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La princesse Lamballe et Madame de Polignac

— Prédictions méprisées. — Comment une princesse se venge. — Fuite nocturne. — Moment de terreur.

— Le postillon. — Le ci-devant chevalier. — Madame de Polignac à Vienne. — Le messager de soixante-dix ans. — Preuve de mémoire. — Aversion du roi pour l'uniforme de la garde nationale. — Désertion de ses gardes.

A la vue de l'homme , qu'elle ne connaissait que sous le nom du chevalier Armand, la princesse de Lamballe poussa un cri perçant, mais celui-ci : 'empressa de la rassurer par un geste respectueux.

— Ne craignez rien, madame , ajouta-t-il avec tranquillité ; ma présence ici peut vous étonner , mais non causer l'effroi qui sepeintsur votre visage. Je ne suis point un misérable qui cherche à se venger, mais un malheureux qui vient vous supplier d'abréger ses souffrances.

Madame de Lamballefit un mouvement pour imposer silence au prétendu cheNalier.

— N'essayez pas de m'interrompre , poursuivit Armand en s'animant, lorsque j'ai résolu de panenir jusqu'à vous, je savais qu'on pouvait me faire expier ma folle témérité, aussi suis-je bien décidé à recueillirles bénéflcesde cette action p'ii-i|iie j'en supporte les dangers. Princesse de Lamballe, mes assiduités à me trouver sur votre passage ont pu vous déplaire, je dois interpréter ainsi la brusque résolution qui vous a fait renoncer à vos promenades; ce-

pendant , les démarches des gens de votre maison , pour savoir qui je suis , semblent annoncer, non de l'indifférence, mais un intérêt...

— Pas un mot de plus , monsieur , dit la princesse avec le ton de la dignité; rappelez-vous qui je suis, et le respect qui m'est dû.

— A Dieu ne plaise, madame, que je voulusse manquer aux égards qu'on doit à votre sexe. Je sais que la princesse de Lamballe mérite également les respects et l'amour de tous ceux qui ont le bonheur d'approcher de sa personne. Vos vertus, madame, sont appréciées par moi, et malgré un dangereux contact vous avez su conserver la pureté de vos mœurs et forcer au silence d'insolenscourtisans,qui se vengeaient par des calomnies de votre indifférence pour eux. Entre vous, et la favorite de Marie- Antoinette, il y a une dislance énorme !

— Vous vous érigez en censeur . monsieur, dit amèrement la princesse en jetant sur Armand un regard de mépris.

— J'arrive au but de ma visite . reprit Armand d'une voix sombre; le roi est maintenant à Paris; sa présence n'apaisera point la tourmente qui s'est élevée et qui doit renverser le trône sur Lequel il chancelle déjà...

— Qu'osez vous dire ?

— Une triste vérité pour les partisans d'une monarchie jrgée inhabile à faire le bonheur du peuple. On se fera mutuellement des promesses qu'on ne tiendra pas. Le roi , par dépit , manquera à sa parole ; la nation, par vengeance, violera la sienne.

— Monsieur, interrompit vivement la princesse . je vous sais attaché au service du cardinal de Rohan . cet ennemi de la reine, cet ami dévoue de M d'Orléans,

qui ne dissimule plus ses projets de vengeance contre le roi; ce que vous venez de dire indique un affreux complot, peutêtre même en ètes-vous un des agens les plus actifs ; vous répéterez vos paroles devant M. le comte de Saint-Priest; il est bon qu'on connaisse ici ce qu'un prince du sang etun cardinal ont osé tramer contreletrône. Et la princesse se leva pour sonner, mais Armand ne lui en laissa pas le temps; il coupa, avec la lame d'un poignard qu'il tenaitcaché dans sa manche, le cordon de sonnctteàune hauteur telle qu'ilétait impossible de l'atteindre sans monter sur un fauteuil. Son action stupéfia la princesse qui s'écria, avec l'accent delà terreur:

— Au nom du ciel! monsieur , quel est votre dessein?

— De vous contraindre à m'écouter. Je vous ai dit que le voyage du roi n'aurait aucun résultat, et mon opinion est parta-

gée par le monarque lui-même pui-qu il a donné l'ordre à son frère d Artois de quitter la France; les plus dévoués partisans de la monarchie, Condé , Polignac, (Huche et d'autres, dont j'ai oublié les noms , vont le suivre sur la terre étrangère : l'émigration commencera la nuit prochaine , Dieu seul sait quand elle finira , car le peuple hait la cour , et le peuple est féroce dans sa haine comme extrême dans ses affections. L'âge d'or des grands >Hgneurs est passé, nous entrons dans l'âge de fer : aux fêtes succéderont les meurtres; aux pompeuses représentations des clameurs suivies d'actes beaucoup plus significatifs; en un mot, Versailles est placé sur un volcan dont léruptior. peut l'engloutir et avec lui tout ce qui brille aujourd'hui à la cour. Cet holocauste sera épouvantiib'.e, et je Niens pour joua j soustraire.

