‹ La princesse des UrsinsChapitre 32 sur 278 · LES GALIONS DU MEXIQUE · texte numérisé non relu

LES GALIONS DU MEXIQUE

\alle, s'occupa de trois affaires qui attirèrent toute son attention.

La première intéressait les finances de l'Espagne, dont la prospérité laissait beaucoup à désirer, quoiqu'elle n'eût jamais été plus nécessaire. Avant qu'une meilleui'e organisation et une administration difTérente vinssent en changer les bases et en assurer la durée, cette prospérité financière n'avait encore pour principal aliment que les trésors précaires et accidentels du Mexique, dont les galions étaient les véhicules traditionnels. Or, en septembre 1702, on attendait un certain nombre de ces précieux bâtiments, chargés d'or, d'argent , de marchandises, et escortés par vingt-trois vaisseaux de guerre français, sous le commandement de Château-Renaud. Us arrivèrent en effet, et, au lieu de se rendre directement, selon Tusage, vers Cadix, centre animé du commerce des Indes, ils s'arrêtèrent à Vigo, dans la Galice, au premier port un peu considérable qu'on rencontra, lant on était pressé d'en débarquer les riches cargaisons et d'échapper aux coups d'une flotte anglaise et hollandaise qui guettait leur retour. On faisait monter l'argent des galions à 12 millions de piastres, et les marchandises représentaient une valeur encore plus forte. Tout n'appartenait point à l'État, dans cet opulent butin ; il y en avait pour les Espagnols, il y en avait aussi pour les étrangers, qui, ne pouvant commercer directement avec l'Amérique espagnole, chargeaient de leurs commissions les armateurs de Séville ou de Cadix. Rien de plus simple, en temps ordinaire, que de rendre chaque chose à qui de droit, aucune circonstance ne venant entraver la marche régulière de l'équité naturelle ; mais, au milieu d'une guerre qui embrasait la Relgique, l'Espagne, l'Italie, toutes les frontières de la France, les questions de justice se compliquaient de tous les besoins et de toutes les haines des pays qui avaient à la soutenir.

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On ne regarda point si le départ des galions du Mexique n*en avait pas précédé la déclaration^; on ne consulta que cette situation exceptionnelle, ces besoins, ces animosités, et Ton parla de confisquer tout ce qui, sur la flotte d'Amérique, appartenait aux ennemis communs de l'Espagne et de la France, de retenir aussi, pour en appliquer le montant aux dépenses de la guerre, ce qui était aux autres peuples, neutres ou alliés, sans excepter les Français et les Espagnols eux-mêmes. On promettait d'en payer l'intérêt à 6 pour 100, et de rembourser le capital, quand on cesserait de se battre. C est Louis XIV lui-même qui fit ces propositions, et, en attendant, il ne voulait pas qu on touchât à quoi que ce soit avant le retour de Philippe V, qui visitait alors ses possessions, très-compromises, d'Italie.

Faire main basse sur les biens de ceux qui étaient devenus des ennemis, et rendre, en cette conjoncture, les particuliers solidaires des démarches de leurs gouvernements, était une chose qui n'ofîrait pas beaucoup d'inconvénients ; mais vouloir retenir les valeurs des sujets, des alliés, des neutres mêmes, et les obliger à un emprunt forcé, avec tous les risques que pouvait faire courir aux capitaux et aux intérêts cette même guerre, qui en aurait motivé la saisie, était un projet hérissé de dangers. En dehors même de toute question de justice et de loyauté, on ne comprenait pas que Louis XIV eût pu en avoir et en émettre l'idée. La princesse des Ursins le repoussa, et elle composa même à ce sujet, sous forme de lettre, un mémoire, dont nous citerons les passages les plus importants. « Je trouve à ce projet, écrivit-elle aussitôt « à Torcy, le 27 septembre 170:î, deux inconvénients « terribles. Le premier est qu'il n'y aura personne qui

• Mém. ée !s'a&Uie$, t. H, p. 321 .

