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CHAPITRE VIII

SAINT-GRATIEN

LE VOYAGE A TURIN || LE DÉCOR DE L’AGE MUR || LA VIE ET LES HABITUDES || L’ATELIER ET SES « COMPAGNONS » \\ LES PROME¬ NADES DU PARC || LES GONCOURT ET LES CHIENS DE LA PRIN¬ CESSE || LA FOLIE DES ROSES || LES VOISINS || UN PAGE DE CHARLES X || LE LANDAU DE LA REINE ISABELLE || LE FAUTEUIL DU SCHAH DE PERSE || ALEXANDRE DUMAS || L’AFFAIRE DE « MADAME- SANS- GÊNE » || LA RENCONTRE DE LA PRINCESSE AVEC NICOLAS II ET LA TZARINE AUX INVALIDES || LES DERNIERS JOURS || LA FIN.

ans ce domaine qui était devenu sa Cour, la Princesse

passait tous ses étés depuis la chute de l’Empire. Ses

j| / déplacements étaient fort rares et, à chaque retour, elle

se trouvait heureuse de saluer son logis, si elle ne regrettait pas d’en être partie. C’est peut-être sa mère Catherine qui lui avait légué cet amour pour le logis : chaque fois que celle-ci se déplaçait, elle jetait, devant tout le monde, des baisers aux points cardinaux, saluant les meubles et les tentures en s’écriant : « Adieu, chère chambre! Adieu, cher salon! Adieu, chère alcôve! » Et par là s’évadaient les romances qu’elle ne chantait pas et qui dormaient dans le cœur de ces enfants, de ces temps puérils.

Le seul déplacement qui avait plu à la princesse Mathilde fut son grand voyage de famille, celui de Turin pour le mariage de sa nièce Laetitia avec le duc d’Aoste. Accompagnée du comte Benedetti, l’ambassadeur, de la belle-fille de celuici — dont elle aimait tant le charme et l’esprit exceptionnel — et de la baronne de Galbois, elle avait, pour la première fois depuis l’Empire, emporté ses diamants royaux.

Frédéric Masson, invité du prince Jérôme, était de ce train

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nuptial. La princesse Mathilde, tout en le tenant « pour un peu dangereux à l’égard de son Empereur, » aimait beaucoup le ménage de l’historiographe de la famille. Lui, lançait des coups de boutoir et n’admettait pas volontiers la contradiction. Au moment de la traversée du Mont Cenis il demanda à la Princesse la permission de la distraire et se mit à lui dire une longue généalogie d’après laquelle elle descendait des Stuart (par sa famille Wurtemberg).

En arrivant à Modane, Mathilde s’écria :

« Quelle chance vous avez eue, mon bon ami, de m’avoir tenue sous le tunnel le plus long de l’Europe pour m’ennuyer pareillement! Vous n’auriez jamais réussi cela dans un salon. Quant aux Stuart. . . »

Plus tard, la princesse Laetitia Napoléon, au cours de nos promenades à travers les jardins de la villa Cyrnos — l’ancienne demeure de l’impératrice Eugénie — me parlait souvent de sa tante Mathilde. Elle s’attendrissait en de courtes exclamations où se mêlaient les trois qualités fondamentales de sa tante : franchise, autorité et sociabilité. Dans ces faits on retrouvait aussitôt le plus parfait air de famille, robuste, sincère, généreux, un peu apostrophant, rempli de bon sens, mais dans un apparent dédain pour les conventions étriquées, profondément dévoué à l’amitié. Il s’y ajoutait quelques rancunes cachées qu’elle ne manquera pas' de faire suivre de plusieurs sanctions et de dispositions testamentaires, extrêmement audacieuses.

L’aversion, affirmée au grand jour, pour l’impératrice Eugénie — qui était comme une fondation de famille — elle la compensait par son affection pour la princesse Mathilde. Elle la soulignait même par une manière de lui ressembler en beaucoup de particularités, sans d’ailleurs arriver à l’égaler au principal. Souvent pourtant on pouvait y savourer comme un prolongement affaibli de cette belle figure sans laquelle la France de ce temps-là se serait trouvée appauvrie d’une valeur sociale.

A Saint-Gratien, l’horreur des voyages était devenue chez la Princesse un état péremptoire. Dans ce lieu aboutissait tout ce que sa nature réclamait de divertissements sylvestres. Aller au delà de ces limites lui avait toujours semblé une imprudence donts tôt ou tard, elle devait payer la rançon.

Elle-même racontait plaisamment les effets de sa répugnance :

Furieuse d’avoir été entraînée un jour à visiter pour son agrément le port d’Anvers dont elle se moquait « comme de sa première chemise, » elle avait tiré les stores de la voiture pour ne rien voir... L’Empereur, en dépit des apparences, avait détesté les voyages autant qu’elle, et si par contre Eugénie en raffolait, c’était, disait la « cousine, » « en harmonie avec sa nature contrariante. »

Par une ironie délicieuse dont nous renonçons à chercher l’instigateur, Mathilde était devenue membre du Club Alpin, à la grande hilarité, sans doute, de son entourage. Un dimanche, le spirituel Grosclaude, retour du Mont Blanc, raconta toutes les péripéties de cette pénible ascension. La Princesse écoutait fort distraitement lorsque, tout à coup, elle finit par interrompre le charmant conteur en s’écriant :

« Et ces malheureux guides? Combien de fois par jour montent-ils là-haut? »

Quand on avait franchi l’antichambre de la villa de Saint- Gratien, d’un honnête style Empire, surélevée d’un étage, on se trouvait dans les salons tendus de Perse — la Princesse disait : « Mes Perses et mes amis » — Perses glacées à fond vert avec de grands bouquets de roses, ou à fond rouge avec des branches de lauriers-roses. Les murs des chambres étaient tendus avec des cretonnes à fleurs. Ce qui faisait l’orgueil de la Princesse — après la certitude d’être la nièce de Napoléon — c’était le fait que toutes ces tentures n’avaient jamais été changées depuis 1855 et, pendant près d’un demi-siècle, nulle humidité ne les avait rongées.

Les meubles de toutes les pièces — y compris ceux de sa chambre — étaient en acajou à filets de cuivre. Partout les mêmes bureaux à cylindre, les psychés, les commodes, les secrétaires, choisis jadis en compagnie de M. de Nieukerke. Les fauteuils, les canapés énormes étaient capitonnés, assortis aux tentures. Avec plus de goût que l’Impératrice — en restant pourtant dans le sens contemporain — elle savait ménager une atmosphère d’intimité à sa maison qui favorisait les conversations en petit comité, montrant un sens accusé de propriété pour tout ce qui était ses affaires dans son décor.

Les belles choses — et aussi les laides qui se trouvaient

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chez elle — elle les aimait de la même ferveur avec laquelle elle pouvait donner son amitié aux gens les plus opposés. Quant au mobilier proprement dit, il lui était indifférent.

