‹ La Princesse MaleineChapitre 32 sur 35 · DES SEIGNEURS · texte numérisé non relu

DES SEIGNEURS

Mais alors ?...

HJALMAR.

Je n'en sais rien.

Entre Angus.

Ouvrez les portes ! le roi vient !

TOUS

Vous l'avez vu ?

Oui!

HJALMAR.

OÙ était-il ?

ANGUS

Je ne sais pas.

HJALMAR.

Et la reine Anne ?

ANGUS

Elle est avec lui.

HJALMAR.

Lui avez-vous parlé ?

ANGUS

Oui.

HJALMAR.

Qu'a-t-il dit?

ANGUS

Il n'a pas répondu.

HJALMAR.

Vous êtes pâle !

ANGUS

J'ai été étonné !

De quoi ?

ANGUS

Vous verrez !

UN SEIGNEUR

Ouvrez les portes ! Je l'entends !

ANNE

derrière la porte.

Entrez, Sire...

LE ROI

derrière la porte.

Je suis malade... Je ne veux pas entrer... J'aimerais mieux ne pas entrer dans la chapelle...

ANNE, — à la porte. —

Entrez ! entrez !

Entrent le Roi et la reine Anne.

LE ROI

Je suis malade... Ne faites pas attention...

HJALMAR.

Vous êtes malade, mon père ?

Oui, oui.

HJALMAR.

Qu'avez-vous, mon père ?

LE ROI

Je ne sais pas.

ANNE

C'est cette épouvantable nuit.

LE ROI

Oui, une épouvantable nuit !

ANNE

Allons prier.

LE ROI

Mais pourquoi vous taisez-vous tous ?

HJALMAR.

Mon père, qu'y a-t-il là sur vos cheveux ?

LE ROI

Sur mes cheveux ?

HJALMAR.

Il y a du sang sur vos cheveux !

LE ROI

Sur mes cheveux ? — Oh ! c'est le mien !

On rit.

Mais pourquoi riez-vous ? Il n'y a pas de quoi rire !

ANNE

Il a fait une chute dans le corridor.

On frappe à une petite porte.

UN SEIGNEUR

On frappe à la petite porte...

LE ROI

Ah ! on frappe à toutes les portes ici ! Je ne veux plus qu'on frappe aux portes !

ANNE

Voulez-vous aller voir, Seigneur?

UN SEIGNEUR, ouvrant la porte.

C'est la nourrice, Madame.

LE ROI

Qui?

UN SEIGNEUR

La nourrice, Sire !

ANNE, — se levant. —

Attendez, c'est pour moi...

Mais qu'elle entre ! qu'elle entre !

— Entre la Nourrice. — LA NOURRICE.

Je crois qu'il pleut dans la chambre de Haleine.

LE ROI

Quoi?

LA NOURRICE

Je crois qu'il pleut dans la chambre de Maleine.

ANNE

Vous avez entendu la pluie contre les vitres.

LA NOURRICE

Je ne peux pas ouvrir?

ANNE

Non ! non ! il lui faut le repos !

208 — - LA PRINCESSE MALETNE *■ —

LA NOURRICE

Je ne peux pas entrer?...

ANNE

Non! non! non !

Non ! non ! non !

LA NOURRICE

On dirait que le roi est tombé dans la neige.

LE ROI

Quoi?

ANNE

Mais que faites-vous ici? Allez-vous-en! Allez-vous-en !

Sort la Nourrice.

HJALMAR.

Elle a raison; vos cheveux me semblent tout blancs. Est-ce un effet de la lumière?

ANNE

Oui, il y a trop de lumière.

LE ROI

Mais pourquoi me regardez-vous tous? — Vous ne m'avez jamais vu?

ANNE

Voyons, entrons dans la chapelle; l'office sera fini, venez donc.

LE ROI

Non, non, j'aimerais mieux ne pas prier ce soir...

Ne pas prier, mon père ?

