‹ La Princesse MaleineChapitre 12 sur 35 · UN BOIS DANS UN PARC · texte numérisé non relu

UN BOIS DANS UN PARC

ELLE m'a dit de l'attendre auprès du jet d'eau. Je veux la voir enfin en présence du soir... Je veux voir si la nuit la fera réfléchir. — Est-ce qu'elle aurait un peu de silence dans le cœur ? — Je n'ai jamais vu ce bois d'automne plus étrange que ce soir. Je n'ai jamais vu ce bois plus obscur que ce soir ; à quelles clartés allons-nous donc nous voir ? Je ne distingue pas mes mains ! — Mais qu'est-ce que toutes

72 ■ l'A. PRINCESSE MALEINE

ces lueurs autour de moi ? Tous les hiboux du parc sont donc venus ici ! Allez-vous-en ! Allezvous-en ! au cimetière ! auprès des morts !

Il leur jette de la terre.

Est-ce qu'on vous invite aux nuits de noces ? Voilà que j'ai des mains de fossoyeur à présent. — Oh ! je ne reviendrai pas souvent ! — Attention ! elle vient ! — Est-ce que c'est le vent ? — Oh ! comme les feuilles tombent autour de moi ! — Mais il y a là un arbre qui se dépouille absolument ! Et comme les nuages s'agitent sur la lune ! — Mais ce sont des feuilles de saule pleureur qui tombent ainsi sur mes mains ! — Oh ! je suis mal venu ici ! — Je n'ai jamais vu ce bois plus étrange que ce soir ! — Je n'ai jamais vu plus de présages que ce soir ! — Elle est là !

Entre la princesse Maleine.

OÙ êtes-vous, Seigneur ?

HJALMAR.

MALEINE

OÙ donc? — Je ne vois pas.

HJALMAR.

Ici, près du jet d'eau. — Nous nous entreverrons à la clarté de l'eau. Il fait étrange ici ce soir.

MALEINE

Oui ; — j'ai peur ! — ah ! je vous ai trouvé !

HJALMAR.

Pourquoi tremblez-vous ?

MALEINE

Je ne tremble pas.

HJALMAR.

Je ne vous vois pas. — Venez ici ; il fait plus clair, et renversez un peu la tète vers le ciel. — Vous êtes étrange aussi ce soir ! — On dirait que mes yeux se sont ouverts ce soir. — On dirait que mon cœur s'est entr 'ou vert ce soir...

— Mais je crois que vous êtes vraiment belle !

— Mais vous êtes étrangement belle, Uglyane !

— Il me semble que je ne vous aie jamais regardée jusqu'ici. — Mais je crois que vous êtes étrangement belle ! — Il y a quelque chose

autour de vous ce soir... — Allons ailleurs, à la lumière ! Venez !

MALEINE

Pas encore.

HJALMAR.

Uglyane ! Uglyane !

Il l'embrasse ; ici le jet d'eau, agité par le vent, se penche et vient retomber sur eux.

MALEINE

J'ai peur!

HJALMAR.

Allons plus loin...

MALEINE

Quelqu'un pleure ici...

HJALMAR.

Quelqu'un pleure ici?...

MALEINE

J'ai peur.

HJALMAR.

Mais n'entendez-vous pas que c'est le vent ?

Mais qu'est-ce que tous ces yeux dans les arbres?

HJALMAR.

OÙ donc ? Oh ! ce sont les hiboux qui sont revenus ! Je vais les chasser.

Il leur jette de la terre.

Allez-vous-en ! allez-vous-en !

MALEINE

Il y en a un qui ne veut pas s'en aller !

HJALMAR.

Où est-il?

MALEIXE.

Sur le saule pleureur.

HJALMAR.

Allez-vous-en !

MALEINE

Il ne s'en va pas !

HJALMAR.

Allez-vous-en ! Allez-vous-en !

Il lui jette de la terre.

MALEINE

Oh ! vous avez jeté de la terre sur moi !

HJALMAR.

J'ai jeté de la terre sur vous ?

MALEINE

Oui, elle est retombée sur moi !

HJALMAR.

Oh ! ma pauvre Uglyane !

MALEINE

J'ai peur !

HJALMAR.

Vous avez peur auprès de moi ?

MALEINE

Il y a là des flammes entre les arbres.

HJALMAR.

Ce n'est rien ; — ce sont des éclairs, il a fait très chaud aujourd'hui.

MALEINE

J'ai peur! oh! qui est-ce qui remue la terre autour de nous ?

HJALMAR.

Ce n'est rien ; c'est une taupe, une pauvre petite taupe qui travaille.

J'ai peur

HJALMAR.

Mais nous sommes dans le parc...

MALEINE

Y a-t-il des murs autour du parc ?

HJALMAR.

Mais oui ; il y a des murs et des fossés autour du parc.

HALEINE

Et personne ne peut entrer ?

HJALMAR.

Non ; — mais il y a bien des choses inconnues qui entrent malgré tout.

— Un silence. —

Uglyane ! regardez-moi...

MALEINE

Oui.

— Un silence. — HJALMAR.

A quoi songez-vous?

MALEIXE.

Je suis triste !

HJALMAR.

Vous êtes triste ? à quoi songez-vous^ Uglyane ?

MALEINE

Je songe à la princesse Maleine.

HJALMAR.

Vous dites ?

MALEINE

Je songe à la princesse Maleine.

HJALMA R.

Vous connaissez la princesse Maleine ?

MALEINE

Je suis la princesse Maleine.

HJALMAR.

Quoi?

MALEINE

Je suis la princesse Maleine.

HJALMAR.

Vous n'êtes pas Uglyane ?

MALEIXE.

Je suis la princesse Maleine.

HJALMAR.

Vous êtes la princesse Maleine ! Vous êtes la princesse Maleine ! Mais elle est morte !

MALEINE

Je suis la princesse Maleine.

HJALMAR.

Ici la lune passe entre les arbres et éclaire la princesse Maleine.

Oh ! Maleine ! — Mais d'où venez-vous ? et comment êtes-vous venue jusqu'ici ? Mais comment êtes-vous venue jusqu'ici ?

MALEINE

Je ne sais pas.

HJALMAR.

Mon Dieu ! mon Dieu ! mon Dieu ! mon Dieu ! d'où me suis-je évadé aujourd'hui ! Et quelle

pierre vous avez soulevée cette nuit ! Mon Dieu! mon Dieu ! de quel tombeau suis-je sorti ce soir! — Maleine ! Maleine ! qu'allons-nous faire ? — Maleine!... Je crois que je suis dans le ciel jusqu'au cœur !...

MALEINE

Oh ! moi aussi !

Ici le jet d'eau sanglote étrangement et meurt.

TOUS DEUX, se retournant.

Oh!

MALEINE

Qu'est-ce qu'il y a ? qu'est-ce qu'il y a maintenant ?

HJALMAR.

Ne pleurez pas ; n'ayez pas peur. C'est le jet d'eau qui sanglote...

MALEINE

Qu'est-ce qui arrive ici ? qu'est-ce qui va arriver? Je veux m'en aller! je veux m'en aller ! je veux m'en aller !

HJALMAR,

Ne pleurez pas !

MALEINE

Je veux m'en aller!

HJALMAR.

Il est mort; allons ailleurs.

Ils sortent.

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