‹ La princesse Mathilde DemidoffBonaporteChapitre 2 sur 5 · RT · texte numérisé non relu

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Bientôt le comte de Nieuwekerke, c’est ainsi que s’appelait le jeune homme, devint un intime dans le palais de la princesse et leur liaison a survécu aux années et aux différentes destinées de la princesse Mathilde.

Elle n’a été interrompue que pendant les quatre années que madame Démidoff passa à St.-Pétersbourg.

Mais il ne faut pas croire que Mr. de Nieuwekerke soit la seule liaison que la princesse eût eue à Florence.

Nous avons déjà dit que le comte est d’une tolérance à toute épreuve, il s’efface pour faire place aux autres et revient à la charge, lorsque la place n’est plus prise.

Ce manque absolu de jalousie fait son plus grand charme aux yeux de son amie.

Car elle veut jouir de la vie et a raison — la vie est si courte.

Elle serait peut-être jusqu’aujourd’hui madame Démidoff — ou plutôt le cousin empereur aurait donné le titre d’Altesse impériale au petit — fils du paysan de Toula — mais celui-ci était jaloux/

C’est le grand défaut qui l’a perdu.

Mais aussi comment en 1844 pouvait-on prévoir le 2 décembre 1851.

La princesse Mathilde Bonaparte ne reçoit pas le matin !

Mais nous devons entrer! Il nous faut parler à la princesse ! Dites-lui que nous sommes las d’attendre. Nous voulons être payés! Dites-lui qu’il y a h Florence une prison pour dettes! Dites-lui qu’il ne fallait rien emprunter si on n’a pas de quoi payer.

Qui ose faire ce brouhaha dans l'antichambre de la belle princesse?

Ma foi, des gens qui n’ont aucun égard pour la beauté, le sexe, les amours et la vie d’artiste.

En un mot des vautours nommés créanciers.

Et mademoiselle . Mathilde en avait beaucoup qui venaient le matin faire du bruit dans son antichambre, c'était son réveil

habituel, les huissiers et les recors étaient à la veille de devenir les habitués de son hôtel.

Elle partageait le sort de son frère et de toute sa famille.

Vous savez qu'un rustre, un marchand de vins de Londres, avait osé faire enfermer dans la prison du Fleet celui qui maintenant décide les destinées de l’Europe.

Le meilleur moyen de se débarrasser de ses créanciers est, pour un homme, de devenir empereur, pour une femme d’épouser un archimillionnaire russe , descendît-il même d’une lignée dé paysans.

La princesse qui avait à choisir entre la prison et le mari, prit le mari ou plutôt ses millions.

Nous avons dit la raison pourquoi monsieur Démidoff préféra mademoiselle Mathilde à toute autre.

Il ne fut pas donné au jeune couple de continuer longtemps dans la magnifique villa Démidoff les brillantes fêtes avec lesquelles madame inaugura son mariage.

- 5fi —

Un ordre de l’empereur Nicolas rappelait le mari à Pétersbourg et il fallait obéir sous peine de voir tous ses biens et ses mines confisquées.

Nicolas ne pardonnait ni n’oubliait jamais une désobéissance.

La jeune épouse suivit son mari.

Elle avait alors vingt ans, le bel âge de la femme..

Saint-Pétcreibourg.

Le contraste est grand entre Florence, la ville au ciel parfumé et d'un azur foncé, la ville aux rues et à la vie poétique, k la désinvolture d’artistes et d’Italiens, et Saint- Pétersbourg qui n’a pas de raison d’ètre et qu’un caprice de l’autocrate par excellence, Pierre le Grand, que Nicolas cherchait à imiter, mais dont il n’était que la faible copie, improvisa sur des marais fétides et stériles aux dépens de plusieurs dizaines de milliers de sujets — alors il n’y avait que des sujets, les citoyens n’étaient pas encore inventés — ville triste, au soleil froid et égoïste, au ciel couleur de plomb, ville où tous portent un uniforme quelconque, môme les rues et les maisons.

Quelle différence entre la ravissante villa de Florence et l’immense maison de la perspective de Newski, au coin de la petite rue

des Jardins, rue où l’on trouve tout hormis des jardins, voire même un arbre ! Cette maison qui ressemble plutôt à une caserne qu’à l’hôtel d’un riche boyar , maison qui a cinq ou six étages et quatre cents fenêtres, est entourée de maisons qui lui ressemblent.

