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CHAPITRE V

LES AMIS : HOMMES DE LETTRES

SAINTE-BEUVE || THÉOPHILE GAUTIER || « LES SORTIES GARÇON¬ NIÈRES » || GUSTAVE FLAUBERT || LES GONCOURT.

Quand on était introduit dans le salon de la rue de Courcelle où se tenait la princesse Mathilde, les visiteurs remarquaient souvent un homme chauve autour duquel, tout naturellement, les autres invités se trouvaient déjà groupés. La conversation engagée, il se tenait volontiers près d’une cheminée, les bras derrière le dos, frappant des petits coups sur les ornements de marbre. Quand il était assis en face de l’hôtesse, on le voyait, penché en avant, les coudes calés sur les bras de son fauteuil comme installé pour la vie et pliant les doigts dans un geste qui n’était pas une prière. Parfois ils retenaient un mouchoir avec lequel il lui arrivait, à la fin d’une phrase un peu longue, de s’essuyer le coin des lèvres très minces, qui avaient rejeté un peu de salive.

C’était M. Sainte-Beuve. Sa laideur proverbiale ne s’atténuait pas sous les lustres. Sa calvitie — que dans son privé, autant qu’à l'Institut, il avait l’habitude de protéger par une petite calotte de sacristain — ne reluisait même pas. En temps ordinaire il portait un gilet de velours, noir ou aubergine, avec assez de négligence pour faire croire à un débraillé d’homme de lettres, mais qui est assez quelqu’un pour n’avoir pas besoin d’un extérieur. Aux grandes réceptions il arrivait dans son habit d’académicien, les mains gantées de blanc, pliées religieusement sur son ventre laïque. Il marchait à pas comptés, dans des escarpins qui avaient manqué d’être à la mesure de ses pieds et étaient noués par des rubans dont les coques se dressaient « comme des petits coquins insolents. »

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Tout en lui dénotait, avec quelques fautes, cette comique coquetterie de circonstance qui s’empare des gens studieux, arrachés de leur cabinet, lorsqu’ils sont appelés dans le monde. Ils se parent , mais ils ne s’habillent pas.

« Je ne me souviens pas, dit-il un jour, d’avoir mis une redingote neuve, autrement que pour aller chez le photographe. J’avoue qu’elle m’a beaucoup gêné et je ne suis pas homme à recommencer cet exploit. »

Un masque large, irrégulier et glabre, blême avec des rougeurs subites, était envahi par la graisse de mauvaise qualité des sédentaires qui n’ont pas d’hygiène , comme on dit aujourd’hui. Des yeux gris s’éclairaient d’une courtoisie un peu hypocrite quand il parlait à la Princesse et, derrière eux, se cachait à peine une malice, une ironie, un cynisme, merveilleusement secondés par l’intelligence la plus lumineuse, la plus pénétrante, la plus attentive. On se demandait d abord comment un homme aussi laid pouvait accaparer une telle attention autrement que par l’aversion pour un physique particulièrement ingrat. Mais dès qu’il parlait on subissait son charme.

Dans un jugement définitif qui enfermait tout le paradoxe somnolent dans un cerveau de femme, une dame de l entourage de Mathilde avait dit un jour de lui, au milieu de l hilarité générale : « Je l’admire et il me répugne. » Le même sentiment contradictoire allait-il se fixer dans 1 esprit de la Princesse au sujet de ce « prince de la critique? » Non, car au bout de peu de temps elle commença à oublier ce physique ingrat, au profit de son esprit, et à partager 1 intérêt qu il inspirait aux hommes supérieurs. Il semblait s être sustenté aux mamelles merveilleuses de l’Encyclopédie, pour finalement les lâcher, vivre sur ce trésor comme d’une réserve, utile seulement à son immense vagabondage de l’Histoire.

La Princesse, si sensible à la beauté des hommes à une certaine beauté surtout qui impose par la prestance acceptait donc de regarder ce « déshérité » pendant des^ heures, de l’avoir en face d’elle, et à ses côtés, comme é#fe faisait pour bien d’autres, et ce sacrifice, qu’elle s’imposait, on le sentait devenir moindre jusqu’à disparaître, devant, cette lumière, éclairant les gens et les choses d’une perspicacité si prodigieuse. Les yeux seuls de Sainte-Beuve, sans avoir la moindre beauté, reflétaient son intelligence. Ils la trahissaient

dans sa totalité. Quand il était content — ou qu’il attendait un témoignage d’approbation qui ne pouvait pas manquer d’arriver — sa bouche, si mince et pourtant si gourmande, remontait ses angles et son regard affectait on ne savait quoi de joyeux et d’un peu équivoque. Il cachait plusieurs idées gaillardes que son cynisme eût voulu réaliser et que son respect pour la maison ne montrait que par des reflets. La maîtresse du logis les devinait bien, avec sa franchise qui ne prenait jamais de détours :

« Que remuez-vous en ce moment dans votre tête ? disait-elle parfois. Vous voulez donc descendre de votre plate-forme?»

Dans les dernières années il avait encore pris plus de ventre. Sa graisse était devenue blême. Sa calvitie, plus grande, réclamait un dernier renfort vers les tempes, avec quelques mèches de cheveux gris qui restaient de son beau temps. Ses yeux, fatigués par les veillées — dans lesquelles entrait beaucoup de labeur intellectuel et un peu de dévergondage sénile — se fermaient souvent à demi quand il parlait, et complètement quand il écoutait. Sa calotte de sacristain ne le quittait plus guère et elle semblait de plus en plus petite pour ce cerveau qui contenait la critique raisonnée d’un univers.

