‹ La princesse Lamballe et Madame de PolignacChapitre 13 sur 16 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Les cellules des Feuillans. — Etrange faiblesse de Louis seize. — Opinion sur le comte d'Artois — La mèche do cheveux. — Marie-Antoinette jugeant .a Révolution française. — Détails donnés à la reine. — Lettre adressée à la duchesse de Polignac. — Les Iîrulns en guenilles. — l'Abbaye. — Madame de Lamballe à !a Force.

Quatre petites cellules des anciens Feuillans, converties en bureau des archives pour les besoins de l'assemblée constituante, avaient été mises à la disposition de Louis Wl et de sa famille. La première

de ces cellules fut transformée en antichambre; la seconde en un saloD . la troisième et la quatrième en deux chambres à coucher pour le roi et la reine.

Tandis que le monarque détrôné prenait possession de ce modeste appartement, on démantelait son château, on égorgeait ses gardes suisses, sa noblesse! La fière Marie-Antoinette ne pou>ait supporter de sang-froid l'humiliante situation que la faiblesse de son époux lui avait faite; elle s'indignait en songeant que le sort de la monarchie avait peutêtre dépendu d'une résolution vigoureuse. Louis XVI semblait résigné et ne proférait pas une seule plainte. Son premier soin, en entrant aux Feuillans, fut de demander à dîner; on s,%r\!t. et sa n mangea avec autant d'appétit et de tranquillité d'esprit que si elle eût été aux Tuileries.

Tout le service de la reine, à l'exception de madame Campan et de la marquise de Tourzcl , avait été conduit et réparti entre les prisons de la Force , de l'Abbaye et de la Conciergerie ; madame Campan et la marquise de Tourzel obtinrent de Vergniaud, président de l'assemblée, la permission d'entrer aux Feuillans pour voir la famille royale. On conduisit ces dames dans le bureau d'un secrétaire, qui prit leurs noms et leur délivra des cartes qui ne devaient servir qu'une fois seulement.

En traversant le corridor du premier étage, qui conduisait aux cellules habitées par la famille royale, plusieurs gardas nationaux, qui faisaient leur faction, s'écrièrent, en voyant passer les deux dames:

— Eh bien ! c'est donc fini pour ce pauvre Louis XVI! le comte d'Artois s'en serait tiré plus habilement.

— Lui ' dit un officier en s'approchanl , pas mieux que son frère; le même sang coule a>ns leurs veines; il est tiède alors qu il faut agir !

La première femme de la reine et la gouvernante précipitèrent leurs pas et entrèrent dans l'espèce d'antichambre ou se trouvaient le prince de Poix, le baron d'Aubiers, M. de Saint-Pardon, écuyer de madame Elizabelh , MM. Goguelat et Hue. Dans la seconde pièce, Louis XM se faisait rafraîchir les cheveux par son valet de chambre Thierry. Il en prit une mèche et la donna à madame Campan. La troisième cellule, dans laquelle ces dames pénétrèrent, était occupée p; r Marie- Antoinette qui était couchée sur un mauvais grabat et paraissait absorbée dans de profondes réflexions.

A l'entrée de sa première femme el de la gouvernante de ses enfans, file se le\a

sur son séant, et dit avec le ton de l'exaltation :

— Venez ; malheureuses femmes , venez en voir encore une plus malheureuse que vous, puisque c'est elle qui fait votre malheur à toutes.

Et Marie- Antoinette donna un libre cours à sa douleur. Elle ne se dissimulait plus l'horreur de la situation où elle se trouvait, et accusait tout le monde d'avoir contribué à précipiter la monarchie dans l'abîme. Les novateurs, comme étant avides de changemens et d'améliorations impossibles à obtenir en quelques années, les ambitieux, pouraugmenter et faire leur fortune , et la foule, la populace , comme elle le disait avec une expression d'amère ironie, dans l'espoir du pillage. Les émigrés eux-mêmes , les étrangers , sur lesquels la cour fondait toutes ses espérances de salut, furent l'objet des censures de

la reine, qui se vengeait de leur indolence en stigmatisant de l'épithete de lâches tous ces grands seigneurs qui s'étaient empressés d'émigrer, au lieu de rester sur les marches du trône pour en défendre le chef.

Après le premier élan de cette douleur expansive, la reine fut plus calme , et demanda des détails sur ce qui s'était passé aux Tuileries après son départ .

— Je crains d'affliger votre majesté par le récit des horreurs qui ont été commises sous mes yeux, dit la marquise de Tourzel d'une voix émue, tout le monde a fait son devoir.

