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LE SALON DE LA PRINCESSE MATHILDE
dont l’ami de la princesse Mathilde avait méconnu le danger dont il avait surtout sous-estimé la virulence quand, une fois attaqué de front, sans ménagements, cette société, jalouse de sa liberté et défendant son artifice, se retourna contre son agresseur. En le stigmatisant de ce mot « portière » elle accablait à la fois sa vie, ridiculisait ses dires et annihilait toute la morale que l’on en eût pu tirer, en les réduisant à de bas ragots. On s’en délectait en cachette mais on n’y croyait plus.
Si tant de choses sont poussées au noir et si, dans ce procès, la forme châtiée manque — cette grâce également frivole, avec laquelle tant de Français de génie sont parvenus à dire la vérité aux leurs, en fustigeant avec des éclats de rire — il n’en reste pas moins un fonds de vérité sans lequel nous ne saurions rien sur les revers de cette « médaille en simili-or » qu’était cette société du Second Empire.
« Il faudrait, » dit un jour Viel-Castel, « prendre la postérité pour bien niaise en pensant qu’elle s’accommodera, pour connaître les générations précédentes, de quelques paquets de lettres, triés par les héritiers et qui devront leur présenter une existence entière, uniquement agrémentée de vertu. C’est un plat auquel les naïfs prennent volontiers goût. Il est si facile de supprimer tous les témoins écrits qui trahissent la vérité, et encore mieux ceux qui n’ont pas été écrits mais qui existent. C’est eux les plus importants. »
L’action, la mauvaise action, de cette « peste » de Viel-Castel est pareille à ces caricatures historiques, auxiliaires précieux des temps où le beau a trouvé trop de flatteurs et où le laid s’escamote sous des flots de rubans. Que l’on remette ces quelques excès, ces partis pris — vraiment outrés parfois — sur leur plan véritable et on trouvera l’image exacte de ce côté équivoque, futile et peu élevé, d’une grande partie de cette société. Trop mêlée d’éléments étrangers, elle contribua au mauvais renom de ce règne et donna tant d’armes à ses détracteurs. Par ses impertinences et ses bravades elle alimenta surtout les haines politiques des bas-fonds.
La princesse Mathilde est là pour réhabiliter à elle seule — mais aussi par son cercle choisi — cette époque, la meilleure de sa société, si gaie, si amusante, si nourrie d’esprit français de la meilleure provenance.
« Il y a des gens, » dit-elle, « qui ont la cochonnerie solennelle. D’autres, à les entendre, on croirait qu’ils débitent des
choses ennuyeuses. Pas du tout. Ils prennent une voix monotone pour dire les choses les plus drôles. Ainsi M. Mérimée, quand il raconte à Compiègne des énormités, prend sa petite voix d’archéologue et alors on croirait qu’il fait un discours à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres sur la restauration d’une tour du Moyen Age. »
Dans ce vieux gentilhomme de Viel-Castel, comme aussi dans Mérimée vit ce kobold qui est le cousin de celui de Mathilde elle-même. Il déconcerte, il renverse des dieux et en fait des figures d’étagère. Sa franchise ne fait pas de quartier. Ses mots blessent toutes les natures qui aiment la modération, celles aussi qui la veulent cauteleuse dans l’artifice. Celles-là vivent dans les souches timorées et policées des classes, prospérant par les règles ancestrales et dans la discipline hermétique du langage. Que l’on supprime ces bavards et un vide se crée que ne remplacera jamais l’appréciation bienveillante des gens qui, en ménageant les autres , se ménagent eux-mêmes. Ce fleuve de lait et de miel qui coule sur les aspérités humaines et couvre de son velours ce qui, en fin de compte, est seul éloquent et plastique dans le caractère des hommes : leurs travers. Quand on dit d’un homme : « il n’a pas de dettes, » affirme un jour Alexandre Dumas, « qu’est-ce qu’il nous reste à en dire ? »
Ainsi considéré, le rôle si ingrat et si décrié du vieux gentilhomme -portier retrouve sa place et même sa justification.
L’image de ces deux faces d’une société se lit dès 1853 au Louvre, dans ces fameuses soirées de M. le Surintendant auxquelles la princesse Mathilde, bien cachée derrière un rideau, assistait en complice discrète.