LE ROI

Si, si, mais pas dans la chapelle... je ne me sens pas bien, pas bien du tout!

ANNE

Asseyez-vous un instant. Seigneur.

HJALMAR.

Qu'avez-vous, mon père ?

ANNE

Laissez, laissez, ne l'interrogez pas; il a été

surpris par l'orage ; laissez-lui le temps de se remettre un peu, — parlons d'autre chose.

HJALMAR.

Ne verrons-nous pas la princesse Uglyane ce soir?

ANNE

Non, pas ce soir, elle est toujours souffrante.

LE ROI

Je voudrais être à votre place!

HJALMAR.

Mais ne dirait-on pas que nous sommes malades nous aussi? — Nous attendons comme de grands coupables...

Où voulez-vous en venir?

HJALMAR.

Plaît-il, mon père ?

LE ROI

Où voulez-vous en venir? Il faut le dire franchement...

ANNE

Vous n'avez pas compris. — Vous étiez dis-

trait. — Je disais qu'Uglyane est souffrante, mais elle va mieux.

ANGUS

Et la princesse Maleine, Hjalmar?...

HJALMAR.

Vous la verrez ici avant la fin de...

Ici la petite porte que la Nourrice

a laissée entr'ouverte se met à battre sous un coup

de vent qui fait trembler les lumières.

LE ROI

— se levant. —

Ah!

Asseyez-vous ! asseyez-vous ! C'est une petite porte qui bat... Asseyez-vous; il n'y a rien!

HJALMAR.

Mon père, qu'avez-vous donc ce soir?

ANNE

N'insistez pas; il est malade.

A un seigneur.

Voudriez-vous aller fermer la porte ?

LE ROI

Oh ! fermez bien les portes ! — Mais pourquoi marchez-vous sur la pointe des pieds?

HJALMAR.

Y a-t-il un mort dans la salle ?

LE ROI

Quoi? Quoi?

HJALMAR.

On dirait qu'il marche autour d'un catafalque !

LE ROI

Mais pourquoi ne parlez-vous que de choses terribles, ce soir?...

HJALMAR.

Mais, mon père...

Parlons d'autre chose. N'y a-t-il pas de sujet plus joyeux?

UNE DAMEDHONNEUR.

Parlons un peu de la princesse Maleine...

LE kOI,

— se levant. —

Est-ce que? est-ce que?...

ANNE

Asseyez-vous ! asseyez-vous !

LE ROI

Mais ne parlez pas de la...

ANNE

Mais pourquoi ne parlerions-nous pas de la princesse Maleine? — Il me semble que les lumières brûlent mal ce soir.

HJALMAR.

Le vent en a éteint plusieurs.

LE ROI

Allumez les lampes ! oui, allumez-les toutes!

On rallume les lampes.

Il fait trop clair maintenant! Est-ce que vous me voyez?

Mais mon père?...

LE ROI

Mais pourquoi me regardez-vous tous ?

ANNE

Éteignez les lumières. Il a les yeux très faibles.

Un des seigneurs se lève et va pour sortir. LE ROI.

OÙ allez-vous?

LE SEIGNEUR

Sire, je...

LE ROI

Il faut rester ! il faut rester ici ! Je ne veux pas que quelqu'un sorte de la salle! Il faut rester autour de moi!

ANNE

Asseyez-vous, asseyez-vous. Vous attristez tout le monde.

LE ROI

Quelqu'un touche-t-il aux tapisseries?

Mais non, mon père.

LE ROI

Il y en a une qui...

HJALMAR.

C'est le vent.

LE ROI

Pourquoi a-t-on déroulé cette tapisserie?

HJALMAR.

Mais elle y est toujours! c'est le Massacre des Innocents.

LE ROI

Je ne veux plus la voir! je ne veux plus la voir! Écartez-la!

On fait glisser la tapisserie et une autre apparaît, représentant le Jugement dernier.

LE ROI

On l'a fait exprès !

HJALMAR.

Comment ? . . .

