E. PLOM ET C", IMPRIMEURS-ÉDITEURS
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A MONSIBVR iï***
La modestie de celui à qui je voulais dédier ce Uvre m^ empêche de mettre son nom sur cette page.
Pourtant, quil me soit permis de le dire ici: pendant cinq ans y inconnu au reste de l'Europe, fai reçu VhospitaUté la plus large en Russie, au Journal de Saint - Pétebsbourg ; plusieurs CBUvres, écloses dans cette atmosphère de bienveiU lance, — notamment celle-ci, — ont été depuis favorablement accueillies par le public parisien , et enfin, si ce journal ne m'avait pas encouragé à écrire, aux heures de défaillance, j'aurais peut-être laissé tomber ma plume.
Henry Gréville.
Ptrif, 12 décembre 1876.
LA
Ce soîr-Ià, — mardi de Pâques 1860, — tout le quai de la Cour était en rumeur : madame Avérief donnait un bal d'enfants.
La maison de madame Avérief avait longtemps été une des plos remarquées parmi celles qui ont, tous les ans, Fhonneur, de voir la famille impériale paraître à Tune au moins de leurs fêtes, pompeuses et savamment ordonnées. Tout lui donnait droit à ce privilège : la haute naissance de Fhôtesse, son deuil prématuré, — si noblement porté en mémoire de Tépoux tué à Varna, — son influence salutaire sur toute la génération qui avait crû sous ses yeux; sans parler de sa grâce hospitalière et bien avisée, qui clas^ sait ses invitations parmi les plus rares et les plus recherchées.
Aussi, lorsqu'à la mort de son fils, le général Avé*
rief, enseveli dans un torrent du Caucase^ elle avait
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clos sa demeure et cessé de donner des fêtes, on eut dit qu*il manquait quelque çbose au soleil d'hiver de Pélersbourg.
Pendant cinq ou six ans, la maison Avérief resta morne et muette ; la famille et quelques intimes en franchissaient seuls la porte, jadis ouverte à deux battants; puis, un jour, la noblesse de la ville apprit, non sans étonnement, que Prascovia Pétrovna, en rhonneur du rétablissem^t inespéré de son unique petit-fils, rouvrait ses salons et donnait un bal d*enfants. Sa maison vit accourir*Ia fleur, encore en bouton, de la jeunesse* pétersbour|[eoise. Les invitations étaient aussi recherchées piu* les enfants qu'elles Pavaient été par les m^res^ c'était .la fine fleur -du panier, — encore recouvertede «On duvet.
Le mardi de Pâques de tette annéerlà tombait en plein avril. La grande salle revêtue de marbre jaune, où se réunissait la jeune ù;oup^, était éclairée par quatre vastes fenêtres donmîinl sur la Neva, et les rayons obliques du soleil de printemps glissaient perdus d^ns les rideaux 4e lampas jaune, pendant que le fond de la salle, malgré les grands xnifoirs du temps de PEmpire, paraissait déjà sombre et un peu terne.
Les petites danseuses, pour la plupart accompagnées de leurs gouvernantes, se rapprochaient, timides, pour examiner en silence leurs toilettes ; les garçons, plus timides encore^ s'étaient parqués près des fenêtres. Quelques mèi'es souriaient et causaient entre elles.
LA PRINCESSE OGHÉROi*. 3
Tout à coup, le maître des cérémonies fit son entrée. Comme le soleil qui disparaissait en ce moment derrière la Bourse, il fondit la glace ; il mit dans chaque main une autre main, et les groupes s'allongèrent à perte de vue dans la grande salle devenue presque obscure.
La musique résonna bruyamment dans la pièce voisine , la porte s'ouvrit à deux battants et la polonaise déroula ses anneaux avec une lenteur nlesurée.
Entourée de sa famille, assise, trônant pour mieux dire sur un grand fauteuil, au fond du salon cramoisi éblouissant de lumière, Prascovia Pétrovna, avec ses €]4eveux blancs rdulés en anneaux le long de ses joues» revêtuç d'une robe de damas blanc, ensevelie dans les p}Î3 d'une ipantHlè en point de Venise, avart plutôt l!air d^une im.pératrîc# d'Orient que d'une simple, mortelle. Souriante, avec un visage plein de bonté, elle regardait venir à ella le jeune troupeau guidé par son petit-fils Serge, en uniforme de page de la cour. ^
Celui-ci sMnclina, cueillit au passage la belle main blancbe et potelée de sa grand'mère^ et y déposa un baiser respectueux, accompagné par le sourire de deux beaux yeux gris-foncé. La danseuse de Serge, grande jeune fille de quinze ans tout au plus, toute rougissante, salua d'une gracieuse révérence la dame du lieu.
Les couples qui suivaient s'arrêtèrent à leur tour
pour s'incliner devant le fauteail cramoisi ; jusqu'aux plus petits, tout petits, qui, se tenant à peine sur leurs mignonnes jambes potelées, ébauchaient un semblant de révérence sous la conduite maternelle, f Après avoir accompli ce devoir, la chaîne se rompit^ une valse remplaça la polonaise, et les couples voltigèrent en tournoyant autour du salon, pendant que de nombreux domestiques éclairaient a ^tonio le salon jaune y tout à Theure si soflibre.
Les retardataires faisatenlieur eitrée; les mamans se groupaient autour de m&dame Avérief* les gouverneurs, en habit noir, s'étsient réfugiés dans le cabinet de Serge ; les gouvernantes jaSotaient à*voix basse le long de la muraille; uabxaU joyeux, un frémisse^ ment de ceintures de soie froissées, de petits pieds furtifs courant sur le parquet, avait remplacé le silence solennel de la*minutef précédente.
Bientôt un quadrille succéda à la valse ; les petits enfants timides se mirent à galoper en rond dans une pièce voisine, comme des petits chevaux de bois,, et la gaieté fut à son comble.
Ces vieux lambris, qui dataient de Catherine la Grande, avaient vu bien des fêtes, mais aucune peutêtre plus joyeuse. Le plus âgé des danseurs n'avait pas vingt ans, la plus vieille des danseuses n'en avait pas dix-sept; et tout ce jeune monde allait, venait, tournoyait sans plus de souci de la vie que si tous les jours avaient eu des mardis de PAques pour lendc" main.
Madame Arérief, belle et rajeunie, semblait avoir oublié toutes ses peines à contempler la gaieté décente de ce jeune monde, que la joie la plus expansive ne faisait pas sortir des barrières d*un irréprochable sairoir-vivre. Un pfiilosophe chagrin eût peut-être regretté >;ette éducation parfaite qui ne laisse rien à Timprévu, — mais il n'y avait point là de philosophe.
A neuf heures et demie, la salle à manger ouvrit ses grandes portes* de chêne ; les sombres boiseries disparaissaiept sons Téclat de Torfévrerie des dressoirs; des toivhères chargées ie bougies éclairaient For sombre de hf tapisserie iia cuir de Cordoue ; les trois tables se détac)iaient tpules lumineuses sur le dallage en marbfQ, avec leur nappage étincelant, leurs surtouts de cristal et 3*or et leurs grands candélabres de vieil argent, enfouis idans des corbeilles de fleurs odorantes.
Les enfants se taisaient gav bienséance; ce furent les mères qui poussèrent un cri d'admiration. Jamais madame Avérief n'aidait mieux réussi la décoration de sa salle à manger.
— C'est mon neveu Michel qui a tout arrangé, répondit Prascovia Pétrovna avec une joie sincère. Il m'avait promis de faire de son mieux, je suis bien aise qu'il ait réussi.
— Où se cache-t-il, ce vainqueur? dit une jolie maman avec vne petite moue : il a l'orgueil modeste, s'il ne vient pas jouir de son triomphe.
6 LA PRINCESSE t)GHEROP.
— II a dtné chez son oncle, répliqua la vieille dame, nous allons le voir arriver.
Pendant que les enfants prenaient place avec ordre autour des tables servies, et que des ruisseaux de thé fumant coulaient dans les tasses de Saxe, madatue Avérief avisa une jolie brunette de quatorze ans et demi, qui mordait avec appétit dans une tranche de gâteau.
— Où est ta sœur, Nastia? lui dit-elle.
— Là- bas, Prascovia Pétrovna, avec les gouver-^ nantes...
Un petit coup léger, imprimé à sa robe par la main de sa voisine , lui fit monter le rouge au visage ; elle se reprit, et ajouta gravement :
— Avec ces dames... c*est-à-dire mademoiselle Pauline est avec elle.
— Et pourquoi ne vient-elle pas ici avec toi?
— Elle dit qu'elle est trop grande, que ce serait ridicule.
— Ridicule! répéta la vieille dame en fronçant le sourcil. Serge! fit-elle, va vite me chercher Marthe Hilaguine, dans le salon bleu,' vite !
Serge disparut aussitôt et revint au bout d'un instant, accompagné d'une jeune fille vêtue d'une robe de mousseline blanche toute simple, et coiffée uniquement d'une magnifique chevelure brune tressée en couronne autour de sa tête.
— Qu'est-ce que cela veut dire, Marthe? Vous trouvez ridicule de vous mêler à cette charmante jeunesse ?
A cette semonce prononcée plus qu^à demi-voix par madame Avérief, tous les yeux se tournèrent vers la délinquante, — ce qui ne diminua pas son trouble. Elle parvint cependant à le maîtriser^ et répondit avec enjouement :
— C*est moi qui suis ridicule , Prascovia Pétrovna» je n'ose plus me montrer. Voyez comme je suis grande, j'ai la tête de plus que toutes ces demoiselleS|
Elle était très-grande en effet. Elle pouvait avoir dix-neuf ans -, son buste et ses épaules étaient admi^ râbles, — mais elle était presque trop grande.
Au milieu des compagnes de son âge, il en était certainement de sa taille ; au milieu des enfants, des adolescentes tout au plus qui rjentouraient, elle semblait un^une peuplier crû par hasard dans une oseraie .
Madame Avérief sourit ^ la bonne grâce de la jeune fille Tavait désarmée.
— Comme vous auriez de la peine à diminuer votre stature, il faudra peut-être attendre, en effet, que les antres exhaussent la leur. C'est bien aimable à vous d'être venue, mon enfant, sachant que vous ne pourriez trouver aucun plaisir ici.
— Vous comptez pour rien celui de vous voir, répliqua Marthe avec un sourire.
— Eh bien! puisque cela vous plaît de voir une vieille ruine comme moi, asseyez-vous ici, et prenons le thé ensemble.
.C'était là un honneur fort recherché parmi la petite cour qui entourait la maîtresse du logis. On ap-
porta un guéridon avec le plateau spécial de madame Avérief, qui ne prenait jamais que du thé préparé de ses propres mains* Il n'était probablement pas meilleur que d'autre, mais une distinction si flatteuse...
Les conrersations interrompues par ce petit incident reprirent peu à peu, et tout recommença à aller pour le mieux dans la plus hospitalière des demeures.
C'est à ce moment que Michel Avérief fit son en*trée. Il fut accueilli par un chœur d'exclamations flatteuses , bien fait pour tourner la tête à an galant chevalier. Mais Michel, parait-il, y était accoutumé, car il passa imperturbable, distribuant les sourires et les saints à gauche et à droite, et arriva jusqu'à aa tante, sur la main de laquelle il s'inclina profondément.
-— Je suis contente, Michel, dit celle-ci.
Inconsciemment-, elle agissait en impératrice.
— Je vous remercie, ma tante, répondit-il en baisant une seconde fois la main de la vieille dame.
Comme il se relevait, son regard croisa celui de Marthe Milaguine, qui n'avait pas fait un mouvement depuis son entrée. Ce fut lui qui rougit. . . Elle lui rendit son salut d'une inclination de tète polie, mais presque hautaine, baissa les yeux et resta un grand quart d'heure sans les relever.
Michel éiait de haute taille, et son uniforme de garde à cheval faisait valoir Télégance de sa personne. Adoré de toutes les demoiselles nouvellement sorties de Tinstitut, — et de beaucoup d*autres, — il passait à travers la vie avec la netteté de conscience d'un homme qui se respecte et qui sait ce qu'il vaut. Il ne coquetait avec personne, ce qui lui avait valu toutes les suppositions possibles. On avait dit, sous Féven* tail, qu'il entretenait* une actrice, — qu'il était aimé d'une dame du plu^ ^and monde, •— qu'il était secrètement marié avec unoartisane de la Gorokhovaîa ^ mais cette dernière supposition avait provoqué de tels éclats de rire, que celle qui l'avait imaginée, — c'était une femme, inutile de le dire, jeune, jolie et dépitée, inutile de lé dire aussi, — la jeune femme avait été huit jours sans oser prononcer le nom de ce terrible jeune homme.
On le voyait passer en drojki de louage, à certaines heures. On se demandait où il allait, pourquoi il ne se servait pas de son propre équipage... On avait
fini par découvrir que, se rendant à l'Académie mili-
taire, il trouvait de mauirais goût d'y faire parade de ses chevaux, tandis que d'autres, qui à son avis le valaient bien, y venaient à pied, £^ute de mieux.
Toutes les enquêtes avaient aussi bien abouti que celle-là. La vérité est que Michel Avérief avait grand souci de sa dignité^ qu'il ne voqlait traîner dans la vie aucun des embarras que crée plus tard ce qu'on appelle la vie de jeune homme, et, — plus que tout le reste, — que, depuis son entrée au régiment, il aimait comme un fou Marthe Milaguine.
Quatre ans auparavant, Michel venait d'avoir dix-huit ans, lorsqu'il avait remarqué Marthe pour la première fois. En venant faire à M. Milaguine sa visite de premier uniforme , il avait rencontré la jeune tille sur l'escalier. Tenant sa petite sœur par la main, elle descendait lentement; les deux sœurs, tout en velours noir, se détachaient sur l'escalier tapissé de drap vert. Le visage de seize ans de l'aînée avait l'expression pensive d'une mère de famille , pendant que la petite figure de Nastia souriait tout bonnement au visiteur, page de la Chambre au printemps dernier, bel officier cet automne.
Michel se rangea pour laisser passer, les deux jeunes filles, ne vit qu'elles, et bouleversa, l'instant d'après, M. Milaguine en lui annonçant qu'il venait de rencontrer ses filles qui sortaient.
— Seules? s'écria le digne homme.
— Je crois que oui ; il m'a semblé qu'elles étaient seules.
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Hilaguine courut aux éclaircissements et revint en riant aux éclats.
— Vous n'avez pas vu la gouvernante ! disait-il tout essoufflé. Quand on pense qu'il n*^ pas seulement vu la gouvernante I Vous savez que je le lui dirai.
— A quoi bon ? N'en faites rien, je vous en prie! répondit le jeune homme.
— Quand on pense qu'il n'a pas seulement vu mademoiselle Pauline! Elle n'est pas mince, pourtant, et elle n'est pas vilaine. A votre âge, jeune homme , j'avais de meilleurs yeux à l'égard des jolies filles.
Quand Pauline revint avec ses deux élèves, M. Milaguine se fit un véritable plaisir de lui raconter la méprise de Michel Avérief. La gouvernante fixa sur M. Milaguine ses yeux noirs et perçants, et sourit d'un air à la fois obséquieux et fin.
Elle était accoutumée à passer inaperçue. Mais elle voulait que Michel la remarquât, et pendant quatre ans , à partir de ce jour-lâ , elle ne négligea rien pour arriver à ce but.
Elle se regardait le soir dans la petite glace de sa table de toilette , elle se répétait à satiété que ses beaux cheveux châtains, si longs à peigner, étaient (lignes de porter les dentelles d'un bonnet de nouvelle mariée ; que le satin blanc d'une robe de noces se draperait tout aussi bien autour d'elle qu'autour de vingt autres, grandies sous ses yeux et déjà mariées à dix-huit ans, — -absurdité des mères! — et que ce
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serait grand dommage de profaner tous les trésors de sa personne à qnelque commis da magasin anglais , à quelque petit officier de Tarmée, à ceux en&i dont sa position pouvait lui attirer k demande.
Elle ne voulait pas épouser un Allemand : il lui fallait les pompes d*UB mariage russe. De temps en temps, elle rêvait que la cathédrale d'Isaac, illuminée pour elle » scintillait , le soir, sous les feux des lustres ; que les chantres entonnaient à «son entrée le verset nuptial, et que Tépoux venait à sa rencontre au milieu d*une foule parée. Cet époux, — c'était Michel Avérief.
Pourquoi cette ambitieuse, sans naissance, sans mérite hors ligne — son instruction s'était bornée à obtenir un diplôme dans une pension de Livonie — pourquoi cette ambitieuse s'était-elle attachée à Tidée d*épouser Michel Avérief, l'admirable, Finaccessible, ' Tunique? Précisément parce qu'il était unique et inaccessible. -^ H ne cherche pas les bonnes fortunes, s'était-elle dit, il est capable d'épouser n'importe qui par amour; celle qu'il aimera aura beau n'avoir ni naissance ni position, il l'épousera s'il l'aime. •• Il faut que ce soit moi t
D'ailleurs, Pauline avait pour elle une chance incontestable, une de ces chances pour lesquelles plus d'une honnête et vertueuse dame aurait donné son ftme au diable. Elle était jolie comme un cœur ; son petit nez extrêmement pointu ne déparait pas son visage souriant . Pauline avait vingt-quatre ans et
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toute rexpérience de cet 49e» jointe à la fraiefaeur d*une jeune fille. L'abspn^e d'une mère dans la maison 4e M. Milaguine amplifiait la besogne ardue que s* était imposée Paulitie Hofler.
Cétait mademoîsella Hopter, la «c mamselle », comme disaient j€s domestiques, qui réglait les dîners, Jes thés, qui se tenait au salon pour recevoir avec son ancienne élève, devenue jeune fille. L'éducation de Nastia, qui I9 gênait, avait été confiée à des mains subalternes, sous prétexte que les détails Fempêchaient de bien juger Tensemble. Peu à peu , cette fille artificieuse avait usurpé la place de Marthe; c'était elle qui conseillait M. Milaguine dans le choix des jours de réception et des hôtes appelés , comme dans la composition savante des dîners. M. Milaguine avait un excellent cuisinier dont il était plus fier que ne serait un roi des diamants de la couronne.
Dans une heure d'épanchement reconnaissant, l'excellent homme avait dit à mademoiselle Hopfer qu'après la mort de sa femme il n'eût jamais pensé qu'une maison pouvait être si bien dirigée. Pauline aurait pu devenir madame Milaguine peut-être avec le temps , une ibis les deux filles mariées, — lorsque sa position eut pu sembler équivoque dans la maison d'un homme seul...
Mais cet avenir lointain n'était pas fait pour lui plaire.
Elle voulait régner tout de suite. Et puis un vieux mari..
U LA PRINCESSE OGHÊROF.
Micbel Avérief était le inari qu'il lui fallait. Elle ne sentait pas de crainte à ]*idée d'épouser un homme plus jeune qu'elle de quelques années. De semblables précédents étaient là pour la rassurer.
Et puis, se disait-ellb, les grands seigneurs russes ne s'inquiètent pas pour si peul Le prince K..., notre voisin, n'a-t-il pas épousé une Bohémienne 4^ dix ans plus vieille que lui, et pas belle encore! Le comte S... s'est amouraché d'une petite actrice de rien du tout, et Ta fort bien épousée devant Dieu et devant les hommes. Et moi, la vertueuse Pauline, je ne pourrais prétendre à un pareil sort! Allons donc, ce serait une dérision de la destinée !
En conséquence de ces belles réflexions, Pauline dressa ses batteries.
Dans le fond de son cœur, elle cultivait un souvenir mémorable — exactement comme on cultive une plante de réséda dans un pot.
Certain jour, on jouait aux jeux innocents chez M. Avérief. A trois reprises différentes, Michell'avait choisie pour partenaire; à trois reprises, il avait dû baiser la main d'une dame, ettr'était la trop heureuse Pauline qui avait senti les moustaches du jeune officier effleurer sa blanche main. Depuis ce jour^ elle n'avait cessé de rêver au moment qui la ferait la femme de Michel.
En attendant, celui-ci était de tous les dîners et de toutes les soirées de M. Milaguine. Il se laissait faire, car après le dîner succulent, trop succulent, après
les plats inimitables et les vias exquis, la porte de la salle à manger s'ouvrait; au sortir de Fatmosphère suFchaufijëe et chargée d'ém^tnâtions nourrissantes , il allait retrouver, au frais, dans le^petit salon tapissé de lierre , Marthe , véftue de couleur claire , fière et tranquille, qui lui souriait à peine , qui ne le regardait pr^^que pas , et prè^ de laquelle il se sentait en paradis.
Elle lui versait une tasse de café dans une coupe de Chine, la posait devant lui... — depuis dix-huit mois, s'apercevant que sa main tremblait, elle avait cessé de lui présenter sa tasse , — et se rasseyait sous son petit dôme de lierre. Le salon était plein, on allait et venait, les éperons résonnaient, les aiguillettes des aides de camp battaient sur les plaques de diamants, — Michel n^entendait plus rien que la musique de la voix de Marthe répondant à quelque vieil ami de son père.
Parfois il lui parlait. Que lui disait-il? Rien, ou presque rien, une questipn banale, une remarque sur le beau temps, sur TOpéra-Italien. Marthe répondait deux mots, puis se détournait pour parler à un autre; et ces deux mots lui servaient à vivre jusqu'au diner prochain.
C'était Fheure privilégiée. A ce moment , mademoiselle Hopfer rangeait l'argenterie de gala; cette opération lui prenait bien une demi-heure. Quand c'était fait, elle venait s'asseoir auprès de Marthe, qui ne tardait pas à disparaître pour assister au cou-
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cher de sa petite sœur. Depuis la mort de leur mère» elle n*y avait jamais manqué. Michel lui tendait la main , elle y mettait la sienne à peine , comme un oiseau effleure une feuille en passant; elle restait une seconde an seuil de la porte , sous les lourds rideaux de velours grenat quf semblaient la sub* merger dans leurs plis ; la traîne de sa robe dispa« raissait, la porte se refermait, et Michel revenait sur la terre à la voix de Pauline Vassilievna.
Celle-ci mettait dans ses attaques une prudence extraordinaire. Sans rien deviner d'une passion si contenue qu'elle était un mystère pour le monde entier, elle sentait vaguement qu'il y avait là quelque chose qu'il ne fallait pas froisser. Elle se faisait tendre et presque intime ; elle s'informait de la santé des parents de Michel , de ses travaux , de ses amis y de ses chevaux, de tout ce qui lui touchait de près. Et puis, elle aimait tant son ancienne élève, devenue son amie , disait-elle.
Son amie! Michel sentait bien que cela n'était pas vrai dans le sens sérieux du mot, mais il n'attachait pas d'importance à cette erreur d'une âme vulgaire / qui prend de l'intimité pour de l'amitié , et il s'efibrçait de n'avoir pas l'air pitrs attentif quand Pauline lui parlait de Marthe.
En hiver, par les belles journées de soleil , il les rencontrait au jardin d'été. Il arpentait les interminables avenues pendant une heure ou deux pour apercevoir de loin la robe *de velours de Marthe et
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Taîgrette da bonnet fourré de Nastîa ; il n*osait pas toujours les rencontrer et les saluer. Quand il les avait vues' chez elles la veille, il s'en allait sans être aperçu , le cœur un*pea serré, mais content tout de méipe. — Je sais au moins qu'elle se porte bien , se disait-il.
L'œil de lynx de Pauline Vassilievna l'apercevait alors quelquefois à l'extrémité du trottoir de boi«.
— Voilà Michel Avérief qui s'en va, dit-elle un jour; on dirait qu'il nous, fuit; il ne veut pas nous saluer. Je le taquinerai bien, demain, à dîner.
— Je ne le veux pas! fit tout à coup Marthe, d'une voix contenue mais sourdement irritée. Je vous défends de lui en parler.
— Je vous défends ? Marthe , vous perdez la tête ! dit l'ex-gouvernante abasourdie.
— Je trouve de la dernière inconvenance d'attacher aux actions d'un jeune homme une importance telle, qu'il puisse supposer qu'oji les remarque.
Pauline, blessée au vif , devint écarlate.
— Mais c'était uno plaisanterie, ma mignonne! dit-elle avec douceur.
— Tant mieux! répondit sèchement Marthe avec ce signe de tête qui clôt les discussions ^ mais je maintiens ce que j'ai dit.
A partir de ce jour, Pauline étudia attentivement son ancienne élève pour voir au juste ce qu'elle pensait du jeune Avérief. Les investigations les plus scrupuleuses ne lui apprirent rien. Marthe restait
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aussi impénétrable que les murs des maisons orientales.
— Bah ! se dit Pauline « si elle Taimait , elle ne pourrait pas le cacher. A dix-huit ans !...
Et la demoiselle de compagnie se rappela , non sans une rougeur rétrospective ^ les avances qu'à dixsept ans die avait faites au fils aîné du pasteur de sa ville natale. C'est depuis cet insuccès qu^elle détestait ses compatriotes.
Le bal *4o madame Avérief était arrivé à cette période où les jeunes danseurs , qui voudraient bien s'amuser encore, sentent leurs yeux se fermer malgré eux. Dans une accalmie , à la fin d'un quadrille , les gouvernantes s'étaient rapprochées de la porte de la salle de danse, et formaient un groupe dont Pauline Vassilievna se détachait un peu. Les jeunes cavaliers causaient par couples en parcourant de long en large la grande salle où Ton venait d'ouvrir les fenêtres , pendant que les fillettes* disparai^aient à l'autre extrémité, poussées à l'abri far les mères, qui redoutaient nn courant d'air frais sur les petites épaules nues.
— Quelle belle jeunesse! fit une vieille dame blanchie sous le harnais, qui avait élevé deux générations dans la même maison , et qui avait à peu près le droit de tout dire*
Les jeunes gouvernantes rougirent. Il y avait là bien des ambitions déçues, bien des espérances inavouées... En ce moment-là, Michel Avérief, le
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bras passé dans celui de son cousin Serge, riait de tout son cœur, à quelques pas du groupe féminin.
Pauline VassUievna le regardait fixement depuis un instant ; il se trouvait droit sous un lustre dont la lumière s'écrasait pour ainsi dire sur son costume élégant , sur ses galons d*or, sur les ondes noires de ses cheveux coupés court et indisciplinés malgrà tout, sur ses dents blanches qu'une fière moustache noire rendait plus étincelantes... Sans s'en douter, il était presque insolent de force, d'énergie vitale, de beauté virile... Pauline eut un éblouissement. Les joues enflammées , l'œil en feu| elle éleva un peu la voix et dit très nettement , comme pour répondre à Fexclamation de la dame :
— Il n'est pas au monde de cavalier comparable à Michel Avériel.
Michel se tourna .brusquement vers elle et la regarda d.'un air d'inefprimable dédain. Ses lèvres ïe refermèrent iirusquement et il se dégagea du bras de son cousin, jlelui^i , avec la gaminerie de ses dix-huit 'ans,^s3|ielina jusqu'à terre devant Pauline : , * ^
— Et moi? dit-il d'vne vpix pleine d'humilité.
