CHAPITRE VIII
l'aMIRANTE de CASTILLE, le marquis de LÉ6ANEZ ET L\ PRINCESSE DES ORSIXS.
Le duc de Médiiia-Cœli, quel que pût être son dépit, ne se porta à aucun acte de félonie à Tégard du nouveau maître de l'Espagne : c était assez du mauvais vernis que jetait au même moment, sur le corps entier des grands, la conduite d'un autre seigneur, TAmirante de Castille. Plus soigneux de l'honneur de sa caste, il devait trouver longtemps encore, dans l'exemple de ce seigneur, un frein plutôt qu'un stimulant à la trahison.
Personne ne surpassait en grandeur, dans toute TEspagne^ l'Amirante de Castille, don Jean-Thomas-Henriquez <le Cabrera, comte de Melgar. Haute dignité , immenses richesses, illustration ou ancienneté d'origine, multiplicité des titres, alliances nombreuses et distinguées, mérite personnel comme homme et comme guerrier, il avait tout en partage et à un degré émincnt. Frédéric de Castille, l'une des victimes de Pierre le Cruel, et lîls naturel d'Alphonse XI, était la tige din^ctc de sa famille ; et un de ses aïeux, compagnon de Pizarre, s'était allié, assurait-on, avec une fille des Incas, dont les droits, à défaut du nom, survivaient dans sa race. Celle parenté n'était peut-élre qu*unc prétention, et son désir de procurer le Pérou à un des siens qu'un ridicule; mais l'autre descendance était
KT L'AMinA>TE Dl-: CASTILLK. lOD
réelle, et il en soutenait de toutes manières l'éclat, moins pompeux, mais plus national. Son éducation et son esprit étaient à la hauteur de son rang ; ses manières étaient nobles, ses connaissances variées et étendues, son élocution élégante et facile ^ Mais, sous l'appareil brillant de ces qualités diverses, on pouvait démêler, en y regardant de près, un caractère astucieux et faux. 11 fallait le prendre, selon Texpression de madame des l'rsins dans une de ses lettres à la maréchale de Noailles, pour un ami agréable, et rien de plus '. Il était plus- démonstratif qu'affectionné, plus empressé que sincère, et toujours caché, alors même qu'il semblait le plus ouvert, ('e laisser aller apparent n'était chez lui qu un moyen de dérober au soupçon ses secrets desseins et d*en mieux assurer le succès. Sa susceptibilité, vindicative et orgueilleuse, égalait celle des Espagnols les plus outrés sous ce rapport ; seulement, moins emporté qu'eux, plus maître de ses impressions et de ses paroles, il prêtait à ses ressentiments la sauvegarde et l'appui de la souplesse et de la préméditation. Il aimait la maison d'Autriche , pour laquelle il avait combattu, sous les règnes précédents, sur terre et sur mer, et dont il avait reçu les plus grands honneu;*s. Il détestait, au contraire, la maison de Bourbon, contre laquelle il s'étai^t hautement prononcé, à l'époque où se préparait le dernier testament de Charles il, et qui, dès son installation, lavait dépouillé, par les mains de Portocarrero, de la charge de grand écuyer du roi. Néanmoins, dissimulant ses vrais sentiments et son dépit, il faisait à la reine et à la princesse des Ursins une cour assidue, il recherchait leurs bonnes grâces et n'était content que lorsqu'il croyait les avoir obtenues. Mais il
• Mém de Saint-Philippe, t. î, p. 201. — - Recueil de M. Gcffi-oy, 7 .«epl. 170*2, XXXI* lettre & la mnrcchalc de Noûllcs.
