EN FACE DE L’ÉGLISE
Les Salons se créent par la stabilité. Là est aussi le secret de prospérité de celui de la princesse Mathilde. Nous savons que la Princesse détestait les voyages. Ceux qu’on lui avait fait faire dans sa jeunesse étaient toujours comme des fuites, et ceux qu’elle fera par la suite ressembleront à des corvées. Dans une lettre à la comtesse B..., elle dit :
« Au diable les voyages! Huit jours de beau soleil et de belles promenades, toujours sur les altitudes pour en voir davantage, mais toujours des montagnes plus ou moins hirsutes. — Le Mont-Blanc, je l’ai vu! Mais je m’en fiche! »
Elle est comme les statues qui gardent la place de la Concorde. Elle est assise pour l’éternité. Si, par bien des côtés, elle conserve toujours son « souffle royal, » il s’y mêle de plus en plus les goûts casaniers de la bourgeoisie, ceux de la vieille Europe. A la Cour de Stuttgard il se trouvait alors plusieurs princesses qui lui ressemblaient comme des sœurs, mais il fallait bien se garder de le dire, car tous ses défauts et toutes ses qualités elle les rapportait à Napoléon, ce Mouvement perpétuel. Aussi son entourage était habitué à fixer sans cesse le
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buste de Canova quand il la voyait escamoter son ascendance maternelle. Elle tenait peu compte de l’effet que cet oubli pouvait produire et sur ce terrain elle ravageait en deux coups de sabre tout le respect qu’elle devait à ces souvenirs, comme si elle collait des papillons au mur. C’est à ce point qu’elle prenait, au fond, l’oncle pour son seul père. Dès son enfance, naïvement, elle l’avait choisi comme le plus avantageux. A l’entendre, elle n’était plus la fille de Catherine, cette grosse Allemande, mais seulement l’enfant de la Gloire. Elle s’était créé un père, assis dans une dignité élective. Aucun Bonaparte ne s’est jamais, avec tant de bruit et de passion, réclamé de sa parenté, comme cette nièce qui ne l’avait même pas connu. Là était au fond son seul orgueil, « un peu agaçant parfois, » disait Alexandre Dumas, mais touchant aussi, parce que ce sentiment d’admiration sans bornes la haussait à un plan supérieur. Il expliquait et réhabilitait son autorité naturelle tout en la magnifiant. Dans cet orgueil aveugle il y a beaucoup de simplicité, quelque chose d’une imagination de fillette qu’elle a gardée depuis Trieste. Son oncle était un peu son « Lord , » un être surnaturel, » comme disait l’ambassadeur Cowley à Compiègne, « le Dieu que l’on prie et dont l’image émerveille au fond des temples. »
« On frémit, » dit Mérimée un jour, « en songeant à ce qui serait arrivé s’ils s'étaient connus !
— Ce qui serait arrivé ? » répondit l’Impératrice, « mais ils
se seraient détestés. Deux violences.... »
L’autorité de Mathilde se fit sentir dès le début de son règne, désormais en marge du trône. Elle n’appellera plus l’Impératrice autrement que de ce mot trop bref : Elle. Ce qui signifiait plusieurs sentiments à double entente dont elle seule connaissait le vrai sens. Son premier mouvement est un sourire. Peuton toujours deviner ce qu’elle pense de telle personne, de tel acte, de tel événement? Oui, mais parfois la contradiction arrive, tranchante, par une vague de fond, succédant à la vague apparente. Rien dans son esprit n’est définitif pour certains sujets, en dehors de son adoration pour Bonaparte. Cette entêtée avait des retours, elle savait déposer les armes devant des raisons qui la faisaient fléchir, et si certaines natures sont des roseaux pliés par le vent, la sienne aussi, quoique de chêne, était accessible aux influences. Son frère s’en chargeait pour
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la politique. Il l’animait aux résolutions et aux paroles pittoresques, aux sarcasmes à l’adresse du Saint-Siège vers lequel bien des flèches partaient de la rue de Courcelles. Tous les chemins mènent à Rome. Le prince Napoléon s’y rendait «avec un lardoir. »
La naissance du Prince impérial rendit pleine de joie sincère la Princesse qui, faute de mieux, en était réduite à adorer les enfants des autres. Un rapprochement se fit avec la jeune accouchée qui avait tant souffert. Au Palais-Royal, on disait que Mathilde avait beaucoup grondé son frère qui, à cette occasion, s’était écrié dans une boutade qu’il jugeait sans conséquence : « Ça prolonge un malentendu! »
Plus tard, elle-même, voyant la grande rigidité dans laquelle Eugénie élevait le petit Prince si tendre, dit un jour : « Nous sommes trois à aimer cet enfant. Deux avec leur cœur et la troisième avec son devoir. » Là est tout l’exposé delà situation. Mathilde aimait le Prince comme une mère et Eugénie aimait son enfant comme une Impératrice. La princesse Mathilde ne méconnut jamais les qualités de celle-ci, sa parfaite tenue morale, son courage, son désir violent de bien faire, mais ces deux femmes étaient trop éloignées par la valeur de leur sensibilité. L’une aimait la proximité et l’autre le lointain 11 y avait là de quoi ne jamais se rencontrer.
