UNE DAME
— s'évanouissant. —
Oh! oh! oh! '
LA NOURRICE
Aidez-moi à soulever Maleine! Aidez-moi! mon Dieu, mon Dieu, aidez-moi donc!
LE DOMESTIQUE
Elle ne pèse pas plus qu'un oiseau!
On entend de grands cris dans le corridor.
LE ROI, dans le corridor.
Ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! Ils l'ont vu ! ils Tont vu ! Je viens ! je viens ! je viens !
ANNE
dans le corridor.
Arrêtez ! arrêtez ! Vous êtes fou !
LE ROI
Venez ! venez ! Avec moi ! avec moi ! Mordez ! mordez! mordez!
Entre le Roi entraînant la reine Anne.
Elle et moi ! Je préfère le dire à la fin ! Nous Tavons fait à deux!
ANNE
Il est fou! Aidez-moi!
LE ROI
Non, je ne suis pas fou! Elle a tué IMaleine.
ANNE
Il est fou ! Emmenez-le ! Il me fait mal ! Il arrivera malheur!
LE ROI
C'est elle! c'est elle! Et moi! moi! moi! j'y étais aussi!...
HJALMAR.
Quoi? quoi?
LE ROI
Elle l'a étranglée ! Ainsi ! ainsi ! Voyez ! voyez ! voyez ! On frappait aux fenêtres ! Ah ! ah ! ah ! ah! ah! Je vois là son manteau rouge sur Haleine ! Voyez ! voyez ! voyez !
HJALMAR.
Comment ce manteau rouge est-il ici ?
Mais qu'est-il arrivé?
HJALMAR.
Comment ce manteau rouge est-il ici ?
ANNE
Mais vous voyez bien qu'il est fou!...
HJALMAR.
Répondez-moi! comment est-il ici?...
ANNE
Est-ce que c'est le mien ?
HJALMAR.
Oui, le vôtre ! le vôtre ! le vôtre ! le vôtre !
ANNE
Lâchez-moi donc ! Vous me faites mal!
HJALMAR.
Comment est-il ici? ici? ici? — Vous l'avez?...
ANNE
Et après?..,
HJALMAR.
Oh! la putain! putain! putain! monstru... monstrueuse putain!... Voilà! voilà! voilà! voilà ! voilà !
Il la frappe de plusieurs coups de poignard.
Oh ! oh ! oh !
— Elle meurt. — LES UNS.
Il a frappé la reine!
LES AUTRES
Arrêtez-le!
HJALMAR.
Vous empoisonnerez les corbeaux et les vers.
TOUS
Elle est morte !
ANGUS
Hjalmar! Hjalmar!
HJALMAR.
Allez-vous-en! Voilà! voilà! voilà.
Il se frappe de son poignard.
Maleine ! Maleine ! Maleine ! — Oh ! mon père ! mon père.
— Il tombe. — LE ROI.
Ah! ah! ah!
HJALMAR.
Maleine! Maleine! Donnez-moi, donnez-moi sa petite main. — Oh ! oh ! ouvrez les fenêtres ! Oui! oui! oh ! oh!
Il meurt.
LA NOURRICE
Un mouchoir! un mouchoir! Il va mourir!
ANGUS
Il est mort!
LA NOURRICE
Soulevez-le! Le sang l'étouffé!
UN SEIGNEUR
Il est mort !
LE ROI
Oh! oh! oh! Je n'avais plus pleuré depuis le déluge! Mais maintenant je suis dans l'enfer jusqu'aux yeux ! Mais regardez leurs yeux ! Ils vont sauter sur moi comme des grenouilles!
ANGUS
Il est fou.
LE ROI
Non, non, mais j'ai perdu courage!... Ah! c'est à faire pleurer les pavés de l'enfer!...
ANGUS
Emmenez-le, il ne peut plus voir cela!...
Non, non, laissez-moi ; — je n'ose plus rester seul... où donc est labelle reine Anne? — Anne!... — Anne!... — Elle est toute tordue!... — Je ne l'aime plus du tout!... Mon Dieu! qu'on a l'air pauvre quand on est mort!... Je ne voudrais plus l'embrasser maintenant!... Mettez quelque chose sur elle.
LA NOURRICE
Et sur Maleine aussi... Maleine ! Maleine... oh! oh! oh!
LE ROI
Je n'embrasserai plus personne dans ma vie, depuis que j'ai vu tout ceci!... Où donc est notre pauvre petite Maleine ?
Il prend la main de Maleine.
Ah ! elle est froide comme un ver de terre ! — Elle descendait comme un ange dans mes bras... Mais c'est le vent qui l'a tuée!