— Vous ! dit la princesse ; insensé! votre prétendu pouvoir s'écroulera devant la volonté du roi.

— Princesse de Lamballe , le danger que vous courez en ce moment me donne la hardiesse de vous dire que l'instant est arrivé de fouler à vos pieds de gothiques préjugés ; qu'il vous faut mépriser de vaines convenances si vous tenez à la vie, et vous abandonner sans crainte au dévouement d'un homme qui, pour prix d'un service aussi important, ne vous demande qu'un peu de cette affection que vous accordez à vos amis.

-Madame de Lamballe ne put retenir un éclat de rire, qui contrastait singulièrement avec le danger qui lui était annoncé d'une manière si prophétique. Armand lui-même en demeura interdit , mais il se remit promptement, et attirant la princesse près d'une croisée , il lui dit, en dé-

signant du doigt l'avenue qui conduisait â ' la route de Paris :

— Le moment n'est pas éloigné ou ce chemin sera couvert d'une multitude furieuse demandant à grands cris la tête de ses tyrans; vous comprenez ce que la populace entend par ce mot. Alors, il ne sera plus possible de préserver de la mort ceux qui s'intitulent les fidèles serviteurs du roi, et vous êtes du nombre , princesse de Lamballe; votre dévouement aveugle vous perdra, si vous ne suivez mes conseils.

— Jeune homme, dit madame de Lamballe en serrant la main d'Armand qui tressaillit à celle pression, jeune homme , vos souvenirs doivent vous rappeler ce que vous devez de reconnaissant e à la lamille royale que vous calomniez en ce moment: la reine fut voire protectrice; sa bienfaisance a su adoucir les derniers instans de YOlre vieille mère, et a>suicr l'ave-

nir de ses autres petits enfans; vous seul, fûtes abandonné...

— Dites outrageusement repoussé par celle qui s'était engagée à faire ma fortune.

— L'ambition vous a perdu , monsieur Armand, poursumtlaprincesse;vous avez secoué le joug qu'un précepteur faisait peser sur vous pour votre bonheur en ce monde , et vous êtes venu à la cour réclamer impérieusement des bienfaits qui vous ont été refusés...

— Avec uneamère ironie, interrompit Armand.

— Votre demande était brusque, impolie peut-être, continua madame de Lamballe, la réponse qu'on vous a faite s'est ressentie du ton de votre supplique; depuis vous n'avez pas reparu à Versailles, et c'est en ennemi maintenant, que vous vous présentez devant moi qui suis fière d'être

assise sur les marches d'un trône que le peuple menace de sa colère; non, monsieur, non, je n'aurai pas l'indigne faiblesse d'accepter l'appui que vous m'offrez avec tant d'orgueil; un sang illustre coule dans mes veines ; je sais ce que je dois au n om que mes ancêtres m'ont transmis ; il est glorieux et sans tache, je ne le souillerai point par une lâcheté!

— Princesse de Lamballe , vous changerez de résolution!

— M. le chevalier Armand , votre maître, le cardinal, est habile à compromettre une réputation de femme; la scandaleuse affaire du collier est une preuve de ce que j'avance; mais >i vous avez pensé quejeferaiscausecommune avecces hommes criminels et insensés, vous vou- les étrangement mépris sur mon caractère.

J'ai plus de noblesse et d'élévation dans l'ame,etjevais\ous en donner une pn'in. .

Et avant qu'Armand ait pu s'opposer à ce quelle voulait faire , elle ouvrit une petite porte masquée par une tapisserie et appela d'une voix ferme un huissier qui s'y trouvait. Cet homme accourut précipitamment , et madame de Lamballe, désignant Armand, qui avait reculé de surprise en voyantque ses précautions étaient déjouées, lui dit, avec une tranquillité d'esprit admirable :

— Ce monsieur s'est égaré dans les corridors du château, et a pénétré... bien involontairement, jusqu'ici; j'ai reçu les excuses qu'il a cru devoir me faire, pour cette indiscrétion; veuillez,M. Lussal,le reconduire jusqu'à la porte du château; son trouble est si grand, que seul, il ne pourrait retrouver son chemin.

