CHAPITRE VII
SOUS LA RÉPUBLIQUE
RETOUR A PARIS APRÈS LA GUERRE DE 1870-71 ET LA COMMUNE || L’INSTALLATION RUE DE BERRY || LA RECONSTITUTION DU SALON DE LA PRINCESSE || L’INTIMITÉ || LA TABLE || ÉLÉMENTS NOUVEAUX || MADAME DE GALBOIS, DERNIÈRE DAME D’HONNEUR || DIVERTIS¬ SEMENTS || MOUNET-SULLY || PREMIER ACCÈS DE FOLIE DE GUY DE MAUPASSANT || LE COMTE G. PRIMOLI || LES PROPOS DE MON¬ SIEUR RENAN || L’ATMOSPHÈRE PATRIARCALE || MONSIEUR TAINE ET LA BROUILLE « HISTORIQUE » || PARTICULARITÉS || LA MODE.
La dernière année de l’Empire avait donné à la Princesse plusieurs inquiétudes sur la stabilité du régime et autant d’indignations à grand orchestre, ce que l’on appelait ses colères impériales. Mais en juillet 1870 elle fut la première à entraîner tout le monde, au milieu de l’enthousiasme populaire, à la jubilation anticipée des victoires. Elle croyait fermement à leur éclat et à l’entrée triomphante des Aigles à Berlin. Le nom de cette ville n’était plus qu’une clameur unique qui, depuis le Corps législatif jusque dans les faubourgs, retentissait comme une canonnade. Il galvanisait les esprits, dans les salons comme dans les carrefours, et rendait tout le monde ivre de ce délire collectif qui ne présage rien de bon. Toute la tradition de la famille paternelle en avait vécu et elle ne pouvait pas s’y soustraire. Aussi la chute fut-elle grande quand, la veille du 4 septembre, l’Impératrice envoya à Saint-Gratien une personne de confiance pour apprendre à Mathilde le désastre dont elle avait reçu la première nouvelle par le ministre Chevreau.
Le lendemain, ce fut la fuite précipitée, à Dieppe d’abord, puis chez Charles Gounod. C’est par une ironie du sort que
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cette Princesse — qui n’avait jamais aimé la musique — trouva, dans ces tristes circonstances, un abri chez un musicien.
Dans une vieille carriole, menée par un ancien marin, domestique d’Alexandre Dumas, et accompagnée de sa lectrice Mme de Galbois, du fidèle Giraud et de l’inébranlable Popelin, la Princesse gagna Rouen puis Valenciennes. Les débris de la Cour de Saint-Gratien traversèrent la frontière sans être inquiétés et, après quelques semaines passées à Mons, la Princesse s’installa à Bruxelles où elle fut surprise de trouver réuni tout ce qui restait du beau monde des Tuileries. Mais elle ne trouva pas le bel Émilien, le Superbe, l’Avantageux. La veille du 4 septembre, cet homme, si poli à l’ordinaire, avait filé sans seulement faire une visite d’adieux à sa vieille •amie de la rue de Courcelles. Se sentant subitement redevenu Batave, il emporta sa fortune et ses Grands Cordons. A Lucques, il vécut encore vingt ans sans avoir cherché à augmenter sa gloire.
Voici venir le moment, pour ces reliques de l’amitié, de la grande épreuve du vrai et du faux, de la proba, comme on l’appelle dans le clergé. 11 en est que l’on croyait en bronze. On frappe et c’est du plomb. Le souple Viollet-le-Duc, premier courtisan des deux Maisons, s’est éclipsé à son tour. Il ne veut plus connaître cette famille sur laquelle tombent le mépris et les sarcasmes du monde entier. Il est devenu « bon Républicain » et, dans une Arche de Noé pavoisée de drapeaux qu’il a dépouillés de leurs Aigles, le grand favori de Pierrefonds a sauvé du déluge ses commandes de l’État et il les porte ainsi, après la tempête, dans une terre rassérénée.
La Princesse est trop fière pour s’en plaindre à personne. Elle accepte la défection dans un dédain silencieux. Le 17 mars 1871, la Princesse, sachant que l’ex-Empereur — délivré de sa captivité dans cette Napoléonshohe où le roi Jérôme avait tenu sa cour — allait passer la frontière belge à Herbestal, se rendit à cette station pour rencontrer son infortuné cousin. Une scène pénible s’y passa devant les employés de la gare allemande :
La Princesse en sanglots tomba dans les bras de l’Empereur, et cette démonstration violente de douleur était ce qui, dans
ces circonstances, pouvait être le plus désagréable au souverain vaincu. Il se tint droit, très froid, et, coupant cette expansion inopportune, il s’informa des détails de son voyage et demeura très calme jusqu’au moment de la séparation qui fut la dernière.
Ainsi s’acheva la suprême entrevue du fils de la reine Hortense avec sa cousine, à la veille de la Commune de Paris.
Plus de deux mois après, la Princesse quitta la terre d’exil et rentra à Saint-Gratien, l’hôtel de la rue de Courcelles ayant été confisqué comme Bien impérial. La propriété du lac d’Enghien — heureusement sauvegardée pendant l’invasion par des troupes du roi de Wurtemberg — devint plus que jamais la résidence d’été de la Princesse et, à son retour, elle salua le grand cèdre de son parc, ses roses, son atelier, ses choses familières, respectées grâce à sa parenté, avec une joie mélancolique comme à travers des abîmes.
Bientôt des vides se creusèrent, causés par la mort de ses amis des beaux jours. Théo, « le meilleur de la bande, » comme disait Flaubert, arriva, presque mourant déjà, à Saint-Gratien. Peu après il rendit son âme de poète, égarée dans les temps mécaniques. Prosper Mérimée, le père Dumas s’étaient éteints. Le tour du fidèle Giraud, du titan Flaubert arriva quelques années après. La situation de la Princesse, fort amoindrie par la chute du Régime, l’obligea à réduire son train. Elle fit de sombres coupes et se retrouva, moins fortunée qu’en 1850, une grande dame avec deux cent mille francs de rentes.
Elle était pourtant restée riche des amitiés qu’elle avait gagnées le long de sa vie et lorsque, ayant découvert rue de Berry l’hôtel de Lesparre, qu’elle appellera sa chère petite boîte , elle y installa sa diminution avec une dignité égale à son faste. Elle y reconstitua même son jardin d’hiver que le langage un peu comique des courtisans continuait à appeler « une féerie. » La vraie féerie fut surtout, en pleine République, la résurrection de son salon, après ces dix-huit années impériales qui, dans sa longue vie, ne seront plus guère que le souvenir d’un rêve rapide et éblouissant.
Tout depuis le nouveau régime était neutralisé dans des demi-teintes. On eût dit qu’une vague de fraîche raison, un vent du Nord, était venu sur la France, chassant les paillettes avec les ciinolines et les cocodettes. Les choses étaient venues
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à leur point où le bon sens et les sciences exactes ajoutaient à celui des affaires, pour faire de ce pays, si prodigieusement gai, une nation de juste milieu. La princesse Mathilde avait un esprit trop bien équilibré pour ne pas se rendre compte d’où venait le vent et ce qu’il importait de ménager par amour pour sa chère France qu’elle aimait avec passion et qu’elle eût été désespérée de quitter. M. Thiers, bon prince et en souvenir de Florence, oublia la colère dont il avait été l’objet de la part de Mathilde quand il avait parlé de « l’infortuné Ludson Lowe. » Il leva son séquestre de Paris et lui rendit ce qu’à Saint-Gratien l’envahisseur même avait respecté.
