‹ La princesse Mathilde DemidoffBonaporteChapitre 1 sur 5 · La princesse Mathilde DemidoffBonaporte · texte numérisé non relu

La princesse Mathilde DemidoffBonaporte

Elle a beaucoup aimé, donc il lui sera beaucoup pardonné ! dit notre épigraphe, et nous répétons : Il lui sera beaucoup pardonné!

Place aux daines et surtout maintenant qu'une princesse entre en scène !

Vous vous imaginez peut-être la princesse Mathilde grande, svelte, majestueuse, une véritable taille de princesse, une Minerve

qui règne sur les beaux-arts — ou sur le comte de Nieuwekerke — ce qui revient au même ou h peu près, car il en est le directeur.

Bien le contraire : la princesse n’a d’une princesse que le titre et le nom — du reste assez problématique. Car la fille du roi Oh!

Jérômé et sœur du prince Plon-Plon, est une princesse... une princesse... comment dire pour rester parlementaire? une princesse...

du Bas-Empire... non pas des Pays-Bas, car malgré le Bas-Empire, la France fleurit et vivra éternellement en dépit de certaines générations de Français ou se nommant tels.

La princesse Mathilde n’a que la position et le titre d’une princesse, son extérieur lui donne une ressemblance frappante avec une bourgeoise k la rue Notre-Dame de Nazareth ou une rentière du Marais. En la voyant maintenant on voudrait demander:

Mère Moreau, que coûtent vos Chinois?

Autrefois elle était belle !

Mille bombes!!! Quelle était belle !!!!

I) n’y avait pas une année quelle était mariée !

C'était le carnaval russe et comme de raison il y avait une masquarade au Palais d’hiver.

Madame Démidoff, car elle n’est princesse qu’en France et Navarre, son mari n’étant que Mr. de Démidoff, — le « de » même manque en Russie et l’arrière-petit-fils d’un forgeron de Toula, émigré en Sibérie — Madame de Démidoff donc était invitée à cette maschera; elle était princesse de Westphalie — où trouver ce royaume? aucune carte n’indique sa position — mais son mari, qui était alors! cent fois millionnaire — mais sono dei tempi passati — ne pouvait être invité à ce bal, car il n’était que conseiller titulaire, c’est-à-dire employé civil du rang de capitaine, — les militaires peuvent être invités aux bals de la cour, parce qu’ils portent un brillant uniforme, mais les employés civils n’osent pas y aller, leur uniforme tant soit peu triste — pourrait nuire à l’éclat de la fête.

La cousine du mari de la fille favorite de

l'empereur, la princesse Mathilde Bonaparte eut un caprice ; elle ne voulait pas aller à qn bal auquel son époux n'était pas invité.

Que faire? !

La belle Mathilde qui plaisait à l’empereur Nicolas ne pouvait pas manquer à la fête.

Nicolas avait à lui dire quelques mots à l'oreille, des mots qui ne déplaisaient même alors pas h l'oreille de la jeune femme.

Elle en avait entendu bien d’autres à Florence.

J)e plus l’amour d’un empereur!!

Tambours battez! Trompettes sonnez!!

Car l’empereur m’aime!!!

Mais la brune Mathilde avait une petite tête à elle.

Majesté, dit-elle, votre amour m’honore, mais sans mon mari

ni — ni —

Que faire ?

Pour avoir k la maschera, — délassement

favori de l'empereur — la femme, il fallait aussi y inviter le mari.

Un empereur n’est jamais en peine.

Wolchonski, dit-il h son ministre, il me faut encore un chambellan.

Majesté, répondit le prince Wolchonski, vous en avez tant.

C’est vrai! mais l’essentiel me manque et il me le faut! fut l’ordre de Nicolas.

Mais, Majesté? osa demander Wolchonski.

Demain, je veux être servi à mon souper par Démidoff.

Majesté, ce ne sont que les chambellans qui ont cet honneur et Mr. Démidoff n’est même pas gentilhomme de la chambre, remarqua le ministre de la cour.

Je le veux, fut la réponse péremptoire de Nicolas.

Le prince Wolchonski haussa les épaules et se tut, il pensa :

Encore une clef de chambellan? Ma foi,

c’est Affaire du serrurier et non pas la mienne !

Puis il haussa encore une fois les épaules, et se tut encore une fois, car on était habitué de se taire en présence de l’autocrate.

C’est ainsi que Mr. Démidoff fut admis à la cour de Russie ; il est vrai qu’il est prince, mais seulement dans le paese dei briganti — est-ce l’Italie peut-être?!

J’étais à cette maschera.

La princesse était alors une petite brune jolie, pimpante, piquante, à la répartie vive et pleine d’esprit, mais c’était plutôt une jolie lorette de Paris qu'une princesse.

J’ai eu l’honneur de danser deux ou trois fois avec elle.

C’était Paris, quelle n’avait jamais vu, dont elle rêvait.

Elle s’enquérait chez moi, l'homme de lettres, si j’avais jamais connu Paul de Kock? Quel espèce d’homme c’était? S’il avait, en effet, croqué beaucoup de jolies

filles (croqué est une expression que la princesse m’a apprise).

Nous avons beaucoup causé, mais j’oubliais la princesse pour causer avec la jolie jeune femme.

I sono passati i tempi, etc.

Je veux vous décrire l'épouse de Mr. Démidoff, altesse impériale de France et de Navarre quelle est maintenant.

