CHAPITRE II
Lue cellule à la Force. — Le marquis de Favras y avait été enfermé. — Encore l'ageDt révolutionnaire. — Un airélû Je la Commune. — On organise les massacres.
— Tentatives pour sauver madame de Lamballe. —
— Préparatifs funèbres. — Le comte de D —
Elargissez le prisonnier!.... — Présence d'esprit. — Derniers instans de la princesse de Lamballe. — Les septembriseurs.
La cellule, dans laquelle madame de Lamballe était enfermée, avait été occupée quelques jours par le malheureux marquis de Favras, et cette victime immolée à la iranquillité publique, yavaitlaissédes traces de son court séjour ; quelques sen-
: 6 tences morales, gravées sur le mur. venaient attester que l'idée d'un supplice ignominieux n'avait point troublé la sérénité de soi ame; Favras avait tracé, d'une main silre, ces mots lisiblement écrits avec la pointe d'un canif: Je pardonne à mes juges la sentence inique qu'ils viennent de rendre contre sevrai
la mort sans faiblesse, car ma conscience est pure! le nom de Favras avait été l'objet d'un lravail attentif, et, en entrant dans celte cellule, la vue en était frappée; les premiers rayons du soleil, qui pénétraient par l'étroite croisée , éveiilèrent madame de Lamballe ; en ouvrant les yeux, elle poussa un cri d'effroi; elle avait perdu pendant son sommeil, jusqu au souvenir de ce qui s'était passé depuis deux jours ; l'affreuse réalité de son malheur nese retraça cnergiquement à sa mémoire que quand Ainiînd se présenta devant
elle, non plus'pour lui parler d'un amour qu'elle avait méprisé, mais pour lui faire connaître le sort qui l'attendait et auquel il espérait pouvoir la soustraire.
— Madame, lui dit-il en entrant, ne concevez aucune crainte de la démarche que je fais en ce moment; je ne viens plus, comme naguère, murmurera vos pieds des paroles d'amour et de tendresse ; le roturier, l'homme de rien, s'était étrangement mépris alors qu'il pensait qu'un dévouement sans bornes, un de ces attacln mens auxquels on ne croit pius de nos jours, suffiraient pour toucher votre cœur et lui mériter votre tendresse; je vous le répète, madame, je m'abusais alors que j'osais rêver un, avenir de bonheur que vous ne vouliez point me faire connaître. Quelques tenlaliv.es insensées, que les evenemens semblaient devoir seconder , loin de me rapprocher de vous, ne vous ont
inspiré que haine et horreur pour celui auquel la fureur populaire avait facilité l'entrée du château de Versailles; le» journées d'octobre devaient faire disparaître la distance qui me séparait de vous: loin delà, elles ont Ouvert un abîme qui pputôtre nous engloutira tous deux ; moi .
parce que je veux vous arracher à la mort qui vous attend: vous, madame, parce que chaque journée, qui s'est écoulée depuis l'insurrection parisienne, a vu grandir la colère du peuple, et que maintenant, son bras retombe avec force sur ceux qui l'ont bravé si long-temps... Votre titre d'altesse, l'amitié que vous avez vouée à Marie-Antoinette, les complots criminels, auxquels on suppose que vous avez pris part, justifient les mesures rigoureuscsdont vous êtes l'objet depuis votre arrestation: et le tribunal qui doit vous juger est composé d'hommes qui n'absolvent point leurs
ennemis politiques; vous succomberez si Dieu ne vient pas à votre aide.
— Dieu ! répéta ironiquement madame de Lamballe en attachant sur Armand un regard scrutateur; votre amour subit pour le créateur et l'espérance que vous placez en lui me semblent aussi étrangesquevos discours. Je ne crains point le jugement que vous redoutez pour moi , car il fera éclater mon innocence.