Sa chambre était tendue d’une perse grisaille avec un semis de bouquets et de grands oiseaux. Dans le salon qui la précédait on voyait les vases remplis de roses, ses enfants chéries. C’est cette pièce qu’elle traversait pour prendre l’escalier privé qui aboutissait à la bibliothèque. Dans sa chambre se trouvaient deux psychés, des bureaux, l’un avec porte-livres, une toilette vêtue de mousseline avec deux flacons, un lustre hollandais, des paniers à ouvrage sur pied, des rideaux de lit à volants. Un couvre-lit en filet italien.

Au pied du lit, sur un fauteuil capitonné, la Princesse posait chaque soir le fameux petit tableau de la Vierge qui servait à sa dévotion, ainsi qu’un crucifix.

Que ceci rassure les personnes inquiètes sur le sort de son âme ou contrarie ceux qui, pendant cinquante ans, se glorifiaient de la compter parmi les hérétiques, pour en avoir fréquenté un grand nombre... Ne cherchons pas les responsables. La vie des humains est une suite de paradoxes. Voilà donc l’intimité de cette ennemie de l’Église et de ses commandements, surprise dans son petit coucher. Le matin, elle-même rangeait ces deux reliques qui avaient passé la nuit à ses côtés et elle se trouvait en paix avec sa conscience, entre Sainte Mathilde et Sainte-Beuve....

Sa chambre avait deux fenêtres dont l’une donnait sur le lac et l’autre sur les hauteurs de Montmorency. Une grande porte ouvrait sur une terrasse, ombragée par une pergola de fleurs grimpantes. Elle était ornée de grands vases de faïence d’un style italien (ou Napoléon III, ce qui parfois revient au même). M. le Surintendant n’était plus là pour expliquer les distinctions, pour les bénir au besoin de son autorité infaillible.

Tous les matins, les enfants des amis, en séjour à la maison, étaient admis dans la chambre de la Princesse où parfois il se passait des choses horribles. Qu’on y songe : la bonne hôtesse leur permettait d’arroser les grandes fleurs de son tapis... avec un arrosoir « pour faire pousser les roses. » Ce grave malentendu avec la nature la laissait imperturbable. Un peu plus et elle encourageait ces méthodes jardinières. A quelle extrémité peut aboutir l’amour maternel des femmes vouées à la stérilité !

Parfois la comtesse Benedetti risquait une gronderie devant

ces petits malheureux, mais la Princesse l’interrompait sévèrement et lui reprochait la dureté de son cœur...

« Vous n’êtes pas digne d’avoir les enfants que vous avez... »

C’est dans sa chambre même, derrière un paravent, que la Princesse procédait à sa toilette. On la coiffait, enveloppée d’un long peignoir blanc à petite pèlerine et garni d’une profusion de fines broderies ajourées avec une jupe assortie. Ce vêtement lui servait de robe d’intérieur. Elle possédait aussi une robe de chambre violette à boutons de nacre, mais elle ne la mettait presque jamais.

« De fins bas de couleur rosée, des souliers de chevreau avec un bouton de marcassite, aux talons modérés, complétaient cette toilette intime. » Cette imposante blancheur circulait au milieu de ces portraits de l’Histoire de France, l’Oncle, le neveu, Hortense... Ses parents n’y figuraient point...

Elle avait les goûts de son temps — celui de Marie-Amélie, au fond — et personne n’eût osé critiquer ce qu’elle aimait. Ce qu’elle aimait était avant tout les amis, c’est donc eux qu’elle aimait dans leurs ouvrages. Elle ne changeait pas plus un tableau de place qu’elle n’eût changé sa coiffure qui déjà venait de si loin. Pour rien au monde elle n’eût varié le rythme de ses habitudes ni de rien de ce qui la concernait. Sa vie se trouvait bouleversée pour une seule raison : c’est quand un ami avait oublié son respect pour le grand Empereur.

Sous la République, la Princesse s’était réfugiée, avons-nous dit, dans le labeur de la peinture comme dans une fonction ponctuelle et rétribuée. On pouvait croire qu’elle courait pour éviter une amende quand, d’un pas accéléré, elle se rendait à son atelier. A Paris, rue de Berry, il était étroit, juste assez grand pour y recevoir ses professeurs. Après Hébert ce fut Lucien Doucet, puis en dernier lieu Marcel Baschet, qui l’aidaient de leurs conseils.

A Saint-Gratien, la vie était organisée sur le pied estival. Chaque jour après le déjeuner, la Princesse se dirigeait vers son atelier spacieux et se mettait à peindre à l’aquarelle. A une autre table se tenait le probe Claudius Popelin, dessinant et composant. Quand Hébert était en séjour il occupait la troisième place, encourageant les propos de la Princesse. Celle-ci le récompensa un jour de sa docilité en lui donnant un certificat d’incapacité, pour sa peinture à l’eau dont elle disait

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qu’il n’y connaissait rien. Le grand artiste acceptait en souriant ces sévères critiques, mais bientôt, impatienté par ce défi répété suspectant son talent, il sortit de son humilité pour lui dire ce qu’il était, mais dans une forme si comique que l’effet espéré se réduisit à rien. Il se proclamait un peintre diplômé et ce terme commercial était bien fait pour mettre tout le monde en gaieté.

L’étiquette était bannie. Chaque invité pouvait demeurer dans cette pièce, à condition pourtant qu’il occupât ses dix doigts de quelque honnête ouvrage. Il était défendu de traînailler .

La Princesse avait un sens parfait de la valeur du temps. Elle méprisait les désoeuvrés, ceux qui gâchaient les heures. Dans cette compagnie, attablée au travail, elle éprouvait ce bien-être familial qui lui venait de très loin, de la Caminata médiévale peut-être, où dans le logis d’autrefois on était ainsi groupé pour la veillée.

Les jours, fort rares, où elle ne peignait pas, elle brodait en écoutant une lecture. Par sa propre activité incessante l’oisiveté n’avait pas droit à l’hospitalité. Jamais on ne la voyait inoccupée, toujours debout, marchant, travaillant, causant. « Personne ne la vit jamais étendue, » dit une de ces dames familières. Nous en exceptons quelques personnes, sa vieille Julie, les filles de service et quelques autres...

Le dimanche, les pinceaux reposaient. La Princesse recevait dans l’atelier mais surtout dans la véranda. Les salons ne s’ouvraient que le soir. Alors la conversation prenait ce cours prestigieux qu’alimentaient, encore fort tard, les Alexandre Dumas, Gebhart, Renan, Lavisse, Sardou, tant d’autres, pléiade intellectuelle de la République. « Gégé, » napoléonide et familier, excitait l’hôtesse aux confidences, et parfois aux indignations, qu’il recueillait comme les fruits de sa manière espiègle.

Les promenades dans le parc, les flâneries dans les allées spacieuses étaient un des rites de la maison. Ce qui les rendait parfois incommodes pour les causeurs qui aimaient le fil des idées, c’est qu’à chaque minute la Princesse se retournait vers ses chiens, angoissée pour leur sort pourtant si doux. Jamais nul familier n’avait eu la faveur d’une si continuelle sollicitude, et les Goncourt disaient jadis que, dans cette peur de voir ses chiens s’égarer, il fallait moins voir un acte de bonté que la

revanche des animaux sur l’esprit. Ils leur en voulaient de ne leur avoir jamais laissé achever une dissertation sur les Japonais ou sur le sort de Germinie Lacerteux.