La princesse Mathilde — pardonnez-moi cette expression — est une princesse tant soit peu — eh bien ! comment donc dire ? !

— tant soit peu humoristique.

C’est la digne fille du grand ou plutôt gros roi Jérôme — qui eut le courage moral de renier miss Paterson - pour épouser une princesse.

Elle aussi aime à s’amuser.

Heute lustig, morgcn lustig und heute Nacht noch lustiger (aujourd’hui il faut être joyeux, demain joyeux, et cette nuit encore plus joyeux), c’est tout ce qui lui reste de la langue allemande — en français elle s’écrie souvent :

Vive la ribote ! !

Nous voulons faire son portrait.

Elle a maintenant 45 ans!

Age critique pour une femme qui aime et veut être aimée.

Autrefois elle était belle, mais maintenant son embonpoint trop proéminent lui donne une ressemblance avec la mère Moreau.

Ses cheveux, autrefois blonds, qui donnaient tant de piquant à sa figure brune, prennent une teinte qu’on nommerait grise, si on ne parlait pas d'une dame.

Mais elle garde toujours encore beaucoup de cette beauté piquante qui en faisait au- , trefois le charme.

Son œil gris-bleu a tant de bonté et d’aménité, il paraît sourire et dire k ceux qui viennent :

Venez toujours, vous êtes les bienvenus !

Elle a tant de sympathie et d’amitié pour ceux quelle a choisis pour son entourage.

Malgré leur embonpoint son cou, ses épaules, ses bras et sa gorge sortent du plus beau moule, à faire enrager le plus grand sculpteur, — la beauté féminine a de tout temps — on le sait — été l’héritage des dames appartenant à la famille Bonaparte.

Son extérieur a quelque chose d’attrayant — un je nesaisquoi qui vous attire malgré vous, il n’a pas la raideur princière, au contraire, vous vous sentez à l’aise dès que vous avez dit cinq mots à la princesse.

Quand on voit la princesse Mathilde, on se dit ou doit se dire :

C’est une femme avec toutes les bonnes qualités et tous les défauts d'une femme ; elle ne veut être qu’une femme et rien de plus.

Il est vrai que le Faubourg St. Germain la blâme et hausse les épaules en souriant.

Sainte Clothilde est l’idéal des dames du Faubourg St. Germain.

Il est encore vrai celle-ci est malheureuse et que son mari est — le prince Plon-Plon.

La cousine de l’empereur a, du reste, beau-

coup d’amis, mais hélas!! — peu d’amies!

Elle est Autrichienne.

• Comment ? une princesse française est Autrichienne? direz-vous avec indignation.

Hélas! le fait ne peut pas être nié.

Même feu le procureur général royaliste, républicain et imjÆrialistc, Mr. Dupin, qui tenait si fermement à sa conviction, n’aurait pas pu trouver de causes atténuantes.

Oui, madame Démidoff, maintenant princesse Mathilde, est Autrichienne, Russe et Française.

Trois nationalités très-disparates, direzvous.

Ma foi, oui, je ne le nie pas; mais que faire? Le fait est et reste ainsi.

Ce n’est pas le cas de Mr. un tel, mais celui de la princesse (?) Démidoff, et de beaucoup d’autres entre ceux qui sont le soutien et l’avenir de la France.

Mais comment cette bonne et grassouillette princesse a-t-elle trois nationalités? demanderez-vous.

• Ma foi, je peux vous en citer six, mais je *m’en tiendrai à trois.

Madame Démidoff, princesse Mathilde Bonaparte, est née à Trieste en 1820, or, comme Trieste appartient sans contredit à l’Autriche, elle est née Autrichienne.

rk

Lorsque la bourrasque qui ébranla, non qui renversa le trône du premier empire, en envoyant le premier Napoléon mourir sur un rocher désert et aride, les Napoléonides, bohèmes impérialistes, poursuivis et traqués partout, allèrent — juifs-errants du dixneuvième siècle, errer dans le monde.

Le cidevant roi de Westphalie, père nonseulement de la belle princesse Mathilde, mais aussi de l’ermite de Prangis, du prince Napoléon, dit prince Plon-Plon — pourquoi ce nom, qui n’a pas de sens? Plon-Plon et Badinguet sont deux mots que je ne comprends pas — le père donc et la mère du prince Napoléon et de sa sœur, madame Démidoff prirent le nom de comte et comtesse de Montfort — il est si aisé senommer comte quand on ne l’est pas ! Les frères de Napoléon le Grand avaient le mauvais goût de

rougir de leur nom de Bonaparte, car aucun * des Napoléonides n’eut le courage de le ’ porter jusqu'en 1830.

Il faut rendre la justice à Napoléon III, qu’il fut le premier de ne pas rougir de s'appeler Bonaparte, pour récompense il eut une bien bonne part — le plus beau trône de l’Europe.

La princesse Mathilde fut élevée k Stoutgard sous le nom de comtesse de Montfort, mais elle n’y était que tolérée, car, d’après les usages et habitudes des cours d’Allemagne, elle n’était non-seulement pas princesse, mais n’avait pas môme les quartiers pour devenir chanoinesse.

C’était sa deuxième transfiguration, née Autrichienne, elle était semi-princesse tolérée k la cour de son grand-père de Wurtemberg.

