CHAPITRE XL
KXTRBVUES DE 8AINT-JEAK-PIED4E-P0RT ET DE PAHPELUXE. ELISABETH FARNÈSE,
LA REINE DOCAIRlfeRE» LE 6RAND-IXQ01SITECR, ALBiSlIONI — ENTREVCE DE QCA- DRAQUB.
C'en était fait : Elisabeth Farnèsc allait être la seconde femme de Philippe V ; madame des Ursins devait en prendre son parti et attendre bravement son sort. Un instant, du reste, elle put croire qu'elle était dupe de frayeurs chimériques, puisque cette princesse la nomma sa camerera mayor, comme le lui avait prédit Albéroni ^ Mais c^était un trait de politique italienne, jeté en avant pour rendormir sa vigilance et détourner ses soupçons. Une nouvelle lettre était déjà partie pour Madrid. « Je « ne vous demande qu'une chose, disait Elisabeth à Phi- « lippe V, c'est le renvoi de madame des Ursins. Donnez- « moi pleins pouvoirs là-dessus ; car de là dépend le « bonheur de mon intérieur *. »
Qu'allait faire ce faible roi? Il avait peur, nous l'avons vu, de rinquisition ; déjà, pour adoucir le grand inquisiteur del Giudice, il lui avait tout récemment envoyé, à Bayonne même, un diamant de dix mille écus '. Il donna carte blanche à Elisabeth pour tout ce qui concernait ma-
* Mém. de Duciog, p. 105, el Mém. de SanU-Sinum, t. XXf, p. 143. — ^ Hist. iecréte de la cour de Madrid, 17i4. ^^Mém. de Saini-Simon, t. XXI, p. 106.
524 PHILIPPE V UVHE BIADAUE DES URSINS A ÉLISABEIH.
dame des Ursins, et la livra lâchement à sa merci. U lui écrivit que ceux qu*il envoyait à sa rencontre avaient ordre de lui obéir, et, paraissant ne penser qu*à assurer une pâture à ses sens affamés, y mêlant même le souvenir funèbre de celle qui venait de lui être ravie et qu'il avait tant aimée, « au moins, ajouta-t-il, au risque de rendre ja- (( louse sa future compagne, au moins ne manquez pas « votre coup; car, si elle vous parle seulement deux heures, c( elle vous enchaînera , et nous empêchera de coucher en- « semble, comme avec la feue reine '. »
11 n est pas moins vrai cependant que madame des Ursins, comme nous l'avons dit, eut un instant de calme après sa nomination au poste de camerera mayor d'Elisabeth ; et c est sans doute durant ce court repos d'esprit, du à son illusion, qu'elle appuya le duc d'Escalone dans rétablissement d'une académie de la langue espagnole, modelée sur TAcadémie française, mais composée seulement de vingt-quatre membres, dont cet admirateur des institutions littéraires de la France fut le premier président '. Celte belle création, nouveau témoignage du génie élevé de l'un et de l'autre, eut lieu pendant le voyage d'Elisabeth Farnèse ' et au moment où ce qui se tramait allait soudainement éclater ; « Car, dit le mar- « quis de Saint-Philippe, l'affaire de l'Inquisition s'em- « brouillait chaque jour de plus en plus, parce que le ce pape ne voulait pas admettre un autre inquisiteur géné- (( rai, et que le roi avait permis au cardinal del Giudice « de se défendre, ce qu'il faisait par lui-même et par son « neveu le prince de Cellamare , qui. faisait composer « des mémoires par ce qu'il y avait en Espagne de (( gens plus savants et plus vertueux. Mais, ajoute-t-il, « pour ne pas nous laisser ignorer la cause première et
« Mém. deDudoê, 1. 1. p. 104. — « Mém. de SaintSimcn, i. V, p. 176. Cl t. XXXVI, p. 147. — 5 Hisi. secrète de la cour de Madrid, année 1714.
ÉLISABETU NE CONTINUE PAS LE VOYAGE PAR UEIl. 5^25
« les motifs du coup qui devait frapper madame des Ur- « sins, Dieu, dont la sagesse est inlinie, préparait un « remède à tant de maux dans Yarrivée de la nouvelle
« reine *. »
Le roi d'Espagne, selon le même historien, avait réglé qu'elle se rendrait à Gênes, sans passer sur les terres de l'empereur, et qu'elle s'embarquerait sur Tescadre de don Andrépez, pour se rendre en Espagne. Il fallut pour cela que cette princesse traversât les montagnes de Santa- Croce, qui sont fort rudes et qui séparent les États de Gênes et de Parme. Elle arriva le 20 septembre à Sestri di Levanti, sur les terres de Gênes, et s'embarqua le 50 sur la galère capitane du duc de Tursis, escortée par une escadre des galères de la république, que montaient six députés du sénat, venus pour la complimenter. Le cardinal Aquaviva, le marquis Scoti et le marquis Maldachini, mais non, comme le dit Saint-Simon', Albéroni, déjà rentré en Espagne, accompagnaient la reine, que la mer fatigua beaucoup dans ce petit espace de trente milles qu'elle fit de là jusqu'à Gênes, où elle fut logée magnifiquement à Saint-Pierre-d'Arènes dans le palais Lomellini'. Le roi avait chargé le marquis de Los Balbazes de lui servir de majordome mayor jusqu'en Espagne. Philippe V semblait désirer qu'elle flt son voyage par mer, chose qu'avait sans contredit voulue madame des Ursins, afin d'éviter les entrevues fâcheuses qu'Elisabeth Farnèse pourrait avoir en France avec le cardinal del Giudice et la reine douairière, qui conspiraient l'un et l'autre à Bayonne. 11 avait même, à sa sollicitation, envoyé au cardinal Aquaviva deux courriers à ce sujet.
Mais telle n'était pas l'intention de la nouvelle reine ; elle tenait précisément à ces entrevues que voulait empê-
* Mém. de Saint-Philippe. t. UI, p. 157 et 146. — < Mém. de Saint-Simon, t. \XII, p. 165 — > Mém, de Saint-Phiiippe, t. H», p. 156, 137