ANGUS
Emmenons-le! pour Dieu, emmenons-le!
LA NOURRICE
Oui! oui!
UN SEIGNEUR
Attendons un instant!
LE ROI
Avez-vous des plumes noires? Il faudrait des plumes noires pour savoir si la reine vit en-
« ACTE CINaUltME - — 241
core... C'était une belle femme, vous savez! — Entendez-vous mes dents?
Le petit jour entre dans la chambre.
TOUS
Quoi?
LE ROI
Entendez-vous mes dents?
LA NOURRICE
Ce sont les cloches, Seigneur...
LE ROI
Mais, c'est mon cœur alors!... Ah! je les aimais bien tous les trois, voyez-vous! — Je voudrais boire un peu...
LA NOURRICE, apportant un verre d'eau.
Voici de l'eau.
LE ROI
Merci.
Il boit avidement.
LA NOURRICE
Ne buvez pas ainsi... Vous êtes en sueur.
J'ai si soif!
LA NOURRICE
Venez, mon pauvre Seigneur! Je vais essuyer votre front.
LE ROI
Oui. — Aïe! vous m'avez fait mal! Je suis tombé dans le corridor... j'ai eu peur!
LA NOURRICE
Venez, venez. Allons-nous-en.
LE ROI
Ils vont avoir froid sur les dalles... — Elle a crié « Maman! w et puis, -« oh! oh! oh! >»^ — C'est dommage, n'est-ce pas? Une pauvre petite fille... mais c'est le vent... Oh! n'ouvrez jamais les fenêtres! — Il faut que ce soit le vent... Il y avait des vautours aveugles dans le vent cette nuit ! — Mais ne laissez pas traîner ses petites mains sur les dalles... Vous allez marcher sur ses mains! — Oh! oh! prenez garde !
LA NOURRICE
Venez, venez. Il faut se mettre au lit. Il est temps. Venez, venez.
LE ROI
Oui, oui, oui, il fait trop chaud ici. Éteignez les lumières; nous allons au jardin; il fera frais sur la pelouse, après la pluie! J'ai besoin d'un peu de repos... Oh! voilà le soleil!
Le soleil entre dans la chambre.
Venez, venez; nous allons au jardin.
LE ROI
Mais il faut enfermer le petit Allan! Je ne veux plus qu'il vienne m'épouvanter!
LA NOURRICE
Oui, oui, nous l'enfermerons. Venez, venez.
LE ROI
Avez-vous la clef?
LA NOURRICE
Oui, venez.
LE ROI
Oui, aidez-moi... J'ai un peu de peine à marcher... Je suis un pauvre petit vieux... Les jambes ne vont plus... Mais la tête est solide...
S'appuyant sur la Nourrice.
Je ne vous fais pas mal?
LA NOURRICE
Non, non, appuyez hardiment.
LE ROI
Il ne faut pas m'en vouloir, n'est-ce pas? Moi qui suis le plus vieux, j'ai du mal à mourir... Voilà! voilà! à présent c'est fini! Je suis heureux que ce soit fini; car j'avais tout le monde sur le cœur.
LA NOURRICE
Venez, mon pauvre Seigneur.
LE ROI
Mon Dieu ! mon Dieu ! elle attend à présent sur les quais de l'enfer !
LA NOURRICE
Venez ! venez !
LE ROI
Y a-t-il quelqu'un ici qui ait peur de la malédiction des morts?
ANGUS
Oui, Sire, moi...
LE ROI
Eh bien! fermez les yeux alors et allons-nousen !
LA NOURRICE
Oui, oui, venez, venez.
LE ROI
Je viens, je viens! Oh! oh! comme je vais être seul maintenant!... — Et me voilà dans le malheur jusqu'aux oreilles! — A soixante-dixsept ans! Où donc êtes-vous?
Ici, ici.
LE ROI
Vous ne m'en voudrez pas? — Nous allons déjeuner; y aura-t-il de la salade? — Je voudrais un peu de salade...
LA NOURRICE
Oui, oui, il y en aura.
LE ROI
Je ne sais pas pourquoi, je suis un peu triste aujourd'hui. — Mon Dieu! mon Dieu! que les morts ont donc l'air malheureux!...
Il sort avec la Nourrice.
Encore une nuit pareille et nous serons tout blancs!
Ils sortent tous,
à l'exception des Sept Béguines, qui entonnent
le '< Miserere ». en transportant les cadavres sur le lit.
Les cloches se taisent. On entend les rossignols
au dehors. Un coq saute sur l'appui
de la fenêtre et chante.