Devant la Princesse la conversation tomba un jour sur Victor Cousin :

« M. Cousin, dit-elle, a-t-il apporté quelque chose de nouveau sur la terre?

— Certainement! affirma Sainte-Beuve. Un assortiment de rubans qu’il a mis sur son chapeau et qui représentent toutes les opinions. Il nous dit : Choisissez! Moi je les aime toutes : Vous avez Kant, Fichte, Hegel. Lequel des trois? »

La Princesse, qui détestait les philosophes et tous les systèmes compliqués, ne réfléchit pas longtemps pour dire :

« Eh bien! puisque l’on peut choisir, je vous les laisse tous. »

Ce qu’il y avait, dans ce salon, de plus piquant, c’était la manière de réagir de la Princesse. Ce n’était pas de l’esprit, mais la promptitude d’une raison saine, devant les problèmes et les critiques soulevés par ses amis. La plupart en est perdue. Les contemporains étaient fort négligents. On causait beaucoup, on retenait peu. On se laissait aller au fil de l’heure. On voulait se divertir plutôt que de travailler. La documentation moderne, par fiches, datait pourtant de Stendhal et avait

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trouvé son point extrême dans une manière de faire qui n’eût rien laissé au hasard. Mais le cours des idées était alors trop rapide, dans cette sociabilité ondoyante, ces entretiens avec tant d’hommes, apportant chacun son feu d’artifice ou au moins son étincelle. Des amis ont sauvé quelques brindilles; On discutait les événements du jour, les gens et les choses. Tout le monde était passé en revue. La Princesse questionnait, provoquait des réponses, de Sainte-Beuve surtout. Elle les savait toujours curieuses, profondes, parfois cyniques. Jadis elle parlait moins et écoutait davantage. Le bénéfice était plus grand. Plus tard elle parlait beaucoup et aimait à conter des histoires, infatigablement. Le nombre des brillants causeurs s’était éclairci avec les années.

On parlait de souvenirs d’enfance :

« Quel était votre plus beau jour, demanda à Sainte-Beuve la Princesse, quand vous étiez gamin ? »

Celui-ci répondit :

« Le jour de la couturière. Ma mère oubliait que j’existais, alors je pouvais faire ce que je voulais.

— Que faisiez-vous donc à cet âge? Est-ce que cela ne peut pas se dire? »

Sainte-Beuve secoua la tête. Son hôtesse le regarda avec un comique effarement, puis elle s’écria :

« Déjà! »

Ses indulgences étaient autant de cadeaux... Elle exerçait beaucoup d’équité quand il n’était pas question de sa famille. Son faible pour les artistes s’équilibrait avec un certain respect pour les classes moyennes. Elle en appréciait le sentiment d’ordre et le même loyalisme prudent et réfléchi pour le régime qu’elle-même montrera plus tard pour la République.

« Dites-moi, » fit-elle, un jour où l’on parlait sans indulgence du Tiers Etat et de la difficulté pour les poètes de faire face à leurs engagements, « dites-moi, est-il indispensable, quand on a pris le parti de « renier le bourgeois » de ne pas payer ses dettes ?

— Sans doute, répondit Sainte-Beuve, sans quoi on se rejette soi-même dans cette caste.

— Alors, qu’est-ce donc qu’un bourgeois?

— Un avare qui paie ses dettes.

— Et les poètes? Des gens généreux qui ne les paient pas?

— Exactement.

— Eh! bien, après tout, c’est plus sympathique. »

Un soir on parlait de la manière singulièrement rapide dont les mœurs du Second Empire avaient tourné à la frivolité et à l’insouciance-, à mesure que les périls publics devenaient plus menaçants. Quelqu’un avait fait le récit de quelques extravagances de lord Seymour ou de Gramont-Caderousse. La Princesse dit à Sainte-Beuve :

« Où va-t-on avec les folies qui se voient en ce moment?

— Les folies, répondit-il, c’est un état de santé dont il ne faut pas s’inquiéter. Ce qui est grave c’est quand il ne se passe plus rien. C’est qu’alors un peuple est déjà à moitié mort. »

Flaubert, souvent dramatique, n’aimait pas ce point de vue qui lui semblait trop paradoxal. Il dit :

« C’est la danse des éphémères! La vie des peuples est le drame de l’Histoire naturelle. Quand ils sentent leur fin approcher, ils redoublent d’intensité. Ils s’agitent, se battent et font l’amour avec fureur. C’est la frénésie avant la catastrophe. »

La Princesse, devant ces thèses opposées, intervint :

« Je vois que vous 11’êtes pas d’accord. C’est comme au Palais-Bourbon. Ce que je retiens principalement de vos opinions c’est que les peuples font beaucoup d’enfants avant les catastrophes. »

Sainte-Beuve objecta :

« Il y a les faiseuses d’anges. »

« Taisez-vous, vous gâtez tout. »

Cette liberté de propos était le grand charme de ce salon, car elle se disciplinait, se réglait facilement par un simple tour de vis, selon les personnes qui se trouvaient présentes. Chacun savait jusqu’où il pouvait aller, sauf Giraud et Gautier qui jouissaient d’un privilège illimité pour avoir fait leurs preuves de « bouffon » depuis longtemps.

« Ils ont leurs cinq galons, » disait la Princesse.