— Vous êtes le di^ue cousin de votre cousin , dit la vieille dame en riant ; seuleodçnt il est modeste et vous ne l'êtes pas. »
Tout le monde se mit à rire, Michel comme les autres , et Pauline plus fort que tout le monde. On avait fermé les fenêtres; les premières mesures
de la masurka résonnèrent , les portes se rouvrirent , et les petites filles s'éparpillèrent dans la grande salle comme un essaim de papillons poussé par un coup de vent.
Pendant que le. corps des gouvernantes battait en retrait^dansfje*€alon bleu, la vieille dame aux cheveux blancs %^approcbÀ de Pauline et lui dit à Foreille :
— Vous jçpe?* trop gros jeu , ma chère , ce n'est pas ainsi qu'on prendra Michel Avérief.
Pauline se retourna violemment avec une réponse empoisonnée sur les lèvres; mais la vieille dame causait déjà d'un air placide avec une Suissesse qui avait pour élève la petite fille la plus indisciplinée de la terre , et s'en plaignait à qui voulait l'entendre. Pauline garda sa méchanceté pour elle, mais ses yeux perçants se voilèrent sous une sorte de buée semblable à ce brouillard malsain qui , dans les pays de malaria, monte le soir, au coucher du soleil. Elle revint audacieusement s*appuyer dans l'embrasure de la porte.
Les couples défilaient devant elle, emportés par le mouvement à la fois onduleUt et saccadé de la grande mazurka ; les éperons de quelques jeunes officiers venus avec Michel résonnaient sur le parquet ; les bottines mignonnes des jeunes danseuses dessinaient nettement les pas gracieux de cette danse faite pour les jolis pieds et les robes courtes. Enhardis par le rhythme, les garçons jetaient fièrement par-dessus leur bras gauche les petites filles aux yeux brillants.
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aux joues empourprées, et les faisaient tournoyer longuement.
Serge Avérief menait la danse avec Nastia Milaguine, et commandait énergiquement la manœuvre au milieu des éclats de rire. Une figure compliquée amena un groupe confus sous le grand lustre, puis soudain les danseurs s^élancèrent par couples. Michel passa devant Pauline, tenant par la main Marthe Milaguine, que madame Avérief avait contrainte à danser. Marthe, toute rose, les yeux baissés, écoutait les paroles du jeune homme; celui-ci, le visage heureux et triomphant, semblait marcher avec elle à la conquête du monde.
tt Cest elle ! se dit Pauline, le cœur broyé dans un étau ; il marcherait à quatre pattes devant elle , et moi... quel dédain! »
Un sourire amer plissa ses lèvres minces pendant qu*elle regardait Marthe tournoyer dans les bras dti jeune homme avant de regagner sa place.
Soudain ses traits se détendirent, son cœur mollit, elle Sentit le paradis lui descendre dans Fàme... Michella regardait; il venait à elle... à elle entre toutes !
— Mais, mol, je ne danse pasi allait-elle lui dire...
— Pauline Vassilievna, dit le jeune homme avec un aimable sourire, Marthe Pavlovna a oublié son éventail dans le boudoir des dames. — Profane, je n'y puis pénétrer; auriez-vous la complaisance de me le chercher?
— Qu'il est polil murmura la gouvernante suisse
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à ses compagnes , qui Fapprouvèrent d'un signe et d'un murmure batteur.
Pauline avait reçu le coup en pleine poitrine sans sourciller. Elle pàitt affreusement, mais ne changea pas de Tisagé;'Ie m^me sourire sur ses traits, elle pénétra d^tns le boudoir contigu au salon, et revint*, Téventail à la ifbain.
-^ Merci, Paidiae'Vassilievna, je vous demande bien pardon. .
Et il partit en courant à travers les groupes mêlés dans une confusion harmonieuse.
— Une domestique ! pensait Pauline toujours de^ bout dans Tembrasure, une domestique! — sa femme de chambre, à elle. . . à elle qu'il aime t
La mazurka dura une heure encore. Elle resta là jusqu'au dernier moment, à voir les hasards de la danse mettre la main de Marthe dans celle de Michel ou Fen retirer.
Machinalement elle marquait la mesure avec les doigts d'une main sur l'autre poignet, et ses yeux suivaient les nœuds cent fois dénoués de la danse capricieuse, pendant qu'une résolution sans merci, une haine inexorable grandissaient ensemble dans son âme, comme ces euphorbes des tropiques qui poussent en une nuit et développent en quelques jours leur gigantesque stature et leurs implacables poisons.
Depuis longtemps les enfants, lassés, dormaient dans leurs petits lits, les dernières bougies étaient éteintes chez madame Avérief; Pauline Hopfer ré*
fléchissait encore, tout habillée, le menton sur sa main, dans sa chambre du deuxième étage, chez M. Milaguine. Elle n'av^'t pas lencore trouvé ce qui séparerait Marthe et Michel, mats elle était sûre de tronver quelque chose, ira JQur ou Tautre.
• C'est cette pensée qui.Ja décida à aller se coucher*
Comme elle se levait de sa chaise, elle fit rouler à terre un objet oublié sur $%% genoux pendant* sa Jon* gne méditation. Elle mit le pied dessus et fehrisa en le cherchant pour le ramasser : c'était' un -médaillon qui lui venait de sa mère et auquel dlje {enait leancoup. Son état de surexcitation et sa fatigue lui avaient tendu les nerfs au plus haut degré; elle fondit en larmes sur le médaillon et le pleura comme un être animé.
— C'est encore à elle que je dois cela, dit-elle entre ses dents ; elle payera tout ensemble I
Pauline s'endormit sur cette noble résolution.
Michel Avërief était rentré chez lui sur les nuages. Pendant les deux heures qu'il avait passées à danser avecXlarthe, les fragments de conversation rompus à chaque instant par les caprices de la masurka s'étaient toujours renoués comme par enchantement. Elle avait deviné ses pensées interrompues, elle les avait achevées ; une entente sympathique et muette avait noué leurs mains pour les figures avec une sorte d'entraînement involontaire. . .
Michel n'avait pas parlé d'amour, Marthe n'avait ni rougi ni tremblé à aucune de ses paroles, mais il était sûr, — presque sûr d'être aimé.
II fit les rêves les plus extravagants; il volait à travers l'azur avec Marthe, assis dans un Iraineau fait du croissant de la lune, traîné par de petits nuages qui avaient une vague forme de moutons blancs.
Il s'éveilla tard ; un beau soleil d'avril lançait des fièches d'or à travers la fente étroite des rideaux ouatés de sa fenêtre ; il se leva en hâte, prit à peine le temps de déjeuner, et sortit à pied, afin de mettre un peu
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d'ordre dans ses idées avant de se rendre chez M. Milaguine pour lui demander la main de sa fille.
Ses pensées le berçaient agréablement, car il parcourut deux fois toute la longueur de la Serguievskaia avant de se décider à entrer dan^Ja maison de Marthe. L'heure s'écoulait, la jeune' fiNe allait sortir pour sa promenade habituelle ; il se décida enfin^ et' changea son allure irrésolue pour prendre un pas rapide.
La vue d'une calèche arrêtée devant la porte le fit retomber dans ses perplexités. L'élégance irréprochable de l'équipage, la magnifique paire de trotteurs noirs et le superbe cocher, — unique à Pétersbourg pour sa corpulence énorme aussi bien que pour sa barbe épaisse, qui lui tombait presque jusqu'à la ceinture, — proclamaient en toutes lettres le nom du roi de la jeunesse élégante, le prince Alexandre Oghérof.
Deux magnifiques lévriers à poil long, de la plus grande espèce, blancs cbmme la neige, allongeaient sur les coussins leurs têtes de serpents à côté de leurs fines pattes. Ils semblaient accoutumés à occuper cette place en l'absence du maître. Leurs yeux endormis suivaient à peine le mouvement des rares passants.
— J'attendrai pour entrer que ce grand fou soit sorti, se dit Michel, non sans une nuance d'humeur.
Et il reprit sa promenade à petits pas.
Certes, de tons ses camarades de régiment, Alexandre Oghérof était peut-être le dernier qu'il eût
choisi pour confident en cette circonstance; non qu*il y eût rien à dire de particulier contre ce brillant jeune homme, mais, comme disait en riant madame Avérief, (c il manquait de consistance » . Toujours le premier dans* les folies de la jeunesse de son régiment, toujours en quête .d'inventions nouvelles pour varier la monotonie des mêmes plaisirs et des mêmes devoirs de société, il semblait, dans ses inventions originales, avoir épuisé Timprévu même. Cent fois il avait failli être cassé pour des infractions à la discipline, — mais il apportait dans toutes ses folies une bonne humeur si communicative , une grâce de si bonne compagnie, que les fronts les plus sévères se déridaient au milieu d^une mercuriale, et la franchise de sa réponse amenait le rire sur les lèvres où le reproche expirait.
C'était un enfant, — un enfant de vingt-huit ans, dont les jeux avaient la robuste verdeur de ceux d'un jeune Titan. — Il n'était pas méchant; sa générosité proverbiale lui avait fait donner le surnom mohican de a la Hain-Ouverte » , mais il manquait de consistance.
Au moment où Michel commençait à trouver le temps long, un piétinement de chevaux l'avertit que le prince sortait de chez M. Milaguine. Il se hâta de revenir sur ses pas ; mais comme il arrivait devant la porte, Oghérof, qui était assis dans sa calèche, rappela à voix haute.
— Avérief! viens ici, écoute I
Hicbel, maudissant TimportuD, s'approcha néanmoins, â*an air assez sérieux pour décourager toute conversation oiseuse.
— Quelle figure I dit Ogbérof en éclatant de rire, tu es en retard, mon cher, le carême TbsI fini. Tu montes chez Milaguine ?
•-Oui. , •
— N'y va pas ! Tu ne sais pas à quoi ta't'eiposes ; il est d'une humeur féroce. Il va te raconter son histoire. Viens avec moi, je te la raconterai aussi bien que lui, et ce sera plus amusant.
— J'ai à lui parler d'afiaires.
— Le moment est mal choisi, fit Ogbérof avec une moue significative ; il est furieux contre sa nièce Sophie, qui a oublié de lui demander son autorisation pour se marier.
— Pour se marier?
— Eh oui ! Tiens, assieds-toi à côté de moi...
— Il n'y a pas de place ! fit Michel d'un ton morose en regardant les grands lévriers.
— Cet aimable couple va te céder la place, répondit le prince, qui d'un geste les fit sauter à bas de la calèche. Nous allons faire un tour de promenade, et je te raconterai l'afiaire tout au long. J'ai besoin de la repasser à quelqu'un après Tavoir écoutée pendant une heure.
— S'il est furieux, se dit Michel, le moment n'est effectivement pas favorable. Et il s'assit près d'Oghérof.
— A la Perspective, par le quai de la Cour; dit le prince à son cocher.
La calèche s'ébranla, les chiens bondirent en avant, les trotteurs prirent leur allure allongée, et le brillant équipage, escorté par les deux lévriers qui galopaient d'un mouvement onduleux, roula bientôt avec fracas au milieu de la rue déserte, sillonnée seulement par les attelages aristocratiques, aux heures fashionables de la journée.
— £b bien, dit Oghérof en s'étendant de tout son long, voici ce qui est arrivé : Sophie Chérikof, qui est, tu ne l'ignores pas, la fille de la propre sœur de Milaguine, a été touchée par les grâces de Constantin Liakhine.
— Ce jeune fat! interrompit Michel.
— Sophie prétend qu'il est fat par timidité, et qu^elle se charge de le corriger, — deux assertions qui me paraissent vraisemblables; — mais ce qu'il y a de bon, c'est que les amoureux ont jugé prudent de s'accorder entre eux avant d'aller demander leur bénédiction aux parents. Ils ont a échangé leurs serments D, comme on lit dans Paul de Kock, et puis, ils ont été prévenir leurs familles de ces louables intentions. La vieille Liakhine, qui est sourde comme une cruche, a trouvé assez naturel que son fils unique et adoré n'eut pas pris un cornet pour lui demander des conseils secrets; M. et madame Chérikof, qui sont de bonnes pâtes, ont versé une larme et béni leurs enfants» Mais quand M. Milaguine a appris, avec
LA PRINCESSE OGHÉROF. St9
la nouvelle du mariage, comment les choses s^étaient arrangées, il est entré dans une fureur I...
— Lui, si doux? fit Michel étonné.
— Un mouton enragé, mon cher ! Il a dit que c^est ainsi qu*on pervertit les mœurs, qu'il faut s*assurer avant tout du consentement de ses parents, que c'est bien le moins qu'on leur doit ; il a prédit à Sophie que ses propres enfants, ceux qui naîtraient de son futur mariage, lui manqueraient un jour de respect, que cette union était arrangée contre toutes les convenances, finalement qu'il ne lui donnait pas son consentement. — a Mais, mon oncle, je ne vous le demande pas !» lui a dit imprudemment Sophie.
— Aïe, aïe ! fit Michel.
-r- Tu peux imaginer ce qui 8*en est suivi. II a appelé Sophie péronnelle, et il est sorti en déclarant qu'il ne la reverrait jamais, et que, si une de ses filles en avait agi de la sorte, il lui aurait donné sa malédiction.
— Diable! fit Avéricf; et dans son cœur il bénit l'imporlun qui l'avait empêché de se présenter devant le père de Marthe sans s'être précautionné du consentement des siens.
— Que dit de tout cela Sophie Chérikot?
— Elle en rit comme une bonne âme qu'elle est, et elle prétend qu'elle fera danser la gavotte à son oncle, le jour de ses noces; elle en est bien capable, la fine mouche I
— Tout s'arrangera» sans doute! dit Michel préoccupé; mais qui aurait cru Milaguine si féroce sur Tétiquette?
— Uo mérinos enragé, te dis-je. HeinI quels trotteurs que ces chevaux ! ils valent bien leur prix, et je ne le regrette pas.
— Combien les as-tu payés?
— Trois mille cinq cents roubles, «» et ils les valent. Comme ils vont !
— Oui, ils vont bien; mais quelle idée d'aller et de venir, toujours par le même chemin, comme une navette de tisserand I Tu finiras par user le bois de cette pauvre Perspective! Ne pourrais-tu pas trouver d'autre promenade, pour varier un peu ?
— Ce n'est pas reçu, mon ami. Ignores-tu, foi cidin, qu'à cette époque de l'année, à cette heure de
l'après-midi, mes trotteurs seraient déshonorés si on les voyait ailleurs I
— A ton aise! J'en ai assez, de ta Perspective. D'ailleurs tes chiens doivent être fatigués, ils n'ont pas l'habitude d'aller à pied ; dépose-moi n'importe où.
— Tu m'abandonnes?
— Où vas-tu?
— Faire un tour à la Morskaîa, et puis chez Flora ; — viens-tu avec moi chez Flora?
— Ton actrice qui a un nom de chienne et une figure de chatte? Grand merci ! je rentre ; j'ai à écrire.
— Comme tu voudras, mon cher.
La calèche s'arrêta. Michel sauta à terre et serra
la main de son camarade. Sur un signe d'Oghérof, les lévriers bondirent à sa place. Il resta un instant immobile, regardant s'éloigner les magnifiques trotteurs, les têtes blanches des deux chiens, la silhouette élégante et paresseuse du jeune garde à cheyal drapédans le manteau d'ordonnance...
— Se peut-il, pensa Michel, qu'un homme d*esprit, car enfin il n*est pas bête, puisse vivre ainsi avec des chiens, des chevaux et des actrices, sans jamais désirer mieux? Enfin, si c'est là qu'il met son bonheur, qu'il en prenne à son aise I
Et il reprit mélancoliquement le chemin de son logis.
Michel était assis devant son papier à lettres depuis une demi-heure , et les idées ne lui venaient pas dû tout.
En effet, comment mettre sur une ou même sur deux feuilles de papier toutes les grâces, tous les mérites de Marthe, l'histoire de son amour, — puis les côtés pratiques de cette union , la considération qui entourait les Milaguine, leur position de fortune, — choses qui lui étaient parfaitement indifférentes à lui , mais dont son père devait être informé?
Rien ne semble plus facile que d'écrire à son père pour lui demander son consentement à un mariage que tout favorise ; mais autre chose est d'écrire la lettre en réalité et de là rendre agréable à celui qui tient votre sort dans ses mains.
Le général Nicolas Avérief était absent de Saint- Pétersbourg depuis plus de dix ans pour les besoins de son service. 11 venait tous les quinze ou dix-huit mois embrasser ses fils — car Michel avait un frère aîné, en ce moment malade à l'étranger, — puis repartait sans avoir vu le monde autrement que dans un tohulohu de dîners et de spectacles.
-— Quand on vient de province pour quinze jours ou trois semaines, disait gaiement le général, ce n^est certainement pas pour se reposer les pieds sur les chenets.
Michel avait donc tout à lui apprendre , et le plus difficile n*étai( pas de mettre de Tordre dans ses explications, mais de soulever le voile mystérieux qui jusqu*alors avait caché à tous son amour pour Marthe; — c'était de prononcer un nom sacré , et de mettre un autre , fût-ce son père , dans la confidence de cet amour.
Comme il fallait bien en passer par là , cependant, il se décida à prendre la plume et écrivit en haut de sa page :
Très CHER et très-honoré père...
Puis il reposa la plume , s'allongea dans son fan* teuil, et, considérant dès lors la chose comme faite , il s'abandonna aux plus doux rêves d'avenir.
Au milieu de ses projets, un vague souvenir d'une époque relativement lointaine amena une ombre mélancolique. Il se rappela que dix ans auparavant , son frère , alors âgé de vingt et un ans , avait voulu se marier, et , comme lui , avait écrit à leur père une lettre semblable, probablement, à celle qu'il allait écrire.
Il se rappelait la réponse impatiemment attendue, la joie de son frère , — et le choc terrible qui avait suivi cette joie, lorsque la jeune fille , par un caprice
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inexplicable, avait rompu les fiançailles au bout de buit jours, déclarant qu'elle mourrait plutôt que de devenir la femme de Paul Avérief.
Que s'était-il passé? Paul avait toujours déclaré n'en rien savoir; la jeune fille n'avait jamais voulu donner d'explications; la famille avait dû céder devant cet entêtement invincible; Paul s'était retiré. Pendant longtemps Micbel l'avait vu morose, refusant de toucher à ce sujet douloureux ; puis tout s'était peu à peu calmé , le jeune homme avait repris ses occupations, ses goûts quelque peu modifiés, qui l'avaient toujours porté vers une vie tranquille, — et depuis il n'avait plus jamais reparlé de se marier.
Michel se rappelait tout cela, — et il regretta sincèrement que son frère fût absent. C^est à son amitié sûre et discrète qu'il eût aimé confier le trop plein de son cœur. Il eut un moment l'envie de lui écrire.
— Non, se dit-il; je ne lui écrirai pas maintenant; un seul mot plus tard , puis nous irons à Tétranger faire notre voyage de noces, et nous passerons un mois à Menton près de Paul.
Lorsque Michel arriva à cette conclusion, minuit était sonné. Il avait un exercice le lendemain de bonne heure ; il mit soigneusement dans son tiroir le papier qui portait en tête a très-cher et (rës-honoré père » , et alla se coucher, enchanté de sa soirée.
Le lendemain lui apporta deux lettres. La première était de son frère.
— Je vais mieux, lui disait celui-ci; mes névral-
LA PRINCESSE 06HÉR0F. 35
gîes ont presqise disparu; j'irai prendre les bains de mer à Biarritz en été, mais le docteur me défend absolument de retourner en Russie avant que Thiver soit bien établi; Thumidité de l'automne amènerait infailliblement le retour de mes souffrances. Nous sommes donc séparés pour sept ou huit mois encore , mon cher Michel; j'espère que tu m'abrégeras la durée de Texil en m'écrivant fréquemment.
Michel sourit en pensant que leur séparation ne serait pas si longue.
— Comme il aimera Marthe! se dit-il en déca* chetant la seconde lettre.
Celle-ci était de son père. Il changeait de commandement : ses devoirs l'appelaient à Pétersbourg pour le 15 juin; il se faisait une fête de penser qu'un congé , plus long cette fois , lui permettrait de jouir plus amplement de la société de son fils, et de compenser ainsi ce que la saison d'été lui offrirait en moins de plaisirs mondains.
Cette lettre fit réfléchir Michel. On était à la mi avril; deux mois seulement le séparaient du retour de son père ; pendant ces deux mois , le général , en tournée d'inspection , allait changer constamment de gite et de milieu. Était-il bien à propos de soumettre un projet 'de mariage à son approbation au moment où, fatigué, harassé de ses journées ^ le général rentrait d'une inspection ennuyeuse ou pénible, pour décacheter à la hâte sa correspondance et se coucher par- dessus? Trouverait-il seulement dans ses allées
et venues la liberté d^esprit nécessaire pour apprécier les mérites de mademoiselle Milaguine?
Il déplaisait à Micbel que Tirnage de sa fiancée pût se confondre dans Tesprit de son père avec les semonces aux fourriers , les admonestations aux capitaines-payeurs et les remarques sur la soupe servie aux soldats.
/ Tout bien pesé, Micbel se décida à attendre. Il lui semblait doux de ne pas rompre encore le charme qui les unissait presque à Finsu d'eux-mêmes ; il fut ravi , au fond , d'avoir un prétexte pour ne pas livrer leurs noms accolés à la malignité publique.
Mais tout en se décidant à ne rien dire à M. Milaguine, de débonnaire devenu tout à coup redoutable, il se promit de ne pas garder tout à fait autant de réserve avec Marthe.
— Quel bonheur I se dit-il, je vais lui faire deviner que je Taime; il faudra bien qu'elle se décide un jour à me regarder en face pendant que je le lui dirai !
Et, à ridée que les yeux profonds de Marthe liraient jusqu'au fond de son cœur l'ardente passion qu'elle y avait fait naître, il sentit une extase délicieuse l'envahir tout entier.
Depuis la mort de sa femme > M. Milaguine passait les étés à proximité de la ville , dans une somptueuse villa qu'il avait à bail pour deux ans à Kamennoî- Ostrow ; et ce détail favorisait singulièrement les t)rojets du jeune homme.
LA PRINCESSE OGflÉROF. 31
Retenu au camp par ses devoirs^ il pourrait néanmoins pendant Tété s'évader, — tous les dimanches et parfois dans la semaine , — pour faire sa cour; et jusque là, il pouvait aller presque tous les soirs se promener aux Iles , passer par hasard devant la villa Milaguine et se faire inviter pour le thé. Si le père était distrait ou maussade , il pouvait rencontrer les jeunes filles à la promenade ou dans leur jardin. Pas un jour ne se passerait sans qu'il vit Marthe!... Ces préliminaires du mariage sont si poétiques et si doux, que pour bien des époux le mariage lui-même a été loin de tenir ce qu'ils avaient promis.
Plein de ces idées, il se mit en chemin pour faire visite à M. Milaguine, afin d'entretenir et de fortifier leurs bonnes relations. Craignant que, malgré lui, ses intentions ne parussent sur son visage, il s'efibrça de se faire une figure indifi^érente, ce qui lui donna l'air le plus emprunté qui se puisse imaginer.
C'est avec cette apparence comiquement sérieuse qu'il arpentait la Serguievskaïa , lorsqu'il vit venir à lui la jolie Sophie Chérikof, la victime, — ou l'instigateur, si l'on veut, — des colères du pacifique Milaguine.
Le frais visage de la jeune fille exprimait la franchisCy la confiance y la joie de vivre et d'être aimée, une résolution bien arrêtée de jouir longtemps de tous ces bonheurs, et, de plus, une bonne humeur inaltérable qui avait toujours été un grand charme en elle.
En apercevant Avérief, elle s'arrêta et lui tendit la main.
— Voyez, lui dit-elle, me voilà grande fille à présent , je sors seule ! Maman m'a permis de faire trente pas à pied sans domestique.
— Je vous félicite, Sophie Adamovna. Vous vous mariez donc ?
— Oui. Et vous?
Michel se troubla, rougit et s'écria : Non I non ! avec ardeur, si bien que Sophie le regarda attentivement.
— Vous avez pourtant une figure à ça, dit-elle en le menaçant dtt bout du doigt : mais on peut se tromper. Adieu! si maman apprenait que je cause avec les jeunes gens dans la rue , elle ne me laisserait plus sortir qu*avec deux domestiques.
Elle s'éloigna d'un pas net et ferme. Michel se retourna pour la regarder.
— Comme le bonheur change les gens I se dit-il. Elle était l'autre jour une demoiselle comme beaucoup d'autres; aujourd'hui elle a pris de l'aplomb, elle va droit devant elle, elle parle avec aisance, — elle a un but dans la vie.
Tout en chantant intérieurement cet hymne au mariage, Michel avait monté Fescalier des Milaguinç; on l'annonça. Il fut reçu, et entra dans le petit salon où Marthe faisait de la tapisserie en compagnie de Pauline Hopfer.
— Mon père va venir, dit la jeune fille; il est en affaires dans son cabinet. Asseyez-vous.
Au son de cette voix égale et placide , Miçbel retomba sur la terre. Le visage de Pauline, d*ailleurs, était fait pour Ty ramener. C'était elle qui avait voulu qu'on reçût le jeune homme. Marthe était d*avis de faire dire que son père était occupé , mais Pauline avait tenu bon; elle avait son idée. Il fallait effacer rîmpression fâcheuse qu'avait pu produire sa sortie du bal d'enfants de Tavant-veille. Hélas! elle prenait une peine bien inutile , — Michel ne s'en souvenait même plus. Heureusement elle ne se doutait pas de cet oubli méprisant , car elle l'eût encore moins pardonné que le reste.
On causa un peu de tout, du bal de madame Avériefy du beau temps, des lévriers du prince Oghérof, du mariage de Sophie Chérikof.
— Je viens de la rencontrer, dit Michel.
— Elle sortait d'ici, répondit Marthe. Papa ne veut plus la voir, mais elle dit que ce n'est pas une raison pour que je sois privée de sa société , et elle est restée une grande heure avec moi.
— Que dit de cela M. Milaguine ?
— Il n'en sait rien! glissa cauteleusement Pauline.
— Je le lui dirai, répondit tranquillement la jeune fille : il faut qu'il le sache. D'ailleurs, sa colère ne saurait durer ; il aime beaucoup Sophie et n'ignore pas qu'elle le préfère à tous ses oncles*
— Alors, hasarda Michel sans oser regarde Marthe, pourquoi s'est-il si fort irrité d^une infrac-* tion aux règles ordinaires , qui.», que. .«
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— Qui ne le toucbaît pas? acheva Marthe arec un léger sourire, en levant les yeux sur le jeune homme. '
Elle baissa la tête, car elle avait rencontré un regard furtif et troublé qui lui coupa la parole; faisant un grand effort pour ressaisir son calme , elle continua, d'un ton plus bas :
— C'est que mon père est un grand partisan des vieux usages. Il veut parfois que je le tutoie , mais il dit que c*est une infraction aux lois du respect entre parents et enfants ; il n*a jamais tutoyé ni son père ni sa mère.