ne réussissait pas à les tromper. On savait que son attachement pour la branche collatérale des rois autri- <;hiens, représentée par TArchiduc, survivait au serment prêté à la nouvelle ; si Ton répondait à ses avances, c'était pour ne pas pousser à bout un seigneur qui rongeait son frein plutôt qu'il n'était soumis, et pour contre-balan- €er par de bons procédés la politique assez dure du cardinal. La reine et surtout la princesse desUrsins pouvaientelles ignorer ce que tant d'autres savaient si bien, que l'Amirante de Castillc entretenait des relations ou des correspondances avec les personnes les plus suspectes ou même le plus manifestement hostiles ; que les étrangers comptaient sur son appui et qu'ils exploitaient partout la certitude de son concours? I^ duc de Pareti, don François Moles, seigneur napolitain, ambassadeur d'Espagne à Vienne, avait été rappelé par Philippe V en 1701. Sous prétexte que ses créanciers Tempèchaient de partir, mais en réalité parce qu'il était attaché à l'Autriche, il ne s'était pas rendu aux ordres de son nouveau roi, et il continuait son séjour à Vienne, gardant la représentation d'ambassadeur d'Espagne. C'est avec lui principalement qu'était lié l'Amirante de Castille : il cultivait son amitié, lui écrivait sans cesse et lui exposait le mécontentemept de la noblesse, Tirritation de la Catalogne, province pourtant si fort ménagée par Philippe V, l'absence de toutes fortifications dans l'Andalousie, l'une des terres nourricières de l'Espagne, et les dispositions peu sûres du marquis de Léganez, qui en était capitaine général, et qui, à son exemple, aimait fort peu les Bourbons et les Français. Ces renseignements précieux, et qui empruntaient tant de valeur de la source d'où ils émanaient, étaient communiqués aussitôt par le duc de Pareti à la cour de Vienne, de là aux gouvernements de l^ondres et de La Haye, et servaient à haler la formation définitive de la Grande-
^ ET L^AUIRANTË DE CâSTILLE. 111
Alliance contre la France et l'Espagne ^ ]1 était aussi Tami intime du prince de Darmsladt : or ce seigneur allemand était trës-aimë des Catalans, et, secondé dans le pays par une noble dame dont il était Tamant regretté, il pouvait faire beaucoup de mal à Philippe V. Avant de quitter Barcelone, il avait montré à tout le monde une lettre qu'il disait être de T Amirauté; il en avait même fait trophée et s était appuyé sur les sentiments, qui y étaient exprimés, pour ailirmer à haute voix, sur le môle du port et au moment de s'embarquer, qu'il reviendrait en Catalogne avec un autre roi *. L' Amirauté, interpellé sur ce fait, soutint qu*il n'avait donné lieu par aucune de ses lettres à une démonstration si compromettante pour lui. Nais, quelque temps après, arriva, de Cadix à Madrid, un espion hollandais; cet espion descendit chez le résident de Hollande, la guerre n'étant pas encore déclarée, et, cette fois, TAmirante ne put nier qu'il eût des relations avec cet agent. H le vit publiquement et familièrement; sous la forme simulée d'une convei*sation fugitive, il lui parla de l'importance de l'Andalousie, qu'il appela la clef de l'Espagne, de celle de l'Estramadure, qui, suivant lui , en était le cœur, et de la facilité de détrôner Philippe V, si l'on conquérait ces provinces. Il lui donna même une carte topographique très-exacte, avec toutes les explications nécessaires; en un mot, il se découvrit si clairement à lui, sans avoir l'air de vouloir le faire, que celui-ci se crut permis de lui faire présent d'une montre à répétition, et de lui dire, en la lui remettant : « Souvenez-vous de moi, « quand cette horloge sonnera, Recordaôs de mi, qtmndo « suene la campana \ » Quelle bonne fortune pour un espion étranger ! Les cabinets de Londres et de Vienne en furent bientôt instruits, et la guerre fut déclarée. Mais la
« MéM. de Saint-Philippe, 1. 1, p. 1% 145, 146. — * Ibid., p. 75, 76, 77. — 5 Ibid.
il2 LA PRIiNCESSE DES UKSINS
diplomatie française eut aussi vent do la chose, et dv& lors, dit le marquis de Sainl-Philippc, les Français scdéfièrenl du perfide seigneur, qui avait livré à un prochain ennemi de tels documents et de tels secrets *. Nommer les Français, c est nommer, en pareil cas, la cour de Madrid, c'est désigner particulièrement madame des Ursins et tout son vigilant entourage, d'Aubigny, Orry, Chalais. « L'Ami- « ranle lui-mônie, ajoute noire historien, sut ce qu'on « avait pensé à la cour de France sur cette afTaire • : »> donc le gouvernement espagnol ne devait pas l'ignorer non plus. Les visites à la cour, Taccueil qu'on y recevait, tout cela n'était qu'un jeu, où les moins dupes étaient ceux qu'on tenait le plus à tromper.
On se demandera pourquoi la cour de Madrid ne faisait point arrêter TAmirante de Castille. I^e marquis de Saint- Philippe répond à cela en disant que les ministres de Philippe V le craignaient trop. On aima mieux essayer de Téloigner honorablement et sans aucuns risques pour soi-même. A l'instigation de Porlocarrero^ on le nomma ambassadeur en France, 1702 ^. Mais on n*avait jamais choisi pour cette ambassade un seigneur d'un rang si élevé; l'Amirante en fut piqué; il en fut, plus encore, alarmé, et déjà, dans sa frayeur, il se voyait, au premier soupçx>n, plongé dans les cachots de la Dastille. Il accepta néanmoins; il dissimula de son mieux son ressentiment et ses craintes; seulement il différa indéfiniment son départ. Philippe V ne dit rien : il alla môme visiter alors, comme nous l'avons dit, ses possessions d'Italie. Le moment, pour s'éloigner de PEspagne était peut-être mal choisi; mais la jeune reine avait été déclarée régente ; elle était intelligente, énergique, aimée, et madame des Ursins
• Mém. de Saint- Philippe, l, I, p. SU, 00. — » WjI., p. 91. — » Ibid., cl IcUrcs de Filti-Moritz, IL* livre des M^tn. dun grffntl d' Espagne , 1 vul. iii-1'2. RottcrJom, 1718.