Si la Princesse s’était attachée à Sainte-Beuve pour son esprit, d’autres qualités la rapprochaient de Théophile Gautier qui, par ses excentricités révolutionnaires, ne semblait pas, tout d’abord, désigné pour être un de ses familiers. Sainte- Beuve, quelques années plus tôt, avait écrit sur lui ces choses terribles : « Il a beau faire, je ne lui vois de poétique que le gilet, la cravate, l’écharpe, la coiffure. Mais d’âme! Il a la cou-

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leur lascive, le goût toujours saligot (sic) au fond, une puanteur d’afféterie. » Introduire dans ces salons ces longs cheveux de corsaire, n’était-ce pas s’exposer à des coups de théâtre ?

« Au fond, fit la Princesse un jour de lui, c’est un rapin, un peintre manqué. Ça lui a permis de devenir un orfèvre. Heureusement que ses joyaux ne lui coûtent rien. On doit en trouver jusque dans ses pantoufles. »

Une autre fois elle parle de lui en disant :

« Au premier abord, on se demande ce qu’il va nous sortir tout à l’heure d’extraordinaire. On est sur ses gardes. Ses gilets ne prédisent rien de bon. Et puis, quand pendant une heure on a eu bien peur.... »

Sainte-Beuve complète :

« On découvre un Catulle qui aurait voulu être un Pétrone. Alors assis sur un coussin il improvise des vers sur n’importe quoi, puis il s’en va comme si de rien n’était. »

Bien vite la Princesse avait démêlé ce qu’il y avait d’inoffensif dans les attitudes anarchiques de Théo, de beauté dans son art et de noblesse dans ses préférences. Celles-ci ne relevaient que du domaine du beau, du pittoresque et du musical. Des opinions il n’en connaissait pas pour la vie publique. Il ne voulait même pas les connaître. Cette position était bien faite pour rassurer la Princesse sur l’homme qu’elle découvrit bientôt d’une qualité exquise, pleine de cette sève verbale si riche qu’elle aimait. Elle aimait aussi son insouciance, sinon son imprévoyance. Elle s’amuse d’un récit de Sainte-Beuve qui montre Théo joyeux à l’enterrement du peintre Decamps. Dans son article nécrologique sur cet artiste, il avait oublié la note attristée parce que, pendant tout le trajet à travers la forêt de Fontainebleau, son âme innocente s’était dilatée dans la riante matinée de printemps, et il ne parla que du ravissement des jeunes pousses, de l’air léger et du ciel tout en argent et d’azur.

« Comme j’aurais voulu le connaître jeune! » s’écria-t-elle un jour. « Il parait qu’il était blond. Qui s’en douterait? » Primoli, assis sur un pouf, avec une guitare dans les bras, s’était alors mis à réciter de sa voix charmante et grave :

Virginité du cœur, hélas! si tôt ravie,

Pourquoi ne pas durer jusqu’à la fin du jour. ..

(un

Théophile Gautier, quand il fut présenté à la princesse Mathilde, avait plus de quarante ans. La sagesse n’était pas encore venue lui rendre visite, mais il avait déjà usé ses airs de spadassin et il ne restait, de sa façade romantique, que sa divine faconde. Au moment où elle le connut ses cheveux ne descendaient même plus sur ses épaules. Ils y redescendront après 1860. Il était rasé, avec une douce moustache tombante et une petite « impériale » au menton. Son air était paisible. Ses yeux respiraient ce calme merveilleux qu’il tenait de ses éblouissements, de l’Olympe, de la mosquée. Avec un col et une grosse cravate noire, une houppelande de drap d’une forme ample, boutonnée haut, il avait l’air d’un bon enfant de Dieu , majestueux dans cette confiance qui est la grâce des oiseaux franciscains.

Quand il pénétrait dans le salon de la Princesse — venant de Neuilly où il habitait une petite maison au fond d’un jardin — il ne se pressait pas. La tête haute et noble, il avançait à petits pas lents, comme s’il glissait sur ses babouches. Il n’avait d’yeux que pour la maîtresse du logis, pleins de lumière et d’émotion, et quand il lui baisait la main, on entendait un petit clappement, comme s’il se fût attardé à savourer une gourmandise. Quand on était dans l’intimité, comme un lévrier il se couchait à ses pieds... Sur un coussin, car il était « sybarite. »

Plus tard, il laissa pousser sa barbe — pour se rapprocher davantage de l’Olympe — et on le félicitait d’un masque qui allait retrouver celui des grands poètes grecs à travers sa nonchalance harmonieuse. Confidentiellement il avouait qu’il avait horreur d’aller chez le coiffeur. Dans la conversation sous les lustres et les lampes à huile, il prenait parfois une attitude grave qui souvent venait de la visite de quelque huissier. Son sourire d’Aristophane le quittait pour se voiler d’un émoi intérieur, mais quand la Princesse le priait d’improviser des vers « sur n’importe quoi, » il esquissait un geste généreux et large de Jupiter magnanime. La main ouverte comme s’il allait répandre de l’or sur les humains, il récitait lentement, ses yeux fixant la Princesse et guettant son sourire. A ses pieds, assis à la turque, il s’évadait de cette grande pitié des traites qu’il avait signées et dont il avait mal calculé les conséquences.

« Ce qui me plaît chez Gautier, dit-elle un jour, c’est qu’il se fiche du gros public. En voilà une chose qui lui est égale.

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Même quand il parle des objets que tout le monde peut comprendre — des polissonneries, par exemple — il s’en tient à des formes qui ne descendent jamais jusqu’en bas. »

Et elle ajouta : « Quelquefois quand je l’entends, je me ligure que c’est de cette manière-là qu’à l’Olympe les dieux parleraient au dessert... s’il y avait un Olympe!... »

A un dîner on évoquait des événements politiques, des agitations de la rue, fréquentes surtout à la fin de l’Empire. Théophile Gautier, absorbé par quelque vision intérieure, regardait le plafond mais ne disait pas un mot.