La princesse , nous le répétons , a l’àme artistique, et Saint-Pétersbourg est une des plus prosaïques villes de l’Europe, la Newa est sa seule poésie et la caserne Démidoff — je dis caserne, car il est possible de dire l’hôtel Démidoff, est bien éloigné de ce beau fleuve.

Il est aisé de comprendre que le séjour de Saint-Pétersbourg déplut de prime abord à la princesse Mathilde.

Et puis, elle mettait le pied dans sa nouvelle patrie sous le poids de la disgrâce de l’autocrate, le plus absolu et impitoyable de nos temps.

Son mari était haï de l’empereur et de ses supérieurs, envié de ses égaux et de ses inférieurs — et cela à cause de ses richesses.

Elle avait donc mille obstacles à surmonter, mille haines à vaincre.

Et nous avons dit que la princesse n’a pas le moindre talent ni pour la diplomatie, ni pour la politique.

Mais ce dont son talent de diplomate ne put venir à bout, firent ses beaux yeux.

Le courroux de l'autocrate fondit au feu dont ils brillaient.

Un jour il rencontra la jeune femme à un bal de son beau-fils le prince de Leuchtenberg, cousin de la princesse.

Nicolas était connaisseur en fait de beauté et il avait le cœur très-accessible à l’amour.

Le fils d’Eugène Beauharnais présenta à son beau-père sa cousine.

Nicolas causa longuement avec la princesse et lui trouva non-seulement de la beauté, mais aussi de l’esprit, et il n’en manque, en effet, pas à la princessse.

Le lendemain, elle reçut une invitation au bal de la cour.

Elle voulait y aller, mais son mari qui n’avait pas d’invitation, parce qu’il n’avait pas pu être présenté à la cour, n’ayant ni un grade assez élevé pour avoir ses entrées k la cour, lui défendit d'accepter l’invitation.

C’est qu’il est jaloux comme un Italien et grossier comme un Russe.

La princesse refusa donc l’invitation.

Que faire? demanda Nicolas à son favori — et j'aurai dit ami, si les empereurs et rois pouvaient en avoir — le prince Wolehonski, ministre de la cour.

- Il faut envoyer une invitation k Mr. Déraidoff.

DémidofF? impossible, il n’est que conseiller titulaire (titre — soit dit pour expliquer la chose — que Mr. Démidofif avait reçu parce qu’il avait fait son examen de bachelier dans je ne sais quel collège, si je ne me trompe au lycée de Jaroslaw, fondé par un de ses ancêtres et portant le nom de lycée DémidofF).

Majesté, pour vous il n’yn rien d’impos sible.

— ül —

Nicolas aimait d’ôtre flatté, c’était son faible.

Il sourit donc gracieusement h son ministre.

Mais que faire? fit celui-ci. Il faut sauvegarder l'étiquette.

Nous pouvons envoyer, dit Nicolas, k Mr. Démidoffla clef de chambellan.

Le prince bondit sur son fauteuil.

Anatole Démidoff chambellan ? s’écria-t-il.

Mais il n’est que conseiller titulaire.

Alors après avoir pensé quelques instants, Nicolas dit :

Nommons-le gentilhomme de la chambre, il aura ses entrées k la cour et c’est tout ce qui lui faut.

Une heure après Mr. Démidoff avait en mains la nomination et son invitation au bal.

Il va sans dire qu’il n’osa refuser son invitation, car Nicolas l’aurait envoyé danser sur les neiges de Sibérie.

Et monsieur Démidoff craint de s’enrhumer.

Il ne lui fallait que l’uniforme chamarré d’or d’un gentilhomme de la chambre.

Mais c’est le moindre des soucis quand on a des millions.

Le célèbre tailleur Rutsch, tailleur privilégié de Nicolas, lui apporta son uniforme deux heures après qu'il avait été commandé.

C’ost que Rutsch était une espèce de prestidigitateur dans son métier.

Il prenait la mesure des habits de l’empereur h l’œil.

A l’œil? direz-vous, mais c’est impossible! !

Je le crois aussi, mais ce talent a rapporté à Rutsch un million de capital et une belle maison donnant sur la perspective de Newski et la- petite Morskoï.

Voici donc monsieur Démidoff gentilhomme de la cour et invité à un bal impérial.

Il se pâmait de plaisir.

Mais il était trop homme du monde pour ne pas comprendre que ce n’était pas pour ses beaux yeux, mais pour ceux de sa femme qu’on l’invitait.

Et il était jaloux; Othello, comparé à lui, n’était — comment dire? — qu’un Nieuwekerke....

