SCENE III
UN CORRIDOR DU CHATEAU
On découvre le grand chien noir qui gratte a une porte. Entre la Nourrice avec une lumière.
IL est encore à la porte de Maleine! — Pluton ! Pluton ! qu'est-ce que tu fais là ? — Mais qu'a-t-il donc à gratter à cette porte ? — Tu vas éveiller ma pauvre Maleine! Va-t'en! va-t'en ! va-t'en !
Elle frappe des pieds.
Mon Dieu ! qu'il a l'air effrayé ! Est-il arrivé
un malheur? A-t-on marché sur ta patte, mon pauvre Pluton? Viens, nous allons à la cuisine.
Le chien retourne gratter à la porte.
Encore à cette porte ! encore à cette porte ! Mais qu'y a-t-il donc derrière cette porte? Tu voudrais être auprès de Maleine? — Elle dort, je n'entends rien! Viens, viens; tu l'éveillerais.
Entre le prince Hjalmar.
HJALMAR.
Qui va là?
LA NOURRICE
C'est moi, Seigneur.
HJALMAR.
Ah! c'est vous, nourrice! Encore ici?
LA NOURRICE
J'allais à la cuisine, et j'ai vu le chien noir qui grattait à cette porte.
HJALMAR.
Encore à cette porte ! Ici Pluton ! ici Pluton !
Est-ce que l'office est fini?
HJALMAR.
Oui... Mon père était étrange ce soir!
LA NOURRICE
Et la reine de mauvaise humeur!...
HJALMAR.
Je crois qu'il a la fièvre ; — il faudra veiller sur lui; il pourrait arriver de grands malheurs.
LA NOURRICE
Enfin; les malheurs ne dorment pas...
HJALMAR.
Je ne sais ce qui arrive ce soir — ce n'est pas bien ce qui arrive ce soir. Il gratte encore à cette porte!...
LA NOURRICE
Ici Pluton ! donne-moi la patte.
HJALMAR.
Je vais un moment au jardin.
LA NOURRICE
Il ne pleut plus ?
Je crois que non.
LA NOURRICE
Il gratte encore à cette porte ! Ici Pluton ! ici Pluton! Fais le beau! voyons, fais le beau!
— Le chien aboie. — HJALMAR.
Il ne faut pas aboyer. Je vais l'emmener. Il finirait par éveiller Maleine. Viens ! Pluton ! Pluton! Pluton!
LA NOURRICE
Il y retourne encore !
HJALMAR.
Il ne veut pas la quitter...
LA NOURRICE
Mais qu'y a-t-il donc derrière cette porte ?
HJALMAR.
Il faut qu'il s'en aille. Va-t'en! va-t'en! vat'en!
Il donne un coup de pied au chien, qui hurle, mais retourne gratter à la porte.
LA NOURRICE
Il gratte, il gratte, il renifle.
Il flaire quelque chose sous la porte.
LA NOURRICE
Il doit y avoir quelque chose...
HJALMAR.
Allez voir...
LA NOURRICE
La chambre est fermée; je n'ai pas la clef.
HJALMAR.
Qui est-ce qui a la clef?
LA NOURRICE
La reine Anne.
HJALMAR.
Pourquoi a-t-elle la clef?
LA NOURRICE
Je n'en sais rien.
HJALMAR.
Frappez doucement.
LA NOURRICE
Je vais l'éveiller.
HJALMAR,
Écoutons.
LA NOURRICE
Je n'entends rien.
HJALMAR.
Frappez un petit coup.
Elle frappe trois petits coups.
LA NOURRICE
Je n'entends rien.
HJALMAR.
Frappez un peu plus fort.
Au moment où elle frappe le dernier coup,
on entend subitement le tocsin, comme s'il était sonné
dans la chambre.
LA NOURRICE
Ah!
HJALMAR.
Les cloches! le tocsin!...
LA NOURRICE
Il faut que la fenêtre soit ouverte.
HJALMAR.
Oui, oui, entrez !
LA NOURRICE
La porte est ouverte !
HJxVLMAR.
Elle était fermée?
LA NOURRICE
Elle était fermée tout à l'heure !
HJALMAR.
Entrez !
La Nourrice entre dans la chambre.
LA NOURRICE
sortant de la chambre.
Ma lumière s'est éteinte comme j'ouvrais la porte... Mais j'ai vu quelque chose...
HJALMAR.
Quoi? quoi?
LA NOURRICE
Je ne sais pas. La fenêtre est ouverte. — Je crois qu'elle est tombée...
HJALMAR.
Maleine?
LA NOURRICE
Oui. — Vite! vite!
HJALMAR.
Quoi?
Une lumière!
HJALMAR.
Je n'en ai pas.
LA NOURRICE
Il y a une lampe au bout du corridor. Allez la chercher.
HJALMAR.
Oui.
Il sort.
LA NOURRICE, à la porte.
Maleine! où es-tu, Maleine! Maleine! Haleine! Maleine!
Rentre Hjalmar.
HJALMAR.
Je ne peux la décrocher. Où est votre lampe? J'irai l'allumer.
Il sort.
LA NOURRICE
Oui. — Maleine! Maleine! Maleine! Es-tu malade? Je suis ici! Mon Dieu! Mon Dieu! Maleine! Maleine! Maleine!
Rentre Hjalmar avec la lumière.
Entrez !
Il donne la lumière à la Nourrice qui rentre dans la chambre.
Ah!
LA NOURRICE
dans la chambre.
HJALMAR,
à la porte.
Quoi? quoi ? qu'y a-t-il ?
LA NOURRICE
dans la chambre.
Elle est morte! Je vous dis qu'elle est morte! Elle est morte ! elle est morte !
HJALMAR.
à la porte.
Elle est morte! Maleine est morte?
LA NOURRICE
dans la chambre.
Oui ! oui ! oui ! oui ! Entrez ! entrez ! entrez !
entrant dans la chambre.
Morte? Est-ce quelle est morte?
LA NOURRICE
Maleine! Maleine! Maleine! Elle est froide! Je crois qu'elle est froide !
HJALMAR.
Oui!
Oh! oh! oh!
LA NOURRICE
La porte se referme.