La Princesse se mit alors en devoir de coquetterie avec le régime démocratique, sans bassesse, mais en cherchant l’opportunité et la trouvant. Des rencontres fortuites avec les puissances du jour, les dames des présidents, lui créèrent une grande sécurité, même au moment des décrets d’expulsion des prétendants. Les purs, les irascibles lui reprochaient souvent cette attitude, mais elle tenait trop à son cher Paris où reposaient les cendres de son « dieu » pour ne pas faire des concessions. Le mot du roi Henri, « Paris vaut bien une messe, » la voix de son cœur la périphrasait avec assez de malice pour ne pas lui faire regretter ses politesses. Cette manière de penser du Béarnais se rapprochait de la sienne et la paix se fit ainsi aisément, sans querelles, sans bruit et sans sacrements.
« Elle jacobinise \ » disait-on dans le noble faubourg, quand on vit qu’elle fortifiait sa situation dans ce régime « abject » qui avait renversé sa propre famille. Il faut bien dire que ces concessions, elle les faisait au meilleur compte, la République ne demanda aucun acte de dévotion.
La vie reprit son cours et l’intimité gagna à ce régime, si décrié par les générations vieillissantes. La Princesse lui devait le retour de ses biens et le droit à 1 hospitalité. Elle conseiva sa double royauté que personne n’avait pu lui prendre. Plus de trente ans encore elle fut l’âme de cette bonne auberge Au rendez-vous des Intelligences. » Par une ironie charmante du sort, ce salon d’une Bonaparte aussi ardente, où l’on avait tant médit de la Cour impériale, ne bouda pas la République, et il fallait se montrer indulgents aux nouveaux maîtres quand on abordait les questions du jour.
Les visiteurs qui arrivaient dans l’aimable logis de la rue
de Berry étaient reçus par deux valets de pied. Tous deux avaient la taille et l’allume des services de palais de l’ancien Régime. Pour les invités « de la petite espèce » qui venaient pour la première fois c’était une façon de blâme. Des valets de chambre se partageaient le reste du service, aussi majestueux et d’un dévouement à toute épreuve. Ils étaient si braves , comme on dit dans le Midi ! Un jour ils fêteront leurs noces d’or avec la Maison.
L’un s’appelait Théophile et l’autre François. Ce n’était pas des « cariatides » comme les Cent-Gardes. C’était des familiers. La Princesse avait pour eux mille bontés, car son autorité ne s’exerçait jamais sur sa livrée. Là étaient ses parchemins. L’un des valets, interrogé par un ami de la maison sur son service, se plaisait à proclamer « qu’il n’y avait rien de mieux sur la place de Paris, » et quand on lui demandait pourquoi, il avouait : « On n’est jamais sonné. » Ce garçon disait vrai. La Princesse ne se servait jamais de son cordon en dehors de sa chambre et, souvent, quand elle avait besoin de quelque chose, elle se levait, se rendant elle-même dans l’antichambre pour donner verbalement un ordre. Elle trouvait cela plus simple, sans se douter que c’était même plus élégant que les pratiques soulignées du commandement des classes parvenues et autoritaires.
Après le vestibule, très noble avec ses tentures pourpres et ses bustes du couple impérial, on arrivait dans un petit salon, garni de canapés de satin cramoisi, également orné de bustes de la famille. La mère ne figurait plus dans la galerie. Espérons que « la meilleure de la famille, » comme l’appelait Napoléon, avait au moins une place au ciel... Celle-ci était remplacée par Hortense et Joséphine, les dames au cœur généreux. Madame- Mère trônait sur la cheminée et non loin la bonne hôtesse ellemême, par Carpeaux, dans la « splendeur de sa maturité. »
On pénétrait ensuite dans le salon intime. Là se trouvait le canapé de l’amitié. Là les dames de son cercle pouvaient s’asseoir à côté d’elle. Puis on bavardait. Les hommes recueillaient ce sourire dont elle avait le privilège et qui racontait des tas de choses gentilles et simples. Les propos allaient leur train. On accusait la Princesse de dire « tout ce qui lui passait par la tête et qui n’était pas nécessairement exact. » Mais sur le moment elle le croyait toujours elle-même. On pouvait appeler cela des vérités de cinq minutes. Elle goûtait avant tout la société de ceux qu’elle aimaif. Moins difficile sur les
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relations à 1 approche de la vieillesse, visiteurs agréables ou ennuyeux, beaux ou laids, riches ou pauvres, une fois adoptés, ils demeuraient. Ce n’était plus la société qu’elle avait connue sous Napoléon III.
Au point de vue mondain elle agréait volontiers l’hommage des diplomates, accrédités à Paris, qui renouvelaient pour elle les égards dont elle avait joui en son beau temps. Elle continuait à aimer les peintres et les littérateurs, pour euxmêmes, plus que pour leurs œuvres qui souvent ne s’associaient pas à son propre goût. Elle continuait son adorable souci de leur être utile, de les combler de surprises délicates, trouvant dans cette réserve de l’amitié tous les aliments de son intérêt et de sa passion. L’argent continuait pour elle à être sans aucun prestige, mais lorsqu’une heureuse chance unissait la culture ou une valeur morale à la richesse elle s’en réjouissait comme d’un effet harmonique qui rendait moins affreuse la puissance de l’or.
« Jamais on ne l’entendit récriminer sur la diminution de son plan social ou regretter la fortune dont elle avait joui et que les événements lui avaient ravie. Jamais elle ne fit nulle allusion amère à ses privations. Ce qu’elle ne pouvait plus se donner ne comptait pas pour elle. Les deux cent mille francs de pension que lui assurait la Russie s’augmentaient de quelques rentes que sa sagesse lui avait conservées. Ses charges étaient lourdes et l’achat de l’hôtel de la rue de Berry ne fut entièrement réglé que vers 1895. Il fallait faire des prodiges pour sauvegarder la face sous un régime où le Tiers-État avait remplacé la Cour. Sans s’être démocratisé, son salon conservait son niveau et elle jouissait de la conversation des hommes de lettres, des historiens surtout, à l’âge mûr, après la disparition des grands princes de la fantaisie.
Elle s’était trouvée du goût pour les médecins — sinon pour la médecine — elle les aimait en dehors du bonnet pointu. M. Dieulafoy était une figure préférée. Les artistes continuaient à jeter quelques palmes à son dilettantisme. La conversation ne cessait d’être variée, avec des cycles spirituels autour de la table ronde. A Paris comme à Saint-Gratien, il suffisait d’un élément nouveau, imprévu, pour servir pendant quelques jours de thème à des causeries générales d’où tout pédantisme était banni. Chacun apportait sa petite pierre, son impression, son paquet de potins.
La princeis* Mathilde.
L’entrée, dans le cercle de la Princesse, de la comtesse Rasponi, sa petite-nièce, venue de Ravenne pour quelques mois, dirigea les propos vers le tombeau de Théodoric et pendant quelque temps on ressuscita les tyrans de l’empire d’Occident, Honorius « et Compagnie. » M. Gebhart évoquait Canossa. On traversait sur des ponts fleuris les marécages de l’érudition, enjambant des siècles pour arriver jusqu’à laDuse, et, à la fin du dîner, on était tout étonné d’avoir tant circulé, chez une hôtesse qui détestait les voyages.