— Alors, pourquoi?... fit le jeune homme, pour dire quelque chose.
— Ma sœur lui dit vous. C'est depuis la mort de ma mère que... il dit que je lui ressemble... le sonde la voix...
Elle rougit et se tut. Pauline les regardait tous deux d'un air sarcastique.
— C'est une idée d'amoureux I fit la gouvernante en voyant que le silence s'était rétabli.
I .. Vous avez aujourd'hui la main malheureuse , lui dit sèchement Marthe en allemand ; vous manquez de respect à mon père, après m'avoir conviée à lui manquer de franchise. . . t
Le coup était rude. Pauline se leva , prit les clefs dans une corbeille devant elle, fureta un instant et sortit.
Michel s'était levé en même temps pour prendre congé; un mouvement trës^léger de Marthe le retint.
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Ce n^étaît pas un regard , ce n^était pas un signe , une invitation encore moins, et cependant il se rassit.
— Mademoiselle Anastasie se porte bien ? dit-il enfin par contenance.
Marthe respira. Elle avait craint autre chose. Elle se mit à parler de sa sceur avec un enjouement quelque peu fébrile ; la conversation s'anima rapidement, et Pauline y qui écoutait derrière les rideaux, ne put s'empêcher de frapper du pied,. de colère, lorsque M. Milagaine & son entrée, dix minutes après, trouva les jeunes gens en train d'éplucher les fautes d'un cahier de Nastia , oublié par elle au milieu des albums du salon.
— Cette petite ne saura jamais l'orthographe , dit M. Milaguine avec un soupir. Bonjour, Avérief , vous allez bien ?
— Très-bien , nierci I Et vous! monsieur?
— Moi, j'ai eu un chagrin , ces jours derniers. — Oui, jeune homme, un chagrin. Tout se perd, voyezvous! Vous restez à diner ?
Michel refusa, bien à contre-cœur : son service l'appelait au régiment.
— Papa , dit tout à coup Marthe , Sophie est venue ce matin.
— Comment, ici? chez moi? fit M. Milaguine en se redressant.
— Oui , papa.
— Vous Tavez reçue?
— Oui, mon père.
— Et VOUS avez pensé que je permettrais... Qu'estce qu'elle fa dit? fit M. Milaguine d'un ton radouci, en s'asseyant lourdement sur le canapé, qui gémit un peu.
— Elle m*a dit qu'elle vous aime de tout son cœur, que votre bénédiction lui manque, qu'elle espérait vous voir au diner de fiançailles qui aura lieu aprèsdemain , et qu'elle ne se pardonnerait jamais de vous avoir fait de la peine.
— Cela prouve au moins qu'elle a su comprendre ses erreurs... Nous verrons , — je ne dis rien encore! mais nous verrons...
— Père, dis tout de suite que tu lui pardonnes , et je vais l'envoyer chercher.
— Comment, déjà? Non, non!
— Je t'en prie ! fit Marthe en approchant cÂlinement son visage des lèvres de son père.
Celui-ci la regarda un instant avec ravissement, puis, lui prenant la tète dans ses deux mains, il l'embrassa à plusieurs reprises.
— Soit , dit-il pendant que Marthe mettait la main sur la sonnette. Je lui pardonne parce que c'est toi qui le demandes et parce que c'est elle qui l'a fait; — mais si tu t'avisais jamais de me jouer pareil tour, je ne te pardonnerais pas.
La main de Marthe fit légèrement tinter la sonnette qu'elle venait de saisir. Michel était devenu tout pâle ; cette allusion au mariage possible de la jeune fille lui parut l'annonce d'un malheur. 11 regarda
tOur à tour la fille et le père , — leurs visages n'exprimaient rien de particulier; Marthe avait rougi légèrement.
— Noos n'en sommes pas là, répondit-elle en pliant un billet qui contenait trois mots au crayon. — Portez ceci à Sophie Adamovna, dit-elle au dômes* tique qui se présenta.
Si M. Milaguine ne dansa pas la gavotte à la noce de sa nièce , ce fut uniquement parce que celle-ci ne songea pas à reiiger.
Les jonrs s^écoulaient; la parade de mai avait eu lieu par un temps magnifique; les glaces du lac La« doga avaient été se perdre dans la Baltique ; Pétersbourg, devenu très-chaud , était à peine habitable ; Michel attendait son père dans un mois. M. Milaguine comptait déménager d'un jour à Tautre à sa villa , et, le cercle de ses relations comptant déjà beaucoup d'émigrants, il s'attachait avec énergie à la société des jeunes gens condamnés par leur service à rester en ville. Deux ou trois attachés aux ministères, quelques offîcierS'de la garde, spécialement Michel et le prince Oghérof , lui tenaient presque journellement compagnie à dîner ou le soir.
\ Marthe et Michel étaient tombés dans une sorte d'entente tacite. Les témoins de leurs entretiens n'y remarquaient aucune intimité; les jeunes gens qui , venaient tous les jours étaient en apparence exactement sur le même pied de politesse familière; — mais une chaise se trouvait toujours vacante près de la jeune fille quand le jeune homme s'approchait; lorsque les visiteurs sortaient , c'était toujours Michel
LA PRINCESSE OGHÉBOF. 43
qui fermait la marche, et Marthe ne donnait pins à personne la main qu'il avait touchée.
Un soir, comme Avérief entrait dans le salon peuplé de housses blanches, il vit Marthe venir à lui dans la demi-obscurité. La salle à manger voisine était pleine de lumière et de bruit; cette grande pièce déserte et fraîche semblait, par contraste, peuplée de fantômes. Marthe elle-même, vêtue de gris-pâle , avait Tair d*nne ombre flottante. Quand elle reconnut Michel , elle s'avança avec plus de confiance.
— Nous partons demain , dit-elle. Après-demain, c^est Tanniversairede ma naissance; papa veut pendre la crémaillère à Kamennoî. Vous viendrez , n'est-ce pas?
— Certainement! répondit-il en lui tendant la main.
Ils étaient seuls; dans la salle à manger, on ne songeait guère à eui. Que de fois Michel avait espéré, sans la trouver, cette minute de solitude! Il garda la main qu'elle avait mise dans sa main.
— Marthe Pavlovna, dit-il à demi-voix, bientôt, j'eispère...
Un bruit léger l'interrompit; il tourna la tête : — ils étaient seuls.
— Je vous dirai , et vous me répondrez...
! — On nous épie , dit tout à coup Marthe assez haut pour être entendue dans tous les coins de la pièce. Ce « nous » était un avis; du moins Marthe pensait
ainsi, car elle arracha sa main de celle de Michel, et la porta à ses yeux comme pour se cacher aux regards, du jeune homme.
— Merci ! murmura celui-ci tout bas , si bas qu'elle seule putTentendre.
Arrivée au seuil de la salle à manger, enhardie par le bruit et Téclat des bougies, elle se retourna et regarda Michel en plein visage. Ivre de joie, le jeune homme lut dans ses yeux de velours qu'il était aimé.
La soirée s'écoula comme un rêve. En partant, il pressa la main de Marthe , non plus en ami , mais comme celui qui a un secret à dire , et les doigts de Marthe lui rendirent faiblement son étreinte.
— Encore vingt-huit jours, se dit-il en posant la tête sur l'oreiller ; vingt-huit jours, ce n'est pas bien longl
Le lendemain, à son réveil, Michel reçut à la fois une lettre et un télégramme. Le télégramme, signé Paul Avérief et daté de Menton, ne contenait que cinq mots a Ne perds pas une minute. »
Effrayé, Michel ouvrit la lettre, qui était aussi de son frère ; celle-ci , dont la date était de trois jours antérieure au télégramme, était ainsi conçue :
a Mon cher frère, c'est ton amitié seule qui peut m'épargner une des plus vives douleurs et le plus cruel remords de mon existence. Aussi je n'hésite pas à te demander un très-grand service que tu peux me rendre, je crois, sans te faire de tort aux yeux de tes
LA PRINCESSE OGHEUOF. 41
chefs. Mais je ferai mieux de commencer parle commencement.
» Il y a huit ans, deux ans après la^ malheureuse rupture de mon mariage , je fis connaissance avec une jeune fille , telle qn*on peut désirer sa femme. Une seule chose parlait contre elle — sa naissance. Elle étail fille illégitime d'un prince K..., qui, du reste, avait en d'elle le plus grand soin.
» Je n'eus pas le courage de braver Topinion et de lui proposer de m*épouser. Peut-être la rupture inconcevable de mon mariage fut-elle pour quelque chose dans ma répugnance à cette union : je ne voulais pas qu*on pût voir dans cette mésalliance un pis-aller. Condamne-moi si tu veux , tu auras sans doute raison , mais épargne-moi les reproches , car je suis bien puni.
9 Elle n'en fut pas moins pour moi une femme irréprochable. Pour son enfant, — car elle mit an monde une petite fille , il y a bientôt trois ans , — elle fut une mère non moins parfaite. Elle fut , dis-je, car je viens d'apprendre qu'elle est morte subitement, le mois dernier, de la rupture d'un anévrisme. Les gens chez qui elle logeait se sont bien gardés de m'en informer; ils ont d'abord fait main basse sur tout ce qu'elle possédait, — et je l'ai appris par hasard I Ma pauvre petite fille est dans un dénûment absolu, mal nourrie, à peine vêtue, et battue, Michel; cette enfant de ma chair et de mon sang est battue par ma faute, à moi, misérable qui n'ai su être père qu'à moitié.
48 LA PRINCESSE 06HÉR0F.
» Je ne parle i^asdii cbagrin que me causa la mort de celle qu^à présent je voudrais, au prix de ce que j'ai de plus cher, pouvoir nommer ma femme; je ne te parlerai que de Tenfant, puisque la mère ne souffre plus.
» Au reçu de cette lettre , demande un congé ; dis que je suis très-malade , — et tu ne mentiras pas , car tant de chagrin et d'inquiétude m'ont occasionné une terrible rechute , et je souffre plus que jamais. Vas rue ... n*..., fais-toi remettre l'enfant — qui s'appelle Marie» comme notre défunte mère; — engage une gouvernante n'importe où; pourvu qu'elle puisse débarbouiller la petite jusqu'à Menton , je la tiens quitte du reste ; ne quitte plus l'enfant, pars avec elle sur-le-champ , demain si tu peux , et amènemoi tout ce qui me reste de mon bonheur passé. S'il arrivait quelque malheur à cette petite » j'y verrais une juste punition du ciel et je mourrais dévoré de remords . »
Une traite considérable accompagnait cette lettre , a afin de lever tous les obstacles » , ajoutait Paul Avérief.
En lisant cette lettre , Michel crut rêver. Son frère, si rangé , si sérieux, avait une petite fille de trois ans I Et voilà que lui, Michel, lieutenant aux gardes à cheval , était chargé de ramener cette petite fille à son père, de trouver une gouvernante , d'acheter des habits et tout ce qui s'ensuit, pour une enfant à peine vêtue !..• La tète lui tournait, les oreilles loii
tintaient, le sifflet de la locomotive Tassourdissait par avance. Et le congé, et le passe-port, et cette gouvernante surtout, cette gouvernante quMl fallait trouver dans les vingt-quatre heures, et Marthe qui l'attendait le lendemain I t II se laissa tomber dans son fauteuil , tout découragé... et se leva bien vite pour aller chez son colonel lui demander un congé... car il fallait bien commencer par là.
Le congé lui fut délivré sans difficulté : Michel était Tofficier le mieux noté de son régiment. Les formalités de police furent éludées ou remplies aussi sans trop de peine. La partie de sa mission qui touchait à Tenfant fut moins facile à remplir. Les gens qui Tavaient gardée depuis la mort de sa mère firent ' semblant de faire des façons , à la vue d*un brillant officier ; Michel fut obligé de menacer et de parler de perquisitions immédiates, ce qui mit fin & toutes les difficultés. Il enleva la petite, fort eflrayée, tout en larmes , la mit dans une voiture qu'il trouva à grand* peine, et Temmena dans une demi-douzaine de magasins pour la faire habiller de pied en cap , ce qui lui prit beaucoup de temps, la centralisation étant inconnue à cette époque en fait de costumes d'enfants. ) Il était quatre heures de Taprès-midi lorsque Michel s'aperçut qu'il n'avait pas encore de gouvernante pour la petite nièce que le ciel lui envoyait inopinément.
Une idée lumineuse lui vint : en allant prévenir
50 LA PRINCESSE OGSÉROF.
Marthe de son départ, illui demanderait une protégée» femme de chambre ou autre, pour raccompagner dans son voyage. Marthe, en effet, était dame patronnesse d*un établissement pour les jeunes filles sans fortune. Il se rendit donc chez M. Milaguine. Le devant de la porte élait jonché de paille et de papiers d'emballage. Il monta à la hâte, pénétra jusqu'au fond de Tappar' tement sans rencontrer personne, et comme il revenait sur ses pas, désespéré, il se trouva nez à nez avec Pauline Hopfer.
— Ah I Pauline Vassilievna, s*écria-t-il avec Taccent d'une joie sincère, enfin je vous trouve I Ob est M. Milaguine?
-T M. Milaguine et ses filles sont partis, il y a deux heures, pour leur maison de campagne. Mais vous le saviez, monsieur Michel, ne dînez-vous pas demain avec nous ?
— Non, fit piteusement Michel, je ne puis pas, je pars pour l'étranger.
— Pour l'étranger? répéta Pauline bouleversée. Vous y resterez longtemps ?
— Non, je serai ici dans quinze jours. Et ils sont partis? répéta-t-il consterné.
— Oui, je vais les rejoindre à l'instant, dit Pauline un peu sèchement. La voiture doit être revenue pour me chercher. N'est-elle pas en bas?
— Non, pas encore, fit Michel préoccupé. Puis tout à coup : — Pauline Vassilievna vous ne connaîtriez pas une gouvernante?
— Une gouvernante? répéta celle-ci de plus en plus étonnée. L'idée lui vint que Michel avait perdu la raison.
— Oui, une gouvernante, ou une bonne, c'est la même chose, dit innocemment Michel.
— C'est la même chose ! Encore un mot que tu me payeras! dit à part soi Tirascible demoiselle. — Non, monsieur Michel, je ne connais ni bonne ni gouvernante. Pourquoi faire, cette bonne?
— Pour une petite fille, dit Michel.
Il sentit tout à coup qu*il s'était imprudemment engagé, et que cette petite fille avait en sa compagnie quelque chose de bien singulier, d'autant plus qu'il n'espérait pas rencontrer chez Pauline la même discrétion que chez Marthe.
— Une orpheline... reprit-il.
— Pour Pétersbourg? fit Pauline intriguée.
— Non, pour l'étranger.
— Attendez... oui, je connais quelqu'un, dit Pauline frappée à son tour d'un trait de génie. Qu'est-ce que vous donnez d*appointements?
— Je n'en sais rien, répondit Michel pris au dépourvu : ce qu'on donne en pareille circonstance.
— Quatre cents roubles et le voyage payé, si on ne se plaît pas là-bas ; où cela?
— Près de Nice.
— Joli pays. Et... quel âge a la. petite fille?
— Trois ans, fit Michel avec répugnance.
Il lui semblait se mettre dans la gueule du loup.
— Très-bien, attendez-moi ici, monsieur Micbel, je Tais voir si je puis décider une personne qui vous conviendrait parfaitement.
Michel, désorienté, s*assit dans le salon désert. L'image de Marthe ne vint pas lui tenir compagnie; Fabandon où il avait trouvé la petite, la figure étonnée de son cocher quand il était sorti tenant par la main Tenfant déguenillé, les courses de magasin eu magasin, la singulière physionomie de ses domestiques quand ils l'avaient va rentrer avec elle, la question de sa vieille bonne qui lui servait de cuisinière : a Seigneur, mon Dieu! d'où cela vous tombet-il? » tous ces détails lui revenaient en mémoire d'une façon désagréable.
Dans sa hâte fébrile, trop naïvement honnête d'ailleurs pour voir du premier coup d'œil l'envers des choses, — il n'avait pas songé qu'il eut du s'entourer de quelques précautions, cacher l'enfant à tous les yeux, ne pas en parler, surtout à cette Allemande futée dont il se méfiait vaguement. Mais le mal était fait.
Et puis qui sait? Tout finirait peut-être très-bien.
Pauline le fit attendre une heure à peu près, puis revint avec une femme entre deux âges, à l'air maussade, qui se présenta comme » mamselle », — et capable d'élever a plus d'un enfant » .
— Très-bien, dit Michel, qui se rappela la phrase : a Je la tiens quitte du reste » . Etes-vous prête à partir dès demain?
— Si monsieur veut bien me porter sur son passeport, dit la duègne.
— Cest chose faite ! dit Michel, enchanté de voir cette difficulté s*aplanir comme les autres. Nous partons demain matin.
— Bien, monsieur. On couche chez monsieur ?
— Pourquoi? Non, dit Michel abasourdi, je n*ai pas de place. Vous viendrez à huit heures. Pauline Vassilievna, dit-il à cette dernière, je vous en prie, dites à mademoiselle... à M. Milaguine, veux-je dire. — Mais non, ne dites rien du tout, j*irai moi-même m'cxcnser, après diner, de mon départ précipité.. Je vous remercie de tout mon cœur du mal que vous vous êtes donné pour moi... je ne sais comment vous témoigner ma reconnaissance.
— Vous me remercierez à votre retour, fit méchamment Pauline en le quittant sur le seuil de la porte.
— Écoulez, Marguerite, dit-elle en revenant à la duègne restée immobile dans le salon, vous comprenez que je ne vous ai pas enlevée à votre cuisine, et que je ne vous ai pas fait avoir quatre cents roubles d'appointements, au lieu de cent vingt que vous aviez, uniquement pour le plaisir devons rendre service. Vous m*écrirez tout ce qui se passera là-bas.
— Je ne sais pas très-bien Forthographe, dit Texcuisinière, récemment promue à un grade supérieur.
— Écrivez avec Torthographe que vous savez, et ne soyez pas économe de ports de lettre. Attendez , je
vais VOUS donner des enveloppes toutes prêtes, pour que votre orthographe n'attire pas Tattention de ceux... que cela ne regarde pas.
— Vous croyez donc que la petite demoiselle est la fille du jeune monsieur, mademoiselle Pauline?
— Je ne crois rien du tout, et cela moins que le reste. Si c'était sa fille, il ne serait pas si bête, murmura irrévérencieusement Pauline à l'adresse de son ancienne idole.
— Et maintenant, qu'est-ce qu'il faut que je fasse? dit Marguerite.
•— Il faut aller dîner n'importe où, et ne vous vanter de rien, lui répondit sa protectrice en lui donnant un rouble.
En rentrant chez lui pour diner, [Michel trouva la petite fille assise par terre dans un coin, les mains pendantes à son côté, dans un état voisin de Tabruti»senient. Il était facile de voir qu'on ne Tavait pas gâtée depuis la mort de sa mère.
— Elle est comme ça depuis que vous êtes parti , dit la vieille bonne qu*il interrogea. Est-ce qu*elle va rester ici?
— Non, non, fit Michel avec un soupir de soulagement, nous partons demain pour l'étranger.
— - Pour l'étranger? Sainte Vierge I Et vous aussi? Mais votre linge n'est pas prêt, vous ne m'avez rien ditl...
— Je partirai sans linge, répliqua Michel avec quelque impatience; fais-nous diner.
La vieille obéit. L'enfant mangea peu; elle avait le cœur gros et tombait de sommeil.
— Où va-t-elle dormir, demanda la vieille, démoralisée. Il n*y a pas de place.
— Couche-la avec toi, répondit Michel, non moins abattu.
5G LA PRINCESSE O^HÈROP.
— Avec moi, à la cuisine I Y pensez-vous, monsieur? C*est un enfant de maître, cette petite !...
Elle regardait Michel d*un air interrogateur.
— Eh bien, couche-la sur le canapé du salon.
— Mais elle roulera en bas I
— Mets des chaises, douze chaises, si tu veux, fit le jeune homme impatienté, et laisse-moi tranquille.
Quand il eut fini de s'habiller pour aller à Kamennoî-Ostrow, il sortit de sa chambre ; le salon était éclairé par une seule bougie, que tenait la vieille bonne arrêtée au pied du divan où dormait la petite fille. Ses cheveux bruns, les longs cils abaissés sur ses paupières lui donnaient Fair plus vieux que son âg^. La bouche et le menton trahissaient son origine paternelle à ne pas s*y méprendre.
— Elle est jolie, fit Michel en la regardant avec compassion ; pauvre petite !
— C'est une Avérief... dit la vieille bonne à voix basse. Cest tout votre portrait quand vous aviez son âge.
Michel, horrifié, fit un pas en arrière :
— Comment , tu crois ?. . .
— Non, monsieur, je ne pense pas que ce soit la vôtre... C'est la fille de Paul Nicolaïtch, n*est*ce pas ? J'avais toujours pensé qu'il y avait quelque chose, — et puis, son ancien cocher, celui qu'il a renvoyé il y a quatre ans, nous avait parlé de la jeune femme...
— Elle est morte, interrompit Michel à voix basse. La bonne garda un instant le silence. L^enfant dor<
mait, mais son sommeil était douloureux et agité
comme sa veille. Elle avait pleuré silencieusement pendant qti*on la croyait endormie déjà, et une larme avait glissé le long de sa joue en y laissant une trace humide et brillante.
— Pauvre innocente I murmura enfin la vieille femme touchée dans sa fibre maternelle, — elle connaît déjà la peine! Dors, mon pauvre ange, ce n^est pas nous qui te ferons pleurer.
Elle rafiermit les chaises au bord du canapé, passa et repassa la main sur les couvertures, et, pendant que Michel sortait, fit rapidement le signe de la croix sur la petite que sa mère ne pouvait plus bénir.
Le chemin parut bien long à Michel, la route était poudreuse, les équipages nombreux. Son cheval, fatigué par les courses du matin, n*allait pas très-vite, — et puis il était horriblement impatient. Ces quinze jours allaient être interminables. Comment Marthe allait-elle prendre son absence? Que penserait-elle pendant tout ce long intervalle?
— J*aurai bien le temps de lui donner un mot d*explication, et elle aura confiance en moi pour le reste, se dit-il en manière de consolation.
En approchant de la villa Milaguine, Michel vit trois ou quatre équipages à la porte. On n*avait pas perdu de temps pour venir saluer lesnouveaux arrivés.
Comme il entrait, Michel entendit une volée d'é* clats de rire qui l'arrêta dans Tantichambre ; la voix aiguë de IVastia faisait un inextinguible dessus, et la basse continue de M. Milaguine modulait un ronron
58 LA PRINCESSE OGHÉROP.
harmonieux dans le troisième dessous. D*autres voix^ des phrases entrecoupées, de lourds piétinements formaient un brouhaha parfait.
Ne voyant personne pour Tannoncer, Michel prit le parti d*entrery et il se trouva vis-à-vis d*nne croupe de cheval.
Oghérofy arrivé dix minutes auparavant , avait voulu faire admirer sa monture à Marthe Milaguine , qai avait refusé de se montrer sur le perron , alléguant sa toilette poussiéreuse et chiffonnée.
— Eh bien , vous le verrez tout de même t s'était écrié Oghérof en sortant à toutes jambes.
Cinq minutes après, il était revenu, tenant par la bride son cheval, très-bien dressé d*ailleurs, qui avait monté sans difficulté les quatre ou cinq marches du perron, et qui était entré à sa suite.
La noble bête — un anglais pur sang — un peu effrayée par les lumières et le bruit des .voix , n'en faisait pas moins bonne contenance.
— Saluez la société I criait Oghérof au moment où Michel fit son entrée ; et le cheval obéissant leva -gracieusement le pied droit , en inclinant à plusieurs reprises sa tête fine et osseuse.
Michel tourna Fobstacle qui lui barrait le passage , et vint à bout de s'approcher du maître de la maison* H. Milaguine était devenu violet à force de rire. Toute la société faisait chorus ; les convenances un peu étroites de la ville avaient soudain fait place au laisser-aller de la campagne. Jamais Oghérof ne se
LA PRINCESSE OGHÉROP. 59
fût permis pareille incartade dans un salon pétersbourgeois; mais aux Des, c'était bien différent.
— Très-bien, fit un jeune officier, tu Tas fait monter, mais comment vas-tu le faire descendre?
— Au fait, dit Marthe en achevant un éclat de rire , il ne peut pas terminer ses jours ici, — qDoiqu*il soit bien gentil , ajouta-t-elle en flattant les naseaux du cheval , qui la regardait amicalement , avec ses yeux brillants et pleins d'intelligence.
— C'est mon affaire , répondit Oghérof ; mademoiselle Marthe , avez-vons un petit morceau de sucre?
— Certainement, répondit la jeune fille.
En se retournant, elle se trouva face à face avec Michel, qu'elle n'avait pas encore aperçu ; elle étouffa une exclamation de surprise.
— Vous ici, monsieur Michel, dit-elle en rougissant légèrement»
— Oui, mademoiselle..., j'ai bien des choses à vous dire... Je ne pourrai pas venir demain*
-^ Comment cela? dit la jeune fille en se redressant; vous aveàs promis!
— Oui, certainement; mais écoutez-moi » Marthe Pavlovna, un empêchement sérieux.*.
Le cheval fit un brusque mouvement.
— ^ Martbel cria M* Milaguine, fais donc apporter du sucre, sans quoi 11 va nous manger tous, son cheval prodige.
— Je reviens, fit rapidement Marthe, vous m'expliquerez cela. Et elle disparut.
— Mesdames et messieurs, mon cheval est plus intelligent qa^nne personne naturelle, dit Oghérof d*an ton de boniment; il n'acceptera ce sucre que de la main la plus blanche, la plus délicate, la mieux faite pour être adorée de cette honorable société. Essayez, et voyez si son jugement le trompe.
Aux éclats de rire de tous les assistants, il fit présenter successivement le morceau de sucre par un garde à cheval, parNastia, par mademoiselle Pauline , par M. Milaguine, et enfin par mademoiselle Marthe, de laquelle le cheval accepta ce qu'il avait refusé des autres. On applaudit à tout rompre; M. Mîlaguine, de violet devenu bleu, se roulait sur un canapé.
— Et maintenant , il s'agit de sortir d*ici , mon ami , dit Oghérof à son animal qui grattait le parquet depuis une minute avec des signes d'impatience. Marthe Pavlovna, par où voulez-vous que je sorte? Par la porte ou par la fenêtre?
— Par où vous voudrez , prince, pourvu qu'il n'y ait pas de danger, répondit Marthe, qui ne riait plus.
Elle n'était pas accoutumée à se voir rendre des hommages si publics; elle ignorait, disons-le pour son excuse, que la pauvre béte, dressée à ce genre d'exercice, l'avait accompli cent fois pour l'une ou l'autre des petites actrices dont le prince faisait sa plus chère compagnie.