« Il a toujours été ainsi, expliqua Sainte-Beuve. Son esprit contourne les pavés des barricades. Impassible sous l’émeute, il attend la fin de l’explosion pour achever de ciseler un vers... sur une odalisque ! »

La Princesse regarda son poète de son air amical :

« Il ne sera jamais ministre, remarqua-t-elle. Il n’a rien dans son portefeuille. »

« Je n’ai jamais provoqué personne, » dit Théo une autre fois, « à l’exception d’un roquet qui avait l’habitude de m’attaquer devant un liquoriste quand j’habitais la place des Vosges. Je l’aurais tué si j’avais pu. »

Et comme on demandait pourquoi il ne l’avait pas pu, il acheva :

« C’est parce que c’était le chien du poste de la Garde Nationale. »

Il charmait la Princesse des récits de sa jeunesse bohème. Il en décrivait les décors comme il savait le faire, en exagérant un peu, en les entourant d’un peu de magnificence. Aussi il donna à tous l’envie de les voir avec lui. Mais ils avaient disparu .

« Quelquefois, » dit la Princesse, après un de ces récits, « je regrette que l’Empereur ait fait démolir ce vieux Paris. Cette Impasse du Doyenné par exemple où vous viviez avec Nerval et M. Houssaye. Quels fous vous deviez être ! A présent vous ne pouvez plus m’y mener pour m’offrir un punch d’honneur! »

Un jour on lui parlait des disparus de cette bande joyeuse.

« Ce Murger, dit-elle, c’était pourtant un homme peu recommandable. Il buvait. Est-ce que cela est bien nécessaire pour avoir du génie? Dans ma famille personne ne boit... du moins jusqu’à présent. »

Dans son salon où il passait beaucoup de voyageurs illustres, plus d’une fois Gautier devait évoquer son Afrique et son Espagne, pour relever le défi qu’Henri Heine lui avait lancé un jour « de mettre le désert en vers. »

« En revenant de la Kabylie, racontait-il, j’avais beaucoup maigri. Mais j’en ai rapporté un lion que je faisais boire aux arrêts de la diligence. Toutes les dames le caressaient.

— Quel âge avait-il donc, votre lion? demanda la Princesse.

— Trois mois.

— Ah! bien. Ces dames le prenaient pour un chien!

— Peut-être. Mais moi on me prenait pour le calife de Bagdad.

— Mais où était votre harem ?

— On me l’avait confisqué à la douane. C’était un article prohibé. »

Sur l’Espagne il était particulièrement éloquent. Quelqu’un ayant évoqué la flore de l’Andalousie, la Princesse lui demanda de faire des vers sur les lauriers-roses.

« Depuis ceux de Grenade j’ai usé là-dessus toutes les flèches de mon carquois.

— J’espère, dit la Princesse, que ce n’est pas ainsi pour tout. »

Alors le poète, reprenant son large geste qui réclamait un grand vide à côté de lui, récita :

J’aime! Parfois un ange avec un corps de femme Le soir descend du ciel pour dormir sur mon cœur.

La Princesse lui prit le bras et dit :

« Il lui reste encore des flèches. »

Comme la grande préoccupation de l’hôtesse était la peinture, Théo savait quel plaisir il lui ferait en mettant en vers ...ses aquarelles. Les conversations sur l’art étaient ce qu’elle préférait alors et elle suivait avec attention « les Salons » où Gautier avait trouvé une nouvelle profession. Il était devenu critique, mais comme sa nonchalance appréhendait les réclamations des mécontents, il se promenait dans cette foire avec des gestes onctueux de cardinal, distribuant des absolutions. La Princesse n’aimait pas ces attitudes qui confondaient les bons avec les mauvais. Elle lui dit un jour que cette indul-

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gence pour les plus médiocres était de l’eau bénite pour tout le monde.

« Pi incesse, » dit-il, « je tiens dans ma boutique de l’eau bénite de plusieurs qualités.

Alors c’est une vraie parfumerie ! » dit-elle.

Il protesta doucement :

« Non. Pas une parfumerie. Une pharmacie. Il y a dans mes dosages plus de chimie que l’on ne pense.

— C’est bien, mon cher pharmacien. Donnez-moi pour deux sous de vos pilules... et réconfortez mon prochain envoi au Salon. »

La Princesse sentait que ces promenades esthétiques de Théo n’étaient qu’une suite de soupirs intérieurs sur sa profession manquée. Il décrivait les tableaux des autres que luimême aurait voulu peindre. Il les retouchait, les embellissait, les finissait. Il les recommençait^.

En bonne hôtesse, Mathilde s’intéressait à la vie privée de ses amis et parfois elle allait rendre visite à la maison de Neuilly de Gautier.

« Racontez-moi des histoires de chat, » demanda-t-elle un jour. « Qu’est-il arrivé aujourd’hui à votre bataillon? Sont-ils contents de se promener sur vos manuscrits ? »

Théophile secoua la tête. Non. Ça n’allait pas. Ils n’étaient pas contents du tout. Ils étaient même en pleine révolte : « Ils ne peuvent plus souffrir l’odeur de ma pipe! » soupira- t-il .

« Ah ! ces demoiselles ! » s’écria la Princesse.