Que d’anecdotes amusantes la Princesse avait retenues sur le petit Loulou! L’arrivée des Siamois à la Cour de Fontainebleau lui en fournit de fort inattendues. Ces ambassadeurs avaient amené avec eux des petits princes de l’âge de Louis. Eugénie, déjà très fanatique d’orientalisme, engagea aussitôt son fils à jouer avec ces Asiatiques. Mais il revenait découragé de ces entrevues, secoué d’un malaise qu’on ne s’expliquait pas tout d’abord. Ces enfants répondaient à toutes ses avances par des airs boudeurs. Il se désolait de leur mauvaise éducation. Bientôt d’étranges phénomènes s’ajoutèrent à cette sensation et le forcèrent à s’en confier à sa mère. N’ayant pu lui donner leurs sourires, les petits Siamois, en secouant leur chevelure, avaient peuplé celle du petit prince de parasites indésirables. A cette découverte, qui affectait « du côté européen » des accents tragiques, un grand froid tomba, dès lors, sur l’enthousiasme oriental de l’Impératrice, et il fallut soumettre Loulou à d’énergiques soins pour lui faire quitter ces cuisants souvenirs. De ce jour les idées de la princesse Mathilde sur
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l’Extrême-Orient se trouvèrent définitivement arrêtées, et toute la science des Goncourt n’arriva pas à la faire revenir.
Le goût déterminé de la Princesse pour la supériorité humaine se manifesta à Paris, aussitôt après le plébiscite, par le choix judicieux des personnalités dont elle savait s’entourer et qui, de bonne heure, constituent une exception sociale. Cette compagnie semblait s’être réunie autour d’elle tout naturellement par une sorte de nécessité. Son salon ne sentait pas cet effort que tant de maîtresses de maisons mettent dans la composition de leur cour.
Certes, le nom qu’elle portait la dispensait de sonner la grosse cloche, car au plaisir, si réel et si immédiat, de se grouper autour d’elle s’ajoutaient le bénéfice de l’ambition, le désir d’être distingué et celui plus grand encore d’être traité en intime et même un peu malmené. C’était là une manière d 'être de la maison quand on était l’objet de ses familiarités. Flatteuses, elles étaient traversées de bonhomie. On était contrarié, parfois houspillé, secoué avec gentillesse. Aimé enfin ! Alors on pouvait vraiment dire que l’on comptait parmi ses amis, installé pour toujours avec un bail pour la vie.
Théophile Gautier, dont elle avait d’abord appréhendé la coloration téméraire des gilets, disait un jour « que la suprême épreuve, pour une maîtresse de maison, était d’être ruinée et de coir sa mansarde remplie de tous les amis qui l’avaient connue dans son opulence. » Par là seulement elle prouvait qu’on pouvait l’aimer pour son cœur et pour son esprit :
« Ainsi, » s’écria- t-il un jour, « la Princesse, on irait la trouver dans un sixième! » Puis il ajouta avec une ferme conviction : « Même cul-de-jatte!
— Quel dommage, » répondit alors son hôtesse, « qu’on ne puisse pas lui faire ce plaisir... »
Sa devise était absolue comme tout ce qu’elle disait : « Tout pour ceux que j’aime. Rien pour qui ne m’aime pas. »
La clientèle de son salon, jusqu’au mariage de l’Empereur, avait été encore d’un ordre politique, dans le sens représentatif qu’il faut attribuer à ce mot. Maîtresse de maison d’une d}uiastie, ressuscitée par un célibataire, son premier devoir n’avait pas été de songer à son agrément mais à l’utilité immédiate de grouper, autour du cousin, tous les éléments de la vie
publique, susceptibles de devenir un appui « pour ce trône qui sortait de chez le tapissier. » Mais dès le jour où l’avenir conjugal de Napoléon III se dessina dans le sens imprévu qui l’avait « remplie de stupeur, » elle ramassa d’un geste plein de dignité les plis de son hermine et y enferma sa déception.
Désormais il n’y eut plus guère de place dans sa maison pour la parade, et ceux qui ne marquaient que par leurs fonctions publiques passaient au second plan. La démarcation était précise. Son choix allait de préférence aux éloquents, aux créateurs par inspiration dont les œuvres survivent à toutes les catastrophes. Elle dégustait les périodes longues et sonores, même celles qui n’apportaient rien.... Elle choisit ses « sujets » dans les Lettres, les Sciences et les Arts, résolue à s’écarter de toute influence politique et ne voulant donner prise à aucune suspicion, par la franchise de son enseigne qui portait dans son panneau une palette et une lyre. Elle narguait au fond ce lourd appareil de la vie officielle tout en le subissant. Mais déjà elle avait compris son caractère incertain et souffert de son accablement. Avec combien de plaisir elle s’en libérait pour jouir de colloques qui ne parlaient pas de changements ministériels! Chez elle on ne remuait guère ces questions fastidieuses du quotidien qui, en un fleuve de lieux communs, descendant des tribunes et des prétoires, remplissent de leur stérilité le néant des palais.
« Le peuple se moque bien des discours, » dit-elle un jour. « Si l’on savait! Il les prend pour de la colle de pâte.... »
Avec une fermeté qui était son entêtement royal elle appela hardiment à elle des hommes que l’avenir attendait parfois pour les couronner tardivement. Leur ignorance de la vie politique — qui était leur indifférence — en faisait pour elle comme un attrait nouveau. Elle proclamait le charme des innocents.