— Le danger? fit Oghérof, cela n'existe pas!
Préférez-vous la porte? Aimez*vous mieux la fenêtre?
— La porte, certainement, dit Marthe, confuse de se voir le point de mire de toute la société qui attendait sa réponse.
— Cela n*est pas plus facile ! fit observer Michel.
— N'importel répondit Oghérof avec un geste d'insouciance. Et il sauta sur son cheval.
Marthe ne put retenir un léger •cri en voyant piaffer et bondir sur le parquet ciré le bel animal excité par son cavalier. Ils passèrent tous deux par la porte à peine assez haute, traversèrent Tantichambre et arrivèrent sur le perron , accompagnés de toute la société. Oghérof arrêta sa monture au bord de la première marche.
— Attention , dit-il à son cheval en le flattant doucement, regarde bien et sois sage.
Puis, rassemblant les rênes, il fit un geste de salut à Marthe, qui le regardait inquiète.
— Souhaitez-moi bonne chance, mademoiselle, lui dit-il moitié sérieux , moitié plaisant.
— Vous n^allez pas sauter? s'écria la jeune fille effrayée.
— C'est vous qui l'avez voulu . Tout pour les dames. Hourrah ! s'écria-t-il en enlevant son cheval.
I* Un cri général accompagna leur mouvement.
Marthe mit ses deux mains sur ses yeux. Quand eUe les ôta, Alexandre Oghérof revenait déjà au petit trot et recueillait les félicitations de l'assistance.
Michel ne put échanger deux paroles avec Marthe pendant toute la soirée. La prouesse d'Oghérof avait
mis un peu de fièvre dans Tair; jamais on n^avait tant ri , ni si haut, sous les plafonds de la villa.
Onze heures étaient sonnées; Michel sentait que sa malle n*était pas faite , qu'il n'avait rien de prêt pour son voyage du lendemain , qu'il avait oublié d'aller chez le banquier toucher la traite de son frère et prendre de l'or^ — il ne pouvait cependant pas se décider à battre en retraite sans avoir motivé son départ d'une façon plausible. Mais le moyen de parler sérieusement au milieu de cette bande de fous!
Il aurait bien voulu aussi voir partir Oghérof , qui se montrait particulièrement assidu auprès de Marthe y et qui trouvait moyen d'accaparer à tout moment son attention. Renonçant enfin à tonte explication intime, il prit le parti de s'adresser à M. Milaguine.
— Je suis venu m'excuser, lui dit-il, je ne pourrai pas avoir rhonneur de dîner chez vous demain é
— Mais demain , c*est la fête de Marthe I s'écria le digne homme : Oghérof a promis de tirer un feu d'artifice.
— Je pars pour l'étranger, répondit le jeune* homme d'une voix sérieuse; mon frère est trèsmalade et me demande instamment. Je serai ici dans quinze jours.
— Votre frère est plus mal! C'est bien fâcheux, dit Milaguine soudain attristé. Y a-t-il du danger?
— Non , non , se hâta de'répondre Michel , il n*y a aucun danger; mais Paul veut absolument me voir; — il a à me parler , ajouta-t-il avec quelque embarras.
— Allez, allez y mon ami! Avant de partir, faites votre paix avec ma fille; elle n*aime pas qu*on lui manque de parole.
— Si vous voulez bien le permettre... balbutia le jeune homme, enchanté de trouver ce prétexte pour parler à Marthe en particulier.
Il s'éloigna et trouva la jeune fille dans la salle à manger. Les domestiques allaient et venaient, préparant un souper improvisé.
— Marthe Pavlovna , lui dit-il , — elle le regarda en face , — croyez-moi , ce n*est pas pour mon plaisir que je pars.
— Alors vous ne voulez pas veiiir demain? dit-elle avec une insistance dont elle sentait vaguement Tinjustice.
— Je ne puis pas, je pars pour l'étranger; je vais rejoindre mon frère , qui a besoin de moi pour une affaire... et qui a eu une rechute, ajouta-t-il après une seconde d'hésitation.
— Est-il dangereusement malade?
— Kfon , dit Michel , cette fois avec un vague regret de ne pouvoir répondre oui.
— Eh bien, partez après-demain.
— Je ne puis.
— Même si je vous en priais ? fit Marthe en avan-
64 LA PRINCESSE 06HÉR0P.
çant involontairement sa main vers le bras dn jenne homme.
Elle était dans un étrange état d*esprit, elle avait envie de supplier, et en même temps elle se sentait blessée d*un refns si net, qui lui semblait si ' peu motivé. Michel se taisait , la regardant avec des yeux suppliants.
— Vous ne partez pas en société? reprit-Bile, vous n*emmenez pas de camarade?
— Non , Marthe Pavlovna, pas de camarade...
— Eh bien, alors...
— le vous en supplie, pardonnez^moi , croyez* moi , dans quinze jours je vous expliquerai.»,
— Je n*ai pas le droit de demander ni d'accepter d^explications, répondit Marthe avec quelque hauteur, mue peut-être par un secret dépit d*en avoir déjà trop demandé.
— Si vous saviez...
— Je sais que je vous ai prié de rester vingt-quatre heures de plus pour assister à ma fête, et que vous • avez refusé sans que la santé de votre frère exigetik tant d'empressement. - -
— Marthe Pavlovna , s'écria presque haut le jeune homme au désespoir, pour vous plaire, je donnerais ma vie, je ferais bien d'autres prouesses que ce fou d'Oghérof... mais je ne puis rester. Je vous dirai tout...
Marthe s'éloignait lentement. Pauline entra. Son regard haineux embrassa la hauteur offensée de
LA PRINCESSE OGHÉROr. 65
Marthe , Fair suppliant du jeune homme ; elle comprit qu*il n'était pas .trop tard pour elle.
— Allez, monsieur Michel, je ferai votre paix, lui dit-elle à voix basse , je n'ai pas encore eu le temps de leur raconter votre visite de Taprës-midi ; tout s* expliquera demain.
Une idée vint au jeune homme. Il remercia Pauline en lui serrant la mam , el se précipita à la poursuite de Marthe, qu'il atteignit au moment où elle allait entrer dans le salon.
Je pars à fine heure, lui dit-il; demain matin» à dix heures, je serai ici pour vous féliciter.
Les yeux de Marthe rayonnèrent d'un éclat doux et subtil comme celui des étoiles» mais elle ne répondit rien.
— Au revoir, lui dit-il en lui tendant la main.
— Elle y mit lentement la sienne en le regardant toujours.
. «-^ Marthe, lui dit-il à l'oreille, au risque d'être en^ndu, je reviendrai vous dire que je vous aime.
^le retira brusquement sa main et détourna la tête. '
. — Au revoir, monsieur Milaguine, dit Michel tout haut» je pars; je viendrai vous présenter mes félicitations demain matin.
— Fort bien, mon ami» fort bien. Je suis toujours enchanté de vous voir. Mes amitiés à votre frère, si je ne vous revoyais pas.
n était deux heures et demie du matin quand
Michel se coucha harassé , après avoir mis de l'ordre dans ses tiroirs et jeté quelques effets dans une malle. Avant de se coucher, il alla voir la petite orpheline dans le salon. £n dormant , elle avait repoussé les chaises et roulé par terre sur le tapis , où elle dormait aussi bien que sur un lit de plume. — Michel la releva avec précaution» sans provoquer autre chose qu'un léger grognement de la petite dormeuse, la remit sur son canapé, la couvrit, Tembrassa et s'en alla.
— Ouf! se dit-il en se jetant sur son lit , ce sera bientôt fioi, par bonheur, car si cela devait durer seulement huit jours, je deviendrais fou.
Le lendemain, Michel s'éveilla avec la sensation, bien connue des voyageurs, qu'il avait manqué le train. Il sauta à bas du lit et regarda sa montre. Il n'avait pas manqué le train, mais dix heures et demie allaient sonner.
— Pourquoi ne m'a-tu pas éveillé? cria-rt-il en fureur à son domestique.
— Vous ne l'aviez pas ordonné, monsieur, répondit celui-ci; vous vous êtes couché si tard, et le train ne partant qu'à une heure, je n'ai pas pensé qu'il fut nécessaire... Le thé est prêt, et la bonne vous a fait un excellent déjeuner. ~
Maudissant cent fois l'affection de ses serviteurs qui avaient respecté son sommeil , le jeune homme s'habilla en un tour de main et s'aperçut qu'il avait encore "oublié une demi-douzaine de choses indispensables.
La gouvernante était arrivée ponctuellement, il lui remit Tenfant et sortit.
Il se rendit avant tout chez un jardinier, et lui commanda le plus beau bouquet qui lui eût jamais passé parles mains; il donna Tadresse de H. Mila« guine sur une carte à lui , à laquelle il ajouta quelques mots au crayon : a Retard absolument involontaire; » impossible à présent de venir. Explications d*au- » jourd^hui en quinze. Respects et félicitations, n
Il prît toutes ses précautions pour que le bouquet fût remis à point, et retourna chez lui.
Une heure après , il arrivait à la gare , juste à temps pour se voir bousculer dans un compartiment de premières avec Fétrange société que le ciel lui avait si inopinément adjointe.
Marthe avait peu dormi. Dès sept heures du matin, elle était levée , au grand étonnement de Nastia , qui partageait sa chambre à la campagne, et qui lui avait déclaré qu'il fallait être malade pour se réveiller de bonne heure un jour de fête , quand on pouvait si bien rester au lit. Là-dessus Nastia s'était retournée sur Toreiller et rendormie à poings fermés.
Marthe, bien aise d'être seule, avait commencé par s'habiller avec beaucoup de soin; son joli costume du matin, blanc et vaporeux, lui seyait à merveille. Après s*étre accordé un sourire dans la glace, elle étaili descendue au jardin avec un livre qu'elle ne lisait pas.
Huit heures, neuf heures, puis la demie sonnèrent. Elle devint un peu nerveuse et se mita marcher dans les allées pour distraire son impatience. Depuis deux heures, elle se représentait le moment où Michel arriverait par la grande avenue ensoleillée, au bord de la Neva. Elle l'avait vu de loin, dans sou rêve, la reconnaître et presser le pas; — il lui tardait que ce rêve devint une réalité.
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Les dernières paroles du jeune homme Pavaient remuée jusqa^au plus profond de son Ame. Elle se re* prêchait le regard par lequel elle les avait provoquées; elle avait honte, elle rougissait en pensant qu^elle lui avait accordé ce regard qui avait descellé les lèvres du jeune Avérief ; il lui semblait s*étre manqué à ellemême en appelant cet aveu. Elle s^en voulait de ce qui lui paraissait une faiblesse.
Pour cette âme altière, c^était déchoir que d'accorder quoi que ce fut avant d*avoir été formellement sollicitée. Non pas qu'un amour-propre mesquin lui fit désirer d'avoir tous les avantages, mais le devoir de la femme lui semblait être la réserve la plus rigou« reuse, sous peine de faillir à la sainte pudeur.
Elle s'en voulait aussi de l'insistance qu'elle avait apportée à le prier de venir ce jour-là; mais sur ce point elle n'avait pas été maîtresse d'elle-même ; depuis longtemps, elle attachait à la présence du jeune homme une sorte d'importance superstitieuse*, il lui semblait que cette présence lui portât bonheur, et elle i;edoutait une espèce de] mauvais sort lorsqu'elle n» le voyait pas venir les jours où elle avait quelque raison de l'attendre.
Aussi, en s'entendant promettre la visite du matin qui devait remplacer celle du soir, toute son humeur, toute son inquiétude était-elle tombée, et c'est cette détente d'esprit qui lui avait fait regarder si doucement le jeune homme. Et voilà que, ce matin, elle s'en voulait presque autant de ce regard miséricor-
dieux qae de la faiblesse saperstitiense qui lai avait d'abord fait fenfr rigueur à Michel*
Elle pensait à tout cela en parcourant Tallée qui longeait la palissade du jardin. La Neva brillait an grand soleil ; les îles — autant de bouquets de verdure — miraient dans Feau leurs pavillons blancs et leur tendre fraîcheur de mai ; le vent du matin jouait avec le bout des rubans de la jeune fille et passait sur ses joues, aussi doux que le velours d*une feuille de rose.
Elle se sentait joyeuse et troublée; elle avait nettement conscience que ce jour allait décider de sa vie et que son bonheur allait venir à elle le long de cette avenue ombreuse, dans le miroitement des flots bleus.
Dix heures sonnèrent, puis la demie. Marthe cessa de marcher. Appuyée sur la palissade, elle fit ce qu'elle n'avait jamais fait, ce qui la veille lui aurait paru une inconvenance; elle regarda sur la route, interrogeant des yeux les rares équipages, les piétons, les cavaliers plus rares.
Une horloge lointaine sonna onze coups. Marthe quitta brusquement la palissade, entra dans un kiosque du jardin, se jeta sur un banc et se mit à pleurer*
Elle pleurait bien rarement; elle considérait les larmes comme une faiblesse, quand elles n'étaient pas une ressource, un épanchement pourle cœur trop plein et près d'éclater. Mais ce matin-là elle se sentait envahie par une désolation complète, un sentiment d'abandon absolu. Elle avait beau se dire que le jeune
homme avait pu être retenu par un obstacle vulgaire; — elle devina même la vérité exacte — que cette absence ne serait que de quinze jours, que probablement elle allait recevoir tout à Theure un billet, un mot d'excuse et d'explication ; son cœur, affaibli par Tattente et la récente lutte, ne voulait pas accepter de consolation.
Pendant qu'elle séchait ses yeux de son mieux et tâchait de retrouver un peu de calme pour se présenter devant son père, Pauline, qui guettait de la fenêtre, avait vu venir le messager d'Avérief, porteur du bouquet. Descendant aussitôt, elle Favait trouvé sur le perron et s'était chargée de remettre son message. Une demi-douzaine de bouquets encombraient déjà Tantichambre, elle n*eut pas de peine à escamoter celui-là. Profitant d*un moment où personne ne la voyait, elle grimpa à son observatoire, munie de son précieux fardeau. La robe blanche de Marthe débordait un peu du kiosque*
Tranquille alors, Pauline lut et relut la carte, la déchira méthodiquement en beaucoup de petits morceaux qu'elle noya au fond d'nn verre d'eau; puis elle s'assit, et s'absorba dans la contemplation de son larcin.
C'était un bouquet d'amant, de fiancé. On eût dit que le jardinier avait deviné quelque chose, car ces fleurs composaient tout un poëme. Les jasmins, les tubéreuses, les camélias, les lilas, tout était blanc; une poignée de fleurs d'oranger se dissimulait au milieu, dans un panache de fougères.
Enivrée sans doote par le mélange puissant de tant de parfums, Pauline arracha les fleurs dWanger d*un geste plein de rage, au risque de détruire toute l'harmonie de cet hymne odorant; elle les tint un moment dans sa main fermée, prête à les lacérer, — puis riant soudain d*un rire sarcastique, elle les planta brusquement dans ses cheveux et se regarda dans la glace.
Elle était extraordinairement jolie. La méchanceté de ses yeux noirs lui donnait un attrait démoniaque qui faisait un piquant contraste avec le cortège traditionnel d*idées qu*éveille la fleur virginale des noces. Elle sourit d*un air satisfait, en murmurant :
— Cela m'ira au moins aussi bien qu*à elle, je suis au moins aussi belle !
Puis elle détacha une à une les fleurs entrelacées, les réunit au hasard dans sa main, et les mit négligemment dans un vase. Une idée lui vint : riant plus fort que tout à Pheure, elle versa les petits morceaux de carton, déjà trempés et informes, dans Teau qui devait recevoir les fleurs.
— Tout ensemble I dit-elle presque haut, c* est en* core mieux I
Elle fit disparaître dans la cheminée les débris du bouquet, jeta un coup d'œil approbateur à son ouvrage, et descendit dans la salle à manger.
Marthe avait rejoint son père à déjeuner, et faisait aussi bon visage que possible. Le prétexte d*un grand mal de iéie lui avait servi à expliquer ses yeux rougis et son visage défait;
Uâ PRINCESSE OGHÈROF. 73
— Voilà ce que c'est que de se lever tro{) tôt! avait dit Nastia. Puis, repentante, elle était venue embras* ser sa sœur.
— Tiens , ta robe est mouillée, tu as donc pleuré? dit-elle aussitôt en retirant les bras qu'elle lui avait passés autour du cou.
— C'est la rosée, avait répondu Martbe avec efifort. Elle, qui disait toujours la vérité, allait-elle être
forcée de dissimuler, de mentir?
M. Milaguine avait acheté pour sa fille un magnifique collier de perles.
— On dit que les perles portent malheur aux fian cées , lui dit-il en les lui passant au cou; je veux t'en donner avant que l'on t'ait encore parlé de mariage, afin de conjurer le mauvais sort.
Chaque mot, autour d'elle, semblait choisi exprès pour enfoncer encore le dard dans le cœur de la jeune fille ; ces dernières paroles la firent fondre en larmes pour tout de bon.
— Eh bien, eh bien, s'écria M. Milaguine, qu'estce que cela veut dire? C'est le mariage qui te produit cet effet-là?
— • Je ne voudrais jamais vous quitter, balbutia Marthe en cachant sa tète sur la poitrine de son père.
M. Milaguine la serra fortement dans ses bras ; puis, avec un soupir :
— Soyons heureux pendant que nous sommes ensemble, lui dit-il.
Pauline présenta aussi son petit cadeau — brodé
74 LA PRINCESSE OGHÉRQF.
de ses mains, — et elle embrassa Marthe sur les deux joues avec beaucoup d'efiusion.
La conversation devint générale. On apporta les bouquets avec les noms de ceux qui les avaient en voyés. Marthe espérait entendre celui de Michel ; son attente fut trompée cette fois encore ^ elle retomba dans le silence.
— Avérief n*est pas venu, je m'en doutais, dit son père ; le jour d'un départ, on a toujours plus à faire qu'on ne pense. Mais tu n'es pas gaie! reprit*il en voyant qu'elle ne répondait pas, tu inaugures triste^ ment tes vingt ans I
— Je suis fatiguée d'hier, répondit Marthe : nous nous sommes couchées trop tard.
— Il faudra dormir cette après-midi, fit M. Milaguine, pour qui le sommeil était la panacée universelle; nous avons du monde ce soir, on dansera. Repose-toi jusqu'à l'heure du dîner; c'est moi qui recevrai les visiteurs.
Trop heureuse d'échapper à la nécessité de causer et de se montrer aimable, Marthe se retira dans sa chambre après le déjeuner.
Elle était sur son lit depuis une heure, regardant tristement en elle-même, humiliée d'avoir attaché tant de prix à la présence de ce jeune homme, humiliée dé le lui avoir laissé voir; blessée qu'il n'eût pas trouvé le temps de lui envoyer un mot de félicitations, une carte, un message verbal ; abattue par tant d'émotions, mécontente d'elle-même, de cet
état d*esprit nouveau où elle se trouvait depuis la veille, — lorsqu'on frappa discrètement à la porte de sa chambre.
— Peut-on entrer? fit une voix flutée; et, sans attendre de réponse, Pauline entra et referma la porte derrière elle avec précaution.
— Que voulez-vous ? dit Marthe en reposant sa tète sur l'oreiller.
— Puis-je causer un peu avec vous? demanda Pauline avec ses inflexions de voix les plus caressantes.
— Si vous voulez. Cependant j'aimerais mieux être seule.
— C'est que j'ai quelque chose à vous dire, fit la demoiselle de compagnie en s'asseyant auprès du lit.
Une fois entrée, que Marthe voulût ou non l'écouter, elle était bien sûre de ne pas sortir avant d'avoir défilé son chapelet.
Marthe se retourna avec un mouvement d'ennui ; Pauline n'en tint pas compte; elle s'installa confortablement dans son fauteuil et regarda mademoiselle Milaguine avec commisération. Celle-ci, les yeux fermés, ne pensait qu'à se débarrasser au plus vite de cette compagnie incommode, en feignant un invincible sommeil.
— M. Michel est parti pour l'étranger... dit mademoiselle Hopfer de sa voix la plus suave.
Marthe ouvrit les yeux et la regarda en face.
— Eh bien ? dit-elle tranquillement.
— Je savais bien que je te ferais desserrer les
lèvres ! pensa Pauline. — Mais iln^est pas parti... seul, ajouta-t-elle en appuyant sur le dernier mot.
Marthe se souleva sur le coude et foudroya Pauline d'un a Que voulez-vous dire ? » indigné.
— Non, M. Michel n^est pas parti seul; il emmène aveclui...
Marthe ne questionnait pas. Pauline fut forcée d'achever :
— Un enfant. ••
— Je ne vois rien là d'extraordinaire, fit Marthe, en se recouchant; tout le monde peut emmener un enfant.
— Un enfant qui lui ressemble étonnamment...
ajouta Pauline. ''
La gouvernante n*avait pas perdu son temps; sa femme de chambre, restée la veille àPétersbourg, avait eu le loisir de faire causer le cocher d'Avérief qui lui faisait la cour, et, le matin venu, elle s*était hâtée de venir reporter le tout à sa maîtresse , dont elle admirait le génie sans en connaître la profondeur.
Marthe avait refermé les yeux; mais la pâleur de son visage annonça à Pauline que le coup avait porté.
— Un enfant de trois ans, une petite fille qui lui ressemble, et pour laquelle il est venu hier me demander une gouvernante... sous le sceau du secret, vous comprenez , mademoiselle.
— Et vous lui en avez procuré une? dit Marthe avec dégoût.
— J'ai cru bien faire...
Un éclair des yeux de la jeune fille prouva à Pau« line que, si elle avait cru bien faire, elle s'était trompée. La demoiselle de compagnie ajouta aussitôt : I
— Vous savez, mademoiselle, les pauvres filles sans position sont bien à plaindre; il s'en trouvait une justement qui était venue me demander une place le matin même,' — je ne la connais presque pas , — je Tai indiquée à U. Avérief qui s'est arrangé avec elle.
Un silence suivit.
— Il l'a emmenée à l'étrajoger avec la petite , reprit-elle.
— Qu'est-ce que cela peut me faire? dit tout à coup Marthe en s'asseyant sur son lit. Pourquoi me racontez-vous tout cela?
— Mais, mademoiselle, répondit Pauline, qui avait longuement paré ce coup certain, dans une maison où il n'y a pas de mère , les jeunes filles doivent être soigneuses de la renommée de ceux qui sont reçus chez leur père; et, lorsqu'un scandale public éclate au grand jour, il faut en être informé , afin de prendre ses précautions.
— Un scandale public ! répéta Marthe en portant ses mains à ses yeux comme pour leur cacher le spectacle de cette honte. Qu'y a-t-il donc?
Alors Pauline, venue à ses fins, narra longuement le petit roman qu'elle avait inventé la veille. Michel
avait à Pétersbourg une maîtresse , une femme mariée ! dont il avait eu cette petite fille ; au commencement de Tautomne, ils s'étaient querellés et elle était partie pour Tltalie ; mais Michel avait voulu garder Tenfant ; — seulement ils s'étaient raccommodés par lettres » car Michel en était passionnément amoureux , et ils étaient convenus de sceller leur réconciliation en Italie.
Michel avait reçu la veille une lettre et un télégramme; aussitôt il avait pris son congé, et il avait emmené Tenfant que sa mère ne voulait plus quitter.
— Voilà pourquoi , mademoiselle, il était si assidu chez nous cet hiver ; il ne savait où passer ses soirées. Il a dit qu'il reviendrait dans quinze jours, — ce n'est pas vrai; il restera là-bas, ou, s'il revient, ce sera avec elle. On dit même qu'elle a demandé le divorce et qu'il veut Tépouser.
Pauline avait mêlé si adroitement des faits réels avec des suppositions fausses^ que le tout avait un air de vraisemblance très-passable. Le brusque départ du jeune homme laissait en effet le champ libre à bien des conjectures.
— Qui vous a dit tout cela? demanda soudam Marthe , qui s'était levée.
— Tout le monde, raailomoiselle ! C'est le bruit de la ville : on ne parle que de cela.
— Mais vous, comment l'avez-vous su? Par les domestiques ?•••
Cette dernière interrogation, lancée sur nn ton de mépris indicible, frappa Pauline au cœur, toute bronzée qu'elle fût à cet endroit.
— J'ai cru devoir m'informer, mademoiselle, pour rhonneurde cette maison et le vôtre. M. Michel venait bien souvent ici , il est beau, vous êtes jeune...
— Assez ! dit Marthe d'une voix étranglée , indice chez elle de Fextréme indignation ; c'est à mon père qu'il faut dire de telles choses, je ne dois pas les entendre !
— Mademoiselle...
— Assez ! vous m*outragez !
— Je vais aussi le dire à M. Milaguine , mademoiselle Marthe... mais vous n'avez guère de reconnaissance pour la pauvre gouvernante qui vous a élevée et qui vous aime comme une mère !...
Elle larmoyait à ravir. Marthe indécise se reprochait intérieurement d'avoir semblé prendre trop à cœur cette révélation ; elle se laissa baiser les mains , afin d'être plus tôt quitte , et congédia sa demoiselle de compagnie en lui disant qu'elle n'aimait pas les cancans et que celle-ci aurait dû y penser avant de lui en rebattre les oreilles.
Pauline s'en alla soumise , sur la pointe du pied, iranquille sur les résultats de sa confidence.
Elle se garda bien d'en dire quoi que ce fût à AI. Milaguine ; celui-ci n*aurait pas manqué de prendre des informations qui, sans détruire absolument tout le beau roman de l'ambitieuse déclassée,
go Là PRINCESSE OGBÉROF.
auraient fortement ébranlé Tédifice de ses mains charitables.
Elle savait d^aillenrs, à n*en pas douter, que Marthe ne parlerait pas à son père de ce qu*elle venait d*entendre; elle savait non moins bien que jamais H. Milaguine ne faisait allusion devant ses enfants aux histoires plus ou moins légères qni couraient dans le monde; et, fière des résultats de sa diplomatie, elle alla se faire belle pour le diner de fête.
Aussitôt que Pauline fut sortie , Marthe ferma sa porte à clef, puis elle ouvrit la fenêtre : Tair lui semblait impur. Elle regarda longuement les allées feuillues et la Neva qui en baignait le gazon. Le soleil avait disparu derrière les massifs. Le fleuve coulait bleu , presque froid d'apparence ; tout était changé depuis le matin ; la lumière , le scintillement , Tair de fête avaient disparu : restait la réalité froide et triste...
Marthe s'assit près de la fenêtre. Elle ne pleura pas : les sources de son cœur s'étaient soudainement taries ; — des années devaient s'écouler avant qu'elle retrouvât le don des larmes. Ses idées n'étaient pas bien nettes... J'ai vingt ans aujourd'hui , se disait-elle par moments, et cette pensée, qui ne se liait à aucune de ses impressions présentes , avait pour elle une amertume inexplicable. Elle se rappelait les causeries de l'hiver dans le cabinet de verdure de son salon — Il me trompait alors, se disait-elle, — et son cœur honnête lui criait que ce n'était pas possible.