Émile Ollivier, avec sa prestigieuse éloquence, ranimait « les flammes tragiques » qui avaient englouti son Empire libéral, devant le comte Benedetti, l’ambassadeur « qui avec étonnement entendait sa propre histoire, sans pouvoir la reconnaître. » Souvent on évoquait les grands familiers, les Sainte-Beuve, Gautier et Flaubert, déjà si loin dans le temps et dont on cherchait déjà les silhouettes de bronze, sur les carrefours de leur ville natale. Parfois des discussions jaillissaient sur Mme de Staël, attaquée par la Princesse qui en aimait l’action, l’énergie par quelque côté, mais qui n’aimait pas la femme. On parlait de la princesse Wittgenstein, de Mme d’Agoult, puis on s’enfonçait plus loin chez les habitants de la vallée de Montmorency, chez Mme d’Épinay, les Houdetot.
Les visiteurs apportaient le bruit des divorces et des fiançailles, et la Princesse rappelait un jour à ce propos qu’on avait envisagé un moment le mariage d’une infante avec le Prince impérial. La sollicitude de Mathilde pour celui-ci l’avait amenée à aborder en toute franchise la question de la santé avec la reine d’Espagne. Contrairement à toute attente, elle trouva celle-ci rayonnante de confiance et d’optimisme. D’un large geste Sa Majesté la rassura :
« Soyez tranquille, ma chère, » s’écria-t-elle, « le père de celle-là avait une santé magnifique... »
Malgré ces assurances, les projets furent abandonnés et la seule victime de ces incidents fut le pauvre don François d’ Assise. Isabelle ne reculait jamais devant le plaisir de divulguer dans l’intimité les défaillances « de son association. » Cette ombre d’époux avait une belle propriété à Épinay et, une fois par an, il venait, en grande cérémonie, mettre à Saint-Gratien ses hommages royaux aux pieds de la princesse Mathilde. « Après ses visites, » dit un familier, « Son Altesse
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se trouvait généralement soulagée d’un grand malaise, venant de tous ces souvenirs accablants. »
Le ton général des propos dans la dernière période de la Princesse — quoique fort mêlé d’un certain médiocre, venant de la pénurie évidente des grands hommes — était resté celui d’un milieu cultivé, libre d’esprit et ne ressemblant guère au ton d’aujourd’hui. La Princesse eût été fort scandalisée si quelque audacieux eût risqué des allusions à bien des sujets qui, à l’heure actuelle, sont monnaie courante, et par ses réserves la maison conservait son air vieillot et une certaine atmosphère qui rappelait encore, la forme patriarcale des petites Cours d’autrefois.
Une personne qui, déjà depuis la fin de l’Empire, se tenait en service commandé auprès de la Princesse et qui avait enjambé le fossé avec elle, partagé les douleurs de la chute et les peines de l’exil, était Mme de Galbois, lectrice de Son Altesse. Après la guerre elle seule survivait dans ce qu’on appelait le service d’honneur de l’ancien protocole impérial. Elle seule désormais représentait cette Cour, dernier témoin de son faste sous le toit de la rue de Courcelles. Il n’est pas douteux qu’elle aimait la Princesse d’un attachement sans bornes. Cette circonstance ajoute à nos regrets d’avoir à la désigner comme la personne la plus comique de la maison...
Fille du colonel de Galbois, elle aurait pu, disait-elle — si elle avait voulu — être chanoinesse de Bavière. Mais, ayant dans son cœur des trésors insondables de sacrifice, elle avait renoncé même au mariage mystique et, par ce fait, gardé, jusqu’à un âge avancé, l’innocence et la fraîcheur d’âme d’une fleur de pommier. « A tout venant et à tout hasard, dit un témoin de premier plan, elle proclamait sa candeur, et ses ignorances étaient autant de prétextes pour les méchants de se gausser de ce qu’elle estimait sa parure. » A soixante-cinq ans encore elle était vêtue des couleurs les plus virginales et le blanc, le rose et le bleu ciel semblaient avoir été créés pour faire valoir les formes de ce « lys » qui si longtemps avait langui dans la serre, chauffée par un poêle...
Les cheveux modestes, encore assez blonds à un âge avancé, se partageaient en deux bandeaux plats de l’époque de M. Winterhalter. Son nez était très long et fort pointu, signe évident de curiosité. L’œil était fureteur, d’une fourmi à la recherche
de ses camarades. Le regard filtrait entre des paupières demicloses, d’une suprême bienséance, laissant venir les choses, prêt à se défendre contre mille entreprises imaginaires et attaquant au besoin, mais sans parvenir à vaincre.
Sa tournure, rapportée des plus beaux jours du Second Empire, « consistait en une jolie taille, sans grâce aucune, malgré le mouvement giratoire que lui accordait le Dr Blanchard. Celui-ci complétait son diagnostic pour le décolleté du soir de Mme de Galbois : Sternum de pigeon , dont je lui trouve , du reste } la cervelle. »
« La baronne avait une réputation de bonté et de piété sans appel qu’il n’eût pas été bon de suspecter en sa présence. Elle était d’ailleurs persuadée qu’elle ressemblait d’une façon frappante... à Sa Sainteté Léon XIII et sa conviction l’avait amenée jusqu’à le lui dire à lui-même dans une audience au Vatican. » Sa Sainteté n’avait pas dissimulé sa bienveillante surprise, mais cet aveu, grâce à Dieu, ne fut, par la suite, l’objet d’aucun incident diplomatique.
La baronne, venant sans doute en droite ligne de la dernière Cour de droit divin, faisait fort bien la révérence, comme si elle eût été la dernière disciple de Sosthène de La Rochefoucauld. Le dimanche et le mercredi, elle offrait le thé rue de Berry, non sans montrer aux nouvelles couches ce que c’était que les bonnes traditions. Pour enfin lui rendre justice il faut dire qu’elle était bien « l’indispensable inutilité d’une petite Cour, réduite à ses extrêmes, au milieu d’une démocratie, et qu’elle remplissait avec onction le rôle d’une dernière dame d’honneur qui, de tous, est bien le plus ingrat. »
La princesse Mathilde, répondant elle-même à toute sa correspondance, aux flots de lettres de demandes, rédigeant même toutes ses invitations, faisant ses comptes de ménage et de cuisine, Mme de Galbois se trouvait investie de la dignité, honorable parmi toutes, de n’avoir rien à faire. On lui eût fait injure de penser qu’elle possédait la moindre culture. L’instruction obligatoire était pour elle un mot qui n’avait aucun sens et elle ne manquait pas de lui porter toutes les suspicions. C’était évidemment le seul moment où elle montrait vraiment quelque perspicacité.
Le seul don qui eût pu voler au secours de tant de candeur et qui l’eût tirée d’affaire dans le milieu où elle vivait était celui de l’assimilation. Par une malchance que tant de vertu
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ne méritait point, ce don, elle ne l’avait pas. A son lieu et place, « elle ramassait des miettes, des propos qui volaient autour de la nappe et les servait ensuite à nouveau avec un bonheur d’inopportunité qui lui valait une sorte de renommée.
Son inexactitude la parait d’une auréole. Elle arrivait à table comme dans un triomphe, le dîner commencé, en ajustant son corsage de sainte mousseline, sa guimpe modestie. Le jour du mariage de Laetitia, duchesse d’Aoste, à Turin, elle était entrée tout de go dans le salon de la reine Marguerite d’Italie, dissimulant sous les plis de son manteau de Cour, en velours bleu ciel, une pince à ouvrir les gants! Cible désignée pour tous les sarcasmes, la baronne était naturellement une des victimes du prince Napoléon. Le comte Benedetti, tout en la taquinant aussi parfois, représentait alors la défense et elle lui en savait gré dans un sourire timide et éperdument virginal.