En quelque manière, dès 1853, dans l’éclat même de sa maison, on trouva bientôt un peu de ce ton qui, jadis, avait régné dans le petit royaume de l’Impasse du Doyenné, où les révolutions roulaient, où les émeutes grondaient à deux pas de la porte, tandis que Théo, Gérard ou Arsène, enfants des Muses, jouaient de la guitare littéraire. La société qui se trouvait ainsi réunie se recrutait donc toujours dans les cadres les plus divers. Quand les rangs des survivants de Florence et « de la Vieille Garde de Rome » commencèrent à s’éclaircir,
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les recrues arrivèrent, amenées par les « Majors, » et trois générations d’écrivains et d’artistes, se mêlant, se suivant, se remplacèrent dans une mêlée parfois contradictoire, attrayante toujours.
Ce salon embrassait un siècle. Trois sortes de clients le formaient. La première émanait d’une élite, annoncée déjà par un prestige extérieur. Les taciturnes fournissaient la vue, le poids muet des noms illustres. Leur présence flattait et étoffait. Utilités monosyllabiques, c’étaient eux les « gros meubles. » Parmi les génies, quelques causeurs éblouissants représentaient le centre de la corbeille, régal des oreilles, gourmandise de l’esprit, animant et alimentant les propos de table. Puis arrivaient les troupes de second plan, les savants que l’on consultait sans les écouter, les troubadours, les bouffons, les gens qui savaient tout et qui ne faisaient rien , et ceux qui faisaient tout et qui ne savaient rien. Artistes, plaisantins, amuseurs aux capacités multiples, lecteurs bénévoles, secrétaires sans appointements. Ceux qui, dans la vie bourgeoise, font les commissions, les vers de circonstance, cisèlent les madrigaux, les sonnets festonnés du Jour de l’An, ceux qui accrochent les guirlandes, grimpeurs d’échelle, animaux familiers, amoureux sournois, porteurs de paquets, auxquels on peut tout demander, le plus flatteur et le plus désagréable, et qui ne s’en vont que lorsqu’on les renvoie. Chiens fidèles, matous rôdant à l’ombre de la maison, qui s’étirent dans un fauteuil inoccupé, qui chauffent les places, font la chasse aux souris et que l’on trouve soudain, trônant au milieu du lit de parade ou fourrés sous un édredon en ronronnant.
Parmi cette « Cour d’amour » se glissèrent, dès l’avènement de l’Empire, quelques figures qui étonnaient, moins par leur médiocrité que par cette force d’adresse et d’intrigues qui grignote comme font les vers dans une commode. On s’en accommode. Personne ne sait par quel hasard ils sont venus et par quel miracle ils sont restés. On ne peut créer un tel aréopage sans s’être aussi, sur quelques éléments, trompé un peu, n estce pas? Le voisinage du médiocre magnifie la valeur.
Dans le nombre, quelques pédants, majestés contrariantes, remplies de sciences comme des outres et qui, sous la seule pression d’une idée générale, se dégonflaient rapidement. Trop intelligente pour les encourager, la Princesse savait pouitant tirer parti même de ceux qui connaissaient les choses sans les
sentir, de ceux qui les connaissaient mal et de ceux qui n’en savaient bien qu’une seule.
Fort ignorante au début de son règne, le prestige de ses origines lui fit chercher bientôt sa propre aventure. Vers la quarantaine elle s’avise d’en savoir plus long et demande un professeur. Les romans et même la poésie ne la captivent point. Elle veut des précisions de l’Histoire, encore qu’elle ne les préfère qu’à travers un seul sentiment, celui qui exalte sa famille. Tout revient à cela. Mais son mérite est aussi d’amalgamer et de porter à leur hauteur tous les plans de l’intelligence. Elle laisse tomber ce qui l’ennuie, comme on renvoie un chien sous la table , et elle souligne les capacités de chacun par sa propre curiosité. Elle matait rapidement les révoltés, « coupait » les filandreux et supprimait les « raseurs » avec une aisance magistrale, tout en en tolérant d’autres. La mission était difficile. Que l’on s’imagine la mêlée des esprits que chacun portait avec soi. Mais les convictions inébranlables fléchissaient parfois sous un seul de ses regards.
Le principe d’une telle réunion de sommités a déjà quelque chose de vertigineux. C’est un vrai péril que la rivalité de ces dons multiples, une hostilité installée que ces haines littéraires qui couvaient derrière les échines dociles et qu’attisaient les jalousies et les concurrences. A les observer de près on ne peut les juger sans quelque irrévérence. 11 y avait un monde entre Sainte-Beuve et Flaubert, entre Gautier et les Goncourt. Mais de ces « gros matous, » de ces taureaux, de ces renards, elle faisait un beau jardin d’acclimatation où chacun avait sa niche et sa miche. L’ours grimpait à l’arbre sur lequel il pouvait chercher son miel, le paon avait la crête du mur, le taureau sa prairie pour avoir l’illusion de la liberté... Alors, parfois, elle ouvrait toutes les portes et lâchait tout ce monde ensemble. C’était une belle soirée au cirqiie où même les fauves cessaient de rugir, pour lécher les pieds de leur dompteuse.
Bien qu’elle n’aimât point « le rayon encyclopédique » et qu’elle détestât la philosophie, elle feuilletait volontiers les philosophes, par commodité. Son dictionnaire parlant était d’un grand secours pour une femme, si exclusivement occupée de peinture. Elle est trop friande aussi des individus pour ne pas orienter ses curiosités dans toutes les directions. Elle est le phare qui interroge l’horizon. Tout l’agrément des échanges émane d’elle et retourne à elle. Elle sauve les timides qui vont faire
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naufrage, encourage les hésitants et récompense le courage...