Pour la Princesse, en dehors des enfants, qu’elle chérissait, il n’y avait point de sujet qu’elle voulût estimer à la hauteur de ses devoirs maternels envers Tom et Chin, ces trésors. Aux familiers ces petites créatures semblaient alors les deux pôles de cette vie royale. Chaque bon mot sorti de la bouche d’un homme, fut-il unique par son esprit, chaque phrase jaillissant du plus beau de l’éloquence, pouvait tomber vite dans une sorte de mépris et était tenue proprement pour rien, à la minute précise, sans cesse répétée, où Son Altesse — soudain pénétrée du péril que pouvait courir Chin, de l’ennemi qui derrière un buisson pouvait guetter la vie de Tom — coupait la voix de l’orateur. Tournant sur ses talons, l’hôtesse rappelait auprès d’elle ces petits perturbateurs.

« Il y a des moments, » disait Edmond de Goncourt, « où je voudrais les voir noyés! Mais la Princesse serait capable de les remplacer et d’aimer les nouveaux autant que ceux-là. Alors à quoi bon ! Laissons vivre ces importuns. »

Après le thé on allait à la ferme, voir les paons, ou au « fleuriste, » cueillir des roses. Le sens de la Princesse pour la nature s’arrêtait aux fleurs comme' à un reposoir, et sa région florale s’arrêtait au miracle des roses. Elle les amoncelait dans des corbeilles dont elle chargeait ces dames et elle ne reculait jamais devant leur fatigue, ni devant la chaleur accablante qui la laissait, elle, toute guillerette. Avec une sorte d’avidité elle se baissait sous le soleil le plus meurtrier, pour cueillir ces enfants roses, les assembler pour décorer sa maison.

Là était sa folie jardinière. Folie de bonne dame au cabriolet à brides.

« La Princesse, » dit une amie, « qui était la générosité même, n’avait que trois égoïsmes sur lesquels elle ne transigeait pas : ses roses, ses crayons, ses soies à broder.... »

L’allée, conduisant du château à l’embarcadère du « petit lac, » était coupée par deux avenues communales, l’une avenue Mathilde, l’autre avenue de Soisy. Cette dernière, en lisière du parc, était bordée de villas. L’entourage de la Princesse avait connu quelques-uns de leurs propriétaires, la

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famille Terry par exemple. M. Terry avait été maire de Saint- Gratien sous le Second Empire. Son successeur, M. Hayem, était fier de sa « concitoyenne Altesse. » Il cherchait mille occasions de lui être agréable, tout en sauvegardant ce qu’il supposait la dignité républicaine et ses convictions politiques, assez avancées pour l’époque.

Il venait quelquefois au château. Son attitude n’était pas très protocolaire.

C’est à son propos que la Princesse, toujours rigoureuse pour l’emploi de la troisième personne, remarquait :

« Ce brave Hayem, il me dit « vous » comme une injure. Vous voulez qu’on refasse votre clôture? On vous la refera? »

Elle détestait ce mépris de son plan social et des règles, conservées même par- le protocole de la République.

Dans ces parages vivait aussi une dame qui, pour flatter le voisinage impérial, gardait obstinément dans sa mise les modes du Second Empire, volants, chapeaux à larges brides, couleurs surannées, rouge Solférino , lilas Saint-Cloud , vert d’eau « canal de Suez , » Pensée rappelant les violettes des Tuileries! Elle avait observé que Son Altesse, lorsqu’elle voulait faire honneur à une visiteuse, la relevait de sa révérence et la baisait au front. Elle avait pour elle-même adopté ces façons et ne manquait jamais d’accueillir ses amies de cette manière princière. « Ce baiser, dit l’une d’elles, n’était rien moins que tentant, chacune, à tour de rôle, cherchant à s’échapper de cette étreinte. »

Le prince de Battenberg, beau-frère de la princesse Béatrice, venait parfois porter ses devoirs à la princesse Mathilde et l’entourage appréhendait sa venue, moins par timidité que pour quelques travers, bien anodins à distance. « G était à qui se le passerait, » dit un familier. En l’attirant sous l’ombrage du grand jasmin d’Espagne, on le trouvait plus avantageux à fréquenter que dans un cercle fermé. Il était fort poli et aussi ennuyeux qu’il est d’usage de l’être dans beaucoup de ces maisons. C’est lui qui, un soir, tomba en anêt devant un éléphant de bronze doré, agrémenté d’ornements émaillés. Épave d’une exposition universelle, il était depuis longtemps en pénitence, relégué dans un coin de la bibliothèque où la Princesse le laissait dormir, par habitude ou par horieui du changement.

Devant une admiration si franchement marquée pour cet objet délaissé, la Princesse, animée d’une générosité soudaine, enleva l’éléphant et le mit dans les bras du Prince.

« Emportez-le! s’écria-t-elle, toute joyeuse. Je vous en prie! En souvenir de Saint-Gratien ! »

Le Prince, fort embarrassé, mais sans doute heureux au fond de ce présent qui lui rappelait les voyages aux Indes, se confondit en remerciements et partit chargé de son pachyderme.

Dans l’avenue de Soisy habitait M. Franck, de l’Institut, savant philosophe, fort intéressant et presque aveugle. Sa fille, Mlle Franck, élevée par une tante tchèque, était un puits de science et, réunissant parfois des familiers de la princesse Mathilde, assoiffés d’instruction supérieure, elle faisait la lecture de / Histoire de Rome au Moyen A.ge de Grégorovius ou elle récitait des poèmes barbares dont l’assistance recevait parfois le frisson sans les comprendre. La vie ne peut pas être une fête perpétuelle...

Au bord du grand lac était la maison de M. de Barberet, ancien page de Charles X, gentilhomme fort âgé — ainsi que 1 indique cette charge — et qui apportait à Saint-Gratien le ton superlatif de la monarchie des Bourbons. Il venait parfois passer la soirée auprès de la Princesse, dans un habit noir et un pantalon gris perle qui rappelait les élégances lointaines de 1 exil d Angleterre et du château de Prague où son auguste maître avait tenu cercle parmi les derniers fidèles.