ET L'AVIRANTE DE CÂSTILLE. 113
yeillait sur elle avec son expérience et son génie. Voyons pourtant ce qui arriva en Tabsence du roi.
Une flotte ennemie parut sur les côtes de TAndalousie, à la hauteur de Cadix. Les ennemis suivaient le plan de l'Amirante, ils Tattendaient même dans cette province, et il est certain qu^il aurait aimé à eiî avoir déjà le commandement, à l'exclusion de ViUadarias, qui y tenait la place de Léganez, seigneur suspect : il aurait trouvé, dans ce poste supérieur, un moyen plus sûr de les servir, et, dans leur voisinage, un plus proche refuge en cas de danger.
Arias pourtant ni Portocarrero ne bougeaient. Madame des Ursins parut alors sur la scène et au premier plan. Sa conduite, depuis son entrée en fonction, avait été timide, hésitante, réservée, comme l'exigeait une position de fraîche date, en face d'un homme d'État aussi ancien et aussi bien assis que Tétait Portocarrero. Mais, en cette occasion, la reine étant seule et le roi encore en Italie, elle se montra, et elle médita, ce nous semble, un coup hardi. D'abord, de concert avec Montellano, elle engagea la reine à convoquer les membres du conseil de cabinet ou despacko, et à faire appel à leur patriotisme et à leur loyauté. Ils y répondirent tous de la manière la plus satisfaisante , et l'Amirante lui-même , témoin de leurs vives démonstrations, ne put s empêcher de s'associer à leurs assurances de dévouement. Comme les autres, il jura de sacrifier ses biens et sa vie pour le nouveau roi d'Espagne. Madame des Ursins l'attendait là. A peine l'eut-elle ainsi enchaîné à la cause de Philippe V par cet engagement commun et solennel, que, au milieu de l'étonnement général, c est à lui qu'elle vint proposer la défense de l'Andalousie*. Au fond du cœur, dit le marquis de Saint-Philippe, l'Amirante ne désirait rien tant que cela % dans des vues
« Mém. de Saint-Philippe, l. h p. !82 cl suiv. — « Ibid.
perfides et remplies de duplicité ; mais cet empressement à lui offrir le gouvernement de la ville même dont dé* pendait le sort d'une province si importante, et à remettre en quelque sorte le salut de la nouvelle dynastie aux mains les moins disposées à l'assurer, le surprit et le troubla. De la part de la reine, au nom de laquelle agissait madame des Ursins, était-ce un élan généreux de confiance, ou une démarche dont Tunique but était de le compromettre, en lui montrant publiquement qu'il était pénétré? 11 ne savait qu'en penser, et madame des Ursins l'avait mis dans un embarras extrême ; car, s'il acceptait, il allait faire crier tout le peuple espagnol, qui le connaissait, et, une fois dans l'Andalousie, à la tète d'une armée, il se verrait obligé d'agir moins activement pour les Autrichiens, ne serait-ce que pour donner un démenti à l'opinion publique. Si, au contraire, il refusait, il confirmerait par cela même les soupçons qui pouvaient planer sur lui. 11 choisit pourtant ce dernier parti, mais de manière à faire espérer une acceptation, si on le pressait davantage. On n'en fit rien. Madame des Ursins le prit au mot, lui laissa toute la responsabilité de son refus et maintint dans ses fonctions le marquis de Villadarias. L' Amirauté s'était fourvoyé. On se serait récrié, parmi le peuple, sur son départ pour l'Andalousie ; on 1 accabla plus encore de son refus, parce que, dans aucun cas, il n'était sincère. Il se crut perdu ; il alla trouver Montellano, il lui dit qu'il avait réfléchi et qu'il se chargerait volontiers de défendre cette province ^ Mais Montellano se tourna aussi contre lui, et engagea la reine à ne pas ôtcr ce commandement au brave et fidèle Villadarias. Il ne lui restait de ressource que dans les ménagements dont croyaient toujours devoir user envers lui Arias et Porto-
< Mém. de SaitU-Philippe, 1. 1, p. 189.