Au début de ces réunions — dans un cadre impressionnant d’une architecture datant des rois et augmentée par l’Empire — c’est le grand appareil du faste extérieur. Les gens arrivent tous dans leurs beaux atours, parés, galonnés, enrichis de croix incrustées de diamants. Ce n’est que dignitaires chargés de reliques, porteurs des insignes de leur mérite. L’accueil est majestueux, de ce personnage presque trop beau, dans une fonction trop belle, dans un cadre créé pour une renommée
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universelle où les esprits doivent beaucoup lutter pour ne pas faire faillite.
M. de Nieukerke, pourtant, se sent à la hauteur de cette maison, des génies qui, dans la décoration des plafonds, trompettent des triomphes. Toujours victorieux, il est comme surchargé de tous les signes de ses conquêtes, et tel un roi il voit arriver de tous les coins de sa capitale — sur laquelle il règne virtuellement par sa dictature — les pauvres chers grands hommes, les artisans du pinceau et de la plume. L’échine courbée, flattés de tant d’honneur, ils se répandent sous les lustres où domine la prestance ventrue, bardée de cordons, du favori de Mathilde Wilhelmine, toujours princesse de San Donato. Il est en même temps le protecteur de Mlle Mignerot, copiste au Louvre, de tant d’autres dames, nobles et moyennes, et jusqu’à ces petites « mauviettes » qui cherchent à trouver un petit nid sous la gouttière de ce toit illustre, à trouver quelques miettes sous cette table opulente, les quémandeuses de l’administration des Beaux-Arts.
Une fois le flot officiel écoulé — avec celui des paroles flatteuses, avec celui des intrigues que chacun noue autour des dieux du jour — toute cette belle façade s’écroulait et on se trouvait entre soi, en petit comité. Chacun des intimes de rapprocher son fauteuil capitonné et les hommes de déballer leurs histoires libertines, rivalisant de sujets où l’on appelait les chats par leur nom... et les gens par leur surnom.
« C’était alors, » disait Mérimée, — qui était le premier à s’y connaître dans ce genre débridé — « un ton different, pareil à cette licence que s’accordaient jadis les moines. Les maisons austères contenaient une fissure dans la sévérité de la règle, permettant à chaque reclus, enfermé dans sa retraite, de vociférer, à une heure déterminée de la journée, pour expectorer son désordre, vomir le Diable , comme on disait et s’abandonner à cette liberté pour s’en purifier jusqu’au lendemain. »
C’est ainsi que, dans cet appareil officiel où chacun flattait et grimaçait, la vraie nature explosait au départ des invités et chacun de montrer de quel bois se chauffait, dans ce huis clos, la cheminée de M. le Surintendant.... Souvent aussi c’est chez Viel-Castel que se terminait la soirée, au second étage du Louvre.
Si le bel Émilien n’aimait rien tant comme de se voir vêtu en
gala, il avait pourtant, dans l’intimité, adopté un genre qui lui faisait souhaiter d’être un chevalier de la Renaissance. Il se confia de cette idée à M. Dubufe qui le peignait avec une gravité de Stadthouder, avec ses cheveux blanchissants et sa barbe si bien étalée. La princesse Mathilde assistait aux séances, donnant ses avis que l’on ne suivait pas.
On y voit M. de Nieukerke, la main posée sur un coffre espagnol. Une épée lui tient compagnie et sur un fond se détache une réduction de la statue équestre du Colleone. Un gilet de velours descend très bas sur le ventre autoritaire et le pantalon affecte de larges plis autour de la ceinture. C’est lui qui avait lancé cette mode en souvenir peut-être de ses compatriotes, les pêcheurs du Zuiderzée.
M. de Viel-Castel, quand il vit ce tableau, s’écria :
« Beau système capillaire. Mais je ne vous reconnais pas. Vous nous regardez comme un homme décidé à faire quelque chose de beau. »
Puis il acheva après un silence :
« ... Et qui finalement se contente de faire le beau. »
Nieukerke qui, sans aucun ménagement, disait à la Princesse qu’elle n’avait aucun talent et qu’elle devrait garder pour elle ses produits , aimait par contre les aquarelles d’Eugène Giraud et se délectait des caricatures que celui-ci faisait de ses confrères. Le vendredi il le retenait toujours pour l’installer, à une heure du matin, devant un verre d’eau... pour faire de l’aquarelle !