La Princesse, toujours attirée vers la mona.rchie et vers les souvenirs aussi qu’elle avait gardés de Louis-Philippe et de sa famille — qu’elle confondait parfois dans une même sympathie avec les Bourbons, — aimait ces façons d’un autre siècle. Volontiers, elle écoutait l’ancien page parler de M. le comte de Chambord-, de son séjour à Frohsdorf, à la condition pourtant qu il ne commît pas l’imprudence de parler de « Madame. » Elle détestait la duchesse d’Angoulême, non point pour sa sécheresse légendaire, la disgrâce naturelle que les dévots au régime savaient si bien mettre sur le dos de ses seuls malheurs — mais pour une raison bien étonnante dans sa bouche :

« Cette femme affreuse, disait-elle, qui ne pouvait pas avoir d’enfants! »

Elle offrait parfois à son voisin un flacon de son parfum habituel, attention délicate et sous-entendue puisqu’il s’appe-

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lait Le Bouquet dit comte de Chambord! M. de Barberet recueillait alors cette odeur suave avec une onction qui lui rappelait les plus beaux jours de sa vie, et de son côté il apportait à la Princesse des offrandes pour ses œuvres charitables. Mais avec quel subtil raffinement il les lui remettait! En louis d’or reluisants que, le matin même, il avait fait astiquer par son valet de chambre, « afin qu’ils fussent dignes d’être touchés par d’aussi belles mains. »

« A Soisy-sous-Montmorency la Princesse avait encore comme amis les Mathieu Dollfus et leurs enfants Neuflize qui avaient un joli château. La Princesse les aimait beaucoup et leur était fort attachée. Ils avaient des chevaux superbes et en grand nombre. Le matin ils montaient à cheval, l’aprèsmidi ils se promenaient en phaéton répandant une élégance sportive dans tous ces parages. Presque tous les soirs, à cinq heures, ils sortaient leur coach. Son Altesse, qui ne comprenait ni les sports ni les locomotions, s’écria un jour, au moment d’un de ces fringants défilés :

« Écoutez-les, ces bons amis. Ils trompettent encore sur leur diable de voiture! Mais dites-moi à quelle heure ils dessinent ? »

Elle ne pouvait pas s’imaginer la vie des gens sans crayons, passant leur temps à rouler sur les routes sans aucun motif impérieux et à taquiner des chevaux, sans plus.

Souvent le soir, et pendant vingt ans, les familiers avaient aimé à se grouper autour de Giraud jusqu’à la mort de celui-ci. Courant aux armes — on appelait ainsi ses crayons — il ajoutait aux nombreux albums enrichis de sa main quelques pages nouvelles. La Princesse, penchée sur le coin de son canapé, suivait alors avec l’assistance la création rapide de ses fantaisies dont l’habileté de l’artiste avait fait un véritable spectacle. Tousjes « masques de la maison » défilaient ainsi et, s’il était curieux de feuilleter ces pages — où aucun n'était oublié et personne maltraité — il était autrement passionnant de voir cette main courir sur le papier. Ce cerveau en action rendait plastique les physionomies, passagères ou installées, de cette petite Cour. Il les enregistrait sans effort et les fixait par quelques traits décisifs qui en faisaient comme des êtres nouveaux, ombres burlesques et pourtant véridiques, dédoublant leur nature. L’image cheminait ainsi, inséparable désormais avec la réalité et la complétant, dans l’esprit de tous les contemporains.

Ce divertissement caricatural était fort goûté par les uns et fort appréhendé par d’autres. L’abbé Coquere'au, l’imposant aumônier de la marine lui-même, n’échappa pas à ses crayons, et la Princesse se mettait alors en état de gros péché , car elle acceptait fort bien que Giraud traitât sans respect les énormités terrestres et circulaires de l’homme qui avait béni les cendres de Napoléon! La vénération de la nièce pour celles-ci cessait alors de se confondre avec ce témoin et, pour ce jour-là, elle donnait des vacances à ses sentiments, doublement religieux.

Les femmes étaient épargnées, en principe, de ces hécatombes de ridicule, et la plupart se félicitaient de ce privilège, sans jamais être bien assurées d’en jouir vraiment, car avec ce diable d’homme les espiègleries étaient sans fin et ses tiroirs, toujours en désordre, remplis de malices. La Princesse ellemême se plaisait à se voir traitée de la sorte et cette liberté qu’elle accordait à sa vieille Giraille n’était pas le moindre témoignage de la manière si large dont elle concevait son commerce. Il la rapprochait de celle qu’elle avait pratiquée un jour lointain à un bal travesti chez Morny où, s’étant fardée et déguisée en gueuse, elle jouissait autant, derrière son masque, du plaisir d’être méconnue que de celui, plus grand encore peut-être, de contempler les invités, « ces perruches si bêtes dans leurs petites pomponnettes et les hommes se trémoussant si drôlement sur leurs pattes de derrière. »

L’âge avait rapidement calmé ses sorties dans le monde qu’elle dédaignait au fond et dont elle avait percé prématurément la baudruche. Elle retrouva son atmosphère de Marie- Amélie, éclairée par beaucoup de raison. Comme elle avait sa chaise à Saint-Philippe-du-Roule, elle avait sa stalle à Saint- Gratien. Le curé, pour honorer Son Altesse, faisait des messes très longues. Sa naïveté n’avait point de limite... « Il y ajoutait tout ce qu’il pouvait, » et la Princesse, trouvant ces pratiques un peu abusives, s’impatientait secrètement. Mais elle s’en soulageait parfois au départ en quelques mots brefs qui étaient « sa part du diable. » M. le marquis de Custine, qui fréquentait chez elle et qui, avec le Consul Cambacérès, avait plusieurs traits communs, n’avait-il pas dit d’elle ce mot charmant : qu'elle était bonne et méchante , enfin tout ce qui peut plaire par le naturel. Sa mimique était si expressive que les .souris la comprenaient. Et puis elle savait la valeur du temps.

Le gros abbé Coquereau était ce qu’elle préférait dans le

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clergé. Elle s’en rapportait pour le reste à la grâce de Dieu, en le priant sans doute de lui accorder un jour le bonheur d’être réunie à son oncle. Mais celui-là, où était-il?

On ne dira jamais assez combien elle avait le culte de l’hospitalité. Ainsi elle détestait l’odeur des pipes. Tous ses amis le savaient, mais chacun avait la sienne dans sa poche. Et alors, les prenant en pitié, elle s’en allait chercher des tisons dans un vieux Rouen et allumait leurs pipes à la ronde sans murmurer. Elle ne savait pas se plaindre. Dans les plus grandes comme dans les plus petites choses, ce sentiment lui tenait lieu d’une expression d’élégance sans qu’il eût fallu chercher derrière lui un calcul apprêté. C’était une de ses pudeurs charmantes que l’on ne pouvait estimer que dans la longue fréquentation de l’intimité. Là poussaient les fleurs qui ne s’ouvraient qu’au crépuscule.

Le ménage royal d’Espagne vint la voir parfois. Don François d’ Assise était un homme de faible prestance qui ne pouvait lutter avec les « géants » qu’aimait la princesse Mathilde. A un invité avec lequel elle était en confiance, elle dit après l’arrivée du roi :

« Vous ne m’en voudrez pas, n’est-ce pas, si je ne lui fais pas la cour? Ce Bourbon a fait trop de chemin depuis Louis XIV... »

La reine Isabelle lui plaisait davantage. Elle la voyait souvent. Leur manière d’envisager la vie, loin d’être la même, les unissait pourtant sur un point qu’elles avaient trouvé dès leurs premières rencontres : la franchise joviale des femmes d’un autre temps. Aussi les propos d’aller leur train, les rires, les confidences, que nul ne pouvait écouter. L’énorme embonpoint de la Reine, pour pénible qu’il était, favorisait ces tête-à-tête au fond d’un landau où elle rendait ses visites à Paris et qu’elle ne quittait pas, parce qu’elle ne le pouvait pas. Cette opération ne s’exécutait que par des prodiges d’adresse des valets chargés de ce service. Un ambassadeur nous raconta à ce sujet l’anecdote suivante : « Dans son hôtel elle avait fait monter un des premiers ascenseurs. Un jour, dans le vestibule, elle se trouva arrêtée devant cet appareil sans pouvoir ygpénétrer. Elle se retourna alors vers le diplomate et lui dit ten espagnol ce seul mot :

