‹ La princesse Oghérof (volume 2)Chapitre 6 sur 6 · LA PRIKGESSE 069ÈR0F. ITS · texte numérisé non relu

LA PRIKGESSE 069ÈR0F. ITS

oA elle pouvait voir le géan^ de loin, sans cette frayear Diatérielle de rimménse qui favait saisie à Chamounix.

Elle se mit à le contempler, mystérieux et semé de paillettes au clair de lune, bleu dans Tair du matin, jaune à midi, éblouissant sous les rayons qui perçaient les nuées d*orage, terne et sévère avant la tempête, — et rose le soir, comme à Theure où Michel Tavait vu. — Elle le regardait sans cesse , longuement, comme il Tavait fait. Et un jour, en apprenant qu*une fois de plus des pas humains avaient violé la neige des sommets, — elle sentit ses yeux se mouiller de larmes, comme si on lui eât arraché une illu« sion dernière.

Elle pleura. Avec le don des pleurs, la vie revînt à son cœur desséché. De ce jour, ses larmes longtemps taries coulèrent faciles «t abondantes, à mesure que le rose revenait à' ses joues et la chaleur vitale à son corps. Marthe était* sauvée.

L^automne approchait; ils retournèrent à Pétersbourg.

Un soir d*ôctobre, vers huit heures , Michel était assis devant son bureau, révisant la comptabilité du régiment. Les chiffres s*alignaient avec précision au bout de sa plume, mais sa pensée était bien loin.

Pendant l'été, Michel avait perdu son père; lui aussi pouvait dire : « c*est le premier chagrin quMl me cause. 1) Jamais un nuage n'avait obscurci leur affection réciproque, plus tendre et plus superficielle de la part du père, plus dévouée et plus profonde du côté du fils. Le général Avértef venait rarement à Pétersbourg; sa mort, par conséquent, ne créait aucun vide dans les habitudes matérielles du jeune officier; — mais Michel aimait ce père absent, il loi écrivait, il recevait de lui d'énormes lettres écrites en gros caractères, sur des lignes largement espacées, où le fond était peu de chose, mais où les expressions de tendresse paternelle n'étaient pas ménagées. ^ Désormais Michel se sentait bien seul; son Irère était toujours à l'étranger : — l'étranger, c'est presque l'autre monde. La frontière, qui sépare les voyageurs de ceux qui restent, n'est pas une ligne pure-

LA PRINCESSE OGHEROF. Ko

ment imaginaire, le tracé d'un crayon conquérant sur une carte de géographie, «un soir de bataille : c*est la rupture avec les usages, les costumes, la douce langue familière aux oreilles et dont Faccent entendu là-bas, à Paris ou à Rome, encbaine Texilé volontaire derrière deux hommes qu'il ne connaît pas, dont il rougirait peut-être de serrer la main, mais qu'il suit malgré lui, parce qu'ils parlent la chère langue maternelle.

Michel pensait à son père mort, à son frère absent ; — il ne pensait plus à Marthe que la nuit : le jour il restait trop troublé, trop faible, quand son image passait devant lui. Pendant qu'il l'avait sue malade, une grande angoisse avait serré son cœur : il n'avait pour ainsi dire pas vécu, attendant le coup mortel qui le frapperait en même temps que la princesse.

Puis il l'avait revue guérie, non plus rayonnante de santé et de jeunesse comme dix-huit mois auparavant, mais transfigurée par la souffrance, presque détachée de ce monde, et cependant reine toujours par son grand air, son savoir-vivre, sa beauté délicate, affinée au creuset de la douleur. Il s'était demandé de quel mal secret souffrait cette femme qu'il aimait...

De quel mal? c'était bien simple! De l'abandon de son mari ! Aussi était-ce à grand peine qu'il se forçait à conserver les apparences avec Oghérof.

Celui-ci ne s'apercevait de rien. Son maquignon était revenu ; par extraordinaire, il lui avait rendu son argent et repris ses chevaux; et la vie du prince

avait recommencé à couler dans rheorénsô vallée où croissent les perruques blondes, les chiens de chasse et les équipages de prix.

Michel était au plus profond de ses additions et de sa mélancolie, lorsqu*un coup de sonnette le Ht tressaillir. Un pas pressé retentit dans Tantichambre, la porte s'ouvrit, et, à la lueur indécise de sa lampe de travail, le jeune homme aperçut son frère Paul qui venait à lui les bras ouverts.

Le soulagement était si grand, si inattendu, que Michel sentit des larmes lui monter à la gorge.

— Mon frère I mon Paul ! répéta-t-il deux ou trois fois.

Puis reprentint son sang-froid, il s'assit avec son hôte sur le canapé, et les questions commencèrent.

— Voilà, dit Paul quand la conversation put prendre une allure plus régulière, je suis revenu pour tout de bon. Je me porte à merveille, et sais-tu qui est mon médecin ?

— Non.

— Cest ma fille. Les caresses de ses petites mains bien-aimées, les rires de sa bouche rose, les étonnements et les larmes de ses yeux, — ceux de sa mère, — ont fait ce que les docteurs et le climat du Midi ne pouvaient mener abonne fin* Cette enfant est devenue ma vie tout entière : je fais son éducation, je Tinstruis moi-même, et c'est un plaisir dont tu ne peux te faire une idée, que de voir cette petite intelligence se débrouiller peu à peu. Ses défauts mêmes ont de

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Tintérét pour moi, parce que, bien traités et tournés habilement, ils peuvent se changer en qualités. Mais je te dis là des choses que tune peux pas comprendre, il faut être père pour les sentir. Bref, mon cher Michel, je suis revenu, je me fixe définitivement à Pétersbourg, et je reprends du service, heureux et guéri, — deux guérisons, tu le vois.

— Et ta fille, qu'en feras-tu ?

— Je la garde près de moi. La gouvernante que tu m'as amenée n'est pas une gouvernante, c'est une cuisinière (il ne croyait pas si bien dire), elle fait les petits pâtés à la perfection ; mais c'est une excellente femme, qui s'est attachée h l'enfant, qui la tient bien propre, et qui ne lui donne pas de mauvais principes : que puis-je demander de plus?

— Mais tu ne pourras pas la cacher, cette petite; on va savoir qu'elle est à toil

— C'est ce que je veux. Je suis déjà en instance pour obtenir la permission de lui donner mon nom. Quel mal cela peut-il me faire ? M'empécher de me marier? Je ne m'en soucie pas, n'ayant pas l'intention de me marier jamais.

i — Alors, tu l'avoueras ouvertement, en attendant Tautorisation de l'adopter? *

— Parfaitement.

— C'est très-bien, dit simplement Michel, J'en suis bien content.

Paul pressa chaleureusement la main de son frère.

— Quand on pense que c^est toi qui m'as amené

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cet ange consolateur, repriMI joyensement ; sans ton amitié dérouée, j'ignorerais encore la douceur d'être aimé par ma fille, ma fille à moi, qui n*a que moi, et qui n*aime que moi ! Je suis un égoïste, n*est-ce pas? ajouta-t-il en riant d*un beau rire franc que Michel n*avait pas entendu depuis plus de dix ans. A propos, — j'y ai pensé bien tard, — c'était une singulière commission que celle que je t'avais donnée de racoler une gouvernante et d'emmener un enfant. Dans ce premier moment, j'étais si malade, et ensuite si troublé de voir dans ma maison ce petit morceau de chair qui dépendait uniquement de moi, — c'était une idée à laquelle je ne pouvais me faire, — j'étais si bouleversé, que je n'ai même pas pensé que ton départ mystérieux avait dû causer quelques commérages. N'as-tu pas eu des désagréments à ce sujet? Voilà ce que je ne me pardonnerais pas.

— Non, répondît Michel plein de la joie du sacrifice, refoulant impitoyablement le flot de tristes souvenirs qui montait dans son âme : je n'ai pas en de désagréments.

— Personne ne t'en a parlé?

— Si : la tante Avérief.

— Que lui as-tu dit?

— Que je ne pouvais rien dire. ^

— Elle a cru que l'enfant était à toi ?

— Non ; elle l'eût cru, que ma parole eut suffi pour la détromper.

— Vous étés bien ensemble ?

LA PRIXCESSE OGHEROF 119

— Je Taîme comme une mère.

— Crois-tu qu'elle fasse bon accueil à ma fille? Michel hésita.

— Je ne sais pas , dit-il enfin ; autrefois j'aurais dit : non,. certainement; maintenant je la connais mieux; c'est peut-être elle qui a changé; mais je ne peux pas te dire ce qu'elle fera dans cette circonstance.

— J'irai la voir et je le lui demanderai moi-même. C*est un ange sévère, mais c'est un ange, — dans le genre de celui qui gardait la porte du Paradis, hé! Michel ?

Il riait de si bon cœur, que Michel se mit à rire avec lui. Leur adolescence était revenue pendant qu'ils causaient côte à côte.

— Je m'en vais, à demain, dit brusquement Paul en se levant.

— Déjà? il n'est'pas encore neuf heures et demie I

— Il faut que j'aille coucher ma fille, répondit Paul en souriant : elle ne dormirait pas si un autre que moi lui mettait la tête sur l'oreiller. Ah I je la g&te bien, tu verras; mais elle n'est pas méchante.

U sortit d'un pas jeune et leste. La paternité l'avait renouvelé de la tête aux pieds.

Michel, en se rasseyant devant ses comptes, resta un moment immobile, regardant dans le vague. Une joie amëre, mais intense, l'envahissait doucement.

— Ma peine au moins n'est pas restée inutile, se dit-il enfin : j'ai perdu Marthe, mais mon frère est sauvé, cette enfant aussi» •• Je suis content*

180 LA PRIKCE88E OGHÉROF.

Et Michel remercia sa destinée, pendant que de grosses larmes, au souvenir de ses tortures, montaient ^ ' à ses* yeux fatigués.

• -p- Cest extraordinaire, pensa-t-il, comme les cfiiffres fatiguent la vue ! J*en ai assez pour ce soir.

Il repoussa ses comptes et se mit à rêver. Sa rêverie fut douce et son sommeil profond, cette nuit-là.

Un beau matin, M. Milaguine, le front appuyé contre la vitre de son cabinet, un bras sur Tépaule de Nastia, regardait tomber la pluie, — une vraie pluie d'automne, lourde et régulière, — lorsqu'il vit s'approcher une voiture de forme respectable et sérieuse, une voiture de vieille dame, traînée par deux beaux chevaux trop gras, comme les chevaux des vieilles gens qui ne sortent guère. Il allongea le cou, et... 6 sur« prise I — le valet de pied de madame Avérief, debout derrière la voiture, leva la tête, le salua, et sauta & terre.

— Ce n'est pas possible I s'écria M. Milaguine, qui se crut fou. Prasoovia Pétrovna, qui ne sort que pour déménager à Tsarskoé et revenir en ville. Ce n'est pas...

— Madame Avérief fait demander si monsieur veut bien la recevoir, dit le domestique en ouvrant la porte.

— Reçois, reçois 1 <*Tia le digne homme : Pauline Vassilievnal Nastial...

Nastia avait disparu comme dans un trou de souris.

Il eût voolu mettre tous ses gens et sa famille en haie pour faire honueur à son hôtesse; puis Tidée lui vint qu*il ferait mieux d*allerà sa rencontre, et il se précipita sur Tescalier, tout rouge, tout hors d'haleine, au moment où la vieille dame, portée sur un pliant par deux domestiques, arrivait à la dernière marche.

— Quel heureux hasard me procure Thonneur...

balbutia M. Milaguine encore essoufflé, lorsqu'ils furent tous les deux confortablement assis dans le salon.

— ■• Ahl Paul Nicolaîtch, ce n*est pas un hasard, répondit madame Avérief en haussant légèrement les épaules : si vous saviez ! Vous allez dire que je suis folle; eh bien, je vous donne ma parole que je me 'demande depuis hier soir si ce n'est pas la vérité. Où est Nastia?

— Je ne sais pas. Elle était là quand nous avons va arriver votre voiture, et elle a disparu : — elle est peut-être allée faire un peu de toilette...

— Soyez tranquille, vous ne la reverrez pas avant que je ne la demande moi-même.

— Ah I vous croyez? fit M. Milaguine indécis. Il n*y comprenait rien du tout.

— A quoi bon les préambules ? reprit madame Avérief : allons au fait. Je viens, au nom de mon pelit-fils Serge, vous demander la main de votre fille Anaslasie.

M. Milaguine, malgré sa corpulence, fit un bond formidable dont gémit son fauteuil.

LÀ PRINCESSE OGH^ROF. 18^

— Oui, oui, répéta madame Aiérief en hochant affirmativement la tète, vous avez bien entendu, et je ne suis pas folle. Serge vous demande la main d'Anastasie.

) — Voyons, dit M. Milaguine abasourdi ; mais si ce n'est ni vous ni moi, c'est lui qui est fou?

— Ah! pour cela, c'est autre chose, je vous Taccorde. Cependant il parait que c'est sérieux.

— Sérieux 1 Quel âge-t-il?

— Dix-neuf ans et quatre mois.

M. Milaguine se mit à rire de si bon cœur, quema-> dame Avérief perdit aussi sa gravité. Quand ils eurent fini de rire :

— Il se moque de nous, dit M. Milaguine ; il faut lui donner les verges et le renvoyer au corps des pages.

— On ne veut plus de lui ; il a fini ses classes ! répondit madame Avérief avec une certaine disposition à la gaieté. C'est sérieux, vous dis-je. Quel âge a Nastia?

— Je n'en sais rien, — quatorze ans, — non, quinze ans révolus... je ne sais pas bien. Attendez, je vais vous dire...

— Ce n'est pas la peine, interrompit madame Avérief, Nastia aura seize ans la semaine prochaine. Comptez; est-ce vrai?

— C'est vrai, fil après un petit calcul M. Milaguine, de plus en plus bouleversé; comment le savez-^vous?

— C'est Serge qui me l'a révélé. Pas n'est besoin de vous expliquer qu'ils sont d'accord.

— D'accord?... Oh! les scélérats! Nastia!

Il roulait furieux rers la porte du salon. Madame Avérief le rappela.

— Écoutez donc, Paul Nicolaïtch» ils s'aiment, ces enfants I Ce n*esl pas absolument leur faute. Vous voyez, je suis venue moi-même, — elle appuya légèrement sur le mot, — c'est une preuve que je ne désapprouve pas ce projet. Ils sont bien jeunes, c'est vrai, mais le mariage est une si singulière loterie! Ceux qui réunissent toutes les conditions de bonheur tournent quelquefois bien mal... Enfin, que voulezvous, ils s'aiment, marions-les pendant que nous sommes encore là pour les surveiller et leur apprendre à vivre.

— Mais il n*y a plus d'enfants ! s^écria piteusement le brave homme. On se mariera bientôt en quittant sa nourrice I Nastia porte encore des robes courtes, et vous voulez... C'est absurde !

— Oui, c'est absurde. On va lui faire des robes longues tout de suite ; et nous les marierons... quand?

— Mais je ne veux pas les marier du tout! s'écria M. Milaguine dans l'excès de son indignation. Comment! la princesse s'est mariée à vingt ans avec un homme de trente, et cette petite fille veut épouser un garçonnet à peine hors de page !...

Il avait fait deux ou trois fois le tour de l'appartement : sans s'en apercevoir, il éprouva le besoin de se reposer et se laissa choir dans un grand fauteuil. Ce changement aooorta une modification à ses idées.

— Racontez-moi comment ce blanc-bec vous a annonce cela, dit-il moitié fâché, moitié rieur. Ce devait être bien drôle t

— Eh bien, non/ ce n'était pas drôle, répondit madame Avérief , et c'est pour cela que je suis venue faire auprès de vous cette démarche d*apparence saugrenue. Hier soir, vers dix heures, Serge est venu me trouver dans ma chambre à coucher; croyant que c'était pour me souhaiter le bonsoir, j'ai levé la main pour le bénir, et lui, au lieu de s'incliner comme d'ordinaire, s'est laissé glisser à genoux devant moi. Coname je le regardais, un peu surprise, j'ai vu qu'il avait les yeux très-brillants et le teint animé. Je l'ai cru malade, et je n'étais pas sans quelque inquiétude, lorsqu'il me* dit tout à coup : — Grand'mëre, vous m'avez élevé, vous avez remplacé toute la famille pour Torphelin; faites maintenant le bonheur de toute ma vie, en me donnant pour épouse la seule femme que je puisse jamais aimer...

Je vous avouerai, Paul Nicolaitch, que ce discours me plongea dans la stupéfaction; j'eus un moment grand'peur qu'il ne se fût laissé prendre dans quelque vilaine affaire, — vous savez, un beau garçon, tout jeune... il y a des créatures qui n'ont honte de rien... Aussi je lui dis d*un toi> sévère : — Quelle est cette épouse que vous demandez? — Nastia Milaguine I répondit-il. Oh ! grand'mëre, je l'aime comme un fou, elle m'aime aussi, nous ne savons plus depuis quand, et nous serons si heureux! Grand'mëre, per-

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mettez-moi de me marier et soppliez H. Milaguine de ne pas me refuser, car j'en mourrais.

Disons ici que madame Avérief, bien involontaire*» ment sans doute, venait de charger d*on mensonge sa conscience jusqu'alors immaculée.* Son petit-fils n'avait pas une fois proféré le nom de M. Milaguine, par la raison excellente que Fidée ne lui était pas venue que M. Milaguine pût avoir une volonté à lui. Ce pieux mensonge ne fut pas perdu, car Texcellent homme, touché, murmura à voix basse :

— C'est pourtant un bon garçon, ce Serge : il a le respect de la famille, lui, au moins... £tqu'avez*vous répondu, PrascoviaPétrovna?

— Je lui ai fait toutes les objections que vous avez faites vous-même, mon ami, -<— et nombre d'autres encore ! Mais il a trouvé un argument qui m'a laissée sans force, et...

La voix de l'aïeule s'altéra sensiblement; elle porta son mouchoir à ses lèvres et s'interrompit.

— Que vous a-t-il dit? fit Milaguine inquiet.

— Voici ses propres paroles : je suis très-jeune pour me marier, trop jeune, je le sais ; mais je suis militaire, grand'mère; la carrière que j'ai embrassée, d'après le désir de mon honoré père et le mien propre, est, de toutes, celle qui convient le mieux à un Avérief. Je serais heureux de succomber, comme mon grand'père, sur un champ de bataille , en défendant ma patrie ; mais si je dois mourir jeune , comme mon père et mon

grand*përe, qu'au moins nous ayons eu, Nastia et moi, la joie d'être heureux de bonne heure, puisque après il pourrait être trop tard... — Je vous Tavouerai, Paul Nicolaîtch, dit madame Avérief, qui ne retenait plus ses larmes, je n*ai rien trouvé à lui répon* dre. J'ai été mariée peu d'années, mon bonheur a été court ; j'espère bien que Dieu donnera à l'enfant la longue vie qu'il a refusée à mon époux et à mon fils; mais, s'il devait en être autrement, je ne me pardonnerais pas d'avoir mis des obstacles aux joies que Serge peut avoir en ce monde.

M. Milaguine, très-ému, trouva aussitôt unecon-* solation :

— Bah ! dit-il, on ne se bat plus guère, et puis tout le monde ne meurt pas sur le champ de bataille... Enfin, il a raison, malgré cela ; c'est vrai, — il n'est jamais trop tôt pour être heureux. •• Mais Nastia, cette petite fille, qui n'est bonne à rien dans un ménage...

•— Fiez-vous à elle pour tout apprendre en un tour demain. Ah! la fine mouche! s'écria madame Avérief en souriant, m'a-t-elle circonvenue! C'est qu'ils ont préparé cela de longue main ! Je la voyais si prévenante, si tendre, je me disais : l'excellent petit cœur! La rusée ! elle faisait le siège de la vieille grand'mère. Où est-elle, qu'on lui tire un peu les oreilles?

M. Milaguine se dirigea vers la porte et appela d'une voix éclatante :

— Anastasie Pavlovnà!

Puis il revint s'asseoir. Anastasie Pavlovnà , sou-

dainement promue au rang de demoiselle à marier, entra timidement, à petits pas» les yeux baissés, comme une jeune coupable qui sent planer snr elle la miséricorde prochaine et qui s'efforce de la mériter.

— La petite sorcière! murmura madame Avérief à Toreille du père, pendant que la jeune fille traversait le grand salon sous leurs regards, — elle a fait rallonger sa robe !

En effet, la jupe de la délinquante foucbaît le parquet. Elle s'approcha de madame Avérief, et lui baisa la main d*un air soumis, puis, pleine de componction, elle attendit la mercuriale.

— Comment, mademoiselle, lui dit M. Milaguine d'une voix tonnante, vous vous permettez, sans ressentiment de votre père, de faire des projets de mariage? Au lieu de vous occuper de vos études comme il convient à votre âge, vous songez & vous marier... à quitter la maison paternelle...

La voix manqua à M. Milaguine ; il fondit en larmes et attira sa fille sur sa poitrine en balbutiant :

— Tu veux me quitter, tu veux que je meure tout seul et abandonné, dans ma triste vieillesse...

— Mais non, papa, s'écria Nastia en sanglotant, nous ne voulons pas du tout que vous mouriez ! Vous viendrez demeurer avec nous : — nous avons arrangé tout cela, nous deux Serge...

Le sérieux de madame Avérief n'y tint plus , et, riant de tout son cœur, elle embrassa la jeune fille en lui disant :

LA PRUCESSE OGHÉROF. 1S9

— Allons, gamine, c'est convenu, mais tenez-vous bien jusqu*à la noce, ou, sans cela, nous vous mettrons a vous deux Serge » , chacun dans un coin, le dos tourné, pour vous apprendre à vivre.

C'est ainsi que Nastia quitta les robes courtes.

Après le départ de madame Avérief, la jeune fian?cée n'eut rien de plus pressé que d'aller annoncer la grande nouvelle à sa sœur. Marthe éprouva une impression singulière et mêlée de tristesse, à penser que sa sœur, presque sa fille, avait pu aimer sans le lui dire, sans venir verser toutes ses craintes et toutes ses espérances dans le cœur de celle qui avait remplacé sa mère. Elle le lui dit sans colère, mais non sans tristesse. Nastia confuse l'écoutait l'oreille basse, puis avec la soudaineté de sa nature impétueuse :

— Écoute, Marthe, lui dit-elle, c'est un peu ta faute. Te souviens-tu du jour où je t'ai dit que j'aurais mieux aimé Michel Avérief que le prince pour beaufrère?

— Oui, dit Marthe en détournant la tète.

— Tu m'as demandé pourquoi...

— Je m'en souviens.

— Je t'ai dit : parce que c'est un Avérief. Tu ne m'as pas répondu. J'étais prête à tout te dire, ce jour-là, mais... j'ai -cru que, pour quelque raison, tu avais pris les Avérief en grippe, et je n'ai plus eu envie de t'en reparler.

— Je n'ai jamais oris les Avérief en grippe, dit

190 Là PRINCESSE OGHEfiOF

Hartbe d*une voix faible, j'ai toujours été très-bien avec madame Avérief.

— Oui, mais tu détestes Uicbel; ob! ne t*en défends pas, c*est facile à voir.... repartit Nastia, aveb Taplomb que donne la certitude du mariage procbain*: et même cela m'a fait beaucoup de chagrin, car }e Taime ; d'abord c'est le cousin de Serge, — et puis il est cbarmant.

— Je te promets de ne pas détester Serge, dit Martbe en s'efibrçant de sourire : tu sais que je Taime de tout mon cœur. Parle-moi de lui.

La paix fut bientôt faite entre les deax sœurs.

Quand il 8*dgit de fixer Tépoque du mariage, on ne se trouva pas d'accord.

— L'automne prochain I disait M. Milaguine.

— Après le grand carême ! demandait la grand'mëre plus clémente.

— Tout de suite, ou je Fenlèvel répondait le jeune homme.

La mi-janvier finit par réunir tous les suffrages.

Paul Avérief, qui n'avait pas tardé à renouer ses relations avec sa vieille parente, ne trouva pas le moment propice pour parler de sa fille. D'accord avec Michel, il se résolut à attendre que la noce eût remis de l'ordre dans les cervelles de la famille, généralement détraquées, au moins en partie, par ce mariage inattendu.

Les deux frères passaient les jours les plus heureux. Michel avait trouvé un aliment à la tendresse inoccupée qui le tourmentait parfois. Il adorait sa nièce Marie. Cette enfant, précoce comme tous ceux qui ont souffert de bonne heure, avait des originalités de reparties qui rétoqnaieQt toujours ; ses ^[râces en-

fanfines, ses caresses pleines d'abandon le réjouissaient atout moment. Il comprenait que son^rèrjp eût retrouvé la joie et la santé dansées petits bras d'enfant noués à son cou.

Michel avait encore une autre raison pour. aimer Marie : cette petite fille était la cause innocente de son malheur; aussi lui semblait-il que la moindre rudesse eût été une vengeance inconsciente contre Tenfant. Les jours où la tristesse le reprenait, c'est en jouant avec «lie qu'il s'efforçait d'oublier, et la paix rentrait bientôt dans son âme ; Marie ne tardait pas à lui dire : « Tu es triste, oncle Michel, attends, je vais te raconter des histoires. » Bercé par les rêves de cette fraîche imagination d'enfant, le jeune homme laissait peu à peu s'engourdir les impressions douloureuses, et la gaieté de son enfance lui revenait parfois en longs éclats de rire.

L'automne s'écoula ainsi, et M. Milaguine fut bien étonné lorsqu'un beau soir, chez madame Avérief , après le thé, sa petite Nastia lui apprit que deux jours seulement la séparaient du mariage. Le pauvre père avait vu tous les préparatifs se terminer; il avait admiré l'appartement des jeunes époux; Nastia ne lui avait pas fait grâce d'une robe, d'un nœud de ruban; il 8*était ingénié à trouver des perfectionnements ou des embellissements aux moindres bagatelles, — mais il n'^avait pas encore eu la sensation de la réalité.

— Comment, dans deux jours ? s'écria-t-il . C'est dans deux jours que je vais rester seul?

— Mais non, papa, vous savez bien que vous viendrez avec nous ! Attendez seulement que nous revenions de notre voyage de noces et nous nous installerons tous ensemble...

— Un voyage de noces! en janvier 1... gémit M. Mikguine en frissonnant.

— Oh ! non, nous nuirons pas loin, s'écriait Nastia. . . Un signe de son fiancé lui fit refermer la bouche, et

ils échangèrent un regard ravi.

M. Milaguine n'avait rien vu.

— Et Pauline? fit-il soudainement. Qu'est-ce qu'on V4 en faire, de Pauline?

Les jeunes gens se regardèrent pleins d'effroi. Madame Avérief, étonnée, leva la tête et dit àM. Milaguine :

— Je croyais que vous deviez la congédier.

— Oui, répondit le pauvre homme, mais quand je lui ai parlé de retraite, de pension, elle m'a dit qu'elle voulait vivre et mourir an sein de ma famille, qu'elle ne demandait pas d'autre grâce que d'élever leurs enfants — il désignait les fiancés, — comme elle avait élevé les miens. Et... alors...

— Vous lui avez promis de la garder? conclut madame Avérief. Cela n'a rien qui me surprenne ; mais qu'allez- vous en faire, lorsque vous aurez déménagé? Il n'y a pas de place au rez-de-chaussée que vous

I habiterez; je n'en veux pas au premier; les enfants n'en veulent pas au second...

— Vous n'en voulez pas? balbutia M. Milaguine déconfit.

— Oh ! non, s* écria Serge avec'empbase.

— Oh ! non, répéta tout doucement Nastizt, eft secouant délibérément la tète.

M. Milaguine mit ses deux mains sur ses deu» genoux et regarda la société avec Texpression d*un naufragé qui voit disparaître sa planche -dans la tempête.

— Mais alors qu*aIIons-nous en faire? dit-fl effaré. Tout le monde se regardait, personne ne dit mot.

— Si Marthe voulait la prendre ! s*écria-t-il, éclairé d*une subite lumière.

Marthe, dans la salle à manger, faisait le thé. II rappela.

— Marthe, veux-tu prendre Pauline pour soigner ton ménage ?

La princesse regarda son père avec une expression de répugnance non équivoque, mais le pauvre Milaguine ne voyait que sa propre détresse.

— Dis, Marthe, tu serais si gentille ; nous ne savons qu'en faire. ••

— Donnez-lui une pension, et qu'elle retourne dans sa famille, dit froidement la princesse.

— Mais elle dit que c'est nous, sa famille, qu'elle sait bien que les Milaguine n'ont jamais été des ingrats, et qu'elle nous est si attachée, qu'elle mourrait de douleur si elle devait nous quitter.

— Ah ! mon pauvre Milaguine, dit madame Avérief, qui jusque-là avait gardé le silence,, vous avez bien besoin qu'on vienne h votre secours. Il y a peut-*

être un moyen de s*en défaire, mais il exigera un peu^'de 4emps et beaucoup de précautions. Voulezvous suivre mon conseil?

— Certainement s*écria le cénacle tout d*une voix.

— Marlhe^ mon enfant, vous allez prendre Pauline chez vous, dès que votre père aura déménagé : il n'est 'pas convenable que cette fille habite Tappartemeni de garçon que M. Milaguine s'est réservé. Mais nous la préviendrons que les jeunes gens ont besoin d'elle pour diriger leur maison, et que Tautomne prochain elle s'installera ici. Je dis l'automne parce que ma maison de Tsarskoé n'est pas grande, et le jeune ménage...