Les discussions sur l’art alternaient avec les flatteries par lesquelles quelques-uns rachetaient le mot qu’ils n’auraient pas dû dire. Théo les mettait en vers et par là elles devenaient d’abord supportables et parfois immortelles. On connaît les soucis d’argent perpétuels du bon Théo. Comme les emplois demandés à l’Empereur ne lui étaient jamais accordés, parce qu’il avait « un mauvais dossier, » il devint bibliothécaire de sa Princesse, poste de tout repos, créé par elle pour lui porter un secours discret, et qu’elle eut beaucoup de peine à lui faire accepter. Son échec à l’Académie avait ensuite rendu la bonne hôtesse doublement furieuse parce que le flegme oriental de Gautier approuvait « les misérables qui avaient voté contre lui! » Une telle indifférence l’exaspérait, alors qu’elle-même se jetait au feu pour ses amis.

« Quand mes hommes ont des peines d’argent, dit-elle, je m’en aperçois tout de suite. Je ne les vois plus. Mais qu est-ce que c’est que ces manières ! ... »

Un jour qu’on lui parlait de la gêne perpétuelle de

Gavarni, elle dit :

« Ce pauvre garçon ! Il s’est fait trouer les poches dans les bals masqués! Il faut les lui recoudre! »

La Princesse aimait sa maison. Elle n’éprouvait pas ce désir immodéré de déserter le logis qui, déjà au commencement du Second Empire, possédait les femmes et qui les gagnait à la faveur du thé à l’anglaise. Mais parfois aussi elles n’aimaient rien tant comme de se laisser débaucher, pour accepter une sortie garçonnière chez quelques intimes, une invitation à dîner chez des amis.

On connaît ceux de Sainte-Beuve et les comiques fébrilités qui présidaient à ces préparatifs. Quels soucis et quels tracas

bien inutiles en vérité — le vieux célibataire savait-il se

donner! Tout cela pour méditer, mijoter et enfin sortir heureusement du four des plats de son choix, les plus savoureux qu’il pouvait imaginer, pour les servir à une dame dont le palais était insensible à ces raffinements et dont le goût si fruste se limitait à des sensations très primitives.

Aussi, en fin de compte, M. Sainte-Beuve se recevait surtout lui-même. Il faisait un triomphe à sa propre gourmandise, à celle aussi de ses amis, choisis par la Princesse. Pour elle ces occasions n’étaient au fond que des prétextes pour causer en liberté de mille choses. Ce plan demi-bourgeois et demibohème lui plaisait, loin des bustes marmoréens des Bonaparte. Son décor — malgré tout ce qu’elle faisait pour le faire oublier par sa simplicité — inspirait un certain ton et commandait une retenue à laquelle les plus audacieux ne se dérobaient point.

Alors chez les autres, « chez les copains, » la Princesse trouvait que les plafonds s’abaissaient sur elle, que les murs se rapprochaient, pour faire Chaumière , et par-dessus tout elle s’amusait, elle écoutait, se fâchait un peu de tout ce que l’on avait fait pour « bousculer cette maison. >, Faite pour une petite vie de garçon, on l’avait, pendant huit jours, préparée à cette ascension, en déplaçant des meubles, en déplaçant aussi le désordre... pour le mettre ailleurs, pour le rendre plus

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grave ailleurs! Ceci au profit d’une pièce qu’il fallait déblayer, uniquement pour le passage de Son Altesse.

« Il se donne tant de mal ! » s’écriait-elle alors. « Si au moins il voulait se faire aider! Il démolit sa maison chaque fois, pour me recevoir pendant deux heures ! »

En effet, à coups de torchons, de flots d’eau de Cologne — « que vomissait un arrosoir, » dénonçait un convive — on arrivait à chasser les démons fétides, les odeurs de renfermé, la moisissure des vieux livres et même les « relents canailles, » restés dans l’alcôve, de quelque passage sournois de muse de Montparnasse qui, la veille encore peut-être, avait versé là à la verte vieillesse de cet amphitryon, le vin généreux de ses complaisances.

Tout cela, en un clin d’œil, devait disparaître devant cette entrée, anormale en vérité, de la nièce d’un dieu qui dominait la ville de Paris du haut de la colonne Vendôme.

On guettait dans la rue. Les voisins, si rares encore, alertés derrière les fenêtres, savaient qu’une Princesse allait venir manger chez ce vieux libertin! Et les caquets de courir dans le quartier, sur cet honneur auquel les malveillants ajoutaient leur équivoque.

Une fois à table, on se regardait à la ronde. On se tâtait pour savoir lequel des convives allait donner le branle-bas du combat, dans ces rencontres où chacun s’était préparé à se surpasser par l’esprit et la verve. Loin de ses gens, loin du mari de Julie1, on pouvait laisser courir le pégase qu’auparavant on avait dopé comme un cheval de courses et qui sentait son grain de poivre.... Car il s’agissait pour chacun de gagner le Grand Prix de la garçonnière, de recueillir comme un trésor la joie soutenue de « Notre-Dame-des-Lettres » qui, à l’ombre de Notre-Dame-des-Champs, bénissait les convives et les galvanisait pour de laïques dévotions.

On a parfois reproché ces sorties à la Princesse. Le noble faubourg était si proche et le collège Stanislas devait, par des vents favorables, recevoir les fumées de ces plats auxquels il préférait les fumées oratoires. Mais de ces choses la Princesse savait se moquer royalement, car partout où elle pouvait « se dérouiller, » comme on disait, elle savait rester sur son plan, et ce que incognito par la ville elle cherchait, c’était moins une

i. Le maître d’hôtel de la Princesse.

débauche qu’un divertissement d’esprit dont la qualité, plus montée d’un ton, lui donnait davantage la sensation d’un déplacement où la livrée était en vacances et la monotonie rompue par un décor inusité.