Mais l’ambition fit taire la jalousie...

Chez lui ces deux passions se livraient de temps à autre un combat acharné.

S’il n'avait pas été jaloux, il serait maintenant grand chancelier, grand écuyer, — en un mot un grand quelconque, et chevalier de Saint-André,' Saint-Georges, Saint- Wladimir, Sainte-Anne, en un mot de tous les saints et de toutes les saintes (je m’étonne, soit dit entre parenthèses, que la Russie n’ait, pas encore d’ordre de la Toussaint, ce serait beaucoup plus court).

Mais quand on est jaloux point d’ordres, point de grandeurs.

Le comte de Nieuwekerke et beaucoup

d’autres qui ont fait leur chasse en avant sur les parquets glissants des cours ont compris ce grand axiome.

Voilà donc le petit-fils du paysan dûment et légalement invité aux bals du Palais d'Hiver.

Mais sa femme était invitée par l’empereur Nicolas à d’autres bals et soirées auxquels le mari ne recevait pas de carte d’invitation.

De plus, il y avait à St. Pétersbourg, un artiste nommé Stépanoff, un petit statuaire dont l’occupation était de faire des charges.

Gomme Mr. Anatole ne faisait pas d’enfants, Stépanoff voulut essayer de faire une charge.

Mais mal lui en prit.

Un jour Mr. Démidoff le surprit en conversation — artistique avec sa femme; en rustre qu’il est, Mr. Anatole lui tira les oreilles et le mit à la porte.

Stépanoff se vengea en faisant une charge

qui fit rire pendant quelques jours la cour et la ville !

Mr. Démidoff est grand seigneur quand il s’agit de l’argent.

Il envoya un billet de dix mille francs à l’artiste pour lui acheter la charge, mais lui faisant dire en même temps qu’il lui couperait les oreilles au lieu de les tirer si jamais il le rencontrait dans son palais.

L’artiste se le tint pour dit, et alla chercher ses amours ailleurs.

Mais l’empereur Nicolas n’était pas si facile à congédier.

Contre lui se brisait le pouvoir des millions.

Monsieur Anatole rongeait son frein, mais il lui était impossible de le secouer.

Le cousin Leuchtenberg lui donnait aussi^, des soucis.

En héritant de son père le nom Eugène, il avait aussi hérité son penchant pour les amours — faciles.

Un soir eut lieu au palais de la perspective de New ski une terrible scène de jalousie.

Monsieur Démidoff s’oublia jusqu’à frapper sa femme.

Vous direz qu'un Français ne l’aurait jamais fait.

Je ne dis pas non, mais Mr. Anatole a poursuivi, cravache en main, sa femnqe jusqu’à Paris, la capitale de la civilisation, ou des ouvriers seuls, ivres de piquette, se permettent de battre leurs femmes.

Madame Mathilde s’enferma dans sa chambre à coucher ; elle tira les verroux de la porte et resta sourde aux instances de son mari qui, ses accès de frénésie jalouse passés, est le meilleur homme de France et de Navarre, voire même de Sibérie.

Le lendemain elle alla au Palais d’Hiver demander une audience à l’empereur.

Nicolas avait alors une autre liaison, une jeune princesse arménienne ou mingrélienne, la belle princesse Aba-Melech, qu’il maria

plus tard à un de ses aides de camp, le général Baratynski, qu’on ne doit pas confondre avec son favori le prince Bariatinsky, aujourd'hui feld-maréchal général — en le nommant gouverneur de Kazan.

Il ne mit donc aucun obstacle au départ de la princesse Mathilde, au contraire il lui permit de divorcer avec son mari, en enjoignant h ce dernier de lui faire une pension de deux cent mille roubles.

Le mari devint rouge et blême de colère, car il est .aussi emporté que jaloux — mais comment désobéir à Nicolas?

Et pour surplus de guignon, il retomba dans la disgrâce, de laquelle sa femme l’avait tiré.

Il lui fut du moins permis d’aller cacher son dépit â Florence, tandis que sa femme vogua à pleines voiles vers Paris, la ville des plaisirs et des amours.

Nous avons déjà dit que Louis-Philippe ou plutôt le ministère Guizot ne lui refusa pas l'hospitalité.

Elle était si innocente — en politique.

Quant aux intrigues — elle est trop paresseuse, pour en avoir même d’amoureuses.

En fait d'amours, elle marche le front haut et là visière découverte, x

Vive Paris ! ! !

