‹ La princesse Mathilde, sa vie et ses amisChapitre 13 sur 22 · CLAUDIUS POPELIN · texte numérisé non relu

CLAUDIUS POPELIN

IL est temps de compléter le portrait d’une figure essentielle du salon de la rue de Courcelles, non parce qu’elle était la plus remarquable, mais parce qu’elle y imprime le plus fortement son empreinte par son double caractère de doyen des familiers et de proconsul des arts. C’est M. le Surintendant comte Alfred-Émilien de Niewerkerke, dit « Nieukerke. » D’origine hollandaise, il était depuis longtemps acclimaté à Paris. Déjà à son premier séjour, en 1841, la Princesse avait lié commerce avec lui, par son oncle, le duc Paul de Wurtemberg dont Émilien était un peu le gendre, ayant épousé une de ses filles naturelles, Mlle de Montessuy.

L’extérieur de M. de Nieukerke avait fait jadis sur Mathilde une vive impression. Était-ce sa beauté ? On dit que les femmes ne s’y connaissent point. Ce qui est certain c’est que, déjà à cette époque, elle avait été saisie de la mâle puissance de cet ancien page de Charles X. Une des aïeules d’Émilien ayant dormi avec Louis XV, il avait dès son enfance frotté les marches du trône. 11 avait trouvé ce motif suffisant. Il savait comment on tourne un compliment et de quel miel il fallait, chez les princes, entourer sa langue avant de parler.

Cette prestance physique, le thorax bien bombé et cette tête barbue, penchée en avant devant les grands et en arrière devant

les petits, en avait imposé à Mathilde. Ancien élève de Marochetti, il s’était jeté dans l’art plastique, et la jeune femme avait admiré un buste du comte de Ganay qu il avait exposé cette

année-là.

Une relation encore mystérieuse se noue de bonne heure entre la Princesse et lui, car nous trouvons l’année suivante le beau Nieukerke installé à Florence, donnant au palais de San Donato des leçons de peinture à la jeune princesse Demidoff. Il la promène au milieu des musées et des églises, empressé, déclamatoire et lyrique. Il pouvait écrire un manuel du parfait séducteur et y dénoncer le danger des pèlerinages d’art avec un moniteur aussi avantageux. De cette époque date la grande intimité qui ne devait se rompre qu’un quart de siècle après, le jour de la débâcle, par la fuite sans gloire d’Émilien « le Magnifique. »

A Paris, pendant que Mme de Montijo est descendue avec ses filles place Vendôme, dans le logis de Mme Lebeuf de Mongermont, de retour de Madrid où ces dames ont attendu la fin des émeutes, Prosper Mérimée s’apprête à les présenter à la princesse Mathilde. Nieukerke s’installe dans un atelier de sculpteur pour inaugurer sa double carrière d’artiste et de courtisan. Flairant le vent comme un bon favori, il est le premier à exécuter, en cachette, un buste de Mlle de Téba et à s’extasier sur la. beauté de ses attraits. Quand cette œuvre fut terminée il demanda à Napoléon, déjà follement épris de cette Espagnole, de daigner visiter son atelier. Là, le statuaire, ayant préparé sa mise en scène, enleva le voile et découvrit le buste. Surpris et ébloui, Napoléon, dit-on, « le couvrit de baisers! » Par des coups de théâtre intimes, l’ami de l’exil qu’était M. de Nieukerke avait ainsi préparé sa candidature à la future surintendance impériale. La princesse Mathilde disait un jour de lui :

« Aux dominos c’est toujours lui qui a le double-six. » Mais il ne jouait pas aux dominos. C’était une image...

Disposant d’une certaine fortune qui s’équilibrait avec un certain talent, lui seul, en ces temps, pouvait se permettre d’exécuter des statues équestres. Les méchants disaient que c’était là ses cartes de visite de grand modèle qu’il déposait devant des portes cochères des palais où habitaient des chefs d’État. Déjà, pour plaire au roi ,de Hollande, et sans trop palabrer, il avait fait un Guillaume le Taciturne.

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Une cavalerie plus importante allait se mettre en route pour poser dans son atelier. En 1850, à trente-sept ans, sa notoriété était acquise par les portraits des belles dames. Une statuette de fillette, intitulée « La Rosée, » avait ravi l’âme ingénue de Mlle de Montijo. Par là elle avait satisfait à une dernière réserve sentimentale qui dormait encore en elle comme un bel après-midi de dimanche. Il avait donc séduit les femmes et, les ayant pour lui, il n’était plus loin d’atteindre le reste.

Il avait connu Louis-Napoléon prétendant. Premier atout dans son jeu serré où la chance, pareille à un archange, ne cesse de planer sur son tapis vert. Il fut nommé directeur des musées. A l’approche du plébiscite — quand déjà on voyait pointer à l’horizon le plumet que le prince Louis allait piquer sur son bicorne à la revue de Satory — Nieukerke fut un des premiers à, crier « Vive l’Empereur! » Toute affaire cessante il s’était mis à faire une nouvelle statue équestre, celle du grand Bonaparte d’abord, en attendant le plus fort des événements, puis enfin celle du neveu, achevée juste à temps pour saluer l’image vivante de S. M. l’empereur Napoléon III. Par là il avait, de longue date, préparé son propre avènement, un plat savamment mijoté. De très loin, disait-on dans la patrie des arquebusiers, il avait « tiré dans le mille. »

Tout cela était fort habile. Pour arriver à la surintendance impériale il fallait un danseur. Ce fut un calculateur qui l’obtint. Ce qui rend le cas de M. de Nieukerke singulièrement captivant, c’est que ce calcul, allant droit à son but, n’aboutissait pas à la seule satisfaction matérielle d’une ascension vers la chaise curule d’un grand pontife des arts. Non. A présent qu’il était devenu « archiprêtre de Dionysos, » il allait aussi s’asseoir en même temps, pour s’y prélasser, sur les coussins moelleux d’un certain mobilier, orné du sphinx, qu’il avait lui-même choisi chez le tapissier, celui qui garnira les nouveaux salons de la princesse Mathilde. Il avait même trouvé le logis, préparé les actes chez le notaire, fait l’intendant de cette régente impériale, trônant auprès de son cousin en quête d’une souveraine. Avec une pompe qui était son ordinaire, il s’était rendu indispensable à la Princesse et, dès ce moment, M. de Nieukerke revêtit l’habit vert de l’Institut et put ainsi, comme dans un triomphe, se présenter et évoluer à l’aise dans le royaume de la rue de Courcelles.

Quand le bel Émilien s’assied chez la princesse Mathilde, il n’a plus désormais le même air que les autres. Il faut le voir, se laissant tomber tout d’une pièce dans le meilleur fauteuil, le sien. Il apparaît, décidément, qu’il y a moins de distance entre lui et la fille du roi de Westphalie qu’entre tous ces pauvres gens de lettres, si illustres et tout de même si peu ! Un homme est entré, qui ne les vaut pas. Mais il est « plus grand qu’eux. » Et puis il est beau, et si couvert de décorations qu’il ne sait plus où les mettre. Un peu plus et — comme dans les grands enterrements — il pourrait se faire suivre par des chars où, sur des coussins cramoisis, s’étalerait le système planétaire de ses récompenses extérieures.

Il ne cesse d’être agréable à la Princesse, malgré l’habitude qu’elle en a depuis longtemps. Il est choisi. Toujours il sera le premier au balcon, jusqu’au moment où mille privilèges publics l’accablent, le dérobent de ses chères intimités. C’est pour lui la carrière désirée, en marge de celle où il est également irrésistible, mais sur un autre terrain, au palais impérial.

Ce qui est surprenant chez cet homme, ce n’est pas qu’il ait réussi à arriver — par son talent et par les femmes — à être à la fois un familier des Tuileries et un favori de la princesse Mathilde, ces pôles ennemis. C’est d’avoir pu s’y maintenir, à travers tant d’années et jusqu’à la fin, équilibriste imperturbable et sans rival, lissant de ses mains baguées sa barbe éternellement blonde. Mais sa voix était si musicale et si mâle, sa force physique, cette vaste poitrine cachaient tant de douceur mélodieuse que ses intonations ne manquaient jamais leur effet sur les natures déjà perturbées par sa seule apparition. Ce n’est pas qu’en quelque manière il n’eût été desservi parfois. Mais il demeure dans la place, au retour de quelques excursions que sa passion lui avait dictées, attendant sans crainte un renouveau de faveur.

Tout ce que ses humbles amis, les peintres, ont laissé de lui, montre dans son aspect extérieur — y en a-t-il d’autres? — l’homme suprêmement avantageux. Il est l’ami des femmes et aussi celui des hommes. Mais pas aux mêmes heures... La princesse Mathilde l’avait distingué jadis pour sa beauté. L’admiration arriva ensuite. Pourquoi chercher d’autres prétextes à un motif si grandement honorable ?

11 habite le Louvre comme un Roi. Dès les premières années de l’Empire il se fait un salon et dès 1855 il commande

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au peintre Biard un tableau qui devait montrer toutes les illustrations de France groupées autour de lui : Jupiter recevant quatre générations de gloire. Cette foule qui se presse là est comme une gageure anachronique. Un siècle entier s’est donné rendez-vous chez M. de Nieukerke. Il les veut tous ensemble, les vieux du Consulat, les Brouillés depuis Wagram , les Auber et les Meyerbeer, Isabey, Visconti, Ingres et Delacroix, ennemis mortels se tournant le dos, mais appelés à la même heure chez celui qui distribue les croix de Commandeurs.

« Ce n’est pas une soirée, disait la princesse en voyant cette toile, c’est les Champs-Élysées. Tout le monde est là et tout le

monde se déteste. »

11 recevait le vendredi, jour maigre où tout le monde avait faim de commandes. Et les hommes seulement, ce qui était assez malin pour un homme à femmes. Les dames n’arrivaient que pour remplir le rôle de Saltari, les joueuses de flûte, admises sur le bout du divan, nous voulons dire les chanteuses et les comédiennes des théâtres impériaux, en service chez le patron, pour divertir ces messieurs.