89 LA PRINCESSE OGHÉROP.
— Mais il est parti ! se répétait-elle, il n^est pas venu ce matin, il n*a rien envoyé, rien fait dire.
— Il m'a trompée tout le temps, se dit-elle soudain, trompée depuis que je le connais!... Cet enfant qui a trois ans... Il était tout jeune alors, il venait d*entrer au régiment... Et moi, j*ai aimé cet homme qui en aimait une autre , — je lui ai donné ce qu*il ne demandait pas, et c*est parce quMl s*en est aperçu qu*il a feint de m*aimer... par pitié peut-être 1 — Oh I c*en est trop I
Perdue dans sa honte , Marthe crut un moment qu'il n*f avait plus déplace pour elle sur la terre. Elle pensa à mourir avant de se retrouver en face de celui dont la vue serait pour elle un sujet d'opprobre perpétuel.
Mais on ne songe pas longtemps à la mort quand on a vingt ans, quand on est riche et belle... L'instinct de la conservation la ramena à des idées moins absolues.
— Tout, se dit-elle, n'importe quoi , plutôt que de le revoir 1 Nous voyagerons, s'il le faut!
Et , les yeux brillants , les joues roses de fièvre , Marthe se mit à sa toilette ; elle se fit belle , elle fut coquette , afin qu'en la voyant on ne pût songer à la femme délaissée. Certaines paroles de Pauline lui faisaient craindre qu'on n'eût remarqué les assiduités de Michel ; — elle se promit de prouver au monde entier que le départ da jeune homme ne la touchait en rien.
LA PAINGESSE OGHEROF. 83
Elle entra dans la salle à manger à Ttieure du dîner, comme son père le lui avait dit, son collier de perles au cou, des roses dans les cheveux, des rubans de velours rose partout, — l'incarnation de la beauté, de la jeunesse triomphante et de Torgueil. Sa vue provoqua un cri d'admiration, même des femmes ses parentes et ses amies.
— Vous êtes la fée des vingt ans I lui dit le père de Sophie Ghérikof devenue madame Liakhine; il ne vous manque plus qu'une baguette.
— Mademoiselle Marthe a une baguette , s'écria Oghérof , fort affairé à la table des hors-d'œuvre et se retournant précipitamment, un verre de kummel dans la main droite et une tartine de foie gras dans la main gauche, — Elle la cache maintenant, sa baguette, mais c'est après nous avoir tous changés en bêtes pour l'amour d'elle.
Le rire contagieux gagna Marthe elle-même. Pendant tout le diner, qu'elle présida avec des airs de jeune souveraine, les hommages d'Oghérof ne cessèrent de la poursuivre, et, chose étrange, ce jour-là ils ne lui déplurent point.
I Après s'être vu dédaigner, elle éprouvait une secrète douceur à s'entendre dire qu'elle était belle et digne d'inspirer de l'amour. D'autres que le prince , encouragés par cet accueil nouveau, lui laissèrent voir l'admiration que leur inspirait sa beauté triomphante; elle, souriante et railleuse, ne découragea personne; elle était devenue une autre femme. Deux
M LA PRIKGESSE OGHÉaOF.
OU trois fois son père la regarda avec étonnement ; il ne Tavait jamais vue si jolie , ni si familière.
— Bah ! se dit-il, pour une fois , il n*y a pas grand mal.
Oghérof avait disparu pendant qu'on servait le café. II reparut au bout d*une heure et invita la société à passer au jardin pour voir le feu d'artifice.
— Nous serions aussi bien sur le balcon , dit M. Milaguine , toujours paresseux après diner.
— Non , père, au jardin , au jardin ! cria Nastia en sautillaut autour de lui. Serge va vous apporter un fauteuil.
Serge Avérief ne la quittait pas plus que son ombre depuis le diner, et elle se servait de lui comme d'un jeune chien pour lui faire apporter toute espèce de choses*
On descendit donc au jardin. Les dames trouvèrent des chaises préparées. Le prince se donnait beaucoup de mouvement; les soldats qu'il avait mis à ses pièces d'artifice n'étaient pas des plus habiles , aussi la réussite de son entreprise fut-elle émaillée de quelques mécomptes ; mais tout le monde était de si bonne humeur, que la gaieté universelle couvrit ses déceptions particulières.
— Prince, mais venez donc jouir de votre ouvrage I cria M. Milaguine, au moment où Oghérof, enroué à force de gourmander à droite et à gauche , proférait ces paroles : — Attention, mesdames... le bouquet!
LA PRINCESSE OGHÈROP. 85
*— Ici, ici, répéta M. Milaguine.
Le prince franchit en deux bonds la pelonse qui le séparait des spectateurs et vint se poser derrière Marthe.
— Allez ! crîa-t-il à ses artificiers improvisés.
Le bouquet s'éleva dans les airs, aux applaudis«sementsde la jeunesse. Mais pendant que les étoiles de toutes couleurs retombaient en pluie sur le ciel bleu pâle , un serpenteau oublié partit en zigzag el vint se loger dans les plis de la robe de Marthe. Celle-ci se leva brusquement : la mousseline légère s'enflamma aussitôt et la flamme monta jusqu'au corsage.
Avant que Marthe eut le temps de pousser un cri, Oghérof l'avait saisie dans ses bras et emportée dans la maison. On les suivit en désordre ; les premiers arrivés trouvèrent Marthe an milieu du salon, un peu pâle, souriante, enveloppée dans les plis d'un grand tapis de table au milieu de débris de porcelaines. Oghérof, à genoux, serrait autour d'elle les plis de rétoffe épaisse qui avait éteint le feu.
— Il n'y a pas de mal, dit Marthe d'une voix tremblante, en voyant le visage décomposé de son père apparaître dans la porte. Mon père, ne crains rien, je n'ai pas même une ampoule.
h Repoussant le tapis, elle fit un pas en avant; mais elle avait eu grand'peur malgré son courage et son sang-froid : — elle chancela. Dix mains se tendirent vers elle; Oghérof, plus voisin, l'avait soutenue. Elle
86 LA PRINCESSE OGHÉROP.
se dégagea en rougissant, et c'est son père qui la reçut dans ses bras. i
— Prince, dit Mikguine d*une voix étouffée pai rémotion, je vous dois la vie de ma fille.
. — Vous auriez pu me devoir autre chose, murmura le prince d*un air bourru ; je suis un fameux imbécile I Si jamais on me reprend à tirer des feux d*ar«tifice, moi qui n*y entends rien!...
— Vous m*avez pourtant préservée d'une mort affreuse, dit Marthe avec douceur en lui tendant la main.
' Baisez-lui la main, Oghérof, elle vous doit bien cela ! dit M. Miiaguine encore tout ému.
Il cherchait machinalement autour de lui ce qu'il pourrait bien donner en signe de reconnaissance à rbomme qui avait sauvé sa fille.
Oghérof ne se fit pas prier.
— Vous cherchez vos potiches ? dit-il ensuite à Miiaguine. Ne cherchez pas, les morceaux sont par terre; j'ai tiré le tapis pour envelopper mademoiselle Marthe, et, ma foi, je n*ai pas regardé ce qu'il y avait dessus.
L'assemblée eut peine à se remettre de cette alarme. D'ailleurs il était déjà tard; les mamans parlaient de s'en aller; M. Miiaguine s'y opposa absolument. Marthe alla mettre une autre robe , et on commença à danser, Nastia, qui dans sa frayeur avait commencé par sangloter sans mesure, s'était assez bien remise pour pouvoir danser huit quadrilles sans interruption,
LA PRINCESSE OGHÉROP. 81
et ce fut seulement le temps qui lui manqua pour accomplir son dessein...
Marthe ne dansait pas : de cette alerte , il lui était resté un petit tremblement nerveux, qui la reprenait de temps à antre. Assise sur un canapé, elle regardait le mouvement, elle écoutait le bruit, et tout ce qui s*était passé dans la matinée lui paraissait un rêve. Elle ne se souvenait plus bien nettement de Michel. Lorsque Tidée du jeune homme lui revenait, c^était comme une flèche aiguë qui lui traversait le cœur, et elle pensait aussitôt à autre chose.
Oghérof, empressé près d*elle, montrait plus de sérieux qu'à l'ordinaire ; et, de fait, il était fort sérieux, — car il se sentait follement amoureux. Les épaules nacrées de Marthe, que voilait mal la mousseline transparente, les cheveux bouclés qui lui avaient effleuré le visage, ce corps de jeune fille, chaste et comme craintif, qu'il avait emporté et serré contre lui dans sa course, au milieu des flammes qui brûlaient les doigts, avaient remué en lui une sensation imprévue et particulièrement enivrante.
Ce n'était plus une femme déjà faite au contact de la vie, qu'il avait tenue sur sa poitrine; c'était une jeune fille, une innocente, dont aucun homme n'avait effleuré les lèvres, — et le souvenir de cette impression toute nouvelle, si fugitive qu'elle avait l'air d'un songe, lui donnait un désir irrésistible de la voir se renouveler.
— Je suis capable de l'épouser, se dit- il soudain,
88 LA PBINCE8SE OGHEBOF.
lui qui n'avait jamais pensé au mariage depuis sa sortie de Técole des porte-enseigne.
En effet, il fallait bien Tépouser, puisqu'il n'y avait pas d*autre moyen...
Pour Oghérof, une chose désirée était une chose nécessaire. Il réfléchit cinq minutes, puis alla droit à M. Milaguine, qui n*avait pas voulu jouer et qui, sauvegardant les apparences par un air digne et une pose autoritaire dans un vaste fauteuil, se laissait aller aux douceurs d'une courte sieste.
— Monsieur... dit Oghérof...
Le dormeur fit un brusque mouvement.
— Qu'est-ce qu'il y a? balbutia-t-il. Ah! c'est vous, prince, je ne vous voyais pas. Que désirez-vous?
— J'aime mademoiselle Marthe et je viens vous prier de m'accorder la permission de me faire agréer.
— Comme il s'exprime bien ! pensa inconsciemment M. Milaguine avec un vague souvenir de la façon leste dont sa nièce avait mené les choses.
— Avez-vous parlé à vos parents de ce projet d*union? demanda-t-îl, toujours poursuivi par le même souvenir.
— Je n'ai pas de proches parents, répondit le jeune homme, je ne dépends que de moi-même ; vous pouvez faire mon bonheur ou mon malheur, comme il vous plaira.
) — Je ne veux pas faire votre malheur, mon ami, répliqua M. Milaguine complètement réveillé; maia ceci regarde ma fille.
LA PRINCESSE QCHÉROF. 99
— Vous consentez alors? s*écria Ogbërof Iransporlé.
— Je n'ai pas de raison plausible pour m*y opposer, dit sentencieusement M. Milaguine; de là à consentir, il n'y a pas loin ; mais le reste regarde ma fille.
— Je ne veux la devoir qu'à elle-même, dit Oghérof avec dignité.
Il était dans un monde d'idées tout nouveau, il s'y trouvait fort bien et cela l'amusait.
Il se donnait à lai-même le plaisir d'un spectacle où il était acteur aussi. Tout cela était fort drôle, trèsoriginal, — et puis Martbe était adorable et ferait une incomparable princesse Ogbérof.
Il se dirigea aussitôt vers Marthe; elle n'était pas seule. Rongeant son frein, — la patience n'était pas son fort, — il s'assit à quelque distance, et se mit à examiner la future princesse. C'était un nouveau jour, mais qui ne seyait pas plus mal que les autres à la jeune fille. Ce front royal, couronné de cheveux bruns, cette taille haute et souple, faite pour porter de longues traînes de velours, ces mains aristocratiques, cet air de hauteur qu'elle savait prendre pour écarter les importuns, la grâce du sourire et de l'accueil , tout cet ensemble extérieur, — le seul qu'il put juger, — faisait de Marthe la maîtresse de maison la plus désirable.
— Ce mariage va me faire prendre une position nouvelle dans la société, se dit-il.
00 LA PRINCESSE QGHÊROF
Pendant une heure encore, il attendit vainement la minute favorable ; on se retirait, quil n'avait pas encore dit un mot. Il voulait rester le dernier, mais un groupe Tenioura, et il fut forcé de s'en aller avec les autres. D'ailleurs Marthe, visiblement fatiguée, n'était peut-être pas bien disposée à écouter une proposition de mariage, — ^ et puis, n'aurait-il pasTairde vouloir se faire payer immédiatement le service qu'il avait rendu?
II rentra donc chez lui plus sérieusement qu'à l'ordinaire. En passant devant le restaurant Dussaux, il eut envie d'entrer pour souper ; non pas qu'il eût faim, mais la force de l'habitude I
— Non, se dit-il, ce ne serait pas convenable.
Et tout fier de ce sacrifice à l'hyménée il alla dormir sur les deux oreilles.
Hartbe aossi, cette nuit*]&, dormit profondément. La multitude des impressions avait produit dans son esprit une sorte d*engourdissement vague, semblable à du brouillard» et elle avait besoin de reprendre des forces pour démêler tant de choses confuses*
En s*éveillant le lendemain, elle aperçut sa robe de la veille sur un fauteuil ; les bords noircis de la mousseline brûlée traçaient des figures capricieuses sur Tétofle froissée et salie. Elle se rappela en frissonnant le moment on la flamme Favait envahie et où elle avait perdu terre. Elle n'avait guère conscience du trajet qu'elle avait parcouru jusqu'au salon où elle s'était trouvée debout, couverte du lourd tapis jeté sur elle par Oghérof. L'impression de salut qu'avait produite cette masse d'étofle en tombant sur elle était plus nette dans son esprit.
Soudain une idée lui vint, une idée désagréable : — Cet homme m'a tenue dans ses bras, se dit-elle ; et elle rougit jusqu'au dedans d'elle-même.
C'était chose faite, irréparable, et sans laquelle elle eut probablement péri de la manière la plus horrible. . .
92 LA PRINCESSE OGHÈROP.
Malgré cette certitude, elle ne pouvait s^accoutumer à la pensée que cet homme Tarait emportée sur sa poitrine, et qu*il s* en souviendrait toujours en la voyant.
Elle chassa cette idée importune, mais il lui en vint une autre. Michel était en route avec son entant, 11 roulait vers Tltalie, où Tattendait une femme aimée. tt II est sans doute bien impatient n , se^dit-elle.
Une jalousie cruelle, une sourde rage la saisit soudainement; elle n'était pas méchante, mais si elle eût tenu entre ses mains cette femme que Michel aimait, quMI allait joyeusement rejoindre, — elle ne l'aurait pas fait souffrir, certainement, mais elle Taurait peutêtre tuée.
Elle se leva lentement, avec cette langueur qui suit les grandes crises. Quand elle descendit pour le déjeuner, elle trouva son père un peu inquiet, qui l'attendait au bas de Tescalier.
— J'allais monter, lui dit-il, en ne te voyant pas venir, j'avais peur que tu ne fusses malade. Tu es bien pâle!
— Un peu de fatigue, répondit-elle. Ce ne sera rien.
Après le déjeuner, Milaguine emmena sa fille dans son cabinet et la fit asseoir sur le divan ; plein de sollicitude, il lui mit sur les épaules un châle qu'il alla chercher lui-même. Elle le laissait faire en souriant d'un sourire mélancolique ; elle était heureuse de se sentir choyée. Dans la grande détresse où se trouvait son cœur de jeune fille, elle se trouvait reconnais-
LA PRINCESSE OGRÉROF. 93
santé de toute marque d'affection ou de sympathie. Quand M. Milaguine eut confortablement installé sa fille, il se laissa tomber tout essoufflé dans son fauteuil, respira longuement, regarda Marthe, puis ses ongles, deux ou trois fois, et parla enfin :
— Oghérof ne t'a rien dît hier?
— Non, mon père, répondit Marthe en levant des yeux étonnés. *
— Hier soir, à onze heures, il est venu me demander ta main. • *
D'un brusque mouvement, Marthe se débarrassa du chàle qui entourait ses bras et ses épaules; elle se tint assise toute droite, les yeux baissés, réfléchissant profondément.
— Il vous a demandé ma main? dit-elle après un silence.
— Oui.
— Hier soir?
— A onze heures.
Marthe réfléchit encore un instant. Son père la regardait sans rien dire ; les réflexions de cette grande jeune fille qui ne parlait jamais beaucoup avaient la propriété de le rendre perplexe et muet.
— Qu'avez-vous répondu ?
— J'ai répondu que c'était toi que cela regardait.
Marthe se leva, vint embrasser son père, baisa tendrement la main qu'il avait passée autour de son cou, puis de rassit en silence*
C4 LA PRINCESSE OCnEBOF.
— Eh bien ? fît M. Milaguine assez surpris de la manière dont sa fille traitait cette demande en mariage.
— Est-ce qae ce parti tous plairait? dit Marthe de la même voix égale et douce.
M. Milaguine, de plus en pins confondu de cette façoji d*envisagep les choses, ne put s'empêcher de lui dire : - , .
— Et à toi?
— Mofy noift JiTerrons plus tard. Pour le moment , c'est votre opinion que je désirerais connait'*e.
— Oghérof n'a jamais passé pour un homme a marier; son genre.de vie... Cependant c'est un brave garçon, — un peu fou, mais pas méchant ; — il est très-riche, — il n'a pas de proches parents, — une belle position, — iPn'y a rien à dire contre lui ; — et puis, il est très-amusant... un joli caractère I
Marthe écoutait toujours, non sans une secrète amertume.
— Pourquoi veut-il m'épouser? dit-elle après une courte hésitation,
— Parce qu'il est amoureux de toi. Quelle drôle de question! fit le père totalement abasourdi.
La jeune fille se taisait toujours.
— Eh bien, qu'est-ce que tu en dis? fit-il avec un mouvement d'impatience.
«— Je n'en sais rien encore. J'en parlerai avec lui... Et ce mariage ne vous déplairait pas?
LA PaiNCESSE OGHÉBOF. 95
— Aucunement ! la princesse Oghérof sera bien reçue partout, — le prince fera un gendre charmant.
— J*y penserai, dit Marthe en se levant.
Elle embrassa son père et se retira, laissant Milaguine en proie à une incertitude assez comique.
Le prince Ogliérof ne tarda pas à se présenter, dans la tenue irréprochable d*an prétendant amoureux fou, mais homme du monde, qui veut emporter d*assaut la citadelle. Marthe, aussitôt prévenue, le trouva au salon, debout, dans Fattitude d*un héros décidé à vaincre ou à mourir.
Pauline, qui la suivait de près, fut saisie an vol par M. Milaguine qui la guettait, et emmenée par lui dans son cabinet, où le menu d'un diner soigné fut soumis aux investigations les plus méticuleuses et aux discussions les plus interminables. M. Milaguine, le moins fin des mortels, préférait toutefois que Pauline ne connut les projets de mariage que sMls devaient se réaliser. Il trouvait parfois le nez de Pauline trop pointu ; — c*est du moins ainsi quMl s'en était expliqué un jour avec madame Chérikof, sa sœur.
Marthe s'assit et indiqua un siège au prince. Celuici pouvait être absurde , mais il n'était jamais ridicule. Sa distinction naturelle et son excellente éducation le mettaient à l'abri des accidents de ce
genre. Ce fut donc Irès-sîmplenient, avec beaucoup de mesure et de bon gout^ quMI exprima ses sentiments à la jeune fille , et qu^il lui demanda Thonneur de sa main.
Marthe se sentit à son aise devant cette manière simple et naturelle de traiter les choses; elle avait craint l'expression ampoulée de sentiments qu'elle ne pouvait partager. Sa cordialité, sa sympathie ordinaire pour ce brillant cavalier si gai , si bon enfant, — qui Tavait sauvée la veille , — se réveillèrent soudain ; et ce fut en souriant qu'elle lui dit :
— Quelle singulière idée, prince, vous, si répandu dans le monde , de demander en mariage une demoiselle sérieuse et taciturne comme moi.
— Ah ! Marthe Pavlovna, je vous aime comme un imbécile! s^écria Oghérof, rendu soudain à sa vivacité accoutumée. Vous me diriez d'aller à quatre pattes pendant sept ans , que je m'y soumettrais !
— Sept ans! fit Marthe avec un soupir, c'est bien long ! Mais je ne vous aime pas , prince , je dois vous en prévenir.
^- Vne femme vertueuse aime toujours son mari , dit le jeune homme d'un air convaincu , et tout le monde sait que Marthe Pavlovna est le modèle de toutes les vertus; donc, si j'ai le bonheur d'être agréé... Ah! mademoiselle Marthe, n'aurez-vous pas pitié d'un pauvte garde à cheval qui se meurt d*amour?
] ' Mais tout cela n'est pas sérieux , prince I dit
Marthe, qui avait grand peine à s* empêcher de rire, tant la situation lui paraissait comique et imprévue.
— Pas sérieux ! Que faut-il faire pour prouver la profondeur de mes sentiments? Je suis prêt à tout : ordonnez !
— Attendre ma réponse pendant quinze jours sans changer d^avis, lui répondit la jeune fille en se levant.
— Quinze jours! s'écria Oghérof consterné : — deux semaines! Mais , Marthe Pavlovna, si dans huit jours vous devez me refuser, il vaudrait bien mieux me le dire tout de suite.
— Que feriez-vous alors? dit soudain Marthe en le regardant en face.
L'éclair de passion ardente qui brilla dans les yeux du jeune homme était aussi sincère que Taccent de sa réponse.
— JMrais me faire tuer au Caucase !
Et il l'aurait fait, — si la balle ennemie l'avait frappé assez tôt pour ne pas lui laisser le temps de la réflexion, — car il était amoureux pour tout de bon ! C'était un feu de paille , que la froideur de Marthe attisait comme une bise du Nord.
— Il m*aime, celui-là, se dit Marthe, saisie par l'accent convaincu , par le regard de flamme.
Elle ne se demanda pas si cet amour était de l'or pur ou du brillant alliage.
— Eh bien, attende;? pourtant quinze jours, répéta- ->elle en baissant les yeux devant ces veux ardents ,
LA PRINCESSE OGHÉROP. 99
toute pâle de son audace, de sa décision intérieure. Oghérof se précipita sur les mains de la jeune fille et les couvrit de baisers; — le premier mouvement instinctif de Marthe fut de les retirer avec indignation... — Je n'en ai plus le droit, se dit-elle tout abattue; et penchant la tête, elle se laissa faire, comme Tagneau du sacrifice.
— Eh bien , prince ! dit M. Milaguine attiré par le bruit des éperons du jeune homme qui suivait Marthe au jardin.
— Mademoiselle Marthe me renvoie à quinze jours. Cest bien cruel, n*est-ce pas, monsieur?
— C'est très-raisonnable, dit Milaguine, un peu saisi à Tidée nouvelle que, dans deux semaines peutêtre, il allait avoir à penser à se séparer de sa fille.
Oghérof n'était pas de cet avis. Cependant il finit par entendre raison, — à la condition de venir tous les jours, deux fois par jour, pour s'assurer du progrès qu'il pourrait faire dans l'esprit de la jeune fille.
On se fait à tout; au bout de quatre ou cinq jours, Marthe avait pris l'habitude de voir Alexandre Oghérof entrer dans le salon en coup de vent, se précipiter sur sa main , puis s'asseoir à côté d*elle et débiter à M. Milaguine, qui s'en tenait les côtes, la plus riche collection d'aventures impossibles, de bons mots inédits, — le tout assaisonné de remarques originales et saugrenues qui déridaient Marthe ellemême.
100 N LA PRINCESSE OGHËROF.
Et pais cet amoar ressemblait si peu à ce que, jusque-là, elle avait appelé Tamour! Elle sentait bien que le prince se tenait à quatre pour ne pas Tenlever, la mettre en croupe sur son beau cheval si doux, et fuir avec elle au bout du monde. En sa présence, il avait des mouvements subits, des élans contenus, des regards éteints aussitôt, qui prouvaient à la jeune fille la contrainte que le bel officier e:Kerçûit sur luimême à son égard. « Il m^aime certainement » , se disait-elle, et cette soumission dont il faisait preuve, en gardant le silence de son mieux , la touchait peutêtre plus encore que le reste.
Et dans les habitudes du jeune homme, quel changement! Oghérof n'allait plus au théâtre des Eaux-Minérales; il ne soupait plus au restaurant en vogue ; sa grande calèche ne roulait plus que sur la route de Kamennoî-Ostrow ; — les lévriers blancs, étalés au soleil, sur le perron de M. Milaguine, avaient oublié le pavé de bois de la Perspective, et la belle main de Marthe qui leur donnait du sucre de temps à autre leur était devenue familière.
Marthe cependant n^était pas du tout décidée à accorder sa main. Si cruel que fût le souvenir de Michel, elle s^était forcée à Taccepter, à l'évoquer ; elle ne voulait pas que son mariage fut la suite d'un coup de tête, d'une surprise; — elle avait fixé le terme de quinze jours pour donner à Michel le temps de revenir et de s'expliquer. Neuf jours s'étaient écoulés depuis le départ du jeune homme; elle
attendait le ternie , décidée à proclamer ses fiançailles dès le lendemain , s'il ne venait pas aussitôt s'excuser et parler clairement*
— C'est une faiblesse , s'était-elle dit en s*arrêtant à cette résolution; mais si , malgré l'évidence , il était innocent!...
Pauline, intérieurement, se frottait les mains en voyant ses plans réussir. D'abord le délai imposé par la jeune fille l'avait beaucoup contrariée ; puis elle avait fait ses petits calculs, — elle possédait l'arithmétique à fond; — elle s'était dit que le diable serait bien fin si pendant quarante-huit heures elle ne venait pas à bout de tenir Michel en échec, et elle savait Marthe assez fière pour ne pas revenir sur une parole donnée, dût* il lui en coûter le bonheur de sa vie. -^ Après tout, se répétait-elle, qui ne risque rien n'a rien...
Le matin du onzième jour après le départ d'Avérief, Pauline descendit la première, comme d'habitude, dans l'antichambre, et se dirigea vers le plateau chargé de lettres et de journaux.
Depuis bien longtemps, cette inspection était le premier travail de sa journée. Elle aimait, disait-elle, à trouver ses lettres dans le tas; — la vérité est qu'elle s'occupait moins de ses lettres que de celles des autres, et l'inspection des timbres de provenances diverses lui en avait appris bien long sur les relations et les afi*aires de M. Mi^aguine.
Ce jour-là, elle bouleversait les papiers d'une
main plus fiévreuse que de coutume , car elle attendait une lettre de sa protégée et Tavait plus d'une fois maudite de sa paresse à écrire. Au milieu des affiches, des prospectus et des journaux, une lettre de l'étranger lui tomba sous la main; elle la saisit avec joie. Cette lettre, adressée à M. Milaguine^ portait le timbre de Menton; l'écriture était celle de Michel.