Pour la Princesse un si modeste plaisir était bien plus grand que pour les autres. Il la dépaysait, la faisait voyager sans locomotive, « cette horrible ferraille qui pue et crache. » Elle était bien sûre qu’à l’heure voulue, portée par son coupé, elle allait ensuite retrouver son canapé, ses chiens, ses pinceaux. Elle n’avait pas à se mettre en colère contre sa sottise de les avoir quittés, pour confier sa précieuse vie aux inventions des ingénieurs qui avaient, avec leurs diableries , rendu impossible la vie si douce, si aisée, si proche de l’humain et de ses besoins, à la mesure de ses yeux et à la portée de ses mains.

Dans ce bastion avancé de l’esprit et de l’opposition qu’était le salon de la princesse Mathilde, on tirait beaucoup de boulets par-dessus les murailles et pas mal de flèches sur les absents. Une des grandes vedettes de la maison était naturellement Gustave Flaubert. Mérimée, qui appartenait « au clan des Tuileries, » se donnait pourtant des vacances en venant chez la princesse Mathilde et il disait de Flaubert qu’il y gaspillait son talent. Ailleurs, ce méchant gourmand se montre plus dur encore : « Partout où il n’y aurait eu qu’à lire La Cuisine bourgeoise , écrit-il, je n’aurais pas ouvert Salammbô , érudition fausse, ramassée dans Bouillet et quelques autres compilateurs, accompagnée d’un lyrisme, copié du plus mauvais Victor Hugo. » Il haïssait l’emphase de Flaubert. Elle le rendait furieux. C’était, parmi quelques autres, un de ses griefs contre le salon de la rue de Courcelles. Un peu plus de justice lui eût prêté encore plus de grâce qu’il n’avait su y montrer. Néanmoins, la Princesse était fort attentive à ses histoires moscovites. Fa Russie pour elle. L’Espagne pour les Tuileries.

Le bon géant Flaubert y arrivait toujours un peu ébloui, gêné par la livrée et le décor. Aussi ne sachant comment se comporter pour avoir un maximum de correction, et désespéré de ses mains dont l’une serrait fébrilement le chapeau claque, il fourrait, au dernier moment, l’autre dans la poche de son pantalon sur le seuil du salon, puis, marchant rapidement vers la maîtresse de la maison, il se précipitait sur ses mains, dévot et embarrassé. Un jour, son gros pince-nez, cerné

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d’écaille, se prit dans une dentelle de la Princesse. Ce fut pour lui un drame. Mais elle eut vite fait de le mettre à l’aise avec sa royale bonhomie. Alors il se redressait, heureux d’avoir échappé à tous ces dangers, puis il passait ses mains nerveuses dans ses longs cheveux qui, n’étant déjà plus qu’un ornement des tempes, tombaient mollement sur sa nuque.

« Avec ces cheveux, » disait Giraud, « on est tout de suite averti que l’on a affaire à un homme qui déteste la plaisanterie. »

Les mèches couvraient à demi ses oreilles, et, la grosse moustache blonde, une fois bien équilibrée dans ses pointes, il se reposait dans la confiance.

Sa belle attitude franche, prête au loyal combat, ne cherchait pas de périphrases pour ménager les clients de la maison. Courtois dans son indépendance affichée, il plaisait à la Princesse. Il se montrait inflexible sans agressivité, opiniâtre et tout pénétré de son beau mépris pour le public. Sainte-Beuve, après la brouille de Salammbô , dit à la Princesse :

« Voilà où l’a conduit sa peur de ressembler à Mrs Beecher- Stove.

— Qu’est-ce encore que celle-là?

— L’auteur de La Case de l’oncle Tom. &

La Princesse fut rapidement convaincue que Flaubert brûlait du désir de lui être dévoué et, un soir, après le dîner, elle déclara à ses amis qu’elle voulait éprouver son courage.

« Si quelqu’un, lui dit-elle, se permettait de mal parler de moi devant vous, que feriez-vous, M. Flaubert? »

Cette question le troubla beaucoup. Il se mit à rougir, puis son masque prit une expression terrible. Il ramassa ses poings, les yeux fixés sur son hôtesse. Tant d’émotion le rendait-il incapable de trouver le mot à la hauteur de la colère qu’il ressentirait? Quelle était la manière dont il s’y prendrait pour châtier ce misérable? Il cherchait et ne trouva pas...

La Princesse s’amuse de cet embarras et le laisse assez longtemps dans cette impuissance. Puis elle dit d’un air enjoué, en lui tournant le dos :

«Je vois que vous ne lui feriez rien du tout.... »

Ce pauvre Flaubert en fut tout bouleversé. Il se tint la tête, congestionné par les alarmes qui montaient en lui. Pouvait-on avoir, de son courage, une plus mauvaise opinion? Il ne trouva plus qu’une seule réponse à un tel soupçon... Il se dirigea vers la porte.

La Princesse, désolée de cet émoi, le fit vite rappeler en lui prouvant qu’elle avait plaisanté. Mais il ne prit pas bien la chose et des amis durent intervenir pour le calmer.

Par bonheur la conversation tomba sur le maréchal de Saint- Arnaud qui en réalité s’appelait Leroy et qui était pour Flaubert un des plus beaux héros de l’aventure napoléonienne, type de la sublime bohème qui avait abouti au bâton, orné d’abeilles d’or. Il en parla avec enthousiasme. On évoqua les échelons de cette carrière depuis le garde du Corps de Louis XVIII, ses états de service de commis-voyageur en Angleterre, de maître d’armes à Brighton. La Princesse raconta encore que le Maréchal avait même été acteur dans un petit théâtre de Londres.