En disant ces mots , que la princesse accompagna d'un gracieux sourire, elle salua Armand en lui disant à l'oreille :

— Votre devoir est tracé, monsieur; les nobles, que vous calomniez, se vendent ainsi ; que cet exemple vous prolite !

Et elle sortit.

Quelques minutes après , Armand était sur la route de Paris, le cœur rempli d'un sombre désespoir, l'amc en proie a la plus grande agitation. Y.n quittant l'avenue , fermée par une grille, il murmura sourdement.

— Vengeance! oui, vengeance!

Le roi revint de Paris dans un état d'accablement qui inspira les plus sérieuses inquiétudes à Marie-Antoinette; l'expression grave et réfléchie de sa figure . le silence obstiné qu'il garda pendant le reste de la soirée achevèrent le jeter le trouble et l'effroi parmi ceux qui n'avaient pas été du voyage de Paris. Louis XVI se renferma dans son appartement et refusa de recevoir les adieux et les vœux de ceux qui par-

taient. La reine, elle-même , ne put rien obtenir, sinon ces paroles qui exprimaient et une accusation et un regret bien amer: « Le comte de Provence est une mauvaise lète qui embrasse avec chaleur toutes les opinions déraisonnables ; il fait plus de tort à notre couronne, avec ses déclamations philosophiques, que M. d'Orléans avec ses sourdes menées et son désir haulementexprimé de nous détrôner ! » Cette journée était le précurseur des jours mauvais qui allaient suivre. Une députation de l'Assemblée, ayant le comte de Mirabeau à sa tête, arriva au château dans la soirée, quelques instans avant le départ des princes et delafamillePolignac, et obligea Marie-Antoinette, parsaprésenceinopinée, de ne point faire d'adieux à sa chère duchesse de Polignac ; elle chargea madame Campan de lui remettre une bourse contenant cinq cents louis, avec prière d'ac-

cepter ce faible don pour ses frais de voyage.

Le départ des exilés eut lieu dans le plus grand silence ; les Versaillais n'étaient pas tous dévoués à la cour, quoiqu'ils ne vécussent en grande partie que des prodigalités et des folles dépenses des gens attachés au château. Le comte d'Artois, parti seul, déguisé en officier du guet, dans une bonne chaise de poste, attelée de quatre vigoureux chevaux : le prince de Condé et sa famille suivirent la même route que l'altesse, à une demi-heure de distance environ; enlin, les Polignac et l'abbé de Baliviére, qui crut se donner de l'importance en Cuvant des persécutions qu'on ne songeait point à lui Caire subir, émigrèrent dans la même nuit: on avait conseillé à la duchesse de se vêtir de grossiers habits , afin d éviter des malheurs qu'on prévoyait, et la favorite ne négligea

point une semblable précaution ; elle s'habilla en femme de chambre, et se plaça sur le devant de la berline , laissant à sa belle-sœur, la comtesse Diane , le dangereux honneur de la représentation pendant la durée de ce voyage.

A quelques lieues de Versailles, l'abbé de Balivière , qui était placé sur le siège du cocher, fit ouvrir la glace de la voiture qui se trouvait derrière, et par cette ouverture incommode , il causa quelques instansavec le duc de Polignac. Celui-ci, effrayé de ce que l'abbé lui apprenait, lui répondit :

— Offrez le double au postillon, s'il consent à nous mener plus rapidement.

Et tandis que l'abbé s'acquittait de cette commission, M. de Polignac racontait à sa famille que Balivière s'était aperçu qu'ils étaient suivis depuis Versailles par un homme qui changeait de cheval à cha-

que poste ; que sans doute, c'était un agent chargé de leur dresser quelque embûche, et qu'il n'avait pas trouvé d'autre moyen pour se dérober à sa poursuite que de tenter la cupidité du postillon. Le drôle , séduit par une récompense assez forte, lança ses chevaux avec une rapidité surprenante, et ôta ainsi à l'inconnu lapossibilité de suivre la berline, car il était exténué de fatigue, et faisait des efforts incroyables pour se tenir ensellejusqu'au premier relai, qui se trouvait à l'entrée de la petite ville de Sens.

Les voyageurs de la berline se Tirent entourés, en entrant dans le faubourg, par des gens mal velus, armes de b;Uons, de fourches et de piques, qui s'informèrent avec empressement de ce qui se passait à Paris, et surtout à \ ersailles. L'un d'eux demanda si la famille de Polignac était encore auprès de la reine, et il accompa-

gna cette question dépithètes qui firent

frémir la duchesse.

— Non , non , mes amis, s'écria l'abbé de

Balivière d'une voix de stentor, nous som

mes heureusement débarrassés de ces mauvais sujets 5 ils sont partis la nuit dernière pour les Pays-Bas.