Mais la cour de Stoutgard était alors collet — montant, une cour de chanoinesses et de... comment dire pour n’être pas traqué par la police ? — eh bien ! posons qu’il n’y avait que deux espèces de dames, ou bien

vertu première qualité, comme disent les épiciers, ou bien des... des actrices pour user d’un terme parlementaire.

Mais mademoiselle Mathilde de Montfort n’était ni une vertu épieière ni une actrice !

Mais elle aimait ! ! !

Et de plus ses goûts n’étaient pas aristocratiques !

Dans ce dernier cas on l’aurait excusée à Stoutgard.

Mais elle aimait! ! !

Du reste nous parlerons plus tard de ses amours.

La cour de Stoutgard la mit donc à l’index.

Mademoiselle Mathilde quitta alors la ville

Qui se noierait dans le vin,

Si on n’y cueillait pas le raisin

et transporta ses pénates aux bords de l’Arno.

A Florence, là où son frère espère devenir roi.

Que les dieux épargnent aux Italiens ce malheur ! !

Mais il y avait à Florence un roitelet, un archimillionnaire.

Il faut vous dire que le comte de Montfort avait des dettes pour plus de millions que son nom ne renfermait de lettres, et que ses enfants étaient dignes de leur père oh ! Jérômé Loustic... il va sans dire, que d’après les lois de la nature, le père ne payait pas les dettes de ses enfants, il avait assez de / s’occuper des siennes, et les enfants ne payant ' pas les siennes mais, si la chose était pos- % sible, en faisant plus que leur père, — la r digne famille était quelquefois dans de grands embarras et ne savait plus où donner de la tête.

Mais le digne millionnaire qui vivait à Florence et y avait villas et palais ne savait que faire de ses millions, il se posait en Mécène des arts dont il ne connaissait pas le premier mot, et dépensait des sommes énor-

mes avec des cantatrices et des ballérines qui se moquaient de lui, en un mot il était blasé.

Un jour il lui vint la fantaisie d’épouser une princesse.

C’était une de ces fantaisies qui ne viennent que dans la tête des millionnaires.

Nous autres simples mortels, nous ne pouvons pas nous les passer.

La princesse était sa voisine, et elle portait un beau nom.

Et elle avait-plus de dettes que de fleurons à sa couronne princière, et avait un père et un frère qui soupiraient après un beau-fils et beau-frère pour payer leurs dettes.

Mr. Démidoff promit de le faire et l’affaire fut bâclée.

Le 10. octobre 1841 mademoiselle de Montfort ou la princesse Mathilde Bonaparte v ou bien la prineesSe Mathilde de Westphalie — ma foi, je m’embrouille dans ces différents titres, épousa Mr. Démidoff, lui apportant pour dot son nom de Bonaparte et sa parenté

avec la famille impériale russe par le duc de Leuchtenberg, fils d’Eugône Beauharnais et gendre de l’empereur Nicolas.

Nous devons dire ce qu’était Mr. Démidolf ou prince Démidoff comme on le nomme en France.

Au sud-ouest de Moscou il y a une ville nommé Toula.

"Sa population est composée de forgerons et d’armuriers.

Un jour Pierre le Grand visita les forges , de Toula et y trouva un jeune ouvrier qui plut.

Il lui demanda son nom.

Démide (Diomède), fit l’ouvrier.

Eh bien, Démide, je t’enverrai en Sibérie .

Démide pâlit en entendant le mot Sibérie ; il tomba aux pieds de l’autocrate :

Grâce ! s’écria-t-il en êmbrassant les genoux de l’empereur.

Animal, répondit Pierre, car il ne ména-

geait pas les gros mots, c’est une habitude des autocrates russes, Nicolas surtout y excellait — pourquoi tout ce bruit? Je te donne cent cinquante mille hectares de terres et de bois que tu peux choisir en Sibérie où bon te semble, de plus cent mille serfs, mais il faut que tu me trouves du fer.

Le paysan Démide — il était paysan, comme le sont tous les ouvriers russes — croyait rêver.

Mais son rêve devint une réalité pour lui.

Il était devenu millionnaire du jour au lendemain.

Démide alla donc en Sibérie, y trouva non-seulement du fer, mais aussi de l’or, de l’argent, des pierres précieuses et devint la souche d'une famille de nabobs qui prirent le nom de Démidoff ou descendants de Démide.

L’arrière-petit-fils du paysan Démide se mit un jour en tète d’avoir ses entrées à la cour de son empereur et trouva que le moyen le plus simple de réaliser son idée était d'épouser la cousine du gendre de Nicolas,

en archimillionnaire il pouvait se passer ces sortes de fantaisies.

Mais son mariage faillit être pour lui la cause de sa disgrâce.

Car il y avait dans son contrat de mariage, que les enfants qui pourraient naître de ce mariage devaient être élevés dans la religion catholique.

Nicolas, le chef de la soi-disant religion orthodoxe grecque, fronça les sourcils lorsqu'on le lui annonça et Anatole Démidoff fut mandé à St. Pétersbourg pour se disculper de son manque de religion.

La disgrâce de l’empereur jeta les premières ombres sur ce mariage qui ne devait - être ni heureux ni durable, car la princesse Mathilde ne pouvait jamais oublier que son oncle avait été le grand empereur et Mr. Dé- '• midoff qui, lors de son mariage s’était acheté une principauté en Italie — les titres de princes, comtes, etc., y étant alors -au rabais — que son ancêtre avait été paysan russe.