— Votre innocence ! Princesse de Lamballe. dit amèrement le jeune révolutionnaire, vous ignorez ce qui se passe dans Paris, et quels ont été les résultats de la prise des Tuileries. Le peuple vainqueur n'a pas déposé ses armes et livré à ses représentai le soin de le venger. Louis XVT et sa famille, après avoir trouvé un refuge dans le sein de l'Assemblée législative se sont vus décrétés d'arrestation, et mun-
tenant, la Tour du Temple leur sert de prison.
— Grand Dieu ! s'écria madame de Lamballe , on a osé porter une main sacrilège sur la personne du roi !
— Il n'y a plus de monarchie en France, continua Armand, nous sommes en republique maintenant, et il ne reste plus qu a débarrasser le sol de la patrie des traîtres qui foulent insolemment une terre devenue libre; c'est une besogne à laquelle tous les députés, Girondins et Montagnards, modérés ou non , prendront une part active. Tout ce qui a appartenu à l'ancienne cour, sera rayé de la liste des rivans; vous doutez de ia vérité de ce que je vous dis en ce moment; vous pensez que je veux vous effrayer ? ce n'est pas mon /Icssoin : je vous l'ai dit, j'ai su étouffer dans mon sein l'amour que vous aviez su m'inspirer, < t si . aux Tuileries . je vous
ai sauvé la vie, n'attribuez mon action qu'à un sentiment de pitié ; aujourd'hui je veux tenter de vous soustraire au sort qui vous est réservé, mais je ne vous cache pas que les obstacles sont presque insurmontables, et cependant, je n'attache aucune condition au nouveau service que je vais essayer de vous rendre. Non, madame, entre l'altesse déchue et l'homme du peuple, auquel les circonstances ont donné quelque peu d'autorité, il n'y aura jamais de rapprochement. Vous m'avez fait sentir, bien cruellement, qu'un sang obscur coulait dans mes veines, et, à mon tour, je veux vous convaincre qu'on peut être homme de rien et faire de généreuses actions.
En disant ces mots, Armand salua madame de Lamballe et sortit.
Quelques jours s'écoulèrent sa;;s amener de changement dans la situation des
prisonniers de la Force. Les interrogatoires, qu'on s'était montré si empr.
faire subir aux personnes que leur rang à la cour mettait en position de saroir ce qui se passait dans l'intérieur de la famille royale, les commencent ns d'une procédure, que tout annonçait devoir être menée activement, avaient été suspendus; on semblait avoir oublié le but des arrestations préventives, lorsqu'un matin tait le premier jour de septembre . un arrêté de la commune, placardé dans tous les carrefours, lu à hante voix au Paiais- Koyal, à la Grève, dans les clubs et dans les cafés, vint réveiller l'espèce d'engourdissement dans lequel on paraissait plongé depuis le 10 août.
Le style de la proclamation municipale était aussi énergique que concis:
« Aux armes, citoyens! aux armes ' « Il ne suffisait pas de désarmer les sup-
pots de la tyrannie et de les plonger dans les prisons; il fallait encore en unir avec eux ; l'imprudente clémence du peuple a porté des fruits amers; et tandis que nos jeunes soldats volent aux frontières pour refouler l'ennemi sur son territoire , les sicaires de Louis Capet ourdissent au fond de leurs cachots un complot ayant pour but d'égorger des vieillards , des femmes , des enfans !
« Citoyens ! le jour de la justice est enfin arrivé! Vengeons-nous! anéantissons ces traîtres et ces perfides, et que le soleil de demain éclaire ce grand acte de la puissance du peuple ! »
Le môme soir, toutes les barrières furent fermées , et dans le club des Cordeliers, à la Municipalité même, on organisalesmassacresdulendemain. La Force, le (.hùtelet, l'Abbaye, le couvent des Carmes, Saint-Lazare, devaient être les
théâtres d'assassinats déclarés acte- de bonne justice par des magistrats chargés de réprimer les mauvaises passio' qui s'armaient de l'autorité de la loi pour exciter les haines de la populace.