La Princesse s’associait à cette vie qui continuait, après minuit, les pratiques artistiques qu’elle aimait et, pendant que Giraud s’escrimait à quelque académicien que ce soir-là il avait couché en joue avec son pinceau, la Princesse montait parfois chez Viel-Castel, le locataire du dessus comme on l’appelait, et, là, au deuxième étage de l’immense palais, il déballait, pour elle seule, sa collection de caquets, ramassés dans la journée, comme s’il vidait un panier rempli de poires blettes et de pommes cuites,... «dont quelques-unes pourries, » disaient ses amis. Puis chacun de rentrer chez soi, riche de quelques riens que l’on oubliait vite au fond du coupé.
Viel-Castel avait son appartement à Saint-Gratien où il était toujours le bienvenu. C’est là où l’on disait qu’il cachait ses « livres noirs, » les notes prises sur les intimes, dans un tiroir
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à secret d’un bureau. Mais un jour quelqu’un, pris d’une indiscrétion folle, monta chez lui pendant son absence, ouvrit le secret et ne trouva rien. On le lui avoua et il dit alors :
« Je le change de place tous les soirs. Bien malin qui le trouvera. Ne cherchez pas sous mon oreiller. »
Ce qui le rendait moins redoutable qu’on ne le disait c’est que tout le monde connaissait ses mauvaises intentions. Il ne les cachait nullement et circulait avec ses airs de policier, pas plus secrets que ses tiroirs, au milieu des invités. Il écoutait les belles dames et les interrogeait comme un professionnel qui eût juré de faire des mystères au grand jour son principal paradoxe.
Comment faire devant tant d’évidence, sinon se livrer à lui et s’attendre au pire? Celui-ci arrivait tôt ou tard. Dans cette société, très jalouse de phrases obligeantes — qui était son aliment de politesse à fleur de peau — et de compliments à bout portant, on le tenait pour un démon et on se concertait le soir pour savoir de quelle horreur, cuisinée dans la journée, il fallait encore se défendre.
Il n’était pas seulement craint des femmes « qui cachaient dans leur sein un coupable amour, » les hommes le détestaient au même titre et il le leur rendait en les recevant fort mal. Sa médisance, semblable à celle de la grosse Palatine, était souvent véridique, mais qu’importait la vérité s’il taisait tout ce qui eût pu flatter! Il ne savait pas juxtaposer les deux pour créer à ses pamphlets un équilibre qui eût été estimé par certains.
Ainsi devenu odieux à tous, il s’en aigrissait chaque jour davantage par sa propre faute. Quelle différence avec ce bon Mérimée, également détesté de beaucoup d intimes de la princesse Mathilde. Celui-là, au moins, savait prendre ses ironies dans le domaine général, transporter ses anecdotes et les situer en pays étrangers. Quand Viel-Castel flagellait ses contemporains il plaisait à la Princesse qui l’écoutait avec une vraie gourmandise et qui ajoutait des plats à sa propre cuisine. Quand c’était Mérimée, il mêlait à ses histoires sa coquetterie de voyageur, ayant tout vu et tout retenu, les particularités des peuples, les mœurs des gitanes et des cosaques. Il racontait les rites du Moyen Age et sautait de là à mille ans en arrière, pour citer encore des auteurs grecs, si bien que, parfois, son hôtesse était tout étourdie de tant de science, mêlée
à tant de comique, de tant de cynisme, orné de tant de finesse arabesquée. Alors il lui arrivait de dire :
« Non, vous en savez trop ! Gardez-nous le reste pour la prochaine fois. »
Et la prochaine fois il arrivait, plus chargé encore de tout ce qu’il avait gardé. On eût pu le feuilleter une semaine entière sans lui faire quitter son sujet. Viel-Castel disait de lui « qu’il était le ver solitaire de V érudition. Quand on croyait en tenir la tête il en restait encore. »
C’était se montrer bien ingrat pour un homme dont l’esprit éblouissait jusqu’aux chiens de la Princesse. Quand de sa petite voix flûtée il commençait un récit, ils cessaient d’aboyer. Ils lui faisaient fête quand il entrait. Ils le savaient hostile à la pédanterie. Peut-être aussi flairaient-ils au bas de son pantalon qu’il était l’ami des bêtes et qu’il était homme à le prouver.