— Oui, reprit .Marie-Antoinclte, l'Assemblée a laissé froidement égorger les braves gardes suisses qui, en repoussant les bordes furieuses vomies par les faubourgs, croyaient défendre le roi et sa famille; et tout le sang qui a coulé dans

cette horrible journée retombera sur nos têtes, et on nous accusera d'avoir donné Tordre de tirer sur le peuple, alors que c'était le peuple qui venait lui-même provoquer une juste répression.... Marquise de Tourzel, ajouta Marie-Antoinette en s'efforçant de vaincre son émotion, je veux des détails, je veux connaître le nom des victimes qui ont péri , afin de prier pour elles i Ne craignez point d'affliger mon cœur ; lorsqu'on est arrivé , comme nous, au dernier degré de l'infortune, on a le courage d'apprendre et de supporter tous les malheurs.

La marquise se rendit aux désirs de la reine, et elle raconta que toutesles dames -qui s'étaient réunies dans le grand salon, aussitôt après son départ, avaient failli être égorgées par une bande de forcenés, et qu elles n'avaientélésauvées que par l'ordre de Pétion, qui ne voulait point qu'on

tuât une seule femme , sous prétexte que ces assassinats déshonoreraient la nation ; que la princesse de Lamballe , mesdames de Tarente , de la Roche-Aymon et le comte d'Affry avaient été mis en état d'arrestation, et qu'au moment ou on la contraignait de quitter les Tuileries, elle avait vu les illustres prisonniers traverser le jardin au milieu d'une haie de gardes nationaux.

— Pauvre princesse de Lamballe ! dit Marie-Antoinette en joignant les mains, cenesont pas des juges qu'on lui donnera, mais des bourreaux.

Bien des serviteurs fidèles et dévoués élaienl tombés pendant la journée du 10 août, cl les regrets de Marie-Anloim tte furent grands en songeant que tous ces s icriflces avaient été inutiles à la cause que ces braves gens défendaient; la reine se regardait comme une victime qu'on of-

frirait en holocauste à la haine d'un peuple qui l'accusait de tout le mal qui s'était fait en France , depuis son arrivée ; cette persuasion , que madame de Tourzel ne put combattre, inspira à Marie-Antoinette l'idée de faire parvenir, à une amie qui lui était bien chère, quelques paroles de consolation ; elle voulut écrire à la duchesse de Polignac, à cette pauvre exilée qui , disait-elle, devait regretter amèrement de n'avoir pu partager les dangers des personnes qui la chérissaient.

— Madame de Tourzel, ajouta Marie- Antoinette en faisant signe à la marquise de se placer à une petite table de noyer, qui était au pied du lit , vous allez me servir de secrétaire ; vous suppléerez au désordre de mes idées; ma pauvre tète est si troublée qu'il me serait impossible de tracer moi-même des ^caractères lisibles.

La marquise obéit aux ordres de la reine

et écrivit sons sa dictée le récit de ce qui s'était passé aux Tuileries depuis l'insurrection du 20 [juin; comme on peut le croire, Marie-Antoinette appelait la malédiction sur les révolutionnaires qui avaient osé porter une main sacrilège sur le bandeau royal. Cette lettre, qui parvint à Vienne à la duchesse, se terminait par ce paragraphe.

« L'abîme creusé sous nos pas, depuis votre départ, vient de nous engloutir!

L'espoir d'un meilleur avenir nous est interdit, car nous sommes environnés d'ennemis jaloux de consommer notre ruine.

Ils jugeront le roi, et le roi n'opposera pas àcetacte inique, monstrueux, cettevolonlé suprême et souveraine devant laquelle tout doit plier; il se défendra devant des tigres altérés de son sang, il justifiera les actes de son gouvernement, et l'Europe, étonnée du spectacle que lui offrira cette

assemblée de députés , d'hommes se disant les amis du peuple et auxquels on peut prodiguer, dès à présent , les épithètes les plus insultantes, l'Europe attendra tranquillement le dénouement de l'horrible drame dans lequel nous sommes les principaux acteurs , et dont nous serons aussi les premières victimes. Que fait d'Artois ? etCondé et Provence? quels sont les fruits de l'émigration? Ah! ma bonne duchesse ! ce sont de cruelles déceptions que toutes ces promesses avortées, ces projets gigantesques impossibles à mettre à exécution! Nous comptions sur des secours du dehors. On nous abandonne à la fureurde nos ennemis qui commandent en maîtres dans cette odieuse ville de Paris, et peut-être se décidera-t-on à 'entrer en campagne lorsque le sang du roi, le mien . celui de mes cnfans aura coulé sous le poignard de cesBrutus en guenilles ! Adieu, ma sincère

amie, je me recommande ù vos prières' <>

Marie-Antoinetle prit la lettre que la marquise de Tourzel venait d écrire , et après avoir signé , elle souligna, en souriant avec amertume , les Brulus en guenilles, et en rendant le papier à la marquise , elle ajouta : — Cette phrase peint bien les membres de celle assemblée dans laquelle il ne se trouve pas un seul patriote; c'est une horde infâme !