A six heures du matin, le 2 septembre. la générale battit dans toutes les sections de Paris. Les faubourgs, toujours si avides de se mêler à toutes les manifestations publiques, ne tardèrent pas ù envoyer de nombreux détachemens charges de faire exécuter la loi; les prisons, à la porte desquelles devaient s'accomplir les sanglans sacrifices, reçurent des renforts, auxquels vinrent se joindre quelques misérables, qui. bien certainement, n'appartenaient à aucune nation par la férocité de leurcaractcre et les cruautés auxquelles ils se livrèrent quarante huit heures durant.
.Manuel présidait le comité de l'Abbaye;
Coftinhal celui de la Force; Hébert assistait, en qualité d'agent de la Commune, aux massacres du Chàtclet.
Un peu après l'arrivée des bourreaux , qui venaient ensanglanter les abords de la prison de la Force , deux hommes s'étaient arrêtés au coin de la rue des Ballets. Tout en suivant d'un œil curieux les préparatifs du massacre, ils semblaient attendre avec impatience qu'on vint les arracher à cette espèce d'espionnage qui pouvait leur devenir fatal. Leurs craintes cessèrent bientôt : un homme sortit de la prison , et après avoir toisé dédaigneusement les bouchers de la municipalité, dont quelques uns aiguisaient de longs coutelas sur le pavé de la rue, il s'a\ ança vers les deux individus qui se tenaient en observation au coin de la rue des Ballets.
— One deux' leur dit-il avec l'accent de la surprise, et dans ce costume encore!
et que prétendez-vous taire avec votre mise de muscadin î
— Remplir fidèlement nos instructions, dit l'un de ces hommes, en regardant autour de lui, et arracher son altesse à ses assassins.
— Et vous avez pensé qu'il suffirait de vous montrer pour opérer cette délivrance? continua le premier interlocuteur avec l'accent de l'ironie; bien imaginé, citoyens , bien imaginé !
Et un rire saccadé s'échappa de ses lèvres, et il frappa du talon de sa botte le pavé de la rue.
— Tenez, continua l'un des deux protecteurs de l'altesse, vous voyez, à quelques pas delà prison, trois gaillards un membres robustes qui brandissent leurs sabres comme pour témoigner de l'impatience qu'ils éprouvent de ne pouvoir commencer leur besogne infernale.
— Eh bien ! qu'est-ce que ces trois hommes?
— Ce sont des compères, qui, moyennant dix louis chacun, ont consenti et juré de protéger la sortie de la princesse.
— Impossible ! les moyens ne sont pas en leur pouvoir.
— Ils ne doutent pas du succès de l'entreprise; d'ailleurs, i!s n'ont reçu que de légers à-comptes, et l'appât du gain les excitera à préserver les jours de son altesse des coups meurtriers qui lui sont réservés.
— Soit ! reprit l'homme qui était sorti du guichet de la Force.
Et il s'éloigna lentement, les mains derrière le dos, et s'en fut se placer à quelques pas du triumvirat vendu aux domesques delà princesse de Lamballe; ces trois liommes péroraient au milieu d'une vingtaine de leurs camarades pour les en-
- -J88 conrager à bien soigner les aristocrates (|u'on allait leur livrer: la férocité des propos qu'ils tenaient, l'énergique pantomime qui accompagnait chacune de leurs phrases n'indiquaient point le but qu'ils se proposaient d'atteindre, et comment ils espéraient, en excitant la fureur de leurs farouches auxiliaires, obtenir d'eux la ne d'une princesse bien connue pour l'attachement qu'elle portait à Marie-Antoinette.
— Pauvre allesse ! se dit Armand — car c'était lui — en rentrant dans lintérieur de la prison, pauvre altesse • ta vie dépend maintenant de ces hommes ivres de vin et que la vue du sang achèvera d'exaspérer.