— Oh! grand'mëre, il nous faut si peu de place 1 s'écria Nastia.

— Une petite chambre, toute petite... ajouta Serge.

— C'est entendu, dit madame Avérief en souriant; mais pour Pauline je trouve ma maison trop petite ; il faudrait remettre trop de serrures et matelasser trop de portes^ — ce n'est pas la peine ! — Vous, mon enfant, dit-elle à Marthe, je vous réserve un appartement chez moi pour y passer tout le temps que vous voudrez auprès de votre sœur» et vous commettrez Pauline à la garde de votre maison de campagne pour tout l'été. Vous m'entendez? au premier octobre, la susdite personne vient demeurer ici, avec les jeunes mariés, et c'est moi dès lors qui m'en charge. Je ne lui donne pas $ix semaines pour me procurer elle-

196 LA PRINCESSE OGHÉaOF.

même le moyen de la renvoyer sans tambour ni trom* pette, heureuse d*en être quitte à si bon marché.

— Pauline? s^écria M. Milaguine horrifié, sa^^s tambour ni trompette? Pauline? . *

— Oui, oui, répéta madame Avérief» élevant un peu la voix sans s*en apercevoir : vqus êtes un excellent homme, vous, et tQute femme qui saura pleurnicher à propos vous prendra par le cœur, pariée qu^elle est femme et parce qu'elle pleure; mais votre Pau-^ Une ne vaut pas la corde qui la pendra un jour os Tautre, c'est moi qui vous le dis, et je ne me trompe pas souvent.

— Qui a pu vous dire?... balbutia l'infortuné Milaguine.

— Personne! Je la regarde faire depuis... depuis longtemps, et je sais ce que je dis.

— Mais quVt-elle donc fait? murmura Milaguine écrasé sous le poids de cette conviction.

— Elle...

Madame AvériefsMnterrompit et jeta un coup d'ceil sur Marthe , qui , les yeux grands ouverts , la tête droite, écoutait sans perdre un mot, comme si elle eût pressenti que la question la touchait de près. La vieille dame reprit son calme, baissa la voix, et lança en pleine poitrine à M, Milaguine :

— Elle veut vous épouser.

Serge et Nastia, pouffant de rire, se laissèrent tomber dans les coussins du divan, tantTidée de madame Avérief leur paraissait bouffonne. Milaguine, abasourdi.

regarda madame Avérief comme pour s^assarer qu'elle jpuissail de toute sa raison, puis il répéta :

— M'épouser, moi ?

— Oui, reprit la vieille dame implacable, et elle en serait venue à bout sans moi.

— Venue à bout ? répéta Milaguine avec énergie : oh I non !

— Oh ! si I répliqua madame Avérief. Malgré vous, et bientôt ! Vous voyez bien que vous ne savez déjà plus comment vous en dépêtrer. Elle est d'une espèce qui jette de profondes racines là où elle se plante. On dirait un brin d'herbe, et ses forces souterraines disjoignent les pierres et font crouler les temples... Mais je sais comment on s'en défait.

— Est-ce qu'il faudra que je la garde jusqu'au jour du déménagement? fit Milaguine devenu soudainement inquiet.

— Oui, ce sera plus convenable, dit madame Avérief, qui avait repris sa bonne humeur, mais rien ne vous empêche de déménager dès le lendemain de la noce. •

— C'est cela, dit le brave homme avec un soupir de soulagement, nous commencerons à déménager tout de suite. Tu te charges d'elle, alors, Marthe ? fit-il enchanté en se tournant vers sa fille.

— Puisqu'il le fauti répondit celle-ci en haussant les épaules.

Quand on pense qu'à cette heure même Pauline commandait en imagination sa robe de noces chez la

19S LA PRINCESSE OGHÊHOF.

première coutnriëre de Pétergboarg! Lorsque M. Mi« lâguine lui annonça ce qui avait été décidé,, elle ne sourcilla pas.

< — Les imbéciles r se dit-elle avec cette désinvolture qui caractérisait ses jugements, ils me font la partie trop belle ! Le pauvre bonbonune n'aqra pas été seul pendant huit jours, qitMl viendra me chercher luimême chez sa nigaude de princessç ! Madame Milaguine... Allons, cela, ne fera pas mal sur-des Partes de visite.

Lse noce eut lieu le jour fixé, à six heures du soir. Comme t<»utes les noces, elle fut très-brillante ; une foule ifombreuse entoura les jeunes mariés des témoignages les plus vifs d^afiection et de sympathie. On servit chez madame Avérief le thé le plus somptueux, puis, à neuf heures, la voiture de voyage de Marthe, empruntée pour la circonstance, s*arrêta devant le perron. Serge avait voulu six chevaux et beaucoup de grelots. Il fit monter sa jeune épouse dans la voiture, y sauta après elle, et partit pour Tinconnu.

Jamais il n'avait voulu dire où il se réservait de passer ses quinze jours de congé. Les recherches les mieux dirigées n'avaient abouti à rien; interrogé par sa grand'mère, il avait éludé les questions en riant, et la plus claire de ses réponses avait été celle-ci : — Nous irons à la maison que j'avais préparée pour l'enlever si on avait refusé de nous marier.

Force fut à la famille de se contenter de ce renseignement vague, mais unique.

M. Milaguine se mit aussitôt à déménager, comme il l'avait dit. Pauline, qui lui inspirait maintenant une

200 LA PRINCESSE OGHÉROP.

peor insurmontable 9 semblail se muItiplyBr pour mieux Fenvironner de sa présence. II la quitta4t à la Serguievs&aïft et la retrouvait avant lui au qilai dé la Cour. Il croyait Tavofl; laissée occupée à emballer des pots de confiture dans Tancien logement, et voici qu*elle venait à sa rencontre dans le «oaveun avec une pendule entre les bras..

Cette ubiquité lui inspira^eucore plus de frayeur, el^ dès le troisième jonr^ il se décida à ooucber dans le nouvel appartement encore incomplet, avec son "valet de chambre en travers .de la porté. Il semblait au digne homme que, sans 6es précautions, il allait trouver, un soir, Pauline souriante au chevet de son lit, qui lui présenterait ses pantoufles. A cette idée, il lui passait des frissons de peur le long deTépine dorsale.

Mademoiselle Hopfer habita Tancien logement le plus longtemps possible. Elle aimait ces belles chambres grandes et aérées, ces salons vastes et somptueux où le papier de tenture avait conservé ses teintes claires et ses baguettes dorées ; elle aimait cet appartement où elle avait été reine pendant si longtemps.

Elle le quitta seulement le jour où il n*y res!a plus un chifibn, plus un fétu. Lorsque les porteurs vinrent lui dire : « Mademoiselle, il n*y a plus à emporter que votre lit », elle jeta un coup d'œil autour d*elle, soupira, et suivit son lit, le cœur mélancolique. ..

En franchissant le seuil, elle eut une idée; elle fit venir le portier, et, lui donnant un rouble :

—•Si quelqu'un se présente pour louer FBpparte-

menti 9e conclus rien avant de m^avoir parlé. Je connffîs*une personne qui en a envie.

Fauline conêidërait un laps de six semaines comme (e necplus ultra de son célibat. *

Chez Marthe Oghérof , elle trQova à qui parler. A peine débarrassée de sa pelisse, elle voulut prendre les clés des mains de sa chère princesse ; — mais telle- ci les tenait bien et ne lui laissa prendre que des cjés sans importance, celles de Jl^armoire au linge et des provisions. Les meubles particuliers de la princesse lui restèrent étrangers ; et ee fut Temblème de sa nouvelle existence.

Pauline! se voir refuser la possibilité de fourrer son nez partout , de regarder dans les secrétaires et de fouiller dans les tiroirs I oGTense mortelle, qu*elle ajouta immédiatement au petit morceau, de décombres qui représentait tant d^espérances dans un coin de son coeur, consacré aux inhumations.

Et puis, autre ruine : M. Milaguine, installé définitivement dans son rez<>de-chaussée, ne paraissait pas souffrir de son absence. Il venait visiter Marthe, voyait ou ne voyait pas Pauline, lui souriait agréablement, ne s'informait point de ses affaires, et lui parlait du dégel prochain.

Ce n'était pas là ce qu'avait rêvé Tambitieuse. En voyant cette proie lui échapper, elle se sentit reprise d'une haine inexorable contre Marthe.

Elle détestait en général tous les Milaguine, — des ingrats, disait-elle, oubliant la dotation de six mille

roubles contenue dans un écrin que Xastîâ lui araît remis le matin de son mariage ; — mais 'Marthe avait la première place dans ses pensées ha\nen&e^.

N^était-ce pas pour Marthe ^ ea effet , qu^eTle «vait été trahie par Michel Avérief? Oui, trahie! Elle s'était persuadée que Michel l'aimait d'abord et ^u'il lui avait tourné le dos grâce aux coquetteries de Marthe. Pourquoi ne l'eût-elle pas cru, puisqu'elle l'avait si ardemment désiré ? Et Marthe maintenant lui faisait entendre tous les jours, à toute heure, que mademoiselle Pauline n'était chez elle qu'une vassale, une sorte de commensal^, qui ne faisait ni le thé ni le café, mais qui recevait humblement sa pitance des mains de la maîtresse du logis. Marthe avait une façon de tourner la clé dans la serrure de la boite à thé, avant de se lever de table, qui faisait monter aux joues de Pauline la rougeur de l'insulte ressentie.

A tout prendre, mademoiselle Hopfer était injuste envers la destinée : si Marthe lui avait remis toutes les clés, la demoiselle de compagnie aurait eu trop d'occupation pour pouvoir étudier à son aise le méca* nisme des deux existences qui se déroulaient devant elle côte à côte, sans se confondre.

Le prince était parfaitement heureux. Il se levait tard, paraissait de bonne humeur et de grand appétit au déjeuner, causait un instant avec sa femme, prenait ses commissions, — car il eût été injuste de l'accuser d'indifférence : personne ne s'employait de

meilleure grâce et ne s^entendait mieux que lui à rassortir nne étoffe ou à choisir des bibelots ; — puis ^il sortait, passait Faprës-midi dehors , rentrait à six heures pour diner , les jours de' club exceptés , puis repartait et disparaissait josqu*au lendemain. • Or* Pauline avait pris ses petites informations et n'ignorait pas que le passage qui faisait communiquer Fappartement particulier du prince mec celui de sa femme 'était verrouillé des deux côtés. — Des deux c6tés.«. s'était répété Pauline songeuse, le nez un peu plus long que de coutume. Les conclusions une fois tirées, son nez était revenu à ses dimensions normales, et dès lors elle «'était mise à «chercher le jointe, avec Tbabileté d'un dècoupeur émérite.

Elle était fixée depuis bien longtemps sur le prince, mais Marthe restait pour elle un mystère. Elle entrait à Timproviste dans la chambre à coucher, dans le cabinet de toilette, dans le boudoir; elle y trouvait toujours la chère princesse lisant , brodant, écrivant un billet qu'elle priait aussitôt Pauline de remettre à son valet de pied pour le porter à son adresse, — le tout si ouvertement , si naturellement , et même avec nne pointe légère d'ironie si acérée, que Pauline eût donné un de ses yeux noirs, oui, un de ses yeux, pour trouver la paille secrète qui devait infailliblement déshonorer ce beau diamant.

Quelques jours après le mariage, Paul Avérief vint voir sa tante, et la trouva complètement seule, chose rare. En s'asseyant, il rencontra le clair regard de la

f^ieille daine, particulièrement précis et interrogateur , et il se dit quç Tbeure était Vende de parler franchement.

— Ma tante, lui dit-il, vous voyez devant vous un grand pécheur.

— Vraiment , neveu ? répondit-elle, à tout péché miséricorde, a dit le Seigneur.' Confessez- vous.

— Vous m*encouragez. Mais quand vous* saurez, vous serez probablement moins indulgente.

— Parlez toujours, nous verrons.

— Eh bien, j*irai droit ad fait! Tai commis une erreur de jeunesse, — je m*en repentirai toute ma vie... — il m*en est rest^ une fille. Je Télève, je veux lui donner mon nom, et c'est au nom de cette innocente que je vous demande pardon pour le coupable.

— La mère existe-t-elle ? demanda madame Avérief le plus tranquillement du mon4e.

— Elle n'est plus.

— C'est Tenfant que Michel vous a conduite il y a dix-huit ou vingt mois ?

— Oui, ma tante.

— Eh bien, mon neveu^ amenez-la moi.

Paul baisa avec tendresse, avec vénération, la main que lui tendait Taîeule, d*un geste royal.

— Vous, si sévère, si stricte pour Faccomplissement du devoir, dit-il ému , vous accueillez la petite avec cette bonté ?

— Vous Favez dit, c'est une innocente. Je n'exige

LA PRINCESSE OGHÉBOF. 205

en retour qa*une chose, c^est qu*elle ignore jusqu^à son mariage et même^prës,^^^ se peut, que sa mère n'était pas mariée. II ne faut pas qu*un enfant puisse juger sa mère, même quand ceHe-ci a péché devant sa conscience.

— Devant le monde,' oui, ma tante ; devant sa conscience, jamais! s*ëcria Paul. Sa mère était...

— Une honnête fille? Tant mieux pour Tenfant! — mais nous n*en parlerons pas,* mon neveu. Amenezmoi votre fille quand vous voudrez; c'est une Avérief, j'ignorerai le reste.

On était à Tépoque des grands froids; plusieurs jours 8* écoulèrent avant 'que Paul pût se risquer à faire sortir sa fillette. Le dernier jour du congé de Serge, il se décida cependant, ne voulant pas pré*senter Marie du même coup aux jeunes mariés, interrogateurs et curieux comme des enfants qu'ils étaient, et qui devaient revenir le soir même.

Marthe, qui était venue passer la journée avec madame Avérief, se trouvait assise en face de la porte d'entrée lorsque le domestique annonça : Monsieur Paul Avérief et sa fille. Croyant à une erreur de nom, elle se souleva à demi sur le bras de son fauteuil, et regarda la porte.

La petite fille entra timide, doucement poussée par son père , qui l'encourageait tout bas. Elle traversa ainsi le grand salon, puis, arrivée à cinq pas des deux dames, elle s'arrêta, confuse.

— Allons, lui dit le père, va embrasser ta tante.

ÎÙÙ LÀ PRlNéESSË ÔGHÉROF

Marie avait été stylée e;i route, mais elle ne s'attendait pas avoir deux dames au lieu d'une. Etie hésitfi un instant y regardâtes deux visages, et, poussée in* stinctivement vers les cheveux bruns et les yeux brillants de la princes3e ^ elle vint doucement mettre sa petite main dans celle de Itfarthe et lui présenta son visage rose.

Marthe, muette de saisissement, Tavaitlaissée faire; elle Tembrassa machinalemept , comme dans un rêve, et la suivit du regard pendant que, sous la conduite de Paul, elle allait faire ses excuses à madame Avérief.

Cette chevelure bouclée, ces grands yeux profonds, la coupe ovale du visage, c'était bien Michel, — mais les lèvres avaient la courbure particulière, le menton reproduisait la fossette de Paul...

Elle regarda longtemps le père et la fille, puis tomba dans une méditation profonde. Les yeux perdus dans le vague, le menton sur la paume de la main, elle voyait devant elle le sourire méchant et obséquieux de Pauline , dans cette journée mémorable où elle avait eu vingt ans. Enfin elle se tourna délibérément vers Paul, et lui dit sans émotion apparente :

— Cette enfant est votre fille, monsieur?

— Oui, princesse, répondit-il avec orgueil.

— C'est vous qui l'élevez ? Elle est charmante, je vous en fait mon compliment : l'aviez-vous avec vous à l'étranger ?

^ LA PRINCESSE OGHÉaOP. 907

«— Oui| sans dout^...

-^ Mais elle est née en Russie, à ce qa*il me parait. Elle parle trop bien le russe...

Paul regarda la princesse avec plus d*attention. Le rose délicat des joues de Marthe -était marbré de taches rouges i un léger frisson courait de temps en temps le long des doigts 'de ses mains jointes. Elle attendait sa réponse avec un sourjre tendu par une secrète angoisse.

Sans deviner tout à £ai(, il comprit que cette question n'était ni *une formalité de politesse ni une enquête indiscrète. Il mesura la portée de ses réponses, et se résolut à dire la vérité exacte.

— Elle est née en Russie, avant mon départ.

— Vous Tavez emmenée à Tétranger, comme cela, toute petite? Vous n*avez pas craint la fatigue du voyage ?

— Non, princesse. Mon frère Michel me Fa amenée quand elle a perdu sa mère, il y aura deux ans au moi de mai.

Marthe se laissa doucement retomber sur le dos de son fauteuil ; ses mains se détendirent, ses paupières battirent un peu, — puis elle avança une main vers Tenfant, qui vint aussitôt près décile.

— Elle est bien jolie, dit-elle au père étonné.

Sa voix avait une vibration contenue, comme celle d'une coupe de cristal sous des chocs répétés. Soudain , par un mouvement irrésistible, elle saisit Ten-

fant, Tenleva dans ses bras, la serra contre sa poitrine . et baissa la tête sur les boucles brunes. Une larme roula dans la chevelure de la petite.

Madame Avérief fît lin mouvement. Elle suivait cette scène depuis un moment, le cœur serré par Tangoisse, ne sachant que faire et sa sentfint incapable d'arrêter Tinévitable aveu.

— Je vous demande pardon, monsieur, dit la princesse en reprenant son calme et en rendant la liberté à la petite fille : — c*est que je n*ai pas d*enfant, moi, ajouta-t-elle en baissant la tête pour cacher sa rou-» geur.

Marthe venait de mentir.

Madame Avérief respira longuement; pour cette fois le danger était écarté. Décidément Marthe était une femme forte et qui savait garder le respect d'ellemême dans les circonstances difficiles. Aussi, lorsque Paul eut emmené sa fille, elle ne jugea pas à propos de dissimuler plus longtemps. Elle tendit les bras à Marthe, qui s'agenouilla à ses pieds sur un coussin, mit sa tête sur l'épaule de Taïeuley et pleura longuement.

Les deux femmes n'échangèrent pas un mot. A quoi bon ? Lorsque Marthe eut épuisé ses larmes, elle reprit sa place. Le jour baissait, le salon s'emplissait d'ombre. Elle restait muette; ce fut madame Avérief qui rompit le silence.

— La volonté de Dieu soit faite! n* est-ce pas, ma fille? dit-elle doucement.

LA PRINCESSE OGHÉROP 209

-^ Ainsi soit-il... répondit Marthe d*une voix brisée» mais d*un cœur ferme.

Jamais, depuis le jour fatal, elle ne s*était sentie aussi légère. Son âme était délivrée de sa chaîne. Désormais, dans le secret de sa conscience, elle pouvait aimer Micliel Avérief.

Un joyeux brouhaha se fit entendre; des pas légers coururent sur le parquet dans la pièce voisine; Nastia apparut dansTembrasurede la porte, rose, souriante, grandie, paraissait-il, et tout à fait majestueuse dans Tampleur de sa traîne de moire antique.

— Attends-moi donc, cria la voix de Serge dans le lointain, il faut que nous entrions ensemble!

Nastia, toujours sur le seuil, envoyait des poignées de baisers à Taïeule et à sa sœur, qui n*osait aller à sa rencontre de peur de lui montrer ses yeux rouges et ses joues brûlantes.

— Dépéche-toi, dit-elle en tournant la tête sur Tépaule avec un geste d*oiseau; je meurs d'impa* tience; si tu tardes encore une minute, j'entre toute seule.

On entendit les éperons de Serge courir sur le parquet; il parut enfin, saisit la main de sa femme, et s'avança posément avec elle jusqu'aux pieds de l'aïeule ; celle-bi se leva pour les bénir avec le pain et le sel qui les attendaient sur un plateau.

«— Soyez les bienvenus dans vptrç poaispn^ spus 1^

garde du Sefgneur, dit-elle gravement. Puis elle leur tendit les bras :' — *Emhras8ez-moi, mes enfants. D'où venez-vous?

Nastia se mit à rire.

— Chut! fit-«elle» en posant un doigt sur ses lèvres, c*est un secret, mon mari m*a défendu de le dire.

— Vous saurez tout, grand*mëre, dit Serge avec impatience, seulement pas encore tout de suite. Cest un secret.

— Allons, soit! dit Taîeule en souriant. Jouez à cache-cache, pendant que cela vous amuse encore.

Oghérof entra, plein de galanterie pour sa bellesœur, qu*il appelait exprès madame Avérief. Nastia oubliait à tout moment de répondre à ce nom, ce qui jetait le prince dans des accès de fou rire. Jamais on n^avait tant ri dans la grande salle à manger. Les vieux serviteurs eux-mêmes en paraissaient tout surpris.

— Quelle gaieté ! dit madame Avérief pendant une accalmie : cela me rajeunit de voir cette jeunesse.

— Eh bien, grand*mëre , ce sera tous les jours comme cela, dit joyeusement son petit-fils. Et quand nous aurons des enfants, ce sera bien autre chose !

Marthe elle-même ne put résister à cette fougue de gaieté contagieuse. D*ailleurs , sous la douleur de Tirréparable, elle sentait la joie intime de pouvoir estimer celui qu'elle avait méprisé. Elle était si paisible dan3 son âme , que la présence de son mari ne

812 LA PaiNGESSE OGHÉHOF.

ladéraDgeaiipas de son rêve : — depuis si longtemps, du reste, il avait cessé d'appartenir à sa vie!

Elle rentra chez elle dans cette disposition d'esprit. Le prince avait disparu vers neuf heures , comme toujours. Elle semitaulitets'endormit d'un dou^ sommeil.

Elle rêva qu'elle marchait dans Favenue du bord de l'eau, où elle avait attendu Michel, le jour anniversaire de ses vingt ans. Il venait à sa rencontre, transfiguré, radieux, et comme elle lui tendait la main...

— Non, lui disait-il, je suis un rêve, mes mains sont deux rayons de soleil, on ne peut les saisir : mais je vais rester ici à jamais, et les fleurs de votre jardin ne se faneront plus.

Et elle restait devant lui en extase, pendant que la chaleur des rayons de soleil pénétrait doucement son cœur engourdi et le noyait dans un indicible biçn-être.

Elle s'éveilla encore charmée de son rêve ; la réalité n'était pas si belle, mais la vie cependant lui paraissait bien meilleure que la veille. Elle s'habilla sans se presser et trouva son mari, qui déjeunait dans la salle à manger.

Pauline entra bientôt : elle s'était fait une loi de ne jamais précéder la princesse dans la salle à manger; ce moment de sécurité lui permettait bien des petites observations qui auraient été difficiles sans cela. D'ordinaire son empressement ne se laissait pas refroidir par rindifierence de Marthe, mais, ce

matin*ja, rindifférence lui parut plus méprisante que

^ dédaigneuse. Sans rien témoigner de ses impressions ,

elle commença à déjeuner modestement, comme

un oiseau qui picore, çft et là quelque grain oublié.

— Vous ne s^vez pas» Marthe, dit tout à coup le prince, j*ai rencontré hier Paul Avérief chez le confiseur avec une très-jolie petite fille.

Pauline resta bouleversée , la fourchette en Tair. Elle avait oublié Paul Avérief et la petite, dansFardeur de ses nouvelles combinaisons. Comment ! ils étaient à Pétersbourg, et la gouvernante ne lui en avait rien dit, ne lui avait pas écrit, n*était pas venue la voir! Elle arrêta le cours de son indignation pour écouter la réponse de la princesse.

— Je Tai vue chez madame Avérief, disait Marthe. Elle est charmante. Cest sa fille.

Sa fille!... Pauline ressentit une sorte de choc semblable à celui que donnerait un bélier démantelant une forteresse. Marthe était si calme et parlait si doucement, que la demoiselle de compagnie se hasarda à jeter un coup d'oeil de son côté. La princesse remuait son thé avec la petite cuillère, sans la moindre émotion apparente.

— Je ne savais pas qu'il eût une fille, dit le prince ; mais il n'était pas marié ! Ou bien il est peut-être veuf... Je croyais, continua-t-il, que c'était Michel qui avait un enfant de la main gauche : on avait parlé de cela dans le temps.

— Pure calomnie , répondit la princesse avec la

214 LA PniNCESSE OGHÊROF.

même douceur dans la voix, la même tranquillité dans le geste : des gens malintentionnés ont répanda ce brait pour lui nuire.

— Lui nuire? répéta le prince. En quoi?

— Pour Tempêcher de se marier peut-être » je ne ais pas.

— Obi... fit le prince en haussant les épaules.

Il trouvait sa femme bien naïve; mais après tout, comme femme, elle avait raison. Cependant ce n'est pas un enfant ni plusieurs qui Teussent empêcbé de se marier, lui.

— Alors Tenfant était à Paul?

— Oui , M. Avérief m'a dit hier que son frère le lui avait amené de Tétranger après la mort de la mère.

— Oui, oui, je me souviens, vaguement. Ah!

Michèle lui aamené? Ça a du être drôle ! Je vois d*ici Michel en bonne d'enfant.

Oghérof éclata de rire, — et Marthe avait le cœur si léger, qu'elle se mit à rire avec lui. Pauline, s'apercevant qu'elle était seule à garder son sérieux, fit entendre un petit rire sec et nerveux. •• La princesse se tourna subitement vers elle.

— Vous êtes malade, Pauline? lui dit-elle.

— Moi, princesse? non... Pourquoi?

— C'est que vous riez comme une personne qui va avoir une crise de nerfs i

— Non, je me porte parfaitement.

— Tant mieux! fit Marthe d'un air dégagé, et elle

se retourna vers son mari pour lui donner une demidouzaine 'de commissions.

Pauline se glissa hors de la salle à manger, mita la hâte un chapeau et vue pelisse ;. elle prit un drojki à rheure. S*étant préalablement fait conduire au bureau des adresses, elle se procura une indication exacte de la demeure de Paul Avérief. Une fois là, elle pénétra dans la cuisine par Tescalier de service et demanda la gouvernante.

Celle-ci parut sur-le-champ , et, sans témoigner beaucoup de surprise, elle emmena Pauline dans sa chambre. Avérief venait de sortir avec sa fille, Toccasion était excellente pour s^expliquer.

— Comment, lui dit Pauline de son contralto le plus pathétique , je vous tire de Tobscurité, je vous fais avoir des émoluments inespérés, dans une bonne maison ob Ton vous traite bien , où vous aurez une pension de retraite si vous savez vous y tenir, — et vous me trahissez, moi, votre bienfaitrice , une compatriote... Ahl Marguerite, cela n*est pas bien! Votre premier devoir n'était-il pas de me prévenir de ce retour inattendu?...

— Pardon, mademoiselle Pauline... dit poliment la gouvernante en arrêtant cette effusion qui menaçait d'être longue.

Elle s'était affinée avec des gens bien élevés; sa tournure et son langage avaient, sinon beaucoup de distinction I au moins à peu près la correction désirable*

— Pardon, mademoiselle Pauline , vous parlez de bienfait et de trahison : il est vrai que je vous dois mon entrée dans cette maison; mais depuis, If. Michel et M. Avérief sont aussi devenus mes bienfaiteurs, M. Avérief surtout. Lorsque vous m^avez dit de vous écrire ce qui se ferait chez nous, je ne savais pat ce quec*était que d'être gouvernante, fai consenti. Mais depuis, j*ai compris que c'était mal de raconter les affaires de mes maîtres, qui étaient bons pour moi...

— Mais, moi aussi, j'ai été bonne pour vous^ je ne vous devais rien...

— C'est juste, mademoiselle, mais Votre bonté pour moi me demandait en échange une chose que je considère comme pas bonne, tandis que ces honnêtes gens sont bons pour moi et ne me demandent en échange que de faire mon devoir.

— Alors, vous me reniez, vous trahissez votre bienfaitrice I L'ingratitude ne vous fait pas de honte?

— Puisque, malheureusement, il faut que je trahisse quelqu'un, je préfère ne pas trahir ceux qui ne me demandent rien de mal et qui ont de tout temps bien agi avec moi sans intérêt...

— Ingrate ! s'écria Pauline outrée.

5 T— J'aime encore mieux être ingrate envers vous qu'envers M. Avérief, mademoiselle, répondit fermement Marguerite en se levant.

Pauline sortit pleine de rage et de fiel

Pendant Texpéàition malbenreuse de Pauline Hopfer« la prince&se était allée promener ses réflexions en traineao hors de la ville. Elle avait besoin du spectacle de la neige immaculée pour calmer les bouillonnements de sa colère.

Depuis la veille, absorbée dans une seule idée > elle n'avait pas voulu penser à Pauline ; mais la vue» de sa demoiselle de compagnie avait soulevé una tempête dans son âme. Cétait cette misérable fille qui, dans un but qu'elle ne pouvait encore comprendre, avait inventé et répandu ces calomnies contre Michel; c'était elle qui, délayant sciemment un peu de vérité dans beaucoup de mensonge, les avait séparés pour jamais.

— Dans quel but? se demandait fiévreusement la princesse. Quel motif de haine pouvait-elle avoir contre ce jeune homme et contre moi?

Hélas! Marthe ne devait jamais comprendre qu'on puisse haïr ceux qui vous comblent de bienfaits, précisément parce qu'ils sont vos bienfaiteurs, et que, pour certaines âmes viles, ce devoir de la recon-

naissance est une humiliation de tous les instants! Elle Teût compris, du reste, que ses sentiments fussent restés les mêmes, car rien ne pouvait plus ajouter à Thorreur que lui inspirait cette fille, te matin, elle avait pu garder son sang-froid; mais aurait-elle toujours le même empire sur elle-même?