Des applaudissemens et des bravos accueillirent cette nouvelle, et pendant ce temps les chevaux ayant été changés, on laissa les voyageurs continuer tranquillement leur route.

Aurelai suivant, le postillon qui les avait conduits, et qui pendant les interpellalions que ses compatriotes leur adressaient n'avait cessé un seul instant d'avoir les yeux sur la duchesse, le postillon, en mettant pied à terre, s'avança vers la berline dont il ouvrit la portière avec fracas, et se hissant sur le marche-pied , il dit, en s'adressant à la duchesse de Polignac et à

son mari, qui le regardaient avec etonnement.

— Je vous ai tous reconnus à Sens, leur dit- H; votre signalement venait d'arriver, et vos vètemens de femme de chambre .

madame la duchesse . n'auraient pu vous soustraire à la fureur de vos ennemis, si j'eusse ouvert la bouche. Soyez assurés, maintenant, qu'il y a des honnêtes gens parmi le peuple.

Les paroles du postillon glacèrent d'effroi les voyageurs de la berline, mais lorsqu'ils le virent descendre du marchepied et ôter respectueusement son chapeau avant de s'éloigner, ils comprirent qu'ils n'avaient rien à redouter pour leur sûreté personnelle, et le duc. drns un mouvement de reconnaissance , jeta une poignée d'or au postillon, qui se félicita tout basde cette aubaine. Mais en rentrant à Sons, il faillit devenir victime de sa générosité.

L'inconnu qui , depuis Versailles, suivait la berline des fugitifs, s'était traîné jusqu'au relai, où il arriva en criant :

— Les Polignac viennent de traverser cette ville ; ils nous échappent , emportant avec eux des sommes immenses arrachées aux sueurs du peuple; vengeance!

A ce moment, la foule qui remplissait la cour de l'hôtellerie se mit à hurler des imprécations terribles. Les uns voulaient qu'on leur donnât des chevaux pour leur faciliter les moyens de rejoindre les fugitifs; d'autres proposaient de sonner le tocsin, d'armer la garde nationale et d'envoyer des exprès dans les communes environnantes, afin qu'on prit des mesures rigoureuses contre les nobles qui abandonneraient la France pour se retirer en pays étranger ; dans ce conflit d'opinions, d'avis émis aumilieu d'un tumulte incessant, l'inconnu, moteur caché de ce

mouvement insurrectionnel, questionnait les valets delà poste pour en obtenir des renseignemens sur les voyageais qui a\ aient traversé la ville en berline.

Tout à coup, l'arrivée du postillon, qui ramenait ses chevaux au relai, lit changer les dispositions des mutins. On s'empressa de le désigner à l'inconnu comme étant celui qui avait conduit les Polignac. De nombreuses questions furent adressées au pauvre diable qui, au lieu de répondre, se IrouMa et se mit a trembler.

— 11 a des lettres! il a des lettres! cria-l-on dans un groupe.

Et cette accusation fut aussitôt vérifiée; mais au lieu de papiers dont on le supposait chargé, on trouva sur lui enviroD trente louis; ane semblable somme en sa possession en expliquait suffisamment l'origine.

— C'est l'or des Polignac! dirent quelques uns.

— G'est l'argent du peuple qu'ils avaient volé, reprit l'inconnu d'une voix tonnante. Citoyens, ce drôle — et il désignait le postillon — n'a pas été si généreusement payé pour un relai de poste. On ne donne pas trente louis pour boire; il est donc chargé de quelque ténébreuse mission. Je demande qu'il soit conduit dans la prison.

Cette motion fut vivement accueillie par des battemens de mains. On garrotta le postillon, qui n'opposa aucune résistance, et on le traîna en prison.

L'inconnu se transporta aussitôt chez le maire de la ville; cet homme était un zélé partisan du nouvel ordre de choses, aussi accueillit -il avec respect l'agent de la faction parisienne, qui lui dicta d'un ton impérieux une espèce de relation des faits dont Sens venait d'être le témoin; la culpabilité du malheureux postillon était si bien établie, qu'il suflisait de cette seule

déposition pour l'envoyer à la potence.

11 signa ce que le maire venait d'écrire, du nom d'Armand deLuciennes, ci-deranl clievalier, présentement citoyen français. Ces dénominations, qui n'étaient point encore connues, excitèrent 1 étonnement du maire, qui répétait entre ses dents :

— Citoyen! c'est superbe!