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a ne comple son capital perdu, par le peu d'apparence « qu'il y a que le roi d'Espagne puisse jamais rembourser te une somme si considérable. On croira même les intérêts

«. très-mal assurés, par tant d'exemples que Ton a de la « mauvaise foi du conseil des finances. Ainsi, «outre les a banqueroutes que cet argent, ainsi retenu, causera dans « tout le commerec, lous les intéressés crieront, parce que « ces renies ne seront d^aucun débit, et je ne sais si la « France n'en souffrira pas autant et plus qu'aucune autre <c nation. Le second inconvénient est que l'on compte « qu'il y a près d'un quart des effets de la flotte, destiné « à des enivres pies, ou qui appartiennent à des particule liers, qui ont leur bien dans les Indes et qui attendent « depuis cinq ans leurs revenus pour payer leurs créan- « ciers. Ces gens feront beaucoup de bruil, et on peut « dire que la moitié de TEspagne y sera intéressée ou « directement ou indirectement * . »

Ces raisons, qui annonçaient une intelligence si parfaite des questions délicates de crédit public, firent impression sur Louis XIY. Il abandonna son projet ; mais ce qu'il y eut de plus flatteur encore pour la princesse des Ursins, c'est qu'il adopta le plan qu'elle proposa d'y substituer. II consistait à respecter la propriété de tous ceux qui n'étaient pas des ennemis, et. à se dédommager de cette renonciation à la saisie par une élévation convenable des droits d'entrée, dont les Espagnols, pour les marchandises actuelles, se rembourseraient sur les consommateurs ou sur leurs commettants. Cet arrangement fut présenté au conseil des Indes, dont le duc de Médina- Cœli était président. Mais la lenteur et la circonspection naturelles des Espagnols, jointes à la diversité des avis *,

* l^tlre de imdome des Ursiiis à Torcy, 27 sept. 170*2, ilém. de Noaillet, i. il p. 383. — « Mém, de Salnî-PhUippe, t. I, p. 203.

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retardèrent considérablement l'expédition de cette affaire. Ces retards faisaient craindre un mallieur ; r^ir le port de Vigo n'était pas un abri très-sûr, et la Hotte ennemie, commandée par le duc d'Ormond, était à la poursuite des galions; on lavait même aperçue sur les côtes de la Galice. Le conseil des Indes n'alla pas plus vite pour cela; il se contenta d'envoyer don Jean de Larrea pour faire transporter sur-le-champ à Lugo tout Tor et tout l'argent qui étaient sur les vaisseaux, n'y laissant provisoirement que les marchandises. Mais on aurait dû aussi, quoique la décision dont elles devaient être Tobjet ne fût pas prise encore, les éloigner de la côte. Cette négligence coûta cher. L'amiral anglais vint attaquer Château-Renaud devant le port de Vigo, le battit, lui fit perdre quinze vaisseaux français, et, si les Espagnols, pendant le combat, n'avaient point à la hâte déchargé certains galions et mis le feu aux autres, les vainqueurs auraient emporté la majeure partie des marchandises. Ils en enlevèrent, malgré cela, pour quatre millions d'écus.

Il n'en restait pas assez, évidemment, pour que l'idée de madame des Ursins pût produire beaucoup. Louis XIV revint à son projet de confiscation, en le restreignant aux valeurs en or et en argent, qu'on avait si piiidemment fait enlever. Mais on connaissait les Espagnols : pour eux tout se réduisait à un cas de conscience. On crut donc qu'il était bon de consulter officiellement des théologiens pour ces questions temporelles de droit public. On les choisit bien; ils se prononcèrent pour le projet, et alors, autorisé par les oracles universels de TEspagne, le gouvernement retint 6 millions de piastres, quatre à titre de confiscation, deux à titre d'empnmt sur le commerce;, et Ton en envoya immédiatement une partie à Louis XIY. 11 n'y eut qu'une chose regrettable dans cette affaire, c'est que le duc deMédiiia-Cœli, prétendant que

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