Edmond de Concourt et Primoli collectionnaient ses mots dont la niaiserie lapidaire était célèbre. En voici quelques miettes : On parle du « collier de la Reine » et elle dit : « Ne cherchez pas! Ce n’est pas la première calomnie de M. de Saint- Simon ! »
Henri Lavoix arriva d’un voyage. Il avait visité Mycènes. Et elle dit : « En sortîtes-vous sur votre char, tel Hippolyte? »
Dans ses moments de profondeur philosophique, elle pouvait dire, parlant du commencement et de la fin du monde : De l’Alma à l’Oméga.
« Sainte-Beuve parlait beaucoup en public, affirma-t-elle un jour. C’était avant tout un orateur. »
Étonnement de Son Altesse et de ceux qui l’avaient connu. La baronne insiste :
« Parfaitement. On l’a entendu faire un superbe discours sur les sucres!
— Le diabète l’égarait sans doute, » dit M. Ganderax.
Un soir, elle annonce : «Nous relisons Bouvard et Pécuchet. Lavisse dit que c’est la seule œuvre posthume de Flaubert. »
Puis, zélée, la baronne cherche la première page de ce livre et dit : « Voyons un peu la dédicace qu’il a écrite à Son Altesse. »
Elle ne la trouve pas. Découragée, elle ferme le volume :
« Tiens ! Il l’a oubliée ! Il en a fait de si charmantes dans ses autres ouvrages. »
Un autre soir, on cherchait des noms de peintres dont le nom commence par l’initiale K. C’était le charmant jeu de société
autour de la table ronde. La baronne trouve tout de suite et annonce :
« Cagliostro ! ».
On parle de Y Iliade : « Achille, » apprend-elle à son voisin, « a eu le talon troué par une balle. »
On préparait à Saint- Gratien un appartement pour un jeune ménage, et la princesse Mathilde regrettait qu’un couloir séparât les deux chambres :
« Ou importe ! » dit la baronne d’un air péremptoire. «Je puis certifier que mon père n’est jamais entré dans la chambre de ma mère: »
Silence général. On entend voler une mouche.
La baronne propose de prêter aux assistants son livre d Histoire concentrée où elle fait toutes ses recherches. Lavoix demande quelle est la planète qui précède la lune de quelques instants et brille d’un éclat particulier :
« Oh! M. Lavoix! » s écrie-t-elle, « à votre âge, vous ne connaissez pas la Grande Ourse! »
La baronne affirmait avoir rencontré en voyage « une superbe Anglaise, ayant bien le type de sa race. D’ailleurs elle était Française » dit-elle, « mais son mari, Anglais, lui a greffé le type. »
« Princesse ! » dit-elle un jour à déjeuner, «j’apprends par une lettre que le duc de Leuchtenberg vend sa propriété. Il a deux vaches hongroises superbes que Son Altesse pourrait acheter. Elles donnent dix-huit litres de lait et au besoin elles pourront servir d’étalons. »
Après avoir entendu la lecture d’un ouvrage sur Christine de Suède, Mme de Galbois interrompt M. Gebhart et s’écrie avec ferveur : « On est heureux de penser que Monaldeschi a été tué après avoir dit la messe. » (Rires.)
G était un capitaine, madame ! rectifie M. La visse.
— Je veux dire... après l’avoir servie. »
Lavisse : « Ne confondriez-vous pas avec Thomas Becket? »
Nous nous excusons de faire un sort à ces sottises. Mais en faisant un retour sur le passé, nous trouvons à la Cour de Weimar dont plus d’un trait s’apparente à celle de la princesse Mathilde, — une figure aussi hilare qui remplit les jours de pluie d’un comique prodigieux. C’est la dame d’honneur de la duchesse Anna-Amélie, Mlle de Gochhausen, la
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célèbre bossue, immortalisée par Goethe. Les propos de table étaient ainsi, grâce à Mme de Galbois, « personnage quasi shakespearien, » secoués de rires, et chacun après dîner se délectait de ces farces dont certains disaient qu’elles ne faisaient défaut que dans les poulardes...
Quand, rue de Berry, les invités passaient à table, ils trouvaient un maître d’hôtel, digne époux de Julie, la première femme de chambre. Dès le potage il décidait lequel des convives nouveaux il aimerait et lesquels il n’aimerait point. Il fixait ainsi promptement son choix et restait fidèle à ses préférences. Honneur à ceux qui étaient adoptés! Ils recevaient des témoignages les plus marquants de sa faveur, visible sur sa face grasse et réjouie. C’est vers eux qu’il dirigeait le côté du plat où se trouvaient les bons morceaux, à eux qu’il désignait ce qu’il fallait choisir, sachant au besoin déconseiller des sauces quand il doutait de leur excellence.
Il jouait aux courses. Pareils à des oracles, ses renseignements, ses avis même sur les placements de Bourse, venant de source infaillible, tombaient de ses lèvres avec 1 autorité des grands initiés...
La table de la Princesse n’était pas recherchée pour son raffinement. Pour cette raison d’abord qu’elle n’y connaissait rien. Après 1871 il se trouvait encore des convives assez ingrats pour médire de la nourriture. C’était vraiment descendre un honneur et un privilège grandement enviable à un plan trop bas. Les ressources de la Princesse ne lui permettaient que le luxe des convives et ce régal valait bien les autres. Jamais d’ailleurs on ne parlait chez elle cuisine, vins ou domestiques. Ces sujets vulgaires étaient laissés aux classes inférieures de la société, et son dédain marquait, par ce seul trait, le ton supérieur de la maison.
Les menus étaient fort simples. La Princesse n’avait, pour savourer l’art gastronomique, ni goût ni beaucoup d’odorat. Elle mangeait de tout comme au camp , sans grand discernement et montrait seulement quelques préférences pour les plats italiens, et jadis pour certaines pâtisseries de sajeunesse comme le Zimmtstern, une pâte de noisettes soufflée, à la vanille, en forme d’étoile, dont elle gardait le souvenir de la Cour de Stuttgard. Son indifférence pour les plats raffinés désespérait les filles d’Alexandre Dumas, qui, elles-mêmes, pour lui faire honneur, confectionnaient des mets exquis, lorsqu elle hono-
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rait leur père de sa présence. Sa seule haine allait aux épinards. C était une vieille rancune contre son père Jérôme qui, à chaque repas, en avait fait servir à ses enfants « pour balayer les mauvais germes du corps. »
Quand, à table, la Princesse cherchait une date, un nom ou un fait dont un détail lui échappait, elle se tournait vers Théophile ou François pour les appeler au secours de sa mémoire. Ils rétablissaient, l’un ou l’autre, toutes ces choses, dans leur ordre chronologique. Parfois l’un d’eux s’autorisait même à se pencher sur la maîtresse de la maison pour lui souffler :
« Je crois que Son Altesse se trompe. Cette affaire s’est passée au dîner du roi de Suède... »
Une fois, Théophile alla trop loin. Il avait dit : « Son Altesse se rappelle, c’était le jour où M. Flaubert a eu son indigestion. » Le malheureux voulait dire son indisposition. Ce jour-là la Princesse le fit taire, regrettant d’avoir eu recours à ses lumières.
Aux réceptions la Princesse se rendait dans la fameuse serre que l’on tenait alors «pour la huitième merveille, » tout comme les Passages sur les boulevards, sous le Second Empire. Erreurs de la mode dont on est bien revenu. Un jardin sans pluie, des plantes sous vitrine, un paradis artificiel, un peu enfantin, avec son exotisme puéril, des arbres poitrinaires qui respiraient l’air enfermé, èt même parfois l’odeur du gaz, et qui étaient au règne végétal ce qu’un lion empaillé est à la zoologie.
Dans cette fameuse serre on causait encore par groupes et la maîtresse du logis, droite dans sa robe de satin blanc et armée de son « éventail royal, » passait comme la reine des abeilles de l’un à l’autre, laissant derrière elle un discret parfum, Le bouquet du comte de Chambord , qui prouvait son éclectisme politique.