— Il le faut ! se dit-elle : madame Avérief sait certainement à quoi s'en tenir, elle me viendra en aide sans que j'aie besoin de le lui demander.

Ce raisonnement ne la satisfaisait pas. La voix du bon sens, des convenances, la nécessité absolue de sauvegarder son honneur et le nom de son mari , la certitude que, si on renvoyait Pauline avec éclat, celle-ci, pour se venger et se défendre, mêlerait le nom de la princesse Oghérof à quelqu'une de ces inventions calomnieuses dont il reste toujours quelque chose, — rien de cela ne pouvait lui faire envisager avec résignation la nécessité de se trouver, dans quelques heures, face à face avec cette vipère, de lui parler et de feindre Tindifférence. Elle eût voulu Técraser sous ses pieds comme un insecte vil et malfaisant, et détourner ensuite ses regards de ce répugnant spectacle.

Elle fit le tour des Iles sans trouver l'apaisement. Comme son cocher se retournait , lui demandant ce qu'il fallait faire, une idée subite vint à la princesse :

— Va le long de la rivière et passe devant notre ancienne maison de campagne, dit-elle.

Le traîneau s'engagea sur la route à peine foulée.

LA PRINCESSE OGHEROF. 'ii9

Le cheval bondissait dans la neige , qui par moments lui venait presque jusqu'au ventre ; une fine poussière glacée voltigeait autour du traîneau et déposait une poudre impalpable de diamants sur le velours des vêtements de Marthe.

Combien ce chemin ressemblait peu à celui qu'elle avait suivi avec son mari, en quittant la maison paternelle! Plus de rivière bleue brillant au soleil, plus de verts feuillages aux sycomores; — la neige, haute d'un mètre, ensevelissait les parterres et les fossés, laissant seulement percer çà et là la tête d'un buJsson ou le noir sommet d'une palissade.

Au tournant de la route, elle aperçut la maison oii elle s'était mariée. Cette maison était habitée : les fenêtres bien claires avaient des stores, un sentier frayé dans la neige menait aux communs, la cour était balayée soigneusement, et des nuages de fumée blanche sortaient d'une cheminée.

— D'autres sont venus, se dit Marthe : ils vont aussi aimer et souffrir peut-être; puissent-ils ne pas voir comme moi leur rêve de bonheur sombrer en vue du rivage!

Cette pensée mélancolique mit du baume sur les sentiments aigus et cruels qui déchiraient le cœur de la pauvre femme. En effet, aux heures de souffrance' si l'on peut s'attendrir sur soi-même, on sentie mal se fondre peu à peu dans une sorte d'engourdissement qui donne au moins le repos, sinon la quiétude.

Elle passa lentement devant son ancienne demeure,

puis le loug du jardin où elle avait attendu Michel... Le soleil d*été avait pour jamais fui de sa vie.

— Jamais!... pensa la jeune femme.

Et ses plears jaillirent abondants sons son voile de dentelle.

— Chez madame Avérief ! dit-elle à son cocher, qui tourna bride et reprit le grand trot.

Madame Avérief n'était pas seule : la maison était pleine de parents et d'amis. Marthe eut la patience d'attendre une heure entière; enSn, voyant que le flot qui s'écoulait se trouvait à tout moment remplacé , par un autre, elle s'approcha de la vieille dame pour prendre congé et lui dit tout bas :

— Que dois-je faire de Pauline?

— La garder, quoi qu'il vous en coûte! répondit madame Avérief d'un ton qui prouva qu'elle aussi avait tourné et retourné la question dans sa tête.

— Soit, dit Marthe en soupirant.

— N'oubliez pas de venir prendre le thé avec nous demain soir, lui dit la vieille dame en Tembrassant : je réunis toute la famille chez les jeunes* mariés.

Toute la famille! Marthe allait donc voir Michel... Et ne pas pouvoir courir à lui les mains tendues en lui criant : — Je sais tout, je vous estime, je vous aime !

Oh! le supplice de ne plus s'appartenir, de porter le nom d'un autre, d'avoir à le faire respecter, de ne plus pouvoir agir ou parler sans attirer sur son mari les railleries du monde, et sur elle le déshonneur!

Si elle avait attendu, au moins! si elle avait -été

moins orgueilleuse! si elle avait eu en Michel assez de confiance pour lui donner le temps de revenir et de s'expliquer! Et ici Pauline revint se placer entre elle et ses pensées , plus méprisée et plus haïssable encore.

Et son orgueil!... — Je ne me repens jamais, avait dit Marthe à Sophie... Cétait vrai alors , mais maintenant ?

Maintenant, son orgueil anéanti croulait en pous^ sièré sous ses pieds, et elle eut voulu se faire un piédestal de cette ruine pour crier de plus haut à Michel : — Je vous ai accusé, pardonnez-moi !

Mais ici s'interposait le prince, qu'elle avait juré d'aimer fidèlement. . .

Et, prise entre ces deux gardiens qui la chassaient du paradis, Marthe vaincue, brisée, ploya les genoux et demanda pardon à Dieu d'avoir douté de sa bonté, d'avoir jugé coupable un innocent. Là était la faute... Mais quel châtiment!

Elle parlerait à Michel, cependant; elle ne pouvait pas vivre avec FiJée que cet homme la considérait comme une coquette sans tête et sans cœur. — Qu'il sache que je l'ai aimé, se dit-elle : j'ai brisé son bonheur et le mien par orgueil, pour qu'il ne pût pas croire que j'attachais quelque prix à son amour. Qu'il sache, à présent, que je me suis blessée en le frappant et que ma plaie saignera toute ma vie.

Elle n'alla pas plus loin dans sa pensée. Il ne pouvait être question d^amour entre la princesse Oghérof

233 LA PRINCESSE OGHÉIOP.

et Michel Avérief. Mais la princesse pouvait avoner à Michel les torts de Marthe Hilaguine et obtenir son pardon. Cest à cette idée qu*elle s*arrèta, et aussitôt elle s^occupa des moyens de l'exécuter.

En se trouvant à table en face de Pauline» elle eut quelque peine à maîtriser son indignation; mais la présence de .son mari lui apporta une diversion et un soulagement très-bien venus.

— Vous êtes sortie aujourd'hui? demanda Oghérof.

— Oui, j'ai été aux liés. C'est très-joli en hîter.

— Un peu monotone, ajouta le prince; mais trèsjoli en effet; très-bon pour dresser les jeunes che*vaux aussi; la difficulté de trotter dans la neige modère leur ardeur. Avez-vous vu la jeune madame Avérief?

— Non. Nous sommes attendus demain soir chez elle.

— Un raout?

— Non, la famille seulement.

Le prince mordit sa moustache pendant trente secondes; puis il se rasséréna ; il venait de trouver une combinaison.

— Je vous y conduirai , dit-il , et je vous y laisserai. J'ai un rendez-vous d'affaires...

— Fort bien, dit Marthe avec quelque empressement : ne vous gênez pas.

Pauline jeta en dessous un regard scrutateur sur la princesse, puis reporta ses yeux sur son assiette. Elle était fort déconfite : en attendant une allusion ou une

LA PRINCESSE OGHBROF. 223

raillerie amëre qui, pensait-ellç , ne pouvait lui manquer, elle se mettait en boule pour recevoir le coup. A sa grande stupéfaction, le diner passa sans encombre; le prince se retira comme de coutume, et les deux femmes restèrent seules.

Pauline eût donné bien des choses pour voir finir ce tête-à-téte que Marthe semblait prolonger à des* sein. Et que de sentiments ^luttaient dans ce que mademoiselle Hopfer appelait son cœur! La crainte, . — la rage d'être obligée de craindre, — le désir d*en avoir fini avec une catastrophe inévitable, et Tangoisse.de ce qui suivrait. Eu ce moment, Pauline se souvint de sa donation de six mille roubles, — avec plaisir, mais toujours sans reconnaissance; puis elle se mit à former des plans de vengeance pour le moment inévitable où elle serait chassée, et cette idée lui parut si douce, qu'elle s'y absorba tout entière.

Marthe se leva enfin et ferma le livre qu'elle lisait.

— Bonsoir, Pauline Vassilievna, dit-elle.

— Bonsoir, princesse, fit celle-ci, réveillée en sursaut au milieu de ses châteaux en Espagne. Faut* il que j'aille demain chez Anastasie P^vlovna?

— Comme, vous voudrez, répondit froidement la princesse ; on ne m'a rien dit de particulier en ce qui vous concerne.

Elle sortit avec un signe de tête. Pauline, restée seule, porta la main à sa joue comme si elle eût reçu un soufflet. Quoi ! on ne mentionqait même plus

224 Là PRINCESSE OGHÉROP.

son nom chez son ex-élëve, sous sa dépendance trois n:ois à peine auparavant!

— Il y a quelque chose, se dit Taimable personne pour se consoler. La princesse est trop calme : elle cache son jeu ; — mais je suis plus fine qu'elle, et je le lui ferai bien voir.

L^appartement des jennes mariés était éclairé à giorno. Des fleurs garnissaient les fenêtres , les étagères , tous les endroits où Ton avait pu poser un vase ou un bouquet. Les tentures toutes fraîches, les meubles neufs achevaient de donner un aspect de fête aux vastes salles , semblables en tout à celles de Tétage inférieur habité par madame Avérief.

M. Milaguine rayonnait : il voyait devant lui ses deux filles, toutes les deux vêtues de blanc, belles à ravir, toutes deux au bras d*un bel officier, leur époux ; et son cœur paternel se dilatait d*aise à ce spectacle.

— Mais que tu es belle I disait-il à Marthe. Tu as Tair aussi jeune que ta sœur!

Marthe, en effet, était transfigurée. La pâleur nacrée des anciens jours , avec le rose exquis que la chaleur mettait à ses joues , avait remplacé les ombres de Tinquiétude et de la maladie. Tout son êlre vibrait de jeunesse et de vie; elle riait avec les autres, elle allait et venait, tranquille et presque joyeuse. De Icmf.s en temps, elle embrassait sa sœur avec une

effusion dont la pauvre Nastia s^était déshabituée depuis deux ans.

— Que tu es bonne et gentille ! lui dit celle-ci. On voit bien que tu es tout à &it guérie : te revoilà comme autrefois!

A ce mot , une ombre passa sur le visage de la princesse, puis elle sourit et pressa la main que sa sœur avait posée sur son bras.

— Veux-tu me faire bien plaisir? mnrmura Nastia à son oreille : c'est une grâce que je te demande. Voici Michel qui entre avec Paul Avérief ; va lui tendre la main, — je serai tout à fait heureuse.

Sans mot dire, Marthe fit deux pas de côté» laissa les deux frères saluer la jeune mariée, puis, d'une voix claire :

-^ Monsieur Michel , dit-elle en tendant la main au jeune homme interdit, nous voilà désormais parents par alliance. Nous pouvons nous en féliciter.

Michel prit la main qu'elle lui offrait, Teffleura cérémonieusement de ses lèvres, puis regarda la princesse en face. Les yeux rayonnants de joie, le visage couvert de rougeur, elle souriait... Elle tendit l'autre main à Paul en lui disant :

— Vous n'avez pas amené votre ange de petite fille? Paul répondit quelques mots; puis, illuminé par

une clarté subite , il regarda son frère, muet d'étonnement, et son âme s'emplit de compassion et de remords. Il avait deviné le douloureux roman de ces deux vies désormais séparées. Il s'éloigna, les laissant

LA PRINCESSE OGHÈROF. S27

seuls aa milieu d*un salon plein de gens qui ne pen« saient pas à eux.

Marthe s'assit sur un canapé : elle tremblait au point de ne pouvoir se soutenir. Slichel resta debout devant elle.

— Vous êtes un bon frère , monsieur, dit-elle à demi-voix.

Son regard acheva sa pensée; Michel sentit un éclair de joie traverser tout son être. Le jour de la réhabilitation était enfin venu! Lui aussi sentit des ailes pousser à son âme délivrée.

— Voilà bien longtemps que nous n'avons causé ensemble , continua la princesse avec la même aisance.

Elle était sure d'elle-môme, et, triomphante dans sa vertu austère, elle croyait pouvoir parler ainsi à la face de tous.

— C'était ma faute, reprit-elle, voulez- vous que cette faute soit oubliée?

— Oh ! madame , dit Michel à voix basse , vous ne savez pas tout ce que vous me rendez; il m'en coûtait, croyez-le, de sentir peser sur moi votre colère imméritée...

La princesse baissa la tête. Cet accent qu'elle n'avait pas entendu depuis le jour de leur séparation évoquait devant elle les images du passé. Elle leva sur le jeune homme un regard soumis , presque suppliant.

— Votre demoiselle de compagnie vous observe ,

tSa Là PRINCESSE OGHÉROF.

dît Michel sans hausser la voix; méfiez*vous d*elle : elle vous hait.

Pauline, dans Tembrasure d*une porte, — elle aimait ces sortes d'observatoires , — ^ dardait sur eux un regard affilé comme un couteau de cuisine.

Marthe répondit par une inclination de tête » se leva et se dirigea vers madame Avérief.

Celle-ci formait le centre d'un groupe où les jeunes mariés allaient et venaient de Tun à l'autre , exerçant leur devoir d*hôtes avec une bonne humeur qui n'avait d'égale que leur inexpérience. Riant les premiers de leurs bévues, ils trouvaient moyen de disparaître ensemble à tout propos.

— Ils vont s'embrasser dans lès coins, disait en souriant madame Avérief.

— Voyons, Serge, le moment est venu ! dit le prince à son beau-frère en l'arrêtant par le bras. C'est aussi par trop se moquer de la famille ! Tu vas nous dire où vous avez passé vos quinze jours de lune de miel.

— Jamais I s'écria IVastia , qui n'était pas loin.

— Si, si I dirent toutes les voix , il faut que l'on se confesse en conseil de famille. Prenez-vous par la main et faites amende honorable pour vos cachotteries.

Serge, obéissant, prit la main de sa femme.

— Faut-il le dire? lui demanda-t-il.

— Dis-le tout de même : maintenant cela ne fait plus rien.

LA PRINCESSE OGHËROF. S29

— Eh bien, très-dignes et trës-bonorés parents et amis , le jour de notre mariage , j'enlevai mon épouse ici présente, et je la conduisis...

4 II s^arréta, promenant ses regards sur le groupe en suspens :

— ... Aux Ilesl conclut-il triomphalement, dans la propre villa de mon beau-père, où nous avons dormi dans sa propre chambre et diné dans sa propre salle à manger I

Un éclat de rire général accueillit cette déclaration. C'était bien simple, et personne n*y avait songé.

— Et vous ^tes restés enfermés quinze jours sans sortir? dit Sophie Liakhine d*une voix ironique. Voilà bien nos amoureux!

— Mille pardons, cousine, nous sommes sortis tous les jours.

— Et où alliez-vous donc? avec les loups?

— Non pas! nous avions un jardin à nous, — à nous tout seuls , où fleurit Toranger, où le camélia pousse en pleine terre...

— Et nous y passions la moitié de la journée , ajouta IVastia.

( — Comment, comment? dit-on de toutes parts. Où cela?

I — Aux serres du Jardin Botanique, à votre service, dit Serge en saluant l'assemblée, pendant que Nastia exécutait sa plus belle révérence.

Tout le salon battit des mains, tant Tidée parut

290 LA PlINCESSE OGHÊIOF.

neuve et originale. Ce trésor nniqae était pourtant à la portée de tout le monde.

Au moment où Michel, qui se retirait, s'approcbait de Marthe, celle-ci lui dit posément en le regardant en lace :

— Demain matin, à dix heures , au Jardin Botanique. J*ai bien des choses à vous dire.

Michel salua profondément et sortit sans regarder la princesse. Hais il ne put si bien faire, que Pauline n'eût vu le clair regard de Marthe et la rougeur subite du jeune homme. — Je les tiens, ils ne m'échapperont pas cette fois , se dit-elle.

Ellecroyait probablement qu'ils lui avaient échappé la première fois ,

Le lendemain se leva dans un ciel sans nuages. Pendant la nuit , les fleurs du givre s'étaient épanouies sur toutes les vitres; une couche de fine poussière givrée avait recouvert toutes les souillures de la ville. Marthe, levée de bonne heure, ordonna à son cocher d'atteler un traîneau léger, et à neuf heures et demie elle quitta la maison pendant que son mari, re'ntré depuis quelques heures à peine , après souper, faisait les plus doux rôves.

Elle n'avait pas peur d*étre surprise; elle ne se sentait pas coupable. En parcourant les rues au trot allongé de son cheval noir, elle regardait tranquillement autour d'elle , prête à saluer tout visage de connaissance.

Il faisait extrêmement froid ; une vapeur à demi congelée formait un petit nuage autour des naseaux de son cheval ; les trottoirs, récemment balayés et saupoudrés de sable fin , dessinaient deux lignes jaunes tout le long des rues; le givre, éblouissant sous les rayons du soleil d'hiver, revêtait de paillettes les toits et les moindres aspérités. La fumée s'échap-

231 LA PtIVCESSE OCHÉtOP.

paît des ehemiDèet en gros flocons, noirs dessons» argentés dessus, et le vent la dissipait en nnages capricieux, décbirant çà et là an lambeau noirâtre qu'il changeait en flocons d'argent on en volutes de nacre irisée.

Marthe regardait tout cela et jouissait de la vie avec intensité. Sa poitrine se soulevait régulièrement et respirait à Taise , depuis que le lardeau qui l'avait suflbquée pendant vingt mois s'était détaché soudain sous la main d'une enSuit. Elle trouvait le chemin long; la Neva, qu'elle traversait, lui semblait être une étendue immense, infinie, un océan de glace au delà duquel la vérité et l'honneur l'attendaient sur la rive.

• Arrivée à la porte du Jardin Botanique, Marthe s'arrêta un moment. La masse entière du jardin étincelait au soleil comme un écrin gigantesque. Pas un arbre , pas une branche dont le givre ne dessinât sur le ciel bleu la silhouette en délicats linéaments. On eut dit un immense rocher de corail d'un blanc pur, poussé là par miracle.

Marthe s'engagea à pied sur le trottoir de planches qui conduit aux serres; les arbres étendaient audessus de sa tète leur magnificence virginale. Par moments un oiseau, en s'envoient, secouait un peu de poussière glacée sur le chemin, mais le bruit de ses ailes s'étoufiuit aussitôt dans ce grand »ilencc de la neige et de l'hiver. Ce royaume de la glace était à Marthe seule.

Elle entra une minute dans les bâtiments de Tadmînistration , s*informa des démarches à faire pour se procurer des graines et des boutures précieuses, puis ressortit et se dirigea vers les serres.

Depuis qu*elle avait quitté son logis , elle n^avait pas éprouvé un moment de trouble. Elle aperçut Michel Avérief qui l'attendait dans le vestibule vitré, et le cœur lui manqua soudain.

Michel sortit et vint au devant de Marthe. Ils échangèrent un salut muet. Elle entra avec lui, et tout à coup une bagatelle insignifiante , un détail matériel lui fit monter le sang au visage : un employé à figure maussade, sans la regarder, loi présentait la plume dont les visiteurs se servent pour écrire leur nom sur le registre préparé & cet efiet. Interdite, elle regarda Michel, qui prit la plume et écrivit un nom de fantaisie. Puis il offrit son bras à Marthe, honteuse et troublée, et Fentraina dans la serre.

La première boufi'ée d*air qui leur vint au visage leur apportait tant de parfums, une si puissante odeur de sève, tant de chaleur humide et pénétran'e, que Marthe faillit reculer et prendre le chemin de la maison. Elle n'avait pas prévu *les choses matérielles quand elle avait choisi les serres pour y voir Avérief: elle s'était dit que l'endroit était désert puisque sa sœur avait pu y venir tous les jours pendant une quinzaine sans y rencontrer personne, et sa pensée n'avait pas été plus loin. Dès les premiers pas, la nécessité de se cacher lui apparut dans toute sa laideur, et, si

elle eût pa regretter cette heure unique , elle eut \

senti le remords. Hais Michel ne lui en laissa pas le J

temps. ' ^

Ils marchaient lentement, entre deux haies de camélias en fleurs. Les plus jeunes, étages sur des gradins , formaient à droite une muraille de feuilles luisantes comme des boucliers, que parsemaient, de* puis le sol jusqu'à six pfeds de terre, d'innombrables fleurs roses, blanches, rouges, panachées, — les unes ouvertes dans Torgueilleux épanouissement de leur richesse ; les autres à demi déroulées et indiquant encore la forme indécise du booton récemment éclaté; d'autres enfin, véritables boutons , jalousement cuirassés de leur gaines brunes , où une fente rouge presque invisible laissait à peine deviner les promesses de l'avenir.

A gauche , un véritable taillis d'arbres en pleine terre étalait des milliers de camélias roses, vus par transparence entre l'œil et la voûte vitrée. Une pluie de pétales et de fleurs tombées jonchait le sol.

Marthe s'arrêta frappée d'admiration.

— Je n'ai jamais vu tant de fleurs ! dit-elle à Michel.

Ce mot rompit le charme. Chacun d'eux avait redouté la première parole, et voici que les fleurs s'étaient chargées d'écarter le danger. Ils continuèrent à causer comme si un gouffre ne les eût pas séparés du temps heureux où ils pouvaient tout se dire sans embarras.

LA PRINCESSE OGHÉROF. 23j

Le gardien » esclave machinal de sa consigne, les suivait d*un air nonchalant et ennuyé. Il se souciait bien de savoir si ces deux beaux jeunes gens étaient frère et sœur, ou des amoureux qui se cachaient! Sa consigne était d'empêcher les indiscrets de commettre des dégâts : il la remplissait et ne voyait pas plus loin. Cependant il gênait beaucoup Marthe, qui se retournait à tout moment pour voir s'il les suivait.

— Attendez un instant , dit Michel , qui comprenait sa pensée.

Il ouvrit une .porte , et Marthe rétint un léger cri de surprise.

Devant eux se dressait une haute coupole vitrée» où les bananiers , les dracenas et les grands dattiers déployaient à Taise leur taille gigantesque. Les palmiers montaient, montaient vers la lumière, avides de soleil , et cherchant dans le ciel la patrie absente : deux fois déjà on avait dû exhausser au-dessus d'eux la coupole vitrée; les rameaux vigoureux, irrésistibles dans leur élan continu , avaient deux fois brisé Tobstade et forcé la civilisation à leur livrer passage. Bientôt il faudrait leur faire encore de la place, car les jeunes pousses se dirigeaient vers Fazur avec une persévérance indomptable. De beaux oiseaux des tropiques se cachaient dans les feuillages sombres et luisants. Les mousses et les fougères de toutes tailles remplissaient les vides. Les orangers en fleurs chargeaient Tair d'une odeur pénétrante.

Le gardien s*approcfaa d*an ressort caché sous les feuillages : un jet d*eau s'éleva, retombant en pluie fine dans son bassin , avec une musique douce et monotone. Après avoir accompli ce devoir, le gardien alla s'asseoir, en homme qui sait qu'il en a pour longtemps et qu'il peut se reposer.

— Nous sommes chez nous, maintenant, dit Michel à la princesse. Venoz par ici.

Il s'engagea le premier dans un escalier de fonte ouvragée, caché dans les verdures. Elle le suivait, les yeux perdus dans la sombre masse de feuilles lustrées, diverses de formes, presque semblables de couleur. Elle leva les yeux sur lui, et ce regard les mit à l'unisson : les anciens jours venaient soudain de se renouer au présent, sans qu'on pût voir où la chaîne avait été ressoudée.

Ils arrivèrent au premier palier. Un balcon aérien s'étendait devant eux, traversant la serre d'un bout à l'autre. Ils s'y engagèrent à peu près jusqu'au tiers, et s'arrêtèrent appuyés contre la balustrade.

Au-dessus de leurs têtes planait une seconde galerie aérienne, si délicate, si frêle, qu'elle semblait inabordable. Les grandes feuilles découpées des cocotiers la couvraient d'une pluie de verdure. Tout en haut, le clair vitrage laissait voir le soleil d'or et le ciel bleu. Sous leurs pieds, une mer de feuillage: des points sombres indiquaient les souches des gros buissons hérissés du zamia, les tiges noueuses des ficus serpentaient sous leurs longues feuilles vernies, les

troncs des palmiers s'élevaient comme des colonnettes recouvertes d'écaillés imbriquées ; les feuilles des bananiers se roulaient en larges volutes luisantes , déchirées jusqu'à la nervure par le trop complet épa« nouissement de la plante. Lesaloës et les cactus dressaient impérieusement leurs hautes aiguilles. Çà et là une tige fleurie, la sombre rougeur d'une grappe de fruits à demi mûre» Tor pâle d'une orange, Técarlaie insolent d'une fleur de cactus, annonçaient que la puissance de l'homme avait vaincu la nature, et que, si près du pôle, l'hiver n'existait plus dans ce monde enchanté.

— C'est ici le printemps, dit Michel à demi-voix.

— Le printemps éternel... murmura Marthe prise d'une insurmontable mélancolie.

Elle fit un effort sur elle-même et se tourna vers Michel, une main toujours appuyée sur la balustrade.

— J'ai voulu vous voir, commença-t-elle, pour vous dire les torts que j'ai eus envers vous, et pour vous expliquer comment j'ai été trompée.

Michel la regardait avec ce regard honnête et clair qui avait en lui un charme si pénétrant. Elle continua sans se troubler, désormais, car elle accomplissait un devoir.

— Je voulais vous voir chez nous à mon jour anniversaire; il me semblait que votre présence me porterait bonheur : je n'étais jamais heureuse lorsque, après vous avoir attendu, je ne vous voyais pas venir... et ce jour-là, plus que tout autre...

Sa voix faiblit légèrement ; elle s^arréta un pan, puis reprit :

— Vous m*avez envoyé un bouquet ?

— Oui.

— Je ne Tai pas reçu. Il a été intercepté , c'est clair. Qu*écriviez-vous à mon père dans cette lettre datée de Menton , que nous n'avons jamais reçue ?

-^ Je lui disais qu'aussitôt revenu, j'aurais à lui adresser une supplique au succès de laquelle j'attachais le bonheur de ma vie.

Marthe baissa les yeux et réfléchit.

— Ce bouquet et cette lettre ont été supprimés par la même personne.

— Vous soupçonnez?...

— Pauline Hopfer. J'en suis sure ! Le jour de votre départ, elle m'a annoncé...

Marthe ne pouvait plus continuer, tant l'absurdité évidente de sa conduite lui sautait aux yeux. Quelle crédulité que la sienne cependant! Et comme Pauline avait su s'en servir !

— Achevez, je vous en conjure, nous sommes ici pour parler franchement, dit Michel non moins ému qu'elle.

— Elle m'a annoncé que vous emmeniez un en*^ fant, dont vous alliez rejoindre la mère. Voilà! fit Marthe, qui avait retrouvé son courage.

— Et vous l'avez cru ? s'écria Michel indigné.

— Je l'ai cru, répéta Marthe en baissant la tête.

— Mais c'était invraisemblable !

— Oui, mais...

— Eh bien ?

— J'étais jalouse, et j*ai tout cru... aeheva-t-elle si bas qu'il la deirina plutôt qu'il ne Tentendit.

Un grand silence régna dans la serre. Le jet d'eau seul murmurait sa plainte argentine et semblait pleurer l'irréparable. Une feuille sèche se détacha d'une haute cime et tomba lentement de branche en branche jusqu'au sol. Marthe releva la tête, les yeux pleins de larmes.

— Me pardonnez-vous ? dit-elle. Je suis punie !

— Je n'ai rien à vous pardonner, répondit Michel avec une douceur qui allait jusqu'au fond du cœur endolori de la jeune femme. Sa voix était une musique. — Nous sommes deux victimes : il faudra bien qu'un jour notre bourreau soit puni ! ajouta*t-il avec un éclair de colère dans les yeux. Si seulement ce n'était pas une femme. . .

— Un être semblable n'est plus une femme, dit Marthe : elle a déshonoré jusqu'à la faiblesse de son sexe.

Michel raconta à son tour ce qui l'avait empêché de faire sa demande plus tôt, sa rencontre avec Oghérof, le mariage de Sophie Liakhine...

— Mon père n'eût jamais voulu entendre parler de rien sans le consentement du vôtre, dit Marthe avec tristesse. C'était écrit I

Ils restèrent silencieux comme la première fois. Michel regardait la jeune femme, qui ne s*en aperce-

— Oh ! non, s'écria Serge avec'empbase.

— Oh ! non, répéta tout doucement Nastiff, eft secouant délibérément la tête,

M. Milaguine mit ses deux mains sur ses deui. genoux et regarda la société avec Texpression d'un naufragé qui voit disparaître sa planche dans la tempête.

— Mais alors qu'allons-nous en faire? dit-il effaré. Tout le monde se regardait, personne ne dit mot.

— Si Marthe voulait la prendre ! s'écria-t-il, éclairé d'une subite lumière.

Marthe, dans la salle à manger, faisait le thé. Il l'appela.

— Marthe, veux-tu prendre Pauline pour soigner ton ménage?

La princesse regarda son père avec une expression de répugnance non équivoque, mais le pauvre Milaguine ne voyait que sa propre détresse.