Tudieu qu’on s’v amusait sous le roi bourgeois qui disait souvent :

Ceux qui rient ne grincent pas les dents.

Et il avait raison, ce roi citoyen qui commença et termina son règne en mitraillant ses concitoyens.

La princesse s’y donna des plaisirs !

Point de bals de grisettes — les lorettes n’existaient pas encore — Gavarni était en train à les inventer — point de bastringues que la princesse ne visita — par curiosité.

Vous souriez, mais moi je le répète, — par curiosité.

Ma foi, sans pouvoir vous dire, quel était l’objet de sa curiosité.

La police ne l’inquiéta pas.

On dit môme que M. Guizotavait ordonné à ses gendarmes de lui permettre les chaloupes et les tulipes les plus hasardées.

Les mauvaises langues, — il y en a partout, môme à Paris, assurent qu'elle abusa de cette permission.

Je ne crois pas cette assertion.

La princesse étant trop, — comment dire?

vite un mot . . . ôtant — trop posée.

Le fait qu elle était presque à l’index de la société . . .

Le faubourg St. Germain n’avait, comme de raison, pas de relations officielles ni môme officieuses avec la fille du roi Jérôme

Jérôme, le gai Jérôme Qui perdit son royaume,

Et quand il le perdit Mit un bonnet de nuit.

Comme dit une chanson allemande.

Les différents partis orléanistes se grou-' paient autour de la duchesse d’Orléans, du

duc de Nemours et du prince de Joinville et n’avaient et ne pouvaient avoir aucune sympathie pour madame Démidoff.

Il y avait en effet quelques bonapartistes

— vieux grognards de l’empire, mais ils ne formaient aucun parti compacte.

Restaient donc les quelques familles russes avec lesquelles la princesse Mathilde était en relations de politesse et — de demi- * monde.

Le demi-monde pour lequel la princesse a toujours raffolé quoique M. Alexandre Dumas fils ne l’eût pas encore découvert — il est vrai que son père venait de découvrir la Méditerranée.

Elle voyait beaucoup les journalistes —

— mais il lui était indifférent quel était leur drapeau.

Dans ses salonsse rencontraient et se serraient la main Sylvestre de Sacy, Marrast, Emile de Girardin, le bon et gros Pierre Véron, Sainte Beuve, Jules Janin, Théophile Gautier, Fiorentino, et même Veuillot oubliait le Monde et son monde pour venir

causer gaudriole chez madame la boïarde — c'est le nom qu’on lui donnait.

On rencontrait aussi chez elle Gavarni avec sa jeune femme qu'il venait d’épouser et ' dont il s’est si vite séparé, Cham qui cause avec autant d’esprit qu’il dessine, Nadar qui venait de débuter comme dessinateur spirituel, mais qui déjà alors vous ennuyait par ses causeries aérostatiques.

Hélas! sa chute aussi tragique que ridicule n’a pu le décourager.

Ni même les fiascos qu’il a eus à F rancfort et à Munich.

Je m’imagine que son but principal est de nous donner une carte photographique de la surface de la terre .

Il a voué ses os ainsi que ceux de sa femme et de ses amis au service de l’humanité.

Ma foi, dans ce cas, je ne voudrais pas être de ses amis, car l’humanité nous est, en général, peu reconnaissante de ces sortes de dévouements.

Elle s’en moque.

Et clic a raison.

La princesse a beaucoup contribué à la construction du ,, Géant 11 , mais elle n'est pas montée dans la nacelle.

Elle avait raison.

J’aurais fait comme elle — l’argent, quelle a donné, à Nadar, excepté.

C'était à-peu-près une cour de demi-monde qui entourait la princesse. -

Mais, hélas! qui ne pouvait pas la protéger, comme clic le fait maintenant; ellemême cherchait quelquefois dos protecteurs.

Mais qui cherche ne trouve pas toujours.

Il lui arrivait de temps à autre — et souvent môme — que la pension que lui faisait son mari ne lui suffisait plifs et que sa bourse était à sec.

Mais cela ne l’inquiétait pas.

Car cette vie poétique, artistique — et érotique — lui plaisait.

Un matin elle s’éveilla — le canon gron-

doit et ébranlait les vitres de son boudoir.

