VOIX
dans le corridor.
De profundis clanuwi ad te, Domine ; Domine, exaudi vocem meam !
ANNE
Ce sont les sept béguines qui vont à la chapelle.
VOIX. Dans le corridor.
Fiant auras lux intendentes, in vocem deprecationis meœ!
Le Roi laisse tomber le verre et la carafe.
ANNE
Qu'avez-vous fait ?
LE ROI
Ce n'est pas ma faute...
ANNE
Elles auront entendu le bruit. Elles vont entrer...
VOIX s'éloignant dans le corridor.
Si iniquitates observaveris, Domine : Domine, quis sustinebit ?
ANNE
Elles sont passées; elles vont à la chapelle.
LE ROI
Je veux m'en aller ! Je veux m'en aller ! Je veux aller avec elles ! Ouvrez-moi la porte !
Il va vers la porte.
ANNE
le retenant.
Qu'est-ce que vous faites ? Où allez-vous ? Vous devenez fou ?
LE ROI
Je veux aller avec elles ! Elles sont déjà sur la pelouse... Elles vont au bord de l'étang... Il y a du vent ; il pleut ; il y a de l'eau; il y a de l'air! — Si du moins vous l'aviez fait mourir en plein air ! Mais ici dans une petite chambre ! Dans une pauvre petite chambre ! — Je vais ouvrir les fenêtres...
ANNE
Mais il tonne ! Vous devenez fou ? J'aurais mieux fait de venir seule...
LE ROI
Oui ! oui !
ANNE
Vous vous en seriez lavé les mains, n'est-ce pas ? Mais maintenant...
LE ROI
Je ne l'ai pas tuée ! Je n'y ai pas touché ! C'est vous qui l'avez tuée ! C'est vous ! c'est vous ! c'est vous !
ANNE
Bien, bien; taisez-vous. — Nous verrons après. Mais ne criez pas ainsi.
Ne dites plus que c'est moi ou je vous tue aussi ! C'est vous ! c'est vous !
ANNE
Mais ne criez pas comme un possédé! On va vous entendre au bout du corridor.
LE ROI
On m'a entendu ?
On frappe à la porte.
ANNE
On frappe ! Ne bougez pas !
On frappe.
LE ROI
Que va-t-il arriver ? Que va-t-il arriver maintenant ?
On frappe.
ANNE
Éteignez la lumière.
LE ROI
Oh!
ANNE
Je vous dis d'éteindre la lumière.
LE ROI
Non.
Je réteindrai moi-même.
Elle éteint la lumière. On frappe.
LA NOURRICE, dans le corridor.
Maleine ! Maleine !
ANNE
dans la chambre.
C'est la nourrice...
LE ROI
Oh ! oh ! la nourrice ! la bonne, la bonne nourrice ! Je veux voir la nourrice ! Ouvrons ! Ouvrons !
ANNE
Mais taisez-vous donc; pour Dieu, taisezvous !
LA NOURRICE
dans le corridor.
Maleine ! Maleine ! Est-ce que vous dormez ?
LE ROI
dans la chambre.
Oui ; oui; oui; oh !
ANNE
Taisez-vous.
dans le corridor.
Maleine... ma pauvre petite Maleine... Vous ne répondez plus ? Vous ne voulez plus me répondre? — Je crois qu'elle dort profondément.
LE ROI, dans la chambre.
Oh ! oh ! profondément !
On frappe.
ANNE
Taisez-vous!
LA NOURRICE
dans le corridor.
Maleine! — Ma pauvre petite Maleine ! Je vous apporte de beaux raisins blancs et un peu de bouillon. Ils disent que vous ne pouvez pas manger ; mais je sais que vous êtes très faible ;
J74 LA PRINCESSE MALEIHE - —
je sais bien que vous avez faim. — Maleine, Maleine ! Ouvrez-moi !
LE ROI
dans la chambre.
Oh ! oh ! oh !
ANNE
Ne pleurez pas ! elle s'en ira.
dans le corridor.
Mon Dieu ! voilà Hjalmar qui arrive avec le petit Allan. Il va voir que je lui apporte des fruits. Je vais les cacher sous ma mante.
LE ROI
dans la chambre.
Hjalmar arrive !
ANNE
Oui.
LE ROI
Et le petit Allan...
ANNE
Je sais bien ; taisez-vous..
HJALMAR, dans le corridor.
Qui est là ?
LA NOURRICE
C'est moi, Seigneur.
HJALMAR.
Ah ! c'est vous, nourrice. Il fait si noir dans ce corridor... Je ne vous reconnaissais pas. Que faites-vous ici ?
J'allais à la cuisine; et j'ai vu le chien devant la porte...
HJALMAR.
Ah ! c'est Pluton ! — Ici Pluton !
ANNE
dans la chambre.
C'était le chien !
LE ROI
Quoi?
ANNE
C'était le chien qui grattait...
LA NOURRICE, dans le corridor.
Il était dans la chambre de Maleine. Je ne sais pas comment il est sorti...
HJALMAR.
Elle n'est plus dans sa chambre ?
LA NOURRICE
Je ne sais; elle ne répond pas.
HJALMAR.
Elle dort.
LA NOURRICE
Il ne veut pas s'éloigner de la porte.