Pour beaucoup elle était la maman-gâteau. Par mille attentions de cœur qui ne pouvaient passer pour des effets de protection, elle donnait parfois l’idée d’une telle intimité que son foyer semblait, à ses amis, comme une pension de famille dont la ménagère garde à chacun son rond de serviette. C’est la simplicité de l’accueil qui escamotait la livrée du vestibule et ce que le ton de la maison conservait de hauteur impériale.
Chacun des convives, en rupture d’un logis, bourgeois ou désordonné, arrivait à ce seuil comme si la première marche de l’escalier eût déjà le pouvoir de l’anoblir. Les honneurs venaient à sa rencontre et, sans qu’aucun n’eût jamais prononcé cet aveu d’orgueil, nul n’échappait à cette emprise. Une fois au salon, chacun déjà se trouvait couronné de grâce, une qualité de « fondateur, » comme on disait jadis pour les grandes chasses.
Dans cette particularité était le secret de ce commerce. Les clients sortaient de leur capharnaüm livresque où la femme de charge au tablier bleu avait fourragé dans la cheminée et semé le désordre. Vertigineusement ils montaient vers ce paradis, cette hospitalité de jour, et de nuit, si l’on compte les séjours de Saint-Gratien... Désaxés par la survie d’une gloire écrasante, ils ne valaient que par le fruit de leurs dons naturels. La richesse, les dignités extérieures, la naissance n’étaient plus. La Princesse incarnait tout cela en face d’eux. La mise de fonds de chacun s’y mêlait pour créer un équilibre nouveau, inconnu des Cours, une association vraiment compensée et non un état où d’un côté les protecteurs planent et de l’autre les protégés quémandent...
Avec le temps la Société s’était amplifiée. Tous les souverains, de passage à Paris venaient chez la Princesse. Tantôt elle s’en réjouissait, tantôt elle s’assommait. L’eau va à la rivière. Le Parnasse en rangs serrés marchait de son côté vers la rue de Courcelles. Dans cet empressement il y a des profits mutuels. La Princesse a bu jusqu’à la lie la corvée officielle.
« Ce que les hommes sont malins tout de même ! » s’écriat-elle un jour, quand elle étouffait devant trop d’insignifiance. « Quand ils ont les honneurs, ils croient encore qu’ils savent quelque chose. Quel rapport cela a-t-il ? »
Un jour, on la tourmentait pour faire donner la rosette à un musicien déjà vieillard. Comme elle n’avait rien obtenu pour
lui, — peut-être parce qu’elle n’aimait pas la musique, — elle s’approcha du solliciteur et, détachant une fleur d’un bouquet, elle lui dit : « Voilà toujours la rose. Vous êtes trop jeune pour la rosette. »
Si beaucoup de ses amis ne cessent de lui prêter un air césarien , les plus perspicaces savent qu’il vit en elle une bonne dame routinière et ordonnée qui aime ses amis, sa maison, son franc-parler, « ses roses » et ses petits chiens, dans une corbeille près du tricot, sur le coussin. Tout cela est loin d’une Catherine II. L’arrivée rue de Courcelles avec la livrée et les bustes de la famille ont l’air couronné qui impressionne les gens de petite origine. Mais dès que l’on est dans la place, on sent une intimité qui ne s’efface que pour les réceptions des dimanches où une foule fort mêlée faisait profession de porter « ses adorations à la bonne Princesse. » Si friande qu’elle était toujours de converser avec l’élite, elle jouait là, sans souffrir, son rôle d’auditrice, complaisante même pour les propos les plus oiseux. La première période de « son » Courcelles est surtout une Académie à laquelle les flatteurs donnaient volontiers le nom — un peu comique — de « Cour de la Renaissance. » Les fréquentes visites princières marquaient d’ailleurs, en ces temps,, le logis d’un air plus cérémonieux. La reine Victoria y était venue plusieurs fois, diversement appréciée par ce « kobold » qui vivait dans l’esprit malicieux de la Princesse et qui ne sommeillait jamais complètement. Au milieu de sa parfaite courtoisie, joviale et prenante, elle observait les attitudes et savait juxtaposer avec une réelle hardiesse les défauts et les qualités des gens. Cet imprévu pouvait donner, pour certains, raison à ce mot de l’Impératrice : « Quant on veut jouer de l’impartialité, on dessert toujours quelqu’un. »
« La reine Victoria, » dit Mathilde en 1856, « a donné beaucoup de bons conseils aux femmes, mais parfois celles-ci y ajoutent deux zéros et ces additions les font trop gonfler. Elle (l’Impératrice) a triché de cette façon quand elle est revenue de Londres. » Et, à ce propos, elle dit à un autre moment : « On me reproche d’avoir donné à Nieukerke1 le Pouvoir absolu dans les arts. Mais il reste la patronne. Avec « Elle » ce n’est pas trop de faire un Saint-Michel. »
1. Cet abréviatif avait été adopté par la princesse Mathilde.
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Sur la reine d’Angleterre elle racontait mille anecdotes vécues. Une des plus drôles est celle-ci : un homme du peuple venait de voir passer la souveraine dans une galerie de l’Exposition Universelle. Il la désigna à un camarade et la Princesse l’entend dire : « La vlà! » Mais le camarade, après avoir longtemps contemplé la Reine, lui envoie un grand coup de poing et dit ce seul mot :
Blagueur!...