— Dis, Marthe, tu serais si gentille; nous ne savons qu'en faire...

— Donnez-lui une pension, et qu'elle retourne dans sa famille, dit froidement la princesse.

— Mais elle dit que c'est nous, sa famille, qu'elle sait bien que les Milaguine n'ont jamais été des ingrats, et qu'elle nous est si attachée, qu'elle mourrait de douleur si elle devait nous quitter.

— Ah ! mon pauvre Milaguine, dit madame Avérief, qui jusque-là avait gardé le silence,, vous avez bien besoin qu'on vienne h votre secours. Il y a peut-*

être un moyen de s'en défaire» mais il exigera an peu^de 4emp8 et beaucoup de précautions. Voulez- . vous suivre mon conseil ?

— Certainement! s'écria le cénacle tout d'une voix.

— Marche,, mon enfant, vous allez prendre Pauline chez vous, dès .que votre père aura déménagé : il n'est pas- convenable que cette fille habite l'appartemeut de garçon que M. Milaguine s'est réservé. Mais nous la préviendrons que les jeunes gens ont besoin d'elle pour diriger leur maison, et que l'automne prochain elle s'installera ici. Je dis l'automne parce que ma maison de Tsarskoé n'est pas grande, et le jeune ménage...

— Ob! grand'mëre, il nous faut si peu déplace! s'écria Nastia.

— Une petite chambre, toute petite... ajouta Serge.

— Cest entendu, dit madame Avérief en souriant ; mais pour Pauline je trouve ma maison trop petite ; il faudrait remettre trop de serrures et matelasser trop de portes, — ce n'est pas la peine ! — Vous, mon enfant, dit-elle à Marthe, je vous réserve un appartement chez moi pour y passer tout le temps que vous voudrez auprès de votre sœur, et vous commettrez Pauline à la garde de votre maison de campagne pour tout l'été. Vous m'entendez? au premier octobre, la susdite personne vient demeurer ici, avec les jeunes mariés, et c'est moi dès lors qui m'en charge. Je ne lui donne pas six semaines pour me procurer elle-

même le moyen de la renvoyer sans tambour ni trom» pelte, heureuse d'en être quitte à si bon marché.

— Pauline? s'écria M. Milaguine horrifié, sa^is tambour ni trompette? Pauline ?

— Oui, oui, répéta madame Avérief, élevant un peu la voix sans s'en apercevoir : vqus êtes un excellent homme, vous, et tçute femme qui sauta pleurnicher à propos vous prendra parle cœur, par<;e qu'elle est femme et parce qu'elle pleure; mais votre Pau»^ line ne vaut pas la corde qui la pendra un jour os l'autre, c'est moi qui vous le dis, et je ne me trompe pas souvent.

— Qui a pu vous dire?... balbutia l'infortuné Milaguine.

— Personne! Je la regarde faire depuis... depuis longtemps, et je sais ce que je dis.

— Mais qu*a-t-elle donc fait? murmura Milaguine écrasé sous le poids de cette conviction.

— Elle...

Madame Avérief s'interrompit et jeta un coup d'œil sur Marthe, qui, les yeux grands ouverts, la tète droite, écoutait sans perdre un mot, comme si elle eût pressenti que la question la touchait de près. La vieille dame reprit son calme, baissa la voix, et lança en pleine poitrine à M, Milaguine :

— Elle veut vous épouser.

Serge et Nastia, poufiant de rire, se laissèrent tomber dans les coussins du divan, tant l'idée de madame Avérief leur paraissait bouffonne. Milaguine, abasourdi,

LA PfiINCESSE OGH&ROF. 191

regarda madame Avérief comme pour s*assurer qu'elle jouissait de toute sa raison, puis il répéta :

— M'épouser, moi ?

— Ouf, reprit la vieille dame implacable, et elle en serait venue à bout sans moi.

— Venue à bout ? répétk Milaguine avec énergie : ob I non I

— Oh ! si I répliqua madame Avérief. Malgré vous, ' et bientôt I Vous voyez bien que vous ne savez déjà

plus comment vous en dépêtrer. Elle est d'une espèce qui jette de profondes racines là où elle se plante. On dirait un brin d'herbe, et ses forces souterraines disjoignent les pierres et font crouler les temples... Mais je sais comment on s'en défait.

— Est-ce qu'il faudra que je la garde jusqu'au jour du déménagement? fit Milaguine devenu soudainement inquiet.

' — Oui, ce sera plus convenable, dit madame Avérief, qui avait repris sa bonne humeur, mais rien ne vous empêche de déménager dès le lendemain de la noce. '

— C'est cela, dit le brave homme avec un soupir de soulagement, nous commencerons à déménager tout de suite. Tu te charges d'elle, alors, Marthe ? fit-il enchanté en se tournant vers sa fille.

— Puisqu'il le faut I répondit celle-ci en haussant les épaules.

Quand on pense qu'à cette heure même Pauline commandait en imagination sa robe de noces chez la

iA PRINCESSE OGHËR^F.

première coutariëre de Pétersboarg! Lorsque M. Mi-* lagaine lui annonça ce qui avait été décidé,, elle ne sourcilla pas.

< — Les imbéciles f se dit-elle avec cette désinvolture qui caractérisait ses jugements, ils me font la -partie trop belle ! Le pauvre bonhomme n'aura pas été seul pendant huit jouVs, qu'il viendra me chercher h^imême chez sa nigaude de princessç ! Madame Milaguine... Allons, cela, ne lera pas mal sur -des tartes de visite.

Lu noce eut lieu le jour fitè, à six heures du soir* Comme toutes ]es noces', elle fut très-brillante ; une foule ifombreuse entoura les jeunes mariés des témoignages les plus vifs d'afiection et de sympathie. On servit chez madame Avérief le thé le plus somptueux, puis» à neuf heures, la voiture de voyage de Marthe, empruntée pour la circonstance, s'arrêta devant le perron. Serge avait voulu six chevaux et beaucoup de grelots. Il fît monter sa jeune épouse dans la voiture, y sauta après elle, et partit pour Tinconnu.

Jamais il n'avait voulu dire où il se réservait de passer ses quinze jours de congé. Les recherches les mieux dirigées n'avaient abouti à rien ; interrogé par sa grand'mëre, il avait éludé les questions en riant, et la plus claire de ses réponses avait été celle-ci : — Nous irons à la maison que j'avais préparée pour l'enlever si on avait refusé de nous marier.

Force fut à la famille de se contenter de ce renseignement vague, mais unique.

M. Milaguine se mit aussitôt à déménager, comme il l'avait dit. Pauline, qui lui inspirait maintenant une

200 LA PRINCESSE OGHÉROP.

peur insurmontable, semblait se multiplier pour mieux Fenvironner de sa présence. II la quitta4t à la Serguievskaift et la retrouvait àv.aDt lui au qitai àé la Cour. Il croyait Tavoft; laissée occupé^ à emballer de^ pots de confiture .dans Tancien logement, et voici qu*elle venait à sa rencontre dans le «oavenu avec une pendule entre les bras..

Cette ubiquité lui inspira^encore plus de frayeur, et^ dès le troisième jour ,^ il scr décida à ooucher dansle nouvel appartement encore incomplet, avec son Valet de chambre en travers .de la porté. Il semblait au digne homme que, sans ées précautions, il allait trouver, un soir, Pauline souriante au chevet de son lit, qui lui présenterait ses pantoufles. A cette idée, il lui passait des frissons de peur le long deTépine dorsale.

Mademoiselle Hopfer habita l'ancien logement le plus longtemps possible. Elle aimait ces belles chambres grandes et aérées, ces salons vastes et somptueux où le papier de tenture avait conservé ses teintes claires et ses baguettes dorées ; elle aimait cet appartement où elle avait été reine pendant si longtemps.

Elle le quitta seulement le jour où il n'y res!a plus un chiffon, plus un fétu. Lorsque les porteurs vinrent lui dire : a Mademoiselle, il n'y a plus à emporter que votre lit » , elle jeta un coup d'œil autour d'elle, soupira, et suivit son lit, le coeur mélancolique...

En franchissant le seuil, elle eut une idée; elle fit venir le portier, et, lui donnant un rouble :

— - Si quelqu'un se présente pour louer l'vpparte-

ment^ 9e conclus rien avant de m*avoir parlé. Je connsjrîs'une personne qui en a envie.

Ifeuline considérait un laps de m semaines comme ïfi nec plus ultra de son célibat. -

Chez Martine Oghérof , elle trQnva à qui parler. A peine débarrassée de sa pelisse , elle voulut prendre les clés des mains de sa chère princesse ; — mais èélle-ci les tenait bien et ne lui laissa prendre que des dés sans importance, celles de Jl'armoire au linge et des provisions. Les meubles particuliers de la princesst lui resterez} étrangei:» ; et ee fut Temblème de sa nouvelle existence.

Pauline! se voir refuser la possibilité de fourrer son nez partout, de regarder dans les secrétaires et de fouiller dans les tiroirs I offense mortelle, qu^elle ajouta immédiatement au petit morceau, de décombres qui représentait tant d'espérances dans un coin de son cœur, consacré aux inhumations.

Et puis, autre ruine : M. Milaguine, installé définitivement dans son rez-de-chaussée, ne paraissait pas souffrir de son absence. II venait visiter Marthe, voyait ou ne voyait pas Pauline, lui souriait agréablement, ne s'informait point de ses affaires, et lui parlait du dégel prochain.

Ce n'était pas là ce qu'avait rêvé l'ambitieuse. En voyant cette proie lui échapper, elle se sentit reprise d'une haine inexorable contre Marthe.

Elle détestait en général tous les Milaguine, — des ingrats, disait-elle, oubliant la dotation de six mille

20â LA PRINCESSE OGHÈROF.

roubles contenue dans un ccrin que Xastîà lui avait remis le matin de son manriage ; — mais «Marthe avait la première place dans ses pensées lialneii^es.'

N'était-ce pas pour Marthe, eu- effet, qu*etle «vait été trahie par Michel Avérief? Oui, trahie! Elle s'était persuadée que Michel raimait. d'abord et qu'il lui avait tourné le dos grâce ans coquetteries de Marthe. Pourquoi ne Teût-elle ,pas cru, puisqu'elle Tavait si ardemment désiré? Et Marthe maintenant lui faisait entendre tous les jours, à toute heure, que mademoiselle Pauline n'était chez elle qu'une* vassale, une sorte de commensal^, qui ne faisait ni le thé ni le café, mais qui recevait humblement sa pitance des mains de la maîtresse du logis. Marthe avait une façon de tourner la clé dans la serrure de la boite à thé, avant de se lever de table, qui faisait monter aux joues de Pauline la rougeur de l'insulte ressentie.

A tout prendre, mademoiselle Hopfer était injuste envers la destinée : si Marthe lui avait remis toutes les clés, la demoiselle de compagnie aurait en trop d'occupation pour pouvoir étudier à son aise le mécanisme des deux existences qui se déroulaient devant elle côte à côte, sans se confondre.

Le prince était parfaitement heureux. Il se levait tard, paraissait de bonne humeur et de grand appétit au déjeuner, causait un instant avec sa femme, prenait ses commissions, — car il eût été injuste de l'accuser d'indifférence : personne ne s'employait de

meilleure grâce et ne s'entendait mieux que lui à rassortir une étoffe ou à choisir dés bibelots ; — puis ^il sortdt, passait Taprës-niidi dehors. , rentrait à six heures pour diner, les jours de' club exceptés, puis repartait et disparaissait jusqu'au lendemain. 4 Or* P«kuline avait pris ses petites informations et n'ignorait pas que le passage qui faisait communiquer Fappartement particulier du prince avec celui de sa femme 'était verrouillé des deux côtés. — Des deux côtés.^. s'était répété Pauline songeuse, le nez un peu plus long que de coutume. Les conclusions une fois tirées, son nez était revenu à ses dimensions normales » et dès lors elle Vêtait mise à «chercher le jointe, avec l'habileté d'un dëcoupeur émérite.

Elle était fixée depuis bien longtemps sur le prince, mais Marthe restait poar elle un mystère. Elle entrait à Timproviste dans la chambre à coucher, dans le cabinet de toilette, dans le boudoir ; elle y trouvait toujours la chère princesse lisant , brodant, écrivant un billet qu'elle priait aussitôt Pauline de remettre à son valet de pied pour le porter à son adresse, — le tout si ouvertement, si naturellement, et môme avec une pointe légère d'ironie si acérée, que Pauline eut donné un de ses yeux noirs, oui , un de ses yeux, pour trouver la paille secrète qui devait infailliblement déshonorer ce beau diamant.

Quelques jours après le mariage, Paul Avérief vint voir sa tante, et la trouva complètement seule, chose rare. En s'asseyant, il rencontra le clair regard de la

vieille daine, particulièrement préciç et interrogateur, et il se dit quç Fbeure était vende déparier franchement.

— Ma tante, lui dit-il, vous voyez devant vous un grand pécheur,

— Vraiment, neveu? répondit-elle, à tout péché miséricorde, a dit le Seigneur; Confessez- vous.

— Vous m'encouragez. Mais quand vous. saurez, vous serez probablement moins indulgente.

— Parlez toujours, nous verrons.

— Eh bien, j'irai droit aii fait! J'ai commis une erreur de jeunesse, — je m'en repentirai toute ma vie... — il m'en est rest^ une fille. Je l'élève, je veux lui donner mon nom , et c'est au nom de cette innocente que je vous demande pardon pour le coupable.

— La mère existe^t-elle ? demanda madame Avérief le plus tranquillement du mon4e.

— Elle n'est plus.

— C'est l'enfant que Michel vous a conduite il y a dix-huit ou vingt mois ?

— Oui, matante.

— Eh bien, mon neveu^ amenez-la moi.

Paul baisa avec tendresse, avec vénération, la main que lui tendait l'aïeule, d'un geste royal.

— Vous, si sévère, si stricte pour l'accomplissement du devoir, dit-il ému, vous accueillez la petite avec cette bonté ?

— Vous l'avez dit, c'est une innocente. Je n'exige

LA PRINCESSE OGHÉBOF. 205

en retour qu*iine chose, c'est qu'elle ignore jusqu'à* son mariage et mêmetiprës,^'!) se peut, que sa mère n'était pas mariée. Il ne faut pas qu'un enfant puisse juger sa mère, même quand ceHe^ci a péché devant sa conscience.

— Devant le monde,' oui, ma tante ; devant sa conscience, jamais! s'écria Paul, Sa mère était...

— Une honnête fille ? Tant mieux pour l'enfant ! — mais nous n'en parlerons pas,' mon neveu. Amenezmoi votre fille quand vous voudrez; c'est une Avérief, j'ignorerai le reste.

On était à l'époque des grands froids; plusieurs jours s'écoulèrent avant 'que Paul pût se risquer à faire sortir sa fillette. Le dernier jour du congé de Serge, il se décida cependant, ne voulant pas présenter Marie du même coup aux jeunes mariés, interrogateurs et curieux comme des enfants qu'ils étaient, et qui devaient revenir le soir même.

Marthe, qui était venue passer la journée avec madame Avérief, se trouvait assise en face de la porte

d'entrée lorsque le domestique annonça : Monsieur Paul Avérief et sa fille. Croyant à une erreur de nom, elle se souleva à demi sur le bras de son fauteuil, et regarda la porte.

La petite fille entra timide, doucement poussée par son père, qui l'encourageait tout bas. Elle traversa ainsi le grand salon, puis, arrivée à cinq pas des deux dames, elle s'arrêta, confuse.

— Allons/ lui dit le père, va embrasser ta tante.

îOé iÀ PRINCESSE ÔGHÉROF

Marie avait été stylée e;i route, mais elle ne 8*^tt(pndait pas avoir deux dames au lieu d'une. Etle hésitât un instant, regarda les deux visages, et, poussée instinctivement vers les ehéveux bfuns et les yeux brillants de la prince33e ^ elle vint doucement mettre sa petite main dans celle de Sfarthe et lui présenta son visage rose.

Marthe, muette de saisissement, Favaitlaissée faire; elle Tembrassa machinalemept , comme dans un rêve, et la suivit du regard pendant que, sous la conduite de Paul, elle allait faire ses excuses à madame Avérief,

Cette chevelure bouclée, ces grands yeux profonds, la coupe ovale du visage, c'était bien Michel, — mais les lèvres avaient la courbure particulière, le menton reproduisait la fossette de Paul...

Elle regarda longtemps le père et la fille, puis tomba dans une méditation profonde. Les yeux perdus dans le vague, le menton sur la paume de la main, elle voyait devant elle le sourire méchant et obséquieux de Pauline , dans cette journée mémorable où elle avait eu vingt ans. Enfin elle se tourna délibérément vers Paul, et lui dit sans émotion appa^* rente :

'—Cette enfant est votre fille, monsieur?

— Oui, princesse, répondit-il avec orgueil.

— C'est vous qui Télevez ? Elle est charmante, je tous en fait mon compliment : Taviez-vous avec vous à l'étranger ?

^ LA PRINCESSE OGHÉROP. 907

^-^ Oui, sans dout^...

-r Mais elle est née en Russie, à ce qu'il me parait. Elle parle trop bien le rasse..,

Paul regarda la princesse avec plus d'attention. Le rose délicat des joues de Marthe ^tait marbré de taches rouges, un léger frisson courait de temps en temps le long des doigts 'de ses mains jointes. Elle attendait sa réponse avec un sourira tendu par une secrète angoisse.

Sans deviner tout à £ait, il comprit que cette question n'était ni une formalité de politesse ni une enquête indiscrète. Il mesura la portée de ses réponses, et se résolut à dire la vérité exacte.

— Elle est née en Russie, avant mon départ.

— Vous Favez emmenée à l'étranger, comme cela, toute petite? Vous n'avez pas craint la fatigue du voyage ?

— Non, princesse. Mon frère Michel me l'a amenée quand elle a perdu sa mère , il y aura deux ans au moi de mai.

Marthe se laissa doucement retomber sur le dos de son fauteuil; ses mains se détendirent, ses paupières battirent un peu, — puis elle avança une main vers l'enfant, qui vint aussitôt près d'elle.

— Elle est bien jolie, dit-elle au père étonné.

Sa voix avait une vibration contenue, comme celle d'une coupe de cristal sous des chocs répétés. Soudain , par un mouvement irrésistible, elle saisit l'en-

faut, Tenleva dans ses bras, la serra contre sa poitrine . et baissa la tête sur les boucles brunes. Une larme roula dans la chevelure de la petite.

Madame Avérief fit un mouvement. Elle suivait cette scène depuis nn moment, le cœur serré par Tangoisse, ne sachant que faire et sa sentfint incapable d'arrêter Tinévîtable aveu.

— Je vous demanda pardon» monsieur, dit la princesse en reprenant son calme et en rendant la liberté à la petite fille : — c'est que je n'ai pas d'enfant, moi, ajouta-t-elle en baissant la tête pour cacher sa rou« geur.

Marthe venait de mentir.

Madame Avérief respira longuement ; pour cette fois le danger était écarté. Décidément Marthe était une femme forte et qui savait garder le respect d'ellemême dans les circonstances difficiles. Aussi, lorsque Paul eut emmené sa fille, elle ne jugea pas à proposde dissimuler plus longtemps. Elle tendit les bras à Marthe, qui s'agenouilla à ses pieds sur un coussin, mit sa tête sur l'épaule de raïeule, et pleura longuement.

Les deux femmes n'échangèrent pas un mot. A quoi bon f Lorsque Marthe eut épuisé ses larmes, elle reprit sa place. Le jour baissait, le salon s'emplissait d'ombre. Elle restait muette; ce fut madame Avérief qui rompit le silence.

— La volonté de Dieu soit faite! n'est-ce pas, ma fille? dit-elle doucement.

LA PRINCESSE OGHÉROP 209

-^ Ainsi soit-il... nspondit Marthe d'une voix brisée, mais d'un cœur ferme.

Jamais» depuis le jour fatal, elle ne s'était sentie aussi légère. Son âme était délivrée de sa chaîne. Désormais, dans le secret de sa conscience, elle pouvait aimer Micliel Avérief.

Un joyeux broubaba se fit entendre ; des pas légers coururent sur le parquet dans la pièce voisine; Nastia apparut dansTembrasurede la porte, rose, souriante, grandie, paraissait-il, et tout à fait majestueuse dans Tampleur de sa traîne de moire antique.

— Attends-moi donc, cria la voix de Serge dans le lointain, il faut que nous entrions ensemble!

Nastia, toujours sur le seuil, envoyait des poignées de baisers à Taïeule et à sa sœur, qui n'osait aller à sa rencontre de peur de lui montrer ses yeux rouges et ses joues brâlantes.

— Dépécbe-toi , dit-elle en tournant la tête sur Tépaule avec un geste d'oiseau ; je meurs d'impa* tience; si tu tardes encore une minute, j'entre toute seule.

On entendit les éperons de Serge courir sur le parquet; il parut enfin, saisit la main de sa femme, et s'avança posément avec elle jusqu'aux pieds de l'aieule; celle-bi se leva pour les bénir avec le pain et le sel qui les attendaient sur un plateau.

9— Soyez les bicqyenus dans vptrç piaispn^ spus 1^

garde du Sefgneur, dit-elle gravement. Puis elle leur

tendit les bras :* Emhrassez-mol, mes enfants.

D*où venez-vous? *

Kastia se mil à rire.

— Chut! fit-«elle» en posant un doigt sur ses lèvres, c*est un secret, mon mari m*a défendu de le dire.

— Vous saurez tout, grand*mëre, dit Serge avec impatience, seulement pas encore tout de suite. Cest un secret.

— Allons, soiti dit Faîeule en souriant. Jouez à cacbe-cacbe, pendant que cela vous amuse encore.

Ogbérof entra, plein de galanterie pour sa bellesœur, qu*il appelait exprès madame Avérief. Nastia oubliait à tout moment de répondre à ce nom, ce qui jetait le prince dans des accès de fou rire. Jamais on n'avait tant ri dans la grande salle à manger. Les vieux serviteurs eux-mêmes en paraissaient tout surpris.

— Quelle gaieté ! dit madame Avérief pendant une accalmie : cela me rajeunit de voir cette jeunesse.

— Eb bien, grand'mère, ce sera tous les jours comme cela, dit joyeusement son petit-fils. Et quand nous aurons des enfants, ce sera bien autre cbose !

Martbe elle-même ne put résister à cette fougue de gaieté contagieuse. D'ailleurs, sous la douleur de l'irréparable, elle sentait la joie intime de pouvoir estimer celui qu'elle avait méprisé. Elle était si paisible d9D3 son âme , que la présence de son mari ne

ladérangeaiipas de son rêve : — depuis si longtemps» du reste, il avait cessé d'appartenir à sa vie!

Elle rentra chez elle dans cette disposition d'esprit. Le prince avait disparu vers neuf heures, comme toujours. Elle se mitaulitet s'endormit d'un doux sommeil.

Elle rêva qu'elle marchait dans Favenue du bord de l'eau» où elle avait attendu Michel, le jour anniversaire de ses vingt ans. Il venait à sa rencontre, transBgurè, radieux, et comme elle lui tendait la main...

— Non, lui disait-il, je suis an rêve, mes mains sont deux rayons de soleil, on ne peut les saisir : mais je vais rester ici à jamais, et les fleurs de votre jardin ne se faneront plus.

Et elle restait devant lui en extase, pendant que la chaleur des rayons de soleil pénétrait doucement son cœur engourdi et le noyait dans un indicible bien-être.

Elle s'éveilla encore charmée de son rêve ; la réalité n'était pas si belle, mais la vie cependant lui paraissait bien meilleure que la veille. Elle s'habilla sans se presser et trouva son mari, qui déjeunait dans la salle à manger.

Pauline entra bientôt : elle s'était fait une loi de ne jamais précéder la princesse dans la salle à manger; ce moment de sécurité lui permettait bien des petites observations qui auraient été difficiles sans cela. D'ordinaire son empressement ne se laissait pas refroidir par l'indifiereoce de Marthe, mais, ce

matin-ia, rindifférence lui parut plus méprisante que

^ dédaigneuse. Sans rien témoigner de ses impressions ,

elle commença à déjeuner modestement, comme

un oiseau qui picore. çtt et là quelque grain oublié.

— Vous ne s^vez pas, Marthe, dit tout à coup le prince, j'ai rencontré hier Paul Avérief chez le confiseur avec une très-jolie petite fille.

Pauline resta bouleversée , la fourchette en Tair. Elle avait oublié Paul Avérief et la petite, dansTardeur de ses nouvelles combinaisons. Comment I ils étaient . à Pétersbourg, et la gouvernante ne lui en avait rien dit, ne lui avait pas écrit, n'était pas venue la voir! Elle arrêta le cours de son indignation pour écouter la réponse de la princesse.

— Je Tai vue chez madame Avérief, disait Marthe. Elle est charmante. Cest sa fille.

Sa fille!... Pauline ressentit une sorte de choc semblable à celui que donnerait un bélier démantelant une forteresse. Marthe était si calme et parlait si doucement, que la demoiselle de compagnie se hasarda à jeter un coup d*œil de son côté. La princesse remuait son thé avec la petite cuillère, sans la moindre émotion apparente.

— Je ne savais pas qu'il eût nne fille, dit le prince; mais il n*était pas marié! Ou bien il est peut-être veuf... Je croyais, continua-t-il, que c'était Michel qui avait un enfant de la main gauche : on avait parlé de cela dans le temps.

— Pure calomnie , répondit la princesse avec la

même doDcenr dans la voix, la même tranquillité dans le geste : des gens malintentionnés ont répanda ce brait ponr lai naire.

— Lai naire? répéta le prince. En qnoi?

— Poar Tempécher de se marier peat-étre, je ne ais pas.

— Oh!... fit le prince en baassant les épaules.

n trouvait sa femme bien naïve; mais après tout, comme femme, elle avait raison. Cependant ce n*est pas un enfant ni plusieurs qui Teussent empêché de se marier, lui.

— Alors Tenfant était à Paul?

— Oui, M. Avérief m'a dit hier que son frère le lui avait amené de Fétranger après la mort de la mère.

— Oui, oui, je me souviens, vaguement. Ah!

Michèle lui aamené? Ça a dû être drôle ! Je vois d'ici Michel en bonne d'enfant.

Oghérof éclata de rire , — et Marthe avait le cœur si léger, qu'elle se mit à rire avec lui. Pauline, s'apercevant qu'elle était seule à garder son sérieux, fit entendre un petit rire sec et nerveux. .. La princesse se tourna subitement vers elle.

— Vous êtes malade, Pauline? lui dit-elle.

— Moi, princesse? non... Pourquoi?

— C'est que vous riez comme une personne qui va avoir une crise de nerfs i

— Non, je me porte parfaitement.

— Tant mieux I fit Marthe d'un air dégagé, et elle

se retourna vers son mari pour lui donner une demidouzaine «de commissions.

Pauline se glis$a hors de la salle à manger, mita ]a bâte un ebapeau et une pelisse ;. elle prit un drojki à rheure. S'étant préalablement fait conduire au bureau des adresses, elle se procura une indication exacte de la demeure de Paul Avérief. Une fois là, elle pénétra dans la cuisine par Fescalier de service et demanda la gouvernante.

Celle-ci parut sur-le-cbamp , et, sans témoigner beaucoup de surprise , elle emmena Pauline dans sa cbandbre. Avérief venait de sortir avec sa fille. Toccasion était excellente pour s'expliquer.

— Comment, lui dit Pauline de son contralto le plus pathétique , je vous tire de Tobscurité, je vous fais avoir des émoluments inespérés, dans une bonne maison où Ton vous traite bien , où vous aurez une pension de retraite si vous savez vous y tenir, — et vous me trahissez, moi, votre bienfaitrice , une compatriote... Ahl Marguerite, cela n'est pas bien! Votre premier devoir n'était-il pas de me prévenir de ce retour inattendu?...

— Pardon, mademoiselle Pauline. .. dit poliment la gouvernante en arrêtant cette effusion qui menaçait d'être longue.

Elle s'était affinée avec des gens bien élevés; sa tournure et son langage avaient, sinon beaucoup de distinction, au moins à peu près la correction désirabloé

— Pardon , mademoiselle Pauline , vous parlez de bienfait et de trahison : il est vrai que je vous dois mon entrée dans cette maison; mais depuis, M. Michel et M. Avérief sont aussi devenus mes bienfaiteurs, M. Avérief surtout. Lorsque vous m*avezdit de vous écrire ce qui se ferait chez nous, je ne savais pas ce quec*était que d'être gouvernante, fai consenti. Mais depuis, j'ai compris que c'était mal de raconter les affaires de mes maîtres, qui étaient bons pour moi...

— Mais, moi aussi, j'ai été bonne pour vous^ je ne vous devais rien...

— C'est juste, mademoiselle, mais Votre bonté pour moi me demandait en échange une chose que je considère comme pas bonne, tandis que ces honnêtes gens sont bons pour moi et ne me demandent en échange que de faire mon devoir.

— Alors, vous me reniez, vous trahissez votre bienfaitrice! L*ingratitude ne vous fait pas de honte?

— Puisque, malheureusement, il faut que je trahisse quelqu'un, je préfère ne pas trahir ceux qui ne me demandent rien de mal et qui ont de tout temps bien agi avec moi sans intérêt...

— Ingrate ! s'écria Pauline outrée.

3 -7— J^aime encore mieux être ingrate envers vous qu'envers M. Avérief, mademoiselle, répondit fermement Marguerite en se levant.