Une seule femme était là en qualité d’invitée. Mais personne ne la voyait : Nieukerke avait fait faire pour Mathilde une loggia qui la rendait invisible comme derrière le grillage d’une baignoire de théâtre. Redoutable cachette où elle pouvait entendre tous les propos et remarquer tous les gestes des invités, sans que personne ne se doutât de sa présence. Un tel privilège lui ouvrait bien des secrets. Elle s’en amusait sans chercher plus avant. Mais sous l’Empire il fallait se méfier de ces chausse-trapes. L’Impératrice avait un poste semblable à Compiègne. En ces temps on ne dédaignait pas ces malices de paravent et on surprenait bien des intimités qu’on eût été bien empêché de connaître autrement.

Au-dessus de ses salons du Louvre habitait cette « vieille portière » de Viel- Castel. Là on pouvait se reposer de la foule chamarrée du surintendant dans ce divertissement à plafond bas qu’était, dans ce logis, la méchanceté bien administrée.

La Princesse appelait son ami : « Nieukerke, » en faisant sauter une syllabe et elle avait raison de songer qu’elle ne l’avait amoindri en rien. Il fallait le voir, portant haut et accordant des grâces. La plupart des hommes ne goûtaient pas son extérieur. Il leur paraissait comme une quintessence de ce qu’il

ne faut pas être. La barbe était trop prépondérante, la coiffure, la tenue carrée, un peu lourde de sa race batave. Le ventre, qui bombait pour ajouter à la majesté, ne leur plaisait pas. Ce beau physique il le soulignait encore par une grande passion pour les décorations, dont il se couvrait, chez le photographe comme en toutes circonstances. Toutes lui étaient agréables et il les recevait des pays les plus lointains comme un hommage tropical. Il était pareil à un chasseur qui se croit déshonoré si, après chaque journée, il ne ramène pas quelques belles pièces au tableau, du bout de son fusil.

Il les gagnait facilement, car les rabatteurs des Chancelleries lui amenaient ce brillant gibier dans ses tirés et il s’en parait avec une satisfaction enfantine. Peu de dignitaires l’avaient poussée ostensiblement aussi loin. C’était là son côté comique qui désarmait. Il était sympathique. Les artistes qui sollicitaient l’honneur de faire son portrait n’avaient nul besoin d’insister pour qu’il mît à sa frégate le grand pavois. Il s’y prêtait avec un grand empressement... Les philosophes le prenaient en pitié.

Quand il posa pour M. Ingres, il avait eu en tête de faire le gentilhomme de Van Dyck, drapé dans un manteau vénitien des « Redoutes » d’Arsène Houssaye. Mais ensuite il lui fallut sans cesse son habit d’académicien qu’il barrait du Grand Cordon rouge du Christ de Portugal, — ce frère mineur de la Légion d’Honneur — ulcéré, au fond, de recourir à ce trompe-l’œil. C’était là pour lui comme une petite détresse et il cachait ce pis aller sous une incroyable profusion de plaques. Il figurait un tableau d’honneur parmi les récompenses de l’Exposition Universelle.

On eût été fâché qu’il n’ait pas eu cette faiblesse. Elle lui allait si bien. La Princesse se montrait indulgente à cette manière de parer sa devanture. Il avait une sereine confiance dans tous ses rôles et elle était sans bornes, même là où il eût pu se trouver médiocre. Morny, disait-on, ne se croyait que Molière, mais Nieukerke se croyait Le Brun le jour et Louis XIV le soir.

Comme il était en place pour obliger beaucoup d’artistes, il se trouvait aussi entouré de flatteurs que le Roi-Soleil, et ce régime suralimenté convenait mal à sa nature qui avait besoin de saignées. Pourvu d’un discernement esthétique dont les résultats ne se firent pas attendre, il était juste qu’il présidât au

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goût du Second Empire et, à tout prendre, il était bien l’homme providentiel, envoyé pour diriger la beauté et le style, en un temps si peu estimé pour en avoir. Il était vraiment « le prince des arts, » dans une Cour parvenue et sans durée.

M. de Nieukerke savait beaucoup de choses et il pesait aussi avec sûreté la marchandise des antiquaires, de sa main molle et fine. Il avait beaucoup vu. Il en profitait souvent pour faire un choix judicieux parmi les plus belles choses qui s’offraient à sa science, se réservant parfois aussi pour une certaine laideur — celle de son époque — qu’il aidait avec conviction à devenir néfaste. Cette solennité qu’il mettait à porter à l’honneur un goût devenu légendaire s’alliait à une réelle bonhomie, pour les hommes en place, et même pour les autres. Nul mieux que lui, disait-on, ne savait encourager les gloires, courir au secours des situations imprenables et récompenser des hommes, gémissant déjà sous le poids des lauriers. Mais à la vérité, il savait aussi distinguer les talents besogneux et il éprouvait une joie réelle à en faire connaître beaucoup parmi eux. Pour Frémiet il se heurta malheureusement à la véhémente incompréhension de l’Impératrice, qui ne manqua pas i’occasion de perturber, par des critiques sans valeur, l’œuvre considérable de ce « petit protégé, » pour finalement le décourager et l’écarter complètement des commandes officielles.

La princesse Mathilde, elle, sans sous-estimer la valeur du surintendant, ni croire un seul instant qu’il ne fût point un artiste remarquable, prisait surtout en M. de Nieukerke sa façade, son ton si obligeant, sa force unie à une certaine douceur qu’il savait appeler sur sa massive majesté au moment opportun. Elle aimait en lui sa gentilhommerie, son désir de la satisfaire en plusieurs choses, son empressement à la servir dans son rôle social. A son contact il oubliait sa vêture endiamantée, la puissance de son importante vitrine. Dans ce sillage impérial où il ne pouvait plus imposer ni par sa naissance ni par son savoir, il fut jusqu’en 1855 le bon seigneur néerlandais, d’une fidélité intermittente de caniche, bien frisé, qui se sauve parfois la nuit, mais qui rentre, prêt à toute heure à donner sa belle patte.

Devant le cénacle des artistes illustres, ses sujets, — qu’il rencontrait dans la maison de la Princesse pour les y avoir amenés, — il savait faire une entrée de souverain magnanime,

saluant à la ronde. En face de propos auxquels il était empêché de tenir tête, il savait prendre une position remplie d’habileté. Il ne« marquait pas le coup, » disait Sainte-Beuve, et, comme s’il fût subitement frappé de surdité, il affectait une absence qui le dérobait noblement des choses qu’il ignorait. En le contemplant, on était comme au théâtre.

Sur le degré de son intimité avec la princesse Mathile, mille anecdotes couraient, toutes également vulgaires, répandues par des témoins jaloux, les faiseurs de mots gratuits, répétés aux Tuileries. Il existait trop de gens qui aimaient à faire la navette entre les deux maisons, et chacune de s’amuser des revers de l’autre. Une histoire fâcheuse, survenue à M. le Surintendant, ennuya beaucoup la Princesse :

Il avait acheté, puis cédé au Louvre au prix coûtant, un buste florentin que les critiques de sa dévotion proclamaient le plus grand chef-d’œuvre de la fin du xv° siècle. Soudain, un jour, dans une suite de révélations tragi-comiques, ce buste fut reconnu faux. Après un défilé de faussaires qui avaient racolé le modèle, — et du modèle lui-même, personnage hilare, qui avait posé pour ce buste, — la Princesse, avec les grandes compétences de l’Institut ayant furieusement défendu leur collègue, dut finalement céder à l’évidence du fait. Nieukerke, contraint par sa noblesse d’âme, remboursa àl’Ltat le prix qu’il avait touché pour ce chef-d’œuvre et, une fois tout bien réglé, Mathilde s’amusa de cette histoire et taquina son ami sur la fermeté de ses convictions esthétiques.

« Je commence à avoir peur, dit-elle un jour, pour tous les bibelots que vous m’avez fait acheter. Et puis qui prouvera un jour que j’ai fait moi-même mes tableaux? »

Beaucoup d’amis de la princesse Mathilde fréquentaient le salon de la princesse Julie, petite-fille de Lucien. Mais il n’était pas une concurrence pour la rue de Courcelles. L’âme y manquait, un vrai centre, la personnalité surtout, dépouillée de tout artifice, de toutes conventions. La fille du roi Jérôme, au contraire, est un navire qui marche droit, toutes voiles gonflées, dans le vent, et ses flancs ne sont pas dissimulés par cette couche de parasites que représentait la platitude des cours et de leurs succursales.

Chez Julie on trouvait bien les mêmes figures, clientèle d’ambassades et dignitaires, écrivains aussi puisque, pour son

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malheur, la maîtresse du logis se piquait d’écrire. On sait à quel ridicule ces choses ont conduit la pauvre femme.

Cette histoire, qui se répète depuis longtemps et que l’on a lue dans Sainte-Beuve lui-même, peut toujours servir. Il est des faits et des gestes qui sont devenus les pavillons de l’Histoire intime de ce temps. Ils font corps avec lui et lui prêtent sa couleur. Ils sont comme l’éventail, cassé sur le rebord de sa loge par Pauline de Metternich, le soir de Tannhàuser , le geste échantillon par lequel chacun évoque en un instant tout une époque, le mot type — parfois faux — et dont personne ne pourra plus se passer. Les gaffes de Julie sont de ce nombre.

Il faut aussi excuser les gens qui ne résistent jamais au plaisir de répéter les lieux communs de l’Histoire. Ne continuent-ils pas à faire les délices de la galerie? En eux repose un peu de cette morale de la fable, éternelle comme une pièce de Molière. Toujours nouvelle pour les générations qui se succèdent, ils sont comme ces refrains qui se chanteront sans cesse sur les carrefours et que la foule fredonne. Les récits de certaines gaffes magistrales comme celle de la princesse Julie alimentait l’hilarité des après-diners, dans les fumoirs, alors réservés aux hommes. Ils formaient le fond des propos irrésistibles, de ceux qui ne quittent pas l’affiche.