« Pousse ! »

Pour le landau c’était le même petit drame quotidien, un

problème de physique entre le vide et le plein, impossible à résoudre. Sa Majesté ne consentait à cette cérémonie qu’une fois par jour, moins pour ménager son personnel que pour jouir d’un peu de répit. C’est donc au fond de cette voiture que la Princesse venait recevoir les visites prolongées de Sa Majesté. Le cocher une fois endormi, on pouvait causer sans témoin et nul indiscret n’écoutait aux portes. La Princesse s’amusait beaucoup de ces colloques dont certains lui rappelaient les sujets de Gargantua, et un soir, très en gaieté, elle rentra dans la galerie pour s’exclamer :

« C’est une bonne femme, et très drôle. Elle n’a jamais fait souffrir que ses ressorts! »

Un jour, elle vint à Saint-Gratien. Le prince Victor se tenait à l’écart avec le colonel Stoffel. Il paraissait tellement captif d’une conversation intéressante, que la Princesse, voulant l’attirer auprès de la reine, pria la comtesse Benedetti d’interrompre ce colloque. Celle-ci, voyant les deux hommes absorbés de questions techniques sur l’armée, n’osa pas appeler le Prince. La Princesse impatientée s’écria alors : « Bon! Ne l’appelez pas! Mais, vraiment, c’est terrible d’avoir eu un grand-oncle militaire! »

Quand le Sultan arriva à Paris, elle le contempla avec une aversion stupéfaite. Gros et court, elle le trouvait plus laid que redoutable. Une fois achevé son devoir protocolaire et expédié les compliments, elle se laissa tomber sur un canapé et dit :

« Est-ce qu’au sérail les places sont très recherchées en ce moment ? »

La visite du Schah de Perse, Nasser Eddin, sera également une des choses les plus hilares de la vie de la Princesse. Il était accompagné d’un grand nombre de fonctionnaires et de son médecin-fétiche le Dr Tholozan, qui avait souvent parlé à la Princesse de son royal client. Elle le prenait pour « un sauvage endiamanté, » et une visite du Schah à Saint- Gratien ne lui fit pas changer d’avis :

« Un jour d’été, après déjeuner, un garde du lac d’Enghien prévint la Princesse de l’arrivée immédiate de Sa Majesté persane, puis, prenant le comte Primoli à part, il l’informa que Sa Majesté avait l’habitude de trouver partout où elle se rendait, noq un trône mais pourtant un certain fauteuil qui,

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dans une pièce voisine du salon de réception, devait être à sa portée, pour son repos ou pour tous usages qu’Elle jugeait convenables. Ravi de l’aubaine, « Gégé, » l’espiègle Primoli, mit toute la maison au courant de cette situation. La bibliothèque ayant été rapidement aménagée selon le protocole indiqué, notre Princesse, toutes perles dehors, attendit de pied ferme son puissant visiteur au bas du perron de sa villa.

Le Schah arriva, aigrette en tête, magnifique et étincelant. Salutations profondes, propos monosyllabiques. Le souverain ne se servait que de mots isolés, entrecoupés et faisant image. Fleurs , lac , nièce, hommages, France, soleil. Voyant dehors des enfants se balancer sous les arbres, le souverain prit à ce jeu un intérêt anxieux. Sur le ton d’une interrogation il se mit à répéter plusieurs fois : Plaisir? Danger?

« Mais non, Sire, pas danger, plaisir seulement! » affirma un familier. Le Schah se tourna alors vers son Grand-Vizir et lui ordonna de monter à son tour sur l’escarpolette. Soumis à son maître jusqu’à l’abnégation et toujours résolu au sacrifice ds sa vie, ce dignitaire se mit donc à se balancer. Son rythme ralenti rassura le Schah, mais pas au point où il eût osé risquer lui-même sa précieuse existence. La conversation hachée se continuait assez pénible, lorsque le prince Louis-Napoléon entra. Quand Son Altesse nomma son neveu, le Schah, visiblement troublé, se leva et d’une voix émue, tout en contemplant le prince, il répéta à plusieurs reprises, sur une gamme ascendante : «Oh! Napoléon ! Napo... léon! »Sans doute s’imaginaitil avoir en face de lui le vainqueur d’Austerlitz lui-même...

Le Grand-Vizir, sous les arbres, continuait son devoir sur la balançoire. Rappelé enfin à d’autres fonctions, il rentra au salon pour entendre le Schah, encore sous l’empire de son extraordinaire émotion, prononcer le mot attendu... « Gégé, » radieux, était sous les armes et, ayant vérifié les préparatifs, il s’apprêta à prendre la tête du protocole. Sa Majesté se rendit à la bibliothèque...

Ayant heureusement terminé sa lecture, l’auguste visiteur, rasséréné, revint au salon, où le cercle des invités guettait respectueusement sa réapparition. Là, avec gravité, il prit congé de l’assistance. La Princesse lui offrit de le ramener àEnghien par le lac. Il accepta en héros ces nouveaux périls. Embarquée dans plusieurs bateaux, la compagnie prit la suite, Mais durant

le parcours Sa Majesté, hantée par la menace d’une mort accidentelle, montra sur ses traits toutes les marques de l’épouvante. Avait-elle oublié la vaillance de Xerxès, son illustre prédécesseur? D’une voix morte, le Schah prononça vingt fois ces seuls mots : « équilibre! équilibre! » jusqu’au moment où, délivré de tous ces dangers, il mit le pied sur la terre ferme. La Princesse rentra de fort bonne humeur de sa promenade.

Nous connaissons la sympathie de la Princesse pour la famille de Louis-Philippe. Sa reconnaissance pour l’accueil qu’elle avait reçu à Neuilly se doublait d’un goût pour les vieilles familles dynastiques de l’Europe dont elle était issue par sa mère. Sa religion pour l’oncle à part, ce sentiment était à la base de l’amitié vouée au duc d’Aumale. Elle le défendait, s’indignait avec lui à distance, l’admirait. Après l’amnistie, ils se rencontrèrent parfois. C’était comme deux compères dont le principal objet était de ne pas conspirer contre la République.

« Ils font la cour à Marianne, » disaient plaisamment les derniers Blancs d’Espagne.

Au fond, ils étaient seulement raisonnables.

Depuis la mort de Sainte-Beuve et de tous les héros de la première période, un des personnages les plus importants de l’histoire des lettres — et qui avait montré à la Princesse un si grand dévouement pendant la guerre de 1870 — lui était resté, Alexandre Dumas fils. Les propos de ce dernier, échangés dans le salon de la princesse Mathilde, avaient la légèreté de la vie fluide qui passe, de cette pénétration trop coquette pour être appuyée et qui ne s’attarde pas aux problèmes de la science, de l’Histoire et de ses pesanteurs.