Pauline la considéra un moment , — puis la glissa prestement dans sa poche.
L'instant d'après, elle en trouva une autre, — la sienne , — lui fit suivre le même chemin , et remonta dans sa chambre avec de gros battements de cœur. Qu*allait-elle apprendre? Aussitôt verrouillée, elle lut sa lettre, qui était ainsi conçue :
tt Digne et noble demoiselle Pauline,
» Nous sommes arrivés à Menton. Le jeune monsieur nous a conduits chez son frère, qui n'est plus un jeune homme et qui est très-malade. Ce monsieur est le papa de la petite fille. Le jeune M. Michel voulait repartir tout de suite, mais son frère est si malade, qu'il sera obligé de rester encore un mois; il a écrit ce matin à Saint-Pétersbourg pour demander qu'on prolonge son congé. Nous vivons très-bien, la petite fille est très-douce, mais je crois que je ne plais pas beaucoup au digne M. Avérief... »
— Au diable tes affaires! s'écria Pauline en par-
LA PRINCESSE OGHÉBOF. 103
courant des yeux le reste de la lettre ; il ne revient pas, c^est Tessentiel. Mais que peut-il écrire à M. Milaguine?
Avec un geste mutin d'enfant volontaire, — Pauline se jouait quelquefois de ces petites comédies et se riait ensuite à elle-même dans la glace, sa muette confidente , — elle ouvrit la lettre confisquée et la lut tout au long.
Michel racontait en quelques mots son voyage, priait M. Milagnine d'excuser son brusque départ, faisait une allusion au bouquet blanc qui avait fait un instant si bonne figure sur la tète de Pauline, et terminait en disant à M. Milaguine qu'il attendait son
retour, différé d'un mois , et l'arrivée de son père pour lui demander une faveur dont son bonheur dépendait.
— J'ai joliment bien fait de la mettre dans ma poche, se dît Pauline en repliant soigneusement la lettre. Dans un mois, il y aura bien des choses de changées.
Comme Oghérof entrait ce jour-là, Pauline lui demanda si Ton reverrait bientôt ' son camarade Avérief.
— Non, répondit le prince, il a justement demandé hier une prolongation de congé pour un mois.
— Il Ta obtenue? fit Pauline en regardant Marthe du coin de Toeil.
— Certainement! son frère est très-malade, parait-il ; c'est bien triste , à son âge !...
La conversation s'étendit en long et en large sur les misères des gens malades ; un sourire amer et sceptique relevait les coins de la bouche de Marthe.
Pauline ne la quittait pas des yeux et pensait joyeusement à la lettre qui dormait là-haut, dans un petit coffret capitonné, avec les fleurs d'oranger du fameux bouquet. Tout son être frémissait d'aise en contemplant le succès de ses manœuvres. Qu'ils lui paraissaient c( bétes» , tous ces gens qui la servaient sans le savoir ! Qu'il était stupide, ce grand nigaud
LA PRINCESSE OGHÉROP. 105
de prince, qui venait de décider son mariage à son insu !
Et ce brave M. Milaguine, qui avait vonlu lui cacher ses affaires, qui Tavait poliment emmenée pour qu'elle n'entendit pas la demande d'Oghérof à sa fille, était-il assez lourd» assez maladroit avec ses finesses cousues de fil blanc!
Et Michel, Fimbécile, qui s'était jeté dans la gueule du loup en lui demandant une gouvernante , à elle, à elle, quil avait humiliée! — Michel qui avait accepté son offre de le réconcilier avec Marthe après son départi... Ici elle retint avec peine un éclat de rire.
Et Marthe! pauvre sotte, qui Tavait traitée comme une domestique , qui Tavait accablée de ses dédains, et qu'elle mariait maintenant de sa main I
— Je fais bien les choses ! se dit-elle tonte guillerette dans l'épanouissement de sa propre glorification; je la fais princesse , elle aura trois millions. L'ingrate! elle est capable de ne pas m'en savoir gré!
Ses mains avaient de petits frémissements nerveux.
— Qu'est-ce que vous avez douQ , Pauline Vassilievna? lui dit tout à coup Nastia. Vous versez du thé dans les soucoupes, et il n'y a pas de sucre dans les verres!
Pauline rit à gorge déployée de sa distraction , et se mit à plaisanter avec la petite fille.
Cette nuit-là, Marthe ne put trouver le sommeiL
10<l LA PRINCESSE 06HÉR0P.
Jusqu*à la dernière minute, une espérance toute petite, mais bien vivace, s'était cramponnée en elle, — ridée de voir Michel revenir et se disculper. — Elle ne comprit toute la force de cette espérance qu'en la voyant s'écrouler comme les autres. — Je Taimais encore , se dit-elle avec douleur, avec colère , j*aimais malgré son indignité cet homme qui ne m'aimait pas!
Toute sa fierté se révolta soudain; elle aurait voulu pouvoir tenir sous sa main , réel et vivant , cet amour qui avait survécu àFinjure, pour le plier, le briser et en contempler à ses pieds les débris. La lutte fut longue; elle voulut partir, quitter la maison paternelle, entrer au couvent, se faire sœur de charité, institutrice sous un nom supposé, n'importe quoi enfin, pour ne jamais revoir cet homme odieux qui Tabandonnait lâchement sans une parole , après s*étre joué d'elle.
— Et mon père I se dit Marthe tout à coup : il en mourrait. Mon pauvre père!
Cette pensée consolante d'un père à aimer, à tromper par l'apparence d'un bonheur imaginaire, fixa les plans de Marthe.
' — Aujourd'hui tout sera dit! décida-t-elle comme le soleil du matin entrait à flots dans sa chambre par la fenêtre qu'elle n'avait pas voulu fermer, et elle s'endormit, blessée au cœur, mais hautaine et résolue.
Oghérof la trouva ce jour-là moins inabordable que
de coutume. Profitant d'une circonstance aussi rare , il s* enhardit jusqu^à lui dire :
— Mademoiselle Marthe , abrégez mon martyre ! Songez qu'on ne pourra pas nous marier tout de suite, qu*il faudra encore au moins huit jours; — en voilà déjà douze que tous me faites attendre... Pour trois jours , qu'est-ce que cela peut vous faire î
Marthe ne put s'empêcher de rire à ces doléances, exprimées, du reste, sur un ton larmoyant , bien fait pour amollir le cœur le plus dur. Son père et le prince lui-même , suivant l'exemple qu'elle leur donnait, se mirent à rire aussi.
— Pour une maison gaie, c'est une maison gaie ! dit tout à coup une voix sur la route, — on y rit toute la journée ! Chaque fois que je passe , j'entends rire ; et nous autres , pauvres diables , nous avons la vie si dure!
Les fenêtres étaient grandes ouvertes; la société se leva pour voir l'orateur. C'était un pauvre diable , en effet; ses vêtements piteux n'étaient pas ceux d'un paysan; sa tournure rappelait plutôt le séminariste vieilli sans cure, ou l'employé révoqué sans pension. La tête levée vers les fenêtres de ce rez-de-chaussée exhaussé, il tendait son long cou osseux et mal rasé , comme un oiseau affamé qui implore sa pitance.
Les plis de son manteau à collet , jadis gris , au col de castor pelé , drapaient une maigreur inouïe; son
lOd LA PRINCESSE OGHEROF.
paletot boutonné dénotait l*absence de linge , et ses bottes éculées, percées à jour, révélaient le manque absolu de chaussettes.
— Pauvre diable , il n*a pas mangé de huit jours ! dit involontairement le bon M. Milaguine.
— Imbécile que je suis ! s'écria Ogbérof en cher* chant dans toutes ses poches , je n*ai jamais d'argent sur moi. Tiens, mon ami, ne vends pas sans avoir fait peser.
En disant ces paroles, il tendait sa montre à répétition au bout de sa lourde chaîne.
Le vieux famélique happa le don princier d'un coup de patte et se confondit en salutations pendant que la société quittait la fenêtre , puis il prit aussitôt sa course vers la ville , au petit trot de ses longues jambes amincies par le jeûne.
— Prince, dit tout à coup Marthe, avec la bénédiction de mon père je vous accorde ma main.
L'acte d'Oghérof , accompli tout simplement , tra« hissait une bonté d*âme superficielle, sans doute, mais réelle, et la jeune fille avait senti tomber dans la balance ce qui avait manqué jusque-là pour la faire pencher.
Ogbérof, très-heureux, très-ému, appuya longuement ses lèvres sur la main et le bras que sa fiancée lui abandonnait.
— Seulement j'y mets une condition , dit Marthe , c'est que, le jour même du mariage, nous quitterons Pétersbourg» à l'anglaise*
LA PBINCESSB 06HÊR0P. 109
— Qu'à cela ne tienne, s'écria le prince transporté » je vais tout de suite commander une voiture de voyage , vous verrez !
Il avait déjà pris sa casquette : M. Milaguine eut peine à lui faire comprendre que cette commande pouvait sans inconvénient se remettre au lendemain matin.
Le pas décisif une fois franchi , Marthe alla résolument devant elle. Le temps qui la séparait de son mariage était très-court; le prince était très-impatient, et elle voulait être partie avant le retour possible de Michel.
Ces trois semaines d^intervalle s'écoulèrent avec une rapidité qui lui laissait à peine le temps de penser. La saison d'été, qui disperse les Pétersbourgeois aux quatre vents du ciel , la dispensd de beaucoup de visites; cependant, le trousseau aidant , il en resta assez pour la fatiguer et lui faire regarder le jour du départ comme un véritable soulagement.
De temps en temps un choc violent la rejetait dans le passé qu'elle répudiait de toutes ses forces; un jour, entre autres, elle fit sa visite de fiançailles à la vieille madame Avérief, qui habitait Tsarskoé-Sélo pendant Tété.
Celle-ci reçut les fiancés avec l'extrême bonne grâce qui caractérisait tous les actes de sa vie ; mais, à la fin de la collation qu'elle leur avait ofierte , elle emmena Marthe dans sa chambre à coucher, pour causer un peu, disait-elle.
Madame Avérief fil asseoir Marthe dans la grande pièce, assombrie par des rideaux verts ; les arbres dn jardin semblaient vouloir y pénétrer à travers les ^ vitres; les tentures sombres, le grand lit recouvert de damas vert foncé , les tapis, les meubles antiques noircis par un long usage, donnaient à cette cbambre un aspect mystérieux. Tout au fond , la lampe brûlait devant une haute armoire en encoignure, pleine d^images d'or et d'argent rehaussées de pierres précieuses.
Marthe s'assit dans un vaste fauteuil pendant que la vieille dame cherchait dans ses tiroirs avec un trousseau de clefs sonnantes. Il faisait frais dans cet asile où le soleil ne pénétrait jamais; une vague odeur de parfums anciens, d'encens vieilli, de roses fanées , s'exhalait de toutes ces choses vénérables et semblait porter avec elle la paix des souvenirs endormis. Marthe, silencieuse, sentait ipeu à }peu son cœur se détendre. Un grand portrait en pied du général Avérief I", celui qui avait été tué à Varna, faisait face au lit; les yeux de la veuve, depuis trente-deux ans , n'avaient cessé de s'y fixer au réveil. 1" Marthe le regarda un moment, puis, sans qu'elle sût pourquoi , une émotion douce et triste à la fois s'empara d'elle. !
Madame Avérief , qui avait trouvé ce qu'elle cherchait , regardait la jeune fille de ses yeux pénétrants. Marthe rencontra son regard et rougit.
— Voici, mon enfant » dit-elle, ce que j'ai mis de
112 LA PBINCESSE OGHEROF.
côté pour VOUS le jour où vous avez eu seize ans; — elle déposa un écrin sur les genoux de la jeune fiancée ; — j*ai le pareil , mais avec des saphirs , pour la femme future de Michel.
j Marthe regarda madame Avérief bien en face ; le vieux visage s*était fait impénétrable. Elle jeta un coup d'œil sur les pierreries et formula un aimable remerciment.
— Et puis, reprit la vieille dame , voici un médaillon que j'avais donné à votre mère lors de son mariage. Quand votre père la perdit, il me le remit en mémoire d'elle ^ — ce souvenir vous revient de droit. Son portrait y est encore.
Marthe , émue , souleva le couvercle de diamants et reconnut sa mère dans la fleur de ses dix-huit ans, dans la beauté majestueuse dont elle avait hérité. Son remerciment, plein de sensibilité, cette fois, prouva à la vieille dame qu'elle venait de rouvrir le cœur que le nom de Michel avait imprudemment fermé l'instant d'auparavïtnt.
— Puissiez-vous être plus longtemps et aussi heureuse que votre mère, et que moi... ! ajouta-t-elle en suivant le regard de la jeune fille qui était retourné au grand portrait.
— Oui, continua-t-elle, j*ai été veuve de bonne heure ; mais, quand on s'est bien aimé, la mort même ne sépare pas complètement, et j'ai bien aimé mon mari... Marthe avait baissé les yeux. — Aimerezvous le vôtre?
LA PBINCE8SE OGHÈROF. 113
— Certainement... fit Marthe à voix basse, sans oser la regarder.
— C*est que j'avais rôvé autre chose : les vieilles femmes aiment à former des projets, vous le savez , mon enfant; je m'étais imaginé que vous m'appartiendriez un jour...
Marthe se leva, les yeux flamboyants. Elle éteignit son regard sur-le-champ ; mais madame Avérief avait compris qu'il y avait là quelque mystère, et elle se promit de s'en expliquer avec Michel.
— Rêvasserie de vieillesse , dit-elle en souriant et en attirant Marthe dans ses bras. Recevez pourtant, ma chère enfant, la bénédiction d'une vieille femme qui aimera la princesse Oghérof tout comme elle a chéri Marthe Milaguine.
L'étreinte était si cordiale, l'accent si sympathique, que Marthe émue lui rendit ses caresses. Mais elle fut troublée tout le jour.
Le soir môme, en rentrant, elle montra ses nouveaux bijoux à sa sœur.
— Tu n'as pas vu Serge? lui dit celle-ci, qui ne laissait jamais échapper une occasion de parler de son bon ami.
— Non, il est au camp , répondit Marthe distraite. \ — Et Michel , on n'en a pas de nouvelles ?
— Non...
Ce ftuon » fut sec comme la détente d'un fusil à pierre.
— Sais-tu, Marthe, dit Nastia en s'approchant de
lU LA PRINCESSE OGHÉROF.
sa sœur les bras ouverts pour la caresser, j'aime bien le prince Oghérof, — et puis il m'a fait de si beaux cadeaux! — mais, pour beau-frère, j'aurais mieux aimé Micbel.
— Pourquoi ? fit Marthe embarrassée devant cette fillette déjà grande, qui la regardait attentivement.
— Parce que e'est un Avérief , murmura Nastia tout bas , en mangeant sa sœur de baisers.
Marthe ne comprit pas , et se contenta de hausser les épaules. Elle ne comprit que plus lard.
Elle eut un troisième assaut à subir, mais celui-là plus rude, en raison de la franchise d'allures de l'assaillant.
L'assaillant, c'était Sophie Liakhine, sa cousine , à qui le mariage avait admirablement réussi. Du grand dadais aux allures maladroites, frisant l'impertinence, qu'elle avait épousé , elle avait fait en deux ou trois mois un homme du monde , spirituel , parlant bien , plein d'une aisance gracieuse.
Elle l'avait bien dit : Liakhine était fat par timi« dite, et, sa timidité passée, il était devenu pour tous ce qu'il avait été près d'elle , qui lui avait dès l'abord inspiré de la confiance par la franchise de ses manières.
— Envoyez-moi les ours de vos forêts, avait-elle dit un jour à Oghérof, qui taquinait amicalement le jeune couple; je leur apprendrai à danser sans leur donner de coups de bâton.
Quand Sophie apprit le prochain mariage de sa
LA PRINCESSE OGHArOF. 115
cousine, elle alla la voir» Texamina attentivement et ne lui parla de rien. La visite de fiançailles se passa f également sans encombre. Mais, un jour que Marthe était allée lavoir seule, Sophie se planta en face d^elle , et, la regardant dans les yeux :
— Pourquoi épouses-tu Oghérof? lui demandât-elle brusquement.
— Probablement parce quMI me plait , répondit Marthe piquée au vif.
— Oh 1 ne monte pas sur tes grands chevaux , tu sais que je ne me querelle jamais avec toi. Peux-tu me dire pourquoi Michel Avérief est parti pour Tétrangerî
-^ Non ! répondit Marthe avec un cruel sourire de mépris.
— S'est-il préalablement querellé ai^ec toi?
— Encore moins ! fit la jeune fiancée avec un sourire sarcastique.
— T'a-t-il demandée en mariage et Tas-tu refusé ?
— Nenni! Mais cet interrog[atoire ferait plus d'efiet au tribunal que dans cette petite chambre , dit Marthe de toute la hauteur de ses dédains.
Sophie réfléchit un instant , piiis elle prit par le bras Marthe qui s^en allait » et , la forçant à se retourner :
— Tu te maries dans huit jours? lui dit-elle.
— Oui.
— Eh bien, tâche de ne pas t'en repentir après, car il serait trop tard.
116 LA PaiNGESSE 06HËR0P.
— Je ne me repens jamais de ce que j*ai fait, dît fièrement Marthe , en balayant d^nn mouvement de sa traîne sur le parquet le souvenir de cette désa« gréable conversation.
Elle disait vrai : elle ne se repentait jamais; une fois les choses faites, elle les acceptait comme on accepte la grôle ou la pluie. Mais combien cette résignation ne snppose-t-«Ile pas de douleurs secrètes !
Le jour delà noce était arrivé. Marthe avait voulu que la cérémonie eût lieu à midi, contre Tusage, à Kamennoî-Ostrow, dans la jolie petite église qui borde la route.
Tout se passa dans Tordre ; à une heure de Faprèsmidi» les nouveaux époux étaient revenus chez M. Milaguine, où le déjeuner les attendait, à la mode anglaise. Le repas terminé , Marthe échangea sa somptueuse toilette blanche contre un costume de voyage en soie grise. La voiture de voyage, doublée de satin blanc comme pour une impératrice, traînée par six chevaux blancs harnachés de pompons et de rosettes blanches, s'arrêta devant le perron. Après les adieux d*usage, la jeune princesse s'arracha aux bras de son père et de Nastia, qui pleuraient comme deux fontaines.
— Nous vous attendons dans huit jours, dit-elle pour les consoler.
Pendant que Nastia promenait sur ses yeux boufGs
son petit mouchoir roulé en tampon, tout trempé de
ses pleurs et collé par les sucreries, la correcte Pai>
line, qui avait arboré ses plus belles larmes, ses pleurs de cérémonie, ceux qu^on essuie avec un mouchoir bordé de dentelle, murmurait en allemand tout un chapelet defélicitations à Tépaulette du prince Oghérof. > Celui-ci avait bien autre chose en tête. Une fois, étourdi par ce bruit monotone, il fouilla machinalement dans sa poche pour lui donner un sou, puis, s'apercevant de sa méprise, il balbutia quelques paroles inintelligibles accompagnées d'un vague sourire de condoléance.
— Allons, allons, dit-il à M. Milaguine, pardonnez-moi de vous enlever si brusquement votre fille ; mais, si nous nous attardons, nous ne pourrons pas arriver avant la nuit.
Il avança la main, Marthe y appuya la sienne et s^assit dans la voiture. Au moment où elle s'enfonçait dans les coussins de satin blanc, une vision passa devant ses yeux. Elle vit Michel malade, mourant, mort, sur un lit d'auberge, les yeux fermés, la face rigide...
— Je suis mariée, se dit-elle, tout est fini. Et son cœur se serra, dur comme une pierre, dans son corsage de soie.
Quelques mots de tendresse à ceux qu'elle quittait, un dernier baiser à Nastia qui grimpait dans la voiture comme un petit chat, puis le prince s'assit à côté ' d'elle ; la portière se referma avec bruit, les chevaux partirent; — elle se pencha pour voiries siens une fois encore.
— Adieu, maison paternelle, pensa Marthe avec un soupir vite étouffé.
Le prince lui prit doucement la main.
— Tu es à moi, maintenant, lui dit-il à voix basse : je t'adore!
Marthe ne répondit pas. Une tristesse inexprimable l'envahissait comme une marée montante qui devait la submerger. Le prince parla longtemps, puis un silence se fit.
Le soleil baissait, et les ombres des grands arbres s'allongeaient sur la route. Leur destination était une maison de campagne que possédait Oghérof au bord du lac Ladoga. Cinq heures de voiture devaient suffire pour les y amener. Les rayons obliques du soleil entraient par une des portières et jetaient des reflets argentés dans les plis du satin de la voiture.
Marthe réfléchissait : elle ne savait pas ce que c'était que le mariage ; — si elle l'eût su, elle fût morte plutôt que de donner à un homme autre que Michel le droit de la tutoyer... Mais elle ne se repentait jamais, — et c'était maintenant chose faite.
La route était déserte ; les chevaux, qu'on venait de relayer, trottaient d'un pas égal et rapide; le prince saisit tout à coup sa jeune épouse dans ses bras, et, cherchant ses lèvres :
— Tu m'aimes, n'est-ce pas? lui dit-il.
— J'aimerai mon mari, répondit Marthe pèle d'angoisse, mais résolue à tenir son serment d'épousée.
A cette heure même, Michel, arrivé à Genève par
le train de Taprës-midi , maudissait les chemins de fer suisses, qui ne vont guère le jour et pas du tout la nuit. Condamné à perdre encore douze heures, il avait gravi le Grand-Sacconex pour tromper son ennui, et il regardait le mont Blanc éclairé par le soleil couchant.
Le triple sommet de neige le fascinait ; deux ou trois fois il avait voulu descendre, et toujours il était remonté pour voir encore cette blancheur immaculée que les derniers rayons teintaient d'un rose indicible* ment tendre et pur... II ne pouvait en détacher ses yeux; ses désirs franchissaient le Salève et les vallées, il aurait voulu embrasser d*une étreinte les cimes neigeuses, si molles, si douces, — si inaccessibles.
— Cest comme Marthe 1 dit-il soudain, le cœur plein d^elle à déborder, elle est inaccessible comme la neige des Alpes... mais ses joues se sont rosées parfois...
Il n'acheva pas sa pensée ; son cœur rêva doucement de la bien-aimée absente, bien longtemps après que le mont Blanc ne fut plus qu'un fantôme effacé dans l'azur sombre du ciel plein d'étoiles.
Le lendemain, dès huit heures, la princesse Oghérof parcourait le jardin de sa nouvelle demeure'.
Peu soucieuse d*en découvrir les beautés, elle marchait rapidement le long d^une épaisse avenue de tilleuls qui bordait le lac Ladoga. Elle allait devant elle comme poussée par un ressort, arrivait à la clôture, et revenait incessamment sur ses pas.
Une fois ou deux elle accrocha ses dentelles aux branches d*un buisson, à une racine sortie de terre, — - elle continua sa marche, laissant le morceau déchiré du frêle tissu flotter au vent du matin, jusqu^àce qu'un oiseau furtifs'en emparât pour son nid.
Le lac brillait à perte de vue devant elle; elle le regardait fixement sans être aveuglée, puis son regard se détachait inconscient et errait sur le sable du sentier, qui lai semblait alors parsemé de grandes taches noires.
Elle marcha ainsi longtemps, une heure environ , puis s'arrêta, lasse à en mourir. Appuyée contre le tronc d'un vieux tilleul, elle laissa tomber ses mains nouées devant elle et baissa douloureusement la tête.
— Outragée ! C'est le mol qui revenait malgré elle à ses lèvres muettes, à son esprit révolté.
Depuis une heure elle s'efibrçait de le chasser, ce mot odieux, de le rayer de sa pensée, d'en oublier Texistence, et toujours il revenait obstinément se placer devant ses yeux, sur le miroir éblouissant du lac, sur le gravier des chemins, sur Therbe des pelouses. Elle voyait le mot u outrage » écrit partout dans cette demeure, celle de son mari, — la sienne.
Depuis la veille, un monde nouveau pour elle s*était dévoilé. Le prince, toujours et partout gentleman irréprochable, lui avait sans s'en douter révélé son existence passée. Elle Tavait entendu lui adresser des paroles de tendresse qui n'étaient pas nées sponta* nément pour elle du cœur débordant de Tépoux.
— Outragée ! se répétait Marthe en essayant vainement de lutter contre la réalité. Outragée! mais pas plus que les autres! comme les autres! Moi qui étais si fîëre, où est mon orgueil aujourd'hui?
Son orgueil était de ceux qui ne meurent pas. Il se retrouva dans le sourire qu'elle adressa à son mari lorsqu'elle le rejoignit dans la salle à manger.
Pas plus que le reste du monde, il ne saurait jamais que cette femme considérait sa tendresse comme une insulte ; qu'elle avait rêvé un cœur qui n'eût battu que pour elle, des lèvres qui n'eussent murmuré d'autre nom que le sien.
Elle avait voulu tout plutôt que de revoir Michel après son abandon. Elle avait tout^ en effet : une vie
LA PEINGESSE OGHÉHOF. 1^3
d^orgueil blessé, de souffrance secrète et inavouable; — mais, du moins, quand Michel reviendrait, il la retrouverait mariée!...
Et, contrairement à ce qu'elle espérait, cette pensée enfonça le poignard plus avant dans son âme.
La bouilloire fumait entre eux, le prince déjeunait avec appétit, leur conversation était celle de gens parfaitement élevés, appelés à vivre ensemble; la vieille argenterie, les porcelaines de Saxe, les panneaux de tapisserie ancienne, tout respirait autour d'eux le luxe d'une grande maison. Les vitrages des serres brillaient au soleil; par la fenêtre ouverte, le parterre français envoyait ses émanations parfumées. Le cœur de Marthe se serra.
— Tout cela est à moi, se dit-elle, et rien qui m'attire ou me plaise. J'aurais mieux fait d'être gouvernante dans quelque famille de province, au moins je serais libre encore.
En ce moment le prince déposa sur la main qui lui tendait son verre un baiser de nouveau marié. Marthe sourit et le regarda en face. Il fallait bien s'habituer à cette existence I
Les huit premiers jours furent interminables. Alexandre Oghérof était un charmant garçon, mais creux comme un ballon rouge.
Sans les chevaux de selle, les chiens, la volière somptueuse, sans la yole pour les promenades sur le lac, et les serres divinement embaumées par les orangers en fleurs, sans tout ce luxe qui mettait à chaque
12i LA PRINCESSE OGH^ÉROF.
heure un jouet nouveau dans ses mains, la vie de la princesse eût été insupportable. Heureusement, son mari bouscula si activement leurs existences, que la fatigue Tempécba de penser, jusqu*au jour de Tarrivée de sa famille.
La première figure qu'elle aperçut ce jour-là, lorsque la berline de famille déboucha dans la cour seigneuriale, fut le museau pointu de Pauline Hopfer.