Cette malheureuse Julie ayant , comme nous le savons, confié à Sainte-Beuve un cahier de ses pensées intimes pour que « le cher maître » lui donnât quelques avis — et surtout qu’il le louât de sa profondeur — avait seulement oublié d’en ôter celles qu’elle avait consacrées à lui-même et qui, ne l’oublions pas, le montraient sous la forme d’un porc, se roulant dans la fange, reniflant les ordures et se vautrant dans le sacrilège. De là cette réplique de Sainte-Beuve, écrite avec du vitriol, déchaînée par ce drame, mais aussi cette furieuse bonne humeur qui restera un modèle de ce genre écumant. De là le bombardement d’épigrammes qui tomba sur le pauvre logis de la rue de Grenelle-Saint-Germain où trônait la princesse Julie, tiré des hauteurs de la rue du Montparnasse sur cette Bonaparte qu’avaient reniée les Tuileries et que détestait la princesse Mathilde.

Certes on eût pu souhaiter qu’un esprit de l’envergure de Sainte-Beuve y mît encore plus de hauteur et davantage de gaieté. La chose en valait la peine. La princesse Mathilde, directement prise à partie « pour la honte qu’elle se donnait

fa

en recevant cet hérétique, » fut la première à fulminer, puis aussi à rire finalement de l’affreux traquenard dans lequel la manie puérile et écrivassière avait entraîné cette pauvre Julie.

Cette étourderie, une des plus belles du règne, avait, pendant de longs soirs, fait les délices de la Société et surtout le plus beau sujet de conversations de la rue de Courcelles. Ce récit gonflait les voiles de la belle serre, il traversait le salon de la princesse Mathilde comme cette suite de rires sournois que l’on entend quand un myope a renversé un plateau, quand un sourd, devant la galerie, crie un secret. La princesse Mathilde, tout en se divertissant de cette énormité, s’en préoccupait pourtant pour la famille et, un soir, prise de ce besoin impérieux de confidences qu’elle avait et qui la parait d’insécurité, elle dit :

« Quand je pense que cette histoire aurait pu m’arriver aussi ! »

Elle savait mesurer l’étendue des distractions féminines et peut-être celles aussi du péché que l’on pourrait appeler les oublis du buvard et qui brouillèrent bien des gens.

Dans ce rendez-vous de toutes les compagnies, — cette réunion plénière des cinq Académies où ne manquaient même pas les pédants soporifiques — on abordait parfois des sujets graves que la Princesse n’aimait pas, mais qu’elle tolérait comme une nécessité des lois de l’équilibre qui font valoir le génie. Dans son salon il y avait le coin des damnés , composé de négateurs de la Sorbonne, de « clients de la rôtisserie infernale où l’on mettait les prélats à la broche et les cardinaux dans l’eau bouillante comme de simples langoustes. » Or, quand il était question de notre destinée, ces messieurs ne se faisaient pas faute de renchérir sur le néant qui attendait la pauvre vermine humaine au bord du fossé.

Ceux qui cherchaient volontiers un moyen terme pour concilier l’éternité avec le principe de la totale destruction étaient des beaux parleurs, des froussards , comme disait Mérimée, auxquels la Princesse prêtait une oreille un peu plus complaisante, car si elle n’aimait pas la musique il n’y avait pas de meilleur public qu’elle pour applaudir à ce concert de grand orchestre que l’on appelle la voix humaine quand elle se met à donner tous ses cuivres.

Un jour, un de ces « docteurs » emperruqués au spirituel et qui croient le sort des hommes suspendu à une rhétorique se mit à filer une longue période sur la consolation partielle

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qu’une âme pouvait éprouver par notre survie dans le règne végétal :

« Tout, disait-il, est résorbé par le grand Tout. Rien ne se perd. Nos ossements retournant à la terre et redevenus des atomes, ils iront fructifier à nouveau le sol. Nous revivrons dans le vin des vignes, dans le frisson des forêts et dans les pommiers en fleurs... »

La Princesse, que les irrespectueux appelaient gobeuse dans ces circonstances, trouva ce projet bien grandiose, mais, tout de même agacée un peu par cette poésie de l'humus , elle demanda à M. Renan ce qu’il pensait de ces théories où Von buvait et où l’on mangeait ses ancêtres sans même le savoir.

L’auteur de L’Histoire du peuple d’Israël , penché sur ses mains de « prêtre ayant mis son rabat chez la blanchisseuse, » dans son attitude doucement réfléchie, dit alors de sa manière habituelle :

« Je crains bien, Princesse, que tout ce que nous laisserons un jour ne tienne dans une salière. »

La Princesse trouvait qu’il lui avait fait la part vraiment trop courte, et comme lui-même avait juré de ne lui jamais faire la moindre peine, il ajouta :

« Une grande.... »

Autour de la table ronde, un soir, on parlait « amour » et ce sujet plut davantage. Mais c’était en un temps, vers 1855, où déjà M. le Surintendant inclinait vers la nonchalance. Dans son affection pour la maîtresse du logis, se remarquait un fléchissement. Dans le désir de lui être agréable on le découvrait également. Il ne prouvait désormais son attachement que par ces menus services qui n’entraînent à rien et qui sont l’indispensable témoignage d’un homme ayant joué un si grand rôle dans la vie de Mme Demidoff. Il ne cherchait plus qu’à éblouir le monde par les croix de Commandeur et par des habits qu’il avait tant de soin à faire surourler par les meilleures brodeuses.

Par un effet fort singulier des réputations, certains faits commencent à se répandre, certaines situations à être découvertes et dénoncées quand parfois tout est depuis longtemps liquidé. C’est alors que le secret se met à courir avec rage, échappé du ventre de Pulcinello. Il en est de même de tout ce que l’on disait alors sur le commerce de la Princesse avec

le fastueux Batave. On la croyait toujours sous le charme du « dictateur, » captive, moins de sa dignité reluisante que de sa force, et aimant à le voir venir comme une parure constellée de son cœur.

Or quelqu’un ayant posé — un soir de 1855 — cette question, après la lecture habituelle de Saint-Gratien :

« Quelle est la femme qui aime le plus? Celle qui veut son époux toujours plus avantageux et qui reporte sur lui sa propre coquetterie, ou bien celle qui le trouve tout bien comme il est et ne cherche pas plus avant ? »

La Princesse avait laissé à chacun dire son mot. Puis elle se leva et, ajoutant la virgule de sa raison , elle compléta :

« Tout cela dépend des gens. Celui que je n’aime plus, il peut bien se mettre une aigrette sur le nez et tourner dix fois en rond, tout cela m’est bien égal. »

Quelques personnes songèrent, ce soir-là, qu’elle n’aimait plus avec la même affection les amis trop paresseux pour tourner devant elle dix fois en rond, et une voix discrète murmura à l’ombre d’un grand vase :

« Il ne faut pas regretter les Derviches. »

Dans cette période d’influence extérieure — sinon politique — de la Princesse, malgré les obstacles qu’on y avait jetés dès la première heure du mariage, quelles étaient les opinions de l’hôtesse sur les autres nations? Si grande que pouvait être la discrétion, mise par chacun dans les propos courants, la politique gardait un coin de la cité, et même plus tard, sous la République, elle n’avait jamais perdu tous ses droits dans la mesure où le régime lui-même n’était pas en cause.

La fille d’un Corse qui avait régné sur la Westphalie et d’une reine germanique portant dans son sang toutes les races de l’Europe, une femme élevée en Italie, mariée à un Russe, fanatique de la France, quelle était sa position en face de l’Étranger? Avait-elle seulement une opinion, en dehors de son amour ardent pour son pays?

Moins compliquées que celles de l’impératrice Eugénie qui en avait des quantités — et pas toutes mauvaises — les opinions de la princesse Mathilde tenaient en ces quatre orientations lapidaires :

«Je déteste l’Autriche. Je n’aime pas l’Angleterre. Je ne déteste pas les Russes. J’aime l’Italie. » Quant à l’Allemagne, expression géographique sans signification, elle l’avait sup-

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primée. Cette simplification, à laquelle elle resta fidèle jusqu’aux dernières années de sa vie, ne manque pas de grandeur. Elle montre une âme aux contours francs. Dans les fluctuations des politiciens qui, tantôt se jettent à la tête des peuples pour haïr ensemble, tantôt les vomissent avec dégoût, elle ne se laisse point entraîner. La princesse Mathilde avait une direction plus stable et qui reposait de ces divergences. On savait à quoi s’en tenir sur ces quelques chapitres dont son bon sens avait infiniment simplifié les ramifications.

Toutes ses opinions étaient naturellement les résultats de ses expériences personnelles. Ayant peu voyagé, surtout à l’âge où elle eût pu observer, si elle l’eût voulu — mais elle n’aurait pas voulu — la somme d’aperçus recueillis à l’étranger, malgré l’apport immense des contacts les plus choisis, se réduisait à ces formules. Il fallait bien les considérer sans appel. De cette manière elles ne subissaient jamais l’épreuve de la critique. Ces opinions étaient donc l’effet de ses impulsions qui — dès son enfance prématurément impressionnable — s’étaient fixées dans son esprit, une fois pour toutes.

La Princesse n’aimait pas les Anglais parce qu’ils avaient fait un martyr de son oncle. Elle aimait l’Italie parce que ses beaux souvenirs d’enfance s’y reposaient, sa jeunesse ensoleillée, bercée des premiers chants de galanterie qui montaient à son oreille. Elle aimait la France parce que son oncle y avait fait de grandes choses et qu’il l’avait couronnée de gloire. Des amitiés russes, elle avait conservé un écho avantageux parce que les Slaves — et ce fait ne pouvait alors étonner personne — avaient su, de toutes les manières qui sont les leurs, la charmer, flatter sa coquetterie naissante, la diviniser enfin. Ce régime des extrêmes avait laissé sa trace dans son esprit. Pour tant de manifestations elle conservait une gratitude, des précisions, avec les noms, lieux et dates, que les nuages conjugaux n’avaient pas effacés.

Tout cela dormait dans un compartiment différent. Du tiroir moscovite elle gardait la clef sur elle. D’un côté dormait l’illusion russe, de l’autre sa déception. Son bon sens savait fort bien faire la distinction entre l’aventure de San Donato et ses amitiés de Pétersbourg. Et pourtant, à cet endroit, il eût pu chavirer comme il avait manqué dans son jugement sur l’Angleterre. C’était là une autre histoire.

Ce qui était plus subtil était son aversion pour l’Autriche.