Une fois, parlant des lointains jours, la Princesse le questionna sur cette Marie Duplessis qui avait servi de modèle à la Dame aux Camélias , « cette créature, » ajoutait-elle plaisamment, « que vous avez abandonnée et dont vous avez tiré tant de gloire. Que seriez-vous devenu si cette malheureuse n’avait pas été poitrinaire ?

— Maître d’armes ! affirma Dumas. Avec une épée on gagne toujours sa vie. »

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Et la Princesse d’achever :

« Il parle comme son grand-père!... »

Dumas soutenait un soir la thèse qu’une certaine cruauté était indispensable à l’écrivain pour avoir les coudées franches et que cela n’empêchait point son cœur de battre et d’être généreux. Mais s’attarder à une seule aventure était comme de retourner chaque matin à son bureau et d’y expédier le même dossier.

« Oui, disait la Princesse, je le vois bien! Il faut du changement à ces messieurs. Ils piétinent les cœurs comme les vignerons le raisin, avec leurs pieds! »

Bien des orages étaient tombés, à Saint-Gratien comme à Paris, sur les amitiés éprouvées. Sainte-Beuve, Taine, Edmond About et Sardou furent les principaux sacrifiés dans les brouilles retentissantes, auxquelles Dumas échappa souvent par miracle, par la finesse de son esprit et une certaine prudence qui lui était venue devant des sujets auxquels il était téméraire de toucher. Le drame About à part, tous les autres furent exécutés pour des « crimes politiques. » Cependant quel tort elle s’était fait à elle-même avec cette censure impitoyable, se privant d’amis excellents qui la vénéraient et qui étaient l’orgueil de son salon !

Ainsi, à Marly elle avait deux amis qu’elle allait voir parfois à tour de rôle. Passant d’Alexandre Dumas à Sardou, elle unissait deux agréments de l’esprit à sa gourmandise des récits, sans toutefois exercer celle qui devait apprécier les vertus de leur cuisine. Quand elle venait chez 1 un ou 1 autre c’était un jour de fête pour chacun. Chez Sardou elle se laissait aller à cette griserie du Passé que le maître savait communiquer à tous ses visiteurs. Elle se délectait de cette animation, de ce génie de jeter dans le quotidien les figures et les scènes pour leur donner une vie nouvelle et dramatique.

Elle avait fini par aimer tellement ce coin, grâce à ces conteurs éblouissants et à leurs maisons, grâce au parc animé de leurs fantômes, qu’elle eût aimé s’y fixer. Mais ce n était là qu’un caprice de quelques heures, et elle n’eût pu devenir infidèle pour longtemps à son cher Saint-Gratien où tous les poteaux de sa route indiquaient la direction de 1 amitié.

Sur l’auteur de Mudciifis Scius-Gênc la catastrophe, hélas! arriva un jour d’un ciel serein. L allée fameuse des Sphinx qui

bordaient l’entrée de la propriété Sardou « portait malheur à la nièce de celui qui, avec son armée, avait violé le mystère de l’Egypte, » et elle perdit un ami cher pour une querelle qui honorait sa persistance à vouloir son oncle un héros de l’Olympe et ses tantes des dragons de vertu. Ces susceptibilités, nobles mais un peu excessives, elle les avait communiquées à son vieux page « Gégé » Primoli. Celui-ci eut un jour une crise de désespoir, parce que Adrien Hébrard avait comparé le nombre des voyageurs, entassés sur une voiture de courses nommée Pauline , à celui qui s’était succédé dans la faveur de la princesse Borghèse...

Quand un culte de famille, parallèlement à une hantise collective, s’est haussé à une religion, que de croire à son état intangible est devenu un article de foi et que d’y toucher est devenu un sacrilège, même un familier frôlait l’abîme à chaque pas, dans un logis qui s’était érigé en oratoire. Mais on ne pouvait demander à des historiens tels que Taine, à des auteurs tels que Sardou de sacrifier à cette politesse dé Cour leur art et toute leur science, la vérité enfin qui à des titres différents les animait et, à tout peser et au choix, si pénible qu’il fût, il fallait bien remplir son devoir envers la vérité, au moment fatal où il s’agissait de rendre hommage à sa conscience.

Là était pour eux le seul écueil de cette hospitalité si adorable, c’est qu’une heure pouvait arriver où il fallait la payer par un départ ou par une abdication complète de ce principe. Ceux qui ne traitaient pas ces sujets avaient la tâche plus facile et rien n’était aisé pour les autres comme de ménager, chez une telle hôtesse, des sentiments si respectables. Aussi ceux qui n’avaient pas à toucher professionnellement à l’histoire de Bonaparte jouaient sur le velours et ne risquaient guère leur place au coin du feu, dans ces salons si gentiment bavards, où les libelles volaient comme des libellules.

Sardou se rendait-il mieux compte que Taine du danger qu’il allait courir en mettant en scène cette famille? Pour Taine la matière ne souffrait pas de réplique. Elle était trop bien méditée pour subir la pesée d’une complaisance, altérant ou escamotant ces terribles vérités dont la Légende de V Aigle n’avait fait qu’une bouchée. Mais Sardou qui, en auteur dramatique, s’était parfaitement documenté de son côté sur les scènes tragi-comiques précédant le sacre de Napoléon, se serait bien gardé de se priver de ses plus beaux effets scéniques

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qui égayaient ce drame shakespearien, des éclats de voix de ces « joyeuses commères. » Alors il risqua l’aventure, trop confiant un peu en lui-même et assez léger pour s’imaginer que la Princes: ri ferait crédit sur ce sujet. A vrai dire, même ses rapports avec celle-ci — auxquels il tenait beaucoup, accidents charmants et toujours souhaités — ne pesaient plus guère en face d’un événement autrement grave où l’auteur, en quelques heures, jouait sa fortune et sa renommée.

« Lors de la première représentation de Madame Sans-Gêne (pièce dont Sardou partageait d’ailleurs la responsabilité avec son collaborateur Moreau), rapporte un témoin, « je me trouvais près de la princesse Mathilde. Je la vis assister à la scène de « dispute corse » des sœurs de Napoléon, puis soudain repousser son fauteuil. Sans avoir pris le temps de demander son manteau, elle donna un grand coup de poing à la porte de la loge et se répandit dans les couloirs avec sa suite.

« Cette sortie à grand fracas fut remarquée par toute la salle. Je l’entendis s’écrier : « Je ne puis entendre ainsi parler de ma famille ! » En descendant les escaliers, suffoquant de colère devant les ouvreuses alarmées, elle s’exclamait à plusieurs reprises : « Quelle indignité! » Je la suivis discrètement, pour lui porter secours dans le cas où les admirateurs nombreux de Sardou eussent voulu se livrer à quelque éclat hostile. A chaque marche, la Princesse répétait « Quelle indignité! » Dès que je la vis emportée par sa voiture, je remontai dans la salle, rassuré sur cet incident. »

Lorsqu’une si belle existence se penche sur son déclin, il ne suffit pas de quelques lieux communs pour la définir. Pas à pas on suit, avec une sorte de malaise grandissant, la marche lente de la vieillesse, vers le jour fatal où tout se brise, surtout lorsqu’on a connu les aurores de cette destinée. En jetant les regards en arrière sur la longue route parcourue qui a usé plusieurs générations, on voit le nombre des choses, essentielles peut-être, qui se sont dérobées à nous, évanouies dans la poussière des secrets. Une foule d’autres sont perdues que l’on eût pu saisir, mais que les gens ont jalousement emportées dans la tombe parce qu’elles portaient encore pour eux le sens de l’immédiat. Chacun gardait son propre quotidien, sous le sceau de son intimité et de sa discrétion.