Quand la Princesse se retirait dans sa chambre, elle trouvait sa vieille Julie, vêtue d’une étoffe de foulard noir à fleurettes blanches, d’un tablier de taffetas, la poitrine ornée d’une chaîne d’or et d’un camée, dons de sa maîtresse. C’était un personnage considérable que l’on avait toujours connu, aussi fidèle à son poste, pendant un demi-siècle, qu’un grognard du Petit Caporal dans sa guérite.
Cette femme était un mouvement d’horlogerie qui s’emboîtait dans celui de son auguste maîtresse par la régularité combinée de leurs habitudes mutuelles. L’imprévu n’y avait
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aucune place. Comme la Princesse ne croyait pas aux maladies et qu’elle les tenait pour des inventions effrontées des médicastres, Julie procédait à des exécutions rituelles et supprimait les médicaments par un automatisme qui n’avait jamais failli. Mais pour ne point faire de peine au pauvre docteur, Julie versait en conscience les gouttes aux heures prescrites, tenant les ordonnances bien exécutées sur le bureau. Après quoi elle jetait toute cette science inutile dans le seau de toilette.
Deux nièces de Julie remplissaient des rôles auxiliaires au service de la chambre. Alexandrine, qui avait été jolie et sage — « ce qui ne prouvait pas en faveur de son intelligence, » disait un libertin de la maison — et Eugénie, plus spécialement attachée aux chiens, ce qu’il ne fallait pas prendre pour une coïncidence désobligeante. Ces nièces portaient invariablement des robes à petits carreaux noirs et blancs, des cravates noires, un tablier d’alpaga et des montres d’argent, ce qui signalait leur degré inférieur.
Les petits chiens étaient les favoris de ce sanctuaire. Quand ils avaient témoigné de leur éducation négligée par quelque acte excessif, la Princesse n’appelait point au secours. Elle prenait un petit torchon dans un bahut, spécialement affecté à ce service d’honneur et, s’agenouillant près du délit, elle réparait de ses blanches mains ce qu’elle appelait une erreur passagère de ces pauvres créatures.
« On ne peut, disait-elle, demander ces services qu’à soimême. »
Les pratiques, charmantes au fond, de la Bonne, ménagère d’autrefois se prolongeaient ainsi pour elle dans l’exercice d’un office réputé pour subalterne. Sa robe agrémentée d’un tablier à bavette, elle se promenait chaque matin dans ses pièces, passant avec soin un petit plumeau sur les objets dont elle surveillait la conservation, ou un petit chiffon dans les coins où la poussière s’obstinait. Ainsi elle servait le thé, un peu au hasard, avec une simplicité bourgeoise qui étonnait. Sortant d’un bahut italien des gâteaux secs, d’un modèle courant, elle les offrait avec une magnifique indifférence pour les rites d’un luxe creux qui déjà s’établissait partout et qui remplaçait celui de l’esprit.
Après le thé, il lui arrivait de prendre dans sa bibliothèque un volume de la Divine Comédie et de lire tout haut un chant
qu’elle aimait, dans un beau délire verbal. Son accent, d’une grande pureté, enchantait les intimes et leur donnait un instant l’illusion d’un plan lointain.
La Princesse n’aimait pas les romans. Elle préférait les romanciers. Elle détestait la philosophie, elle aimait ses philosophes. Elle n’aimait pas le théâtre, elle aimait ses auteurs dramatiques. Elle prisait peu la poésie, elle aimait ses poètes. Pourquoi? Elle aimait la parole vivante, directe, claire, et quand Taine ou Renan parlaient, c’était une raison et une sonorité agréable qu’elle écoutait et non le monument de leur labeur écrit.
Quand Théophile Gautier, assis à ses pieds, jadis improvisait des sonnets, elle aimait en lui le délicieux chantre qui rénovait les plaisirs des Cours italiennes. Ce qui la subjugua plus tard, ce fut l’Histoire. Elle la préférait à l’esprit. Elle l’incarnait si bien ! C’est pour cette raison qu’elle avait aimé Sainte-Beuve, et quand on la voyait distraite par des pensées sombres, on lui proposait la lecture d’un Lundi. Elle y consentait toujours avec joie.
Plusieurs lectrices se succédèrent dans la maison. L’une d’elles avait failli y faire le « vide. »
« Méfiez-vous de ces créatures sans les connaître, dit-elle un jour à une visiteuse. Je viens d’en liquider une terrible. Quand elle entrait dans le salon, elle nous flanquait la peste. Tous les hommes se sauvaient comme s’ils avaient le feu aux flancs. Si elle avait pu, elle les aurait battus... Et moi aussi! ... »
Le jeudi, Dinah Félix, de la Comédie-Française, la sœur de Rachel, venait déjeuner et faire la lecture. Mais on l’interrompait souvent pour parler de l’inoubliable tragédienne. Mounet- Sully aussi arrivait parfois. Il lisait à haute voix, assis avec les familiers autour de la table ronde. Devant ses hoquets et ses sanglots, ses cris et ses fureurs, le délicieux bon sens de la Princesse lui faisait alors dire :
« Lisez sagement. A dix heures et demie je vous permettrai le grand jeu. »
C est que, à Saint-Gratien, le dernier train partait à onze heures, et de cette manière la nature du grand artiste pouvait encore se donner un peu d’air sans accabler les autres.
« On n’a pas besoin de comprendre, » dit un jour, à son sujet, la Princesse. « Sa voix, c'est cela la grande tragédie \ »
Quand une femme, aussi bien équilibrée que la Princesse,
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fait, de toutes les exceptions, de tous les maîtres de l’intelligence et du talent, sa société quotidienne, c’est jouer avec le feu. Ce n’est pas sans danger que l’on réunit une pareille compagnie. Au bénéfice des conversations pouvait s’ajouter la menace des excentricités. Ce n’est pas sans péril que l’on est aussi intelligent. Ces cerveaux arrivaient parfois à la maison, exaltés par l’imagination ou par un labeur continu. D’autres, surexcités par un tempérament créateur qui cherche tous les extrêmes dans l’extase et dans le plaisir, éclataient parfois en ce qu’on peut appeler la crise du génie. Une sensibilité exaspérée, souvent morbide, inquiétait chez ces fils', « engendrés, » disait une dame de l’intimité, « par les muses dans les accouplements bucoliques et qui devaient être les résultats de rencontres hasardeuses. »
Ainsi Jules de Goncourt, à une de ses dernières visites à Saint-Gratien, eut une attaque de sensibilité fort pénible que la pauvre Princesse eut beaucoup de mal à calmer. Il l’embrassa subitement « comme dans une attaque nocturne » et lui chuchota des paroles d’amour. Avec Théo, jadis, elle eut à se défendre de scènes burlesques qui la contrariaient fort. Avec d’autres elle dut soutenir des luttes de passion inopportune qu’elle repoussait héroïquement... quand elle le devait.
La scène la plus pénible, et qui n’est point connue, se passa avec Guy de Maupassant. Il eut chez la Princesse sa première attaque d’aliénation mentale, à la suite d’une discussion avec l’amiral Duperré devant lequel il soutenait des projets insensés de guerre navale.