Lesciisde citoyen ! citoyen à ton poste ! retentirent dans la prison ; celte injonction s'adressait à Armand qui s'empressa d'aller s'asseoir devant une table qu'on venait d apporter dans l'avant-
greffe; tous les guichetiers se rangèrent derrière le siège du citoyen Cofflnhal, président de la terrible commission chargée de prononcer les arrêts de mort contre toutes lespersonnes soupçonnées d'appartenir à l'opinion monarchique.
Un piquet de gardes nationaux de la section des Quinze- Vingts formait la haie , depuis l'entrée du préau jusqu'à la porte du guichet de la rue des Ballets ; toutes les mesures avaient été prises par la Municipalité afin que l'ordre ne fut point troublé pendant cette terrible journée.
Le livre d'écrou ayant été apporté par le concierge, Coffinhal l'ouvrit et lut à haute voix le premier nom qui s'y trouvait inscrit: c'était celui d'un comte deD... premier gentilhomme de s;i majesté , qui avait été arrêté, fuyant à travers la galerie du Louvre, apr^ la prise des Tuileries.
t. :. io
— C'est un des chevaliers du poignard , dit Coffinhal , en s'adressant à ses deui assesseurs : Citoyens guichetiers! continua-t-il en élevant la voix, amenez devant nous le susdit aristocrate !
Cet ordre s'exécuta, et le comte de D... parut devant ce tribunal improvise. Coffinhal lui adressa plusieurs questions, comme pour justiGer la culpabilité du comte, mais celui-ci dédaigna de répondre à un interrogatoire aussi brusque.
— Etes- vous magistrat, pour m'adresspr de semblables demandes? ajouta le comte d'une voix impérative.
Coffinhal garda quelques instans le silence ; puis, ^adressant au porte clé du premier guichet, il lui dit en ricanant :
— Elargis le prisonnier!
Le comte recula de surprise en entendant Tordre de le rendre à la liberté; il doutait encore . lorsque la porte « ouvrit;
ie porte clé le poussa dehors en s'écrian d'une voix tonnante :
— A l'Afcbaye !
C'était le signal de mort, au même instant, plusieurs coups de feu se firent entendre ; le comte trébucha et alla tomber aux pieds d'un de ses assassins qui l'acheva d'un coup de pique. Pendant que les sicairesdelaMunicipalité égorgeaient, au nom de la liberté et de par la loi, Thomme qu'on venait de leur abandonner, les élargissemens continuaient dans l'intérieur de la prison, et déjà une vingtaine de personnes gisaient sur le pavé de la rue des Ballets, lorsque le tour de la princesse de Lamballe arriva.
Armand tressaillit en entendant Coffinhal dire aux guichetiers d'amener la prévenue. Quelques iostans s'écoulèrent avant son arrivée, et par l'effet d'une méprise,qu'on neput d'abord s'expliquer, ce
fut une manière de chevalier d'industrie, un coupe-jarret au petit pied, qui répondit au nom de citoyenne I.amballe.
— Toi ! lui dit Coffinhal, en le toisant de la tète aux pieds ; c'est une femme que nous voulons, et non ta carcasse qui ferait peur à des corbeaux affamés. Retiretoi !
— Permettez . citoyen , balbutia cet homme , j'ai entendu dire dans la prison qu'on procédait, a l'élargissement des détenus; or, comme je suis blanc...
— Ah ! tu es royaliste... élargissez...
— Un moment, citoyen président : je ne demandé pas mieux (pue de recouvrer ma liberté, mais lu viens de me flétrir de lepithéte de royaliste, et j'ai le droit de me plaindre...
— Quel bavard ! s'écria Coffinhal: quelles ^ont tes opinions? continua -t il en adoucissant le *on de sa voix.
— Je suis républicain comme Robespierre, et ami du peuple comme Pétion.
— Pourquoi es-tu détenu ?
