‹ La Princesse MaleineChapitre 26 sur 35 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

On découvre la princesse Maleine

immobile sur son lit, épouvantée et aux écoutes ;

entrent le Roi et la reine Anne.

L'orage augmente.

LE ROI

%J E veux savoir ce qui est sorti de la chambre !...

Avancez, avancez !

LE ROI

Je veux aller voir ce qui est sorti de la chambre...

ANNE

Taisez-vous. Elle est là...

LE ROI

Elle est morte ! — Allons-nous-en !

ANNE

Elle a peur.

LE ROI

Allons-nous-en ! J'entends battre son cœur jusqu'ici !

ANNE

Avancez ; — est-ce que vous devenez fou ?

LE ROI

Elle nous regarde, oh ! oh !

ANNE

Mais c'est une petite fille ! — Bonsoir, Maleine, — Est-ce que tu ne m'entends pas, Maleine ? Nous venons te dire bonsoir. — Es-tu malade, Maleine ? Est-ce que tu ne m'entends pas ? Maleine ! Maleine !

Maleine fait signe que oui.

Ah!

ANNE

Tu es effrayante ! — Maleine ! Maleine ! As-tu perdu la voix ?

MALEINE

Bon... soir !...

156 ■ LA PRINCESSE MALETNE »

ANNE

Ah ! tu vis encore ; — as-tu tout ce qu'il te faut? — Mais je vais ôter mon manteau.

Elle dépose son manteau sur un meuble et s'approche du lit.

Je vais voir. — Oh ! cet oreiller est bien dur.

— Je vais arranger tes cheveux. — Mais pourquoi me regardes-tu ainsi, Maleine ? Maleine ?

— Je viens te dorloter un peu. — Où est-ce que tu as mal ? Tu trembles comme si tu allais mourir. — Mais tu fais trembler tout le lit! — Mais je viens simplement te dorloter un peu. — Ne me regarde pas ainsi ! Il faut être dorlotée à ton âge ; je vais être ta pauvre maman. — Je vais arranger tes cheveux. — Voyons, lève un peu la tête ; je vais les nouer avec ceci. — Lève un peu la tête. — Ainsi.

Elle lui passe un lacet autour du cou.

MALEINE

sautant à bas du lit.

Ah ! qu'est-ce que vous m'avez mis autour du

cou ?

ANNE

Rien ! rien ! ce n'est rien ! ne criez pas !

MALEINE

Ah ! ah !

ANNE

Arrêtez-la ! arrêtez-la !

LE ROI

Quoi ? Quoi ?

ANNE

Elle va crier ! elle va crier !

LE ROI

Je ne peux pas !

MALEINE

Vous allez me!... oh! vous allez me !...

ANNE

saisissant Maleine.

Non ! non !

MALEINE

Maman ! Maman ! Nourrice ! Nourrice ! Hjalmar ! Hjalmar ! Hjalmar !

— au Roi. —

OÙ êtes-vous ?

LE ROI

Ici ! ici !

HALEINE

suivant Anne sur les genoux.

Attendez ! Attendez un peu ! Anne ! Madame ! roi ! roi ! roi ! Hjalmar ! — Pas aujourd'hui ! — Non ! non ! pas maintenant ! . . .

ANNE

Vous allez me suivre autour du monde à genoux ?

Elle tire sur le lacet.

MALEINE, tombant au milieu de la chambre.

Maman ! . . . Oh ! oh ! oh !

Le Roi va s'asseoir.

ANNE

Elle ne bouge plus. C'est déjà fini. — Où êtes-vous ? Aidez-moi ! Elle n'est pas morte. — Vous vous êtes assis !

LE ROI

Oui ! oui ! oui !

Tenez-lui les pieds ; elle se débat. Elle va se relever...

LE ROI

Quels pieds ? quels pieds ? Où sont-ils ?

ANNE

Là ! là ! là ! Tirez !

LE ROI

Je ne peux pas ! Je ne peux pas !

ANNE

Mais ne la faites pas souffrir inutilement !

Ici la grêle crépite subitement contre les fenêtres. LE ROI.

Ah!

ANNE

Qu'est-ce que vous avez fait?

LE ROI

Aux fenêtres ! — On frappe aux fenêtres !

ANNE

On frappe aux fenêtres ?

LE ROI

Oui ! oui ! avec des doigts ! oh ! des millions de doigts !

Nouvelle averse.

C'est la grêle !

La grêle?

Oui.

ANNE

LE ROI

ANNE

LE ROI

Est-ce que c'est la grêle ?

ANNE

Oui, je l'ai vu. — Ses yeux deviennent troubles.

LE ROI

Je veux m'en aller ! Je m'en vais ! Je m'en vais !

ANNE

Quoi ? Quoi ? Attendez ! Attendez ! Elle est morte.