On s’occupait beaucoup de cette actualité émouvante qu’était Abd-el-Kader, gracié par l’Empereur. La Princesse s’enthousiasme pour la noblesse et la loyauté de cet infortuné. « Rentrez vos plaisanteries, » disait parfois la Princesse à ses familiers quand elle voyait entrer Abd-el-Kader. Un jour, Eugène Giraud, pour lui faire plaisir, lui apporte le portrait de l’Émir, fait par le bon photographe Carjat aux longues jambes kdont la passion était de suivre les enterrements et qui y apportait son masque long, si triste, ses yeux, si indifférents et si naturellement désolés.
« Abd-el-Kader, dit Giraud, n’a plus son royaume, mais en revanche on lui a donné le Grand Cordon. »
Mathilde hausse les épaules et regarde son peintre avec une comique pitié :
« C’est comme si vous disiez : l’Empereur a perdu la France, mais on lui a offert une maison de campagne à Sainte-Hélène! »
Après sa libération d’Amboise, l’Emir devint pendant quelques jours un favori du salon. Mathilde aimait en lui le chef vénérable, généreux dans la puissance et grand dans l’infortune. Elle l’admirait et comprenait sa destinée, mais elle ne pouvait le mêler à tout ce monde qui n’avait pas « le sens de l’Islam. » Fort impressionnée par sa dignité, elle le mit dans un compartiment séparé en disant à Théo :
« Pendant qu’il vient chez moi, mon ami, faites-moi le plaisir de ne pas vous déguiser en arabe. Vous auriez l’air de vous f de lui. »
Le salon de la princesse Mathilde eût manqué à tous ses devoirs s’il n’eût incorporé, dans sa galerie des souverains, un des personnages les plus originaux de ce temps, le roi Victor- Emmanuel IL Si différent qu’il était, dans sa rudesse joviale et son verbe à l’emporte-pièce, de la manière de l’hôtesse de la rue de Courcelles, il avait pourtant des points de contact
avec elle, par cette vaste faconde qui abordait toutes choses de face, par cette « gaillardise » aussi qu’aimait la Princesse, à la condition que l’on respectât sa famille, sa personne et que l’on évitât certains termes qu’elle ne consentait pas à entendre, encore qu’elle usât de plusieurs expressions vigoureuses qui eussent pu le faire croire.
C’est plutôt dans sa nièce Laetitia Napoléon que l’on trouvait un composé de ce Roi et de la Princesse. C’était une vraie joie de contempler, en la petite-fille du Roi, la survie de ces qualités transmises, de l’entendre parler cette langue apostrophante, si franche et si sonore. En un instant elle évoquait ces deux figures qui s’étaient unies en elle et on les trouvait.
Quant au Re Galantuomo, il était fort attiré par « Matilda, » la sœur de son gendre. Quand il lui rendait visite à Paris, il ne s’en cachait point — certains disaient qu’il ne s’en cachait pas assez — au gré d’une femme qui se contentait volontiers des galanteries parlées, surtout quand elle avait affaire à un souverain qui avait élevé ces sortes de conquêtes à la hauteur d’un exploit journalier. Son regard impérieux fouillait sans cesse l’horizon, à la recherche d’une dame qu’il pût serrer dans ses bras pour lui apprendre comment il se nommait et au besoin pour préparer l’avenir.
Une réputation immense le précédait et quand il vint à Paris il se hâta de faire savoir à la princesse Mathilde qu’il tenait à l’entretenir de mille objets pressants autant que favorables. La Princesse — à qui on avait tant conté des prouesses et des assauts dont on disait merveilles — se garda à carreau et reçut Victor-Emmanuel prudemment, au milieu de sa petite cour, ce qui déplut fort au Roi. Dans certaines circonstances il préférait le tête-à-tête, disant qu’il n’avait point besoin de greffier.
En tortillant ses formidables moustaches il inspecta à la ronde la compagnie, puis, voyant qu’il ne pourrait, enfin seul , dire ce qui, depuis son arrivée à Paris, lui tenait tant à cœur, il s’enflamma en de sonores exclamations italiennes, enfermant son secret dans sa langue maternelle, bien sûr d’être compris par la « Florentine » et de ne l’être point par ces importuns.
Ce que déjà il avait dit à tant d’autres — et la veille même à l’impératrice Eugénie — il le répéta rue de Courcelles, avec une ardeur non moins grande. Enfin il se mourait d’amour et, foi de gentilhomme, il ne demandait qu’à le prouver...
LE SALON DE LA PRINCESSE MATHILDE
La princesse Mathilde, fort soulagée après son départ et ayant réussi à éviter les extrêmes, s’égaya beaucoup de cette visite et se félicita d’avoir gardé à portée de sa main son éventail et toutes mesures éventuelles de défense, par la présence de sa Garde palatine.
Les visites de la reine de Hollande, de sa chère Sophie, la compagne de son enfance, étaient pour elle des fêtes de confidences. Jamais celle-ci ne lui avait fait le moindre chagrin, mais jamais non plus elle ne l’avait vue arriver autrement qu’avec la même robe de satin rouge, ornée, tantôt de volants noirs, tantôt de dentelle blanche, que l’on décousait ensuite pour une autre année. Ces légères « variations sur un thème connu » ne la consolaient pas de cette royale pauvreté. Elle se gardait d’ailleurs de l’en accuser, la sachant la victime de l’avarice de l’époux, lequel était incapable de sonder la profondeur de discrédit tombée ainsi sur sa personne.