Cette musique lui plût, elle en rit aux éclats Sa femme de chambre vint lui dire :

« Madame, levez-vous, on se bat. »

« Tant mieux, fit madame Démidoff, coiffez-moi, je veux sortir, car jamais je n’ai vu d'émeute. » ,

« Madame, ce n’est pas une émeute, dit la camérièrc toute effarée, ce n’est pas une émeute, c’est une révolution. »

« Une révolution?! s’écria madame Démidoff en battant des mains. Vite, Joséphine, coiffez-moi, car je suis venue à Paris pour voir une révolution. »

La femme de chambre était probablement lente à coiffer sa maîtresse, car, lorsque madame Démidoff fit son tour ordinaire des boulevards, le combat avait cessé, on démolissait les barricades, tout le monde s'embrassait et se félicitait, sans savoir pourquoi, on criait, on hurlait, on chantait.

Malgré le sang qui marbrait l’asphalte, malgré les cadavres qui jonchaient sur les boulevards, on était gai et heureux.

Car Lamartine avait proclamé la république, et le vieux roi — pilote qui n’avait pas su tenir le gouvernail pendant la tempête — s’était enfui, déguisé en matelot.

Les Français sont de grands enfants, ils aiment les joujoux.

Cela leur est égal quel nom que ce joujou porte.

Que ce soit république, royaume ou empire.

Et ils brisent, enfants qu'ils sont, ce joujou, aussitôt qu'ils s’en lassent.

Madame Démidoff parcourut les boulevards, le sang qui coulait la dégoûtait, elle retourna donc dans son hôtel et dit à. son majordone.

« Qu'on fasse mes malles et attelle les chevaux à ma berline de voyage. »

Mais ni les malles ne furent faites, ni les chevaux attelés.

Car la princesse resta à Paris.

C’est Armand Marrast qui persuada son amie de ne pas quitter la capitale de la F rance.

La jeune république n'avait rien à craindre de la joyeuse princesse.

Fontenay aux roses*

Connaissez-vous Fontenay aux roses?

Si vous êtes Parisien je n’ai pas besoin de vous le demander. Mais si par hasard, vous êtes étranger oir provincial, je vous conseillerais d’y aller.

Dès que vous quittez le débarcadère vous n’avez qu’à marcher tout droit.

En arrivant aux bords de la Seine vous verrez une petite villa, charmante et coquette qui, en été, se cache dans des fourrés de roses, et en automne se pare de dahlias et de hortensias.

Séjour délicieux et embaumé.

C’est là que la princesse se retira jusqu'aux jours de juin 1848.

Elle ne possédait pas encore sa villa de St. Gratien sur les bords du lac d’Enghien.

Un jour clic jetait un regard rêveur sur les beaux sites qui bordent les deux rives de la Seine jusqu’à Versailles.

A quoi rêvait-elle?

Je crois quelle s’ennuyait plutôt quelle rêvait.

Car la manie de politique s’était emparée des Parisiens.

On négligeait les douces causeries de salon, les délicieux tête-à-tête amoureux pour s’égosiller dans les clubs et les cafés.

Les chaleurs de juin pesaient sur Paris comme un noir nuage chargé de foudres célestes, qui couronne souvent le sommet d'un volcan.

Ce n’était plus comme en 1829 lorsque Paris dansait sur un volcan, non il politisait sur la lave encore brûlante de l’irruption des jours de février.

La seule distraction qu’on se donnait était de flâner avec quelques milliers d’autres flâneurs.

On nommait cela des promenades patriotiques.

Tantôt c’était du rouge pur sang, tantôt le Palais Bourbon, nommé alors Palais de la république qui étaient le prétexte de ces promenades.

Quelquefois on rendait une visite incorpore à un des ministres, on aimait surtout h entendre parler M. de Lamartine.

De' plus cela ne coûtait rien.

Car le célèbre poëte paierait même des auditeurs — s’il en trouvait.

Le Parisien est né flâneur, la révolution de février l’a prouvé.

Ou flanait donc, prenait sa demie-tasse et causait politique.

Et la pauvre princesse s’ennuyait.

Soudain un bruit sourd vint frapper ses oreilles.

C'était le républicain Cavaignae qui mitraillait son parti.

Cedant togae armis.

C’est la maxime moderne, et veut dire :

Que l’armée mettrait la chambre Constituante à la porte.

Ledru-Roilin, le géant, et Louis Blanc, le nain, fuyaient en Angleterre et Eugène Cavaignac jetait son épée sur la balance de Thémis et se proclamait dictateur.

Il y avait des personues qui eussent préféré Lamoricière, le vainqueur de Constantine et vaincu d’Ancône.