Mr. Démidoff — nous le nommerons ainsi, car son titre de prince n’a jamais été reconnu

en Russie, — était jaloux et la princesse ne donnait que trop de raison à sa jalousie!!

Mr. Anatole, dans ses accès de jalousie, oubliait qu’il était prince italien et traitait sa femme en paysan russe — c’est-à-dire la battait, et même il n’allait pas de main morte à ce que dit la chronique.

Madame Démidoff qui ne trouvait pas de son goût ces caresses moscovites se sépara de son mari en 1845, après quatre années de guerre — je me trompe — de mariage.

Je ne sais plus dans quel roman Paul de Kock dit qu’on ne fait pas d’enfants quand on se querelle, — le mariage de la princesse Mathilde constate que cet axiome a du vrai.

Nicolas ne se limitait pas de vouloir régner sur les actions, pensées et consciences de ses sujets, il disposait aussi de leur fortune privée, comme si elle était la sienne, il ordonna doncàson gentilhomme de la chambre de faire à sa femme une pension annuelle de 200,000 roubles, et monsieur Rémidoff n’osa pas désobéir.

Lorsqu’eo 1852 madame Démidoff devint princesse de l’empire français, son cousin

lui offrit de lui faire voter un apanage, si elle renonçait à sa pension russe, mais madame Dômidoff avait probablement plus de foi dans la stabilité des mines sibériennes que dans celle de l’empire français, elle refusa l’apanage et garda sa pension.

Il estvrai quelle s’en repentit un moment, car, en 1858, Mr. Démidoff — cet ours moscovite — croyant qu’il avait le droit de battre celle à qui il faisait une pension, entra dans sa loge aux Bouffes et laboura à grands coups de cravache les rondes épaules de sa ci -devant épouse, maintenant princesse de l’empire français.

Il est vrai qu’il était jaloux du blond comte de Nieuwekçrke.

Madame Mathilde Démidoff.heureuse d’avoir pu secouer le joug d’un hymen malheureux pii, — sans compter les coups — lui avait rapporté 200,000 roubles de rente — choisit, afin de dépenser gaiement ses rentes, pour résidence la Babel du plaisir et de la joie.

Le gouvernepieftt.de Juillet n’inquiéta nul-

lement la fille du foi Jérôme. L’hospitalité de Paris 11e lui fut plus refusée.

Monsieur Guizot avait raison, car Madame DémidofF s’occupait de politique aussi peu que de messes et de litanies, elle s’était lancée corps et âme dans le plaisir.

Oji ne la voyait ni sur les tribunes des chambres, ni dans les coteries politiques, elle était la princesse in partibus du défunt Prado.

Ce n’étaient pas des bégueules ni des calotins qui la fréquentaient.

Cadédioux ! Elle aurait donné les meilleurs sermons de Bautain et de Lacordaire pour un souper fin dans la Maison dorée ou au Café anglais.

Elle avait retrouvé â Paris un ami de sa jeunesse, un Hollandais blond et fluet quelle avait connu dans le temps à Florence, un comte de Nieuwekerke. Et elle l’aimait encore.

Cet amour a résisté au temps qui use toutes les illusions.

C'est que Monsieur de Nieuwekerke n’est pas jaloux...

Du reste il lui doit tant...

Grâce à cette liaison, il est, lui, dilettante plus que médiocre, sculpteur qui a maltraité le marbre d’une manière plus que barbare — maintenant directeur des Musées impériaux, sous-intendant des beaux-arts et commandeur de la Légion d’honneur, et de plus la scie des salons de fa princesse.

L’amitié qui existait, à Florence, entre mademoiselle de Montfort et le comte de Nieuwekerke a survécu à un quart de siècle.

C’est que le comte a le talent d’ètre le plus tolérant des amants, ce talent remplace chez lui tous les autres.

Mr. de Nieuwekerke est d’origine hollandaise, mais né à Paris, il s’occupe de sculpture, mais seulement en dilettante, car il lui manque le feu sacré pour jamais devenir artiste.

Il ne vise pas aux grandes œuvres et n’atteindra jamais beaucoup, — c’est-à-dire — quant k l’art.

Mais il se moque de la postérité, le présent lui suffit.

C’est un bel homme, avant six pieds et quelques pouces, bâti en Adonis, d’une aménité à toute épreuve, ne connaissant ni la furia francese ni la jalousie italienne ou russe, deux extrêmes, mais toujours terribles faisant place aujourd’hui à un rival préféré pour retourner demain, comme si rien n’était — toutes ses. qualités plaisent aux dames, mais je doute quelles aient le pouvoir magique de nous décerner la couronne d’immortalité.

Du reste le comte se soucie peu du futur, il est épicurien, et cette sympathie de goûts est le principal lien qui le lie a la princesse.

De plus c’est un modèle d’abnégation.

Pendant la présidence du prince Napoléon et jusqu’à son mariage, la princesse Mathilde faisait les honneurs de l’Elysée et plus tard des Tuileries, et souvent ses diamants, souvenirs de Russie, allaient cacher leur éclat dans les coffres du Mont de Piété,

pour secourir le cousin dans ses embarras pécuniaires.

On dit que c’était plus que de l’amitié qui

liait le cousin et la cousine.

Qu’en sais-je?

Demandez-le à Mr. Eugène Giraud, le peintre, pour lequel la princesse n’a pas de secrets.