La bonne et pieuse Clotilde avait descendu le plan de la coquetterie féminine plus bas encore, par humilité chrétienne et par indifférence terrestre. Mathilde, autant qu’elle le pouvait, veillait « sur cette pauvre garde-robe, » pour la corriger et l’amplifier. Pourtant un jour elle dit de son accent décidé : « Si je n’avais pas à veiller sur ma propre maison, j’aimerais parfois, pour l’honneur de la famille, faire l’habilleuse au Palais-Royal! »
Déjà au moment du mariage de Clotilde elle s’était écriée : «Je me demande dans quelle toilette la bonne Clotilde arrivera un jour au ciel, où les anges eux-mêmes se mettent en beauté! »
Une des visites les mieux accueillies sous l’Empire fut celle du jeune roi Charles Ier, son cousin de Wurtemberg. Au même titre que la reine Sophie, il occupait une place, grande mais discrète, dans ses souvenirs de jeunesse.
« En se mariant, » dit-elle un jour, « avec la grande-duchesse Olga, il est tombé sur un tas de neige. On a beaucoup de mal à le réchauffer mais, une fois dégourdi, c’est le plus charmant des cousins. C’est un Florentin de la Renaissance. Il aime tout ce que nous aimons et il retourne chez lui comme en exil. »
Ensemble ils détestaient la Prusse, mais celle-ci allait bientôt garrotter le pauvre roi « par la faute, » disait Mathilde, « de M. de Persigny qui, avec 1866, avait stupidement empêché
une alliance avec les Petits États du Sud, plus disposés à ce moment à se mettre sous la protection de la France que sous celle de Bismarck. »
Un autre roi — démissionnaire, celui-là — Louis Ier de Bavière, fit un long séjour à Paris et rendit des visites à Mathilde. Depuis Louis-Philippe il n’était plus revenu en France, vivant « comme un halluciné » en Italie, à Rome surtout, où il possédait la villa Malta. Filleul de Louis XVI et de Marie-Antoinette, il avait encore servi sous l’Oncle et gagné pour lui plusieurs batailles. Mais après la campagne du Tyrol, où il se plaignit que l’on eût trop maltraité ses propres sujets, il était devenu un ennemi de Napoléon, et la France avait alors endossé toute la responsabilité du Corse et toute la haine qu’il avait soulevée en Europe. Louis Ier, ouvertement hostile, s’était tenu éloigné de son pays natal qui était la France, mais, par une faveur du sort dont il pouvait se louer, dans ce Paris où les rancunes politiques étaient tenaces, on avait si bien oublié son attitude, qu’au premier coup il charma tout le monde, à la fois aux Tuileries, où on le considérait comme une « relique de la famille, » et rue de Courcelles, où la vivacité, la hardiesse imprévue de son esprit, enchantaient la princesse Mathilde. Chez elle, comme au palais, il racontait mille impressions inconnues sur ses séjours aux Tuileries à l'époque du Grand et amusait Eugénie par une foule de saillies, anecdotes vécues, ressuscitées de son passage à la première Cour impériale. Il était reçu comme beau-frère d’Eugène de Beauharnais. Sa sœur n’avait-elle pas comme belle-mère l’impératrice Joséphine ! Cette union avait créé un cousinage assez rapproché, et l’Empereur luimême prenait un plaisir infini à lui parler de sa mère Hortense que le Roi avait connue dans l’éclat de sa jeunesse. Eugénie, de son côté, se montrait friande de voir en lui le filleul de Marie-Antoinette, pour laquelle elle avait un culte romantique. Et puis il lui parlait espagnol !
C’est de l’extrême vivacité d’esprit du vieux Roi que se délectait surtout la princesse Mathilde. Ce qui l’enchantait était sa manière de mettre les pieds dans le plat.
« A quatre-vingts ans, » disait-elle, « qu’est-ce qu’il peut risquer à dire la vérité et à prendre le diable par les cornes? »
Cette franchise irrésistible que sa surdité lui faisait hurler était l’objet de l’hilarité générale. Un immense courant d’air
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parcourait, à sa venue, l’atmosphère un peu enfermée des salons impériaux. Il ne reculait pas devant les histoires libertines et criait les secrets à travers la table, « comme un lâcher de pigeons, » devant les convives, gênés de cette rupture subite du protocole. Mais ces sorties jetaient la Princesse dans un tel état de gaieté que tout le monde éclatait avec elle. Elle aimait l'adorable vieillard comme elle l’appelait, par tant de particularités qu’elle n’avait encore trouvées chez aucun prince : pour sa manière prime-sautière d’abord et juvénile, sa folle passion pour l’Italie, sa profonde culture hellénique et latine. Autant de carrefours où la Princesse « lui tombait dans les bras. »
« J’ai horreur des voyages, » s’écria- t-elle un jour, « mais voilà un homme avec lequel je voudrais retourner à Florence. » Cette exclamation étonna beaucoup M. de Nieukerke. Avec la Princesse il avait, dans cette ville, des souvenirs communs qu’elle comptait retrouver avec un autre! Il mit un instant à s’en remettre. 11 y parvint vite, par tous les écarts qu’il avait à se reprocher. Ce qui unissait encore la Princesse à l’amant de Lola Montés, c’était son aversion pour la Prusse et toute sa famille royale. Elle goûtait à leur valeur ses profondes connaissances dans tous les domaines de l’art. Pour les travaux de la Princesse, il avait su trouver un compliment qui, sans compromettre son jugement acerbe, sauva galamment la face. En regardant un de ses tableaux de fleurs, il dit :
« Ce soir, je lui consacrerai un distique.... »
Depuis sa jeunesse il faisait éperdument des vers et savait de quel secours est, dans la tribulation des princes, la pratique, médiocre même, d’un art qui peut leur donner l’illusion d’une qualité trouvée hors de leur rang.