Pauline sortit pleine de rage et de fiel

Pendant Texpédition malhenreuse de Pauline Hopfer, la princesse était allée promener ses réflexions en traineaa bors de la ville. Elle avait besoin du spectacle de la neige immaculée pour calmer les bouillonnements de sa colère.

Depuis la veille, absorbée dans une seule idée > elle n*avait pas voulu penser à Pauline ; mais la vue, de sa demoiselle de compagnie avait soulevé una tempête dans son âme. Cétait cette misérable fille qui, dans un but qu'elle ne pouvait encore comprendre, avait inventé et répandu ces calomnies contre Michel; c'était elle qui, délayant sciemment un peu de vérité dans beaucoup de mensonge, les avait séparés pour jamais.

— Dans quel but? se demandait fiévreusement la princesse. Quel motif de haine pouvait-elle avoir contre ce jeune homme et contre moi?

Hélas I Marthe ne devait jamais comprendre qu'on puisse haïr ceux qui vous comblent de bienfaits, précisément parce qu^ils sont vos bienfaiteurs, et que, pour certaines âmes viles, ce devoir de la recon-

gi8 LA PRINCESSE OGHÉROP.

naissance est nne humiliation de tons les instants! Elle Teût compris» du reste, que ses sentiments fussent restés les mêmes, car rien ne pouvait plus ajouter à Thorreur' que lui inspirait cette fille. J^e matin, elle avait pu garder son sang-froid; mais aurait-elle toujours le même empire sur elle-même?

— Il le faut ! se dit-elle : madame Avérief sait certainement à quoi s'en tenir, elle me viendra en aide sans que j'aie besoin de le lui demander.

Ce raisonnement ne la satisfaisait pas. La voix du bon sens, des convenance^, la nécessité absolue de sauvegarder son honneur et le nom de son mari , la certitude que, si on renvoyait Pauline avec éclat, celle-ci, pour se venger et se défendre, mêlerait le nom de la princesse Oghérof à quelqu'une de ces inventions calomnieuses dont il reste toujours quelque chose, — rien de cela ne pouvait lui faire envisager avec résignation la nécessité de se trouver, dans quelques heures, face à face avec cette vipère, de lui parler et de feindre Findifierence. Elle eût voulu Técraser sous ses pieds comme un insecte vil et malfaisant, et détourner ensuite ses regards de ce répugnant spectacle.

Elle fit le tour des Iles sans trouver Fapaisement. Comme son cocher se retournait, lui demandant ce qu'il fallait faire, une idée subite vint à la princesse :

— Va le long de la rivière et passe devant notre ancienne maison de campagne, dit-elle.

Le traîneau s'engagea sur la route à peine foulée.

Le cheval bondissait dans la neige, qui par moments lui venait presque jusqu'au ventre; une fine poussière glacée voltigeait autour du traîneau et déposait une poudre impalpable de diamants sur le velours des vêtements de Marthe.

Combien ce chemin ressemblait peu à celui qu'elle avait suivi avec son mari, en quittant la maison paternelle! Plus de rivière bleue brillant au soleil, plus de verts feuillages aux sycomores; — la neige, haute d'un mètre, ensevelissait les parterres et les fossés, laissant seulement percer çà et là la tête d'un buisson ou le noir sommet d'une palissade.

Au tournant de la route, elle aperçut la maison où elle s'était mariée. Cette maison était habitée : les fenêtres bien claires avaient des stores, un sentier frayé dans la neige menait aux communs, la cour était balayée soigneusement, et des nuages de fumée blanche sortaient d'une cheminée.

— D'autres sont venus, se dit Marthe : ils vont aussi aimer. et souffrir peut-être; puissent-ils ne pas voir comme moi leur rêve de bonheur sombrer en vue du rivage!

Cette pensée mélancolique mit du baume sur les sentiments aigus et cruels qui déchiraient le cœur de la pauvre femme. En effet, aux heures de souffrance* si l'on peut s'attendrir sut soi-même, on sentie mal se fondre peu à peu dans une sorte d'engourdissement qui donne au moins le repos, sinon la quiétude.

Elle passa lentement devant son ancienne demeure,

puis le long dn jardin où elle avait aUendo Micbel... Le soleil d*été avait pour jamais fai de sa vie.

— Jamais!... pensa la jeune femme.

Et ses pleurs jaillirent abondants sous son voile de dentelle.

— Cbéz madame Avérief! dit-elle à son cocber, qui tourna bride et reprit le grand trot.

Madame Avérief n'était pas seule : la maison était pleine de parents et d*amis. Martbe eut la patience d'attendre une beure entière; enfin, voyant que le flot qui s'écoulait se trouvait à tout moment remplacé , par un autre, elle s'approcba de la vieille dame pour prendre congé et lui dit tout bas :

— Que dois-je faire de Pauline?

— La garder, quoi qu'il vous en coûte! répondit madame Avérief d'un ton qui prouva qu'elle aussi avait tourné et retourné la question dans sa tète.

— Soit, dit Marthe en soupirant.

— N'oubliez pas de venir prendre le tbé avec nous demain soir, lui dit la vieille dame en Tembrassant : je réunis toute la famille cbez les jeunes* mariés.

Toute la famille! Marthe allait donc voir Michel... Et ne pas pouvoir courir à lui les mains tendues en lui criant : — Je sais tout, je vous estime, je vous aime !

Oh! le supplice de ne plus s'appartenir, de porter le nom d'un autre, d'avoir à le faire respecter, de ne plus pouvoir agir ou parler sans attirer sur son mari les railleries du monde, et sur elle le déshonneur!

Si elle avait attendu, au moins! si elle avait -été

Qioins orgueilleuse! si elle avait eu en Michel assez de confiance pour lui donner le temps de revenir et de s'expliquer! Et ici Pauline revint se placer entre elle et ses pensées , plus méprisée et plus haïssable encore.

Et son orgueil!... —Je ne me repens jamais, avait dit' Marthe à Sophie... C'était vrai alors, mais maintenant ?

Maintenant, son orgueil anéanti croulait en poussière sous ses pieds, et elle eût voulu se faire un piédestal de cette ruine pour crier de plus haut à Michel : — Je vous ai accusé, pardonnez-moi !

Mais ici s'interposait le prince, qu^elle avait juré d*aimer fidèlement. . .

Et, prise entre ces deux gardiens qui la chassaient du paradis, Marthe vaincue , brisée, ploya les genoux et demanda pardon à Dieu d'avoir douté de sa bonté, d'avoir jugé coupable un innocent. Là était la faute... Mais quel châtiment!

Elle parlerait à Michel, cependant; elle ne pouvait pas vivre avec Tidée que cet homme la considérait comme une coquette sans tête et sans cœur. — Qu'il sache que je Tai aimé, se dit-elle : j'ai brisé son bonheur et le mien par orgueil, pour qu'il ne pât pas croire que j*attachais quelque prix à son amour. Qu'il sache, à présent, que je me suis blessée en le frappant et que ma plaie saignera toute ma vie.

Elle n'alla pas plus loin dans sa pensée. Il ne pouvait être question d'amour entre la princesse Oghérof

2S3 LA PRINCESSE OGHÉROP.

et Uicbel Avérief. Maïs la princesse ponvait avoaer à Miebel les torts de Marthe Hilaguine et obtenir son pardon. C'est à cette idée qu'elle s'arrêta , et aussitôt elle s'occupa des moyens de l'exécuter.

En se trouvant à table en face de Pauline» elle eut quelque peine à maîtriser son indignation; mais la présence de .son mari lui apporta une diversion et un soulagement très-bien venus. •

-^ Vous êtes sortie aujourd'hui? demanda Oghërof.

— Oui, j'ai été aux liés. C'est très-joli en bî(er. , — Un peu monotone, ajouta le prince; mais trèsjoli en effet; très-bon pour dresser les jeunes chevaux aussi; la difficulté de trotter dans la neige modère leur ardeur. Avez-vous vu la jeune madame Avérief?

-T* Non. Noos sommes attendus demain soir chez elle.

— Un raout?

— Non, la famille seulement.

Le prince mordit sa moustache pendant trente secondes; puis il se rasséréna ; il venait de trouver une combinaison.

— Je vous y conduirai, dit-il, et je vous y laisserai. J*ai un rendez-vous d'affaires...

— Fort bien, dit Marthe avec quelque empressement : ne vous gênez pas.

Pauline jeta en dessous un regard scrutateur sur la princesse, puis reporta ses yeux sur son assiette. Elle était fort déconfite : en attendant une allusion ou une

raillerie amëre qui, pensait-elle « ne pouvait lui manquer, elle se mettait en boule pour recevoir le coup. A sa grande stupéfaction, le dîner passa sans encombre; le prince se retira comme de coutume, et les deux femmes restèrent seules.

Pauline eût donné bien des choses pour voir finir ce téte-à-tète que Marthe semblait prolonger à dessein. Et que de sentiments ^ luttaient dans ce que mademoiselle Hopfer appelait son cœuri La crainte, . — la rage d'être obligée de craindre, — le désir d*en avoir fini avec une catastrophe inévitable, et Tangoisse.de ce qui suivrait. Eu ce moment, Pauline se souvint de sa donation de six mille roubles, — avec plaisir, mais toujours sans reconnaissance; puis elle se mit à former des plans de vengeance pour le moment inévitable où elle serait chassée, et cette idée lui parut si douce, qu'elle s'y absorba tout entière.

Marthe se leva enfin et ferma le livre qu'elle lisait.

— Bonsoir, Pauline Vassilievna, dit-elle.

— Bonsoir, princesse, fit celle-ci, réveillée en sursaut au milieu de ses châteaux en Espagne. Fautil que j'aille demain chez Anastasie Pavlovna?

— Comme, vous voudrez, répondit froidement la princesse ; on ne m'a rien dit de particulier en ce qui vous concerne.

Elle sortit avec un signe de tête. Pauline, restée seule, porta la main à sa joue comme si elle eût reçu un soufflet. Quoi I on ne mentionnait même plus

224 LA PRINCESSE OGHÈROP.

son nom chez son ex-élève, sous sa dépendance trois mois à peine auparavant!

— II y a quelque chose, se dit Taimable personne pour se consoler. La princesse est trop calme : elle cache son jeu ; — mais je suis plus fine qu*elle, et je le lui ferai bien voir.

L*apparteinent des jeunes mariés était éclairé à giotmo. Des fleurs garnissaient les fenêtres , les étagères , tous les endroits où Ton avait pu poser un vase ou un bouquet. Les tentares toutes fraîches, les meubles neufs achevaient de donner un aspect de fête aax vastes salles , semblables en tout à celles de Fétage inférieur habité par madame Avérief.

M. Hilaguine rayonnait : il voyait devant lui ses deux filles, toutes les deux vêtues de blanc, belles à ravir, toutes deux au bras d*un bel otlicîer, leur époux ; et son cœur paternel se dilatait d*aise à ce spectacle.

— Mais que tu es belle! disait-il à Marthe. Tu as Tair aussi jeune que ta sœur!

Marthe, en effet, était transfigurée. La pâleur nacrée des anciens jours , avec le rose exquis que la chaleur mettait à ses joues , avait remplacé les ombres de l'inquiétude et de la maladie. Tout son être vibrait de jeunesse et de vie; elle riait avec les autres, elle allait et venait, tranquille et presque joyeuse. De (cm [S en temps, elle embrassait sa sœur avec une

226 LA PRINCESSE OGHÊaOF.

effusion dont la pauvre Nastia s'était déshabituée depuis deux ans.

— Que tu es bonne et gentille ! lui dit celle-ci. On voit bien que ta es tout & fait guérie : te revoilà comme autrefois!

A ce mot , une ombre passa sur le visage de la princesse, puis elle sourit et pressa la main que sa sœur avait posée sur son bras.

— Veux-tu me faire bien plaisir? mnrmura Nastia à son oreille : c'est une grâce que je te demande. Voici Michel qui entre avec Paul Avérief ; va lui tendre la main, — je serai tout à fait heureuse.

Sans mot dire, Marthe fit deux pas de côté, laissa les deux frères saluer la jeune mariée, puis, d'une voix claire :

— Monsieur Michel , dit-elle en tendant la main au jeune homme interdit, nous voilà désormais parents par alliance. Nous pouvons nous en féliciter.

Michel prit la main qu'elle lui offrait, l'effleura cérémonieusement de ses lèvres, puis regarda la princesse en face. Les yeux rayonnants de joie, le visage couvert de rougeur, elle souriait... Elle tendit l'autre main à Paul en lui disant :

— Vous n'avez pas amené votre ange de petite fille? Paul répondit quelques mots; puis, illuminé par

une clarté subite , il regarda son frère, muet d'étonnement, et son âme s'emplit de compassion et de remords. Il avait deviné le douloureux roman de ces deux vies désormais séparées. Il s'éloigna, les laissant

seuls au milieu d*un salon plein de gens qui ne pen* saient pas à eux.

Marthe s'assit sur un canapé : elle tremblait au point de ne pouvoir se soutenir. Michel resta debout devant elle.

— Vous êtes un bon frère, monsieur, dit*elle à demi-voix.

Son regard acheva sa pensée; Michel sentit un éclair de joie traverser tout son être. Le jour de la réhabilitation était enfin venu! Lui aussi sentit des ailes pousser à son âme délivrée.

— Voilà bien longtemps que nous n'avons causé ensemble , continua la princesse avec la même aisance.

Elle était sûre d'elle-même, et, triomphante dans sa vertu austère, elle croyait pouvoir parler ainsi à la face de tous.

— C'était ma faute, reprit-elle, voulez- vous que cette faute soit oubliée?

^- Oh ! madame , dit Michel à voix basse , vous ne savez pas tout ce que vous me rendez; il m'en coûtait, croyez-le, de sentir peser sur moi votre colère imméritée...

La princesse baissa la tête. Cet accent qu'elle n'avait pas entendu depuis le jour de leur séparation évoquait devant elle les images du passé. Elle leva sur le jeune homme un regard soumis , presque suppliant.

— Votre demoiselle de compagnie vous observai

ttS LA PftIRCESSB OGBtftOF.

dit Michel sans hausser la voix; méfiez-voos d^elle : elle voos hait.

Pauline, dans Fembrasure d*ane porte, — elle aimait ces sortes d^obserratoires , — ^ dardait sur eux un regard affilé comme un couteau de cuisine.

Marthe répondit par une inclination de tète , se leva et se dirigea vers madame Avérief.

Celle-ci formait le centre d'un groupe où les jeunes mariés allaient et venaient de F un à Tautre , exerçant leur devoir d*hôtes avec une bonne humeur qui n*avait d*égale que leur inexpérience. Riant les premiers de leurs bévues, ils trouvaient moyen de disparaître ensemble à tout propos.

— Ils vont s*embrasser dans lès coins , disait en souriant madame Avérief.

— Voyons, Serge, le moment est venu! dit le prince à son beau-frère en Tarrêtant par le bras. C*est aussi par trop se moquer de la famille ! Tu vas nous dire où vous avez passé vos quinze jours de lune de miel.

— Jamais! s^écria Nastia , qui n*était pas loin.

— Si , si ! dirent toutes les voix , il faut que Ton se confesse en conseil de famille. Prenez-vous par la main et faites amende honorable pour vos cachotteries.

Serge, obéissant, prit la main de sa femme.

— Faut-il le dire? lui demanda-t-il.

— Dis-le tout de même : maintenant cela ne fait plus rien.

— Eh bien , très-dignes et trës-honorés parents et amis , le jour de notre mariage» j'enlevai mon épouse ici présente» et je la conduisis...

^ II s*arréta» promenant ses regards sur le groupe en suspens :

— ...Aux Ilesl conclut-il triomphalement, dans la propre villa de mon beau-père, où nous avons dormi dans sa propre chambre et diné dans sa propre salle à manger !

Un éclat de rire général accueillit cette déclaration. C'était bien simple, et personne n*y avait songé.

— Et vous ^tes restés enfermés quinze jours sans sortir? dit Sophie Liakhine d'une voix ironique. Voilà bien nos amoureux!

— Mille pardons, cousine, nous sommes sortis tous les jours.

— Et où alliez-vous donc? avec les loups?

— Non pas! nous avions un jardin à nous, — à nous tout seuls , où fleurit l'oranger, où le camélia pousse en pleine terre...

— Et nous y passions la moitié de la journée , ajouta Nastia.

I — Comment, comment? dit-on de toutes parts. Où cela?

I — Aux serres du Jardin Botanique, à votre service, dit Serge en saluant l'assemblée, pendant que Nastia exécutait sa plus belle révérence.

Tout le salon battit des mains, tant Tidée parut

neuve et originale. Ce trésor unique était pourtant à la portée de tout le monde.

Au moment où Michel , qui se retirait, s'approchait de Marthe, celle-ci lui dit posément en le regardant en face :

— Demain matin, & dix heures , au Jardin Botanique. J*ai bien des choses à vous dire.

Michel salua profondément et sortit sans regarder la princesse. Mais il ne put si bien faire, que Pauline n*eâtvule clair regard de Marthe et la rougeur subite du jeune homme. — Je les tiens, ils ne m'échapperont pas cette fois, se dit-elle.

Elle croyait probablement qu'ils lui avaient échappé la première fois ,

Le lendemain se leva dans un ciel sans naages. Pendant la nuit, les fleurs du givre s'étaient épanouies sur toutes les vitres; une couche de fine poussière givrée avait recouvert toutes les souillures de la ville. Marthe, levée de bonne heure, ordonna à son cocher d*atteler un traîneau léger, et à neuf heures et demie elle quitta la maison pendant que son mari , re'ntré depuis quelques heures à peine » après souper, faisait les plus doux rêves.

Elle n*avait pas peur d*être surprise; elle ne se sentait pas coupable. En parcourant les rues au trot allongé de son cheval noir, elle regardait tranquillement autour d'elle , prête à saluer tout visage de connaissance.

Il faisait extrêmement froid ; une vapeur à demi congelée formait un petit nuage autour des naseaux de son cheval ; les trottoirs, récemment balayés et saupoudrés de sable fin , dessinaient deux lignes jaunes tout le long des rues; le givre, éblouissant àous les rayons du soleil d'hiver, revêtait de paillettes les toits et les moindres aspérités. La fumée s^échap-

232 LA PRINCESSE OGHÉROP.

paît des cheminées en gros flocons, noirs dessous, argentés dessus, et le vent la dissipait en nuages capricieux, déchirant çà et là un lambeau noirâtre qu*il changeait en flocons d*argent on en volutes de nacre irisée.

Marthe regardait tout cela et jouissait de la vie avec intensité. Sa poitrine se soulevait régulièrement et respirait à Taise , depuis que le fardeau qui Tavait suflbquée pendant vingt mois s*était détaché soudain sous la main d*une enfant. Elle trouvait le chemin long; la Neva, qu'elle traversait, lui semblait être une étendue immense, infinie, un océan de glace au delà duquel la vérité etThonneur Tattendaient sur la rive.

• Arrivée à la porte du Jardin Botanique, Marthe s'arrêta un moment. La masse entière du jardin étincelait au soleil comme un écrin gigantesque. Pas un arbre , pas une branche dont le givre ne dessinât sur le ciel bleu la silhouette en délicats linéaments. On eût dit un immense rocher de corail d'un blanc pur, poussé là par miracle.

Marthe s'engagea à pied sur le trottoir de planches qui conduit aux serres; les arbres étendaient audessus de sa tète leur magnificence virginale. Par moments un oiseau, en s'envolant, secouait un peu de poussière glacée sur le chemin, mais le bruit de ses ailes s'étoufi*ait aussitôt dans ce grand silence de la neige et de l'hiver. Ce royaume de la glace était à Marthe seule.

Elle entra une minute dans les bâtiments de Tadministration , s'informa des démarches à faire pour se procurer des graines et des boutures précieuses, puis ressortit et se dirigea vers les serres.

Depuis qu'elle avait quitté son logis , elle n*avait pas éprouvé un moment de trouble. Elle aperçut Michel Avérief qui Tattendait dans le vestibule vitré, et le cœur lui manqua soudain.

Michel sortit et vint au devant de Marthe. Ils échangèrent un salut. muet. Elle entra avec lui, et tout à coup une bagatelle insignifiante , un détail matériel lui fit monter le sang au visage : un employé à figure maussade, sans la regarder, lui présentait la plume dont les visiteurs se servent pour écrire leur nom sur le registre préparé à cet efiet. Interdite, elle regarda Michel , qui prit la plume et écrivit un nom de fantaisie. Puis il oiïrit son bras à Marthe , honteuse et troublée, et Fentraina dans la serre.

La première bouffée d*air qui leur vint au visage leur apportait tant de parfums, une si puissante odeur de sève, tant de chaleur humide et pénétran'e, que Marthe faillit reculer et prendre le chemin de la maison. Elle n'avait pas prévu «les choses matérielles quand elle avait choisi les serres pour y voir Avérief: elle s'était dit que l'endroit était désert puisque sa sœur avait pu y venir tous les jours pendant une quinzaine sans y rencontrer personne, et sa pensée n'avait pas été plus loin. Dès les premiers pas, la nécessité de se cacher lui apparut dans toute sa laideur, et, si

234 LA PRINCESSE OGHEBOF.

elle eût pa regretter cette heure unique , elle eût senti le remords. Mais Michel ne lui en laissa pas le temps.

Ils marchaient lentement, entre deux haies de camélias en fleurs. Les plus jeunes, étages sur des gradins , formaient à droite une muraille de feuilles luisantes comme des boucliers» que parsemaient, depuis le sol jusqu'à six pfeds de terre, dMnnombrables fleurs roses, blanches, rouges, panachées, — les unes ouvertes dans Torgueilleux épanouissement de leur richesse; les autres à demi déroulées et indiquant encore la forme indécise du bouton récemment éclaté; d'autres enfin, véritables boutons , jalousement cuirassés de leur gaines brunes , où une fente rouge presque invisible laissait à peine deviner les promesses de Tavenir.

A gauche , un véritable taillis d*arbres en pleine terre étalait des milliers de camélias roses, vus par transparence entre Tœil et la voûte vitrée. Une pluie de pétales et de fleurs tombées jonchait le sol.

Marthe s'arrêta frappée d'admiration.

— Je n'ai jamais vu tant de fleurs ! dit-elle à Michel.

Ce mot rompit le charme. Chacun d'eux avait redouté la première parole, et voici que les fleurs s'étaient chargées d'écarter le danger. Us continuèrent à causer comme si un gouffre ne les eût pas séparés du temps heureux ou ils pouvaient tout se dire sans embarras.

LA PRINCESSB OGHÉROF. 23a

Le gardien^ esclave machinal de sa consigne, les suivait d*un air nonchalant et ennuyé. II se souciait bien de savoir si ces deux beaux jeunes gens étaient frère et sœur , ou des amoureux qui se cachaient I Sa consigne était d'empêcher les indiscrets de commettre des dégâts : il la remplissait et ne voyait pas plus loin. Cependant il gênait beaucoup Marthe, qui se retournait à tout moment pour voir s'il les sui* vait.

— Attendez un instant » dit Michel , qui comprenait sa pensée.

Il ouvrit une .porte , et Marthe rétint un léger cri de surprise.

Devant eux se dressait une haute coupole vitrée, ob les bananiers , les dracenas et les grands dattiers déployaient à Taise leur taille gigantesque. Les palmiers montaient, montaient vers la lumière, avides de soleil, et cherchant dans le ciel la patrie absente : deux fois déjà on avait dû exhausser au-dessus d'eux la coupole vitrée; les rameaux vigoureux, irrésistibles dans leur élan continu , avaient deux fois brisé l'obstacle et forcé la civilisation à leur livrer passage. Bientôt il faudrait leur faire encore de la place, car les jeunes pousses se dirigeaient vers l'azur avec une persévérance indomptable. De beaux oiseaux des tropiques se cachaient dans les feuillages sombres et luisants. Les mousses et les fougères de toutes tailles remplissaient les vides. Les orangers en fleurs chargeaient l'air d'une odeur pénétrante.

236 Là PIIMCESSE OGHÉIOF.

Le gardien s'approcha d*an ressort caché sons Tes feuillages : an jet d*eaa s*éle¥a , retombant en ploie fine dans son bassin, avec une musique douce et monotone. Après avoir accompli ce devoir, le gardien alla s^asseoir, en homme qui sait qn^il en a pour longtemps et qa*il peut se reposer.

— Noos sommes chez nous» maintenant, dit Michel à la princesse. Vewiz par ici.

Il 8*engagea le premier dans nn escalier de fonte ouvragée, caché dans les verdures. Elle le suivait, les yeux perdus dans la sombre masse de feuilles lustrées, diverses de formes, presque semblables de couleur. Elle leva les yeux sur lui, et ce regard les mit à Tunisson : les anciens jonrs venaient soudain de se renouer au présent, sans qu^on pût voir où la chaîne avait été ressoudée.

Ils arrivèrent au premier palier. Un balcon aérien s'étendait devant eux, traversant la serre d*un bout à Taotre. Ils s*y engagèrent à peu près jusqu'au tiers, et s'arrêtèrent appuyés contre la balustrade.

Au-dessus de leurs têtes planait une seconde galerie aérienne, si délicate, si frêle, qu'elle semblait inabordable. Les grandes feuilles découpées des cocotiers la couvraient d'une pluie de verdure. Tout en haut, le clair vitrage laissait voir le soleil d'or et le ciel bleu. Sous leurs pieds, une mer de feuillage: des points sombres indiquaient les souches des gros buissons hérissés du zamia, les tiges noueuses des ficus serpentaient sous leurs longues feuilles vernies, les

troncs des palmiers s'élevaient comme des colonnettes recouvertes d*écailles imbriquées ; les feuilles des bananiers se roulaient en larges volutes luisantes, déchirées jusqu'à la nervure par le trop complet épanouissement de la plante. Lesaloës et les cactus dressaient impérieusement leurs hautes aiguilles. Çà et là une tige fleurie, la sombre rougeur d'une grappe de fruits à demi mûre» For p&le d'une orange, l'écarlaie insolent d'une fleur de cactus, annonçaient que la puissance de l'homme avait vaincu la nature, et que, si près du pôle, l'hiver n'existait plus dans ce monde enchanté.

— C'est ici le printemps, dit Michel à demi-voix.

— Le printemps éternel... murmura Marthe prise d'une insurmontable mélancolie.

Elle fit un effort sur elle-même et se tourna vers Michel, une main toujours appuyée sur la balustrade.

— J'ai voulu vous voir, commença-t-elle, pour vous dire les torts que j'ai eus envers vous, et pour vous expliquer comment j'ai été trompée.

Michel la regardait avec ce regard honnête et clair qui avait en lui un charme si pénétrant. Elle continua sans se troubler, désormais, car elle accomplissait un devoir.

— Je voulais vous voir chez nous à mon jour anniversaire; il me semblait que votre présence me porterait bonheur : je n'étais jamais heureuse lorsque, après vous avoir attendu, je ne vous voyais pas venir... et ce jour-là, plus que tout autre...

S3S LA FIIVCESSE OGHEIOF.

Sa ¥oiz Siiblit légèrement; eUe s^arréia impen, pois reprit :

— l^ons in*avez envoyé nn bonqoet ?

— Ouh

— Je ne Tai pas reçn. II a été intercepté , c*esl clair. Qa*écriviez-voas à mon père dans cette lettre datée de llenton , que nous n^avons jamais reçue ?

-^ Je lui disais qu^aussitôt revenu, j*aQrais i lui adresser une supplique an succès de laquelle j*atta« chais le bonheur de ma vie.

Marthe baissa les yeux et réfléchit.

— Ce bouquet et cette lettre ont été supprimés par la même personne.

— Vous soupçonnez?...

— Pauline Hopfer. J'en suis sure ! Le jonr de votre départ, elle m'a annoncé...

Marthe ne pouvait plus continuer, tant Tabsurdité évidente de sa conduite lui sautait aux yeux. Quelle crédulité que la sienne cependant! Et comme Pauline avait su s'en servir !

— Achevez, je vous en conjure, nous sommes ici pour parler franchement, dit Michel non moins ému qu'elle.

— Elle m'a annoncé que vous emmeniez un en*^ faut, dont vous alliez rejoindre la mère. Voilà! fit Marthe, qui avait retrouvé son courage.

-^ Et vous Tavez cru ? s'écria Michel indigné.

— Je l'ai cru, répéta Marthe en baissant la tête.

— Mais c'était invraisemblable I

LA PRlSICESlSE OGHEROF. 239

— Oui, mais...

— Eh bien î

— J'étais jalonse, et j*ai tout cru... acheva-t-elle si bas qu'il la devina plutôt qu'il ne Tentendit.

Un grand silence régna dans la serre. Le jet d'eau seul murmurait sa plainte argentine et semblait pleurer l'irréparable. Une feuille sèche se détacha d'une haute cime et tomba lentement de branche en branche jusqu'au sol. Marthe releva la tête, les yeux pleins de larmes.

— Me pardonnez-vous ? dit-elle. Je suis punie !

— Je n^ai rien à vous pardonner, répondit Michel avec une douceur qui allait jusqu'au fond du cœur endolori de la jeune femme. Sa voix était une musique. — Nous sommes deux victimes : il faudra bien qu'un jour notre bourreau soit puni I ajouta-^t-il avec un éclair de colère dans les yeux. Si seulement ce n'était pas une femme. . .

— Un être semblable n'est plus une femme, dit Marthe : elle a déshonoré jusqu'à la faiblesse de son sexe.