Là il fallait chercher les causes au fond de son enfance, dans sa propre famille. Et puisdéjà à son premier séjour à Stuttgard elle avait subi une vexation de la part de l’ambassadeur de l’empereur François. Celui-ci, se conformant strictement au protocole international, établi par les Alliés, ne présenta pas ses devoirs officiels à ses parents, en raison de leur qualité de princes déchus de leur souveraineté. De cette attitude, que l’on avait accepté en théorie, on fit une grosse affaire quand le moment fut venu de la voir mettre en pratique. Vivement discutée en famille, elle s’ajouta à tout ce que la France et l’Angleterre avaient déjà manifesté à ces proscrits. Cette impression lui était restée comme une humiliation intolérable, qu’elle n’oublia jamais.

L’ambiance divisée de Trieste vint en surplus, avec toutes ces haines italiennes. Celles-ci rôdaient comme des fumées âcres autour de ce grand corps d’Empire. De ce monstre, composé de tant de races, la petite Autriche administrait les dissentiments intestins. Elle était leur bouc émissaire. Elle en assumait les responsabilités. La Princesse racontait qu’à Trieste on lui montrait du doigt les Tchèques, les Slovaques et les Dalmates qui y tenaient garnison et on lui disait : « Tedeschi! Autrichiens! » Après quoi, les fidèles domestiques italiens crachaient par terre. Cette attitude énergique avait préparç la voie et tracé la sienne.

Il restait aussi l’indifférence de Marie-Louise pour un époux qu’on ne lui avait pas permis de choisir, mais dont la Raison d’État avait voulu qu’elle subît la destinée jusqu’à la chute. Cette infidélité, dont les exemples innombrables ne manquaient pas autour de l’Empereur, avait indigné Mathilde plus que le Traité de Vienne dont elle avait une idée moins précise. Au surplus, les Autrichiens avaient « tué » le duc de Reichstadt.

Une fois ces choses adoptées, respectées et dûment consignées, avec un nombre égal de faits exacts et de fables, un certain comique planait sur ces robustes positions dont un honnête homme ne pouvait pas plus se défendre que de cette réelle émotion, venant de Tardent amour de la Princesse pour la France, pour Paris1 surtout, qui incarnait sa France. Tout venait de ce foyer et tout y retournait. L’oncle, sur sa colonne, telle sainte Geneviève sur la butte, veillait sur les destinées de tout ce qu’elle aimait.

Si elle ne portait à la princesse de Metternich qu’une froi-

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deur méfiante, et si celle-ci, de son côté, lui portait un grand éloignement, ces attitudes venaient de cette source. Dans la famille Bonaparte l’aversion de l’Autriche était une vieille rancune coriace qui s’était survécue depuis les manuels scolaires où à chaque chapitre on lisait : L'Abaissement de la Maison d'Autriche. On n’y détestait nullement l’Allemagne, peut-être parce qu’eZZé avait cessé d’exister , grâce à Napoléon, et qu’elle n’avait pas encore recommencé à vivre, grâce aux erreurs de son neveu.

Les visites de Mme de Metternich à la princesse Mathilde étaient fort espacées. Chacune se gardait à carreau, comme sur le champ de bataille avant le premier coup de canon. Pauline de Metternich ne trouva pas à l’hôtesse de la rue de Courcelles une vive intelligence ni davantage une bonne grâce continue qui eût étayé ces vides. Tout au moins ces dames ne jugeaient-elles jamais à propos de faire de grands frais l’une pour l’autre, chacune se disant : « A quoi bon! Je n’aurai pas cette femme » Et à cette occasion chacune avait bien jugé.

Ce n’est pas que la princesse Mathilde détestât la frivolité, la drôlerie et même l’impertinence amusante qui faisaient de cette ambassadrice un personnage si curieux. Elle aimait tout cela puisqu’elle aimait à se divertir elle-même. C’est la qualité de l’humour qui n’était pas la même. Mathilde, qui d’ailleurs n’avait pas ce qu’on appelle de l’esprit, possédait pourtant, par son franc parler, une qualité qui pouvait produire son effet : celle de dire ce que l’on pense tout de go. Un tel usage de la sincérité produit de l’étonnement dans une société où personne ne dit ce qu’il pense. Toute surprise provoque le rire. L’inattendu est d’un effet certain sur la gaieté, à la condition naturellement qu’il n’annonce pas un malheur.

Cette ampleur communicative étonnait donc cette société française où l’on gardait mille réserves de langage, même dans les échanges les plus animés. Des formules, des périphrases intervenaient dont la Princesse n’usait jamais. Là était à la fois la contradiction et la parenté avec le verbe de Pauline de Metternich. Celle-ci avait bien, elle aussi, de ces mots qui, pareils à une grenade à main, perforaient la carapace des conversations apprêtées. Elle aussi « emportait le morceau. » Mais derrière cette espèce d’effronterie qui déjà n’était plus le fait de Mathilde, on trouvait beaucoup d’astuce, une profonde science des Cours, un usage de dame européenne, extrêmement raffinée.

Son luxe piaffant, ses toilettes, de bon goût mais soulignées, sans nulle vulgarité mais s’imposant comme des audaces, Mathilde ne les aimait pas. Elle n’avait jamais été affolée de l’extérieur. Elle n’avait jamais cherché à étonner. Elle étonnait parfois, voilà tout, sans plus et malgré elle. Sa race corse et souabe mêlée était infiniment plus fruste que celle de cette Hongroise qui, depuis le XVIe siècle, au plus beau du Saint- Empire, n’avait cessé d’éblouir par le faste un peu oriental de sa Maison magyare.

Issue d’une aristocratie différente, plus sportive, fastueuse et épicurienne, cette ambassadrice portait en elle une branche qui avait de quoi tenir. D’une extrême élégance, musicienne avec fureur, remuante et nomade, elle possédait une souplesse, une diplomatie déguisée, un désir de se montrer et de cabrioler qui était aux antipodes de Mathilde dont les limites de luxe étaient sa perse et ses toilettes, ses étoffes qui semblaient choisies comme des modèles de peinture à l’eau, cet art qu’elle transposait jusque sur ses murs et sur ses atours.

« Elle s’habille avec ses aquarelles , » disait Pauline de Metternich qui, à ses moments perdus, dessinait elle aussi.

Au fond de cette antipathie réciproque qui était le ton de leurs relations, il fallait donc chercher aussi, du côté de la rue de Courcelles, la haine de l’Autriche, cette vieille aversion qu’il était inutile de raisonner et que l’ambassadrice, à l’issue de sa première visite, dès 1860, était trop fine pour n’avoir pas flairé. L’intimité de l’impératrice Eugénie, qu’on se plut à exagérer dès le début, y ajoutait son éloignement. Il 11e pouvait que s’accentuer quand Mme de Metternich parlait de « la grosse espèce, » et la princesse Mathilde de « ce petit singe qui cabotine avec ses trente-six volants et ses quarante malles, cet ouistiti à qui on a toujours envie de jeter une orange. »

Un jour, en parlant de la livrée et des usages de gens de maison, Mme de Metternich demandait d’où il venait que les laquais, en France, se tenaient debout comme des piquets. La princesse Mathilde répondit :

« A la française, on se tient droit. A l’autrichienne, on se courbe. En Italie aussi. Que chacun fasse à sa tête. Moi je ne m’occupe pas des courbettes. »

Pauline racontait dans un cercle que la princesse Mathilde tenait les médecins pour des sorciers, mais qu’elle les recevait chez elle parce qu’elle en avait peur. Après chaque ordonnance

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prescrite elle disait à sa femme de chambre : « Comptez bien les gouttes. On les jettera après. »

Là où Pauline de Metternich pouvait être cruelle c’est quand elle imitait la princesse Mathilde. Elle soulignait ses formules affirmées, faisait un sort, et comme un triomphe, à certaines locutions brutales. C’était d’ailleurs la langue des princes. On ne l’entendait que très haut ou très bas dans les couches sociales. L’ambassadrice imitait surtout les moments où la bonne hôtesse des poètes, voulant lutter avec un bel esprit, se laissait entraîner à évoquer des idées qui dépassaient son intellect.

Un soir, Mme de Metternich avait ainsi improvisé à Fontainebleau un colloque entre la Princesse et M. Caro, ornement de l’Institut — son nom l’indique — sur l'autour et la beauté. Ces choses étaient bien faites pour rendre malade le gros M. Aguado, qui étouffait facilement, tant il avait ri d’une fantaisie si réussie! Elle n’eût pas trouvé de meilleur public que la princesse Mathilde elle-même... si quelqu’un avait osé la lui jouer.

Ainsi, « le cabriolet à brides » ne pouvait jamais joindre la petite toque hongroise; D’ailleurs par son rôle de premier plan, par les faveurs exceptionnelles dont elle jouissait aux Tuileries, l’Ambassadrice avait déjà, en peu d’années, grignoté les pages des manuels scolaires qui proclamaient « V abaissement de la Maison d'Autriche. » Son salon se tenait en équilibre avec la rue de Courcelles, par tous les contrastes qu’il offrait avec lui, et chacun de triompher par ce qu’il possédait.

Après l’échec de Tannhàuser à l’Opéra de la rue Le Peletier, Pauline de Metternich — qui avait pris cette défaite comme une injure personnelle — apprit un mot de la princesse Mathilde qui augmenta sa colère. Celle-ci avait dit :

« Les Autrichiens se plaignent toujours de recevoir les piles des Français, mais à présent ils auront trouvé le moyen de faire sauver tout le monde : celui de faire jouer du Wagner par leurs musiques militaires. »

Ces mots ajoutaient au baromètre, qui marquait temps incertain et pluie , l’indifférence que la fidèle amie de Charles Gounod témoignait à la grande musique. Elle ne la reportait naturellement pas sur les musiciens eux-mêmes. Ils bénéficiaient de la particularité, si souvent affirmée chez la Princesse, de préférer l’individu à l’œuvre.

Ainsi, par Émile Ollivier, elle connut l’abbé Liszt. Elle connut aussi la comtesse d’Agoult qu’elle trouva convenable mais pédante. Elle portait même quelque indulgence à l’auteur de la Rapsodie hongroise , cet infidèle qui s’était fatigué d’un charme si tentaculaire. Elle disait, sans nulle prétention de faire de la psychologie :

« Les femmes ne se rendent pas indigestes par ce qu’elles demandent aux hommes, mais par ce qu’elles veulent leur apprendre. »

L’entrevue avec Liszt fut marquée par des colloques curieux. Comme le célèbre compositeur était venu la voir dans son costume ecclésiastique, elle lui dit :

« Monsieur Liszt, comment faut-il vous appeler?