Mais le froc de bure perçait déjà sous l’uniforme chamarré d'or d’un général français.

Il est vrai qu’il aspirait encore au bâton de maréchal des Français — celait alors le terme technique et non pas comme il a fait depuis aux deux clefs de Saint-Pierre.

Toutes les révolutions que nous avons eus en France proviennent de ce que nous n’avons pas assez de ministres.

Vous vous étonnez peut-être?

Pas assez de ministres? vous écriez-vous.

Mais nous en avons même trop, la moitié des ministres, et neuf dixièmes, pour le

moins, des employés sont de trop, et pèsent comme un cauchemar sur le budget, que paie en majeure partie la province.

Et moi je dis que non.

Le Français ou plutôt le Parisien, car Paris est le centre, or donc le cœur de la France, est né maréchal ou ministre, faites donc des deux millions qui forment la population de Paris la moitié des maréchaux et l'autre des ministres, et vous ' n’aurez jamais de révolution, car un .million craindrait pour son bâton de maréchal, et l'autre pour son portefeuille.

Quant au surplus qui pèserait sur le budget, la province est là pour le payer.

Car la province est — excusez-moi l'expression peu poétique mais vraie, la vache à traire de Paris, car son lait, ou plutôt sa sueur et son sang doivent faire les frais de l'embellissement, ou pour mieux dire de l'avilissement de la capitale.

Car les embellissements de Paris ont rendu la capitale esclave du bon plaisir du gouvernement.

Comme à Saint-Pétersbourg, tout à Paris porte maintenant un uniforme, môme les sergents de ville et les maisons.

N'est-cc pas, madame Mathilde? Vous pouvez juger de la ressemblance.

Mais revenons à nos moutons.

Mathilde errait en bâillant dans les allées de sa villa Fontenay aux roses.

Les amis l’avaient délaissée, car ils appartenaient à la moitié qui levait un portefeuille.

Mr. Emile de Girardin surtout.

Si le diable aurait été élu président ou empereur, Mr. Emile lui aurait rendu son àmc pour devenir ministre. *

Et celait justement Mr. de Girardin qui se présenta aux yeux ébahis de la princesse tandis quelle était en train de bâiller à qui le plus fort.

Elle crût rêver en voyant celui qui depuis trois mois s’était jeté corps et àmc dans le républicanisme.

Elle se frotta les yeux, pour voir si elle

dormait ou non, puis regarda encore une fois pour être sûr de ne pas avoir la berlue.

Non, elle ne l'avait pas, car cotait lui, le Jupiter qui du haut de son Olympe — vulgairement nommé premier Paris de la Presse — disposait ou croyait disposer des destins de la P rance — voire même de 1 Europe.

Est-ce vous, Mr. de Girardiu? s’écria la princesse; puis, lui frappant amicalement sur l’épaule, elle ajouta :

Animal, je vous croyais depuis longtemps dans la fosse commune !

Il était habitué au mot animal, car, comme nous l'avons déjà dit, c'est un petit terme d’amitié que la princesse a souvent en bouche, mais l’expression : fosse commune, le fit tressaillir, et le rouge lui monta à la figure, car il a la prétention de passer à l'immortalité en traversant les cavaux du Panthéon.

La princesse ne- s’aperçut pas qu’elle avait froissé la vanité de ! inventeur des journaux à bon marché, elle ajouta :

Mais dites donc, cré coquin, vous avez l’air d’un croque-mort?!

Excusez-nous ces expressions, nous sommes historiens et notons les faits sine ira et studio,

Un autre se serait fâché de ces mots qu’on entend rarement dans la bonne société.

Mais Mr. de Girardin connaissait le caractère de la dame.

Plus elle vous dit des grossièretés, plus elle a de l’amitié pour vous.

Ne sachant que répondre, il se tut et laissa continuer la princesse qui dit :

Mais, vieux singe (les compliments allaient en gradation, preuve que madame Mathilde avait de l’amitié pour le Jupiter de la Presse), que signifient ces boums! boums! que j’entends?

On se bat h Paris, Madame.

Fichtre! On se bat, que cela doit être amusant.

Oui, et le sang coule à flots.

Animal du diable! ne me parlez pas de sang, vous savez que j’ai les nerfs agacés.

Mais, Madame, on se bat pour vous.

Pour moi? fit la princesse en riant aux éclats. La belle histoire! Peut-être pour mes beaux yeux, ajouta-t-elle sans penser à mal.

Pour vous, Madame et pour votre famille.