Michel raconta à son tour ce qui l'avait empêché de faire sa demande plus tôt, sa rencontre avec Oghérof, le mariage de Sophie Liakhine...

— Mon père n'eût jamais voulu entendre parler de rien sans le consentement du vôtre, dit Marthe avec tristesse. C'était écrit I

Ils restèrent silencieux comme la première fois. Michel regardait la jeune femme, qui ne s*en aperce-

vait pas : ses yeux fixés sur les feuillages voyaient flotter les rêves d'autrefois.

— Comment était-il, votre bouquet? dit«elle doucement à Michel sans le regarder.

— Tout blanc avec des fleurs dWanger. Il devait vous dire ce que j*étais forcé de taire encore.

Marthe soupira et continua de regarder la verdure.

— Et maintenant, dit Michel à voix basse, qu*ordonnez-vous de moi ?

Elle le regarda, les yeux fermes et vaillants malgré sa douleur.

— Vous quitterez Pétersbourg, afin que moi, qui suis forcée d'y vivre, je ne vous rencontre plus à tout moment. Je ne pourrais vous parler comme je Tai fait depuis... — elle s'arrêta; — et je ne peux pins vous parler autrement que je ne le fais maintenant. Vous voyez bien qu'il faut nous séparer I

— Pour toujours?

— Pour longtemps... Tant que vous ne serez pas marié...

Michel secoua la tête.

— Jamais! dit-il d'une voix nette.

— Tant mieux, répondit-elle presque sans le vouloir. Tant que nous serons jeunes, alors... |

— Vous l'exigez ? ,

— Je vous en supplie.

— J'obéirai, répondit le jeune homme, pâle d*an-

LA PRINCESSE OGHÉROP. 241

goisse , mais ausîi courageux qu'elle : pourtant je ne puis quitter Pétersbourg du jour au lendemain. II faut le temps de permuter. Jusque-là, qu'ordonnez* vous?

— C*est moi qui m*en irai ; je peux partir pour quelque terre éloignée... Je ne reviendrai que Thiver prochain. Od allez-vous, vous?

— Au Caucase.

Marthe ne répondit pas. Sa main tremblait et faisait trembler la fréle balustrade.

— Si je ne reviens pas, continua Michel, vous vous souviendrez de moi, et vous saurez que, depuis le premier jour jusqu^au dernier, je...

— Non, non, dit Marthe éperdue, ne me dites pas ce que je ne dois pas entendre, je vous en conjure...

II s*inclina et se tut.

Un bruit se fit entendre en bas, la porte de la serre venait de s'ouvrir : c^étaient des visiteurs.

— Nous sommes pris, murmura la princesse pleine d^angoisse, nous sommes perdus I...

Michel s'empressa de la rassurer.

— Il y a deux escaliers, dit-il ; si l'on monte, nous descendrons. Jusque-là, restons où nous sommes, c'est le plus sur.

' A moitié cachés par un grand arbre, ils restèrent haletants, attendant un son de voix qui les guidât. Les visiteurs, arrêtés un moment , reprirent leur

marche et passèrent au-dessous d^eux, penchés Tun vers l'autre et se parlant tout bas. Un jeune rire perlé retentit.

— C'est ma sœur ! dit Marthe toute pâle.

— Montons-nous , Serge ? fit doucement la voix de Nastia avec' une modulation pleine de caresse.

— Pas aujourd'hui, mon trésor, répondit le jeune homme ; grand'maman nous grondera si nous sommes en retard pour le déjeuner.

Ils s'éloignèrent, toujours enlacés, toujours parlant à demi-voix.

Michel ne disait rien. Marthe, inquiète, leva vers lui son visage baigné de pleurs.

— C'aurait pu être nous, répondit-il à cette ques* tion muette.

Et une grosse larme roula sur son gant sans qu*il songe&t à l'essuyer.

Marthe pleura un instant de tout son cœur, la tête dans ses mains. Soudain le jet d'eau cessa de jaillir. Le gardien, qui avait fait un somme, trouvait probablement que ses visiteurs tardaient trop long* temps.

— Adieu, dit-elle enfin en essnyani de son mieux ses joues brûlantes.

— Adieu, répéta-t-il en la regardant comme s'il voulait emporter son visage vivant dans sa mé* moire.

II lui tendait les deux mains. Elle recula avec quelque frayeur

— Non, non, dit-elle, pas même cela. Restons dans le bleu pur, et qu'aucune ombre terrestre ne s'y mêle. Dans le monde, — oui. Seuls ici, non. Marthe Milaguine vous aimera toujours : ne demandez rien à la princesse Oghérof.

A ce nom, Michel fronça le sourcil : Timage détestée de Tépoux venait de troubler la sérénité douloureuse de Fadieu. Marthe le comprit.

— Le prince est et restera un étranger pour moi... dit-elle sans le regarder : mais je porte son nom, c'est assez pour que je ne veuille pas rougir devant lui. Si sa main vient à serrer la mienne, en ami , en camarade, il ne faut pas qu'il y trouve une autre étreinte...

— Rien, alors?

— Rien! répéta Marthe, les yeux brillants de fièvre, — rien en ce monde, et tout mon amour jusque par delà la vie !

Elle lui jeta ces mots en partant^ comme un cri de triomphe. 11 la suivit en silence. Qu'aurait- il répondu, puisqu'elle lui défendait le seul mot qu'il pût dire ?

Elle eût voulu sortir sur-le-champ, mais leur cicérone, à cheval sur le règlement, les obligea impitoyablement à suivre la filière et à traverser tout l'immense bâtiment. La princesse marchait vite en avant, sans se retourner, sans rien voir; vainement les jacinthes et les tubéreuses l'appelaient de leurs parfums, vainement les orchidées étendaient à portée

de la main lears formes bizarres et tourmentées, elle • passa sans rien regarder. Arrivée au bout, dans la serre des fougères et des mousses, elle se retourna vers Michel. Une verdure tendre et délicate les entourait de toutes parts : on eût dit la robe de printemps qu'avril met aux jeunes futaies.

— Toujours, alors ? dit-elle à Michel.

— Toujours ! Vous ne serez pas seule dans la vie. Si quelque danger vous menace, je serai là.

— Merci, dit-elle. Adieu...

Elle sortit et regagna son traîneau presque en courant.

Michel, brisé par la lutte de tant de sentiments divers, resta un instant comme accablé ; puis il redressa bientôt sa haute taille et se dirigea le long du quai. 11 atteignit la grande Neva, et se mit en devoir de la traverser à pied. Arrivé au milieu , il regarda autour de lui. Devant, derrière, partout, il était environné de blocs de glace hérissés et confus, mal recouverts par la neige. Cette année-là, la prise de glace avait été soudaine ; les glaçons énormes, poussés par un vent violent, s'étaient heurtés les uns contre les autres, produisant, sur toute l'immense surface, des obstacles parfois difficiles i franchir. C'était Thiver dans sa majestueuse horreur glacée...

— L'hiver, Thiver éternel pour moi ! se dit Michel plein de désespoir.

Dans le ciel bleu, les dômes des églises reluisaient au soleil d'hiver. Juillet et décembre font également

LA PËINCESSE OGHÈROF. 145

briller les clochers d*or, — image de la foi qui ne craint pas la neige, mais qui élève incessamment vers le ciel sa prière fervente.

— Je crois en elle, se dit le jeune homme à demiconsolé, et elle m'aime... Au Caucase I

En rentrant chez elle , la princesse trouva Pauline et son mari qui déjeunaient en tête à tête : la première, très-réservée et se tenant visiblement sur ses gardes ; le second, très-maussade : — le souper de la veille ne lui avait pas réussi.

— Vous êtes sortie ce matin , par ce froid de loup? dit le prince d*un ton bourru , vous n'avez pas trouvé d'autre moyen de vous enrhumer? Encore une de vos visites de charité, je gage. — Que le diable les emporte !

— Non, mon ami, répondit Marthe en déployant sa serviette, je viens du Jardin Botanique.

A ce mot, Pauline lança un regard oblique à sa chère princesse , puis revint à son assiette.

— Tiens, c'est uneidéel s'écria le prince , sortant de son apathie. Vous auriez dû m'emmener.

— Vous dormiez, m'a-t-on dit.

— Cest une* jolie promenade, hein? Vous aviez fait atteler Black?

La princesse fit un signe de tète affirmatif.

— U va bien sur la glace ?

LA PRINCESSE OGHÉROP. 247

— A merveille.

— Oh ! je n'en doute pas. II faudra retourner à ce Jardin botanique : c'est délicieux en hiver I Et puis il y a encore les serres de Gromof... Vous ne les avez pas visitées?

— Non.

— Nous irons ensemble au premier jour.

— Quand vous voudrez, répondit Marthe en déposant sa serviette sur la table.

Le prince sortit, comme à l'ordinaire, sans entendre malice. Mais Pauline avait remarqué chez la princesse une certaine hâte fébrile dans les réponses, une sorte d'affectation à feindre l'appétit pendant que les morceaux déchiquetés, mais non diminués, restaient sur l'assiette. Aussi, comme la veille, elle se h&ta de sortir et prit un drojki , non sans faire la triste réflexion que toutes ces démarches lui coûtaient cher et ne lui rapportaient rien. Mais la vengeance ! A cette idée , Pauline cessa de marchander avec son izvostchik, et partit pour le Jardin Botanique, au trot écourté d'une rosse ventrue conduite par un Finnois pur sang.

Aussitôt arrivée , elle entra dans le vestibule et demanda si la princesse Oghérof n'avait pas laissé tomber un bracelet dans la serre , le matin , entre dix et onze heures.

— On n'a rien trouvé, lui répondit le suisse.

— II n'est venu personne de ce nom, ajouta l'homme à la plume.

— Alors c'est hier; on m'a peuMtre mal indiqué la date. Permettez-moi de voir le registre.

Le registre était là sous ses doigts. Ne voyant pas d'opposition , elle allongea la main sur le feuillet encore peu rempli , et remonta les noms des visiteurs jusqu'à la semaine précédente. Le nom de la princesse ne s'y trouvait pas. .

— On m'aura mal renseignée, dit-elle : je vais aller voir chez Gromof.

Elle revint au logis très-penaude. Voilà deux expéditions qui avaient mal réussi : est-ce que la chance allait tourner? Est-ce que son étoile allait l'abandonner? Ne pourrait-elle pas savoir où Marthe avait passé cette heure-là?

Son étoile ne l'avait point abandonnée : elle en eut la preuve le soir même.

Les jeunes époux Avérief dînaient, ce jour-là, chez la princesse. Au beau milieu du diner, Nastia se tourna vers sa sœur :

— Comment se fait-il que nous ne t'ayons pas vue ce matin au Jardin Botanique? Nous avons trouvé ton Black à la porte.

Marthe sourit, un peu p&le d'angoisse.

— Je vous ai vus passer, répondit-elle : j'étais dans la grande serre, sur la galerie.

— Pourquoi ne nous as-tu pas appelés? demanùa Nastia avec sa petite moue : nous serions revenus ensemble.

— Vous aviez l'air si enchantés de votre compagnie

mutuelle , que j'ai craint de vous déranger, répondit Marthe toujours souriante. Et puis j'aurais couru risque de vous mettre en retard pour le déjeuner et de vous faire gronder pargrand'maman.

— Ob ! Serge , s'écria Nastia en se tournant vers son mari , elle nous a entendus!

— Je n'ai entendu que cela, ajouta Marthe, étonnée de son propre sang-froid. Comme on s'accoutume à dissimuler I pensa-t-elle avec horreur; je ne mens pas, mais je les trompe pourtant, et avec quelle aisance !

Pauline, stupéfaite d'abord, puis ravie, écoutait cette conversation de toutes se6 oreilles.

— Vous ne m'aviez pas dit, ce matin, que vous aviez vu nos amoureux I dit le prince d'un ton de reproche enjoué.

— Je ne savais pas s'ils seraient bien aises de voir divulguer leur secret, répondit la princesse. Les amoureux sont cachottiers de leur nature, ajouta-t-elle d'un ton indifférent, dégoûtée au fond d'elle-même et de tant de ruses.

Pauline était si charmée, qu'elle en avait perdu l'appétit. — Comment, se disait-elle , elle va au Jar« din Botanique et ne donne pas son nom ! C'est qu'elle avait peur d'y être rencontrée. Le fait est certain... elle était sur la galerie avec Michel Avérief quand ces nigauds ont passé. Et ils n'ont pas seulement su lever le nez pour la voirt

Pauline haussa les épaules, pleine de pitié pour

la bêtise bumaine, et Fappétit lui revint immédiatement.

Mais quelle fut sa surprise lorsque» deux ou trois jours plus tard, le tbermomëtre ayant considérablement baussè, Martbe annonça son intention de se rendre dans une de ses terres située au sud de Moscou , pour y attendre le printemps dans un climat moins rigoureux.

— Comment, elle s*en Ta! se dit la demoiselle de compagnie, elle s'en va au moment où ils viennent de s'entendre ! Et elle va m'emmener, et voilà que Milaguine va tout à fait se déshabituer de moi !

Marthe en effet s'était décidée à emmener la demoiselle de compagnie : le prince avait insisté làdessus, ne comprenant rien à ses répugnances» — dont, plus que tout autre , il devait ignorer la cause. Et puis, la princesse éprouvait une vague appréhension à l'idée de laisser Pauline auprès des siens : elle préférait l'avoir sous sa main pour la mieux surveiller.

En ce qui concernait l'oubli de M. Milaguine, la chose était £iite et archi-faite^ mais Pauline, comme des moineaux en temps de disette , nourrissait encore quelques illusions avec les miettes de ses espérances. Cette maudite princesse ne cesserait donc jamais^e se mettre en travers des projets de mademoiselle Hopfer! Pauline songea sérieusement à résister, à rester à Pétersbourg; muis sons quel prétexte? Elle eut beau chercher, elle ne trouva rien , et force lui fut d'oc-

LA PRINCESSE OGBEROF. 251

cuper mélancoliquement ses mains agiles à emballer les robes et les jupons de Marthe, — occupation subalterne, que le plaisir d'avoir pour un temps presque toutes les clefs ne parvint pas à rendre moins humiliante pour son âme ambitieuse.

Marthe eut quelque peine à faire accepter par ceux qui Tentouraient ce départ précipité. JVastia retrouva les torrents de larmes de son enfance en conjurant sa sœur de rester ; M. Milaguine, désolé, ne savait plus par quelles prières conjurer la fantasque lubie de sa fille bien-aimée.

— Viens avec moi, père, lui dit-elle un beau jour : tu ne t'amuseras pas beaucoup , mais je serai si heureuse!...

— > A cette saison, Marthe, avec mes rhumatismes, et mon asthme! Y penses-tu? Mais ce voyage serait ma mort , — comme il sera la tienne , ajouta-t-il désespéré : il faut que ton mari ait perdu la tête pour te laisser partir à cette saison !

Ces doléances générales avaient fini par attrister Marthe, sans ébranler sa résolution. Elle trouva une ferme alliée en madame Avérief, confidente naturelle de tous les chagrins de la famille.

— Laissez faire la princesse, répéta-t-elle tant qu'oif voulut Fentendre. Elle sait ce qui lui convient : c'est une femme de tête et de cœur, et je sais qu'elle a raison lorsqu'elle dit que l'air de Pétersbourg ne lui convient pas en ce moment. Voulez-vous la voir retomber malade , comme au printemps dernier?

A force tie se répéter, elle finît par convaincre, et Marthe put s*occuper de son départ sans se trouver arrêtée à tout moment par des ruisseaux de larmes.

Lorsqu'elle alla prendre congé de sa vieille amie, elle la trouva seule.

— Vous partez , lui dit madame Avérief , vous faites bien. Mais ne jouez pas avec votre vie : elle n'appartient pas à vous seulement, elle est aussi à ceux qui vous aiment. Songez à votre père...

— Ne craignez rien , répondit Marthe, comprenant à demi-mots les appréhensions de la vieille dame : je veillerai sur ma vie. Vous Tavez dit^ je ne m*appar*tiens pas. Maisj*ai besoin de solitude... Je reviendrai bientôt... n'en parlez pas.

Madame Avérief la regardait d'un air de doute.

— Oui, continua Marthe, bientôt je pourrai rcvenir,.. Vous ne savez rien?

Un signe négatif lui répondit.

— Il part pour Tarmée , ajonta-t-elle à voix basse. Un grand silence se fit. Madame Avérief pensait à

tous les siens, que Tarmée avait dévorés. Marthe revoyait Michel tel qu'il lui avait dit adieu.

— J'aurais voulu le voir une fois encore , — la dernière, — ici, chez vous, dit-elle tout bas : cela n'aurait fait de mal à personne...

Madame Avérief hésita un instant. La stricte morale lui défendait certainement de protéger une semblable rencontre ; mais ils avaient tant souffert tous

LA PBINGE88E OGHÊROP. sS53

les deux y et Favenir n*avait plas pour eux de joies en réserve I

— J*inviterai toute la famille ici , la veille de votre départ , dit Taîeule , dont les yenx s'étaient fatigués à pleurer pendant sa longue vie , et qui comprenait toutes les douleurs.

Marthe baisa la main que lui tendait sa parente , et ses yenx humides retinrent courageusement les larmes prêtes à déborder.

Le jour désigné ne fut pas long à venir* Un soir de la fin de février, toute la famille se trouva rasseiûblée dans le salon de madame Avérief pour prendre congé de la voyageuse.

Tout le monde, individuellement, était fort triste : collectivement, on dit et fit mille folies, comme il arrive souvent lorsque les esprits sont tendus et les nerfs surexcités. Marthe riait de si bon cœur, qn*on lui eut donné dix-sept ans. Michel lui-même, assis loin d*elle , renvoyait à tout propos la balle au prince, qui ne tarissait pas en saillies.

Madame Avérief, seule , grave et muette , les regardait tons avec un triste sourire ; mais personne ne voulait tourner les yeux de son côté : parmi les rieurs, plus d'un aurait fondu en larmes , si quelque chose Teût rappelé an sentiment de la réalité.

C'est que cette jeune femme qui s'en allait avait été pendant des années la joie et le conseil de la pinpart d'entre eux : pour sa sœur, elle remplaçait une mère; pour M. Milaguine, <^- lorsque la mort de sa

254 LA t'RINCESSE OGHEROF.

femme l'avait laissé seul , embarrassé de deux enfants et d'une maison , — elle avait été la consolation , la sérénité , Tordre et la paix domestique, et la vivante incarnation de la tendresse filiale. Les plus éloignés mêmes avaient senti son influence : pas un d'entre eux qui n'eut à se rappeler une bonne parole I dans une heure difficile , ou le secours discret , mais efficace, d'un regard, d'un mot dit à propos à des tiers, d'un avis délicat donné sans importance... Et, en la voyant partir bien avant Tépoque où le printemps rend les départs fréquents et les séparations faciles, tous les cœurs se serraient, comme si un malheur eût menacé la voyageuse.

A mesure que l'heure avançait, les conversations s'éteignaient peu à peu; la tristesse planait sur l'assemblée. Marthe eut le courage de donner le signal du départ : elle quittait Pétersbourg le lendemain de bonne heure.

— Au revoir, tous tous, mes amis et parents, ditelle en se levant. Que Dieu vous garde en bonheur et santé! J'espère vous retrouver bien portants, à mon retour.

Toutes les voix lui répondirent par des souhaits venus du fond du cœur. Paul Avérief, qui ne la voyait plus sans remords, lui exprima particulièrement ses regrets.

— Ne me plaignez pas, lui dit-elle. Je serai plus heureuse là-bas qu'ici. Embrassez votre petite fille pour moi, ajouta-t-elle en lui serrant la main.

Paul la suivit des yeux, le cœur gros, pendant qu'elle se tournait vers Michel :

— Adieu , lui dit-elle simplement.

— Adieu y répondit le jeune homme.

Il s'inclina sur la main qu'elle lui tendait, et la baisa pieusement. Elle passa, les yeux baissés, et s'approcha de madame Avérief , qui la reçut dans ses bras.

— Je ne vous reverraî plus, Marthe , lui dit-elle a voix basse : je suis trop vieille. J'aurais voulu voir heureux tous ceux que j'aime, avant de mourir... Je n'aurai pas cette joie. Que Dieu vous conduise, ma fille, le ciel vous doit une récompense.

Et sa vieille main tremblante bénit la jeune femme, qui sortit pâle, mais digne et calme comme toujours. Son dernier regard , bien malgré elle , alla chercher celui de Michel qui se tenait à l'écart, s'y posa un instant, et retomba, étranger désormais aux joies de ce monde.

Personne ne souhaita un bon voyage à Pauline.

En galant cavalier, le prince accompagnait sa femme dans son voyage. Ce mari indifférent, qui vivait aussi étranger à Marthe que s*ils eussent habité deux hémisphères opposés, aurait considéré comme indigne du nom de gentilhomme celui qui lui eût proposé de la laisser voyager seule. Il avait quitté la vie remuante et facile de Pétersbourg pour les routes désertes , les rivières en débAcle et les verglas dangereux du commencement de mars. C*est qu*Oghérof était un gentleman et ne se fiait pas à ses domestiques pour la conservation des jours de la princesse, sa femme.

Le voyage fut long et fatigant. Obligés , par les alternatives de pluie et de neige , de quitter dix fois les patins pour les roues et les roues pour les patins , les voyageurs étaient forcés de s'arrêter souvent et de perdre du temps. Le cinquième jour seulement après leur passage à Moscou , ils virent la silhouette de leur demeure seigneuriale se dessiner sur la neige de la plaine. Une large rivière seule les en séparait.

Cette demi-journée fut la plus dangereuse du

LA PBINCESSE OGHÉROF. 251

voyage. La glace était si mince, qu*on voyait par endroits le courant la ronger en dessous. Comment faire passer la lourde voiture de voyage sur cette fragile surface ?

Les voyageurs traversèrent à pied, pendant que le passeur cherchait avec les domestiques un passage plus solide. On le trouva non sans peine à une verste en aval, et vers le soir la princesse fit son entrée dans la maison qui devait abriter son volontaire isolement. Un soleil de pluie glissait ses rayons jaunes par les grandes fenêtres dépourvues de stores.

— Le soleil vous salue ici dame et souveraine , dit galamment le prince à sa femme en lui offrant la main pour descendre.

Marthe se souvint involontairement de son voyage de noces.

— Pourvu qu*il ne 8*en souvienne pas, lui aussi, se dit-elle soudain effrayée.

Pauline, qui flaira sa crainte, mit aussitôt toute son adresse en œuvre pour la faire se réaliser. Pendant les vingt-quatre heures qui suivirent, elle ne cessa de poursuivre le prince de ses compliments ambigus.

— L*aimable mari, disait»elle, qui abandonne la ville et ses plaisirs pour venir s^enterrer vif avec sa femme!

— Mais je ne m*enterre pas, répondit bonnement le prince , puisque je pars dans quinze jours.

— On dirait un voyage de noces, glissa-t-elle une autre fois, discrètement.

— Vous y seriez de trop , Pauline Vassilievnal

répondit aussitôt le prince... Ce qni ne peat jamais êtrel ajoDta-t-il par une habitude de galanterie toute machinale.

Tant soit peu agacé par toutes ces taquineries, un beau jour, trouvant la plaisanterie trop forte , il se retourna brusquement :

— On dirait que ce voyage ne vous amuse pas, mademoiselle Pauline! lui dit-il à brûle-pourpoint.

— Hais si, prince, il m*amuse énormément, au moins autant que madame la princesse! répliqua celle-ci.

— Ten doute. Mais, voyez-vous, continua-t-il un peu rudement, si ce n*est pas un voyage d*agrément , ceseraau moins pour vous un voyage d*utilité. N*ayant personne à qui parler, vous emmagasinerez les trésors de votre esprit pour Fhiver prochain. Ainsi fait la fourmi prévoyante , ajouta-t-il en lui tournant le dos.

Pauline ne trouva rien à répondre; d'ailleurs il avait déjà quitté Tappartement.

Une rage soudaine, immense , la prit tout à coup. Elle n'avait jamais pensé qu'elle pût haïr Oghérof , si gai , si aimable , et si nul ! Voici que par un mot il s'était rangé dans la catégorie de ceux qui méritent la haine ! Quelle chance ! elle allait pouvoir frapper d'une pierre deux coups, nuire deux fois par un seul trait de langue! c'était double jouissance.

— D'ailleurs, se dit-elle, le moment est excellent, je n'en retrouverai jamais un meilleur.

Pauline, décidée à jouer sa dernière carte, termina tous ses petits arrangements, fit emplette d*un joli traîneau léger, et le laissa en attendant chez le paysan qui le lui avait vendu ; en 'allant acheter la provision de sucre à la ville voisine, elle s*assura que la diligence de Moscou y passait deux fois par semaine ; puis elle se procura beaucoup de petite monnaie , et cousit dans la doublure de sa robe, avec ses propres économies, la précieuse donation de six mille roubles qui lui assurait le moyen de nuire à peu près impunément à la fille de son bienfaiteur; enfin, toutes ces précautions prises, elle attendit un jour de diligence.

Ce matin-là, précisément, le prince n^était pas de la plus brillante humeur. Les insinuations de Pauline n'avaient pas été perdues : le prince avait regardé attentivement sa femme, et s'était aperçu qu'elle était aussi belle, sinon plus belle que jamais. Il l'avait dit à la princesse, qui avait fait la sourde oreille. De nouvelles amabilités moins vagues, combinées avec deux jours de pluie, avaient eu pour résultat de donner à la princesse un de ces accès de somnolence qui l'enfermaient pour vingt-quatre heures dans son appartement. I

Le prince était en train de se dire qu'après tout la princesse était sa femme, qu'il l'avait épousée par amour, et que, s'il avait eu quelques torts envers elle, ce n'était pas une raison pour qu'ils donnassent éternellement au monde le spectacle d'un ménage

260 LA PRINCESSE OGHËROP.

uni seulement par le lien des convenances. Il était prêt à lui faire le sacrifice de rester indéfiniment dans cette Tbébaîde, si le climat devait faire du bien à la princesse : mais au moins fallait-il qu'il pût lui parler autrement que par une porte entrebâillée, que diable ! Il en était là de ses réflexions , lorsque Pauline entra pour faire le thé.

— La princesse a passé une bonne nuit? dit-elle d'un ton doucereux après le premier écbange de saints.

— Je n'en sais rien ! répondit brusquement le prince.

Se reprenant il ajouta :

— Je l'espère : elle était souflrante bier soir. Il continua à arpenter la salle à manger.

— C'est ce qu'il m'avait paru, répliqua tout doucement la demoiselle de compagnie.

Après avoir jonglé cinq minutes avec les tasses et les soucoupes, exercice qui avait la propriété spéciale d'irriter les nerfs peu irritables du prince, elle posa la tbéière sur le plateau et dit d'une voix plaintive :

— Pauvre princesse, elle est triste!

Oghérof s'arrêta et regarda Pauline d'un air interrogateur. Celle-ci ne fit pas mine d'y prendre garde.

— Prince, avez»vous lu le journal d'avant-bier? dit-elle au bout d'un instant.

— Non , répondit Oghérof en reprenant sa promenade.

— Où doncest^l? continua Pauline en furetant sur

le piano. H y a du nouveau parmi vos amis et connaissances.

— Quoi? fit machinalement le prince.

— Le jeune Graab passe capitaine aux gardes à cheval , en remplacement de H. Michel Avérief, qui permute, sur sa demande, àParmée du Caucase.

— Avérief au Caucase ? répéta le prince en faisant volte-face : c*est impossible! Où donc?...

Il arracha presque le journal des mains de Pauline et lut lui-même à haute voix cette nouvelle extraordinaire :

— Si vite! Avérief ne m*avait pas parlé de ce projet! dit-il stupéfait.

— Ohl prince, ce n*est pas à vous qu*il aurait pu le mentionner... fit discrètement Pauline.

— Pourquoi?

Le prince, nerveux, parlait d*un ton un peu plus haut et plus bref que de coutume. Pauline ne répondit pas et recommença à faire tinter ses petites cuillères.

— Pourquoi, vous dis-je? rèpéta-t-il en faisant un pas en'avant.

Pauline passa un doigt sur son corsage pour s'assurer que Targent était à sa place, puis regardant le prince d'un air délibéré :

— Je ne sais pas, dit-elle, et je le saurais que je ne le dirais pas : ce ne sont pas mes aflTaires.

Les yeux baissés, brandissant la théière de la main droite et la passoire à thé de la main gauche, elle allait remplir les tasses; — le prince lui saisit brus-

quement le poignet et la força de poser la tbëiëre sur la table un peu trop vite.

— Parlez! lui dit-il d'une voix impérieuse , vous en avez trop dit pour vous taire. Pourquoi ma femme est-elle triste et pourquoi Avérief part-il pour le Caucase?

— Mais, fit Pauline, rien ne relie ces deux idées...

— Vous me prenez pour un imbécile! tonna le prince. Un cerveau brûlé, soit; un imbécile, non! Vous allez dire ce que vous savez , ou ce que vous avez inventé; sinon... Parlez, Pauline Vassilîevna, reprit-il, calmé soudain, né me faites pas oublier que je suis un bomme et que vous n*étes qu'une femme.

— C'est vous qui l'avez voulu , prince : le ciel m'est témoin...

— Parlerez-vous? cria Ogbérof exaspéré en frappant sur la table.