Oui, monsieur E. Giraud est le commensal quotidien de la princesse, autrefois il lui donnait des leçons d’aquarelle et autres, maintenant c’est son factotum et conseiller intime. Son aide et ses conseils sont indispensables même dans les cas les plus délicats, il appartient à cette classe d’amis qu’on relègue, à force de confiance, au second et troisième pian, auxquels on ne cache pas les secrets les plus intimes même, qu’on fait les confidents de toutes ses faiblesses, qui ressemblent à un meuble indispensable et auquel on est depuis longtemps habitué.

Autrefois la princesse animait par sa gaieté les soirées de son cousin, elle faisait les honneurs des réceptions officielles de

l’Elysée et des Tuileries et nous tous qui y assistions devons convenir que grâce à elle ces réceptions perdaient cet air de froideur glaciale que le sérieux du chef de l’État jetait sur elles.

Depuis que l’impératrice Eugénie s’est chargée de faire ces honneurs, l’influence que la princesse exerçait sur l'empereur a beaucoup décru, et c’est en cela qu’on doit probablement chercher la cause de la froideur qui règne entre les deux cousines.

La princesse voit peu sa belle-sœur, la princesse Clotilde quelle nomme bégueule et jésuite.

Leurs goûts sont trop opposés.

Autant la princesse Clotilde est pieuse et vertueuse, autant madame Démidoff est mondaine et légère.

Mais son frère la voit souvent. Car leurs caractères se ressemblent.

Ils ont hérité les goûts de leur père, feu le roi de Westphalie, surnommé sa Majesté Loustic.

La société que la princesse reçoit dans son hôtel rue Courcelles, non loin de la barrière de l’Etoile, est assez mêlée, son principal contingent forme la race plumitive et les artistes compris et incompris, avec lesquels la princesse est sur un pied de parfaite égalité; elle les traite en camarades, — car elle peint à l’aquarelle comme je l’ai déjà dit — et ne se pose pas en Mécène entouré d’une cour de protégés.

Comme de raison, le comte de Nieuwekerke est de toutesles soirées de la princesse ; voyez- le, c’est un bel homme, six pieds et quelques pouces, commeje l’ai dit, sa ligure est belle et exprime une grande bonté.

Mais d’où vient-il qu’il fronce le front?

C’est qu'il a vu entrer l’abbé Coquereau.

Le comte n'aime pas l’abbé, qui, grâce à la protection de la princesse, est devenu aumônier de la Hotte.

L'abbé est caustique, ses yeux brillent quand il parle avec les dames, sur ses lèvres errent des désirs mondains, il a l’esprit hardi et entreprenant.

L’abbé Coquereau ne manque à aucune soirée de la princesse.

Vous pouvez souvent rencontrer dans les salons de madame Démidoff, le peintre allemand Heilbluth, un jeune homme d’à peu près vingt deux ans, aux cheveux blonds et flottants sur les épaules.

On dit que ce n’est pas son talent de peintre seul qui lui a valu la faveur de la princesse Mathilde.

Par la protection de la princesse le gouvernement a acquis pour le Musée du Luxembourg sa toile « Le Mont de Piété » et a orné du petit bout de ruban rouge la boutonnière du peintre.

En général la princesse se fait fête de protéger les artistes, surtout ceux qui sont ce qu'on nomme, beaux hommes, elle visite les ateliers de ses amis les peintres et les sculpteurs.

Après les artistes, la race plumitive fournit la majorité de ses habitués.

Je n’ai pas besoin de dire que Mr. Emile

de Girardin manque rarement — l’ami du frère est eu môme temps l’ami de la sœur.

Dans les salons de la princesse il se pose en oracle des arts, comme il est l'oracle de la politique dans ceux du prince.

C’est que la princesse s’occupe peu de politique et n’aime pas qu’on en parle.

Il est vrai que dans les derniers temps elle paraît être pleine d’enthousiasme pour l’unité italienne ef se montre hostile au pape — c’est probablement pour fâcher l’impératrice.

Car il y a rivalité et môme hostilité entre les cousines.

La princesse Mathilde se fait inviter à Compiègne avec la série italienne.

Outre Mr. de Girardin, on voit souvent dans les salons de la princesse : Octave Feuillet, Théophile Gautier, père et fils, Alexandre Dumas le père, Emile Augier, Ponçon du Terrail, Flaubert; les deux frères de Goncourt, mais pour citer tous les noms on n’aurait qu’â prendre la liste de la société des gens de lettres.

Depuis quelque temps qn peut y voir de nouveau Alexandre Dumas fils.

Pendant trois ou quatre ans il n’y venait pas.

Vous devez savoir que la vanité de Dumas fils ne le cède en rien à celle de son père.

La cause de la brouille de madame Démidoff et de l’auteur des Filles de marbre est si ridicule que nous ne pouvons pas nous dispenser de la raconter.

Un jour la princesse offritàMr. Alexandre Dumas fils de l'inviter à dîner lorsque l’empereur dînerait avec elle, et de lui procurer la croix à cette occasion.

Mr. Dumas répondit que la croix ne pouvait lui échapper et que ce n’était pas à lui de rechercher l'empereur, mais à celui-ci de venir le trouver.

Mais, probablement, l’empereur n’eut pas le temps de faire sa visite à Mr. Dumas et Tautettr des Filles de marbre évita depuis lors l’hôtel de la rue Courcelles.

Mais ihy esuevie.nu.

Les mardis il y a dîner littéraire chez la princesse.