Et en lui faisant cette question , Coffinhal consulta rapidement du regard le livre d'écrou,qui ne portait point et le nom de Lamballe et les causes de son incarcération
— J'ai été arrêté pour avoir convoité trop vivement le bien de mon prochain, répondit le prisonnier avec une sainte humilité.
— lia! ha! fit Coffinhal en riant; tu as une industrie que la loi ne saurait protéger ! Corrige-toi de ce penchant à dérober ce qui ne t'appartient pas, et peut-être seras-tu un jour un citoyen honorable. Portc-cle, protège la sortie de cet homme.
Le guichet s'ouvrit de nouveau, mais cette fois ce ne fut pas au cri funèbre de : A l'Abbaye ! Un : Vive la république : for-
•294 — tement articulé vint servir d'égide au prisonnier qu'on rendait à la liberté, et qui. s'éloignant avec vitesse, murmurait mtotdément :
— Hommes stupides ! horde d'assassins '. le marquis de Sainl-Uizier a su échapper à la mort qui lui était destinée ; justice du peuple! l'une des victimes promises ,i tes fureurs pourra témoigner avec quelle coupable indifférence tu rends tes arrêt- 1
Et le marquis, échappé comme par miracle aux égorgeurs de la Force, s'enfonça dans les rues tortueuses qui avoisinenl l'Hôtel- de -Ville. Il allait demander un asile à l'un de ses domestiques (1).
(1) I.' marquis de Saint-Dizicr ne jouit pas long-temps delà liberté que soi sang-froid lui avait valu; le domestique, auquel il se confia connu le projet infime de dénoncer sou ancien maître, i: reçut de la municipalité une récompense dite nationale, elle malheureux Saint-Dizier, se voyant découvert, et au moment d'être arrêté, se précipita par une feue lie du quatrièm* étage, el se tua sur le pavé de la rue.
Tandis que Cofflnhal interrogeait le prétendu citoyen Lamballe, on amenait la princesse dans l'avant-greffe ; elle assista à la mise en liberté du marquis de Saint- Dizier, qu'elle avait reconnu, mais tout en applaudissant au stratagème qu'il employait pour capter les bonnes grâces du féroce Cofflnhal , elle ne pouvait s'empêcher de déplorer la fatalité qui contraignait des serviteurs fidèles à renier les principes de la monarchie, et à maudire le nom de royaliste , en présence d'hommes qui avaient en horreur tout ce qui venait leur rappeler une dynastie qu'ils avaient juré d'exterminer.
L'interrogatoire, que Cofflnhal fit subir à la princesse de Lamballe, fut court; il ne s'agissait que de constater l'identité , et malgré les observations d'Armand qui , prévoyant l'horrible dénouement, s'efforçait de faire comprendre au représentant
de la Municipalité qu il était important de maintenir l'écrou delà princesse afin d'en arracher des aveux qui serviraient à poser les bases d?. l'accusation d:
contre LouisXM; mais Coflinhal ne voulut rien entendre, et pour toute réponse il s'écria d'une voix retentissante
— Klargissez la citoyenne Lamballe!
Il y avait, dans celte phrase de Coffinhal, un tel accent de férocité que madame de Lamballe, qui ne connaissait point la redoutable signification du mol élargi»' sez , en tressaillit de terreur; elle fil un pas en arrière joignit les mains, els'attendant à recevoir le coup mortel , elle adressa au ciel une fervente prière; mais le porte-clé. qui livrait les prisonniers aux exécuteurs de dehors, s'était approche de l'altesse, et la prenant par le bras . il lui dit avec dureté
— Allons, veux lu sortir.
Madame deLaraballefit un mouvement et s'achemina vers la porte.
— Ne sortez pas! altesse, s'écria involontairement Armand en s'élançant de la place qu'il occupait à la porte du guichet, ne sortez pas !