Les yeux baissés, les coins de la boucbe piteusement tirés, Pauline raconta au prince comment Michel Avérief avait aimé Martbe toute jeune fille ; comment Martbe l'avait certainement aimé ; comment, le jour du départ du jeune bomme pour l'étranger, elle avait pleuré toute la journée, dans le jardin d'abord, dans sa cbambre ensuite.

— Pleuré? dit le prince, qui écoutait très-calme. Pourquoi ?

— Parce que le bruit s'était rc^ andu que M. Avérief emmenait un enfant...

«— Ab ! oui, je sais. Eb bien?

LA PRINCESSE OGHÉBOF. 263

— Eh bien y prince, vous voyez que la pauvre princesse aimait déjà M. Avérief.

— Déjà?... rugit le prince. II y a donc quelque chose? Hais je suis fou, moi/d*écouter des cancans de domestiques. Savez-vous bien que vous êtes une grande misérable, mademoiselle, de venir me conter de telles sornettes sur la princesse ma femme I

— Misérable si vous voulez, prince, répondit Pauline en lui lançant le regard haineux de ses yeux de vipère; mais il n'en est pas moins vrai que votre femme et Michel Avérief avaient des rendez-vous ensemble. J'en ai la preuve sous ma main.

— Des rendez-vous? répéta le prince, devenu tout pâle, en reculant d*un pas.

— Des rendez-vous au Jardin Botanique.

— Folie! s*écria Oghérof, elle y a rencontré sa sœur.

— Mais elle n*a pas écrit son nom sur le registre 1 répliqua Pauline triomphante, ce qui prouve qu'elle n'était pas seule dans la galerie, là-haut où personne ne Ta vue ! J'ai vu le registre, moi, et son nom n'y est pas. Pourquoi n'y serait^il pas si elle n'avait rien à cacher? D'ailleurs, je les ai vus se donner rendezvous. J'étais là! Michef Avérief est l'amant de votre femme, et elle est triste parce qu'il l'a quittée.

Oghérof fit un bond vers Pauline. Celle-ci eut peur et mit la table entre eux. Le prince s'arrêta honteux de son emportement.

— J'ai failli me déshonorer, dîMli mais aussi vous

faites par trop oublier que vous êtes femme. Mademoi* selle Hopfer, je tous chasse!

— Cela ne chauge rien aux choses, répliqua Pauline avec son méchant rire, en fermantlaportederrière elle.

Oghérof eut grand*peine à se retenir de la suivre pour lui tordre le cou. Il se retint cependant, et, traversant la salle à grands pas, franchit une enfilade de pièces au bout de laquelle se trouvait la chambre de Marthe. La porte était entr*ouverte ; il hésita : sa femme n*était peut-être pas seule, — et puis, qu*allaitil lui dire?

Son hésitation fat de courte durée : il frappa deux coups et entra sans attendre de réponse.

La princesse était debout devant un miroir; ses magnifiques cheveux, nattés mais, non rattachés, roulaient sur son peignoir blanc jusqu'à ses genoux. Elle s'était retournée au bruit et restait stupéfaite, attendant une explication. Son regard honnête et ferme interrogeait le prince ; il répondit franchement :

— Madame, lui dit-il, je viens de chasser Pauline Hopfer.

Marthe sentit que Theure était venue. Elle posa une main sur son cœur pour en calmer l'agitation et continua à regarder son mari.

— C*est une infime calomniatrice I Elle a osé dire que vous aviez aimé Michel Avérief.

— Cette fille est une infAme, en efiet, et elle souillait notre toit, répondit Marthe, mais elle a dit vrai : J*ai aimé Michel Avérief.

— Et VOUS me le dites à moi? fit le prince trèspâle, et les dents serrées.

— Je ne Tai dit qu'à vous, répondit Marthe. Si vous me Faviez demandé avant de m*épouser, je vous l'aurais dit comme aujourd'hui.

— Pourquoi n'étes-vous pas sa femme, alor«, ao lieu d'être la mienne?

— Parce que Pauline l'a calomnié alors comme elle me calomnie aujourd'hui , et qu'elle me l'a fait mépriser.

— Ce mépris n'a pas duré longtemps, sans doute? dit le prince avec eflbrt.

La rage l'étouffait.

— Jusqu'au retour de Paul Avérief , avec l'enfant dont on accusait son frère d'être le père.

— Et depuis?...

— C'est mon mari qui m'interroge, répondit Marlhe avec dignité. Mon mari est dans son droit... Je répondrai! Depuis, sentant que par ma conduite hautaine j'avais causé du chagrin et fait du tort à un homme digne d'estime, je lui ai témoigné le regret que j'avais d'avoir agi si précipitamment.

— Un rendez-vous?

— Oui, prince; j'avoue ma faute. Je ne devais pas demander ce rendez-vous, — car c'est moi qui l'ai demandé.

— Oix cà?

— Au Jardin Botanique... Je vous ai caché quelque chose, mais je n'ai pas menti.

'- — Et vous avez maudit Tobstacle, le mari qui vous 1 empêchait d*être heureux? non sans vous jurer un amour éternel sans doute?

— Nous n'avons maudit personne : nous nous sommes séparés pour toujours, trop fiers pour pécher. Si j'avais effleuré sa main, je n'aurais plus osé toucher là vôtre.

Marthe tendit sa main droite à son mari d'un geste si fier, que la colère d'Oghérof changea soudain d'ohjectif. Il prit la main qui lui était tendue et regarda sa femme bien en face, un instant. Elle soutint son regard sans audace ni orgueil, mais avec l'assurance d'une âme honnête.

— Il est parti pour le Caucase, le savez-vous ? dit-il,

— Et moi je vous ai demandé de m'amener ici, répondit-elle simplement.

Oghérof, subjugué, plia un genou devant sa femme.

— Je vous demande pardon de vous avoir soupçonnée, Marthe, lui dit-il : mais cette vipère a une façon de parler qui vous ôte votre bon sens.

— Je la connais, répondit la princesse.

j — Pourquoi l'avez-vous gardée, alors?

— Je voulais éviter ce qui est arrivé aujourd'hui... Si vous m'aviez interrogée, j'aurais répondu. Vous souvient-il de la peine que j'ai eue à me décider à vous répondre oui, jadis?

— Certes, s'il m'en souvient! Ah! si j'avais su...

LA PRINCESSE OGHÉROP. 261

Voilà qn*à présent c^esl moi qui suis entre votre bonheur et vous... Ma chère Marthe , vous ne me détestez pas cependant?

— Non, prince, répondit Marthe sans embarras : je vous estime et vous aime comme un honnête homme et un excellent ami.

— Mais lui... vous Taimez encore?

— Nous nous sommes séparés pour toujours : il ne doit plus exister pour moi.

Le prince soupira.

— Il va falloir vous conquérir une seconde fois... Mais, s*écria-t-il avec un soubresaut, cette fille s*en va! Elle répandra dans le monde les calomnies qu'elle m*a débitées!.. A tout prix, par Tintérêt ou par la crainte, il faut assurer son silence ! Pourvu qu'elle ne soit pas encore partie!

11 sortit à grands pas, puis reparut aussitôt.

— Marthe, dit-il, vous êtes une honnête femme. Michel Avérief vaut mieux que moi, c'est un garçon solide et je ne suis qu'une mauvaise tète : mais, puisque c'est à moi que le sort vous a donnée , je ferai de mon mieux pour vous mériter.

Avec un geste d'adieu, il disparut en courant: Marthe s'assit accablée. Une nouvelle croix faisait plier ses épaule^. Faudrait-il maintenant avoir à lutter avec l'amour de son mari? Anéantie, elle se laissa rouler au fond d'un abime de désolation.

Pauline n*avait pas perdu de temps. Elle était arrivée à son but : le plus pressé était désormais de fuir devant Torage. Elle prit possession de son traîneau, acheta et paya en beaux roubles neufs un joli petit cheval que le paysan lui vendit pas trop cher, s^assit dans son équipage avec une petite valise, prit les rênes et se mit en route , toute rayonnante. Quel génie que le sien ! D'un coup, elle avait fait le prince malheureux, brisé la princesse, et probablement fondu la balle qui ne pouvait manquer, un jour ou Tautre, de tuer Avérief par la main du mari.

Elle excitait son petit cheval en lui tapant le dos avec les rênes, car, dans sa précipitation, elle avait oublié de prendre un fouet : on n*est pas parfait I

La route s'étendait déjà derrière elle sur un long espace, toute sillonnée de traînées noirâtres : on était à la fin de mars, et le dégel, depuis plusieurs jours, poursuivait son œuvre avec activité. Le trot du petit cheval envoyait à la figure de Pauline une notable quantité de boue et de neige fondue, mais elle n*y regardait pas de si près : dans la vie qu'elle avait choisie, il fallait savoir supporter bien des choses I

LA PRINCESSE 06HËR0F. 269

— J*ai eu le dernier mot tout de même, se répétait-elle joyeuse.

Elle se serait frotté les mains, si elle n*avait pas eu son cheval à guider. Elle remplaça ce geste.de satisfaction par une forte secousse aux rênes, qui claquèrent sur le dos de la bonne bête. Celle-ci s^en vengea en envoyant un gros paquet de boue au visage de la propriétaire.

•^—Attends, attends, dit-elle à Tanimal, je ne te punirai pas, toi, mais je te vendrai, et plus cher que je ne t'ai payé.

La rivière, cachée par une mince taillis de sapins, coulait au bas d'un talus escarpé. Pauline le descendit avec toute espèce de précautions, leva les yeux, et s'arrêta stupéfaite.

La moitié des glaçons avait disparu, remplacée par un joli courant d'eau limpide et gaie, toute bleue au soleil; l'autre moitié, protégée par l'ombre du bois, restait fixée au rivage , formant une sorte de pont solide jusqu'au milieu de la rivière. Et an delà, comment passait -on? (Jn bac ét^it bien à l'autre bord , mais la glace l'empêchait d'aborder du côté sud. De quelque côté qu'on se retournât, le problème restait sans solution.

Pauline héla le passeur. Celui-ci, n'ayant rien à faire, était allé dormir dans le foin ; il fit longtemps la sourde oreille. Mais la voix de Pauline eût réveillé des morts tant elle était perçante. Le passeur arriva en s'étirant et bâillant au soleil.

— Comment passe-t-on? demanda-t-elle sans préambule.

— On ne passe pas, répondit Thomme. Retournezvous-en chez vous.

— Je ne peux pas, je suis pressée. C*est une affaire importante. Je te payerai bien. Trouve un moyen de passer*

L^offre d'une haute paye acheva de réveiller le passeur.

— n y a un moyen, dit-il, pas très-commode, mais il est bon pour nous autres.

— Quel moyen ?

— On vient en traîneau jusqu'au bord de la glace, j'amène mon bac, on fouette le cheval, et voilà !

— Le traîneau passe sur le bac ?

— Oui.

. — Et la glace ne casse pas ?

— Cela arrive ; mais si vous êtes pressée ?

Le galop d'un cheval retentit en haut sur la route couverte de flaques d'eau. Une vague appréhension saisit Pauline.

— AJlons, détache, dit-elle au passeur, je viens ! Le passeur détacha lentement son bac et se mit en

devoir de prendre la gaffe.

— Le courant est trop fort, dit-il, il y a trop d'eau. Attendez, je vais chercher les avirons.

— Dépêche-toi... je donne un rouble! cria Pauline nerveuse.

Le galop du cheval se rapprochait rapidement.

L^homme reparut avec ses avirons et se mit à remonter le courant dans une direction oblique pour aborder à Tendroit favorable. En ce moment, le galop, devenu furieux, s^arrêta tout à coup, et Pauline, terrifiée, aperçut Oghérof au bord du talus, à quinze pieds au-dessus d^elle.

— Pauline I cria-t-il, j*ai à vous parler. Attendez !

— Non ! répondit-elle. C'est fini.

— J*ai quelque chose à vous proposer*

-^ Rien ! répondit-elle en rassemblant les rênes.

Le traîneau avança sur la glace.

' — Beaucoup d'argent ! dit le prince en faisant descendre avec précaution à son cheval la pente glissante et dangereuse du talus.

Le bac approchait ; quelques pieds seulement le séparaient de la glace.

— Beaucoup d'argent ! répéta le prince.

•^ Tai des goûts modestes, répondit Pauline en ricanant. Ce que j'ai me suffit. Adieu.

Elle s'engagea à mi-chemin sur la glace au-devant du bac.

— Vous ne partirez pas! s* écria le prince,. dont toute la fureur se réveilla.

— J'ai des preuves , dit Pauline sans tourner la tête.

— Elles sont fausses!

— On le verra bien! fit méchamment l'Allemande, qui avait presque atteint le bac.

— Vous les rendrez , morte ou vive ! s'écria le

27S LA P1INCES8E OGHÉROF.

prince ap comblç de la rage ; et il lança son cheval sur la glace fragile.

— Noas allons passer ensemble !

Un double cri lui répondit. Un craquement sec se fit entendre : la glace cédait autour d'eux. Affolée , Pauline frappa violemment son cheval , qui fit un bond furieux en avant , manqua le bac et disparut dessous avec le traîneau. Un large glaçon se détacha lentement et passa sur la place où elle parlait Tînstant d*avant. Le prince, muet d^borreur, restait au bord du gouffre.

— Sauvez*Ia, prince, sauvez-la, 8*écriale passeur, ce n*est pas bien profond.

Oghérof regarda Teau bleue, où le remous faisait encore des ronds.

— C'est une femme , après tout, se dit-il... Et ma • vie vaut si peu ! Marthe ne me pleurerait même pas!

A la grÂpe de Dieu I

Il excita son cheval de Téperon pour le faire sauter à Teau. MaisTanimal avait peur : il se cabra; un second craquement ébranla la glace jusqu'au rivage, une large fente s'entr'ouvritsous ses pieds et Oghérof disparut. Deux fois le cavalier et le cheval revinrent à la surface , deux fois le passeur, désespéré , tendit son aviron... La troisième fois le cheval, épuisé, gagna le rivage, — seul!

Pauline, incapable de nuire, dormait pour toujours au fond de la rivière... Marthe était veuve...

La nouvelle de cet événement , en arrivant à Pétersbourg, fat d*abord accueillie avec incrédulité. Alexandre Oghérof , le plus brave , le plus adroil des officiers de la garde , se noyer en traversant une rivière, comme un vulgaire colporteur! M. Milaguine était tellement abattu , qu'il fallut renoncer à en tirer un mot. Il n'avait de pensées que pour Marthe :

— Pauvre princesse, pauvre princesse, répétaitil : après deux ans de mariage ! Et ils s'aimaient tant !

Il partit aussitôt avec Serge et Nastia, pour rendre les derniers devoirs à son gendre et ramener sa fille.

Le corps du prince avait été rapporté chez lui^ la jeune veuve Tavait longuement contemplé sans qu'une larme sortit de ses yeux dilatés par le saisissement. Ce beau visage mâle, que la mort n'avait pas déformé, où les fatigues de la vie n'avaient pas encore eu le temps de laisser leur empreinte , avait pour elle une sorte d'attraction. Vainement on l'engageait à quitter l'appartement mortuaire; elle se laissait emmener^ mais, une heure après, on la re*

trouvait absorbée dans sa contemplation sans larmeft et sans paroles.

Ce qu'elle demandait à ces lèvres pâles , à ces yeux clos, c'était le secret de la dernière pensée. Un doute efiroyable la torturait incessamment :

— Est-il mort en voulant me venger? S'est-il fuè parce que je ne Taimais pas? se disait-elle à toute heure.

Lamiity elle se levait» et, couverte d'une pelisse, elle se rendait dans la chambre glaciale où reposait le prince en attendant les obsèques, et là» pendant que le diacre à moitié endormi murmurait d'une voix monotone les versets funèbres , à la lueur des cierges vacillants , elle étudiait encore ce visage » indifférent jadis, dont chaque pli avait maintenant pour son esprit tourmenté une signification effrayante et nouvelle. A genoux, au pied du cercueil ouvert, le drap d'or du catafalque la frôlant de ses plis raides et glacés, elle priait, elle interrogeait Dieu... Sa conscience affolée lui disait qu'elle avait commis an moins une imprudence , un crime peut-être.

— Fallait-il donc mentir?... jetait au ciel comme une clameur cette âme désespérée. Et la prière incessante, passionnée, ne la calmait pas. Ce cœur qui n'avait jamais pu regarder en face l'ombre du mal se débattait vainement , aux prises avec le remords d'un crime inconscient , involontaire , mais irréparable.

C'est ainsi que les voyageurs trouvèrent Marthe , le troisième jour seulement après leur départ, le cm-

quiëme après Févéneinent. Elle vînt à eux le visage pâle et rigide » les yeux cernés, les mains brûlantes, traînant comme un suaire ses longs vêtements de deuil. Elle n*avait pas vieilli pendant ces cinq journées : elle s*était émaciée;on eût dit une de ces nonnes brûlées par une torture intérieure , qui passent dans les chapelles des couvents, un cierge à la main, sans rien entendre, sans rien voir, apparitions mortelles, mais non terrestres.

La cérémonie eut lieu le lendemain au milieu d^une foule nombreuse accourue de deux cents verstes à la ronde. Depuis bien longtemps on n^avait vu , dans le pays , d*obsëques aussi somptueuses.

Les restes de Pauline, retrouvés le lendemain de Faccident, avaient été enterrés aussitôt sans bruit dans un coin du cimetière , sa foi ne comportant pas le service de TEglise grecque. Marthe n'avait pas voulu la voir.

Après Fenterrement , les visiteurs ayant quitté la maison mortuaire, la famille se rassembla dans la grande salle. Il s'agissait de prendre une détermination.

M. Milaguine ne voulait absolument pas entendre parler de laisser sa fille à la campagne ; à ses supplications, à ses remontrances, la princesse répondait un mot toujours le même : — Je ne puis abandonner ainsi les restes de mon mari. Espérait-elle surprendre le secret de la tombe à force de prières?

Vainement sa sœur et son beau-frère la suppliaient

de les suivre; et, poar la centième fois, les mêmes raisonnements, les mêmes remontrances recommençaient à dévider lear écheveaa , lorsqu'un domestique vint annoncer à la princesse que le passeur était là, qui demandait à la voir.

— Le passeur ? Qu'est-ce que cela? dit la princesse sans tourner la tête.

— Le passeur qui était à la rivière , le jour...

— Il y avait un passeur? s'écria Marthe en se. levant toute droite; il a vu ?...

— Oui, Votre Altesse , il a tout vu; il veut vous remettre quelque chose qu'il a trouvé.

— Je croyais qu'il n'y avait personne, dit Hartne après un court silence : comment se fait-il que je n'aie pas su?...

— On vous Ta dit tout de suite, Votre Altesse; mais vous n'entendiez rien , dans ce moment-là ; et depuis, vous n'avez plus rien demandé.

— C'est bien, dit la princesse , j'y vais.

Elle se dirigea vers la porte : ses parents la regardaient en silence. Tout à coup , à mi-chemin , elle faiblit et étendit les bras dans le vide pour se retenir. Elle ne pouvait plus marcher. Ses jambes, ployées par la prière , refusaient de porter son corps , que le jeûne avait affaibli. On l'assit dans un fauteuil, et M. Milaguine ordonna d'introduire lepasseur.

— Non, non, dit Marthe en essayant de se lever, je veux le voir seule.

— Pour cela, non ! s'écria M. Milaguine en colère :

il ne sera pas dit qu^après avoir perda mon gendre, Je perdrai ma fille ! Fais venir cet homme» et vite! dit-il au domestique avec autorité.

Marthe, impuissante, courba la tête. Que lui importait, d'ailleurs, que cet homme pût Taccuser devant sa famille, sans le savoir, en racontant ce qu*il avait vu? Sa faute n'était-elle pas de celles qu'aucun châtiment terrestre ne peut assez punir?

Le passeur entra et se tint près de la porte.

— Tu étais là, commença M. Milaguine, quand le malheur est arrivé?

— Oui , Votre Excellence.

— Tu étais seul?

— Tout seul. Votre Excellence; et même je dormais quand la demoiselle est venue.

— Qu'est-ce qu'elle t'a dit?

— Elle m'a demandé si on passait, et je lui ai dit qu'on ne passait pas, qu'il fallait s'en retourner. Elle a répondu qu'elle voulait passer tout de même.

— Mais il ne fallait pas le permettre t dit M. Milaguine d'un tonde reproche.

— C'est que, voyez-vous, monsieur, nous passons très-bien, nous autres; il ne nous arrive pas de mal. Si on tombe à l'eau , on se secoue et voilà tout; mais la demoiselle ne savait pas conduire et elle a trop voulu se dépécher...

— Pourquoi se dépêcher? fit Serge, qui écoutait avec attention.

Dès l'arrivée, les récits des domestiques leur

avaient bien appris les causes probables de Tévénement; mais il y avait évidemment un mystère qu'il importait d*éclaircir.

— Elle se dépêchait, monsieur, parce que Son Altesse le prince défunt voulait Tempécher de traverser.

— Pourquoi?

— Je ne sais pas, dit le passeur en se grattant la nuque. Ce ne sont pas nos affaires...

— Va toujours, ne crains rien, dit M. Milaguine pour Fencourager.

Marthe écoutait , droite dans son fauteuil, la tête baissée, les mains jointes et serrées.

— Eh bien, reprit le paysan , quand le prince est

arrivé en haut , il a crié à la demoiselle : Je veux

,vous parler, attendez! Elle a répondu : non! Alors il

s^est approché un peu plus et il lui a dit : Beaucoup d*argent1 Elle lui a répondu non encore. Alors je n ai pas compris ce qu'il lui a encore dit, mais elle s'est mise à rire ; elle n'avait pas l'air d'être bonne en ce moment-là. Le prince s'est mis en colère et a voulu la rattraper, c'est alors qu'elle a fouetté son cheval et que la glace s'est brisée.

— Et le prince?

— Le prince était à cheval.

— 11 ne s'est pas jeté après elle?

— Non , fit le passeur en hésitant... Non , il n'avait pas Tair d'avoir envie de se jeter à l'eau. J'ai crié : Sauvez-la! sauvez-la!... Vous savez, dans ces mo*-

ments-Ià, on n*a plus bîea la tête àsoi,. . si j*avais su... bien sûr, je n'aurais rien dit.

— Et il a sauté?

— Il a fait le signe de la croix et il a sauté... Marthe leva la tête et regarda Thomme qui parlait.

— Son cheval n'aimait pas Teau» il faut croire, continua le passeur, car il s'est débattu comme un diable. Ils sont revenus deux fois en haut; la première fois, je tendais mes avirons, j'ai bien cru que le prince allait les attraper, — il ne s'en est pas fallu d'un pouce ; — la seconde fois, il était trop loin, le courant l'avait emporté... On peut bien dire que c'est son cheval qui Ta tué, pour ça, aussi vrai que je suis un chrétien !

Marthe regardait toujours le passeur.

— Peux-tu lever la main devant Dieu que tu dis la vérité? fit-elle d'une voix si étrange, que les assistants la regardèrent frappés de surprise.

— Devant Dieu , dit l'honnête homme, et au péril du salut de mon âme , j'ai dit la vérité.

— Il n'avait pas envie de sauter?

— J'ai eu tort, madame, oui, j'ai eu tort... Mais qu'est-ce qu'on peut me faire ? dit le passeur en se redressant : je lui ai dit : sautez ; j'aurais sauté moimême, s'il n'avait pas fallu tenir le bac dans le courant... Ce n'est pas ma faute si Dieu a voulu qu'il arrivât un malheur!

^ — Il n'en avait pas envie? Tu en es sûr? répéta Marthe avec insistance.

— Eh Don I qui est-ce qui a envie de se jeter à Teau au mois d'ai^ril? fit rhoiiimed*nn ton bourru.

Il commençait à se repentir d*étre venu.

Marthe ne dit rien; ses lèvres blêmes s*agitaien( convulsivement. Ses doigts s'étaient tellement serrés, qu'ils marquaient de taches rouges la chair de ses mains amaigries.

— Et voilà ce que j'ai trouvé en cherchant au fond de la rivière » dit le passeur en mettant sur la table un fragment de chaîne avec les breloques de la montre, parmi lesquelles un tout petit médaillon qui contenait le portrait de la princesse.

Marthe fit un signe de tête.

— Merci » dit M. Milaguine en lui remettant une récompense, tu es un honnête homme. Peut-on le congédier ? dit-il à sa fille en se tournant vers elle.

— Attendez, répondit Marthe. Tu dis qu'il s'est débattu et qu'il a voulu prendre tes avirons? fit-elle d'une voix très-nette.

— Oui , madame.

— Alors tu crois que c'est un accident?

— Bien sûr! Un si beau monsieur et qui avait si bonne envie de vivre !

— C'est pour sauver la demoiselle qu'il s'est jeté à l'eau? Tu en es sûr?

— Oh! oui, bien sûr.

Marthe se leva» agita ses mains tremblantes et retomba évanouie.

Le soir du même jour, pendant que Marthe, pour

LA PRINCESSE 06HÉR0F. S8I

la première fois depuis son veuvage, dormait d*uu sommeil paisible et profond , Nastla entraîna Serge dans un coin. >

— Sais-tu? lui dit-elle, J0 suis sûre que Marthe a cru que le prince s'était tué.

Serge ne répondit pas.

— Et toi , fit-elle avec insistance, qu'en penses-tu ?

— De quoi?

— Penses-tu que Marthe Tait cru?

— Certainement , répondit Serge avec quelque répugnance.

— Et toi , le crois-tu ?

— Non , dit-il après un silence. Pourquoi se seraitil tué? II avait tout ce qu'il faut pour être parfaitement heureux.

Dans le pays, Oghérof n'avait jamais passé pour un saint ; on crut qu*il s'était noyé en essayant de retenir sa maîtresse qui voulait le quitter.

Après quelques jours de repos, Marthe ne refusa plus de partir avec les siens pour Pétersbourg, et la triste compagnie revint en ville au moment où tout le monde s'en va.

Madame Avérief , après s'être fait donner tous les éclaircissements, installa Marthe chez elle , et ellemême à son chevet; car la jeune veuve était trèsfaible et gardait le lit de temps en temps. La conversation de cette femme, éprouvée par tant de malheurs dignement supportés, était pour Marthe un secours

suprême lorsque ses angoisses la reprenaient.

lé.

Un jour elle se décida & en parler à madame Avérief.

— Il est possible que mon mari ne se soit pas tué , conclut-elle après lui avoir rapporté leur dernier entretien, mais il est certain que dans ce moment-là il ne tenait pas à la vie. Qu'avait-il à attendre , en effet , d*une existence que je ne pouvais pas lui rendre agréable? Si, comme il est à craindre, il s'était repris d'affection pour moi , nous, aurions été bien malheureux !

— Il avait encore quelques autres consolations en ce monde , pensa madame Avérief en se rappelant les endroits que le prince aimait à fréquenter de son vivant. — Dieu fait bien ce qu'il fait, répondit-elle tout haut : il en a ordonné pour le mieux. Vous êtes jeune et la vie est longue ; vous avez le droit' d'être heureuse ^ puisque vous n'avez jamais manqué à vos devoirs.

A force de le lui répéter, elle finit par convaincre Marthe, qui retrouva peu à peu la santé. Le nom de Michel ne venait pas encore à ses lèvres, mais il était souvent au fond de son âme. Quand elle l'y surprenait, il est vrai, elle l'en chassait bien vite, se reprochant de coupables pensées que son veuvage récent devait lui interdire. Mais il lui semblait parfois que là-bas, au bout d'une route longue et poudreuse, elle voyait s'ouvrir une oasis pleine de tendre verdure et d'eaux courantes. £lle fermait les yeux pour ne pas lavoir, et la fraîcheur lointaine pénétrait malgré elle

ses membres fatigués. Elle rouvrait les yeux, et Toasis était déjà plus proche : elle avait cheminé sans le savoir.

Un jour vint où elle s'aperçut que sa pensée remontait , plus volontiers qu'à tout autre temps, à rhiver qui avait précédé son mariage. Ce jour-là, elle ne s'interrogea pas. A l'aide du souvenir, elle reconstitua l'ancien salon grenat, et ce fut là désormais qu'elle passa ses heures de solitude. Michel, invisible, muet, dont elle voulait ignorer la présence, lui tenait cependant compagnie.

La guerre du Caucase étail finie , ft proprement parler, depuis que Schamyl n'était plus à la tête de la résistance. Seules, quelques bandes acharnées combattaient avec la ténacité du désespoir. La latte, resserrée sur un espace de terrain relativement peu considérable, avait le charme irritant d'une partie dont la réussite est assurée , mais dont le résultat final recule au moment où Ton croit le saisir. Les officiers sérieux et intelligents étaient autant que jamais les bienvenus, et Michel n'eut pas de peine à obtenir son changement. Tout fut fait si vite , qu'il put partir à la mi-mars.

Il quitta Pétersbourg dans un état d'esprit trèscalme. Il avait choisi le Caucase, parce que ce théâtre de luttes et de gloire était le seul où il pût servit efi'ectivement son pays; mais l'enthousiasme des armes ne l'avait pas guidé dans son choix. Il savait dangereuse cette guerre de surprises et de ruses, et, dans le fond de son âme, il n'en était pas fâché, mais rien n'était plus loin de son esprit que de se faire tuer de propos prémédité. Il pouvait , en vivant rcsi-

LA PRINCESSE OGHtROF. 2S5

gné , faire preuve de plas de courage et se montrer utile; — et qui sait si un jour Marthe n*aurait pas besoin de lui ?