Lame de ces dîners et soirées littéraires est Mr. de Sainte-Beuve, qui compte parmi les plus intimes de la princesse et quelle a fait mettre sur la liste des sénateurs in petto.

Le ton qui règne dans les salons de la princesse est très-libre, même plus que libre, car elle raffole de l’anecdote à double sens et de la gaudriole. C’est le grave magistrat, Mr. Chaix d’Est-Ange, surtout qui sait conter à faire rougir Cassanova et Paul de Kock, mais la princesse ne rougit pas, elle rit à gorge déployée, elle raconte même souvent des anecdotes décolletées, et quelquefois il lui échappe un conte grivois.

La princesse n’est, en général, rien moins que bégueule. Il lui arrive souvent de vous donner une petite tape sur l'épaule en vous nommant : Animal !

C’est un petit mot d’amitié dont elle vous honore.

En été comme en hiver, madame Mathilde

mène le même train de vie. Seulement la scène de ses exploits change ; si les bosquets de sa villa de St. Gratien sur le lac d'Enghien pouvaient parler, vous entendriez une chronique qui vaudrait celle de l’Œil de bœuf, seulement dans un autre genre.

l'n premier amour.

Mademoiselle de Montfort avait seize ans.

C’était une blonde à la peau transparente, un rouge pudique perçait à travers cette peau d'une blancheur d’albâtre que marbraient des veines fines et bleuâtres.

Elle n’était pas heureuse, car elle n’était que tolérée à la cour de Stoutgard, une cour raide et empesée, où un sourire, môme le sourire le plus innocent, était une grave infraction à l’étiquette, où les princesses vivaient cloîtrées et sous la surveillance de chanoinesses à quarante-trois quartiers.

C’était le triple extrait de vertu.

Car les chanoinesses étaient vieilles à pouvoir jouer la magicienne d’Endor, et plus une femme est vieille plus elle est jalouse de celles qui ne le sont pas.

Mademoiselle de Montfort s'ennuyait et

se regardant dans la glace, elle s'effrayait de voir que sa petite bouche, rouge et mignonne, devenait de jour en jour plus grande à force de bâiller.

Et elle tenait h sa petite bouche, la jeune demoiselle ! !

Je ne lui en sais pas mauvais gré.

Car d’après moi, les trois qualités essentielles pour être aimé sont : une petite bouche, une petite main et un petit pied.

Ces trois qualités, la princesse les avait et, de plus, de grands beaux yeux.

Elle craignait donc que sa bouche, h force de bâiller, ne ressemblât trop it scs yeux.

Le meilleur remède contre une grande bouche est l’amour.

Un baiser n'agrandit pas une bouche.

Àü contraire, il la rend plus petite.

La princesse voulut donc aimer, non-seulement à cause de sa bouche, mais aussi parce que son cœur lui en disait plus que son esprit ne comprenait.

Mais comment aimer quand on est garde par des chanoinesses ?

Ce qui est impossible à la science, est possible à l’amour.

Le cœur d'une jeune fille de seize ans pourrait percer des murailles.

Un proverbe russe dit aussi :

Il est impossible de cacher dans un sac ni une alêne ni une jeune fille.

Mademoiselle Mathilde 11e connaissait pas le russe alors; du reste elle ne le connaît pas maintenant même, mais son cœur lui disait la même chose.

Un jour mademoiselle de Montfort allait se promener avec sa gouvernante.

Au lieu de pendre au bras de la chanoinesse,elle aurait préféré de donner le sien à un jeune et gentil garçon.

En passant devant le corps de garde, elle y jette un coup d’œil et pâlit.

Car elle avait vu son idéal.

Ce 11’est pas quelle en eut jamais rêvé.

Non pas, car elle ne le connaissait pas, ne l’ayant jamais vu.

Mais il portait un si brillant uniforme!!!

Il avait des épaulettes d’or ou plutôt de similor.

Mais une jeune fille ne comprend rien à la différence de l’or et du similor.

Le clinquant c’est sa vie.

Mademoiselle de Montfort aima d$s ce moment.

Non pas l’homme, mais l’uniforme !

Beaucoup de demoiselles de France et de Navarre en font autant.

On raconte la même histoire des Anglaises, Hollandaises, Japonaises.

Que sais-je de qui encore?..

Comment citer tous les mots qui se riment au mot niaises, ou toutes les demoiselles et femmes qui le sont sans rime, mais avec beaucoup de raison.

Mademoiselle de Montfort aima donc sans savoir qui.

C’est le sort de beaucoup de jeunes gens, aucun sexe excepté.

Un jour c’était un jour de bal officiel, un jour de petit bal, comme on le nomme dans le jargon officiel, le maître des cérémonies s’approche de mademoiselle de Montfort pour lui présenter un danseur ex officio.

Mademoiselle de Montfort était très-distraite ce jour-là.

Elle se fait répéter le nom du comte de Stein..., un des noms des plus nobles, mais êrl même temps des plus endettés de l’Allemagne.

Enfin elle leva ses yeux.

C’était lui ! ?

Et si ce n’était pas lui, c’était l’uniforme dont elle avait rêvé.

La chronique de Stoutgard se tait sur ce qu’ils dirent.

En tout cas ce n’était pas des patenôtres qu’ils prièrent pendant les intervalles.

Après la valse, cette danse si poétique et

si enchanteresse, le comte de Stein... reconduisit mademoiselle de Montfort.