« Quel dommage pour M. deMorny! s’écria Sainte-Beuve. Le maréchal, après avoir tant voyagé, aurait peut-être accepté de jouer Monsieur Chou-fleuri est chez lui. »

Mais Flaubert se fâcha de nouveau et trouva que l’on atteignait à la dignité de l’homme qui avait fait le coup d’État au risque de sa vie. La Princesse lui donna raison et cet acte de bienveillance le regaillardit pour toute la soirée.

La Princesse avait un sens profond du chevaleresque. Il était moins ostentatoire que chez l’Impératrice, mais peut-être plus profond. Il n’avait pas sa source dans la merveilleuse lecture d ' Amadis des Gaules , dans le sens don-quichottesque de l’héroïsme. Il jaillissait d’un besoin, plus terre à terre peutêtre, de simple justice, mais qui avait sans doute, pour cela même, la valeur d’une garantie, plus affirmée dans sa conscience.

L’arrivée des frères de Goncourt dans les salons de la Princesse marque le lien qui unit la vieille génération des écrivains romantiques, issus de la Restauration et de la Monarchie de Juillet, à celle de notre époque. La Princesse en était le pivot, car sa propre histoire embrasse près d’un siècle.

Quand les Goncourt lui furent présentés, tous deux se trouvaient les Benjamin de cette petite académie. Sainte-Beuve, qui leur portait autant de curiosité que d’intérêt, les appelait les jumeaux à huit ans de distance. Il disait d’eux qu’ils pensaient, qu’ils écrivaient et qu’ils causaient même comme Un. Mais chacun savait aussi parler pour deux. Ils s’étaient réciproquement distribué leurs parties dans les sujets de con-

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versation courante et ils les débitaient si complaisamment! Ce couple fraternel se multipliait chaque fois au point que chacun eût pu fournir de la matière pour plusieurs causeurs.

La tranquille perspicacité de la Princesse sut tout de suite distinguer la valeur de l’aîné, sa faculté de réflexion, de la faconde plus bruyante du cadet qui, avec ses mots à l’emportepièce, ses anecdotes savoureuses sur les gens du passé, cherchait des effets plus apparents, et les trouvait. Ce qui l’attachait à tous deux était son émerveillement du verbe et cette sorte de camaraderie d’artiste qui, en gardant les distances, rencontrait là les parents d’élection comme sur un carrefour. Dans ce domaine on parlait un peu la même langue, celle des professionnels, incompréhensible sur le parquet luisant de la mondanité et pour laquelle on était complètement fermé aux Tuileries parce qu’elle ennuyait. La Princesse se trouvait avec les Goncourt dans une harmonie d’autant plus grande qu’elle ajoutait à la connaissance des métiers d’art son bon sens critique. Il doublait le plaisir des contacts et les haussait à un plan, supérieur aux palabres d’atelier, noyés dans leur spécialité. La Princesse avait ainsi auprès d’elle avec Théo trois artistes manqués, tous qualifiés pour lui donner d’utiles conseils quand, penchée sur ses aquarelles, elle écoutait leurs critiques avec une gravité comique.

« Pour plaire en art, » remarqua-t-elle un jour, « il ne faut jamais se permettre d’être mauvais, mais vouloir plaire amène tout droit dans une impasse. Comme dit Sainte-Beuve : C’est cet état qui fait tant peur à Flaubert et qui le jette dans les extrêmes. Pour sortir de ce problème, le mieux est encore de se plaire à soi-même et de se moquer du reste. »

Les Goncourt approuvèrent cette position. Depuis 1859, après une longue période de scrupules, elle exposait au Salon. Elle s’y lança comme une petite fille qui, pour la première fois, joue au cerceau. Elle éprouvait des émotions de pensionnaire et tremblait d’être refusée par un jury inexorable, sans se douter un instant que mille complaisances n’attendaient que ce moment pour la couvrir de lauriers...

Les frères Goncourt étaient devenus les amis de l’intimité. Ils avaient cette noble aversion pour le monde, dont ils sentaient d’autant plus le néant que leur propre esprit n’y trouvait pas sa clientèle. Ce que la Princesse aimait en eux était la société choisie, celle que la France avait achevé de créer

au xviii9 siècle. Les Concourt, premiers « Naturistes, » se distinguaient pourtant de leur convive Th. Gautier par leur . mépris pour la nature. Ils la dédaignaient, tout comme les Français de l’époque de Mme de Sévigné, et la tenaient pour un domaine négligeable qu il fallait laisser aux scientifiques, à moins qu’il ne fût animé de quelques danseuses du ballet du Roy, s’embarquant pour Cythère. La Princesse le leur reprochait parfois :

« Vous ne regardez jamais les marronniers en fleurs, leur dit-elle, ni mes roses. Vous ne regardez que des gravures ! »

Sur quoi Jules répondit pour se défendre :

« Il y a de si belles roses dans les gravures. »

Sainte-Beuve amusait la Princesse quand il disait « que les Goncourt, en se mettant à la table du festin, avaient commencé par le dessert et qu’ils n’en dégustaient que les frivolités , les petits fours et les cerises déguisées , qui s’offraient sur le plateau de l’Histoire. »

« Ces Goncourt, » disait-il, « si vous les sortez de'leur Watteau et de leur Saint-Aubin, sont perdus dans les ténèbres. Ils n’ont pas de lanterne pour aller plus loin. L’antiquité tout entière, ils croient qu’elle n’a jamais existé et que les pédants l’ont inventée de toutes pièces pour donner du travail aux professeurs de collège. C’est effrayant ce qu’une idée aussi baroque peut les mener loin.

