SÉVERINE, MADAME DE PÉRIGNY
MADAME DE PERIGNY, embrassant Séverine.
Est-ce que tu es malade ?
SÉVERINE
Non.
MADAME DE PÉRIGNY
Tu m'as fait peur avec ta dépùclie. « Venez le plus tôt possible, j'ai besoin de vous. » (Eiie rembrasse.) Je n'ai eu que le temps de faire ma malle et d'accourir. Heureusement il y a un Irain qui pari de Laroche à deux heures seize, mnis de Seignelay h Larociie il y a vingt kilomètres, tu les connais, tu les as parcourus assez souvent, et si tu voyais dans quel état sont les roules! 3e l'ai dit l'autre jour au préfet, qui est trèsgentil, du reste, ce n'est pas possible que ça reste ainsi. Enfin me voilà. Ton télégramme m'est arrivé hier dans la journée; je serais partie tout de suite si nous n'avions pns eu à la maison, devine qui...
SÉVERINE
Comment voulez-vous, ma mère, que je devine?...
MADAME DÉ PÉRIGNY
Le père André, le missionnaire. Il revient de Chine, figuretoi. Il était arrivé la veille au soir, il n'y avait pas moyen de le quitter tout de suite. Il avait voulu nous présenter ses devoirs. Ça me semble tout drôle d'appeler mon père un garçon qui serait mon fils d'abord et à qui je donnais des calottes quand il était berger à Périgny. J'ai eu l'idée de le mettre au séminaire et le voilà apôlre. Un de ces jours il sera martyr. Il parait qu'il s'en est fallu de lien qu'on l'empalât — Saint Moulatier! car il s'appelle Moulalier. Je vois ça d'ici. Croiraistu qu'il a pensé à me rapporter un petit vase pas «plus grand que ça, tout ce qu'il y a de plus rare, de la famille verte? Un mandarin qu'il a converti le lui avait donné, et c'est d'autant plus curieux qu'on lui a coupé la tète, au mandarin, pour lui apprendre à se convertir. Il est très-intéressant. Je lui ai appris que tu m'appelais en toute iiàte; il m'a dit avec une voix qui m"a émue : Votre fille a sans doule un chagrin, remettez-lui ce petit livre. C'est celui qui m'a accompagné dans tous mes voyages, qui m'a réconforté dans toutes mes défaillances et qui m'a soutenu dans toutes mes luttes. Il n'est pas beau, il n'est pas neuf, mais si elle le lit avec persévérance, elle y trouvera la consolation de toutes ses misères.
AC.TF, rilK.MIKR. 7
C'est tout bonnement Vltnilalion. Ces grands religieux se figurent qu'on n'a jamais rien lu et qu'on vit dans la corniplion. Bref, lu vas rire, on ne m'ùtera pas de l'esprit que ce pauvre André, quand il s'est décidé à entrer dans les missions, était épris de toi. et que, comprenant la distance infranchissable qui vous séparait, il a été à Dieu qui était moins loin. Il repart aujourd'hui et il ne reviendra plus. Voyons, qu'est-ce que tu as à me dire à ton tour?
SEVERINE, déposant le livre .«ut la table.
J'ai à te dire, ma chère mère, que je vais probablement me
hier.
MADAME DE PÉRIGNV.
Tu vas te tuer? Et à quoi faire?
SÉVERINE , fondant en larmes et se jetant à son cou.
.le veux mourir!...
MADAME DE PÉRIGNY
Mourir! Mourir! Comment, mourir! A ton âge et bien portante comme tu l'es? Tu es folle. Et puis mourir, ça ne prouve rien, le premier imbécile venu peut en faire autant.
SÉVERINE
Mon mari ne m'aime plus, s'il m"a jamais aimée; il me trompe.
MADAME DE PÉRIGNV.
Lui! Qui est-ce qui t'a dit ça?
SÉVER INE.
J'ai toutes les preuves.
MADAME DE PÉRIGNV.
De vraies preuves?
SÉVERINE
De vraies preuves.
MADAME DE PÉRIGNY
Ça m'étonne. Il a été fort bien élevé par sa grand'mère, trèspuritaine, dont il était l'unique héritier et qui le tenait beau-
coup. J'ai pris toutes les informations possibles avant le mariage. Jl n'y avait vraiment rien ii dire, surtout pour un homme dans sa position. 11 a voyagé pendant les premières années de sa majorité, ce qui Ta tenu éloigné des clubs et des coulisses. Il n'était pas joueur. Il a eu les quelques aventures qui font partie de l'éducation d'un gentilhomme, et toujours dans son monde. D'ailleurs il n'était pas riche. Je t'assure que cela m'étonne beaucoup.
SÉVERINE
11 a passé la nuit dernière avec une femme.
MADAME DE PÉUIGNY.
Quelle femme est-ce celte femme-là?
SÉVERINE
Hier encore je la considérais comme ma meilleure amie.
MADAME DE PÉRIGNY
Entre femmes il n'y a pas de meilleure amie. Je ne sais même pas s'il y en a de bonnes. El comment l'appelles-tu, ta meilleure amie?
SÉVERINE
Vous ne la nommerez à personne?
MADAME DE PÉRIGNY
Sur la mémoire de ton père! Voilà un homme qui ne m'aurait pas trompée.
SÉVERINi:.
Alors vous avez été heureuse, vous?
MADAME DE PÉRIGNY
Oui, très-heureuse; seulement des hommes de celle trempe, Séverine, il n'en existe guère. C'était le courage, la loyauté, la noblesse en personne, mais quand il voulait une chose, il la voulait bien.
SEVE RI N E , devenant calme.
Comme moi.
[madame DE PÉRIGNY.
Oui, lu as beaucoup de lui; mais si moi je l'avais tromjjà