— Ha ! ha ! murmura Coftinhal , l'aidede-camp de Santerre veut s'opposer à l'exécution de nos ordres.
Cofûnhal releva la tète et faisant signe aux gardes nationaux qui formaient une masse compacte autour de la table devant laquelle il étaitassis, il leur dit avec force:
— Citoyens ! emparez-vous de ce misé • rable qui vient de se trahir !
On se jeta sur Armand, qui voulut opposer de la résistance , mais un coup de crosse retendit sur le carreau, et tandis que les guichetiers s'apprêtaient a lui attacher les mains, la porte s'était ouverte.
et le cri sinistre : — A l'Abbaye ' — avait retenti au loin.
Cofiinhal, lui-même, donnaitle signal de mort. Armand, qu'on croyait terrassé, se releva avec toute l'énergie que donne l'espoir et le désir d'échapper à un péril imminent, et renversant les gardes nationaux qui s'opposaient à ce qu'il sortit , il parut sur le seuil du guichet en même temps que la princesse de Lamballe ; celle-ci, à la vue des cadavres qui gisaient dans la rue, avait reculé en poussant cri de un terreur.
— Vive la république ! mes amis, dit Armand en prenant la main de la princesse.
Au cri de : vive la république! il se fit un mouvement parmi les égorgeurs. Les trois hommes, qui avaient été gagnés, s'avancèrent en disant :
— Ce sont de bons citoyens!
Mais Coffinhal avait abandonné son siège, et s'était précipité sur le seuil de la prison pour désabuser les sicaires à sa solde.
— Citoyens! dit-il en désignant Armand et madame de Lamballe. je vous livre ces traîtres! point de pitié!
— A l'Abbaye! harla l'un de ces misérables. Et il porta un coup de sabre à Armand.
Le malheureux jeune homme était blessé mortellement , il tomba sans pouvoir proférer une parole , et sa chute fut le signal de la mort de la jeune princesse, dont il serrait convulsivement la main, l'un des assassins enfonça son couieau dans la poitrine de l'altesse , et aussitôt vingt piques s'élevèrent et s'abaissèrent en un instant.
Madame de Lamballe venait d'expier, par une mort cruelle , i et son titre de
princesse et le rany quelle occupait à la cour!
Quelques heures après, des femmes ivres devin, des égorgeurs, que la lassitude éloignait de la prison de la Force , ces cannibales, que la population parisienne voyait passer avec effroi, portaient au bout d'une pique, comme le trophée dune victoire, la léte de la princesse de I.amballe. Le corlége se grossissait à chaque pas, et des cris, les huées accueillaient ceux qui détournaient les yeux ave* reur, ou qui refusaient de se joindre à ces misérables, i|ui se disaient hautement les vengeurs de la patrie.
Cette bande de forcenés se dirigea du côté de la rue du Temple, atin de faire contempler à la famille royale, et surtout à Marie-Antoinette, la tête le H meil-
leure amie. Cette idée barbare , reçut son exécution ; au bruit qui se faisait devant la Tour du Temple, Marie- Antoinette accourut à la fenêtre , et elle aperçut la t(He sanglante, pâle, défigurée , de madame de Lamballe, qu'on lui présentait en chantant ce refrain :
Ah! ça ira, ça ira. ça ira
f,es aristocrates à la lanterne!
La reine poussa un cri horrible et s'évanouit- Les municipaux , indignés de ce trait de cruauté, firent prendre les armes à la compagnie des gardes nationnaux de service , et, afin d'empôcher le renouvellement d'une semblable scène, on tendit des i ubans tricolores des deux côtés de la rue : cette fragile barrière fut religieusement respectée, et le devant de la prison resta libre. Les hommes , que l'histoire devait à jamais flétrir du nom de seplem-
briseurs, allèrent dans les quartiers Saint- Martin et Saint-Denis promener la tête sanglante d'une femme, dont le seul crime était d'être née dans un rang illustre!