« Qu’ont-ils donc à vous adorer comme cela, demandait quelquefois la Princesse. Vous êtes donc si adorable ? »
Et Mérimée de répondre :
« Ce qu’ils estiment en moi, Princesse, c’est que je me suis fait un principe de ne jamais en médire. »
Mérimée coupait parfois, dans les soirées de la rue de Courcelles, des aperçus sur l’art et les voyages, savourés par la Princesse, de délicieuses boutades sur la société des Tuileries. Il les débitait sans vouloir, par là, la flatter, mais aussi sans jamais trahir les dévotions particulières que, même dans cette maison « au milieu des ennemis, » il vouait à l’impératrice Eugénie.
Il se moquait assez drôlement des bavardages au palais des rois. Devant des esprits de réelle valeur il montrait les gens, les courtisans, dépourvus de toute espèce d’esprit et d’imagination, se battant les flancs pour rivaliser avec quelques partenaires notables. Eux aussi ne voulaient-ils pas avoir quelque succès avec un récit captivant, apporter une histoire à effet dans la platitude des propos ordinaires, pour gagner l’auditoire? Mais comme ils n’y parvenaient qu’à montrer leur impuissance, ils s’étaient ingéniés à retenir à droite et à gauche des bribes, des miettes de propos, à répéter des mots sur des sujets dont souvent ils ignoraient la saveur.
Dans le salon même de la Princesse on entendait ces tentatives de quelques-uns qu’elle avait adoptés et qu’elle aimait,
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parfois sans motif. Quand elle-même remarquait ces emprunts et ces « chiperies, » elle les constatait par cette exclamation espiègle : « Où donc ai-je déjà entendu cela? » Ces mots éteignaient les ardeurs des visiteurs qui voulaient à tout prix se faire écouter sans en avoir les moyens.
Mérimée dit un soir chez elle à ce propos :
« Quand j’entends des gens raconter des histoires, plus d’une fois je reconnais les miennes et je les salue en disant : « Pauvres vieilles! Comme vous avez changé depuis que vous m’avez quitté! »
Il leur manquait souvent plus d’une dent. Une autre fois il raconta ce que dans la bouche d’une « répétiteuse » était devenu un de ses mots sur Nieukerke, dont il aimait parfois à taquiner la vanité :
« Le surintendant prétend que les sonneries des horloges n’attendent pas le coup de midi, pour se déclencher à sa vue, quand à midi moins le quart il traverse une place de Bruxelles. » Eh bien! Savez-vous comment les gens répètent cette bêtise? « M. de Nieukerke recule ses pendules quand une femme monte son escalier . »
La situation de Prosper Mérimée auprès de la Princesse était assez singulière pour la leur faire aimer à tous deux. Figurant aux Tuileries comme ami d’enfance, confident et premier bouffon, il y était retenu par des câbles, mais, trop gourmand de société pour ne pas apprécier l’hôtel de la rue de Courcelles, il s’y rendait volontiers, cuirassé contre ce qui pouvait s’y dire sur sa Maîtresse de maison, prêt à la défendre et au besoin à émettre quelques paradoxes qui lui conciliaient les opinions de ce salon.
La Princesse avait plusieurs raisons pour aimer en lui son esprit et ses effronteries. Sainte-Beuve l’estimait et le connaissait fort bien. Il l’intriguait par les cellules dans lesquelles Mérimée enfermait ses contradictions et où, bien caché à leur ombre, il jouissait du désarroi qu’il créait. L’impossibilité aussi de le classer dans une profession attirait Sainte-Beuve. Ce côté amusait aussi la Princesse et elle dit un jour à celui-ci :
« Enfin, qu’est-il au fond, ce vieux sénateur qui fait le bouffon? Sénèque? Mais où est son Néron? Est-il antiquaire ou fonctionnaire? Peut-on être les deux et inspirer la moindre confiance? »
Sainte-Beuve trouvait que l’érudition de Mérimée était un effet de sénilité.
« L’archéologie, disait-il, est un métier de vieux, une carrière de pierres, des hypothèses que l’on exploite quand on n’est plus assez jeune pour aimer le mensonge. »
Mérimée avait pourtant gardé pour la mystification un amour quasi nuptial. Il considérait cette fantaisie comme son droit, son vice domestique. Comme une vertu peut-être. Mais soudain il avait eu soif de vérité. C’est ainsi que Sainte-Beuve, au milieu des rires, expliquait un soir l’âme douloureuse de l’auteur de Carmen : c’était un homme à compartiments, conteur de sornettes. Il est devenu l’archéologue le plus scrupuleux — et quand il s’y mettait, — « le plus assommant, » comme il affirme lui-même. Il ne craint rien tant comme de faire rencontrer l’un à l’autre.