« Peu de jours avant la crise définitive, décrit un témoin, il avait fait une ascension en ballon et survolé le parc de Saint- Gratien. Le surlendemain, voulant raconter cette prouesse à Son Altesse, il vint déjeuner. A peine à table il parut étrange. Ceux des invités qui ignoraient les inquiétudes de son entourage comprirent pourtant qu’il se passait quelque chose. Un malheur planait, l’angoisse gagna bientôt tous les convives. Maupassant se mit à parler de manœuvres navales, d’expériences d’artillerie, de canons à portée incohérente, chaque coup présentant une fortune chimérique. On y lisait comme la hantise exaspérée de ces inventions, encore fabuleuses, qui animaient les esprits depuis l’apparition du « monstre locomotive » et une exaltation s’y remarquait, un orgueil de voir détruire, par une invention géniale, tous les ennemis de la France..
L’amiral Duperré, qui n’était pas averti de l’état de santé, déjà inquiétant, de l’auteur du Horla, voulut remettre les choses au point. Il se fâchait, discutait encore les arguments de Maupassant, lesquels, de plus en plus désordonnés, se pressaient sur ses lèvres. Le malaise grandissant autour de ce thème, quelques initiés firent signe à l’amiral et le prévinrent de l’inutilité de cette lutte oratoire. « La Princesse, abrégeant brusquement le dessert, se leva enfin, au grand soulagement de tous qui tremblaient littéralement d’émotion devant une catastrophe qu’ils sentaient imminente. »
Le lendemain, le malheureux fut enfermé et les courroies de la camisole de force se bouclèrent autour de ce beau conteur, accélérant les ténèbres de son cerveau.
Le plus grand admirateur des hommes de lettres était dans cette maison le comte Giuseppe Primoli. Par son esprit espiègle, ses familiarités amusantes, son désir de plaire et d’être de la maison , par sa souplesse aussi, il était, parmi les jeunes Napoléonides, celui qui avait toujours son couvert. Très jeune encore sous l’Empire, il avait été ébloui par ce commerce prématuré avec « les poètes de sa tante » et il suivait le bon Théo partout où il allait. Enfant gâté, souvent dégénéré en enfant terrible, il osait à peu près tout, sûr d’être toujours pardonné.
Il faisait parent mais non famille , dit fort justement, avec sa psychologie si nuancée, la comtesse Benedetti. Si la Princesse risquait une réprimande un peu sévère, il l’acceptait avec souplesse. Félin, cultivé, spirituel, curieux et blagueur , il savait voir et entendre, susciter, provoquer et conclure. Familier, il était également affectueux et sensible, ne négligeait que les amitiés fragiles mais soignait et flattait les autres. En résumé, on se réjouissait toujours de son arrivée. On ne regrettait pas toujours son départ. Ses audaces de langage, les rencontres saugrenues qu’il aimait à combiner lui procuraient souvent plus d’agrément qu’à ceux qui lui servaient de marionnettes.
Après la mort de la Princesse, il s’empressa de fréquenter davantage chez l’Impératrice dont le milieu lui plaisait naturellement moins, puisqu’elle détestait les farces et qu’elle ne comprenait rien au paradoxe. Il l’entoura beaucoup et fut un charme réel de cette maison. Après avoir longtemps exercé
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une sévère censure sur le jugement des autres à l’égard de l’Impératrice, il se décida lui-même, après la mort de celle-ci, à publier des souvenirs, trop abrégés mais que malgré cela elle n’eût sans doute pas aimé connaître. Il cessa dès lors de faire le gardien autour de sa tante Eugénie et l’abandonna plus volontiers à la liberté des appréciations. Il lui conserva pourtant un attachement apparent, et plusieurs années après la mort de l’Impératrice, au cours d’un état de santé déjà fort diminué, il se plaignait parfois de la rareté de ses nouvelles...
Primoli, dès 1872, divertissait beaucoup la Princesse, et quand elle le traitait d 'insupportable, c’est qu’elle se félicitait particulièrement de sa bonne humeur, de la drôlerie qu’il avait montrée et du mot qu’il avait lancé, avec l’espoir qu’il deviendrait pavillon. Page d’abord et un peu « bouffon, » mais Italien de la meilleure espèce, il était devenu, avec le temps, le familier inséparable, serviable, empressé, aimant à rapporter les caquets de la Cour et de la ville et à en faire jaillir le burlesque, parfois avec des airs mélancoliques qui donnaient de la gravité aux meilleures farces.
La princesse disait en riant qu’à Rome, à cause d’une certaine onction qu’il avait dans la voix et dans les attitudes, les Rouges l’appelaient « figlio di prete... » mais qu’il devait être parent d’un cardinal. Parfois elle l’accusait plaisamment de « manger à deux râteliers » quand il revenait de chez l’Impératrice et qu’il versait sur la table sa provision de récits et de propos qu’il y avait cueillis. Elle-même ne lui demandait jamais ce qu’on y avait dit de sa maison. Elle préférait l’ignorer. On vivait depuis si longtemps sur le régime du silence et des lettres de circonstances.
Primoli avait un sens très aigu de la notabilité sociale, des honneurs à discerner et de ce qu’il était utile et prestigieux de fréquenter dans le monde. Celui du salon de la princesse Mathilde lui avait fourni un élément qu’il n’avait connu ni chez ses parents à Rome, ni aux Tuileries. Il flattait son penchant aux lettres pour lesquelles lui-même avait reçu des dons charmants, moins comme prosateur que comme poète. Mais sa nonchalance, une paresse remuante et une activité stérile lui avaient, une fois pour toutes, interdit de faire un effort. L’inspiration lui venait au moment où il s’y attendait le moins, pour soudain apparaître sur quelque feuille volante et s’éparpiller aussitôt.
Sa curiosité qu’il ne voulait point laisser paraître, il la montrait par une assiduité qui ne se pressait jamais, mais qui entourait étroitement les grands clients de sa tante. Il savait les écouter, causer avec eux, plaisanter surtout. La Princesse s’amusait de ses reparties, de ses tours. Mais elle ne réclamait pas son concours dans les échanges qui demandaient à sa pensée trop de profondeur, encore qu’il sût goûter tous les raffinements de l’esprit. Il était généreux et parcimonieux, fidèle, hospitalier et un peu capricieux. Il avait toutes les sensibilités avec de la frivolité. Des inquiétudes et des assurances, des audaces et des pusillanimités. On l’aimait et on l’évitait. « Il n’est pas bon, disait la Princesse, mais il est plein de cœur. »
Ce respectable ensemble de paradoxes la séduisait et elle posait cette figure au milieu de son échiquier pour le faire jouer contre les autres. Elle se donnait le plaisir d’avoir dans sa maison un esprit qui pût se mesurer avec eux sans déchoir. Il ne s’agissait pas de les battre. Elle ne lui en demandait pas tant. Mais il remplissait à merveille ce double rôle d’intermédiaire entre le poète et le seigneur, d’agent de liaison entre Paris et Rome, entre les Louis et Jérôme, car sous l’Empire il était encore trop jeune pour faire l’ambassadeur — courrier entre les Tuileries et la rue de Courcelles.
Le legs le plus important que Mathilde lui laissa, avec ses papiers, fut sa mission de prolonger son rôle de familier à Farnborough ou au Cap Martin, chez la veuve de Napoléon III. Celle-ci usa largement de cette société agréable et attentionnée. On regrettait que ces longs services de chambellan bénévole, un dévouement et un divertissement quotidiens, n’eussent été récompensés que par un tableau sans valeur dont le legs était comme une petite rancune. Sans même le toucher, il le transmit, discret mais ulcéré, au musée de la Malmaison. Il perdit ainsi d’un seul coup sa longue admiration, ne parla plus guère d’elle et accepta même qffion la jugeât avec justesse sans se croire obligé de blâmer les audacieux.