« Que serait la vie, » s’écria- t-il, « si chacun n’avait pas son Steckenpferd ! (son dada). »
Grâce à la sagesse — qui parfois arrive plus aisément d’un milieu que d’une réflexion — il s’était réconcilié avec la France et, « d’un tour de main, » il avait conquis Paris. Bientôt populaire, sa haute stature un peu courbée, les cheveux gris au vent et la houppelande flottante, il arrivait rue de Courcelles, faisant sa cour de cette manière délurée et gaie qui était sa grâce d’autrefois.
« On voudrait vous garder toujours ici, Sire, » lui dit
la Princesse à sa visite d'adieux, « mais nous avons trop ri avec vous. On a besoin de laisser reposer sa rate. »
Le Roi lui baisa les mains et lui dit : « Nous irons ensemble au canal de Suez ! Je l’ai promis à M. de Lesseps! »
La princesse Mathilde gardait un souvenir amusé de son « adorable vieillard » qui, né en France, mourut en France sans avoir réalisé son dernier vœu : monter sur les Pyramides avec la fille du roi Jérôme.
Une des figures les plus redoutables du salon de la princesse Mathilde était le comte Horace de Viel-Castel, surnommé, par la postérité vengeresse, « la vieille portière. » Les survivants autant que leur descendance se sont ainsi dédommagés de ses Mémoires. Il a décortiqué le monde du Second Empire avec une si réelle méchanceté qu’il a fourni — par ce choix trop exclusif des noirceurs humaines — à la plupart des gens qui avaient encore connu cette époque un prétexte trop facile pour le proclamer un calomniateur professionnel, un radoteur fielleux, un menteur gratuit.
Il n’y a guère d’épithètes désobligeantes et définitives dont son souvenir n’ait été chargé. Il fut cloué à son tour au « banc de l’infamie, » à ce point qu’on semble ne plus rien pouvoir dire sur lui qui puisse lui être favorable.
En ces peu d’années une légende s’était déjà faite autour de lui qui stigmatise cet ami de la princesse Mathilde pour en faire la figure la plus antipathique et la plus sournoise de ce grand cercle d’illustrations, où les meilleurs et les pires se donnaient rendez-vous pour s’unir dans le plaisir de la conversation autour de la royale hôtesse.
Tout d’abord il faut avoir quelque audace, — non pas pour détruire cette mauvaise renommée, on n’y parviendrait pas, devant cette table, remplie de corps de délits que sont ses Mémoires, — mais pour contrôler seulement ce rôle abominable, pour s’instruire de ces crimes de délation que, de l’avis de beaucoup de gens, « il était inutile de vérifier. »
Une révision s’impose pourtant lorsque l’on constate que, malgré toutes ces noirceurs, une valeur historique en reste pour ce temps, comme une certaine iconographie peut compléter la sécheresse et l’ennui de beaucoup d’historiens. Et puis l’amitié dont la Princesse a longuement honoré ce pestiféré, l’affection que lui-même portait à la fille du roi Jérôme,
LE SALON DE LA PRINCESSE MATHILDE
nous met dans l’obligation de pénétrer — fût-ce avec un masque — dans ces souterrains asphyxiants, pour aller sur les traces de ce gentilhomme qui a collé toute la société de son temps sur son tableau noir, comme des hannetons avec des épingles.
Alors dès la première marche de l’escalier qui pénètre dans cet antre de la médisance, bien des choses nous étonnent qu’il va falloir méditer. Quant aux découvertes que l’on peut faire sur ce caractère singulier, on peut dire que leur subtilité ne saurait s’exprimer qu’en une suite de paradoxes. En un mot, « la vieille portière » qu’est-ce, au fond, sinon un de ces cœurs exigeants qui attendaient trop des humains et qui, un jour, ont pris la contre-partie de ce qu’ils ont espéré pour s’enfoncer dans l’amertume d’une expérience déçue. Viel-Castel est comme un cavalier qui, ayant longtemps couru derrière une chimère, s’embourbe à la fin du jour dans un marais sans fin.
Dès le début de la carrière éblouissante qui, pour la princesse Mathilde, commence avec l’avènement de Napoléon III, l’auteur de ces révélations pénibles nous salue au seuil même de cet hôtel de la rue de Courcelles où le diligent M. de Nieukerke vient d’installer la Princesse.
Dès les premières semaines de cette grande vie mondaine, la porte est largement ouverte à la représentation. Déjà, elle attire de toutes parts les curieux et les avides d’honneurs, les intrigants, les mouches du coche — qui étaient les mouches du trône — et les « snobs, » comme dira plus tard Paul Bourget. Alors soudain un avertissement arrive à la belle hôtesse dont tout le monde a méconnu le sens prophétique et dont volontairement on a négligé la profondeur, la vérité, le courage. Cet avertissement est signé Viel-Castel.