Vrmand prit congé de lui en l'assurant qu'il rendrait compte aux membres du co mité parisien du zèle qui animait le maire de la ville de Sens

La famille du duc de Polignac arriva sans accidenta Vienne, d'où la dnchesM écrivitàla reine une longue lettre, dans laquelle se trouvaient retracées les souffrances qu'une séparation . aussi brusque que cruelle lui avait fait endurer. La duchesse y épanchait son ame tout entière; et de nombreuses récriminations, des plaintes .

que son exil justifiait peut-être . s'y trou-

vaient exprimées avec une franchise qui ne pouvait déplaire à Marie-Antoinette, car celle-ci voyait avec horreur les événemens politiques auxquels les ennemis de la cour applaudissaient avec tant de joie. La duchesse confia sa lettre à un vieillard qui retournait en France, et qui s'engagea à ne la remettre qu'entre les mains de la reine. Mais à peine avait-il franchi la frontière, qu'il conçut quelques alarmes pour la commission dont il avait eu l'obligeance de se charger; ses craintes redoublèrent encore lorsqu'à un relai des postes, un jeune homme, qui attendait avec une visible impatience qu'on lui eût procuré un cheval pour continuer son voyage, s'étant approché du vieillard, engagea une conversation dans laquelle les événemens du jour tinrent naturellement une grande place; ce jeune homme élait noble et émigrait; lorsqu'il sut que son

interlocuteur arrivait de Vienne et se dirigeait sur Versailles, il lui donna le conseil, s'il était porteur de lettres pour la reine, ou pour d'autres personnes de la cour, de les anéantir, sinon de s'attendre à se voir arrêté et traité comme un ennemi de la nation. Les chevaux étant arrivés, les deux voyageurs se séparèrent en faisant mutuellement des vœux pour la réussite de leurs projets , et le vieillard . en remontant dans sa chaise de poste prit la résolution de déchirer la lettre que la duchesse de Polignac lui avait remise ; mais avant, il la décacheta , la lut a^ ec une attention soutenue ; et, malgré ses soixante-dix ans, il parvint , en moins de quelques heures, à apprendre par cœur quatre grandes pages d'une écriture presque illisible, et à son arrivée a \ ersaiUes, il sollicita une audience qu'on lui refusa d'abord, mais il parvint à intéresser ma-

dameGampan, qui le fit admettre dans les petits cabinets où Marie-Antoinette reçut avec autant de joie que de surprise des nouvelles de sa chère duchesse de Polignac. Le moyen ingénieux employé par le vieillard, pour soustraire aux ennemis de la reine, une lettre dont le contenu était une grave accusation contre elle, et un arrêt de mort pour celui qui s'était chargé de la lui remettre , cet effort surprenant de mémoire fut récompensé par le don d'un riche bracelet sur lequel le portrait de la reine était peint dans un médaillon.

Ce fut ce jour-là que , pour la première fois, les gens de service du château endossèrent l'uniforme national. Des musiciens de la chapelle se rendirent môme à la messe en grande tenue, et l'un d'eux, qui avait l'uniforme de capitaine de grenadiers, y chanta un motel. La vue de ces habits nationaux offensa le roi, qui fit dé-

fendre aux gens de sa maison de paraître devant lui avec un costume qu'il trouvait déplacé. Il refusa même le poste d honneur que le comte d'Lstaing, commandant de la garde nationale de Versailles, lui avait fait demander. Ce refus, fait à l'instigation de Marie-Antoinette, qui commençait à prendre de l'influence sur l'esprit de son trop faible époux, devait tire funeste par les conséquences qu'il entraîna avec lui. Le régiment des gardesfrançaises, qui avait été gagné à la cause constitutionnelle, désertait peu a peu de \ cisailles, pour aller s'enrôler dans la garde de Paris, et vers la fin d'août, il ne restait à Versailles qu'une seule compagnie, dont le baron de Levai était capitaine

Chaque soir, il faisait parvenir à la reine un billet dans lequel il linslruisait des dispositions de ses soldats qui. disait-

il , étaient résolus de faire bravement leur devoir si l'insurrection, dont on commençait à parler, osait se montrer à Versailles. Mais à quelquesjours de là, un aidede-camp de M. de Lafayette étant venu , sous prétexte de visiter les environs de Versailles, dans la nuit qui suivit, la compagnie du baron de Levai déserta et s'en fut rejoindre ses camarades enrôlés dans la garde de Paris.

Louis XVI, en s'éveillant, ne vit plus de gardes aux postes qui leur étaient confiés, et fut obligé d'appeler de Courbevoie deux compagnies deSuissesqui vinrent occuper tous les postes extérieurs du château.

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