L auteur de La Vie de Jésus était reste, lui aussi, un beau fleuron dans la corbeille des intelligences qui ornaient le loffis de la Princesse. Ernest Renan ayant été appelé à présenter sa famille rue de Courcelles, un fournisseur dit un jour à Julie, la vieille femme de chambre :
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« Est-il vrai que votre maîtresse reçoit des prêtres mariés ? »
La dévouée dignitaire des intimités, suffoquée de cette révélation, s’en vint d’un pas indigné vers sa maîtresse pour lui faire part de cette horreur. Elle fut fort étonnée de voir la Princesse amusée de cette calomnie. Celle-ci s’en empara aussitôt pour porter cette bonne aubaine dans son cercle, et de faire de ce mot, à son prochain mercredi, un sujet de conversation qui égaierait grandement la table ronde des érudits.
Mérimée, jadis, avait mis la compagnie en garde contre un grave péril. D’après une constatation faite par les meilleurs esprits et les plus prévoyants, il était manifeste, disait-il, et prouvé par tous les témoignages des survivants, «que tous les déserteurs de la Foi mouraient dans l’ignominie, et comme Voltaire, dans leurs excréments, et qu’on ne pouvait, contre un si affreux destin, prendre assez de précautions. »
Un convive, rappelant ces propos, les appliqua à celui qu’on avait appelé le « prêtre marié » et le menaça du même sort ignominieux. Sur quoi la Princesse répondit :
« Ah! Non! Je ne veux pas! Ce pauvre Renan! Ça ne se passera pas ainsi ! Je le préviendrai ! »
Ce soir-là chacun renchérit sur ce sujet et inventa des supplices d’un genre inusité pour tous les convives dont le faubourg disait « qu’ils sentaient le fagot. »
Ayant sous les mains le savant historien du peuple d’Israël, la Princesse ne manquait pas de le consulter parfois sur les points capitaux de son orientation spirituelle. Un jour, elle lui dit :
« Sous quelle forme, M. Renan, voyez-vous la fonction du sacerdoce ? »
L’ancien disciple du séminaire de Saint-Sulpice répondit, après ce court recueillement qu’il lui fallait toujours pour éviter les embûches des astucieux :
« Sous celle du ruisselet, Princesse, du ruisselet qui arrose sans submerger . »
Ce mot plut beaucoup à ce cénacle qui ne cessait de dénoncer les excès de la domination de l’Église. Les princes du clergé eussent trouvé là un grand sujet de mortification.
M. Renan, consulté par la Princesse sur le recrutement du clergé depuis la République, dit :
« La forte race paysanne, unie à la noblesse de province, en fournit les plus beaux sujets. Elles sont les colonnes de la
foi ancestrale et possèdent des trésors de crédulité, si nécessaires à un tel exercice. La robustesse, ou encore une certaine fragilité soutenue par le spirituel, leur permettent les nombreux actes de dévouement que réclame une paroisse, généralement exigeante quand elle est bonne et aussi exigeante quand elle est mauvaise... »
Puis, comme on avait goûté à loisir toutes ces périphrases que la Princesse appelait de V athéisme en papillotes , il reprit :
« A côté de ce recrutement, il convient de noter l’élément bourgeois, d’une crédulité moindre, souche astucieuse et calculatrice, mais qui sait escompter le grand privilège moral du sacerdoce comme une source de bénéfices sociaux. Les mères trouvent dans leurs enfants une addition de promesses du ciel, et les pères une respectabilité et une forme nouvelle du fétichisme familial. »
Une autre fois, Renan dit :
« Entre le Nil et l’Euphrate il y a de la place pour la mer Morte, comme entre deux passions il y a de la place pour beaucoup d’indifférence. »
L’espiègle Primoli, toujours à la recherche d’une question ingénieuse pour embarrasser les prêtres — et même ceux qui avaient manqué l’être — demanda un jour à M. Renan comment il s’y prendrait s’il était appelé, par la confiance des peuples, à fonder une nouvelle religion. Il reçut la réponse suivante qui tomba sur lui comme une petite pluie de pénitences, s’échappant du grillage d’un confessionnal :
« Croyez-vous, monsieur, qu’il y ait des gens assez peu raisonnables pour me demander une chose si inutile ? Personne ne voudra m’engager à ajouter une erreur à toutes celles qui existent déjà dans le monde. »
Sur quoi la Princesse entendit terminer ce court colloque par ces mots lapidaires :
« Monsieur Renan est passé maître dans l’art des soustractions. »
Comment se dérober, dans ces conditions, au charme pernicieux de l’impiété? On y nageait comme dans un fleuve de délices, mais, par un paradoxe que la plupart ignoraient et qui leur eût semblé inexplicable, la Princesse allait ensuite chaque soir — une fois parée de sa toilette de nuit et de sa lingerie ajourée — quérir un petit tableau italien qu’elle avait
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ramené de « sa » Florence, pour prier devant lui, selon les règles de la dévotion ancestrale.
Il fallait, avec elle, éviter de tomber dans le labyrinthe des théories. Elle détestait le pédantisme et les spéculations des philosophes, leurs dissertations théologiques « qui sur la tête des Pères de l’Eglise » coupaient les cheveux en quatre. Plus elle les voyait se monter et plus volontiers elle les tenait pour peu. Son mépris alors atteignait cette limite du comique qui nous fut si bien conté par quelques observations de Lavisse. C’est les artistes et les poètes qu’elle aimait, parfois jusqu’à l’imprudence, et nous avons vu qu’eux-mêmes en faisaient pareillement pour elle, sans calculer les conséquences qui étaient dans un certain esprit de discipline et comme une constance bourgeoise qu’elle leur demandait par leur assiduité. Elle contre-balançait son aversion collective pour ce que Huysmans nommera « la prêtraille, » par un respect profond pour l’Église elle-même, immuable dans sa construction morale. Doublée d’une générosité et d’une sollicitude infatigables, cette hospitalité présidait à un échange verbal, si précieux pour les invités qu’il équivalait à un grand privilège.
Lorsqu’on se reporte aux images du polonais Chodowievsky, reproduisant des réunions de gens de qualité au XVIIIe siècle — à ces petites Cours d’Allemagne surtout où, autour d’une table ronde, une Princesse faisait du tricot, un peintre crayonnait, un convive faisait la lecture — on retrouve, transporté à un siècle en avant, la même table ronde et le même groupement de société, dans l’intimité du salon de la princesse Mathilde. Il ne manquait que la dame de compagnie devant le clavecin, que l’on eût cherchée en vain dans les habitudes privées et qui marquait l’éloignement sans retour de l’hôtesse pour le royaume mélodieux.
Avant d’aller se coucher, la maîtresse du logis ne manquait jamais de ramasser les croquis, les boutades jetées sur des bouts de papier par ses convives, pendant les causeries, ou en écoutant un quatrain improvisé par un poète. On posait des problèmes, on distribuait, comme dans les écoles, des devoirs d’écriture. Un familier l’avait bien dit : « c’était un beau pensionnat, avec des récréations, sous la protection d’une tête couronnée. » Parmi tant de notes curieuses sur les intimités de la Princesse, nous devons à la comtesse Benedetti le récit suivant où elle regrettait tardivement d’avoir eu, un soir, un
La prince»se Mathilde.
scrupule exagéré. Elle avait proposé le thème épistolaire que voici :
« Un monsieur donne rendez-vous à une jeune femme, mais comme il escompte le danger que la vertu de la dame pourra y courir par son esprit d’entreprise, il a la délicatesse — fort rare en vérité — de lui conseiller en même temps... de ne pas y venir. Alors rassurée par cette franchise du meilleur ton — qui est peut-être une ruse suprême — elle ose s’y rendre quand même. »
Autour de la table ronde ces messieurs se jettent dans la mêlée et c’est à qui écrira à cette innocente la lettre la plus astucieuse pour l’entraîner dans ses filets. M. de Ségur, Ernest Lavisse et d’autres en produisirent de charmantes dont ils firent lecture à la Princesse. Or au départ elle avait négligé de ramasser ces autographes et la comtesse Benedetti n’avait pas osé prendre ce que la Princesse avait abandonné.