— De mon nom, Princesse. Je m’en contente.

■ — Êtes-vous aussi bon prêtre que musicien? »

Le beau-père de Richard Wagner la regarda de ses yeux si clairs, et si pleins de flamme et, rejetant ses longs cheveux grisonnants, il répondit :

« Princesse, la musique est une prêtrise et un musicien célèbre la messe chaque jour à la gloire de Dieu. »

La bonne hôtesse trouva beaucoup d’à-propos à cette réponse et dit que l’abbé s’était bien tiré de cette affaire. Mais elle ajoutait que l’on devait la soumettre à Jacques Offenbach pour savoir si l’auteur de La Belle Hélène voudrait faire entrer la musique dans la même sacristie. Puis elle demanda à Franz Liszt des nouvelles de Rome.

L’illustre virtuose fréquentait beaucoup de salons où le nom de Napoléon était toujours honoré, mais quand il se mit à parler d’une petite-fille de Lucien qui recevait beaucoup et qui avait épousé un homme d’État italien, M. Rattazzi, la. Princesse fit la grimace, et M. Liszt, voyant qu’il avait gaffé, se reprit et prononça :

« Rome est un grand carrefour, avec une croix au centre. A son ombre se fait la réconciliation universelle. »

A propos de l’Église et de Mme de Metternich, la princesse Mathilde dit un jour :

« L’Ambassadrice a partie liée avec Elle (l’impératrice Eugénie) au sujet du Vatican. Cela fait deux jupes de plus pour soutenir ce vénérable édifice. »

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Certains soirs on constatait la similitude des propos, dans ces salons ennemis, que les invités échangeaient le lendemain. On parlait des mêmes choses dans les mêmes termes, parfois fort libres et fort spirituels, à cette différence près qu’on aimait dans l’un ce que l’on détestait dans l’autre. Mérimée naviguait dans tout cela avec habileté, mais il ne fréquentait pas l’ambassade d’Autriche parce qu’il y croyait rencontrer « trop de soutanes violettes » :

« Il y a de l’eau bénite dans les sauces, » remarquait-il.

De son côté, la princesse de Metternich appréhendait la faim horrible de cet homme de « manger du prêtre. »

« Je n’aime pas, avouait-elle, entendre craquer les os des martyrs entre ses dents. »

Cependant, l’un et l’autre perdaient de ne pas se mieux connaître. La princesse Mathilde profitait de cet éloignement et elle dit un jour à l’auteur de Colomba :

« Au moins, la rue de Varenne ne vous aura pas. Avec vous les cardinaux y gagneraient la jaunisse. »

Elle dénonçait le cabotinage de l’ambassade :

« L’Ambassadrice mange avec une boîte de souffleur sous la table et, entre deux bouchées, elle doit répéter ses couplets. »

Elle dénonçait l’esprit sarcastique de Pauline de Metternich à Mérimée. Elle mettait ainsi dans son esprit des méfiances auxquelles il n’avait pas songé et que la Princesse ne craignait pas de lui donner : elle prétendait que c’était un bonheur pour lui de ne pas fréquenter « cette hussarde, » car derrière les gens elle lançait dans la circulation de ces mots meurtriers qui abattaient les hommes comme des mouches.

« De moi, que pourrait-elle dire, » répliqua-t-il, « de plus que je n’ai raconté sur elle-même? »

La Princesse se rassura de cette défense anticipée qui prévoyait les choses avec une si grande sagesse. Elle-même procédait de la même manière et tout cela, en fin de compte, nous amène à regretter que ces trois personnes, si bien faites pour s’entendre et si pareillement disposées à taquiner aimablement les voisins, eussent été séparées par une si mince cloison que représentaient au fond, pour chacune, les affaires du Saint-Siège.

Si Mme de Metternich avait pu, de ce côté-là, lâcher un peu de lest — et si elle eût été surtout moins tenue à prendre politiquement position contre ces mécréants, vis-à-vis de 1 État

qu’elle représentait — elle eût trouvé chez eux un terrain où sa verve, moins bridée qu’aux Tuileries, se serait épanouie à l’aise. Chacun eût enjambé avec plaisir le nombre de flèches, tombées de son carquois, dans les salons où on avait son franc parler.

D’ailleurs l’esprit de la princesse Mathilde — quoi que l’on en ait dit — ne charriait nulle incroyance, mais seulement une aversion marquée « pour la passementerie de Saint-Sulpice. » Les « souterrains de Rome » lui semblaient aussi redoutables que les catacombes de Sainte-Calixte avaient paru à son frère quand il les visita avec l’abbé de Villeneuve, alors élève de l’École de Rome. Si depuis son enfance elle ne s’intéressait guère au Moyen Age qu’on lui avait montré « embrumé de trop de fumées de cierges, » elle prenait parfois un vif intérêt aux récits des archéologues qui, arrivant de la Ville éternelle, lui parlaient de leurs découvertes, à ceux des historiens qui parlaient du temps des Césars. Un jour, elle dit à M. Gebhart :

«Comment se fait-il qu’il ne pleut jamais dans l’Antiquité?»

Et comme l’éminent savant, interloqué de cette question, hésitait à répondre, elle précisa :

« Enfin, se figure-t-on jamais la vie romaine sous une averse? C’est toujours des vélums, du soleil, des fêtes en plein air! On dirait que personne ne rentre chez soi. Alors il ne pleuvait donc jamais? »

M. Gebhart répondit :

« Si, Princesse, il pleuvait comme aujourd’hui, mais les inscriptions n’immortalisaient pas les averses et les frontons des arcs de triomphe n’en parlaient pas.

— Ah! les cachottiers !» s’écria la Princesse.

Ce fut le mot de la fin sur cette question météorologique du monde antique. On appelait ce lundi : « la journée du parapluie. »

La princesse Mathilde savait que, dans les nombreuses crises conjugales de l’Empereur, c’est Mme de Metternich qui était la confidente de l’Impératrice. Elle la préférait aux autres, précisément parce qu’elle était étrangère et ensuite parce que, tiès délurée, adorant son mari, mais comprenant à merveille toutes les orientations du cœur, elle la supposait plus susceptible de compatir aux déchirures du bonheur intime.

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« Il serait plus sûr, » disait à ce propos la princesse Mathilde, « que dans ces affaires elle s’adressât à quelqu’un d’autre et non à une étrangère, surtout à celle dont le métier est de rapporter. Ces histoires, le soir même, prennent le rapide de Vienne et font ensuite un voyage circulaire autour du monde, grossies à chaque station, en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. »

C’est que l’Impératrice — si ardemment patriote qu’elle fût et tenant en toutes occasions à montrer qu’elle l’était — oubliait en bien des circonstances le danger de ces aveux comme aussi celui des paroles irréfléchies.

A Compiègne — au moment où la politique italienne de l’Empereur avait subitement reculé et toutes les astuces de Mme de Castiglione se trouvant dépensées en vain, — la princesse Mathilde surprit l’Impératrice en grande conversation avec Mme de Metternich et dit :

« Qu’est-ce qu 'Elle va encore lâcher à ce moustique? »

Et Mérimée, qui adorait les boutades, prophétisa :

« Le soir Elle aura la joue enflée. »

C’est que Pauline n’oublia jamais, au milieu du tintamarre de ses répétitions - et de ces orchestres, qu’elle était aussi l'ambassadrice d’Autriche et elle se refusait toujours à des actes où ce qu’elle représentait de purement politique était dérobé à ce prestige et à ce caractère.

LTn familier apporta un jour à la princesse Mathilde une parodie sur les conversations de table à l’ambassade de la rue de Varenne, quand Richard de Metternich prenait avec sa femme le déjeuner intime à la fourchette. Qu’on en juge par cet échantillon :

Richard (l’ambassadeur). — Les dépêches pour le Cabinet de Londres sont enfin parties.

Pauline (répétant son rôle pour le théâtre de Compiègne). — « Du coin de l'œil on se concerte.... »

Richard. — Qu’a répondu la duchesse de Bassano?...

Pauline. — « J'ai retrouvé ma jarretière

Richard. — L’attitude de la Prusse est bien flottante.... »

Pauline. — « Quant à la vertu , je m'asseois dessus »

Le maître d’hôtel (annonçant) : « Son Eminence le Nonce apostolique.... »

Ainsi s’achève la petite scène imaginée. La princesse Mathilde s’amusait de cette histoire et affirmait que rien n’était

exagéré et que l’Ambassadrice devait encore, entre le dessert et le café, changer de robe pour se précipiter à une réception.

De son côté, Mme de Metternich « touchait de son coup de fouet » certains invités de la princesse Mathilde qu’elle trouvait trop mélangés avec l’élite :

« Il y avait, » disait-elle, « des dames, arrivées par les charges de leur mari, qui devraient repriser des bas ou regarder les tableaux au lieu de faire les petites folles. L’exubérance exigeait beaucoup d’aplomb et l’aplomb demandait beaucoup de race et d’esprit pour être supportable et pour que l’on ne roulât pas dans le commun. »

« Ainsi moi, » avoua-t-elle, « quand je dis une insolence, on sait que cela vient du toit et pas du sous-sol. »

Ailleurs elle dit un jour, quand on parlait des foules des Tuileries :

« Quand on veut avoir son panier plein, il faut bien accepter quelques vers blancs. »

Déjà à cette époque nul salon ne pouvait éviter une médiocre compagnie, mais si rue de Varenne on savait peser la valeur des gens à la balance de l’or qui désignait le plan de chacun avec l’expérience hiérarchique des vieilles Cours, rue de Courcelles la présence parfois inexplicable de certaines gens montrait le hasard qui présidait au filtrage. La faveur de la princesse Mathilde pouvait tomber comme la foudre sur des gens, admis dans l’intimité, dont les familiers cherchaient en vain le mérite.