Laissez-le; les chiens ont d'étranges idées. Mais quelle tempête, nourrice ! quelle tempête !...
LA NOURRICE
Et le petit Allan n'est pas encore couché ?
HJALMAR.
Il cherche sa mère ; il ne trouve plus sa mère.
LE PETIT ALLAN
Petite mère est pe-erdue !
HJALMAR.
Il veut absolument la voir avant de s'endormir. Vous ne savez pas où elle est?
LA NOURRICE
Non.
LE PETIT ALLAN
Petite mère est pe-erdue !
HJALMAR,
dans le corridor.
On ne la trouve plus.
LE PETIT ALLAN
Petite mère est pe-erdue ! pe-erdue ! pe-erdue ! oh ! oh ! oh !
dans la chambre.
Oh!
ANNE
Il sanglote !
LA NOURRICE
dans le corridor.
Voyons, ne pleure pas; voici ta balle. Je Tai trouvée dans le jardin.
LE PETIT ALLAN
Ah! ah! ah!
On entend des coups sourds contre la porte.
LE ROI
dans la chambre.
Écoutez! Écoutez!
ANNE
C'est le petit Allan qui joue à la balle contre la porte !
LE ROI
Ils vont entrer. — Je vais la fermer !
ANNE
Elle est fermée.
allant à la porte.
Les verrous ! les verrous !
ANNE
Doucement, doucement !
H J A L M A R , dans le corridor.
Mais pourquoi le chien renifle-t-il ainsi sous la porte?
LA NOURRICE
Il voudrait entrer; il est toujours près de Maleine.
HJALMAR.
Croyez-vous qu'elle puisse sortir demain ?
LA NOURRICE
Oui, oui. Elle est guérie. — Eh bien, Allan, que fais-tu là ! — Tu ne joues plus ? Tu écoutes aux portes ! Fi ! le vilain petit qui écoute aux portes !
LE PETIT ALLAN
Il y a un petit ga-arçon derrière la porte !...
Que dit-il ?
dans la chambre.
HJALMAR, dans le corridor.
Il ne faut jamais écouter aux portes. Il arrive malheur quand on écoute aux portes.
LE PETIT ALLAN
Il y a un petit ga-arçon derrière la porte.
ANNE, dans la chambre.
Il vous a entendu !
LE ROI
Oui! oui! Je crois que oui !
ANNE
Il entend votre cœur ou vos dents !
LE ROI
On entend mes dents ?
ANNE
Je les entends jusqu'ici ! Fermez la bouche !
LE ROI
Moi?
ANNE
Mais ne vous couchez pas contre la porte! Allez-vous-en !
LE ROI
Où? Où?
ANNE
Ici! Ici!
LE PETIT ALLAN, dans le corridor.
Il y a un petit ga-arçon derrière la porte.
HJALMAR.
Viens ; tu as sommeil.
LA NOURRICE
Viens ; c'est un méchant petit garçon.
LE PETIT ALLAN
Je veux voir le petit ga-arçon ! . . .
LA NOURRICE
Oui, tu le verras demain. Viens, nous allons chercher petite mère. Ne pleure pas, viens !
LE PETIT ALLAN
Je veux voir le petit ga-arçon ! oh ! oh ! Je dirai à petite mère ! oh ! oh !
LA NOURRICE
Et moi, je dirai à petite mère que tu as éveillé Maleine. Viens, Maleine est malade.
LE PETIT ALLAN
Ma-aleine est plus ma-alade.
LA NOURRICE
Viens; tu vas éveiller Maleine.
LE PETIT ALLAN, s'éloignant.
Non, non, j'éveillerai pas Ma-aleine ! j'éveillerai pas Ma-aleine !
ANNE, dans la chambre.
Ils sont partis ?
LE ROI
Oui ! oui ! Allons-nous-en. Je vais ouvrir la porte ! la clef! la clef! où est la clef !
ANNE
Ici. — Attendez un peu. — Nous allons la porter sur son lit.
LE ROI
Qui?
ANNE
Elle...
LE ROI
Je n'y touche plus!
Mais on verra qu'on Ta étranglée ! Aidezmoi!
LE ROI
Je n'y touche plus! Venez ! venez ! venez !
ANNE
Aidez-moi à ôter le lacet !
LE ROI
Venez ! venez !
ANNE
Je ne puis pas ôter le lacet! un couteau! un couteau !
LE ROI
Oh ! qu'est-ce qu'elle a autour du cou? Qu'estce qui brille autour de son cou? Venez avec moi ! venez avec moi !
ANNE
Mais ce n'est rien ! C'est un collier de rubis ! votre couteau !
LE ROI
Je n'y touche plus ! je n'y touche plus, vous dis-je ! Mais le bon Dieu serait à genoux devant moi!... je le renverserais! je le renverserais! Je n'y touche plus ! Oh ! il y a !.. , Il y a ici !.. .
ANNE
Quoi? quoi?
Il y a ici!... Oh! oh! oh!
Il ouvre la porte en tâtonnant et s'enfuit.
ANNE
OÙ est-ii? Il s'est enfui... Qu'a-t-il vu?... Je ne vois rien... Il chancelle le long des murs du corridor... Il tombe au bout du corridor... — Je ne reste pas seule ici.
Elle sort.