Dévorée par le désir bien naturel de contempler son ouvrage, celle-ci avait depuis longtemps le nez à la portière. Elle voulait embrasser la première sa chère princesse ; mais, malgré toutes ses précautions, Nastia lui passa littéralement sur le corps; avec sa grâce pataude de jeune chien, elle alla tomber dans les bras de sa sœur, riant et pleurant à la fois, et faisant un vacarme tel, que le prince fut obligé de demander trois fois à son beau-père s'ils avaient des bagages.
M. Milaguine avait un peu vieilli pendant cette semaine; sans s*en rendre précisément compte, il trouvait que tout cela avait été bien vite. Son premier regard replongea sa bonne âme paternelle dans Tocéan de félicité placide qui était son milieu habituel.
Marthe était belle à ravir, elle souriait d*un air heureux, — et qu'elle était heureuse, en effet, à ce moment, de retrouver les deux êtres chéris qui étaient plus que jamais les premiers dans son cœur! — Marthe n'avait pas maigri, Marthe était fraîche et
LA PRINCESSE OGHÉaOP. It5
rose; M. Milagûine ne tarissait pas en eiclanoations joyeuses. On eût dit qu*en venant chez son gendre, il s*attendait à retrouver les ossements de sa fille proprement cousus dans du velours rouge, après avoir été rongés par le loup !
Pauline Hopfer n*était pas contente. Elle avait vaguement partagé les idées de M. Milagûine relativement au loup, et voici qu'elle se trouvait en présence d*une bergerie où régnait la paix, où les chansons des oiseaux remplaçaient la flûte classique» où pas un nuage ne noircissait Thorizon toujours serein.
— Cela va trop bien ! se dit Taimable personne, avec la perspicacité dont la Providence, à défaut d'autres dons, Tavait si largement pourvue : il doit y avoir quelque chose.
Marthe s'arrangea cependant pour que Pauline ne pût rien deviner.
Son mari fut tout étonné de Taimable vivacité qu'elle apportait dans leurs conversations, de l'enjouement qu'elle déployait envers lui le long du jour, non moins que de l'apathie et de l'assoupissement qui succédaient, le soir, à ces journées si bien remplies. ^
— Elle se fatigue trop, se dit-il; cela lui passera quand nous serons seuls et tranquilles.
Ce qu'il appelait être tranquille consistait à mettre la maison sens dessus dessous, de dix heures du matin à minuit.
Mais il était destiné à ne pas jouir de sitôt de cette
126 LA PRINGEâSE OGHÉROF.
tranquillité spéciale, car Marthe retourna avec sa fa mille à la villa de son père.
1 Depuis trois semaines environ, le prince habitait seul Pétersbourg où il se donnait un mal infini pour préparer à Marthe un appartement digne d'elle. Il allait à la campagne à tout moment , « mais ce n*était plus la vie à deux » , disait-il en soupirant à son colonel, qu'il avait rencontré dans la Grand e-Morskaia.
— Cela reviendra , lui dit en souriant à demi le colonel , qui était un homme d'esprit.
— Oh ! certainement ! dit le prince avec feu.
Ce soir-là, il quitta l'appartement vers cinq heures. Il était trop tard pour aller retrouver sa femme : son arrivée au milieu de la nuit aurait effrayé toute la maison. — Après avoir dîné au restaurant, il fit un tour au bord de l'eau. Le temps était magnifique, la soirée presque chaude. Un camarade passa en égoïste devant lui, au trop allongé de son cheval.
— Eh ! Demianof , cria le prince , où vas- tu?
— Chez Isler, répondit le cornette, en touchant l'épaule de son cocher.
— Ah! fit le prince déconcerté. Tu as un joli cheval.
— Un trotteur Orlof , mon cher.
— Et tu vas?
— Chez Isler, te dis-je. Il y a une chanteuse nouvelle. Viens-tu?
— N...non, fit le prince résolument, après avoir ûosité un instant; tu n'as pas de place.
— Pas de place ? Sur un égoïste ? Mais , mon ami , on n^y est vraiment bien qu'à deux ! On se soutient mutuellement. Allons , viens : tu vas voir comme mon cbeval trotte , nous serons là-bas dans un quart d*heure.
— Ob ! un quart d'beure I
— Puisque je te le dis! Allons, viens-tu?
Ogbérof sauta sur le mignon vébicule , et s'assit
plus d'à moitié sur les genoux de son camarade.
— Cbez Isler, dit celui-ci à son cocber. Et vivement ! 9
Le drojki disparut , quelques secondes après , au bout du pont Troïtsky.
Il fallut que le diable s'en mêlât! Ogbérof rencontra ce jour-là cbez Isler une cbarmante blonde qu'il avait courtisée un moment jadis, — six mois auparavant , — - et qui était brusquement partie on ne sait pour où. Il renoua connaissance; elle était en joyeuse compagnie, on soupa; et, pour revenir, le prince ne prit pas l'égoïste de son camarade , mais la voiture de la cbanteuse blonde.
Il avait bien raison quand il se plaignait de n'avoir pas de cbance I
Michel était revena à Pëtersbourg quatre jours après le mariage de Marthe. En entrant chez lui, tout poudreux du voyage » il avait trouvé une lettre de sa tante Avérief qui l'attendait depuis le jour môme de la noce, a Venez tout de suite, mon cher enfant, écrivait la vieille dame, ne vous attardez pas un instant, j*ai besoin de vous voir. »
La montre de Michel indiquait six heures; le jeune homme prit juste le temps de changer de toilette, il gagna rapidement le chemin de fer, et & sept heures il était arrivé.
Au bruit de ses éperons dans Tantichambre , madame Avérief fit ce qu'elle ne faisait que pour la famille de son souverain : elle se leva et vint à la rencontre de son hôte. Trës-surpris de cette dérogation aux usages de la maison, Michel regarda attentivement sa tante : elle était plus pâle que de coutume et paraissait fatiguée.
— Je vous attendais depuis quelques jours , ditelle, après les premiers compliments. Vous êtes arrivé quand?
— Tout à rheure, par le train de cinq heures. . — Alors , vous n'avez pas dîné?
— Vous m'appeliez sur-le-cbamp , ma tante.. .
— C*est très-bien , mon ami , dit la vieille dame touchée de cette déférence, nous allons diner ensemble. J*ai peu mangé tantôt...
La table fut bientôt prête , mais madame Avérief ne mangea pas; elle regardait avec des yeux de mère le jeune homme apaiser sa faim de voyageur, et sa vieille main , délicate et blanche , déposa plus d*une fois un morceau friand sur Tassiette de MicheL
Celui-ci était trop bien élevé pour demander à sa tante le motif qui lui avait fait réclamer si promptement sa présence. Il attendait qu'elle choisit ellemême le moment de s'en expliquer avec lui.
Quand il eut diné , quand le café brûlant et embaumé eut disparu de la petite tasse en porcelaine de Sèvres, madame Avérief se leva et passa avec lui dans sa chambre à coucher. Les rayons du soleil du soir jetaient un voile de gaze d'or au sommet des tilleuls du vieux jardin désert; tout était silence et fraîcheur au dehors; elle s'installa dans son fauteuil et indiqua du geste une chaise à Michel. Il s'assit , toujours muet, et attendit, non sans quelque angoisse, la communication que sa tante avait à lui faire.
— Avez-vous vu quelqu'un depuis votre retour?
— Non , ma tante , personne.
— Vos domestiques?
— Ma vieille bonne seulement , pendant cinq minutes.
— Elle ne vous a rien dit ?
— Absolument rien de neuf.
Michel commença à avoir peur. Le visage de sa tante, souriant d'habitude, avait une expression sérieuse qui le frappa. Il n'interrogea point cependant, il était de ceux qui pensent qu'on ne saurait trop respecter la vieillesse.
— Michel , mon enfant , reprit-elle avec bonté , pourquoi êtes-vous si bi'usquement parti pour l'étranger, sans me prévenir ?
— Mon frère était malade et m*avait télégraphié de partir sur-le-champ.
— Vous n'êtes pas parti seul , Michel ? continua la vieille dame avec un accent de pitié qui émut singulièrement le jeune officier.
— On vous l'a dit, ma tante? fit-il embarrassé.
— Oui. Des cancans de domestiques qui, bien malgré moi, je voqs l'assure, sont venus à mes oreilles.
Michel garda le silence.
— Vous avez emmené un enfant? reprit-elle.
— Puisque vous le savez, ma tante, je ne le nierai pas.
— On a dit qu'il était à vous, dit tristement madame Avérief.
— Et vous, ma tante, vous l'avez cru? s*écria Michel.
Elle le calma du geste.
— Non, Michel, je ne Tai pas cru. Cet enfant, quel qu*il soit, n*est pas à vous, — vous avez trop de respect pour vous-même.
D'un geste plein de dignité, elle tendit sa main à Michel, qui la baisa avec reconnaissance.
— Pourquoi ne vous étes-vous pas ouvert à moi ? reprit-elle : j*aurais sauvegardé votre nom de tous ces commérages...
— Jen*en avais pas le droit , ma tante. Le silence m*était et il m'est encore commandé.
— Alors, vous avez bien fait, mon enfant, dit simplement madame Avérief.
Elle se tut. Le jour s'assombrissait ; dans le jardin, tout devenait gris pâle; dans l'appartement, il faisait presque noir; la figure blanche , encadrée de cheveux blancs, de madame Avérief se détachait vaguement sur le fond des rideaux sombres. Michel sentait un malheur approcher; la tendresse inaccoutumée de sa parente, le mystère de cet interrogatoire qui ne menait à rien en apparence, — tout cela lui mit au cœur une inquiétude qui devint de l'angoisse en un instant.
— Ma tante, dit-il à voix basse, si quelque danger me menace, dites-le moi tout de suite; j'aime mieux le savoir.
t — Quoi que ce puisse être? demanda la vieille dame.
— Oui , j'aurai du courage pour tout.
Elle se tut un moment, puis, posant sa main sur celle de Michel , inclinée en avant pour le recevoir dans ses bras de mère :
— Mon enfant, dit-elle, avez-vous aimé?
— Oui , ma tante , de toute mon âme et pour toute ma vie! répondit Michel , la tête haute, la poitrine en feu , heureux de confesser pour la première fois cet amour qu'il avait tenu jusque-là secret.
— Celle que vous aimez...
— Marthe Milaguinel jeta Michel comme an défi au monde entier.
— Vous aimait-elle?
— Je ne sais pas , répondit honnêtement Michel , pendant qu'au fond de son cœur une voix lui criait : tu mens, tu sais bien qu'elle t'aime I
— Vous étes-vous querellé avec elle?
— Non... pourquoi...?
— Elle est mariée, dit tout bas madame Avérief.
— Mariée I s'écria Michel.
II se leva d'un mouvement impétueux, prêt à frapper l'impie qui lui avait volé son idole.
— Dieu te regarde, Michel, dit madame Avérief, qui s^était levée avec lui, et qui se laissa retomber épuisée dans son fauteuil : Dieu te regarde , ne pèche pas!
Le jeune homme tomba à genoux devant sa tante. Elle posa une main sur sa tête inclinée.
— Michel, lui dit-elle, je t'aime presque autant que mon petit-fils ; — je n'ai pas voulu qu'un étran-
LA PRINCESSE OGHÉHOF. 133
ger te portât ce coup ; j^ai cru qu'une parente, presque une mère , aurait une main plus compatissante pour faire une blessure et la panser. . . Si j*ai eu tort, blâme ta vieille tante » mais pardonne-lui.
Micbel, sans répondre, plongea son visage dans les mains tremblantes qui, pleines de pitié, erraient sur ses cbeveux et sur ses épaules, le caressant comme un enfant qu*on veut endormir. Elle comprit qu'elle avait bien fait et que Michel n*avait rien à lui pardonner.
— Mariée! répéta le jeune homme après un long silence.
Il se releva et s'assit en face de sa tante.
^— Dites-moi comment tout cela s'est passé.
Madame Avérief prit le récit au jour même de la fête de Marthe ; elle raconta les choses simplement , tt comme elles s'étaient passées » , sans réflexions ni commentaires. Ce qu'elle soupçonnait d'une cause occulte en tout ceci , elle le garda pour elle, pensant que, faute de preuves, elle n'avait pas le droit d'exciter Michel contre qui que ce fût.
Elle passa sous silence la conversation qu'elle avait eue avec Marthe, dans ce même fauteuil. A quoi bon en parler, puisque Marthe était mariée I Ne valait-il pas mieux les séparer à jamais, ces deux cœurs qui s'étaient mal compris? Ne valait-il pas mieux laisser succéder même la haine et le mépris à l'amour dans le cœur de Michel , que de voir souiller un jour l'honneur de deux familles? Si ces victimes venaient à se
rencontrer et à se comprendre, qu'arriverait-il?
13i LA PRINCESSE OGUÉROF.
Elle ne chargea pas Marthe , cependant ; elle laissa le champ libre aux suppositions de son neveu* elle ne pouvait ni ne voulait blâmer ala pauvre princesse» , comme elle l'appelait elle-même. Elle sentait bien que Marthe avait cru ce qu'on avait dit de Michel lors de son départ. La jeune femme avait eu tort de le croire, mais, du moment où elle avait admis la réalité de ces suppositions, sa conduite devenait toute naturelle. « Tout pour Thonneur » , disait madame Avérief, — et Marthe avait agi selon cette devise.
Quand elle eut terminé, Michel resta silencieux encore un moment, puis se leva pour partir.
— Je vous remercie du fond de Fâme , ma tante , dit-il posément, je n'oublierai jamais votre bonté pour moi. Puissé-je vous prouver un jour la vérité de ces paroles I
— Où allez-vous? fit madame Avérief surprise de son calme.
— Je vais chez moi , me coucher, répondit-il : j'ai passé les trois dernières nuits en wagon , je suis trèsfatigué.
— Et qu'allez-vous faire?
— Reprendre mon service et tâcher d'être utile ('.ans la mesure de mes forces. Mon père est déjà ici , n'est-ce pas?
— Oui.
— Dès demain matin j*irai le voir. Mon pauvre père! s'il avait pu venir deux mois plus tôt, cela ne
serait pas arrivé... Enân, ce qui est fait est irréparable. Bonsoir, ma tante.
— Mais vous n*allez pas...
— Tuer Oghérof? Oh! non. Pauvre diable, ce n*est pas sa faute 8*il s'est trouvé là avec un feu d'artifice. C'était écrit! Que voulez-vous! Bonsoir, ma tante...
11 sortit, Tœil un peu hagard , le visage enflammé. L'air de la nuit le calma bientôt. Il rentra chez lui et se coucha. Mais il mordit bien des fois son oreiller pour étouffer ses sanglots, avant que le sommeil vint fermer ses yeux fatigués.
Trois ou quatre jours après la soirée chez Isler, Oghérof revenait de la campagne, où il s'était empressé de porter à sa femme Texpression de son repentir secret sous la double forme d'un bracelet merveilleux et d*un petit chien minuscule — deux objets uniques en leur genre — disaient ceux qui les avaient vendus. Comme il débouchait sur la place d'Isaac , il se trouva face à face avec Michel.
Celui-ci s'attendait à la rencontre depuis son retour et prit un air impassible. Oghérof » enchanté de voir son camarade, dont, à vrai dire, depuis quatre mois, il avait complètement oublié l'existence, se jeta presque à son cou , le taquina amicalement sur son voyage, lui parla de ses chevaux, de son nouvel appartement, et tout à coup :
— Tu sais que je me suis marié? lui dit-il par parenthèse.
— Je le sais, répondit tranquillement Michel. Tu as épousé mademoiselle Milaguine.
— Oui, mon cher. Quelle belle personne! Tu étais, je crois, de ses adorateurs, n'est-ce pas?
LA PRINCESSE OGHËROF. 13T
-^ Certainement, fit Michel d*an air grave.
— Eh bien! tu peux continuer à faire ta cour. Viens-tu dîner chez Dussaux avec moi?
— Non y merci! j'ai beaucoup de choses à faire. Quand ramènes-tu -— il hésita — ta famille en ville ?
— Nous revenons tous pour le 1" octobre. Les Milaguine sont aussi chez nous à la campagne , tu sais?
— Non , je ne le savais pas. Au revoir.
— Tu viendras voir ma femme, dis? après le 1" octobre?
— Je n'y manquerai pas, dit Avérief en s*éloignant« Adieu.
Cette rencontre et les bordures que le tapissier ne venait pas à bout de rassortir à la nuance des meubles firent sortir de la tète d'Oghérof les remords qu'il avait rapportés de la campagne en trouvant sa femme si calme, si éloignée de deviner Tentrainement dont son mari s'était rendu coupable.
Les remords s'en allèrent si bien, que le lendemain il retourna chez Isler — tout seul; — ^ et peu à peu il prit l'habitude de faire dans l'après-midi une visite à la jolie blonde qui , disait-elle , s'ennuyait mortellement les jours qu'elle ne le voyait pas.
Marthe revint en effet le 1" octobre, mais Michel
ne se présenta point chez elle. Du reste, elle ne s'en
étonna pas; elle ne pouvait supposer qu'il eut envie
de larevolr. Elle se disait bien qu'un jour ou l'autre,
le lendemain peut-être, ils se rencontreraient dans la
rue, chez un tiers, n'importe oii ; — mais à chaque
jour suffit sa peine ; Marthe ne pensait à Michel que lorsqu'on parlait de lui Sans la conversation, et encore elle y pensait si peu , alors, que le nom tombait dans Toubli au moment même où il frappait son oreille.
Il fallait pourtant qu*il vint, ce jour aussi redoutable pour Michel que pour la princesse Oghérof. Un soir, au moment où Marthe entrait chez son père pour présider à un de ses dîners fins, qu*ilne pouvait donner sans la présence de sa fille chérie, M. Milaguine lui dit tout à coup f
— A propos, j'ai rencontré tantôt Michel Avérief : il va venir.
— Ici , ce soir? fit Marthe égarée de cette chute soudaine dans le goufi^re qu'elle n'avait jamais voulu regarder.
— Oui. Cela t'étonne?
— Non... — Elle avait déjà repris son calme : — mais, après son brusque départ pour l'étranger, sans excuse, sans explication...
— n parait qu'il t'avait envoyé un bouquet : es*tu sûre de ne pas l'avoir reçu?
— Parfaitement sûre.
— C'est que le garçon qui devait l'apporter se sera trompé, ou l'aura vendu pour en boire l'argent. 11 a aussi écrit de là-bas, — mais sa lettre n'est pas arrivée.
— Il y a des gens qui n'ont pas de chance, dit sèchement la princesse en s'approchant de la glace pour rattacher une boucle de sa coiffure.
Michel entra le dernier. Vingt fois il s^était dit qa*il n'irait paà* chez M. Milaguine , puis il avait fini par se décider, pensant qu'aujourd'hui ou demain c'était inévitable, et qu'autant valait tout de suite.
Le salon étgit brillamment éclairé. Marthe avait changé d'habitudes ; au lieu de la lampe voilée qui éclairait jadis son petit refuge , elle trouvait maintenant qu'un candélabre était bien peu , et elle faisait allumer toutes les bougies lorsque M. Milaguine recevait. Elle qui évitait le bruit autrefois fuyait maintenant le silence : ses pensées lui tenaient trop compagnie lorsque le bruit extérieur n'était pas assez fort pour la distraire»
On se disposait à passer dans la salle à manger ; Michel trouva la princesse debout au milieu d'un groupe d'hommes. Vêtue d'une robe de velours violet, son collier de perles sur le corsage montant, des perles aux oreilles, elle était splendide; sa beauté avait pris un caractère imposant dont les plus évaporés ressentaient Tinfluence. Au bruit des éperons , elle se tourna à demi , regarda Michel bien en face , mais une seconde seulement, et dit d'une voix dédaigneuse au jeune homme incliné devant elle :
— Bonjour, monsieur.
Ce fut tout. Michel formula d'une voix non moins nette un compliment très-court — et le groupe tout entier passa dans la salle à manger.
Michel se trouva placé presque en face de Marthe : il pouvait observer tous ses mouvements , toutes les
variations die sa physionomie. Il rexamina en effet : malgré la réalité positive da fait présent sous ses yeux , il ne pouvait croire que Marthe fût devenue la princesse Oghérof. Il y avait là pour lui un mystère qu'il importait de pénétrer.
La princesse était très-gaie en apparence. Elle , taciturne autrefois» parlait beaucoup, riait souvent, prenait au vol une phrase détachée dans la conversation générale, renvoyait la riposte comme un volant sur une raquette, et reprenait sa causerie avec ses voisins, sans se troubler, ^ans perdre un moment le fil. Elle était toute rose, les yeux brillants, — parfaitement digne toujouri. A la fin du diner, elle se versa elle-même de Teau et cassa un verre.
— Cela porte bonheur, dit en riant complaisamment M. Milaguine.
Marthe regarda furtivement AvSrief. Les yeux de celui-ci, fixés sur elle depuis un moment, avaient une expression de gravité, de- reproche presque.
Marthe ne put contenir son indignation : d'un mouvement rapide, elle recula sa chaise et se leva, jetant dans un piteux désarroi les plus pesants de la société, qui comptaient encore sur deux ou trois petites minutes pour siroter leur verre de vin de Hongrie.
Au salon, la rencontre devenait inévitable, sous peine d'attirer l'attention. Michel s'approcha donc de Marthe ; il allait lui adresser une phrase quelconque , lorsque celle-ci le prévint :
— Vous avez fait un voyage agréable? lui dit*elle de cette voix brève des jours d^orage.
— Oui, je vous remercie y princesse : mon frère va beaucoup mieux » dit-il avec son calme habituel.
— J*en suis charmée. Il y a longtemps que vous êtes revenu?
— Quatre jours après votre mariage. J*ai eu beau me hâter, je n'ai pu revenir plus tôt.
— Pourquoi vous hâter? Le séjour de Tétranger est fort agréable ; vous avez bien fait de jouir de votre congé jusqu'à la dernière limite, puisque rien ne vous pressait ici. .
Michel regar^ Marthe avec une telle assurance, avec tant de reproche dans ses yet|x honnêtes , que celle-ci sentit la colère la parcourir de la tête aux pieds.
— Hypocrite! pensa-t-elle, et elle lui tourna presque le dos pour s'adresser à un vieux général poussif qui venait de se frayer un chemin jusqu'à elle à travers les meubles, a bien encombrants, de nos jours, D disait-il avec mélancolie.
Et Pauline Hopfer, pendant cette courte conversation, quelles angoisses n'avait-elle pas ressenties! Elle était retenue par M. Milaguine , qui lui parlait de sa liqueur des lies et du curaçao centenaire con« tenu dans un certain flacon que l'on ne devait apporter que tt penché dans son petit panier, sans le secouer, bien doucement, » disait SI. Milaguine en la retenant par sa robe, pendant qu'elle cherchait à lui échapper.
Enfin elle vit les jeunes gens se séparer. Le visage de Michel plus sévère encore, Téclair d'indignation qui jaillissait des yeux de Marthe lui apprirent que, pour cette fois , le danger était conjuré.
— Mais c'est trop périlleux, se dit-elle; il ne fant plus qu'ils puissent parler ensemble! Et elle courut chercher la liqueur des Iles.
Vers minuit, Marthe vint embrasser sa sœur endormie, avant de rentrer chez elle, et, contre sa coutume, elle s'arrêta un instant pour causer de choses et d'autres avec Pauline.
— M. Michel est revenu... dit celle-ci d'une voix douce, lesyoux baissés.
-^ Eh bien? fit Marthe, mais non avec sa hauteur habituelle.
— Je ne crois pas qu'il reparte de sitôt, continua la demoiselle de compagnie.
— Pourquoi ?
-— Parce qu'il n'a plus besoin de faire de si longs voyages pour trouver à qui parler, murmura l'officieuse.
Marthe ne répondit pas.. Elle froissait dans sa main droite son mouchoir qu'elle mettait en lambeaux.
— L'enfant est restée là-bas. La gouvernante a écrit à ses parents qu'elle passerait l'hiver en Italie...
— Et la mère est revenue , dit Marthe en éclatant de rire : c'est bien plus commode!...
Un mouvement de Nastia la. fit se retourner. La fillette entr'ouvrit un œil, reconnut Marthe, lui
tendit les bras et se reiuiormit en murmurant une phrase incompréhensible.
La princesse eut honte de ce méchant mouvement, de ces cancans de bas étage , dans la chambre de sa sœur endormie... Elle se pencha pour embrasser la jeune dormeuse, et ce baiser de sœur, presque de mère, détendit les fibres trop tendues. Elle sentit son coeur s'amollir.
— Bonsoir, Pauline, dit-elle en passant rapidement; et elle sortit, elle avait besoin d*être
seule.
Dans la voiture, elle resta longtemps, une main appuyée sur la portière , I^ glace baissée. Elle regardait, dans la triste nuit d'octobre, les pavés mouillés, les rares passants, la pluie froide et noire, et elle envia les misérables que leur destin condamnait à passer la nuit sans asile , sous les porches , — et qui trouveraient, avec une pierre à moitié sèche pour y poser leur tête, le lourd sommeil des malheureux abattus par la fatigue.
Michel et Marthe se rencontrèrent encore souvent : Avérief vint deux ou trois fois aux lundis de la princesse, à rheure où le salon était plein. Oghérof l'invita vingt fois à diner, mais le jeune homme trouva moyen d'éluder ses invitations. Marthe se dit que c'était pour ménager son temps, qu'il savait où employer. Du reste, Oghérof continua la vie de travail qu'il avait toujours menée , mais son travail , qui le tenait souvent éloigné de Marthe, consistait princi-
144 LA PRINCESSE OGBEROF*
^ paiement & se procurer des loges au théAfre et à faire les courses de « ces daines » .
La princesse s'accoutuma à passer le plus clair de son temps avec sa sœur, soit chez elle, soit chez son père , et parfois M. Milaguine , en se réveillant de sa sieste , oubliait que sa fille était mariée.
Le 19 février de Tannée 1861 se leva dans un ciel serein. Les premières lueurs du jour éclairèrent des affiches blanches , de grandeur moyenne , posées sur toutes les murailles, sur les plus humbles clôtures de planches comme sur les blocs de granit des palais* Avant même qu*il fît assez c]air, ceux qui savaient lire se pressaient devant les morceaux de papier et lisaient, à ceux qui ne savaient pas, le décret qui d'un troupeau 4*C8claves faisait une nation d*hommes.
— Cest imprimé? disaient ceux qui ne savaient pas lire, avec une sorte d'incrédulité ; est-ce bien vrai que c*est imprimé ?
-^ Lis toi-même ,, répondait Torateur.
Les ignorants secouaient la tête et s*en allaient indécis , partagés entre le désir de croire et la méfiance naturelle à ceux qui ne sont pas libres.