— Pourvu, répondit la Princesse, qu’ils ne me soutiennent pas un jour que mon oncle est une simple figure de rhétorique... »

Lorsqu’on examine une modeste mais curieuse lithographie de Gavarni — encore un intime de la princesse Mathilde — représentant les jeunes frères Goncourt, on est émerveillé de la manière dont il dénonce en quelques traits, dont il marque et un peu trahit ce couple fraternel, si justement estimé par la bonne hôtesse.

Du premier coup on voit ce qu’ils seront plus tard, ce que déjà, au début de leur entrée dans la rue de Courcelles, ils étaient : des fureteurs, des grignoteurs , des amateurs de détails.

Tous deux sont bien cravatés, les cheveux lustrés ramenés sur les tempes. Le cadet porte une mèche romantique en supplément. Edmond, renversé, avec sa moustache tortillée et son sourire narquois, contemple déjà la comédie sous son

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angle acerbe, un peu filleul de Viel-Castel. Il juge de loin les choses pour les voir petites ensuite , dit Sainte-Beuve.

On est au théâtre, dans une « loge donnée. » Jules s’avance, lui, plus avide, plus passionné, semble-t-il, — comme il est dans la vie, de mille curiosités auxquelles il prête une attention aiguë. Mais comme il est jeune, un peu niais encore, et glorieux de ses habits ! Il porte, attaché à un grand ruban de moire noire — transmis jusqu’à nos jours par l’inoubliable prince de Sagan, — un monocle. Carré ou rond? Nous n’en voyons qu’un bout. Carré, si vous voulez bien, puisque c’était la mode du jour. Faisons comme eux i ne négligeons pas les détails....

Des modes du jour, combien en raffolent-ils ces messieurs! De celles du Directoire, de préférence. « Ils ont la Merveilleuse dans la peau, » dit Arsène Houssaye. Les voici déjà un peu tels qu’on pourra les voir bientôt chez la Princesse, atténués seulement par la suite, aigris ou attristés, l’un par des échecs de la rampe, l’écroulement momentané de son ambition d’auteur dramatique, l’autre par son état de santé qui enlève à son ardeur charmante un peu de flamme et qui ajoute à son humeur chagrine.

Nous voyons l’un frappé avant l’âge et exhalant sa passion pour la Princesse en une dernière crise qu’il fallut repousser... l’autre vieillissant lentement sous la République — dans ce bon verger si indulgent aux innovateurs — et finissant par ressembler à un bon capitaine de mousquetaires qui, depuis longtemps, aurait pris sa retraite, pour fourrager dans les vieux livres et pour palper les corsages et les friponneries soyeuses de mesdames les muscadines.

C’est cette curiosité multiple qui amusait la Princesse, cette

manière singulière dans leur rapprochement et qui prouvait

d’ailleurs leur intelligence — de se passionner pour ces trois objets différents : le japonisme, les moeurs de Ramponneau et les bas-fonds naturalistes du règne de Napoléon III! La Princesse le leur disait bien :

« Avec un paravent, un quinquet et une lanterne, on a tout ce que vous aimez. »

Une autre fois, à propos de Viel-Castel et de sa méchanceté, elle éclata :

« Ah ! Vous vous entendez bien tous à démolir la vertu ! A vous écouter on croirait qu’il n’y a dans le monde que des filles ! Des filles qui n'ont que des prénoms! »

Horace de Viel-Castel opérait plutôt dans la bonne société, ce qui lui donnait l’occasion de la trouver mauvaise. Il prétendait qu’il n’avait pas à en sortir « pour y rencontrer le pire. »

Les deux Goncourt, par contre, s’en allaient « comme des petits sournois » après les réunions de chez la Princesse, pour courir les cabarets de la Butte, fouiller les bals publics et « travailler » dans les lieux faisandés pour glaner des mots, des types et des scènes. Toutes choses qui, dans notre nouvelle littérature, font encore le succès, par l’engouement persistant du public pour la basse pègre...

Pour Eugène Sue la casquette avait encore affecté une forme romantique, les filles étaient des anges et il ne donnait du vice qu’aux vieilles. Mais les Goncourt ne respectaient plus la pureté des vierges des bas-fonds et posaient leurs décors dans une réalité moins agrémentée.

Parfois on dénonçait les bordées de ces messieurs à la Princesse, ou encore ils se dénonçaient eux-mêmes, pour se glorifier de leur infamie. Elle s’en fâchait alors, s’en scandalisait même. Ces sorties honteuses, elle les qualifiait d’un mot savoureux, toujours le même. C’était moins peut-être pour montrer son indignation réelle et stigmatiser ce dévergondage que pour la colère que lui causaient ces fugues comme des suites naturelles de ses beaux dîners. Ne pouvaient-ils pas rentrer tranquillement chez eux, ces ingrats, après une si bonne soirée?

« Ne croirait-on pas, » disait-elle, « qu’ils se sont tellement ennuyés chez moi qu’il leur faut un petit supplément de distractions dans la saloperie ? »

A la chute retentissante de Henriette Maréchal au Théâtre- Français la Princesse fut consternée. Les Tuileries triomphaient. Enfin, un des « dieux » de Mathilde était tombé! Un iournal, dont les tendances recevaient la manne céleste d’une subvention secrète, se permit une attaque directe contre le salon de la princesse Mathilde, foyer de révolutionnaires, ennemis de la religion. La Princesse défendit vaillamment ses amis — autant que, plus tard, l’Impératrice — contre les attaques de Rochefort. Un jour, Giraud lui apporta un numéro de La Lanterne.

« Je ne vous permets pas de m’apporter ces cochonneries, » dit-elle avec sévérité. « Je préfère encore La Lune Rousse d’André Gill. Elle n’éclaire pas. »

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