En dehors d’une intelligence, plus nourrie d’extériorités, le sens du théâtre avait aussi créé chez Pauline de Metternich un discernement des caractères si subtil qu’elle en remarquait les moindres nuances, et ces qualités — autant que ses défauts — faisaient de toute sa personne un type qui avançait de cinquante ans sur son siècle. D’un modernisme trépidant et suraigu, déjà elle était saisie par le vertige de la vitesse, de l’etïort collectif, joint à une façon de calculer les effets et leur rendement, digne d’un manager américain. Déjà on y trouvait l’esprit d’organisation de nos jours, cette activité de nos entrepreneurs de spectacles qui se multiplient dans les fonctions les plus diverses. L’ambassadrice galvanisait ses troupes, bien avant le haut-parleur , pour leur infuser l’âme de l’action commune.

Par là les contemporains ne pouvaient s’imaginer de plus

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grand contraste avec la placide routine de la princesse Mathilde, dont chaque objet, dans son logis, semblait installé pour l’éternité. On n’y plantait pas des décors nouveaux. Parlant des femmes du monde qui « cabotinisaient » déjà et qui voulaient sortir de leur peau en sortant de leur monde , elle dit un jour :

« Les pères ont trop regardé les « marcheuses. » Chacun a une jambe de danseuse dans son blason. »

La seule chose qui distinguait la fièvre de l’Ambassadrice de celle de nos jours était l’expression d’un style, en train de disparaître et qui savait encore tenir en équilibre l’élégance la plus surveillée avec une extrême fantaisie. Sa grâce avait une manière de comique qui provoquait sans vulgarité. Un ton de haute allure aussi, par moments, dont on essaierait en vain de donner l’idée parce qu’il n’existe pas de termes pour définir ces réalités paradoxales de l’époque de la crinoline. Seule la musique en est restée dans les oreilles des témoins et le spectacle dans les yeux.

Dernier écho de l’esprit du xvme siècle et de sa frivolité, il laissait présager les temps d’autant plus affranchis qu’ils rompaient avec toutes les « sornettes » du Passé, en attendant d’être asservis à leur tour par un ordre, autrement rigoureux, venant de disciplines métalliques et de besoins universels.

Parmi les figures les plus attachantes du salon de la rue de Courcelles et aussi de celles qui marquaient le mieux cette époque, approximative en tout — comme les costumes des bals masqués — était le délicieux Arsène Houssaye. Son physique avait peut-être trop de douceur cajolante pour ce que son hôtesse préférait en lui. Sa haute taille, élégante et mince, sa chevelure blonde, sa barbe légendaire frappaient tous ceux qui le voyaient entrer dans le salon et — malgré son profil « d'oiseau sauvage , apprivoisé sous une crinoline » qui dénonçait, disait-il lui-même, une mystérieuse intervention russe dans l’alcôve d’une grand’mère — il était parfaitement le beau Français du Nord, né sur la route des invasions... Mélange ethnique, même par sa nature psychique, il était souple et amoureux comme un Slave, un peu « gaigneur, »

spéculant sur des terrains, mais aimable, ensorcelant, léger, généreux aussi, par bien des côtés, fastueux comme un seigneur des Flandres espagnoles. Ami excellent, curieux et fidèle, follement épris des femmes, de toutes les femmes, les aimant à tour de rôle, et regrettant sans cesse de ne pouvoir les aimer toutes ensemble...

Intime de Musset, de Gérard de Nerval, de Gautier, il était aussi le camarade incomparable des romantiques dont la souche ne s’était pas perdue depuis la démolition de l’Impasse du Doyenné. Mais son romantisme à lui avait mal tourné. Il était devenu riche. « Ce n’était pas de jeu. » Son paysage n’était plus une tombe au fond d’une forêt ou un manoir, sonore d’harpes éoliennes, peint sur le mur d’une mansarde, mais un boudoir peint par Alfred Stevens, une galerie de tableaux avec des potiches chinoises, des poufs en satin cerise et des palmiers stérilisés.

Il apportait à la Princesse un agrément, un peu superficiel, mais galant et charmeur, d’une frivolité convaincue. Son style s’était démodé avant d’avoir vécu. C’était une suite de transpositions, des jeux de mots compensés, sans saveur réelle, loin de la vraie vie, toujours trop cherchés et sentant l’artifice comme une calligraphie parlée.

La Princesse l’appréciait beaucoup, bien que le sachant « mauvais sujet. » Elle appréhendait sa clientèle, faite de toutes les charmantes femmes en bottines à la hongroise, familières de tous les cabinets du Café Anglais, où les maîtres d’hôtel n’entrent que sur la pointe des pieds et sortent les yeux fermés... Mais le vrai monde aussi le goûtait, celui du moins qui ne tenait pas les gens de lettres pour des « galeux » et qui avait reçu de leur commerce une compréhension vivifiante.

La bonne hôtesse questionnait parfois Houssaye sur son « poulailler, » sur ces Dorine et sur ces Aspasie, ces lieux de perdition où il vivait en bonne compagnie. Mais elle l’arrêtait souvent en disant que « les filles de théâtre jouaient les passionnées mais qu’elles se faisaient payer. » Cette manière de tenir boutique et de « faire une tirelire de ses jarretières » la jetait dans un comique dégoût qui ravissait Mérimée, mais aussi Houssaye tout le premier.

Il s’était fait une spécialité de « reines de beauté » — un peu en confection — et parfois il exagérait leur mérite pour avoir

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1 occasion de broder sur elles ses arabesques. Avec elles il marquait son temps d’un sceau trop parfumé. Elles laissaient comme des empreintes figées de flûtes de champagne sur un tapis. La Princesse ne goûtait pas les surprises des hommes qui perdent la tête dans des besoins irrésistibles d’embrasser une nuque. Telle était précisément la pratique du directeur de la Comédie-Française, que de n’attendre jamais une permission pour « accorder » un baiser comme Jean-Paul Richter. Non pas que la Princesse craignît quelque chose pour ellemême. L’auteur du Quarante et unième fauteuil avait trop de respect pour sa maison. Mais elle avait peur pour quelques innocences qui remplissaient son salon d’un parfum de muguet.

Fort persuasif, Houssaye était éloquent quand il le voulait, et ses connaissances de la vie des artistes, plus avisées que celles de leurs œuvres, ses récits sur la bohème des Lettres, qu’il avait vécue lui-même, étaient plus proches des réalités que ses commentaires et critiques sur les peintres de la Renaissance. Les grands artistes, il les traitait comme les grandes Biches. On appelait ainsi les dames faciles, bien que leur nature se fût franchement dépouillée de son caractère effarouché dans ces cabinets à la mode, où sévissaient ces « fous » et dont la Princesse ne voulait pas connaître les « horreurs. »

Papoter, aller de l’un à l’autre, avec ce charmant auteur de Notre-Dame de Thermidor était un divertissement léger qui lui plaisait. Elle aimait à y mêler des propos sur les peintres, les Van Dyck, les Rembrandt, les Titien, dont Houssaye avait, dans sa galerie, un bon choix de faux tableaux, Vénus, Bergères et Galatées. Mais que lui importait ses faux, à lui qui, sous les formes de ces maîtresses vivantes, de ses « filles de marbre, » possédait le Vrai...

Arsène Houssaye, qui avait souvent sollicité de la princesse Mathilde l’honneur de lavoir assister à ses fameuses Redoutes, ne fut pas exaucé. Elle se méfiait trop des choses dont elle parlait volontiers mais qu’elle n’eût pas voulu connaître. Un sentiment de crainte lui dictait bien des réserves dans une parfaite liberté d’idées.

Ce mouvement de recul, même devant un bal masqué — où quelques joyeuses commères donnaient parfois une note poivrée à l’heure du souper — elle le tenait encore de « son temps de Neuilly, » où l’on était sévère autour des corbeilles

La princesse Mathilde. I 5

à ouvrage pour les mœurs des Lorettes et surtout pour celles des dames, apparentées aux vieilles familles et qui, dans leur privé, commençaient à montrer quelque impudeur.

La Princesse se serait félicitée davantage de son refus si elle avait su — ce dont personne ne pouvait se douter — que l’Impératrice elle-même était venue, fort bien cachée d ailleurs,

aux Redoutes de l’avenue Friedland.

« Dieu sait ce qui se serait passé, » dit un des cavaliers qui l’avaient amenée, si la souveraine, ayant reconnu la Princesse par sa taille ou par sa voix, se serait amusée à 1 intriguer, où à la faire entreprendre par quelqu’un de sa suite. »

Houssaye nous disait souvent que ses fêtes eussent dégénéré en comédies, en drames peut-être, si chacune, sous le masque, eût connu la présence de sa rivale. Mais là était le charme de ces Redoutes : vers trois heures du matin, tous ceux qui ne se savaient pas d’ennemis se démasquaient pour soupei, et les autres... étaient partis.

La princesse Mathilde avait un faible pour Arsène Houssaye, mais elle n’aimait pas ses « croûtes » qui tapissaient sa galerie. Elle-même achetait parfois des tableaux et, bien conseillée, elle savait mettre dans son choix ce grand discernement à qui le Louvre devra plus tard des toiles de valeur. Dérogeant du goût de son temps, elle n’aimait pas M. Ingres qu elle rencontrait mais dont elle trouva l’art glacial et « embêtant. » Un artiste qu’elle aimait beaucoup pour la pureté de son art classique et qu’à Rome, de bonne heure, elle avait connu, était Ernest Hébert. En 1846 elle le retrouva à Paris, s éprit de ses rêveries orientales et de ses figures nostalgiques.

« Vous avez transfiguré la malaria, > lui dit-elle.

Elle lui fit exécuter plusieurs portraits d’elle, où 1 artiste avait un peu forcé son talent à faire rentrer cette femme d une opulente santé dans le cadre de son idéal allongé et languissant. Hébert devint plus tard le compagnon d’atelier de sa maison de Saint-Gratien. Il travaillait à côté de sa Princesse pas toujours avec plaisir mais toujours avec dévotion se laissant plaisanter et gronder, puis discutant et parfois se révoltant « de trop d’injustice. »

On rapporta un jour à la Princesse que le peintre Couture, l’auteur du grand tableau La Décadence romaine , était fort mécontent de la manière dont il avait été traité aux « Séries »

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de Compiègnc où il avait dit à un voisin de chambre : « Savezvous que c’est très grave? On me tient ici pour rien. Quand, un jour, cela se saura, quelles têtes feront-ils?

