‹ La princesse des UrsinsChapitre 203 sur 278 · ÉTAT DE LA FRANGE ET DE L'ESPAGKE · texte numérisé non relu

ÉTAT DE LA FRANGE ET DE L'ESPAGKE

« désirer soient conformes à l'ordre et à la raison, dont 91 il y a lieu de croire quelle ne s'éloignera jamais. Que si, <c cependant, Vassurance d'une protection certaine de la a part du roi et celle des récompenses ne peuvent encore « la toucher, n'hésitez pas alors à lui faire craindre que « Sa Majesté ne la regarde désormais comme la cause de « la perte totale du roi son petit-fils. Dites-lui, mais seu- « lement à l'extrémité et quand vous ne verrez plus de « jour à la persuader, que Sa Majesté connait le pouvoir c( absolu quelle a sur l esprit du roi catholique; que la « fermeté que ce prince a témoignée dans ses lettres^ au c( sujet de son trône d'Espagne, ainsi que dans ses dis- <c courSf est son ouvrage ; que si, jusqu'à présent, elle a été a digne de louanges, elle ne Test plus lorsqu'elle con- <c duit ce prince à sa ruine entière, et qu'elle le met hors « d'état de rien sauver de ses pertes ; que ce sera donc à a elle que Sa Majesté s'en prendra des mauvais conseils « qui entraîneront son petit-fils dans le précipice, lorsqu'il « reste encore une voie pour essayer de lui conserver a quelques États V . . »

Est-il besoin d'insister sur la situation qui motivait une telle lettre et obligeait à dire qui, en Espagne, avait Icb titre de roi, qui en avait le pouvoir? Que voyait-on partout? Des défaites, qui semblaient être irréparables. Oudenarde, Malplaquet en France, Sarragosse en Espagne; la nation française, une nation héroïque, mais épuisée, passant de l'admiration pour son roi au dénigrement et au sarcasme, et se vengeant de ses souffrances par la raillerie et l'insulte *; la royauté espagnole, accablée par

' Instructions de M. de Torcy au duc de Noailles dans les Mémoires de Noailles, pièces justificatives, p 366, 367, 369. 370, t. IV. — * Une des pièces qui accuse peut-être le plus cet état des esprits en France, en 1709, 1710, c'est la parodie du Pater, dite le Pater de Louis XIV, en 1709. EUc est peu conque, et l'on nous permettra de la citer. U y a beaucoup de choses dans cette satjre populaire, et ce n'est pas sans molir, peut-être, qu'on fit

les défaites essuyées en Espagne, et songeant de nouveau à la fuite; un ministre des affaires étrangères, un grand, le chef même des grandesses, surpris en flagrant délit de connivence avec les étrangers, mis en accusation, emprisonné, gardé à vue, mais trop bien vengé à Saragosse par ses amis conjurés : tel est le spectacle qu'offraient alors TEspagne et la France. Sans contredit, on était arrivé au moment décisif, au dernier période du mal qui avait toujours rongé le règne de Philippe V. Qu'allaient faire les grands ? De quel côté allaient-ils déOnitivement se ranger? En se joignant sincèrement au peuple castillan, ils pouvaient encore sauver leur roi? Allaient-ils se trouver assez vengés par Saragosse et tromper subitement l'attente des alliés? En un mot, qu'est-ce qui devait triompher, dans la question de la succession d'Espagne? Était-ce le vieux système autrichien, ou Tidée de Louis XIV, la grande idée française?

Il faut le dire, c'est aux personnes de caractère et de résolution qu'appartient toujours l'avenir. Si la princesse des Ui*sins avait faibli après Saragosse ; si elle n*avait pas eu confiance dans le retour des Espagnols, auxquels seuls elle avait remis le sort de Philippe V, pour qu'ils jugeassent eux-mêmes de leur insuflisance ; si elle n'avait pas compté sur la ténacité des Castillans, d*un peuple ' intrépide et jaloux de sa séculaire suprématie; si, dans l'impossibilité manifeste de tout conserver à ses pupilles couronnés, elle avait lâchement consenti au sacrifice du

servir une prière religieuse à les exprimer : c Notre père, qui êtes & Vcr- € sailles, votre nom n'est plus glorifié ; votre royaume n'est plus si grand ; « votre volonté n'est plus faite ni sur la terre ni sur Tonde. I)onnes-nous c notre pain, qui nous manque de tous c6tés. Pardonnez & nos ennemis, qui « nous ont battus, et non à noê générauXf qui les ani laUêés faire. Ke tuea combez pat à taules les tentations de la Maintenon; mais délivres-nous de t ChsmiUard. Amen. » [Pièces manuscrites concernant V Histoire de France, 1. 11, p. 27, n* 1511, Bibliothèque de l'Arsenal.

plus beau lot, de celui qui leurlaisserait toujours quelques droits sur les autres parties ; si elle n'avait pas pris contre Louis XIV lui-même l'initiative d'une fermeté que ce roi ne devait pas tarder à imite?, nul doute que Philippe Y n'eût perdu l'Espagne, et, avec TEspagne, les Indes, si précieuses pour les Français, et faiblement compensées en Italie ou ailleurs par quelques misérables lambeaux de la plus belle succession du monde. Mais le chevalier du Bourk avait dit d'elle aux Espagnols, sous l'ambassade et le ministère d'Amelot : <x Laissez faire; si l'on touche «à l'Espagne, elle sera plus Espagnole qu'aucun de « vous! » Il avait dit vrai : elle fut inébranlable, et le duc de Noailles n'eut qu'à la voir pour être convaincu, d'après les sentiments qu'exprimait son visage, qu'il était inutile d'employer, à l'égard d'une femme à l'âme si haute, les moyens de persuasion qu'avait indiqués Torcy ^ Voulanl néanmoins aller jusqu'au bout, puisque son devoir l'y (4)ligeait, il s'adressa directement au roi et à la reine; mais madame des Ursins leur avait parlé; il eut par conséquent même réponse. « Non, sire, écrivit aussitôt à « Louis XIV Philippe V, sous l'inspiration et peut-être (( parla plume de madame des Ursins, quelque confiance « que j'aie dans le duc de Noailles, quelques raisons qu il « m'ait pu dire, quelques malheurs qu'il m'ait fait envim sager, je préférerai toujours le parti de me soumettre « à ce que Dieu voudra décider de mon sort en combat- « tant, à celui de le décider par moi-même, en consentant « à un accommodement où mon honneur et ma gloire « paraissent aussi intéressés, et à abandonner un peuple « sur lequel mes malheurs n'ont produit, jusqu'à celte c< heure, d'autre effet que d'augmenter leur zèle et leur « afTection pour moi *. . . » Gela fait, pour ùler aux alliés

« Mém. de NoaUlei, t. IV. p. 'i54, — * Lellre de Philippe V i Loais XIV du 29 septembre 1710, dans les Mém. de Noailles, t. IV, p. 155

Page 1