On l’a négligé parce que l’auteur s’est fait si méchant par la suite, si dénonciateur de vices et si désagréable pour tout le monde qu’on ne lui tient jamais aucun compte de tout le bien qu’il pourra dire, ni de toute la vérité aussi qu’il aura exprimée sur beaucoup de ses contemporains.
Mais que dit donc cet abominable personnage quand les tapissiers ont à peine quitté ce bel hôtel, que les vitriers ont à peine fait place aux fleuristes pour garnir de plantes la belle serre fameuse où toute la gloire du Second Empire se donnera rendez-vous? Il avertit la cousine de l’Empereur de son terrible
isolement moral « au milieu de ces crocodiles, sortant de leur boue pour ramper vers la nouvelle puissance. »
« Pauvre princesse Mathilde! Vous êtes bien mal entourée et personne ne vous donne de bons conseils! »
Comme tout cela est vrai et quel ami sincère parle à travers ce « monstre! » Continuant ses soupirs il dit :
« Peu à peu vous vous laissez aller aux complaisants. La flatterie vous mord. Elle vous séduit. Ceux qui vous baisent les mains vous renieraient si la fortune cessait de vous sourire. » Comme c’est, encore une fois, l’ultime raison qui parle en lui, ce bon sens mélancolique qui est comme le fruit de sa douloureuse expérience.
Elle-même ne dit-elle pas un jour :
« Combien de ces gens m’aimeraient assez pour venir me trouver dans une mansarde ? »
Elle voit trop noir. Bien des amis y seraient venus. Néanmoins, Viel-Castel juge sagement la situation. Il pénètre le fond de cette vie courtisane qui commence, et si elle ne laisse pas que des déchets, il sait que cela ne tient point aux foules brillantes, mais à un groupe d’hommes qui, sortis de leur médiocrité ou de leur bohème, magnifièrent cette vie et donnèrent à ce salon sa raison d’être. Sans eux, certes, la Princesse serait encore une figure attachante, mais elle n’aurait pas ce piédestal qui, avec quelque exagération, en a fait pour quelques-uns une « princesse d’Este, » une animatrice du génie.
Si Nieukerke tire de sa position et de ses entremises, de l’influence qu’il avait sur les marchés d’art et sur les commandes, un bénéfice considérable, le « monstre » Viel-Castel, lui, ne cessait de donner, généreux à l’excès, attentif sans répit à ce qui pouvait plaire à sa bonne hôtesse de Saint-Gratien. Chaque semaine il arrivait avec un cadeau, sortait de sa poche un petit objet précieux, développait quelque mystérieux paquet dans lequel la Princesse trouvait un bronze, une miniature persane, quelque flacon en verre de Venise.
Au début de l’Empire, deux années après le coup d’État, il avait fait des dons importants au Louvre et, en 1854, il avait déjà marqué suffisamment sa personnalité pour être considéré comme le plus abominable des hommes, tout juste assez bon pour être évité. Littéralement il « empoisonnait l’air respirable, » jetant la terreur autour de lui et se moquant du reste,
LE SALON DE LA PRINCESSE MATHILDE
tandis que le « bel Émilien 1 » gagnait chaque jour des faveurs, se faisant adorer à bon compte et ayant à ses pieds la Cour et la ville. Sans juger à leur valeur l’humilité des femmes, « qui rampaient devant lui, même sur la dalle nue, » disait le méchant Horace, « sans avoir sous les genoux un tapis de prière, » Émilien se considérait comme un dieu bienfaisant. Tour à tour doux et délicieusement brutal, il était oublieux, ingrat, nonchalant. Enfin, un charmeur .
On savait que tout lui était dû. Un sentiment de reconnaissance pour certaines choses qui d’ordinaire obligent même un homme de médiocre éducation, il voulait l’ignorer, même à l’égard de sa Princesse, à qui il devait tant et dont il aimait à dire qu’il était « l’auteur de sa fortune et qu’on la respectait heureusement, malgré ses aquarelles . »
Dans un cri d’alarme, qui vient vraiment d’une âme tourmentée et remplie de sollicitude véritable, Viel-Castel écrit déjà en 1853, à propos du « bel Émilien » :
« Vous êtes trahie par les personnes même de votre intérieur. »
Si cette phrase rappelle trop le style des somnambules de la foire de Saint-Cloud pour être prise au sérieux, les faits sont pourtant là dans leur crudité. Si la Princesse savait combien, à ce moment, on abuse de sa franchise et de sa fidélité, de sa crédulité aussi quand il s’agissait de sentiment ! Entourée de beaucoup de personnes d’un dévouement éprouvé à travers une vie entière, elle est aussi parfaitement trahie par d’autres, non par des subalternes, braves gens toujours à leur poste d’honneur, mais par les plus importants.
Il se trouve — dans les fameux Mémoires où beaucoup de faits portent l’accent de la vérité, — une scène curieuse, pénible pourtant, dont on ne peut suspecter la parfaite probabilité. Il est des traits que l’on peut sentir faux du premier coup, d’autres ne sauraient être imaginés. La vie, surprise dans son intimité, a un caractère propre qui échappe aux simulateurs.
Le Surintendant, qui habite au-dessous de « la vieille portière » au palais du Louvre, vient de recevoir, devant le méchant Horace, une lettre tout à fait confidentielle de sa royale amie. Le premier devoir d’un honnête homme — sans qu’il se réclame même d’une seigneurie — est, n’est-ce pas? de