— Que voulez-vous! s’écria la Princesse. Il a deux choses contre lui : une petite taille et un grand talent. Là-bas on ne réussit qu’avec une grande taille et un petit talent. Voyez ce brave Verly »

Celui qui, parmi sa Cour des artistes, joua longtemps le rôle d’un grand familier, était Eugène Giraud. Sans être un artiste de premier plan, se dispersant trop, inégal, fantaisiste et flâneur, il avait pourtant été Prix de Rome et, quand la Princesse le connut il avait déjà passé la trentaine. C’est en 1847 que cet événement s’était accompli. Nous savons qu’elle l’appelait ma vieille Giraille et s’en autorisait par l’ancienneté de leurs relations. Ce nom d’atelier, s’il détruisait la majesté protocolaire de la maison de Son Altesse Impériale, lui donnait un air bon enfant auquel pourtant il ne fallait pas trop se fier quand on y débutait.

Giraud avait une voix de cabaret, un vocabulaire de rapin de l’époque romantique et l’esprit le plus fin et le plus espiègle. On l’attendait comme un feu d’artifice. Théophile Gautier et lui étaient les seuls qui, verbalement, pouvaient tout oser, et, quand ils étaient allés trop loin, la Princesse était la première à s’en réjouir. Elle faisait ses gros yeux, elle les « coupait, » bien fâchée au fond d’avoir à faire taire une verve si bien lancée. Elle aimait les artistes, parfois jusqu’à l’imprudence et, d’eux-mêmes, on peut dire qu’ils procédaient ainsi à son égard, lorsqu’on calcule les conséquences qui, dans ce commerce, pouvaient naître de leurs maladresses. Qu’ils ne sachent parfois ni marcher sur un parquet, ni s’habiller, ni s’incliner, ni manger, elle en faisait son spectacle. Mais elle n’aimait guère qu’ils oubliassent chez qui ils étaient.

Le masque de Giraud était énergique et un peu don-quichottesque. Un nez busqué, une broussaille de cheveux blonds qui lui couvraient la moitié d’un front bas, un air agressif qui, vite, pouvait tourner à la gaieté. Il portait des gilets montants, genre « artiste, » et n’aimait pas se montrer vaniteux de son linge. D’un col échancré retombait négligemment une lavallière de soie noire. Ses mains demeuraient sans cesse dans les

1, Le colonel des Cent-Gardes.

profondeurs insondables de ses poches où reposait une courte pipe. Une barbe rousse allongeait sa face. Une moustache chevaleresque cachait les vides terrifiants de sa mâchoire et, avec toutes ses mines comiques, il était le bon meuble familier que l’on trouvait toujours à sa place et qui ne déménageait qu’avec la patronne. Enfin il était grand voyageur. Il suivait à chaque changement de saison sa Princesse, de Paris à Saint-Gratien et de Saint-Gratien à Paris.

Si Nieukerke était le dieu décoratif de ce salon célèbre — la « Cariatide » comme l’appelait Giraud qui ne jalousait personne — portant sur ses puissantes épaules les attributions les plus diverses de la dictature, Eugène, de son côté, était le génie satirique. Trop habile en plusieurs genres pour se consacrer à un seul, il avait pris ce prétexte pour éviter un effort soutenu, nécessaire à une grande œuvre. Aussi, avec ses crayons il rôde autour des fauteuils, démon malicieux. Il surprend les invités, les croque dans l’attitude qu’ils ne se connaissent pas ou qu’ils n’aimeraient pas que l’on connût. Il leur volait ainsi tous les défauts physiques qu’ils eussent aimé garder pour eux et il les répandait comme des tracts, certificats hostiles à leur prestige extérieur. Ses talents amusaient surtout Alexandre Dumas qui l’encourageait dans cette chasse aux travers des autres et il eut ainsi une belle collection de caricatures, reflets précieux pour son temps et que les portraits académiques de M. Heim ne remplaçaient point.

Même quand il fut mort depuis longtemps, Giraud était toujours présent dans la maison. La Princesse évoquait son nom, ses mots, son dévouement sans bornes, qu’elle-même avait comblé de mille attentions. S’étant constituée sa pourvoyeuse de commandes, elle savait — dans les années maigres — le secourir de la seule façon qu’il pût accepter. N’ayant acquis ni richesse ni gloire, il ne portait ombrage à personne et recevait ce privilège, si chèrement payé, avec une extrême bonne humeur. Il était l’intermédiaire bienveillant et, à l’occasion, le commissionnaire des démarches délicates.

On regrettait que ses charmants panneaux décoratifs, les « Sept Péchés capitaux, » eussent été, par la Princesse, placés dans un escalier. Là était son défaut, commun à beaucoup de personnes, de mésestimer les œuvres de ses artistes familiers tout en les aimant bien, quand même leur Renommée avait forcé les portes jusqu’à les enfoncer. C’est un fait qui mérite

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d’être tenu pour normal. Le bon Giraud ; dans sa modestie, acceptait ce classement comme un écolier, collé la face au mur sans savoir pourquoi. La principale mission n’était-elle pas d’amuser Son Altesse et de la défendre si besoin était? Qu’importait le reste...

Ce qui amusait la Princesse était l’horfeur de Giraud pour les gens ennuyeux et pour les mots usagés. Il n’avait pas son pareil pour les fuir et pour les marquer de sa verve satirique. Son admiration presque humble pour la vraie valeur s’en augmentait d’autant, comme aussi son indifférence pour l’argent et son dédain pour les honneurs, ces objets en baudruche qu’il savait dégonfler comme les gamins leurs ballons à sifflets.

Chez la Princesse, chacun à son heure, contribuait au divertissement de celle que même les plus anticléricaux appelaient « Notre-Dame des Lettres et des Arts. » Giraud avait trouvé sa voie, celle qui n’enrichit que les autres. Ce que Prosper Mérimée était aux Tuileries, un amuseur choisi, descendant de la rude archéologie pour devenir le Fou de Sa Majesté, Eugène l’était en jetant au milieu de cet aréopage sa faconde raboteuse et remplie d’imprévu, et il laissait avec négligence voler ses feuilles de carnet par-dessus les têtes des convives et traîner ses croquis sur la table ronde. Ces fantaisies qu’il éparpillait, dans une sorte de dédain élégant pour son propre talent, animait cette atmosphère de leur légèreté malicieuse. Mais elles nuisaient à sa valeur par le peu de cas qu’il en faisait lui-même, et ses amis disaient que sa générosité était le plus mauvais commis de sa Renommée.

« Vous êtes le Triboulet du crayon ! » s’écria un jour la Princesse en recueillant une de ses caricatures véridiques, et elle lui savait gré de la mesure avec laquelle, d’une main passagère, il notait le comique de ses amis et même le sien ! Jamais il ne tomba dans ces formes outrées qu’aimait alors la démagogie dans ses charges politiques, ces attaques vulgaires dont la Princesse avait deux fois horreur.

Parfois Giraud quittait cet « art inférieur » pour continuer ses panneaux décoratifs pour la maison de la Princesse. Il avait ainsi dans ses « Sept Péchés capitaux » créé Une suite pleine de soleil et de puérilité et traduit sur des toiles la vie estivale de la Princesse, inspirée de Saint-Gratien. On y voyait un dernier reflet du romantisme idyllique et lamartinien, et son sourire glissait sur la barque somnolente, sur les ailes des cygnes

blancs qui venaient faire leur cour aux dames du rivage. Quelle douceur dans ces ombres lumineuses, tombant des grands arbres, sur l’escalier où l’on voyait, groupés, les invités du logis, sur les robes de mousseline claires, les reflets roses, filtrant à travers les petites ombrelles. Heureux temps insouciant, marquant la fin des molles crinolines qui, pareilles à des robes de duvet, se gonflaient dans la langueur chaude des jours de moisson.

Les saisons lui avaient fourni leurs motifs, jamais fanés dans la main d’un poète qui sent les choses à travers lui-même. Giraud avait mis dans ce décor familier toutes les grâces fraîches de sa palette et la princesse Mathilde adorait ses peintures qui, les jours de pluie, étaient ses « arcs-en-ciel. »

Si son intérêt pour toutes les branches de l’art était sans cesse en éveil — parfois mal administré mais toujours actif, bienfaisant et généreux — ses propres ambitions étaient bien modestes et, comme plusieurs grandes dames, ce qu’elle estimait la gloire suprême était de décrocher sa petite récompense. Giraud lui persuada que le jury du Salon ignorait son nom et qu’il ne donnait ses prix qu’au mérite. Elle n’aimait rien tant comme de le croire.

En réalité, son talent était — surtout au début de son salon — d’avoir horreur des gens bêtes. Réalisation bien difficile quand la maison est si grande. « Pour moi, avoir des titres, ne veut pas dire des titres à mon estime, » dit-elle un jour à une dame qui voulait lui amener un duc qu’on appelait « le Maréchal de la Sottise. » Son rang lui commandait de recevoir des dignitaires de tous calibres, des étrangers auxquels, à table, il fallait offrir ses deux côtés. Alors quelle souffrance pour elle de voir Sainte-Beuve, ou Théophile Gautier, égayer de leur esprit tout un bout de table et de ne point les entendre !

« Ce que vous m’avez fait enrager! » dit-elle un jour à Théo. « Vous ne pouviez donc pas vous taire et garder tout cela pour moi? Vous avez pourtant vu que j’avais deux bêtes accrochées au même râtelier. »

Et comme Théo jurait qu’il en avait précisément profité pour dire des choses stupides, elle lui dit : « Vous mentez. Vous vous croyez plus malin que vous n’êtes. »

C’est la confiance, régnant dans ce logis, qui séduisait du premier coup. On avait son franc parler, on pouvait risquer

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même des audaces. Tant pis pour vous si vous tombiez mal ! Elle grondait, il y avait des mots. Mais il n’y avait rien derrière ces mots...