« Sans doute, » écrit-elle, « la Princesse trouvait tout cela un peu tiré par les cheveux. C’était son expression lorsqu’on faisait de la psychologie. Ernest Lavisse charmait ces dames par la souplesse de son esprit, avec une préoccupation — bien excusable pour un austère normalien — de divertir, dans un lieu aussi rempli de fantaisies, un auditoire difficile, caustique et toujours prêt à la riposte. Il causait, lisait, se mêlait à des jeux. Tous les âges étaient heureux de sa présence. Il cherchait peut-être un peu trop à faire oublier ce qui restait en lui du professeur et aurait volontiers assumé — avec simplicité d’ailleurs — le rôle de confident, de confesseur laïque pour les dames. Cela ne lui allait pas très bien. »
Plus tard, à l’époque de l’affaire Dreyfus, les choses tour^ nèrent assez mal. La fureur des grands jours éclatait dans la nervosité batailleuse des Français. La tempête entrait aussi chez la Princesse. Elle déchira le testament qui instituait Ernest Lavisse légataire de tous ses papiers et c’est Joseph Primoli, le fidèle « Gégé » — dans les grandes occasions il se rangeait toujours de l’avis de la Princesse et il naviguait par là fort heureusement — qui profita de ce brusque revirement. Il resta le dépositaire jusqu’à sa mort.
Dans la composition du salon, depuis la République, la Princesse, qui tenait en suspicion les journalistes, acceptait pourtant volontiers les plus considérables, surtout quand ils
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pouvaient se réclamer, en dehors de leur profession, de dons et de qualités acquises, susceptibles d’offrir un ornement à sa maison. Et puis ils apportaient leur science du quotidien, le bruit du jour et de la rue, que l’hôtesse ne détestait point. Les Cassagnac, le Dr Véron — madré personnage qui remplissait le boulevard de ses sentences et dont le ventre tenait le trottoir « jusqu’à boucher le Passage de l’Opéra » — Aurélien Scholl, divinité monoclée qui prenait le perron de Tortoni pour le balcon de l’Univers, Villemessant, figure de premier plan, caustique et lanceur de fusées, étaient du nombre. Ils divertissaient la table, ils étaient la gazette parlée. Un homme au visage tourmenté, Nestor Roqueplan, était parmi les ancêtres. Père de Marcelin Planat, fondateur de La Vie Parisienne , ami de Hippolyte Taine, de Morny, il était collaborateur et membre du conseil du théâtre impérial de Compiègne, où se produisait l’art dramatique de la Cour. Quant aux critiques, la Princesse les avait en aversion pour tous les mépris ou silences que ses amis, les auteurs, avaient subis de leur part, A la chute d 'Henriette Maréchal des Goncourt, sortant comme une Bellone de ce combat héroïque, elle s’était écriée :
« Qu’est-ce que ces incapables qui se disent des critiques? Ils ne laissent jamais rien derrière eux que de la bave. »
Cette exécution sans mesure qui emportait le morceau , et qui ne se ménageait pas les concours nécessaires, s’équilibrait de ce qu’elle disait des journalistes en 1856 :
«Je ne les déteste pas. Premièrement quand ils sont sincères et secondement quand ils sont dociles.
— Est-ce les mêmes? » demanda un convive.
La Princesse répondit : « Ne dites pas de bêtises. »
Le salon connut la silhouette de M. Taine, homme probe, professeur studieux. La Princesse l’admire, mais aussi elle le reprend sur ses idées, le questionne, le discute. Elle a deviné en cet homme si savant un esprit nouveau et comme une révolution. Il plonge dans les âmes et dans les faits avec une franchise qui lui plaît, et son exécution du citoyen moyen la divertit par sa pénétration. Il la rend combative. Elle se met à remuer avec lui des problèmes sociaux, pour reprendre jd’ailleurs ensuite avec plus de sérénité ses chers pinceaux.
Quand les Origines de la France contemporaine paraissent, nous la voyons fort alertée. Pas à pas elle surveille les raisons de M. Taine, se fâche pour son oncle , fait claquer les portes,
puis jette sous la porte de l’historien la carte pour prendre congé qui les brouille pour toujours. Elle pardonne tout, sauf un attentat à sa famille.
Un dialogue curieux a survécu de ces relations :
« Ce que vous avez écrit sur le bourgeois français, » lui ditelle un jour, « est terrible. Il faudra qu’ils soient bien occupés de leurs affaires pour ne pas le découvrir un jour dans vos livres. »
Comme elle avait appris à voir clair dans ce féroce amour de l’argent, commun d’ailleurs à toutes les castes et qui leur enlève jusqu’à la pudeur de le dissimuler , elle connaissait ce sujet. M. Taine, derrière ses lunettes, avait riposté avec son calme méthodique :
« Que l’un ou l’autre le découvre, Princesse, cela est bien possible, mais ils ne s’y découvriront pas eux-mêmes. Il leur manque complètement la faculté de réfléchir sur ce qu’ils sont. »
La Princesse avait répondu :
« Eh bien! M. Taine, vous l’avez fait à leur place. Vous les avez guillotinés. »
Et M. Taine acheva d’un air sobre :
« C’est bien leur tour. Fils de régicides... »
Dans son domestique la simplicité régnait chez la princesse Mathilde comme dans sa parole et dans ses opinions et jusqu’à sa garde-robe qui, sans être à la mode du jour, s’adaptait parfaitement à son physique et la rendait si harmonieuse.
« La mode ne me concerne pas, » disait-elle avec beaucoup d’à-propos. « C’est un esclavage auquel ne se soumettent que les gens dépourvus de personnalité. »
Une femme sur les cimes de la société ne la subissait pas en son temps. Elle la créait ou elle la dédaignait. L’Impératrice, la princesse de Metternich, Mme de Castiglione avaient eu ces initiatives. La dernière pour son seul usage. Là était le privilège d’un plan plus élevé de ne point suivre, comme des caniches , les inspirations astucieuses des fournisseurs qui, tantôt par-ci, tantôt par-là — avec un caprice qui semble imbécile dès qu’il a fait son temps — tirait les gens par le nez dans la direction que leur inspirait leur sens commercial.
La Princesse se rangeait à une manière de voir qui lui seyait fort bien.
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C’est Worth, que ses amis appelaient le magicien , et ses ennemis le butor , qui habillait la princesse Mathilde pour les toilettes du soir. Avec elle — qu’il savait redoutable dans sa riposte, et sans appel — le célèbre artiste du ciseau disciplinait sa langue apostrophante. Il savait lui donner des modulations suaves, en face de cette majesté naturelle qui mettait les gens à leur place quand ils oubliaient d’où elle était issue.
En ne détaillant pas les robes des autres, elle dérogeait complètement des instincts féminins courants et jamais personne ne l’avait vue regarder un bas de jupe. Il était contraire à sa nature de juger le monde selon la façade extérieure et — en dehors d’un certain idéal masculin, dont elle admirait la plastique — elle ne jugeait que l’esprit et se délectait de l’éloquence.
Lorsqu’une personne lui paraissait élégante elle disait : « Elle est parfaitement convenable et bien mise. » Et cette absence de précisions soulignait son mépris pour le fétichisme des commandements de couture, auxquels succombaient la plupart.