L’œil de faucon de la chanoinesse avait tout vu, tout remarqué..

Mais la famille du comte de Stein... datait des croisades, avait donc pour le moins cinquante-six quartiers, tandis que mademoiselle de Montfort n’en avait qu’un seul, et celui-ci bien douteux.

La comtesse de Sick..., c’est ainsi que se nommait la chanoinesse, crut faire une œuvre bien méritoire en favorisant les entrevues du comte de Stein... et de mademoiselle de Montfort.

Les vieilles filles sont les entremetteuses jurées.

La chanoinesse de Sick... joua donc le rôle de Marthe de la tragédie de Faust de Gœthe, mais mademoiselle Mathilde ne fut pas la Marguerite du poète.

Les bosquets des jardins attenant aux palais royaux — il y en a plusieurs à Stoutgard — ont tant de suave poésie ! ! !

Malheureusement le comte de Stem...

n’avait pas à sa disposition les mines diaboliques et inépuisables de Méphisto, l’ami au pied fourchu de Faust.

Et le comte en aurait eu besoin, car la chanoinesse de Sick... n’était pas inaccessible aux présents, elle en voulait même de bien riches, pour fermer,, soi-disant, les yeux lors des entrevues du comte et de mademoiselle Mathilde.

Nous avons dit que le comte de Stein...

était aussi noble que pauvre, deux qualités qui s’allient souvent dans ce bas monde.

Un jour une nouvelle terrible et digne de faire pendant quinze jours les frais de conversation dans les familles, les cafés, les estaminets, et môme les brasseries de Stoutgard, se répandit dans la capitale du Wurtemberg.

Le comte de Stein... venait de disparaître laissant un déficit de 39,000 florins — bagatelle pour les viveurs de Paris, mais somme terrible pour un officier des gardes wurtembergeoises.

Grande rameur à Stoutgard !

Il n’y eut pas d’estaminet si borgne qu’on n’y parlât de la fuite du comte Stein... et de ses dettes.

Je n’ai pas besoin d'ajouter qu'on renchérissait sur le chiffre auquel montaient ces dernières.

Chacun voulait lui en savoir de nouvelles, et peu s’en fallut qu’on assurât qu'il avait laissé des millions de dettes.

Hélas! un officier wurtembergeois n’n pas de crédit pour des millions!

Tandis que le vaisseau qui portait le comte fugitif dans sa nouvelle patrie perçait de son liane les vagues de l'Océan, la médisance stoutgard ien ne ne ménageait pas la jeune demoiselle de Monlfort.

Malgré la bonhomie proverbiale des Souabes, les Stoutgardiens étaient joyeux de tomber sus sur la famille de roi Loustic.

Les dames surtout dans leurs Kaffeekrânzchen aiguisaient leur langue aux dépens de mademoiselle Mathilde.

Car elle était belle et admirée par les jeunes gens !

Défauts que la charité connue des dames ne pardonne que très-rarement et par exception.

On assurait que mademoiselle de Montfort portait sous son coeur un gage de l’amour du comte de Stein...

Je ne puis me porter garant pour la vérité de ce dernier fait.

La position de la princesse à la cour de Stoutgard devenait de plus en plus difficile.

Les dames nobles à trente et quarante quartiers étaient joyeuses d’avoir trouvé une occasion de tomber sus sur la fille du parvenu — comme elles nommaient mademoi- . selle de Montfort.

Elles niaient même son droit de porter ce nom, et l’appelaient entre elles mademoiselle Bonaparte tout court.

La chanoi nesse gouvernante de mademoiselle Mathilde, pour se disculper aux yeux du grand-père de mademoiselle Mathilde qui

ne badinait pas sur le chapitre de l’honneur, la traitait d’une sévérité sans miséricorde.

Un beau jour mademoiselle Mathilde qui avait déjà alors cet esprit d’indépendance qu’on lui connaît, envoya demander à son beau-père une audience.

Les chroniqueurs n’ont jamais pu savoir ce que la jeune princesse dit à son vieil aïeul.

Personne n'a encore soulevé le voile qui couvre ce mystère d’Isis.

Le fait est que la princesse quitta le cabinet de son grand-père l’œil brillant et fier, sa belle figure avait un petit air déterminé qui lui allait à ravir.

Elle ordonna de faire ses malles et congédia immédiatement la chanoinesse qui alla , cacher son dépit et sa disgrâce — car le roi Guillaume la faisait responsable de la con-‘ duite et de la détermination de sa petite-fille, — elle alla, dis-je, cacher sa disgrâce et son dépit dans un vieux manoir en ruines et presque inhabitable qui orne un des sommets de la Bergstrasse.

Elle y vit en compagnie d'un vieux domestique aux jalons fanés et usés, d'une vieille bonne, d’un chat, d’un roquet et d’un perroquet — c’est sa cour à elle.

Madame Démidoff, qui n’a ni fiel ni rancune, lui fait une petite pension pour subvenir aux besoins de ‘cette cour.

Lorsque la berline de voyage qui emportait mademoiselle de Montfort franchit la barrière de Stoutgard, Mathilde Bonaparte secoua joyeusement la poussière de ses souliers.

Elle avait dix-sept ans et était libre !

En quittant Stoutgard, elle quitta aussi son nom de mademoiselle de Montfort.

A Florence, nous la reverrons sous le nom de princesse Mathilde Bonaparte.

