du jardinet fleuri, cette rue de village, oubliée dans le Paris d'Auteuil, n'envoyait que des bruits de village : les coups de lime du serrurier, des clameurs

d'enfants, des pépiements de moineaux et de pinsons.

Ariette revint s'asseoir en face de M. de Péfaut.

Pour dire quelque chose hors des préoccupations secrètes qui le troublaient, celui-ci demanda :

— Vous vivez maintenant de votre travail ?

— Ne vous moquez pas, mon cousin, répliqua-t-elle. Vous êtes trop au courant de la vie pour croire ce qu'avait cru une enfant ignorante telle que moi : qu'une femme du monde, élevée comme je l'ai été, peut gagner sa vie du jour au lendemain. J'ai essayé, sincèrement, dès que ma santé a été à peu près rétablie. J'ai tenté d'aider Martine, qui, elle, avait su, en quelques jours, récolter des clientes dans ce quartier. Martine m'a encouragée de son mieux. Hélas! je n'ai pas pu me dissimuler que je ne sais pas, que je ne peux pas travailler. Cela viendra peut-être; mais on ne s'affranchit pas si tôt d'un passé d'oisiveté. Songez que pendant vingt ans je n'ai rien, rien fait! J'ai laissé couler le temps ou bien je l'ai dispersé en divertissements. Enfin, j'ai toujours entendu, autour de moi, que le travail déclasse les gens de notre monde. Vous-même mon cousin, on ne vous pardonne de travailler qu'en vous traitant d'original... Renié durant tant d'années, on dirait que le travail se venge

et ne veut plus de moi. Je m'y mets avec ardeur; il me semble que je vais réussir, et, en effet j'ai quelques bonnes idées d'abord, et quelque adresse... Puis, très vite, je me lasse. Ma pensée s'écarte de ce que je fais, mes doigts s'engourdissent, deviennent maladroits. Je m'énerve, je m'irrite. Je gâte ce que j'ai entrepris et je finis par une crise de pleurs... Depuis la naissance de ma petite fille, d'ailleurs, je n'ai guère de loisirs. Peut-être aussi suis-je un peu moins inhabile à l'effort. Mais je ne me fais pas d'illusion. Que serais-je devenue sans mon admirable Martine, et si ma tante de Laprade ne m'avait laissé un peu d'argent!

— Oui, vous m'aviez parlé d'une rente de deuxmille francs. Avez-vous pu la toucher?

— Je n'ai osé envoyer Martine à la banque que tout récemment, quand la nécessité m'y a contrainte. Elle a touché l'argent sans difficulté. Je souhaiterais pourtant me débarrasser de ce titre, qui est au porteur, mais dont le récépissé est établi au nom de la princesse d'Erminge.

— Je m'occuperai de le vendre pour vous, si vous voulez, proposa Jérôme. Du reste, rassurezvous, on ne vous cherche pas.

Il reprit après un silence :

— Vous me permettez, n'est-ce pas? de vous parler en toute franchise?

LA PRINCESSE D ERMINGE ^C I

— Certainement.

— Je comprends que le désarroi où vous a jetée la crise vous ait d'abord fait désirer le mystère et l'oubli, sans plus. Votre maternité, ensuite, a exclu tout autre souci. Mais vous ne pouvez pas imaginer sérieusement que votre vie soit fixée dans son état présent? Vous ne demeurerez pas toujours chez une modiste d'Auteuil, vivant de sa vie? D'abord cela ne convient ni à votre naissance ni à votre éducation. Et puis cette solution invraisemblable serait dangereuse à la longue, car le moindre hasard vous peut découvrir.

— Votre dernière raison est juste, répondit Ariette, et c'est elle qui me contraindra en effet à changer de retraite... Autrement, je vous affirme, Jérôme, que ma vie d'aujourd'hui me suffit et qu'elle me suffirait toujours... Je n'ai plus, en pensant au monde que j'ai quitté, l'angoisse maladive, la peur nerveuse qui me faisait redouter jusqu'à votre présence : mais néanmoins, si je me remémore la princesse d'Erminge, ce que fut sa vie, les gens qui l'entourèrent, tout moi se révolte et voudrait s'enfuir encore plus loin, plus loin! C'est moi qui ai défendu à Martine de m'appeler désormais ce princesse y> et de me traiter comme si elle était mon inférieure. Comprenez-vous que plus ma vie sera

différente de celle d'avant, plus je me sentirai calme? Voilà pourquoi, dès que nous en aurons acquis le moyen et qu'un déplacement sera sans danger pour ma fille, nous quitterons Paris et la France.

— Où irez-vous? demanda Jérôme, le cœur serré.

— Je crois que nous choisirons un pays allemand, parce que Martine connaît bien la langue.

— Et toute votre vie vous demeurerez là-bas?

— En vérité, je ne le sais pas. Dans la scène suprême avec mon mari, un instant il émit l'idée d'une séparation suivie de divorce. S'il revenait à cette solution, je n'ai pas besoin de vous dire que je ne m'y opposerais pas.

