‹ La princesse Georges; pièce en trois actesChapitre 7 sur 58 · AU PUBLIC. XI · texte numérisé non relu

AU PUBLIC. XI

où, ail lieu dénommer son mari à M. de Terremonde, la princesse Georges, avertie subitement par sa conscience, n'a trouvé que ce seul mot: Cherchez ! — à partir de ce moment, cette femme ne sera plus dans la vengeance, elle sera dans la discussion avec ellemême, dans le doute, par conséquent, sur la légitimité de son action, et elle n'y persévérera pas. Son seul droit, son seul devoir seront, le moment de l'exécution venu, de sauver celui qu'elle aime. Elle ne l'aura pas plus tôt livré qu'elle n'aura plus qu'une pensée : le reprendre. Elle pleurera, elle criera, elle menacera, elle maudira, — elle pardonnera.

Il fallait qu'elle ne l'aimât plus! ai-je entendu dire. Allons donc ! vous en parlez bien à votre aise! Ce n'est que quand elle n'aimait pas qu'une femme n'aime plus.

Pour le reste, pour ce qu'on appelle 77îcs thèses. qu'avais-je à faire et à prouver par le sujet qu'il m'avait paru bon de choisir? J'avais à poser devant toi, cher Public, la question de l'homme adultère, question vieille et jeune comme le monde, puisqu'elle recommence tous les jours et recommencera éternellement. J'avais, tout en peignant les souffrances, les tentations et les luttes de la femme, à constater l'impuissance de la loi, de la famille et de la société devant ce fait quotidien, désastreux et banal. J'avais à appeler sur cette

xu AU PUBLIC.

lacune l'attention du législateur, du philosophe, du moraliste; j'avais à montrer à l'honnête femme l'animal particulier qui vient rôder dans son ménage, la nuit, pour lui dérober son bonheur et lui dévorer ses petits, et j'avais à lui donner un conseil à cette honnête femme, celui, quoi qu'il arrive, de se respecter toujours, d'éviter le talion de l'alcôve, et d'acquérir un droit effrayant, celui de tuer, — un droit divin, — celui d'absoudre. Mais je n'avais pas à conclure définitivement, en une matière où ni les religions, ni les philosophies, ni les codes n'ont encore pu trouver une solution satisfaisante, sauf le divorce, qui ne libère que les corps et les intérêts, non les cœurs et les âmes. J'ai donc placé dans le cœur de mon héroïne ce qui trouve une solution à tout, dans le cœur de la femme : l'amour, et je l'ai porté à son point culminant et à sa preuve rayonnante et irrécusable : le pardon. Puis, appelant au secours de cette femme éperdue cette fatalité antique qui est dans la tradition de mon art, j'ai, dans un monde inférieur dont elle ne participe pas, j'ai fait tirer par un mari que la jalousie aveugle ce coup de pistolet à la lueur duquel le prince , autre aveugle, mais aveugle d'un jour, va recouvrer soudainement la vue. C'est l'éclair du chemin de Damas* dans l'ordre des passions et des sentiments. Ce coup

AU PUBLIC. xni

de pistolet, je le fais tirer sur M. de Fondelte, sur cet innocent qui vient, au bon moment, se prendre les pieds dans le buisson. C'est le mouton du sacrifice d'Abraham. Il bêle, et il meurt pour un autre. C'est l'holocauste dont se contente le Dieu de la tragédie. Tuer le prince, cet infidèle de douze heures qui peut et doit être sauvé par l'amour, eût été une complaisance illogique, mie pâture grossière, jetées à quelques tempéraments et à quelques appétits qui voudraient voir exterminer, dans le monde fictif, ceux qu'ils ne peuvent atteindre dans le monde réel. Vengeance d'enfants. Ce dénoûment indigne de l'art, des vérités- acquises, de toi et de moi, eût été, le lendemain, parfaitement grotesque. Je t'aurais conquis, par surprise, à l'aide d'une émotion passagère dont nous aurions eu à rougir tous les deux, au réveil, et nous serions déjà séparés. Je ne cherche pas, avec toi, devant l'autel trébuchant de la Sensation, ces noces brutales et éphémères dont tout enfant viable ou légitime est exclu; je sollicite une alliance réfléchie et durable, non-seulement avec toi, mais avec tes descendants. Je ne te demande pas tes mains, je te demande ta main ; je ne désire pas seulement ton argent, mais ton estime ; bref, je ne veux pas que tu m'entretiennes, je veux que tu m'épouses.

Page 1