La Princesse, déjà devenue très sédentaire à la fin de l’Empire, rivée à ses aquarelles comme à des devoirs scolaires, disait volontiers que, seuls, les esprits jeunes allaient flâner dans plusieurs métiers et que tout était chaque fois à recommencer. Elle trouvait qu’il fallait être bien dur envers soimême pour se lancer dans des aventures qui vous arrachaient d’une consécration établie. Elle reprochait beaucoup de choses à Mérimée. Ainsi :
« Il n’a jamais aimé ma famille, proclamait-elle. Mais il est trop prudent pour dire tout ce qu’il en pense. Il marche sur mes œufs, mais il doit les casser dès qu’il est dans l’escalier. »
Sainte-Beuve, sur ce chapitre, le défendait avec ténacité. Le mépris, si peu déguisé, de Mérimée pour tout ce qui était doctrine, pour tous les groupements politiques et religieux, lui plaisait et il dénonçait la manie des « Comités » comme une soif de sottises collectives. Il soulignait aussi son athéisme : « Il les laisse se disputer, se contredire. Il se tait. Il ne repousse pas une gloire établie, ni ne l’adopte. Il n’adopte que des chats qui ont perdu leur maison. »
La Princesse se réconciliait dans ces faits et aussi dans la manière de Mérimée de se réconforter dans les Chroniques, de s’édifier dans Horace et même dans toutes les réalités épicuriennes qu’elle lui concédait, en femme trop raisonnable pour avoir jamais eu peur des satires.
Dans le grand jardin d’hiver de la rue de Courcelles, la Princesse — toujours contre ses goûts, mais se rendant à elle-
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même les devoirs de son rang — donnait des fêtes brillantes, de grands concerts même, elle qui n’aimait pas la musique!
« Dans ma situation, dit-elle, on est condamné à avaler toutes les grosses caisses. On ne peut même pas penser à autre chose. A moi, les chansons de Nadaud me suffisent parfaitement. »
Son éloignement pour l’art des sons était vraiment fondamental. Jadis, par pure habitude, elle avait continué à faire un peu de piano, plus tard, une heure par semaine, le mercredi matin, avec son vieil ami Sauzay. « Elle gardait ses gants de Saxe pour accompagner une petite pièce de Haydn ou de Rameau. Mais ce familier parfois oubliait à qui il avait affaire et, croyant jouer avec une de ses jeunes élèves, il lui arrivait de taper du pied et de s’écrier : « Allons, mon petit! La mesure! La mesure! » Et la Princesse de répondre : « Sauzay ! Vous m’ennuyez ! Bavardons avant le déjeuner ! Moi, je n’aime la musique qu’en Italie, sur les lacs, à Naples sur le golfe. Ça c’est de la musique ! Ces gens-là chantent la bouche ouverte! »
Elle faisait chanter l’Alboni, vieille et énorme, et Mme Conneau. « Gounod venait souvent, plein de grâce et de sérénité. Un jour qu’il était rue de Berry, Lesseps y arriva à son tour. C’était, je crois, leur première rencontre. Les deux grands vieillards cherchaient à se faire mutuellement honneur. Gounod, à un moment donné, mit un genou en terre devant Lesseps et dit : « Que suis-je devant vous? » Lesseps prit une rose dans un vase, l’offrit à l’auteur de Faust et répondit : « Vous, vous êtes la fraîcheur et le parfum. » Son Altesse fut enchantée et n’oublia jamais cette scène charmante.