Aux bords de l’Arno.

Qui, dans sa jeunesse, n’a pas rêvé de l’Italie, ce pays au suave parfum des orangers, au ciel d’un azur foncé et transparent, aux nuits longues et étoilées, nuits d'amour et de poésie, de l’Italie, patrie de Raphaël, de Dante et de Tasso?

La princesse Mathilde se rappelait que dans ses veines coulait un sang italien, c’est vers l ltalie, la patrie de ses ancêtres quelle dirigea sa route.

Les chevaux de poste brûlaient les routes royales et impériales, tant son impatience de quitter la blonde et froide Allemagne et de respirer l'air enivrant et poétique de l'Italie était grande.

Florence a, de tous temps, été la capitale des arts et des amours — les deux faibles de la princesse Mathilde.

Le choix de son futur séjour n’était donc pas douteux.

C’est à Florence que la princesse déposa ses pénates.

Le grand-duc de Toscane — il y avait une Toscane alors, car Garibaldi combattait en Amérique pour la liberté de Montevideo — lui accorda l’hospitalité.

La princesse Mathilde frayait peu avec l’aristocratie italienne, — aristocratie du reste très-républicaine, — elle lui préférait la joyeuse désinvolture du demi-monde qui fait aujourd’hui encore sa société ordinaire.

Elle aimait, comme elle le fait maintenant aussi, les arts et les artistes.

La sculpture, la peinture, la poésie étaient ses occupations favorites. Elle visitait souvent les ateliers des peintres et des sculpteurs, surtout de ceux qui étaient jolis garçons.

Son goût pour la poésie lui était venu par sympathie pour un improvisatore qui lui avait déclamé ses improvisations et lui avait

plu à cause de ses formes d’une beauté plastique.

Mais les revenus de la princesse ne suffisaient pas à ses goûts artistiques.

Ses amis, les artistes et poètes, doués ordinairement de goûts très-dispendieux et ne pouvant y pourvoir — gens riches de talent et pauvres d’argent — puisaient artistiquement, c’est-à-dire sans scrupule, dans la bourse de l’excellente princesse.

Une nuit — une nuit tiède et embaumée des suaves parfumsdes fleurs d’orangers— la princesse était assise sur son balcon respirant à grands traits les fraîches brises qui faisaient de temps en temps ondoyer la sombre surface de l’Arno; elle regardait, rêveuse, les flots d’un azur foncé dans lesquels se miraient en scintillant des millions d’étoiles ressemblant à autant de diamants.

Que rêvait-elle ?

Ce que rêvent toutes les jeunes filles, — et les vieilles aussi.

Soudain les sons lointains d’une mando-

line vinrent interrompre le calme poétique qui l’entourait.

Les sons deviennent de plus en plus distincts — le musicien s’approche.

Il s’arrête sous le balcon, prend quelques accords et chante une de ces sérénades vides de sens et pleines d’amour dans lesquelles cuore rime toujours avec amore.

La princesse l’écoute, accoudée à la balustrade du balcon, elle se penche, semblable à une ombre blanche, ses yeux voudraient en vain percer l’obscurité, tout ce quelle peut voir est que le chanteur est un grand et bel homme, sa voix fraîche et sonore ne peut pas appartenir à un vieillard, un soupir lui' échappe, soupir d’amour et de désir, un soupir répond au sien, le chanteur prend encore quelques accords et veut s’éloigner, alors la princesse brise une petite branche d’un superbe amandier qui est à ses côtés et la jette au chanteur nocturne.

L’inconnu a vu tomber la branche, il la ramasse, l’approche de ses lèvres, et s’éloigne en disant h voix basse :

Buona notte, al rivederci ! !

La nuit la princesse rêva de l’inconnu, il prenait mille formes, qui s’évanouissaient l’une après l’autre pour en prendre une plus belle.

Le lendemain matin- elle pensa à lui, mais bientôt d’autres pensées vinrent chasser celle-ci de son esprit, ‘«c’était pour elle une petite aventure, comme l’Italie en voit chaque nuit des milliers.

Car elle n’était plus à son premier amour.

Lui seul laisse une trace ineffaçable dans la vie de la femme.

Le premier amour est ineffable et ineffaçable.

Le lendemain la princesse alla visiter l’atelier du célèbre sculpteur Ténérani.

Un jeune homme y était, grand, blond, bien fait, à la figure noble et douce.

Souvent elle l’avait rencontré dans les ateliers, c’était un dilettante français, un comte d’origine hollandaise; il s’occupait

— Si —

de sculpture en grand seigneur, c’est-à-dire il était sculpteur assez médiocre, au demeurant le meilleur homme du monde.

Quelquefois il avait cherché à s’approcher de la princesse, mais toujours il avait été évincé par d’autres plus hardis que lui.

Il salua la princesse d’un air modeste et heureux.

Elle lui rendit le salut en jetant distraitement les yeux sur le beau jeune homme, mais une rougeur subite perça à travers sa peau transparente, car elle avait aperçu qu'il portait à sa boutonnière une branche d’amandier.

Était-ce la même quelle avait jetée hier soir au chanteur inconnu?

Pour en avoir la sûreté elle lui adressa une question insignifiante.

Elle ne s’était pas trompée, la voix qui lui répondit avait le même timbre que celle qui la veille lui avait chanté la sérénade.

Une connaissance est bientôt faite lorsque les deux partis la recherchent.

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