Alexandre Dumas était parmi les plus hardis et il lui arrivait d’oublier que la Princesse avait quand même partie liée avec la Cour. S’il était facile de parler chez elle de l’Impératrice — avec des sarcasmes qu’elle encourageait parfois par ses sourires — on était fort mal venu d’attaquer, ou seulement de critiquer l’Empereur. On sait qu’un jour Dumas s’était permis d’improviser une épigramme — assez méchante, puisque comparative — sur l’oncle et le neveu. La Princesse ne dit rien à table, mais un convive raconta la suite :

« Nous piquions tous le nez dans nos assiettes. Au dessert elle se leva, prit son éventail et sortit respirer dans la serre en s’écriant :

« Il parle de l’Empereur comme M. Victor Hugo ! On ne lui a donc pas dit comment je m’appelle. »

Un jour, l’exilé de Guernesey était justement sur la sellette et elle dit :

« Pourquoi reste-il dans son île, à jouer les Prométhée? Personne ne le lui demande. Il n’a qu’à rentrer. On le laissera bien tranquille. Mais cela ne fait pas son affaire. Il faut qu’il fasse le Grand Proscrit! S’il revenait, il ne serait plus intéressant. />

Ce ne fut pas par l’absorption de plus en plus grande de M. de Nieukerke dans le sacerdoce de sa surintendance que celui-ci perdit sa place de premier gentilhomme de la maison. Pas davantage pour avoir dispersé ses forces à trop d’offices subalternes ou de labeur dans les coulisses des Beaux-Arts. C’est pour avoir eu une conception trop vaste de ses droits. Par sa fuite du 4 septembre il affirmera plus tard celui... de s’en aller à l’heure opportune... Toute cette chevalerie, ces airs de prince avantageux, ces dévouements affichés dans la prospérité et qui avaient couvert sa poitrine de mille constellations, tout cela aboutit à une évasion. Pour la première fois de sa vie, il abandonnera sa démarche solennelle pour courir en diligence se tapir dans le terrier de Lucques sans avoir même déposé sa carte cornée chez le concierge de la rue de Courcelles. Par bonheur, un homme attendait dans la guérite, du dévouement silencieux et moins ouvragé , le moment de monter une faction plus importante et cette heure ne pouvait

sonner qu’avêc la mort ou avec la défection du premier cavalier cavalcadour. Celui-ci, ne pouvant se décider ni à mourir ni à suivre sa Princesse dans le danger, choisit le doux bercement d’un exil italien.

L’homme qui, à cheval entre les deux régimes, comme à travers un gouffre, attendait cette heure, était le probe et multiple Claudius Popelin, artiste sans peur et poète sans reproche. Il eût voulu être Bernard Palissy, mais il était trop tard. Il devint encore un parfait émailleur. Plus jeune de cinq ans que la Princesse, une attitude un peu pompeuse, quoique de seconde qualité, le rapprochait du Surintendant. Mais si ce dernier conservait, même dans les fonctions privées, un air de Maréchal de Cour, le second portait sur lui moins le poids de ce qu’il se croyait que le regret de ce qu’il eût voulu être : un homme d’autrefois. Cette fausse Renaissance « en fonte » qu’était le mouvement des arts du Second Empire se trouvait réhabilitée par cet homme qui eût fait bonne figure dans la vraie. Ses longs séjours en Italie l’avaient préparé à la connaître, et un long poème d’amour sentimental est le fil dont est tissée sa vie. Un poème dont la Princesse est comme une héroïne attardée.

Par Henry Scheffer il avait reçu une empreinte romantique qui fortifiait ses dispositions naturelles. Longtemps il demeura suspendu dans les limbes qu’étaient pour lui ses convictions de disciple. Il ignorait l’ironie qu’il prenait pour une espèce d acide urique et il ne se nourrissait que de fermes croyances, parmi lesquelles plusieurs calembredaines. Par là il était vraiment sympathique, dans sa crédulité naïve et grandiloquente. L Histoire, il la tenait pour une grande fresque, remplie de figures nobles ou abjectes et ne croyait pas au médiocre qui en fait son ordinaire. Dans de vastes toiles dantesques il évoquait des scènes de ce théâtre de l’Univers dont il ignorait les nuances. Mais il se reprit le jour où il découvrit que Limoges n était pas un terme de sous-préfecture. Il ressuscita 1 ère de 1 émail à laquelle la Princesse s’intéressait — par pure amitié et il exécuta dès lors des portraits et des allégories avec le même acharnement qu’il avait mis dans celui des « batailles » historiques.

Sa tête n’avait pas la régularité olympienne et insignifiante du bel Émilien. Son nez à la don Quichotte avançait sur un front en retrait et de petits yeux gris dénonçaient le « gobeur »

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qui n’aditiet pàs la vile raillerie. Une longue barbe en pointe, de porte-fanion de la garde civique, une moustache bien troussée et une chevelure naturellement ondulée faisaient alors de lui un type humain pour qui la conviction en toutes choses est une hygiène, sinon une religion.

Sa bonté était extrême. Il adorait les enfants et pratiquait l’amour de la paix dans une sérénité majestueuse et bienfaisante. Un rien de comique se mêlait à cette ambiance et ajoutait à cette monotonie le goût qu’un « doigt de vin » relève dans une sauce. Poète, il chantait la nature, l’art et la patrie. Il rimait des sonnets pour des artistes, des madrigaux pour les dames et remplissait, par toutes ses vertus, un rôle qui manquait à la collection des clients. Par lui la variété de rassortiment était bien assurée. Il jouait l’ange au milieu des damnés. Le comte Benedetti disait de lui « qu’il était un homme de la Renaissance, né sous Louis-Philippe. » Quoique né sous Charles X, il méritait d’avoir vu le jour sous la Monarchie de Juillet.

Popelin était bien l’ami, capable de remplir les conditions qui, après la guerre de 1870, convenaient à la Princesse. Cé commerce quotidien donnait-il prise à quelques gages dont on s’exagérait le péril? Toujours est-il qu’il fut traversé de quelques orages, d’accès de jalousie, injustifiés sans doute, en tout cas pénibles, tardifs et interminables. Dans ces longues tribulations, ce qui sauvait Claudius c’était son penchant pour la versification. Pareil en cela au roi Louis Ier de Bavière, aussi enthousiaste et aussi naïf, il mit en vers jusqu’à son ordinaire, et ses moindres soupirs devenaient des alexandrins. Après la pluie, le bon gardien rentrait dans sa niche, oreilles basses, redoublant de dévouement pour une hôtesse si grandement chérie.

Popelin, qui souffrait de troubles cardiaques, se rendit à Arcachon. La Princesse alla le rejoindre pour lui faire retrouver son équilibre. L’atmosphère est assez pesante et respire l’ennui de la vie d’hôtel. Que l’on en juge par cette lettre de la Princesse :

« Arcachon, Grand-Hôtel, 6 octobre (pas de millésime).

« ...Le malade va bien. Il n’est pas encore question de retourner. Voilà quinze longs jours! Si vous voyiez les soirées, vous me plaindriez ufi peu-. On dîne à sept heures; A sept

heures et demie tout est mangé. Nous nous transportons dans d’autres fauteuils afin de donner le temps de desservir. Nous nous remettons autour de la table, ornée de mon abat-jour, et chacun essaie de faire quelque chose. Je commence par tirer mon aiguille. Mes yeux sont fatigués, les paupières s’alourdissent et je dors. Marie s’est mise à lire et dort depuis un quart d’heure. Mme de Galbois fait son crochet. Elle se trompe, frotte ses yeux et finit aussi par roupiller.

« Popelin est le moins endormi. Il cherche des rimes... Enfin neuf heures arrivent. Chacun de nous se lève, prend sa bougie et nous rentrons dans nos chambres. Les lits sont bons. Le mien est orné d’une bouteille d’eau chaude. Vous ne sauriez croire combien les petites chambres d’hôtel sont inconfortables par le mauvais temps. Malheureusement le lendemain recommence de même et le temps ne passe pas vite.

« La santé revient à vue d’œil. On mange, on dort, on se promène, seul ou à quatre... »

« Le temps ne nous a pas favorisés depuis deux jours. Hier pluie et vent sans discontinuer. Du reste cela me plaît. Chacun chez soi. Et de la bonne humeur. »

Indispensable et en faction permanente, les gens trop vertueux disaient Claudius Popelin « l’époux morganatique, » pour régulariser dans leur esprit une situation que l’on déclarait trop voyante pour être supportée sans sacrements. C’était bien mal connaître la Princesse que de la croire capable de tomber dans les errements de Louis XIV et de devenir Mme Popelin. Ses soucis allaient à d’autres objets.

Plus tard, en vieillissant, elle venait parfois s’épancher dans le sein d’une dame fort spirituelle, Mme H..., qui passait pour être une fille naturelle de Prévost-Paradol. Le chalet de Saint- James à Neuilly, où celle-ci habitait, avait reçu les visites de M. de Lamartine, flanqué de ses lévriers, et les tiroirs de commode des antichambres étaient remplis de lettres d’amour de Victor Cousin, d’Eugène Fromentin et de beaucoup d’autres moins célèbres qui traînaient négligemment et sans ordre, comme à la portée de tous.

Cette dame, que l’on appelait « la rivale de la Castiglione » aux beaux jours de Compiègne, était devenue une des nombreuses confidentes de Mathilde qui aimait à lui parler de mille affaires de son privé, en particulier du probe Claudius,

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victime, parfois immolée, à coup sûr innocente, d’une amitié trop ombrageuse.

La dame de Saint-James se penchait alors sur des chagrins, parfois réels, parfois imaginaires, dejla Princesse, et comme elle avait conservé une solide philosophie, dans la pratique de l’inconstance des hommes autant que dans leur fidélité intermittente, on bavardait pendant des heures pour finalement se réjouir de tout ce qui, contre vents et marées, demeurait debout quand même, de satisfactions de l’esprit et du cœur. Tant de souvenirs prestigieux, témoins des passions comme des sentiments galants et passagers, tous flatteurs et favorables en somme, reposaient là dans ces murs ! Leur pouvoir apaisant venait sur cet automne. La Princesse partait de ces visites avec de plus fermes résolutions, concernant la nécessité d’une vie sereine, avantagée par l’amitié et par la pratique persistante de la peinture à l’eau.

Puis elle retombait dans ses tourments secrets. Ils lui tenaient compagnie comme s’ils eussent été des illusions.

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