— Mais l'enfant? ne put s'empêcher d'interrompre Jérôme.

Il regretta aussitôt sa question, car le visage d'Ariette se décomposa.

- — Oui... l'entant, vous avez raison. Voilà mon remords et ma punition. Quand je me suis enfuie, il me semblait que cet enfant que je portais en moi était à moi, qu'en tout cas il n'était en rien la propriété de mon mari. J'ai appris que la loi ne l'entend pas ainsi. J'ai dû, pour réserver l'avenir, déclarer ma fille comme née de père et de mère inconnus. Sans doute, dès qu'elle sera en état de me comprendre, je la renseignerai, je

lui dirai la vérité. Mais n'importe, c'est ma honte et mon châtiment, ce dommage causé à mon enfant, et que je ne peux pas réparer. Je ne cesse d'y penser. Ah ! combien vous aviez raison, Jérôme! Tout se paye dans l'ordre des responsabilités morales. J'ai transgressé une loi :1a loi prend sa revanche.

Jérôme murmura, apitoyé :

— Chère Ariette!... Je voudrais tant vous voir heureuse.

Ariette secoua la tête :

— Je ne me plains pas, mon cousin. J'ai été, il y a moins d'un an, si malheureuse, j'ai passé des jours et des nuits si atroces, que depuis que je vis à peu près en sécurité j'ai la sensation de la convalescence. Je vous assure que c'est très doux, quand on a rêvé la mort comme une délivrance, d'accepter simplement la vie.

— C'est de la quiétude, cela, dit Jérôme; ce n'est pas du bonheur.

— Attendez, fit Ariette. J'essaye de m'expliquer à moi-même et à vous. Assurément ce sentiment de quiétude, de traversée finie, est le plus puissant qui m'anime en ce moment. Mais l'amitié de Martine est un bonheur positif; la naissance de ma fille m'a apporté une joie positive. Ma fille, Martine, le petit Pierre, composent pour moi un monde suffisant, où je n'éprouve plus

jamais l'affreuse solitude dont je souffrais autrefois. Chaque élément de notre groupe humain est essentiel à la vie des autres. C'est doux aussi, cela, d'une douceur plus pénétrante encore que cette quiétude dont je vous parlais...

— Oui, je vous comprends, fit Jérôme. Et son cœur s'angoissa. « Moi, je suis seul! » pensait-il.

Il demanda tout haut :

— Est-ce là tout?

— Le reste est un peu difficile à dire, répondit Ariette avec un charmant rire d'embarras. Enfin!... vous avez assisté à tous mes troubles d'âme : vous m'avez donné le meilleur conseil; oh! un conseil si sain que je vous en serai reconnaissante toute ma vie, le conseil d'obéir à la vérité, — conseil qui m'a sauvée, — car il m'a valu la franche rupture, après laquelle j'ai pu recommencer la vie... Eh bien! je suis heureuse, dans cette vie nouvelle, de me sentir, non pas héroïque, à coup sûr! mais tout de même un peu meilleure qu'autreiois.

— C'est-à-dire, expliqua M. de Péfaut, que vous avez découvert peu à peu une loi morale, et que vous jouissez de vivre soumise à cette loi.

— On m'avait élevée sans jamais me laisser entendre qu'il y eût autre chose que des convenances, et qu'on dût limiter ses appétits par autre chose que la possibilité de les satisfaire...

LA PRINCESSE n'ERMINCE 30Ç

Avec cela, j'ai vécu, non pas heureuse, mais cahin-caha, jusqu'au jour où, ayant fait avec insouciance un acte gravement répréhensible, j'ai subi l'angoisse des conséquences.

Elle s'arrêta, se remémora des images. Jérôme regardait cette figure sereine, encore ravissante, mais un peu fanée, comme une fleur qu'un trop ardent soleil a surprise.

— Alors, poursuivit Ariette, les mains allongées entre ses genoux, les choses se sont passées comme vous l'aviez si justement décrit quand j'allai vous demander conseil rue de l'Université. J'ai commencé par souffrir, à la façon d'une bête blessée, dans la nuit, avec le sentiment de sourde rancune contre ma souffrance. Il me fallut du temps, et des épreuves, pour me faire admettre que cette souffrance payait quelque chose, et que, si je n'avais pas fait un certain acte, je n'aurais pas souffert... Quand j'ai eu constaté cela, je ne peux pas dire que le sens du bien et du mal me soit encore venu. Je me disais : « J'ai fait une sottise... y> J'essayais d'échapper aux effets de cette sottise. C'est en examinant ces échappatoires que j'ai constaté que tout me lésait, que tout me faisait payer une rançon. Par exemple, j'ai tenté de me rapprocher de mon mari, et l'humiliation de cette tentative a été si cruelle qu'elle m'a révélé ma propre

"]o6 LA PRINCESSE d'eRMINGE

dignité. Ensuite deux grandes causes m'ont modifiée : d'abord la pensée que Christian pouvait me tuer, puis la sensation qu'un être vivait en moi, qui était « moi », et qui cependant avait des droits sur moi. En pensant à ce que serait mon entant dans la vie, pour la première fois je me suis sentie coupable : car, si Christian n'avait guère que des torts à mon égard, l'enfant à naître avait tout à réclamer de moi.