« Qui nous sauvera de la grande musique, » s’écria-t-elle un jour, à l’Opéra de la rue Le Peletier, devant Arsène Houssaye, alors directeur du Théâtre-Français. Celui-ci, caressant sa belle barbe, murmura :
« Moi, je donne des tragédies, Princesse. C’est encore plus endormant. »
Cependant elle avait chez elle les plus grandes illustrations et leurs interprètes célèbres, Nourrit, Pauline Viardot, plus tard la divine Patti et la jeune Christine Nilsson dont elle disait qu’elle était une Lorelei. Une dame, affolée de Fauré qui demandait à la Princesse pourquoi elle n’aimait pas la musique, s’attira cette réponse :
« Dans ma famille, nous sommes tous comme ça. Tous mes concerts sont des entreprises de charité. Si dans ma jeunesse j’avais conservé mon professeur de piano, je l’aurais poussé au suicide, tellement je le désespérais. »
Obligée de figurer aux Séries de Compiègne, elle s’y rendait parfois d’une mauvaise humeur majestueuse. Mais il lui arrivait de s’y dérider. Gomme elle détestait le théâtre, elle y faisait des effets d’éventail, seule chose nuancée dans sa vie, et elle savait leur donner un air royal, diverti ou ennuyé, selon les circonstances. Quand elle assista à la comédie, Les Portrait de la Marquise , dans laquelle l’Impératrice avait imprudemment tenu à se produire « pour faire pièce à la princesse de Metternich qui y avait trop de succès, » Mathilde ferma son éventail d’un air rapide, devant cette démonstration dont l’exemple, de fâcheuse mémoire, était venu de Marie- Antoinette. Un peu plus tard, elle dit de son air ferme :
« C’était très bien. Elle aurait beaucoup de succès en province. »
Quand on apporta chez la Princesse la nouvelle de la liaison de la comtesse de Gastiglione avec l’Empereur — dont le témoignage, le coffret de « La chemise de Compiègne » a survécu, avec sa date, à tant d’oubli — elle ne :s’en émut, tout d’abord, pas autant qu’on l’eût aimé. Elle s’en émut d’autant moins que — sans l’avoir approuvé — elle connaissait fort bien cet événement. Elle-même était allée souvent, dans ce petit Ermitage de Passy, comploter avec la charmante nièce de M. Cavour, pour travailler à l’unité italienne qui lui était si chère, et aussi pour le mariage de Glotilde, entreprise moins avantageuse.
C’était la lune de miel de la fameuse comtesse avec Paris. Mathilde revint bientôt à une appréciation moins favorable. Sans accueillir alors ouvertement les fantaisies de la Castiglione, elle n’eut pas, naturellement, les indignations de commande « du clan des Tuileries, » où les histoires de cette belle Italienne faisaient si grand fracas, dans le salon bleu de l’Impératrice. La Princesse était bien un peu choquée de l’allure, dépourvue de discrétion, dont la Florentine s’était emparée des cimes. Mais elle ne criait pas au scandale. Savaiton jamais si les affaires des Tuileries que la Cour se chuchotait lui étaient toujours si désagréables? Parfois elle en tirait
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un amusement secret pour la fureur que ces choses causaient à d’autres. Elle se montra toujours assez indulgente pour les faiblesses de l’Empereur dont elle connaissait les objets aussi bien, et mieux, que la police privée de l’Impératrice. Une fois que son cousin avait, selon elle, manqué le beau mariage princier, autant lui laisser quelques fantaisies qui lui faisaient oublier le malheur de s’être trompé. Quand on en était arrivé, en face du monde entier, à laisser jouer le rôle capital à une envie passagère des sens, dans une affaire aussi grave qu’est un mariage impérial, quand on ne tire même pas le bénéfice de la docilité d’un choix aussi audacieux, autant alors chercher, disait-on, des compensations intermittentes dans les rangs de tant de femmes, si belles et si complaisantes, pour se reposer de la parade conjugale que chaque jour on est obligé de jouer devant le pays entier.
Parlant de la comtesse de Castiglione, A. Houssaye disait qu’elle avait fait, dans son rôle de la reine d’Étrurie, une entrée tellement tragique avec son poignard sous le manteau, que l’Impératrice avait demandé au marquis de Caux :
«Qui va-t-elle assassiner ? »
Sur quoi, celui-ci aurait répondu :
« Que Votre Majesté se rassure, c’est un poignard de théâtre. »
« C’est donc, complétait la princesse Mathilde, une tragédie à mettre en musique par M. Offenbach. »
Le passage de la comtesse de Castiglione dans les salons de la rue de Courcelles fut moins sensationnel qu’au palais des Tuileries, et entre ces deux femmes, après un engouement court et réciproque — toujours sincère du côté de la Princesse et savamment calculé du côté de la Castiglione les visites s’espacèrent. Tant d’histoires « effrontées » couraient sur l’aventurière qu’un certain sentiment de pudeur, dont la Princesse é*tait redevable à l’époque VictoTia Queen , cachée dans sa forte nature, se cabrait devant ces récits. Désormais, quand elle rencontrait la comtesse hors de chez elle, les contacts se trouvaient refroidis et une fois, à la sortie d un concert au Palais, Mathilde dit :
« Elle a fait trop de musique pour durer longtemps. »
Dans une même circonstance elle fit encore cette remarque plaisante à propos de la force de durer : ,
« Ce n’est pas facile de se faire une idée de l’éternité. J’ai
beau chercher autour de moi, je ne trouve guère que le père Auber. Des mondes croulent, les régimes succèdent aux régimes, mais lui est toujours là, avec son bâton en l’air. »
Les personnes qui jouissaient d’une faveur immuable aux Tuileries ne trouvaient pas toujours grâce devant elle, et son entourage savait qu’on pouvait les houspiller un peu sans être foudroyé. On parlait d’un dernier livre d’Octave Feuillet qui avait pourtant réussi à être bienvenu partout et apprécié dans les deux maisons :
« Feuillet, avança Sainte-Beuve, c’est Le Roman d’un jeune homme pauvre qui a hérité d’un fonds de confiserie.
