‹ La Princesse de BagdadChapitre 45 sur 57 · ACTE TROISIÈME · texte numérisé non relu

ACTE TROISIÈME

coquette, aimant le luxe, ruinée, sans cœur et sans entrailles, sans souci de son nom, de son mari, de son enfant, sans la moindre reconnaissance, sans le moindre souvenir même de tout ce que j'avais fait pour elle. Il lui a offert de l'acheter, elle a consenti; il l'a payée un million, c'est cher: car une femme qui se vend, combien cela vaut-il au fond? Moi, je l'ai payée de mon nom, de la mort et de la malédiction de ma mère, c'est plus cher encore. Ma mère avait vu juste. Elle est vengée. Je n'ai pas le droit de me plaindre.

s'assied et pleure la tête dans ses deux mains. GODLER, ému.

Mon pauvre vieux!

Je vous demande pardon. Ce n'est pas pour dire tout cela que je vous ai priés de venir, mais enfin, je n'ai plus personne. Me voilà seul sur la terre. Vous êtes mes amis, vous me l'avez dit du moins, et puis, vous ne veniez pas chez moi pour me la prendre, n'est-ce pas? Enfin, voyons, tachons de mettre de l'ordre dans mes idées. Je n'ai plus très bien ma tête, vous comprenez cela. Cependant, vous êtes convaincus, n'est-ce pas, que je suis un honnête homme? c'est pour cela que j'ai voulu vous voir. 11 faut que vous me disiez que vous m'estimez toujours. J'ai pu être assez épris, assez fou — j'étais si jeune alors! hélas! j'ai cent ans aujourd'hui, —j'ai pu être assez fou pour épouser une créature indigne de moi, mais, vous me croyez, vous me savez incapable de toute complicité avec elle; vous êtes bien certains que je ne suis pour rien dans toutes ces saletés d'argent? et quand je serai parti, quand je serai mort, car il faudra bien que j'en meure, d'une ma-

nière ou d'une autre, vous direz bien, vous affirmerez bien, vous jurerez bien que j'ignorais tout. J'aurai perdu ma mère, ma croyance, ma fortune, ma vie pour cette femme, soit, mais au moins que l'honneur me reste !

GODLER.

Comptez sur nous, mon cher ami, et sachez que nous vous tenons pour le plus galant homme du monde, que votre loyauté a toute notre estime, et votre malheur toute notre sympathie.

Trévelé serre les mains de Jean de son côté. TRÊVE LÉ, à part.

Pauvre diable !

JEAN

Alors, vous comprenez pourquoi j'ai fait ce scandale au lieu de provoquer cet homme. Si j'avais été tué, un soupçon aurait toujours plané sur ma mémoire. M. Nourvady avait payé les dettes de ma femme ; on aurait dit que je n'avais pas trouvé que ce fût assez, que j'avais demandé plus, qu'il s'y était refusé, qu'alors je l'avais provoqué; qu'il m'avait tué, et que c'était bien fait. Si je l'avais tué, au contraire, on eût dit pis encore, que j'avais attendu qu'il eût payé toutes les dettes de la maison, qu'il eût donné à ma femme une fortune, car elle a un hôtel somptueux, un million à elle, tout cela bien en règle, qu'après tous ces. honteux trafics, j'avais tué cet amanj généreux, et que c'était là ma manière de solder mes créanciers et de faire aller mon ménage. C'est pour cela que j'ai fait ce que j'ai fait. J'ai voulu un scandale bien clair, bien net, bien -retentissant, d'où il

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