LE ROI

Mais avouez-le donc ! Vous l'avez fait exprès, et je sais bien où vous voulez en venir!...

UNE DAME D'HONNEUR

Que dit le roi?

ANNE

N'y faites pas attention; il a été épouvanté par cette abominable nuit.

HJALMAR.

Mon père; mon pauvre père... qu'est-ce que vous avez?

UNE DAME D'HONNEUR

Sire, voulez-vous un verre d'eau ?

LE ROI

Oui, oui, — ah, non ! non ! — enfin tout ce que je fais ! tout ce que je fais !

HJALMAR.

Mon père!... Sire!...

UNE DAME D'HONNEUR

Le roi est distrait.

HJALMAR.

Mon père!...

ANNE

Sire ! — Votre fils vous appelle.

HJALMAR,

Mon père, — pourquoi tournez-vous toujours la tête?

Attendez un peu! attendez un peu!...

HJALMAR.

Mais pourquoi tournez-vous la tête?

LE ROI

J'ai senti quelque chose dans le cou.

ANNE

Mais enfin, n'ayez pas peur de tout!

HJALMAR.

Il n'y a personne derrière vous.

ANNE

N'en parlez plus... n'en parlez plus, entrons dans la chapelle. Entendez-vous les béguines?

Chants étouffés et lointains ; la reine Anne va vers la porte de la chapelle, le Roi la suit, puis retourne s'asseoir.

LE ROI

Non! non! ne l'ouvrez pas encore!

ANNE

Vous avez peur d'entrer? — Mais il n'y a pas plus de danger là qu'ici, pourquoi la foudre tomberait-elle plutôt sur la chapelle ? Entrons.

Attendons encore un peu. Restons ensemble ici. — Croyez-vous que Dieu pardonne tout? Je vous ai toujours aimée jusqu'ici. — Je ne vous ai jamais fait de mal — jusqu'ici — jusqu'ici, n'est-ce pas?

ANNE

Voyons, voj''ons, il n'est pas question de cela. — Il paraît que l'orage a fait de grands ravages.

ANGUS

On dit que les cygnes se sont envolés.

HJALMAR.

Il y en a un qui est mort.

LE ROI, — sursautant. —

Enfin, enfin, dites-le, si vous le savez! Vous m'avez assez fait souffrir! Dites-le tout d'un coup! Mais ne venez pas ici...

ANNE

Asseyez- vous ! asseyez-vous donc !

HJALMAR.

Mon père! mon père! qu'est-il donc arrivé?

LE ROI

Entrons !

Éclairs et tonnerres.

Une des sept béguines ouvre la porte de la chapelle et vient regarder dans la salle ; on entend les autres chanter les litanies de la Sainte Vierge x Rosa mystica, — ora pro nobis. — Turris davidica »,etc., tandis qu'une grande clarté rouge, provenue des vitraux et de l'illumination du tabernacle, inonde subitement le Roi et la reine Anne.

LE ROI

Qui est-ce qui a préparé cela?

TOUS

Quoi? quoi? qu'y a-t il?

LE ROI

Il y en a un ici qui sait tout! il y en a un ici

qui a préparé tout cela! mais il faut que je sache...

ANNE, l'entraînant.

Venez ! venez !

LE ROI

Il y en a un qui l'a vu !

ANNE

Mais c'est la lune, venez !

LE ROI

Mais c'est abominablement lâche ! Il y en a un qui sait tout! Il y en a un qui l'a vu et qui n'ose pas le dire!...

ANNE

Mais c'est le tabernacle !... — Allons-nous-en!

Oui! oui! oui !

ANNE

Venez ! venez !

Ils sortent précipitamment par une porte opposée à celle de la chapelle.

LES UNS

Oij vont-ils?

LES AUTRES

Qu'y a-t-il ?

UN SEIGNEUR

Toutes les forêts de sapins sont en flamme !

ANGUS

Les malheurs se promènent cette nuit.

Ils sortent tous.

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