— Fournisseur de la Cour, ajoutait la Princesse, et médailles d’or à toutes les expositions. »
Après les fastidieuses séances officielles aux Tuileries l’esprit de la « bonne hôtesse » cherchait parfois des compensations moins austères. On sait qu’elle se divertissait fort aux chansons du bon Nadaud. Un jour, elle dit à Giraud :
« Je voudrais bien, pour un après-dîner, demander à Thérésa de venir chanter ses bêtises. Qu’en pensez-vous?
— Je vois que Votre Altesse n’a pas peur, dit celui-ci.
— Ah! Du moment qu’il faut se boucher les oreilles, » s’écria-t-elle.
Giraud proposa à la place de Thérésa la belle Céline Montaland sur laquelle couraient tant de voluptueuses anecdotes, inventées pour la plupart par des gens désœuvrés.
« Naturellement, éclata la Princesse en désignant son familier, cette vieille Giraille ! Il ne pense qu’à lui ! »
La Princesse n’aimait pas les spectacles. Elle n’allait guère au théâtre que pour applaudir ses amis et elle trouvait bien tout ce qu’ils faisaient. Elle n’aimait donc que l’amitié. Elle ne jouissait jamais d’une fiction, elle préférait le réel et, même dans Dante, elle n’aimait que son éloquence et non ses visions. Elle se tenait en équilibre entre les pompiers et les naturalistes, mais quand elle le perdait, elle tombait sur les pompiers.
Souvent, quand elle avait été au spectacle, elle regrettait en sortant d’avoir quitté son canapé. Un jour, voyant Hortense Schneider dans la Périchole , elle dit en sortant des Variétés :
« Ce n’est pas une femme d’intérieur . Elle me plaît pourtant, surtout quand elle n’a pas une couronne sur la tête. On voit trop alors qu’on ne la lui prête que pour la soirée. »
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Un autre jour, on l’avait menée voir Frédérick Lemaître dans Robert Macaire que l’on donnait à la Porte-Saint- Martin. Elle se retourna vers Giraud et dit assez haut :
« On devrait distribuer des billets de faveur à la Bourse. Ils verraient comment on travaille. »
Aux beaux jours du bal Mabille on lui contait les prouesses des danseuses à la mode. Comme elle était en froid avec le duc de Morny, quelqu’un se risqua de dire : « La frivolité de Rigolboche et de la reine Pomaré peut-elle se comparer avec celle du président de la Chambre?
— Où voulez-vous en venir? demanda la Princesse.
— C’est que la fille du bal Mabille ne se croit pas la reine Pomaré, tandis que M. de Morny se croit un grand homme de Lettres.