Par là on mesure les vides qu’ils nous ont laissés. Devant

ces lacunes que personne ne saurait plus combler, il faut se résigner à avoir une suite d’images, parfois toutes différentes entre elles, où chacun reconnaît la sienne et renie celle du voisin. Ainsi nulle image ne réunira les suffrages de tous car chacun l’aura vue sous son angle comme ces artistes, interprétant une figure, font d’un même Être des images si variées que le modèle lui-même ne peut plus s’y reconnaître.

Nul, de ceux qui connurent la jeunesse de la princesse Mathilde, ne reconnaîtrait en elle la vieille dame que nous avons connue aux derniers jours de sa verdeur. Comme aussi les derniers venus ne reconnaîtront la jeune fille d’Arenenberg et de la Cour de Stuttgard. Mais mille choses ont survécu : sa franchise, son sens de l’amitié, sa belle colère que l’on disait volontiers corse, pour flatter ses origines. En affirmant que nous n’en savons rien, nous lui rendons peut-être un hommage égal.

Dans une correspondance de janvier 1886, remplie de tendresse pour « sa chère Maddy, » la Princesse s’inquiète de la santé de l’ambassadeur Benedetti, le beau-père de celle-ci, qui était tombé malade dans son île, le berceau des Bonaparte, et, à ce propos, elle écrit cette phrase : « Quelle maudite Corse, elle nous porte malheur!... »

Ce n’est qu’une boutade épistolaire, mais quel délicieux paradoxe que ce cri pour une femme qui tenait de cette île tout ce qui la rendait fière de vivre.

De plus en plus les pratiques multiples de ses affections s’adaptent à son âge : celles de l’amitié, de la sollicitude pour les amis de son choix grandissent encore. La tendresse qu’elle témoigne aux enfants prend des teintes de plus en plus maternelles. Un temps nouveau apporte des visages nouveaux et les rites journaliers se stabilisent de plus en plus, aquarelles et promenades, thés et propos sous la lampe. Le fidèle M. d’Ocagne, l’éminent savant, fait la lecture. Les présidents de République se succèdent à l’Élysée et les roses de Saint-Gratien sont toujours les mêmes et embaument ses jours. La conversation suit son cours normal, toujours libérée des sottises, mais s’adaptant davantage au plan incliné de l’âge que déjà parfois la mélancolie envahit sans raison apparente.

L’omnibus ramène, comme par le passé, de la gare proche « le nombre toujours incertain » des visiteurs qui arrivent pour distraire, égayer leur hôtesse, lui apporter les échos de la ville,

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lire, réciter et peindre. Les chiens sont toujours à leur poste.

La dernière période de la princesse Mathilde est marquée par différentes étapes qui prolongent son grand prestige persistant. La visite à Paris, en 1896, des souverains Russes, est de celles-là. Malgré tant de vicissitudes venant du mariage Demidoff, elle avait conservé un goût très vif pour la Russie, et « ce petit vice moscovite » — au détriment de l’Angleterre — avait beaucoup été blâmé jadis aux Tuileries. Ses relations avec Pétersbourg étaient restées fréquentes, animées des souvenirs réciproques et de mille attentions, dont elle ne cessait d’être l’objet de la part des membres de la famille impériale et de l’aristocratie.

Avant son arrivée en France, le tzar Nicolas II fit prévenir le gouvernement qu’une de ses premières visites serait pour le tombeau de l’empereur Napoléon. Le ministre de la Guerre fit dresser des tribunes dans la cour des Invalides afin d y grouper les familles des grands capitaines qui avaient illustié le règne de l’Empereur et dont les cendres reposaient au fond du sanctuaire.

La princesse Mathilde, à son tour, reçut de la République la faveur d’une de ces cartes d’invitation, «c ce dont elle fut grandement étonnée, » dit un témoin.

Sans hésiter une seconde, et sans prendre nul conseil dans son entourage, elle retourna cette carte au cabinet du ministre en y ajoutant un billet de sa main dont le laconisme se réduisait à ceci : « Cette carte m’est inutile. J ai la clef . »

Elle fit en outre savoir au gouvernement : qu’en prenant possession de cette clef , ou elle s’en servirait pour se rendre librement dans la chapelle à la place « dont le droit d accès lui appartenait par droit d’hérédité, » ou elle s’abstiendrait complètement de paraître à la cérémonie.

Après deux ou trois jours d’allées et venues et de discussions au Conseil des ministres, le gouvernement, dans impasse d’une situation difficile, adressa à la Princesse — par l’entremise de l’amiral Duperré, le vieil ami — une invitation spéciale pour la chapelle, « afin d’y attendre et d y recevoir Leurs Majestés. » C’est le président Félix Faure qui avait ainsi tranché la question de la façon la plus élégante.

Mme de Galbois, dame d’honneur — toujours sous les armes — ainsi que le baron Brunet, devaient escorter la Prm-

cesse dans cette mémorable entrevue, mais la nièce de Napoléon Ier, toujours si attentionnée pour la comtesse Benedetti (à laquelle nous devons, parmi tant d’autres, ce curieux récit), pria celle-ci de se joindre à eux.

« Le 7 octobre, à dix heures du matin, la Princesse quitta la rue de Berry pour se rendre aux Invalides, au milieu d une foule immense, pressée sur le parcours. Avec une émotion extrême elle passa, sous le roulement des tambours, la revue des invalides faisant la haie le long de la cour. En pénétrant dans la chapelle elle aperçut un seul prie-Dieu, le sien. Les portes étaient grandes ouvertes. Peu après, une longue rumeur annonça l’arrivée des souverains russes et des milliers de voix se mirent à crier « Vive l’Empereur! >> dans cet édifice où reposait l'oncle. Nous offrîmes toute cette gloire à celui qui était dans le tombeau. »

Cette transposition s’imposait en effet. Nicolas II, en pénétrant dans le dôme, paraissait moins ému que timide. « Il s’avança vers Son Altesse, lui baisa la main et l’entretint pendant un moment. L’impératrice Maria-Féodorovna, comme figée, répondait par monosyllabes, plus souvent par un sourire contraint. Le Tzar se montra plein de déférence pour la Princesse, mais le couple impérial ne trouve pas un seul mot touchant l’événement qui les avait réunis devant ce tombeau, nulle allusion ni de lieu, ni de temps, ni de personne. Félix Faure, seul, trouva l’occasion d’être à la hauteur des circonstances et rappela la mémoire de l'oncle. Il invita ensuite la Princesse dans la loge présidentielle de l’Opéra. Mathilde, après avoir déclaré « que sa place n’était qu’aux Invalides, » fut l’objet de nouvelles courtoisies, puis, à la suite du Tzar, elle fit le tour du tombeau.