Ce jour-là, c'était un dimanche , la princesse Oghérof se fit conduire à Téglise de la Poste ; puis un caprice soudain lui fit renvoyer sa voiture et son domestique, et elle se dirigea à pied, dans la neige , ver3
réalise d'Isaac*
146 LA PRINCESSE OGHÉROP.
Y entrer semblait impossible : on n'eut pas fait pénétrer une épingle dans la foule entassée sur les parvis» sur les gradins; cependant les riches vêtements de la noble dame produisirent leur effet accoutumé : on se rangea de son mieux, un remous se produisit dans la masse, et peu à peu la princesse se trouva portée dans la cathédrale.
Un grand silence se fit, toutes les tètes se tendirent vers le centre, les yeux attentifs se fixèrent sur un point : — au milieu de la vapeur bleue de Tencens qui montait lentement vers la grande coupole, une voix s'éleva, prononça quelques mots, lut quelques lignes, et se fut.
Un murmure étouffé résonna sourdement; la multitude frémit; un grand courant, comme un vent d'orage , inclina toutes les têtes, tous les corps, et les mots a gloire au Seigneur v montèrent au ciel, comme la voix même de la nation libérée.
Ces quelques lignes étaient l'acte d'émancipation des serfs. La Russie régénérée, avant de remercier celui qui lui donnait la liberté, remerciait Dieu qui l'avait envoyé*
Les chants sacrés montèrent sous les voûtes. Beaucoup pleuraient, d'autres avaient l'air hébété, comme sous le poids d'une émotion trop forte. Quelques-uns, au visage sévère, aux lèvres comprimées, semblaient se souvenir du passé et rêver des représailles ; mais ceux-là étaient rares. La plupart avaient un visage recueilli*
LA PRINCESSE OGHÉROF. Ul
— On disait hier qu*ils ne savent pas ce que c*est que la liberté » pensa la princesse : on se trompait. Ces hommes savent fort bien qu'ils sont libres.
Un flot de peuple Fentraina au dehors; elle traversa la place et s'engagea dans les rues populeuses. Partout cet air recueilli , partout ces visages sérieux, ennoblis par une flamme intérieure. Sur la place du Grand-Marché, — la Sennaîa, — Téglise était trop petite pour cette foule avide de prier ; les paysans de là classe la plus humble, en cafetan de drap gris, étaient en grande masse à genoux dans la neige devant la porte.
— Tu as entendu, toi ? disaient-ils ^ ceux qui sortaient.
Et, sur leur réponse affirnMitive, ils touchaient la terre du front en bénissant Dieu et Tempereur, leur père. Ils avaient douté dif témoignage de ceux qui avaient lu, mais ils acceptaient sans conteste TafBrmation de ceux qui avaient entendu. Un vieillard de grande taille, aux cheveux et à la barbe entièrement blancs, se tenait debout et priait à haute voix; il récitait le cantique de Siméon :
— A présent, Seigneur, laisse aller en paix ton serviteur.
Marthe sentit le sang généreux de ses vingt ans lui monter à la tète; il lui prenait des envies folles d'embrasser quelqu'un , de gravir une montagne en courant , de crier et de pleurer avec ceux qui étaient là. Elle prit sa bourse et la vida dans les premières mains venues.
148 LA PRINCESSE OGHÉROP.
— Donne» donne, ma petite mère, lui dit le grand vieillard : ce sera pour faire brûler des cierges.
Marthe reprit sa marcbe; elle erra assez longtemps, un peu au hasard, et tout à coup elle déboucha sur la place du Palais. La neige brillait sur les toits, le froid rougissait les visages, mais Ténorme place était noire de peuple. Partout oh deux pieds avaient pu trouver place, un corps de paysan s*était rivé. Toutes les têtes étaient tournées vers le balcon du Palais. La. fenêtre s'ouvrit, Tempereur parut... Celui qui a entendu le cri qui sortit alors de toutes ces poitrines ne Toubliera jamais I dât*il vieillir assez pour perdre la mémoire même de son nom; et Marthe, qui se croyait impassible, Marthe pleura comme un enfant, et s'enfuit en cachant son visage dans son mouchoir.
Elle attendit avec impatience le retour de son mari, qui était de service au palais. Lorsqu'il rentra enfin, le soir :
— Eh bien, lui dit-elle, comment cela s'est-il passé ?
— C'était assommant, dit*il avec un bâillement d'ennui ; il faisait une chaleur atroce, et puis, tant de pain et tant de sel, cela m'a coupé l'appétit. Mais, Dieu me pardonne, Marthe, vous avez un visage que je ne vous connaissais pas 1 On dirait que vous avez la fièvre.
— Je suis sortie à pied, aujourd'hui, répondit évasivement la princesse.
— A pied ! par ce froid ? Voilà une fantaisie ! Et tant de monde dehors I Quelle idée de sortir à pied justement aujourd'hui, avec tous ces sales paysans qui en* combrent les rues !
— C'est précisément les paysans que je voulais voir, dit Marthe. C'est une grande chose que ce qui a eu lieu ce matin.
— Une grande chose , oui : un grand trou à notre bourse I Nous y perdons au moins vingt mille roubles de revenu.
— Prince, il y a des points, dit Marthe, sur lesquels nous ne nous entendrons jamais.
Oghérof regarda sa femme avec quelque surprise, puis il haussa intérieurement les épaules.
Il était toujours enchanté de son mariage, la princesse était une parfaite maîtresse de maison et tenait admirablement son rang... mais il se disait, à certains moments, que Marthe avait parfois de bien singn* liëres lubies. Il mit celle-là avec les autres et n'y pensa plus.
Ce jour-là , si la princesse eut reçu du pafais un ordre lui enjoignant de sauter inîmédiatement par. la fenêtre , elle eût obéi avec joie. Elle s'endormit en priant pour le tsar.
Le lendemain , Marthe rencontra Micbel cbez madame Avérief , heureusement en compagnie. La conversation, comme on pouvait le prévoir, tomba sur Tévénement de la veille, si longtemps attenda, redouté même, et qui, relégué désormais dans le passé, paraissait maintenant tout simple , — comme toutes les. choses accomplies.
— Eh bien, Prascovia Pétrovna, dit Marthe avec Tezpression du triomphe, c'est fait, aujourd'hui, el vous voyez bien qu'ils n'ont mangé personne.
tts, c'étaient les vingt-deux millions d'affranchis de la veille. Depuis plus d'un an, ils, sans autre désignation , se rapportait aux serfs , sans qu'il fut besoin de s'expliquer plus clairement.
\ — Oui , cela s'est bien passé , répondit la vieille dame.
Après un court silence , elle ajouta : j
— Mais ce n'est pas fini.
— Le plus fort est fait, ma tante, dit Michel ; Tenîvre-
ment de leur triomphe était seul à redouter. Puisqu'ils
' su rester dans les bornes de la modération aa
LA PRIlffCBSSB OGHÂROF. 151
moment même de Tivresse, qa*aarions-noa8 à craindre maintenant?
— Lenr triomphe? répliqua Martbe d'one voix dédaigneuse; beau triomphe I tout en jouissances négatives : ne plus être fustigé, ne plus être rançonné, ne plus être traité comme un chien, •— fortes têtes, en vérité, que celles qui résistent à de tels enivrements I
— Ce n'en est pas moins la liberté pour le prisonnier, la clarté pour Taveugle , dit Michel d*une voix grave.
Marthe le regarda sans répondre. Un éclair de Tancien temps passa rapidement dans ses yeux vaillants, mais il disparut aussitôt : cet homme n'était plus le Michel d'autrefois; qu'importait aujourd'hui ce qu'il pouvait penser et dire !
— Vous avez raison , mon neveu , reprit madame Avérief. J'aurais donné sans regret plusieurs années de ma vie pour avancer d'autant l'heure de l'émancipation; — mais je n'aurais pas dû la voir. Nous autres, vieux seigneurs, nous avons vécu trop longtemps. Et vous, général? ajouta-t-elle en se tournant vers un vieillard tout blanc, qui, enfoncé dans le coin d'un grand canapé, écoutait cette conversation en promenant sur les causeurs ses yeux vifs et curieux.
— Je suis de votre avis, madame, répondit-il sans se déranger.
— Obi ma tante! s'écria Michel.
I5f LA PRIVCES8B OGBÉROr.
— Mais, oui, mon ami, noug avons été ëletës dans ridée qae nous étions supérieurs à la race qui nous servait. Cette idée est injuste, je le sais; mais tout ce qui nous entourait, tout ce qui tenait à nous, tendait à faire de nous les maîtres absolus de notre domaine et de tout ce qui croissait et multipliait chez nous. Voilà qu*à présent, ^ j*ai soixante et onze ans^ mon neveu y — il faut que je me fasse à un autre ordre d^idées et d'habitudes. Je ne parle pas des paysans : ils seront propriétaires, tant mieux I Que le bon Dieu les bénisse! Hais les serviteurs qui m*ont servie vingt ans, que j*ai vus naître et grandir dans les communs de ma maison ; les jeunes filles que j*ai fait élever et qui brodent mes robes; les garçons dont j*ai fait à grand*peine» et parfois à grands frais, d'habiles cochers, des domestiques bien dressés, des ouvriers capables, -^ toute cette génération élevée par mes soins et à mes dépens, peut me quitter demain, par caprice, et me laisser rendre le dernier soupir au milieu de visages inconnus et de soins mercenaires... Non, mon neven, je ne puis me faire à cette idée. L'émancipation est une grande chose, je le sais, mais j'aurais voulu fermer mes yeux pour jamais avant que ce fût accompli...
Un silence se fit. Tout à coup la voix aigrelette du général le rompit d'une manière inattendue :
— Très bien, Prascovia Pétrovna; mais moi qui vis dans mes terres, c'est bien autre chose. Imaginezvous que mes paysans, — mes ex-paysans, veux -je
dire, — ont pris Thabitude de venir pêcher leur poisson dans mon étang, sous prétexte qu'il est plus poissonneux que leur rivière; je les ai laissé faire depuis... je ne sais plus depuis quand, — depuis que j'ai eu rhonneur d'être nommé* page de Sa Majesté l'Impératrice Catherine, je crois I Eh bien , suppose^ que demain , — non pas demain, la saison n'est pas favorable, mais l'été prochain, — j'envoie mes gens pécher un brochet pour mon déjeuner dans la rivière qui arrose leurs terres, vous verrez s'ils ne. me feront pas un bel et bon procès ! Us le feront , vous verrez I
— Permettez, général... interrompit Michel.
— Ils le feront ! J'essayerai exprès , — , et vous verrez qu'ils auront l'aplomb de me faire payer l'amende I De même, j'ai nourri leur bétail dans les mauvaises années... Qu'une de mes vaches, des vaches de seigneur, qui ont de quoi manger à la maison, Dieu merci ! s'en aille tondre la largeur de sa langue dans leur pré, — et voilà ma vache en fourrière, et il faudra que j'aille la réclamer chez leur arbitre de paix, leur médiateur... Comment nomment-ils ces oiseaux-là?...
— Mais, général, ces oiseaux-là, ce sera vous, ce sera moi, si nous le voulons! répondit Michel en jiant avec les autres.
— Grand merci I A mon âge, rouler par les chemins en tarantass! Non, non, vous avez raison, Prascovia Pétrovna, nous avons trop vécu. Mais qu'ils se
gardent bien ! Si je trouve seolement une de leurs poules dans mon champ. . .
— Vous lui ferez un procès? demanda Hartûe gravement.
— Non, je la fais plumer et mettre au pot ! répondit le vieux général d*un ton morose, en 8*enfonçant plus profondément dans Tencoignure du canapé.
i H"* Avérief elle-même ne put garder son sérieux à cette boutade.
— Vous aurez des difficultés avec les médiateurs , je le vois, général , lui dit-elle. Hoi, au moins, résignée à tout, je n*aurai que le chagrin d'avoir fait des ingrats... Ma femme de chambre , que j*ai tenue sur les fonts du baptême , m*a demandé ce matin de combien j'allais Taugmenter...
Elle se tut. Une larme, retenue par Torgueil, mouilla sa paupière. Michel se pencha sur sa main , qu'il baisa.
— Ma tante, dit-il avec tendresse, le servage n'empêchait pas l'ingratitude ; elle se produisait sous une autre forme, voilà tout. Qu'importent les ingrats, si vos enfants et vos amis vous aiment ! C'est dans les bras de ceux-là que vous fermerez les yeux : nous ne laisserons pas ce soin à des mains mercenaires.
La vieille dame déposa un baiser sur les boucles noires de Michel. Marthe, raide et impassible, feuilletait un album; madame Avérief ]a regarda un instant, et la larme qu'elle avait retenue roula de ses joues ridées jusque sur la tête inclinée de son neveu.
— Ttt es un brave cœar, toi, dit*eIIo : tu as raison.
— Vous verrez, ma tante, que d^ci quelque temps vous serez fière d'avoir assez vécu pour voir cette grande chose.
— Puîssîez-vous dire vrai, répondit-elle en secouant mélancoliquement la tête. Peut-être d'autres sont-ils plus contents !
— Pas moi, toujours ! grommela le général. Et vous, princesse ?
— La journée d*hier a été la plus belle de ma vie, répondit Marthe en se levant.
Sa voix résonna sous les lambris comme le clairon sur le champ de bataille. La tête droite , le regard assuré, elle semblait défier tous les préjugés de la vieille aristocratie. Les yeux de Michel, pleins d'enthousiasme et d'ardeur juvénile, répondirent à son regard; aussitôt elle détourna la tête en pâlissant. C'est ainsi que jadis ils se comprenaient sans mot dire...
C'en était trop pour Marthe : elle se retira sur-lechamp, adressant à Michel un salut plus indifTérent que dédaigneux, mais elle n'osa s'exposer une fois de plus au regard de ces yeux honnêtes, qui lui traversait le cœur comme une flèche aiguë.
Qaelques jours plus tard, Micbel rencontra dans un salon Sophie Lîakhine, qui lui fit grand accueil. Elle se sentait naturellement portée vers ce jeune homme grave et sympathique, aussi réservé qa*elle était étourdie, mais qu'elle devinait franc et loyal comme elle-même. On parla encore de Témancipation , comme partout et toujours.
"*— Et vous, Sophie Adamovna, qu*en pensez-vous? lui demanda Michel.
— J*en suis enchantée y répondit-elle. Mon man 8*est proposé pour arbitre de paix , et je lui achète^ rai ses insignes dès demain. Nous passerons nn an & la campagne, ce qui sera excellent pour ma $anté, — et mon oncle Milaguine en enrage, ce qui est an moins aussi bon pour la sienne.
•—Il enrage?
— Modérément, — vous savez , il est si bon! Cela Taide à faire sa digestion. Il s^endort maintenant après diner, en faisant ronron contre les paysans , Témancipation et le rachat. — Il lui manquait quelque chose depuis le mariage de Marthe; il a trouvé une occupation, c*est parfait.
LA PRINCESSE OGH^ROF. 151
Tout en babillant à Fétourdie, en apparence, elle observait le jeune bomme. Ce qu^elIe vit lui donna Faplomb nécessaire pour continuer.
— Vous n^avez pas d*ennemis, monsieur Michel? lui dit-elle soudain.
— Pas que je sache, répondit celui-ci, moins surpris de la question qu*il ne Peut été Tannée précédente.
— Voyez un peu, vous n*en savez rien, et moi, j*ai dans ridée que vous avez quelque ennemi caché, mystérieux, — implacable » ajouta-t-elle en riant, pour diminuer la portée de ses paroles... Avez-vous jamais tué quelqu*un?
— Pas même en rêve, répondit gaiement le jeune homme.
— Avez-vous enlevé quelque belle à un rival moins favorisé?
— Pas davantage.
— Auriez-vous, alors, dédaigné Tamour d'une femme tendrement éprise? reprit Sophie moins haut et plus sérieusement : ces ennemis-là ne pardonnent
pas*
Michel regarda la jeune femme d'un air si inter- * rogateur, qu'elle se sentit obligée de parler plus clairement.
— Voyez-vous, monsieur, dit-elle sans plaisanter cette fois, diverses circonstances m'ont donné à penser que vous avez quelque part un ennemi qui vous hait. Or, cet ennemi a dû employer des armes si per-
15g LA PRINCESSE 06HÉR0F.
fides, que ce ne pent être qu'une femme. Ce n'est pas une femme d'un esprit ordinaire , voilà qui est certain. Maintenant à vous de chercher, si vous avez quelque raison de croire à la réalité de ce que je vous dis. Si je me suis trompée, si rien dans votre existence ne vous a montré la possibilité de cette inimitié secrète, c'est que j'ai eu la berlue ; — mon oncle Milaguine prétend que je l'ai toujours. Dans tous les cas, il est clair que je me mêle de ce qui ne me regarde pas, ce dont je vous demande pardon. Et là-dessus, je vous quitte, car je vois mon mari qui me foudroie de ses regards^ voici tantôt cinq minutes qu'il cause avec son chef, et il veut que j'aille lui faire ma révérence, sans quoi nous n'aurons pas d'avancement à Pâques.
Elle disparut, laissant Michel un peu ému et trèsperplexe. A plusieurs reprises, depuis son retour et les événements qui l'avaient accompagné, il s'était demandé comment Marthe avait pu changer si vite d'opinion à son égard, pourquoi ni son bouquet ni sa lettre n'étaient arrivés à leur adresse ; et la question de Sophie Liakhine : a N'avez-vous pas d'ennemis? » lui était venue plus d'une fois à l'esprit.
Mais Michel avait l'âme trop candide pour se croire des ennemis, et la question était restée sans réponse. L'idée de Sophie, que l'ennemi pourrait bien être une femme, ouvrit à ses recherches des horizons nouveaux, sans pour cela l'éclairer davantage. Le résultat de ses réflexions fut que si quelqu'un pouvait
lui donner des renseignements, c'était Pauline Hopfer, — et il se résolut à l'interroger à la première occasion.
Comment se fait-il, dira-t-on, qu'un homme intelligent comme Michel ne se fût jamais douté ni de Fadmiration de Pauline, ni de la haine qui l'avait remplacée? C'est que Michel ignorait absolument la fatuité ^ il eut cru insulter une femme qu'il n'avait pas courtisée, en lui supposant du goût pour lui, et l'idée ne pouvait même pas lui en venir. Et puis, Pauline n'était pas une femme pour lui : c'était la gouvernante, la femme de charge, un être neutre avec lequel on pouvait causer et disserter, mais qui n'appartenait ni de près ni de loin au monde où l'on aime, où l'on se marie.
Pauvre Pauline! Heureusement elle ne connaissait pas toute l'étendue de son abaissement!
Depuis le mariage de la princesse, un nouvel ordre d'idées avait remplacé l'ancien dans l'esprit de mademoiselle Hopfer. Elle avait compris que Michel ne l'épouserait jamais : la rareté de ses visites, sa politesse indiffi^rente lui avaient prouvé clair comme le jour que c'était là une affaire manquée. Depuis le jour du bal d'enfants, d'ailleurs, elle ne s'était attachée à ses espérances que par entêtement, sentant bien au fond de son Ame que Michel ignorait pour ainsi dire son existence.
Depuis lors, cet homme, qu'elle avait si lestement escamoté dans les doigts de Marthe, ne comptait plus
160 m PRINCESSE OGHArOP.
pour elle ; elle 8*était débarrassée de son ancienne passion avec la même aisance qu^on apporte à se délivrer du citron quand on quitte les huîtres pour le potage.
Michel avait été un promis très-désirable, — > donc U ne fallait pas le laisser accaparer par une' autre, — par son ex-élève surtout; mais, en cessant d^étre un mari possible pour Marthe, il avait perdu ce charme de bien disputé qui lui donnait tant de prix.
Pauline, d'ailleurs, en femme pratique, avait plusieurs cordes à son arc : elle pouvait prévoir le mariage de Kfastia dans quelques années ; — alors restait M. Milaguine, tout seul, vieilli, attristé.
Cétait le moment où elle poserait son ultimatum... Il y aurait de Tinconvenance à rester ainsi , sans position bien nette, dans la maison d*un homme seul ; — sa réputation , lé souci de son honneur Tobligeraient à quitter son bienfaiteur, le cœur déchiré de regrets, après tant d'heureuses années. .i Et le nom de madame Milaguine viendrait tout arranger.. •
Mais c'était encore long, et puis, si le mariage était beau, le mari ne Tétait guère... et Pauline se reprocha plus d'une fois d'avoir marié Marthe avec le prince, — car elle s'attribuait tout l'honneur de cette union. C'était avec une secousse de colère contre ellemême qu'elle se disait que, sans sa folle passion pour Michel, elle aurait pu épouser le prince au lieu de lui faire épouser Marthe.
Princesse Oghérof I Ce nom qui tintait cent fois
LA PRINCESSE OGHÉROP. 161
le jour à. ses oreilles la remplissait d^ane sourde rage. Deux sentiments bien nets, et tout à fait jumeaux , se détachaient seuls sur le fond un peu confus des' idées de la noble demoiselle : une haine profonde contre Michel — seule cause de tout cela, — et une aversion bien raisonnée, bien ruminée, pour Marthe, qui n*avait jamais voulu la traiter en amie, et qui, par sa hauteur, avait tracé entre elles une ligne de démarcation infranchissable.
Elle se promettait bien, un jour ou l'autre, de faire payer à ces deux insolents la faute qn^elle avait commise en laissant échapper le prince, et, le jour où Michel, qui cherchait depuis quelque temps Toccasion de Fentretenir en particulier, la rencontra sur le perron, elle 36 dit que Theure tant désirée des repré-* sailles allait peut-être sonner.
Elle se trompait cependant : Michel n*avait pas besoin d\elle autrement que pour lui faire quelques questions, dont elle tenait les réponses prêtes depuis six mois. «
— Je vous demande pardon, Pauline Vassilievna, lui dit le jeune officier, je vais vous adresser une
, question bien insignifiante, mais qui n*est pas sans
importance pour moi.
( — Parlez, monsieur Michel, je suis toute à votre
service, répondit Pauline tout sucre et tout miel
— Le lendemain de mon départ pour l'étranger, c'était, si je ne me trompe, l'anniversaire de mademoiselle Marthe... de la princesse Oghérof, veux-je dire.
162 L'A PV^CESSE OGHÉROP.
— n me semble me rappeler qu^caî , dit Panline en dressant Foreille comme an cheval de bataille à rappel du clairon.
— J^ai envoyé un bonqnet. Savez-vons si on Ta reçu?
-^ Je ne saurais vous dire, ce n^edt pas à moi qnll était destiné, dit Pauline en souriant du plus beau sourire du monde.
— ^ C'est que... monsieur Milaguine n^en a pas eu connaissance non plus. C*eàt une question dé bien peu d'importaiice, mais... ^ '
— ^ Voiis devriez demander an jardinier s'il Ta' en^ voyé.
" Mademoiselle Hopfer fit éette remarque avec tout Tititérét d'une jeune mère inquiète de son notiveauné. Elle attendit la réponse, le gosier un peu contracté. ' • ' J ► .
— Le jardinier m'assiïre qu^ôui ; ifm'a.ihontré ses livres; mais le garçon qu'il en' avait clergé a quitté son service, et on n'a pu retrouver sa trace.
La demoiselle de compagnie respira.
* -*- C'est qu'il l'aura vendu en route, répliqua-t-^Ile du ton le plus persuasif: ces choses-là arrivent tous les jours; nous sommes si mal servis, à présent !
Michel garda un instant le silence, puis il reprit :
— J'ai écrit de Menton à M. Milaguine , il n'a pas non plus reçu ma lettre.
— Abl vous étiez à Menton?
— ' Oui. Cette lettre a-t-elle été perdue hors de la
LA PRINCESSE ÛGH^IlOF^ 163
maison; ou^auriear-voas quelque sujet de Soupçonner vos g^nis de négligence?- . ; 1/
' >— Je voils Tai dit tout à rheùré, on est sf mal servi maintenant. Mais; pour ce qiir regarda la cordes-* pondance, jusqu*à présent je A* ai rien ï*eiâarqiiè de pareil. Je reçois' toutes les- lettres qu'on m*énvoie..;' Il est vrai que je h^eh reçois guère, ajôtftà-t-elle avets un sourire mélancolique, qui parlait clairement d& son délaissemenl dans cette' vallée de larmes;- Et à propos de 'Menton, monsieur Michel, qû*avez-vous fait de la gouvernante que je vous ai confiée:? - ' —«'Elle ne VDus a pas écrit? dit brusquement MfeUel, s'apercevant un peu tard que le secret de son frère était en ^rand danger de ce côté-là. ■
* Pauline n'avait pas prévu la question; mais cette fille était faite pQÛr être un grand homme d'Etat. Pressèntat^t^que Michel pourrait bien se demander hpart lui qili avatt mis en circulation les rumeurs sur sa paternité supposée/ elle se résolut à frapper sur« le-champ un grand' coiup et à se garer, pour le reste de ses jours, des suppositions indiscrètes.
•^ Elle m'a écrit, certainement, monsieur Michel, * répondit-elle en regardant son interlocuteur dans le blanc des yeux : c'est une excellente femme, simple d'esprit et droite de cœur. Vous n'aurez pas à vous repentir de lui avoir donné votre confiance...
Michel restait interdit.
— Elle est très-prudente et peu communîcative, ajouta Pauline avec un regard à double entente, c'est<
164 LA PRINCESSE OGHÉilOF;
une précieuse acquisition pouT ceux qui ont sa se rattacher.
— Tant mieux! dit brusquement le jeune officier ; mais ceci n*est pas mon affaire. Pardon, Pauline Vassilievna, encore une question. ••
— Dépéchezrvous alors, interrompit la demoiselle en souriant : on m'attend là-haut.
— Quelqu'un vous a-t-il parlé' défavorablement à mon sujet? dit Michel, brûlant ses vaisseaux, on à..« — il hésita, — à M. Milaguine?
— Oh ! monsieur Michel ! jamais I Un jeillie bonsmesi bien élevé.. « si digne... Qui donc se fût permis... . Je puis vous donner ma parole que personne n'a ja«» mais dit le moindre mal de vous, ni à M. Milaguine ni à moi. Vous comprenez que M. Milaguine ne Tau* rait pas permis ! •'..•,.
— Je vous remercie, mademoiselle, dit Michel, mais sans élai) de reconnaisi^ance , *^-^ il sentait' en lui une sort« de sourde méfiance ; — - cen qoestiops ont * du vous sembler bien étrangle^,.. peut-être même indiscrètes. ' ♦ . ■ ^ • ' ^
— Non; monsieur Michel... je vausieomprends... Avérief leva les yeux et la regarda.
— J'ai bien regretté ce qui est arrivé, je l'ai même dit à mademoiselle Marthe.., à la princesse, veux-je dire... Cela l'a un peu indisposée contre moi... Les jeunes filles, vous savez, sont sujettes à avoir des caprices...
— Je vous remercie , Pauline Vassilievna, inter-
rompit Michel devenu soudain trës-pAle; vous êtes bien bonne. Je vous demande pardon de vous avoir dérangée. Au revoir.
Et il s'éloigna.
— Cherche, cherche ! dit Pauline entre ses dents avec une joie rageuse, — tu es un pauvre limier I
Elle rentra triomphante.