Pour ma famille? — dit Mathilde, et ses éclats de rire redoublèrent, — le beau conte, mais mon mari m'a si souvent cogné, qu'il n’avait pas le temps de me faire des enfants!.

Je dis qu’on se bat pour les Bonaparte.

Ah, voilà que la politique revient, fit la princesse en bâillant, contez-moi ça quand j’irai au lit ce soir, ça m’endormira.

Oui, Madame, car quoique on ne se batte pas pour vous, votre famille y gagnera, et je viens me mettre à votre disposition.

La princesse se mit à rire à gorge déployée.

A ma disposition? fit-elle. Que voulezvous faire de moi? Une reine ou une déesse de la Liberté, dites-le vite, afin que j’aie le temps de me commander un costume pour la fête.

Ni l’une ni l’autre, répondit Mr. de Girar-

diri. Mais vous avez un cousin qui vient d’arriver aujourd’hui de Londres.

Un cousin qui vient d'arriver de Londres, et qui doit jouer le rôle d’un dieu de Li- . )>ei*té ?

Non pas d'un dieu, mais d'un président de la république. Car Cavaignac a élé proclamé dictateur et nous 11e voulons pas de lui.

Monsieur Girardin disait : nous, en souscntendanl moi, car il savait qu'Eugène Cavaignac. le frère de Godefroi Cavaignac, n'accepleraitjamais, comme ministre, le meurtrier d’Armand Carrel que les liens de la plus tendre amitié avaient lié les deux frères.

Il savait aussi qu'Eugène Cavaignac était républicain de conviction, tandis que lui n’était que républicain chasseur de portefeuilles.

Le général de Cavaignac décatisseur !

s’écria madame Mathilde, bien aise de trouver un mauvais calcmbourg. Mais que veutil donc décatir? Probablement les vieux habits de cour des anciens ministres, pour

en faire des uniformes aux nouveaux ministres ou à ceux qui voudraient l'être. Monsieur Girardin rougit jusqu’au blanc des yeux, car il pouvait encore rougir alors — mais depuis...

Mais Monsieur de Girardin est Gascon — ou mériterait de l'être.

J'ai dit dictateur, celait chez le anciens Romains, fit-il...

La princesse l'interrompit :

Allez vous promener avec vos anciens, nigaud. Si, en effet, vous venez vous mettre à ma disposition, entrons et prenons ensemble un verre de vin de Madère en cassant une' croûte. Il faut que vous me racontiez quelque gaudriole, car je m’ennuie, oh !

que je m’ennuie. Tous mes amis m’ont délaissée, personne ne vient me voir. Vous êtes tous devenus si bêtes avec votre politique !

Et c'est de politique que je viens causer avec vous, lui dit de Girardin.

Foin de la politique, tron du diable, fit la princesse en se bouchant les oreilles. Entrez toujours, j’ai d’excellent madère dont vous

me direz un mot, ajouta-t-elle en tirant le Jupiter de la Presse par le pan de son habit. . . .

Mais en savourant le madère en connaisseur, Mr. de Girardin causa politique.

Il prévoyait l'influence que la princesse exercerait sur son cousin quelle ne connaissait pas encore, et l’avait choisie comme intermédiaire.

Le futur empereur.

Le bruit du canon avait cessé, la mitraille avait balayé les rues de Paris, la bourgeoisie s’était montrée brave à force de terreur, les vainqueurs de février étaient les vaincus de juin, et à la place de la Constituante qui n’avait rien constitué sinon l'anarchie, la Législative siégeait au Palais-Bourbon.

Cinq départements avaient élu le futur empereur comme leur député.

Il avait refusé les mandats, mais force lui fut d'obéir à la voix du peuple.

Il fit son entrée malgré les protestations des membres du gouvernement, et alla siéger parmi les membres de la gauche.

Le dictateur Cavaignac le regardait d’un œil jaloux, car un Bonaparte ne sera et ne peut jamais être républicain.

C’est contre les traditions de la famille.

Lucien Bonaparte, le frère de Napoléon I, ne l’a été que parce qu’il ne voulait pas reconnaître comme maître celui qui lui devait la toge de premier consul.

Lucien Bonaparte n’était républicain que par fierté et non pas par conviction.

S'il l’avait été, il n’aurait pas pris le titre de prince de Canino.

Son fils aussi, le prince de Munsignano, ex-triumvir de Rome, ne s’était coiffé du bonnet phrygien que pour prendre la mesure d’une couronne.