« Dès que Nicolas II et la Tzarine eurent disparu, les invités de choix firent irruption dans le sanctuaire. A leur tête se trouvait Joseph Reinach, le vieil ami de Gambetta, un des plus empressés et des plus éloquents à mettre aux pieds de la Princesse le témoignage de sa vénération.

« L’impression générale sur le Tzar fut une immense déception. Il semblait comme apeuré et sous le coup d’un attentat. La Tzarine, assez belle, mais fort congestionnée par l’émotion, montrait une timidité allant jusqu’à la gaucherie. Ses mouvements étaient saccadés et automatiques.

« Au déjeuner de l’ambassade de Russie, le duc de Chartres,

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voyant les personnes les plus disparates réunies à la table impériale, dit à la princesse Mathilde :

« Toutes les confessions sont représentées. On se croirait à la porte du Saint-Sépulcre. »

Après le déjeuner, la princesse Mathilde monta seule dans l’appartement réservé à la Tzarine, pour voir, guidée par celle-ci, la petite Grande-Duchesse qui avait fait le voyage. Son sentiment maternel y trouva là une émotion immense, car elle eut le spectacle d’une jeune mère, littéralement folle de son enfant, heureuse de le retrouver, baisant ses petits pieds et les couvrant de caresses. Là seulement la Princesse eut la révélation d’une femme, terrifiée par le pays sur lequel elle régnait et qui reprenait son naturel dans sa nursery. »

Le salon de la Princesse s’était plusieurs fois renouvelé depuis l’Empire. L’âge d’or terminé avec sa chute, 1 arbre s’était mis à refleurir quand même, avec des nouveaux venus. On pourrait intituler son salon de Jules Janin à Barrés ou de Mérimée à Bourget. Certes, le temps s’était diminué en élaigissant le cercle. Les petits bourgeois de Saint-Gratien, étriqués dans leurs mœurs, appelaient à présent le logis de Mathilde « une maison de plaisirs , alors même que la sagesse y avait depuis longtemps élu domicile et que le probe Popelin s’était éteint, dernier flambeau de la pléiade. La mort du Prince Impérial avait déjà frappé cruellement la Princesse. De nouveaux deuils assombrirent cette petite Cour, Alexandre Dumas et Renan étaient partis, mais les éléments bien pensants continuaient encore à stigmatiser « l’amitié aveuglément obstinée » de la Princesse pour ce dernier. Quand il mourut, la bonne hôtesse dit :

« Tant de gens ont brûlé ce pauvre Renan de son vivant que l’on fera bien de le laisser tranquille, à présent qu’il est mort. >>

Avant même la catastrophe du Bazar de la Charité qui l’impressionna vivement, le moral si robuste de la Princesse reçut une grave atteinte par la disparition des amis qui, de tous leurs dons, avaient orné sa vie. Une tristesse, chaque jour plus grande, s’installa en elle comme un sourd désespoir

anticipé, précurseur des mauvais jours.

Son horreur de la solitude s’accentua encore. Autour d elle elle cherchait les places vides dans l’atelier. Les avertissements du déclin la pénètrent et leurs effets se manifestent dans ses

paroles comme dans ses lettres. La même franchise avec laquelle elle avait partagé le monde en deux extrémités, sans intermédiaires, le bon et le mauvais, l’intelligent et 1 imbécile lui commandaient à présent de séparer sa vie en deux parts : la bonne qu’elle avait déjà derrière elle, la mauvaise qui désormais l’attendait. Son bon sens, sa clairvoyance si raisonnable lui montraient le tournant comme une heure révolue où tout ce qu’elle avait aimé devait sombrer, y compris elle-même.

Les âmes pieuses accusaient de ce découragement le néant qu’elle avait courtisé, » mais « elle avait vu tant de bons paroissiens partir dans un état d’âme voisin de la révolte, » que sa tristesse n’était que l’effet naturel d’une perspicacité qui, une fois de plus, se montrait dans toute sa clarté.

Dans les premiersjours de juillet 1903 ce pressentiment devait être arrivé à son point culminant. Dans l’atelier qui avait entendu tant de propos gais et spirituels, le silence tombait. La Princesse, en montant son escalier privé, fit une chute qui lui fut mortelle. Une agonie de plusieurs mois, que nous n’avons pas à décrire, s’acheva en paralysie. Ramenée à Paris, elle s’aggrava de souffrances aiguës dont elle fut délivrée au lendemain du Jour de l’An 1904, entourée de la princesse Clotilde, des parents et des amis accourus à son chevet.

François Coppée raconta à cette occasion l’apparition spectrale de l’impératrice Eugénie qui finalement avait vu mourir tous les témoins de sa vie. Les rancunes étaient tombées depuis longtemps, avec les objets mêmes des rivalités, et la plus prestigieuse survivante d’un temps si mémorable ne trouva devant ce lit mortuaire que la majesté du silence. Son éloquence funèbre glissa sur le dernier souffle d’une femme dont la mémoire grandira sans doute avec le temps, comme un des derniers liens entre la vieille Europe patriarcale et lettrée et l’ère du grand nivellement social dont elle fut déjà le témoin et dont elle subit les premiers effets.

Le rideau est tombé sur la vieille femme sourdement désespérée. Elle avait senti la fin de toutes choses. Après sa mort, les amis se séparent. Ils ne se retrouvent plus. Quelquefois sans chagrin. Une chose n’est plus qui les a trop grandis pour ne pas les amoindrir par l’absence. Ce n’est pas une compagnie qui s’est constituée par son propre choix, en parenté élective. C’est une société extrêmement disparate, traversée des

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ondes les plus hostiles parfois, dejalousies courtisanes, d’oppositions de caractères, d’ambition incessante de se pousser, d’absorber, de demeurer...

C’est la Princesse qui a réuni cette compagnie, ces légions de contradictions vivantes. Elle disparue, le lien se rompt totalement. Chacun suit sa direction propre et emporte un lambeau de celle qui a été l’âme d un milieu social. Les uns retournent à leurs vieilles armoiries, à leurs vieilles aigles, d’autres bourgeoisement dans leur profession. Quelques-uns dans l’oubli provincial, très dignes et secrètement ulcérés des temps nouveaux qui ne laissent plus de place pour un milieu où ils ont régné. Chacun sent son vide à sa manière.

Voici le logis fermé. Les objets sont dispersés, les mains noires sont venues sur ce qui reste. La maison détruite ou déformée, les arbres coupés, le domaine loti, les horizons voilés. Quelques lettres, nullement sensationnelles, dorment sous des rubans fanés. Dans les salons nouveaux, les derniers survivants s’abordent sans se chercher. Ils se chuchotent quelques petits souvenirs, des mots, toujours les mêmes. Ou encore ils s’évitent, traînant derrière eux le dernier fiel des jalousies de Cour ou de rancunes anciennes. D’autres témoins se sont terrés. Ne leur demandez rien. Ils ne savent rien. Pour eux la vie est un cycle qu’on parcourt mais qu’on ne raconte

pas. ' T.

La princesse Mathilde est entrée dans l’Histoire, moins par sa parenté avec l’Empereur Napoléon que par l’hospitalité offerte à la gloire de ses amis.

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