-Madame Elisabeth, qui entrait avec le dauphin et la jeune princesse, interrompit par sa présence les déclamations de sa belle-sœur; l'amour maternel reprit le dessus dans le cœur de Marie-Antoinette qui, rendant le reste de cette journée, r.e s'occupa plus que de ses deux enfans qu'elle embrassait en se disant :

— Malheureuses créatures! le peuple a dévoré votre héritage ! quel avenir vous est réserve !

I; Tandis que la famille royale était prisonnière aux Feuiilans, et qu'on la traitait avec des égards qui devaient bientôt faire place à des mesures de rigoureuse surveillance exercées contre les accusés de crimes abominables, les personnes arrêtées aux Tuileries pendant la matinée du 10 août se voyaient en butte aux outrages les plus sanglans ; la princesse de Lamballe, que sa jeunesse, sa beauté, la douceur bien connue de son caractère semblaient devoir mettre à l'abri des persécutions, après avoir été conduite dans les cachots de l'Abbaye , où elle resta près de trente heures, la princesse fut appelée au greffe de la prison pour y subir un long interrogatoire , aussi niais qu'odieux et inutile, et dans lequel on voulut faire convenir à madame de Lamballe que la cour, elle-même (avait préparé et meuilé la sanglante insurrection du 10 août.

La princesse repoussa les insinuation- à l'aide desquelles on espérait lui arracher des aveux nécessaires pour motiverla nn>-e en jugement du roi. Les papiers que contenaient l'armoire de fer, la correspondance des émigrés, les plans contre-révolutionnaires, les notes fournies par Mirabeau et Barnave, ces preuves terri • blés, qui étaient suffisantes pour justitier un arrêt de mort, ces preuves avaient échappé aux actives recherches de la municipalité, et. dans tous les papiers trouvés aux Tuileries, il ne s'en trouvait pas un seul important. Or, le comité était bien certain qu'il devait exister, dans le château, un endroit où I ouisWI cariait tous ses papiers, et c'était pour arriver à le connaître que la princesse de Lamballe.

confidente de Marie-Antoinette , amie dévouée du roi, avait été décrétée d'arrestation et jetée dans un cachot humide.

Menaces et promesses, rien ne put ébranler la jeune princesse, qui ne divulgua point le secret de l'armoire de fer; elle repoussa même, avec une air de vérité qui parut convaincre un moment le magistrat qui l'interrogeait, toute participation à ce qu'on appelait les coupables manœuvres de Louis XVI ; elle s'efforça de prendre un ton frivole et léger, et se rappelant des jours d'ivresse et de bonheur, la jeune princesse rejeta sur son caractère insouciant l'ignorance de ce qui se passait aux Tuileries.

Sa réserve ne la sauva pas, et comme les prisonniers affluaient à l'Abbaye, et que, dans la confusion, on pouvait essayer de faire évader madame de Lamballe, le magistrat, qui venait de l'interroger, donna l'ordre de la conduire au milieu de la nuit, à l'hôtel de la Force ; en attendant qu'on pût opérer le transfè-

rement de la princesse, un coin obscur, servant adresser le lit de sangle de 1 un des guichetiers, fut mis à sa disposition, et là, assise sur un mauvais tabouret dépaillé, elle attendit le moment de monter en voiture pour aller à la Force.

Le chiffre des incarcérations s'éleva, dans la journée, à cent soixante-cinq' le concierge, 'qui n'avait plus de places pour les pensionnaires qu'on lui envoyait, imagina de rendre la liberté à deux ou trois douzaines de filous et de voleurs qui. en s'en allant, le saluèrent du nom de citoyen concierge, avec des démonstrations de respect qui durent flatter l'amour-propre de ce grossier fonctionnaire.

Kn style de guichet, la soirée fut bonne, elle livre d'écrou atteignit le chiffre trois cent quatre-vingts ! Tous les prisonniers étaient placés sous la même accusation : Tour avoir seni la cause royaliste' et le

plus grand nombre commettaient ce crime depuis leur plus tendre enfance; les Suisses, qui virent se refermer derrière eux les portes d'une prison qui les dérobait à la fureur de la populace, les Suisses seuls entraient à l'Abbaye sous la prévention d'assassinats commis sur le peuple.

