PHILIPPE V DÉSIRAIT-IL LE RETOUR
C'est ainsi que Gramont dépeint les uns et les autres, dans ses dépêches*. Il nous paraît donc très-peu impartial; car enfin le retour de madame des Ursins n'était pas un signe d'cxclusiAi pour les Français, puisqu'elle était Française elle-même et dévouée aux deux rois. C'est de lui plutôt, de sa personnalité en Espagne, qu'il se préoccupait. 11 aurait voulu gouverner, et il ne pouvait €spérer de le faire avec madame des Ursins : là était Tunique mobile de ses jugements et de sa conduite. Une chose d'ailleurs l'avait singulièrement contrarié, c'est que, en sa qualité d'ambassadeur, il avait été chargé luimême d'annoncer au roi et à la reine d'Espagne que leur ancienne camerera mayor leur était enfin rendue. Aussi, dans la lettre où il raconte son entrevue avec eux à cet égard, tout ce qu'il dit est arrangé de manière à faire revenir, si c'est possible encore, Ix)uis XIV sur sa décision. On pourrait même un peu douter qu'il soit très-véridique. Que dit-il en effet? 11 prétend que d'abord, en le voyant entrer, la reine suffoquait de rage et était sur le point de lui sauter au collet^ mais qu'ensuite, apprenant le contraire de ce à quoi elle s'attendait, elle s'était fondue en compliments pour lui, en louanges, en assurances d'affection et de dévouement. Que lisons-nous, au contraire, dans une lettre de Philippe V, adressée au duc de Gramont lui-même, quelques heures seulement après cette audience? Que la reine ainsi que le roi avait gardé devant lui un silence absolu. « Nous avons été si surpris, lui dit- « il, la reine et moi, quand vous nous avez apporté l'ace gréable nouvelle du retour de la princesse des Ursins, que « nous n avons pu vous rien dire m vous marquei' notre re- « connaissance K ., >i Notre reconnaissance I Ce mot étonnera dans une lettre de Philippe V au duc de Gramont, à
* Collection des manuscrits NoaiUes a la bibliotli. da Louvre, 21* vol., XXIX' lettre, i7u5. — * Collection des manuscrils Noailles, 21« vol. !!• lettre.
DE MADAME DES URSII^S. tUl
propos de la réintégration de madame des Ursins. C*est qu'il faut savoir, pour le comprendre, que le duc de Gramont, devant le roi et la reine d'Espagne, s'en était attribué le mérite, et leur avait reproché de Tavoir, à tort, accusé d'y être contraire. Philippe V s'était cru obligé de se blanchir de cette accusation, en ajoutant : « A cette « heure, que nous sommes un peu revenus, nous voulons c< vous niar<]per comme nous reconnaissons tout ce que w nous vous devons en cela^ et que nous sommes fort éloi- « gnés de ce que vous nous avez reproché ce soir * . . . »
En voilà plus qu'il ne faut, ce me semble, pour infirmer d'avance le témoignage du duc de Gramont, quand il exposera les sentiments de la cour d'Espagne sur le retour de madame des Ursins. Néanmoins il est certain que Philippe V, à cette époque, fut pris d'un grand désir de gouverner par lui-même, par sa seule volonté, et d*échapper surtout à une tutelle exercée par des femmes". A ce compte, il avait bien pu dire, en toute sincérité, ce que rapporte le duc de Gramont dans une nouvelle lettre à liOuis XIV, bien qu'écrite aussi sous une impression trés-hostile à madame des Ursins : « On n'a qu'à s'incli- « ner, sire, dit-il, devant votre décision au sujet de la « princesse des Ursins; mais, si la reine d'Espagne en est « joyeuse, c*est tout autre chose pour le roi. Quand je lui a ai annoncé cette nouvelle, il a été frappé comme d*un « coup de foudre, il est devenu pâle comme un mort, et « il lui a été impossible de s*empêcher de marquer sa sur- « prise et sa peine. Du reste, le roi, votre petit-fils, m'en « avait fait déjà confideme. Usis je supplie Votre Majesté^ « à genoux^ qu'il n*y ait que madame des Ursins et macc dame de Maintenon qui aient connaissance de cette par* « ticularilé-là. Le roi, votre petit-fils, mourrait de dou-
* Colleetion dos manuscrits Noailles, 21* vol. H* lettre. — * Mém . rfe Noailleê, t. IH, p. 255, Lettre de Philippe V à Louis XtV.