Ici une fenêtre s'ouvre violemment

sous un coup de vent, et un vase posé sur l'appui

et contenant une tige de lys tombe bruyamment

dans la chambre.

LE ROI

Oh! oh!... maintenant!... Qu'y a-t-il maintenant ?

ANNE

Ce n'est rien, c'est le lys; le lys est tombé.

LE ROI

On a ouvert la fenêtre.

ANNE

C'est le vent.

Tonnerres et éclairs.

LE ROI

Est-ce que c'est le vent ?

ANNE

Oui, oui, vous l'entendez bien. — Enlevez, enlevez l'autre lys ; — il va tomber aussi.

LE ROI

Où ? où ?

ANNE

Là ! là! à la fenêtre. Il va tomber, il va tomber ! On l'entendra ! . . .

LE ROI

Prenant le lys.

OÙ faut-il le mettre?

Mais OÙ vous voudrez ; à terre ! à terre !

LE ROI

Je ne sais pas où...

ANNE

Mais ne restez pas avec ce lys dans les mains ! Il tremble comme s'il était au milieu d'une tempête ! Il va tomber !

LE ROI

Où faut-il le mettre?

ANNE

Où vous voudrez ; à terre ; — n'importe où...

LE ROI

Ici?

ANNE

Oui,

oui.

Maleine fait un mouvement.

LE ROI

Ah!

Quoi

? quoi

LE ROI

imitant le mouvement.

Elle

ANNE

Elle est morte; elle est morte. Venez !

LE ROI

Moi?

ANNE

Oui. Elle saigne du nez. — Donnez-moi votre mouchoir.

LE ROI

Mon... mon mouchoir?

ANNE

Oui.

LE ROI

Non, non ! pas le mien ! pas le mien !

Ici le Fou apparaît à la fenêtre restée ouverte et ricane tout à coup.

ANNE

Il y a quelqu'un! Il y a quelqu'un à la fenêtre !

LE ROI

Oh ! Oh ! Oh !

ANNE

C'est le Fou! Il a vu de la lumière. — Il le dira. — Tuez-le !

Le Roi court à la fenêtre et frappe le Fou d'un coup d'épée.

LE FOU, tombant.

Oh! oh! oh!

ANNE

Il est mort ?

LE ROI

Il est tombé. Il est tombé dans le fossé. Il se noie! Écoutez ! Écoutez!...

On entend des clapotements.

ANNE

Il n'y a personne aux environs ?

LE ROI

Il se noie ; il se noie. Écoutez !

Il n'y a personne aux environs?

Tonnerres et éclairs.

LE ROI

Il y a des éclairs ! il y a des éclairs !

ANNE

Quoi?

LE ROI

Il pleut ! il pleut ! Il grêle ! il grêle ! Il tonne ! il tonne !

ANNE

Que faites-vous là, à la fenêtre ?

LE ROI

Il pleut, il pleut sur moi ! Ils versent de l'eau sur ma tête ! Je voudrais être sur la pelouse ! Je voudrais être en plein air ! Ils versent de l'eau sur ma tête ! Il faudrait toute l'eau du déluge pour me baptiser à présent ! Le ciel entier écrase de la grêle sur ma tête ! Le ciel entier écrase des éclairs sur ma tête !

ANNE

Vous devenez fou ! Vous allez vous faire foudroyer !

LE ROI

Il grêle ! il grêle sur ma tête ! Il y a des grêlons comme des œufs de corbeaux !

ANNE

Mais vous devenez fou ! Ils vont vous lapi-

Ï66 * LA PRINCESSE MALEÏNE

der!... — Vous saignez déjà. — Fermez la fenêtre.

LE ROI

J'ai soif.

ANNE

Buvez. Il y a de l'eau dans ce verre.

LE ROI

Où?

ANNE

Là; il est encore à moitié plein.

LE ROI

Elle a bu dans ce verre ?

ANNE

Oui; peut-être.

LE ROI

Il n'y a pas d'autre verre ?

Il verse l'eau qui reste et rince le verre. ANNE.

Non, — que faites-vous ?

Elle est morte.

Ici on entend d'étranges frôlements et un bruit de griffes contre la porte.

Ah!

ANNE

On gratte à la porte.

LE ROI

Ils grattent ! ils grattent !

ANNE

Taisez-vous.

LE ROI

Mais ce n'est pas avec une main !

ANNE

Je ne sais ce que c'est.

LE ROI

Prenons garde ! Oh ! oh ! oh !

ANNE

Hjalmar ! Hjalmar ! qu'est-ce que vous avez ?

LE ROI

Quoi ? quoi ?

Vous êtes effrayant! Vous allez tomber! Buvez, buvez un peu.

LE ROI

Oui ! oui !

ANNE

On marche dans le corridor.

LE ROI

Il va entrer î

ANNE

Qui?

LE ROI

Celui... celui... qui !

11 fait le geste de gratter.

ANNE

Taisez-vous. — On chante...

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