A minuit, un fiacre s'arrêtait sur la petite place de l'Abbaye; et quelques instans après , madame de Lamballe sortait de cette prison et prenait place sur le devant de la voiture; les gendarmes ayant jugé plus convenable d'occuper labanquettede derrière; un agent de la municipalité s'assit à côté de madame de Lamballe, et donna l'ordre au cocher de prendre le chemin de la rue Saint-Antoine.

— Tu nous arrêteras à l'hôtel de la Force, ajouta-t-il; va bon train, et ne nous verse pas en route.

Pendant le trajet, cet homme adressa la

parole à plusieurs reprises a la princesse de Lamballe sans pouvoir en obtenir une seule réponse; piqué d un silence qu il qualiOait d'insolent , il lui prit la main en disant :

— Altesse pendant la journée d hier, aujourd nui vous n'êtes plus qu'une pauvre prisonnière que la rigueur de la loi doit atteindre; cependant, vous conservez encore ou une espérance qui ne se réalisera point, ou une tierlé déplacée dans un pareil moment; croyez-moi...

— Sont-ce des conseils que vous daignez m'adresser, monsieur? ou dois-je considérer votre discours comme une suite à l'odieux interrogatoire qu'on ma fait subir?

i faisant cette demande, la princesse releva tièrement la tête, et legageant sa main que l'agent de la municipalité n'avait cessé de serrer dans la

sienne, elle se recula comme pour témoigner du déplaisir que lui faisaient éprouver les familiarités qu'on se permettait envers elle.

— Bien, bien, murmura sourdement l'agent de la municipalité, toutes ces douces colombes ne veulent point s'apprivoiser; elles se repentiront de leur sauvagerie, foi de Duchène!

On arrivait à l'hôtel de la Force, que la municipalitéavait fait évacuer dans la journée, atin de pouvoir y loger les nombreux complices de Louis XVI, qu'on désignait sous le nom de Capel le détrôné. En pénétrant dans la chambre basse, dont le guichet ouvre rue des Ballets, et qui servait de greffe , madame de Lamballe fut bien étonnée d'y reconnaître une figure de coin-aissance : cet Armand de Luciennes, auquel elle devait la vie et qui, feignant

— 27-2 — de ne point la reconnaître, lui demanda avec brusquerie ses nom et prénoms,

— Princesse de Lamballe! répondit celle-ci.

— Ecrivez la citoyenne Lamballe , reprit Armand en se tournant vers le commis greffier. Ton domicile l

— Les Tuileries.

— Tu sais ce dont tu es accusée ?

— Je l'ignore, dit la princesse; on veut l'anéantissement de toute la noblesse , voilà je crois notre crime.

— Des phrases et pas une bonne réponse ! dit Armand en frappant du pied ; au fait! vous devez nier; nous, poursuivre la vérité partout où elle se rencontrera. Conduisez cette femme au n' 12 , dans la première cour! ajouta-t-il en s'adressant aux guichetiers du service.

Ceux-ci semparèreut de la princesse et lui Orejit traverser la seule, le premier

préau, puis aprèslui avoir fait monlerune vingtaine de degrés vermoulus et brisés , ils la poussèrent dans une étroite cellule, meublée d'un mauvais grabat, d'une chaise et d'une table, et ils en refermèrent brusquement la porte en lui souhaitant, d'un ton goguenard , une bonne nuit.

La pâle clarté de la lune éclairait cette chambre, dont l'étroite croisée était garnie de barreaux de fer ; madame de Lamballe se jeta sur son lit et donna un libre cours à ses larmes, que depuis son arrestation elle avait su retenir ; mais cette fermeté apparente, cette légèreté de caractère qu'elle affectait, sedémentirent alors qu'elle fut seule, et qu'elle put envisager, non sans frémir d'horreur, la situation où elle se trouvait.

La secousse avait été rude!... tomber des fastueux apparlemens des Toileries, dans la cellule d'une prison, était une de

hotea nui ébranle etl'ameetle corps; madame de Lamballe ne tarda pas à succomber au sommeil dont elle avait été privée depuis la soirée du 0 , et on était au 12 août; deux heures du matin venaient de sonner à l'horloge criarde de l'hospice des Quinze-A in^ts , lorsque la j n:i princesse, s'accoudant sur sa couche grossière, s'endormit en murmurant une fervente prière.

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