‹ La Princesse de BagdadChapitre 12 sur 57 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

Evidemment; mais c'est égal, quand on a quarante mil lions, on trouve une foule de choses plus faciles que quand on n'en a plus qu'un, comme moi. Eh bien, il faut le dire à la louange de Nourvady, il a beau avoir deux millions de rentes au moins, — parce que c'est un monsieur qui sait faire valoir ses capitaux — c'est encore celui de nous trois qui est le plus sentimental, et qui prend le plus l'amour au sérieux. C'est un Autony millionnaire, et, à notre époque, c'est curieux !

GODLER.

Et utile.

Richard et Jean, qui ont causé dans un coin du salon, s'acheminent vers la terrasse où ils causent encore en vue du public

NOURVADY.

Je ne sais pas pourquoi Trévelé me prend toujours cà partie à propos de ma fortune, dont je parle cependant le moins possible. Je suis riche ; ce n'est pas ma faute. Si cela eût dépendu de moi seul, cela ne fût certainement pas arrivé. Je suis un trop petit esprit pour pouvoir gagner quarante millions. Heureusement, j'avais un père très intelligent et en même temps très honnête. Ce père avait, à Vienne, une grande maison de banque qui a prospéré. Il est mort me laissant quarante millions. Il m'a bien fallu me résigner à les prendre.

LION NET TE, riant.

Résignation facile, je crois, et que j'aurais comme vous.

NOURVADY.

Hé! madame, la fortune estime charge comme une autre, pour un homme du moins, car les femmes ont pour dé-

penser l'argent plus de grâce et d'esprit que nous. Mais, avec beaucoup de simplicité, quelques efforts intellectuels, un peu d'ingéniosité dans la manière de rendre service, — il y a quelquefois moyen de s'en tirer, — pour un homme.

TRÉVELÉ.

Et vous vous en tirez très bien, mon cher ! Si nous vous plaisantons sur vos millions, c'est qu'ils sont la seule chose qu'on puisse plaisanter en vous.

NOURVADY, lui tendant la main.

Croyez bien, mon cher Trévelé, que je ne me blesse iamais de vos plaisanteries.

GODLER, à Trévelé.

Et c'est bien heureux pour toi, parce que si Nourvady était susceptible, tu passerais un mauvais quart d'heure.

TRÉVELÉ.

Parce que ?

GODLER.

Parce qu'il tue cinquante pigeons sur cinquante coups de fusil.

TRÉVELÉ.

Mais je ne suis pas un pigeon.

GODLER.

Qu'il fait onze mouches pleines sur douze balles et que la douzième balle écorne.

NOURVADY.

Heureusement, j'ai un bon caractère que je me suis fait à force de volonté, car l'étais violent et facilement irritable.

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