Jérôme écoutait, touché de la grâce sérieuse avec laquelle la jeune femme se racontait.

— Alors, fit Ariette, cette lumière de responsabilité m'inonda, en même temps que la pensée de la mort possible, acceptée, m'assainissait le cœur... J'ai vu mon passé à cette lumière, dans cette atmosphère assainie : il m'a fait horreur par son égoïsme, sa vilenie. Quand je vous ai consulté, c'était le moyen du rachat que je ne trouvais pas. Vous me l'avez donné : dire la vérité coûte que coûte.

— Comment ai-je osé vous donner ce conseil? murmura Jérôme.

Ils se turent quelque temps. On n'entendait plus le bruit de la machine, mais une voix fraîche, très juste, chantait, avec des poses et des chevrotements un peu comiques, une romance qui célébrait « les sentiers remplis d'ivresse » et c< le premier bouquet de lilas »... Une odeur de

fleurs, d'œillets et de roses chauffés par l'été, délicieuse et îorte, pénétra par la fenêtre. Jérôme tut triste en considérant l'adorable visage fané d'Ariette. Il pensa qu'elle n'avait jamais été plus charmante, et que désormais il lui serait impossible de la savoir disparue de sa vie, telle qu'il la croyait encore hier.

Un instant, l'esprit vague, il suivit le refrain que les petites ouvrières d'en bas avaient repris à l'unisson. Puis il questionna :

— Martine est toujours pieuse?

— Oui, très pieuse. Plus que jamais.

— Elle ne vous a pas convertie?

— Elle est si parfaite qu'elle m'a rendu sa religion aimable. Je la suis presque toujours aux offices. Il y a dans les églises, pour les déshéritées comme nous deux, un refuge que rien, je crois, ne saurait remplacer. Je m'y plais quand j'y suis seule avec Martine hors des heures où la foule les encombre. La foule m'offusque dans les églises. Et du reste je ne sais pas encore prier.

— Vous y viendrez; la contagion religieuse est irrésistible.

— Peut-être...

Un nouveau silence passa entre eux. Le vent léger jouait avec le store. M. de Péfaut regarda encore Ariette : il sentit qu'elle était le seul

être au monde pour qui il éprouvât une profonde tendresse. A ce moment la porte s'ouvrit, la petite bonne apporta de nouveau l'emant dans ses langes. Elle était extrêmement éveillée, un peu nerveuse, et faisait entendre des gazouillements tout près de se changer en cris.

— Voici l'heure du repas de ma fille, dit Ariette.

Jérôme murmura, embarrassé :

— Je vous laisse.

Et il se leva.

— Mais vous ne me dérangez nullement, mon cousin! Donnez-moi seulement le temps d'aller mettre une robe plus commode pour une nourrice.

— Non, dit Jérôme. Moi-même, il faut que je parte.

— Eh bien! je vais vous accompagner jusqu'au bout du jardin : ma fille attendra bien une minute.

En bas, devant l'atelier, Martine, qui travaillait avec les ouvrières, les aperçut, et, son tablier relevé pour y retenir des plumes et du tulle, accourut saluer M. de Pétaut.

— Vous reviendrez nous voir, monsieur? Cela fera tant de plaisir à Ariette. Et puis, si quelque chose la menaçait, vous nous avertiriez?

LA PRINCESSE D ERM1NCE 3O9

— Cela, vous pouvez en être sûre!...

Ils se serrèrent la main, nullement gênés par le souvenir d'autrefois. Ariette était déjà dans le jardin, elle cueillait une rose et la tendit à Jérôme.

— Tenez, dit-elle, emportez ce souvenir de notre maison.

Elle vit la main de son cousin trembler si fort qu'il eut peine à saisir la fleur et à la fixer à sa redingote. Ils marchèrent sans rien dire jusqu'à la grille. Jérôme ne cherchait plus à masquer son trouble. Tous deux se comprirent parfaitement alors, bien mieux qu'ils ne se seraient compris s'ils avaient tenté de s'expliquer l'un à l'autre avec des mots toujours indociles.

Comme ils atteignaient la barrière, M. de Péfaut se décida à dire :

— Vous savez que mon vceu serait de ne pas vous être inutile. Quand vous vous déciderez à quitter Paris, il me semble que je pourrai vous servir un peu. Ne m'en refusez pas la joie.

— Je vous promets de faire appel à votre sagesse et à votre amitié, dit Ariette.

Elle souriait; mais ce sourire ne promettait rien au delà de ce qu'exprimaient ses paroles.

Jérôme s'en rendit compte. Malgré tout, une tenace espérance, qu'il ne tentait plus de combattre, s'avivait en lui.

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— Me permettrez-vous, avant l'époque de votre départ, de revenir ici?

Il sentit en demandant cela que la réponse le toucherait aux fibres les plus secrètes.

— Revenez... si vous voulez, dit Ariette.

BIBUOTHECA

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