— Il ne l’a jamais dit, répliqua la Princesse. On l’aurait pris au mot. Et maintenant, taisez- vous, j’en sais déjà trop. »
C’est chez son frère le prince Napoléon que la Princesse avait « pêché » beaucoup d’amis qui sentaient particulièrement le fagot. Le maréchal de Castellane s’en indignait volontiers, et un jour que l’on avait rapporté à Mathilde un mot sévère, prononcé par lui sur les « Voltairiens, » elle dit :
« Le Maréchal est un brave. Il n’a jamais eu peur du canon. Mais il a trop peur de l’enfer. »
L’enfer, pour la princesse Mathilde, était un lieu peuplé de gens stupides, et pour les gens « bien pensants » il était le salon de la princesse Mathilde. Le recrutement des « damnés, » fait chez son frère, lui avait déjà procuré Sainte-Beuve et Flaubert. Il s’y ajouta Ernest Renan, démoniaque de première classe avec feu de Bengale. Au faubourg, le mépris grandissait de cette réunion d’excommuniés, et aussi l’angoisse pour le danger que courait « la France de Saint Louis. »
Aux Tuileries, on se montrait plein de réserve sur les sujets religieux, encore qu’on ait, à tort, accusé l’Impératrice d’une piété noire. Celle-ci consistait surtout à être traditionnelle, selon sa race, et politique. A la fin du règne, la faveur — assez surprenante en vérité — de Mgr Bauer, israélite hongrois, grand favori de l’Impératrice, et qu’elle avait fait prédicateur de la Cour, puis aumônier de l’armée française, donna à la princesse Mathilde l’occasion de quelques sorties pittoresques sur le recrutement du clergé de « luxe. »
« Il y a un Rabbin de Buda-Pesth, disait-elle, qui prêche le carême aux Tuileries!... >
Quand Mgr Bauer, parmi tous les prêtres, fut choisi pour accompagner l’Impératrice à l’inauguration du canal de Suez, elle dit :
« Il va lui faire la lecture de Y Itinéraire de Paris à Jérusalem. »
Un prêtre qui, à l’hôtel de la rue de Courcelles, jouissait d’une grande faveur, était l’abbé Coquereau. On l’appelait l’aumônier chez les pestiférés , dans les bonnes paroisses qui dénonçaient la « cour des miracles » de la princesse Mathilde. A vrai dire, son privilège ne lui venait pas de son sacerdoce mais d’un voyage sur La Belle-Poule avec le prince de Joinville. Grâce à ce déplacement de Sainte-Hélène il avait été le premier à bénir l’apparition fantastique de Napoléon lorsqu’on le vit mort-vivant après l’ouverture du cercueil. C’est lui qui avait ramené ses « cendres » en France. Comme la Princesse rapportait tout à son oncle, qu’il était proprement sa religion, l’abbé Coquereau jouissait d’un rang que même son sacerdoce ne lui eût point fourni. Sa mission consistait à faire le récit détaillé du fameux voyage, chaque fois qu’un invité de marque le réclamait, et la Princesse — toujours hantée par ce « Retour des Cendres, » qu’elle avait manqué par la faute de Demidoff — y trouvait toujours la même émotion renouvelée.
Un autre prêtre qui, plus tard, eût aussi la faveur de la Princesse, fut l’abbé Lesnes, aumônier de l’Empereur. Pour elle, c’était un homme qui avait plus d’un pied dans le laïque. Son arrivée à la campagne était toujours sensationnelle par son pittoresque, avec la tonsure en l’air, sans chapeau, comme à la bataille. Car il avait assisté à celle de Solférino !...
« Il en a vu de toutes! » disait la Princesse, ravie de cette restriction mentale qu’elle s’imposait.
Nonobstant ces expériences, purement visuelles, de l’excellent prêtre, il avait un langage d’une naïveté telle que les plus grands clients de « l’Enfer, » les pécheurs les plus endurcis, rougissaient comme des jeunes filles quand il ouvrait la bouche, tant son verbe, empreint de la pureté séraphique des anges, était sonore d’énormités. L’espiègle G. Primoli, qui trouvait là ses divertissements favoris, était alors tout à son affaire et se chargeait de « faire monter au mât » cet homme qui avait tant navigué. Pour ce bon « Gégé » qui ne manquait pas une messe,
LE SALON DE LA PRINCESSE MATHILDE
ces pratiques semblaient inopportunes, mais la bonne humeur rachetait ces taquineries romaines.
La position, prise par la Princesse en face de l’Église, a été beaucoup dénaturée. Elle n’était pas seulement l’effet de son éducation qui lui avait, disait-on, « fait rechercher des gens impies, de préférence à d’autres, pour s’en constituer son ordinaire. » Elle était aussi l’effet d’une raison qui, en elle, s’équilibrait avec le sentiment, comme sa « méchanceté » compensait avec sa bonté. Pratiquer les deux à la fois, n’était-ce pas la juste mesure qui permettait aux humains de demeurer debout dans le combat journalier? On connaît aussi sa parfaite générosité pour beaucoup d’œuvres religieuses et pour son église de Saint-Gratien, et, à tout prendre, il ne paraît pas que sa figure doive le moins du monde survivre, vêtue d’un athéisme irascible. Elle pratiquait sa religion avec la même régularité que la plupart des Françaises de la société : comme une règle bienséante dont il ne faut pas pousser les conséquences à l’extrême.