Autour de l'hôtel du Rhin se coudoyait une foule curieuse de voir le prisonnier de Ham, celui qui avait fui en empruntant à un jeune maçon son nom de Badinguet.

Mais celui qui quelques années plus tard avait une liste civile montant à 30 millions était souvent à court d’argent.

Et il lui en fallait beaucoup, car il lui était indispensable de grouper autour de lui un parti, parce que ce n’était pas pour rester

député qu'il avait accepté son mandat, et un parti ne se forme qu'à force d’argent.

Ses fidèles compagnons Pcrsignv, Montholon, Vaudrcy lui avaient bien ouvert leur bourse, mais hélas! ils étaient pauvres euxmèmes, ce n'est que l’empire qui les a enrichis.

Ils n’étaient, de plus, que le noyau d'un parti bonapartiste, rien de plus.

Un jour, voyant sa cassette vide, Louis-Napoléon se rappela qu'il avait pour cousine une riche bojarde russe.

Il alla lui faire vi.-ite.

Elle était retournée à Paris, car les promenades politiques et patriol iques avaient cessé, et on n’était plus harcelé, à chaque carrefour, par la Marseillaise et le Chant du départ, ceux qui avaient chanté : « Mou r i r pour la patrie, » étaient morts sur les barricades sans que la patrie en avait profité.

Madame Mathilde était belle alors, elle n'avait que vingt-huit ans, ce bel âge d’une femme, quand un peu d'embonpoint donne

plus de rondeur au buste, et un grain de coquetterie plus de charme à l’amour. Ses yeux avaient plus de feu même qu'ils en avaienteu dans sa jeunesse, et les années n’avaient pas encore fauché l'or de ses cheveux blonds.

Car les ravages que la chevelure, autrefois si belle, de madame Démidoff a subi dans les derniers temps, ont été terribles.

La princesse est maintenant chauve ou peu s’en faut.

Qui alors aurait gardé son sang-froid en voyant ses traits dignes du ciseau de Thorwaldsen, ses épaules potelées, blanches et transparentes comme de l’albàtre veiné d'un bleu tin et délicat, qui semblaient sortir de l’atelier d i sculpteur qui sculpta jadis la Vénus de Médicis.

Le prince qui est grand amateur et connaisseur de beautés ne garda pas le sien, au lieu de causer argent à sa cousine, il lui conta fleurette.

Nous savons que cette espèce de causerie est le eôté faible de la princesse.

La connaissance du cousin et de la cousine fut bientôt faite.

Cette connaissance se changea bientôt en amitié.

Entre homme et femme, il n’y a qu’un pas de l’amitié à l’amour.

Souvent, quand l'amour s’éteint, vient la haine.

Mais ce ne fut pas le cas ni chez le cousin ni chez la cousine.

Car ce que Mr. de Nieuwekerke avait toujours été pour elle, un amant sans jalousie, elle le fut dès lors pour son cousin, qui — comme elle — aime à papillonner, selon l’expression de feu les Saint-Simon iens.

C’est sans jalousie quelle voyait les amours de son cousin avec la belle Anglaise, morte il y a quelques mois à Bonn sur le Rhin presqu’en odeur de sainteté, et avec tant d’autres dames du grand monde, du demimonde et celles qui n'appartenaient à aucun monde, et qui préféraient être enceintes que saintes — excusez-moi ce mauvais calembour.'

Mais dès que le cousin était en besoin d’argent, la cousine était là pour venir à son aide, ses diamants russes, souvenirs de Si-

bérie, et son écrin étaient jusqu’au coup d'Etat. — c'est maintenant le mot usité pour toutes les entreprises hardies pour ne pas dire plus, — plus souvent au Mont de Piété que chez elle.

Mr. Eugène Giraud, qui donnait à la princesse des leçons d'aquarelle et d'autres arts libres, était le confident et l'intermédiaire de ces entreprises — commerciales.

On dit que c’est l’or anglais qui facilita l’élection du prince Napoléon à la présidence.

Indigne calomnie ! !

L’empereur Napoléon III vénère trop la mémoire de son oncle, le second César, — car le troisième, c’est lui, selon la transfiguration inventée de nos temps par les césaristes acharnés, — il vénère trop la mémoire de son oncle pour avoir jamais sali , scs mains en touchant l'or de la perfide Albion ! !

On assure que c'est principalement aux diamants, perles, rubis et émeraudes de madame Démidoff qu'il doit d'avoir été élu président, premier pas vers l’empire.

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