Telles étaient ses dispositions lorsqull prit congé de sa vieille tante.

— Le Caucase m*a pris mon fils, lui dit-elle, comme la Turquie m'avait pris mon mari. Vous reviendrez, je Tespëre, plus heureux... Mais là comme ici , mon enfant , faites honneur au nom d'Avérief.

Semblable aux matrones antiques , elle garda son courage, et bénit Michel avec un front serein. Au fond de son âme , elle se disait que les martyres les plus courts sont les meilleurs, et que Michel, attendant si peu de joies delà vie, n'aurait pas grand'chose à regretter s'il venait à la perdre. Et tout an fond , tout au fond , inavouée à elle-même , elle eût trouvé une joie secrète à penser que, si ces deux êtres malheureux étaient définitivement séparés, du moins rhonneur resterait sauf.

La nouvelle de la mort du prince Oghérof bouleversa toute la famille, et madame Avérief plus profondément que les autres. Le sacrifice si courageusement accompli se trouvait donc inutile. Sa première impulsion fut d'écrire à Michel de revenir. Mais on ne revient pas ainsi , sans avoir senti Todeur de la poudre. Elle se retint à grand'peine , pour ne pas exposer son neveu à une tentation trop vive. Elle crafgnait bien à tort : femme, elle ignorait la puissance du devoir militaire, — et plus de huit jours

s'étaient écoulés depuis la nouvelle de la mort du prince , lorsqu'elle se décida à écrire à son neveu.

Paul n'avait pas pris tant de précautions ; son premier mouvement avait été le bon. a La princesse est veuve » , disait-il à son frère. Au moment de s'épancher, il s'était arrêté. A quel propos lui ferais-je compliment? s'était-il dit : il ne m'a jamais parlé de rien I Et ses renseignements s'étaient arrêtés là.

Par malbeur, Michel ne reçut pas sa lettre. Il n'atteignit son régiment que pour se mettre en marche avec lui , et la lettre courut après lui de bourgade en bourgade sans parvenir à le rejoindre.

Ces huit jours furent huit journées de combats pour la troupe héroïque où le jeune officier venait de recevoir le baptême du feu. Un parti considérable de rebelles s'était massé dans une sorte de cirque de montagnes et, de là, faisait à tous moments des incursions meurtrières dans les campements russes.

Michel reçut quelques égratignures et n'en fut pas plus fier. Pendant un mois , il ne pensa plus à rien qu'à la guerre. La fièvre l'avait pris , il voulait vaincre : toute sa force, toute la solide énergie de son caractère résolu s'était tournée vers ce but , et il se jetait tête baissée dans le danger, à tel point que son colonel fut obligé de le réprimander pour sa témérité. Le jeune homme promit d'être plus sage, mais, au coHibat suivant, les circonstances furent plus fortes . que ses résolutions.

Un soir de mai , la petite troupe que commandait Michel cheminait prudemment dans une étrcûte vallée; le colonel avait ordonné une reconnaissance , le bétail du régiment ayant été volé la nuif précé^ dente. Tout paraissait tranquille; le torrent dont les soldats suivaient le lit roulait ses eaux impétueuses avec un rhythme musical. Au fond de la vallée , une fente étroite et noire laissait tomber nu filet d'argent qui baignait au pied du roc une jeune oseraie aux couleurs tendres. La vallée étroite se resserrait de plus en plus et semblait se terminer là, bornée par des roches inaccessibles.

— Halte ! commanda Michel.

Les crosses des fusils résonnèrent sur le roc. Au même moment, une grêle de balles fondit sur le petit groupe, puis, le silence. Un nuage de fumée bleuâtre, en se dissipant, montra dans les rochers une fente étroite par laquelle on pouvait passer un à un , pas davantage.

Avérief compta ses hommes. Quelques-uns avaient reçu de légères blessures, mais personne n'était hors d'état de marcher. Engager une lutte avec Tennemi invisible était inutile; attendre une seconde décharge était insensé. Les montagnards guettaient la troupe , mais oseraient-ils descendre pourTattaquer?

Michel ordonna la retraite, — et une seconde décharge atteignit au bras droit son lieutenant, tout jeune homme à peine sorti d'un corps militaire de province. Le jeune garçon perdait beaucoup de sang.

2M LA PEINCBSSE OGHÈROF.

Michel le prit par le bras, et, tout en couvrant de

json corps la retraite de ses hommes, il serrait la

I blessure comme dans un étau. Lorsqu*un détour de

lia vallée les eut mis à Tabri, il pansa de son mieux

le jeune lieutenant et revint au campement, touî

préoccupé.

Après avoir fait son rapport, il attendit les ordres de son colonel.

— Il n*y a d*autres ordres que de doubler les sentinelles, dit celui-ci : nous ne sommes pas en nombre.

Michel fit le salut militaire et revint à sa tente. Depuis son retour, le désir irrésistible de découvrir Tennemi tournait dans sa tête comme sur un pivot : sans mot dire , il laissa Tordre nocturne s*établir sur tous les points, puis, vers une heure après minuit , il quitta le camp à pas de loup, en quête de son idée.

Depuis qu^il parcourait la montagne, il s*était rompu aux difficultés des chemins; aussi n*eut-il pas de peine à retrouver Tendroit où ils avaient été attaqués. La fissure du roc était à vingt pieds au-dessus du sol. Une faible lueur de lune à son dernier quartier la fit apercevoir. S'aidant des pieds et des mains, il grimpa tant bien que mal , et parvint à se glisser dans un étroit couloir de roches.

Michel s*attendait à le trouver gardé; -^ à sa grande surprise, il n'en était rien. Les montagnards n'avaient probablement pas compté sur un si prompt retour. La main sur son poignard , car son revolver

LA PRINCESSE OGHÉBOP S89

Teut perdu, il s'avança jusqu'au bout du couloir Pour tirer sur les Russes , les eunemis avaient dû s'étager et se presser les uns contre les autres , car on pouvait à peine tenir trois de front entre les parois dn rocher. Le couloir s'élargit , et Michel vit devant lui , à quelques centaines de mètres » un aoul perché sur une cime.

Une faible lueur matinale éclairait le ciel ; le jeune officier, perdu dans l'ombre des rochers , regardait les maisons blanches d'où sortait un peu de fumée. La quiétude régnait dans cette demeure , entourée de tous côtés par Ténnemi. Au pied de Taoul , une source tombait du rocher dans un bassin naturel : une femme , enveloppée de ses voiles blancs , descendit , un vase de forme antique sur l'épaule , puisa l'eau du repas , et remonta péniblement le long des parois presque abruptes du rocher, où quelques coups de pic ébauchaient un escalier. Un grand arbre dressait son panache au-dessus de l'aoul, et lèvent du matin faisait passer des frissons dans son feuillage.

Michel, pris au cœur d'une émotion inattendue, regardait cette femme chargée de son amphore gravir les degrés de granit. Là était l'ennemi, mais aussi la vie patriarcale , — des enfants peut-être ; — et il allait revenir dans une heure saccager et brâler Taoul, repaire de brigands, soit, mais nid de famille.

Un coup de fusil lointain , dans lar montagne , lui

rappela la réalité de l'existence militaire. Il reprit le

chemin du camp , fit réveiller son colonel , lui raconta sa découverte . et reçut ses instructions.

Une heure après , le couloir était envahi par les Russes , et le premier montagnard qui vint à la découverte trouva la place prise. Une décharge de son fusil , au moment où il était tué d'un coup de baïonnette , fit sortir les hommes de Taoul » et la lutte s'engagea dans la plaine.

La garnison de la petite forteresse n'était pas sans importance ; après quelques essais de lutte en rase campagne , les hommes se replièrent derrière leurs murailles, non sans perdre du monde. Michel se battait comme un lion , avec une arrière-pensée mélancolique qu'il ne pouvait chasser. Enfin l'aoulfut pris et livré aux flammes.

Comme les langues rouges léchaient les murailles , une forme blanche parut sur le toit et tendit des bras suppliants vers la troupe russe. Tous les hommes étaient morts ou fugitifs : — comment, cette femme était-elle restée seule dans la maison? N'y avait-il pas à Taoul un passage secret donnant sur quelque issue éloignée, comme il arrive souvent dans ces sortes de forteresses?

Après sa courte apparition sur le toit , la forme blanche avait disparu ; elle se montra bientôt dans la cour. La palissade de planches qui servait de clôture commençait à flamber. La malheureuse, habituée aux tueries féroces de ses compatriotes, n'osait descendre au milieu de la troupe russe qui lui

LA PRINCESSE OGHÉROP.

faisait signe de venir ; elle préférait la mort parles flammes aux supplices qui devaient, pensait-elle, l'attendre, en bas. Affolée de terreur, elle se tordait les bras... Michel s'élança le long des degrés.

— Avérief, cria-t-on de tous côtés, la maison pencbe ! Elle va crouler! Revenez I

Il n'entendit pas. Arrivé en haut, il saisit la femme dans ses bras, la jeta sur son épaule comme nn agneau, et s'apprêtait à redescendre... La maison tout entière s'effondra dans la cour, les séparant du reste du monde.

Un cri d'horreur s'échappa de toutes les poitrines : Michel s'était fait aimer de tout le monde. Les soldats consternés regardaient le brasier qui achevait de s'éteindre ; la fumée s'envolait lentement par petits nuages, et l'arbre, grillé, tordu, étendait au-dessus du désastre ses branches desséchées.

— n n'est peut'étre pas mort , dit le colonel : dès que ce sera assez refroidi, nous viendrons voir.

On vint le chercher en effet , quelques heures plus tard. On fouilla les décombres, — on souleva les poutres à demi consumées, — on ne trouva ni son corps, ni celui de la femme qu'il avait voulu sauver. L'ordre du jour porta :

— tt Défunt : le capitaine Avérief , mort au champ d'honneur. »

La nouvelle arriva à Pétersbourg comme un coup de foudre. Depuis qu'il était au Caucase, Michel avait envoyé deux ou trois fois à son frère de courtes lettres

292 LA PRIKCESSE OGHËROP.

écrites an pied levé, entre deux escarmonches. Le colonel écrivît à Panl pour lui donner des détails sur la conduite du capitaine Avérief, et il lui exprima tout le regret que causait an régiment la perte d*un si bon et si brave officier.

Malgré ces témoignages, les amis de Michel ne pouvaient encore croire à sa mort. Il semble impossible de s'imaginer qu'un ami , là encore peu de temps auparavant, soit mort au bout du monde, sans qu'aucun des siens ait jeté une pelletée de terre sur sou cercueil.

— On ne Fa pas retrouvé, disait Paul : il n'est peut-être pas mort.

Le gens sensés haussaient les épaules et plaignaient ce pauvre monsieur Avérief qui conservait des illusions.

La famille commença à deviner quelque chose en voyant le soin que prit madame Avérief pour cacher cette nouvelle à Marthe. Sous prétexte de ménager les nerfs trop éprouvés de la pauvre jeune femme, elle avait établi un cordon sanitaire qui ne laissait passer les journaux qu'après la plus minutieuse inspection.

Mais on ne saurait songer à tout. La famille tout entière s'était transportée à Tsarskoé-Sélo; Paul Avérief venait quelquefois y passer la journée, — depuis les nouvelles du Caucase, beaucoup plus rarement qu'autrefois. Jamais il ne parlait de son frère, et Marthe n'avait pas encore demandé de ses nou-

vclles : son deuil lui interdisait de prononcer ce nom entre tous. Un jour, sur la demande expresse de la jeune veuve, il amena sa petite fille. Prudent comme une mère, il avait eu soin de faire mettre à Tenfant une toilette rose et blanche.

La petite, que Marthe avait emmenée an jardin pour faire un bouquet, jouait et jasait avec sa princesse, comme elle la nommait :

— Tu sais, lui dit-elle tout à coup, j*ai mis une robe rose pour venir te voir, mais elle est trop courte.

— Elle est bien jolie, dit Marthe.

— Elle est trop courte, insista Tenfant, et ma gouvernante dit que ce n'est pas la peine de la rai* longer.

— Pourquoi? fit la princesse distraite.

— Parce que je ne la mettrai plus cette année. Depuis que Tonde Michel est mort, je ne mets que des robes blanches.

Marthe, frappée au cœur, saisit la petite fille par le bras.

— Ton oncle Michel est mort? dit-elle.

— Oui... Oh! fit la petite soudain e£frayée, j*ai oublié qu^on m*avait défendu de te le dire... parce que tu es malade. Ne dis pas que je te Tai dit, n'est-ce pas, papa me gronderait.

Marthe avait trop souflert pour ne pas supporter en silence les coups les plus cruels. D'ailleurs elle sen* tait bien, depuis plusieurs semaines, quelque chose

SM LA FtlHCESSE OGHÉtOF.

autour d*elle. Plus d'une fois elle aTait saisi des réticences, des temps d'arrêt dans la causerie» — mais elle aTait cm seulement qu'on ne voulait pas la faire penser à Michel au miUeu d'un deuil si récent. Frappée une fois encore, et dans ce qu'elle avait de plus intime, elle ne plia pas. Elle rentra doucement dans la maison, tenant l'enfant par la main.

— Michel est mort, dit-elle à madame Avérief, qui devint toute pâle. Vous pouviez me le dire : je suis forte à présent.

— Qui a parlé ? dit la vieille dame saisie de frayeur en la voyant si calme.

— Qu'importe ! Je le sais, je devais finir par le savoir. C'est Dieu qui m'a punie. Dieu est juste : je m'incline sous sa main.

Elle passa dans sa chambre sans que madame Avérief osât l'arrêter.

On parle de martyrs et de tortures... Heureux ceux qui voient couler leur sang et qui sentent crier leur chair; la mort est proche et la gloire avec elle. Mais ceux qui, dans le silence de la nuit, ^ans le calme somnolent des journées d'été, regardant au fond de leur âme désolée, voient que l'implacable destin atout détruit, tout arraché, et qu'il faut aller jusqu'au bout avec le deuil dans le passé et le néant dans l'avenir... ceux-là sont les vrais martyrs et la mort est lente à les délivrer.

Marthe ne fut pas malade; cette dernière secousse Tea sa vie du tout au tout, en lui inspirant une

LA PRIKGES8E OGHÈROF. 2iN^

suprême résolution* Elle prit en main les affaires passablement embrouillées du prince et s'occupa activement de les débrouiller* Elle passait ses nuits sur les dossiers y lisant et compulsant les registres; finalement, elle déclara qu*il lui fallait absolument visiter les domaines du prince avant de rien terminer. On pouvait ravoir trompée sur la valeur des terres, disait-elle ; il y avait des ventes à conclure pour liqui-der et elle voulait faire les cboses en conscience. En réalité , elle cbercbait un prétexte pour quitter les amis affectueux, dont la tendre sollicitude la gênait à tout moment. Le soin qu'ils prenaient de sa santé, la nécessité de se composer un visage en leur présence, Timpossibilité d'être seule et de pleurer en paix quand elle en éprouvait le besoin, lui avaient rendu la vie de famille intolérable. Elle avait renoncé aux joies de Texistence, elle passerait le reste de ses jours à expier ses fautes, que Dieu avait si évidemment punies , mais elle voulait être libre de souffrir à sa guise.

Dans ce projet, elle eut pour elle son ancienne alliée, madame Avérief , qui vainquit et combattit les résistances.

— Elle a raison, dit-elle, toujours raison, et vous êtes tous des enfants auprès d'elle. Voilà une femme •qui a perdu son mari, qui a été plusieurs fois malade ; tout à coup elle s'imagine de fiiire de l'exercice, de s'occuper d'affaires, de cbanger de résidence, toutes choses propres à la distraire et è la fortifier, et vous

996 LA FRIKCBSSB OGHiROF.

voulez la contraindre à rester enfermée, à charger des étrangers du soin de ce qui la concerne personnellement et à vivre dans nn milieu qui lui rappelle à tout moment ce qn*elle voudrait oublier. Vous voulez donc la voir s'étioler et mourir, pour le plaisir de la garder près de vous ? Je ne suis pas si égoïste, et, quoique la plus vieille, je la laisse partir de grand cœur, persuadée qu'elle s'en trouvera bien et nous reviendra guérie.

Marthe quitta Pétersbourg à la fin de juillet pour se rendre au gouvernement de Moscou d'abord , et de là où sa fantaisie la conduirait, car elle avait cinq ou six étapes à faire. Pour tout personnel elle emmena une femme de chambre et un ancien intendant du prince, mis à la retraite, qui s'était attaché à elle.

Quand elle s'assit seule en wagon dans son compartiment réservé, elle baissa la glace et respira longuement.

— Je pourrai donc pleurer tout à mon aise, se dit-elle.

Mais l'air était si parfumé, la lune éclairait si tendrement le paysage, que son cœur oppressé s'apaisa peu à peu. Elle ne pleura pas ; une douce mélancolie s'empara d'elle et tout au fond de son âme , avec la solitude , cette amie des malheureux , elle sentit pénétrer un sentiment de joie inconnu jusqu'alors : Tindépendance, — la liberté.

Paul Avérief avait en raison de douter , Michel n'était pas mort. Bloqué sur le rocher lors de Fincandie, il était resté six heures avec la femme qu'il avait voulu sauver et qui n'était qu'une humble servante, laide et vieillie par le travail. Les montagnards, en venant visiter les ruines de Taoul, mirent un terme à leurs angoisses, mais ils emmenèrent Michel prisonnier. Pendant quinze jours le jeune homme chercha vainement une occasion de s'échapper : on le considérait comme un otage très-présentable en cas d'échange de prisonniers. Sans armes d'ailleurs, sans son .uniforme qu'on lui avait pris, il courait risque d'être fort maltraité des siens avant d'être reconnu. Cette considération ne l'arrêta pas, cependant, et il s'évada un beau soir, comme les troupes rentraient à Taoul. On tira sur lui, bien entendu, et un tireur fort adroit lui fractura la clavicule, sans préjudice d'un bon nombre d'égratignures causées par des mains moins habiles.

Il arriva au quartier russe après de longs détours, inutiles et fatigants, en fort piteux état. La premioie

sentinelle qu'il rencontra crut avoir gagné au moins ses galons en faisant sa capture. Traité comme espion et fort malmené, il finit par se faire reconnaître et fut réintégré immédiatement dans ses fonctions. Mais sa blessure lui donnait droit à un congé, et il se bâta de partir pour prouver aux siens que la nouvelle de sa ' mort était prématurée. En arrivant à- la première poste, Michel s'empressa de dépouiller sa correspondance qui Tattendaît depuis longtemps. La première lettre qu'il ouvrit, disons-le à la bonté du sentiment fraternel, fut celle de madame Avérief, et les seuls mots qu'il s'en soit Jamais rappelés étaient : — Martbe est veuve.

Michel étourdi , faible encore , regarda la date de la lettre, lut et relut ces trois mots, fourra tous ses papiers dans sa poche et courut se commander des chevaux de poste.

En revenant, il lut les autres lettres qui confirmaient la bienheureuse nouvelle. Bienheureuse, car il n'accorda pas une larme au prince, ni même un regret. L'homme est égoïste, disent les philosophes.

Le chemin lui parut long, — il l'est en eflet.'Les routes d'ailleurs sont excellentes à cette époque de l'année; le soleil d'août n'avait rien d'eifrayant pour le jeune officier, et les fractures de la clavicule ont cçla de bon qu'elles ne vous empêchent pas de vaquer à vos afiaires; mais que de poteaux de verstes il vit défiler devant lui avant de pouvoir contempler Tarchitecture d'une gare de chemin de fer! Heureuse-

ment les pensées les plus riantes lui tenaient compagnie.

Une seule chose Tinquiétait : la manière dont Marthe avait accueilli la nouvelle de sa mort. Il n'avait pas de nouvelles postérieures à la fin de mai ; un abîme le séparait du reste du monde. Que de fois il interrogea les journaux , craignant de trouver à la quatrième page un avis bordé de noir, encadrant le nom de sa bien-aimée !

Un soir, tout couvert dé poussière, hâlé, roussi par la vie militaire et la fatigue, il arriva chez son frère.

Paul, saisi d'abord, manifesta sa joie par des extravagances peu dignes d'un homme posé. Il faisait à tout moment le tour de Michel, le tàtait et le secouait doucement pour s'assurer que c'était bien lui, en chair et en os, un peu endommagé» mais vivant.

Enfin il prit le parti de s^asseoir en face de son frère et se mit à le regarder comme s'il voulait l'absorber.

Après la première explosion de joie, Michel resta embarrassé, n'osant proférer la question qui lui brulait les lèvres. Paul vint à son secours.

— Les Avérief et Milaguine sont à Tsarskoé-Sélo, dit-il.

Comme la question ne venait pas, il continua :

— La princesse les a quittés il y a une quinzaine de jours pour faire une tournée dans ses terres.

La figure de Alichel s'allongea.

— Doit-elle être longtemps absente?

— On n'en sait rien. A ce que j'ai cm comprendre, elle voyage pour se distraire.

— Se distraire ? répéta Michel.

— Oui . Depuis. . . — Paul hésita. — Depuis quelque temps, elle avait beaucoup changé...

— Après l'événement qui l'a rendue veuve? insista Michel, qui attendait sans savoir quoi.

— Non; depuis... enfin depuis qu'elle a appris, bien malgré nous, je t'assure, la* fausse nouvelle de ta mort, acheva Paul, non sans se demander ce que son frère allait dire.

Michel garda le silence un moment, mais ses yeux soudain humectés, son sourire ému parlèrent éloquemment ; il tendit la main à son frère, et les deux mains se joignirent dans une longue étreinte.

— Elle n'est pas malade, cependant ? demanda le voyageur.

— Non, — c'est-à-dire, — non, elle n'est pas malade, mais elle se tue à trop penser et à trop souffrir.

— Où est-elle au juste ?

— C'est à madame Avérief qu'il faut demander cela, répondit Paul. Elle en sait plus long que qui que ce soit sur les pensées de la princesse aussi bien que sur ses actions.

— Tu la préviendras et j'irai la voir demain, dit Michel, s'apercevant soudain qu'il voyageait depuis un mois. Couche-moi quelque part, je n'en puis plus.

Pendant qu'on faisait un lit, Paul essaya de tirer

LA PRINCESSE OGHÉROP. 301

de son frère quelques détails sur son séjour au Caucase, sur les événements qui avaient en de si graves conséquences... il ne put rien obtenir.

— Vois-tu, lui répondit Michel, tout cela n'existe plus; je ne sais même pas si c*est réellement arrivé ; au moment où ces choses se passaient, mon corps était là plus on moins mécontent, mais mon âme était bien loin.

Il s'arrêta rêveur.

— Tout cela est maintenant confus comme un rêve. Peut-être m'en souviendrai-je plus tard. En tout cas, cela n'a aucune importance dans ma vie, et je ne tiens pas à en conserver la mémoire.

Le lendemain, Paul partit de bon matin pour Tsarskoé-Sélo, donnant rendez-vous à son frère pour trois heures de l'après-midi. Jusque-là, il aurait eu le temps de communiquer la grande nouvelle sans trop de surprise.

En effet , lorsqu'à Theure dite Michel mit le pied sur la plate-forme, il y trouva Serge Avérief et sa jeune femme qui l'attendaient pleins d'une joyeuse impatience. Embrassé , questionné , il se tira d'affaire comme il put, jusqu'au logis peu distant de madame Avérief. Celle-ci l'attendait dans son salon, avec le clergé.

Les habitudes de toute sa vie lui faisaient attacher le plus grand respect à la bénédiction de la croix dans toutes les circonstances solennelles. Ce fut donc au milieu des chants de l'église que Michel franchit

le seuil de cette maison qai Tavait cru perdu. La gravité religieuse de cet accueil tempéra ce que les sentiments humains de joie aussi bien que de surprise auraient pu avoir de trop aigu pour les assistants.

Lorsque le dernier chant d'actions de grâces se fut éteint au milieu de la fumée de Tencens, madame Avérief tendit les bras à son neveu.

— Mon fils était perdu et je Tai retrouvé» dit-elle avec rÉcriture. La guerre m*a donc rendu un des miens ? Que Dieu soit loué !

Appuyée au bras de Michel, elle revint dans sa chambre, dont Fombre et la fraîcheur calmèrent bientôt son agitation. Serge et Nastia, toujours blottis Tun contre Tautre, regardaient leur cousin sans se lasser de cette contemplation. De tous, le pauvre M. Milaguine fut celui qui eut le plus de peine à se faire à Tidée de voir Michel vivant. Plus d*une fois il combattit de vagues idées de troc d*enfant, de supposition de personne qui lui venaient à Tesprit, vieux reste des romans qui avaient charmé son adolescence. A la fin cependant, ses doutes s'évanouirent et son accueil redevint aussi cordial que jamais.

Lorsqu'on eut bien interrogé Michel sur tout ce qui le concernait, il se fit un temps d'arrêt et tout le monde désorienté garda le silence. Il semblait qu'on n'avait plus rien à se dire. A ce moment, madame Avérief annonça qu'elle avait à parler d'afi*aires particulières avec le jeune homme , et chacun se retira.

Il était temps : la contrainte qae Michel s^imposait depuis deux heures avait tiré ses traita et assourdi le son de sa voix.

— Ma tante, je vous en conjure, parlez-moi d^elIe, dit-il aussitôt qu'ils furent seuls. Je ne puis plus attendre.

D'un mot, madame Avérief calma son angoisse. . — Elle vous aime, répondit-elle.

Michel couvrait ses mains de baisers...

— Patience , ajouta la vieille femme en souriant, vous la verrez bientôt.

— Où est-elle ?

— Je ne sais pas au juste, mais nous lui écrirons et dans un mois elle sera ici.

— Un mois, s'écria le jeune homme, mais c'est l'éternité. Un mois, autant dire vingt ans !

— A moins cependant que vous n'alliez la chercher...

— Certainement j'irai la chercher, et je la trouverai si vous m'indiquez seulement le coin du monde où elle se trouve.

— Nous en parlerons tout à l'heure, dit la tante. Moi aussi, j'ai bien des événements à vous raconter. Et d'abord, savez-vous que Pauline est morte?

— Pauline? Je ne savais pas I Comment est-ce arrivé ?

Madame Avérief raconta à Michel ce qui s'était passé à la campagne depuis l'arrivée des époux jusqu'à la catastrophe.

30i LA PRINCESSE OGHÊROF.

— Mais, dit-elle en terminant, ce qui a le plus frappé Marthe, c'est une découverte qu'elle a faite en cherchant dans les effets de Pauline quelque indication d'adresse pour faire part de ce... cet accident à sa famille. Dans un coffret qui contenait des papiers et quelques bijoux, Marthe a trouvé un petit bouquet de fleurs dWanger desséchées et une lettre de vous, datée de Menton et adressée à M. Milaguine...

— Ma lettre et mon bouquet! s'écria Avérief. Ahl la misérable!...

— Elle n'est plus, dit doucement la vieille dame. Que Dieu lui pardonne !

Michel baissa la tête, mais sans éprouver le désir de se joindre à ce vœu.

— Et maintenant, quels sont vos projets? dit madame Avérief après un silence.

— Pouvez-vous me le demander! Depuis que ces trois mots : « Marthe est veuve » m'ont ouvert le ciel, je n'ai eu qu'unç idée, revenir, la prendre dans mes bras et l'emporter si loin qu'on ne puisse plu^ me l'arracher.

— Vous l'épouserez bien un peu, préalablement, fit la tante en souriant de sa véhémence.

Michel se mit à rire.

— Bien entendu. Eh bien, je vais la demander tout de suite à M. Milaguine; de peur que quelque malheur ne se mette encore une fois entre la coupe et mes lèvres.

— Tout de suite, comme cela? Y pensez-vous! Le digne homme est capable d'en avoir une attaque d*apopIexie.

— Ha bien survécu à la demande de Serge , répondit gaiement Michel ; je le crois désormais bronzé.

— Et quand il aura consenti?

— Vous m'avez dit d'aller chercher Marthe , j'irai et je vous la ramènerai.

— Mais vous ne pouvez pas vous marier tout de suite : la loi d'abord, et puis les convenances...

— Ma tante, répondit gravement Michel » je ne demande pas à épouser Marthe tout de suite, puisque, vous l'avez dit, la loi et les convenances s'y opposent; mais je déclare que, si on veut m'empêcher de m'attacher à elle pour ne plus la perdre de vue jusqu'au jour où elle deviendra ma femme, je repars immédiatement pour le Caucase et je n'en reviens, — si j'en reviens, — que le jour où toutes les circonstances réunies me permettront de réclamer la main de ma femme.

Madame Avérief le regarda et vit que cette décision était irrévocable.

— Comme vous voudrez, dit-elle. Certainement, pareille chose ne s'est jamais faite, mais il est écrit que chez nous on ne se mariera jamais comme chez les autres!

-— Voudrez-vous, matante, soutenir ma demande auprès de M. Milaguine?

306 LA PRINCESSE OGHÉROP.

— Je crois qu'il aura d'abord quelque peine à comprendre ce que vous voulez de lui, mais c'est une raison de plus pour que je sois présente, dit la vieille dame, non sans un grain de malice.

Pendant le cours de cette conversation, M. Milaguine , de son côté, s'était tout à fait accoutumé à ridée de la résurrection de Michel. Déjà il se promettait de l'attirer en hiver et de s'en faire un fidèle pour ses dîners du lundi , comme autrefois. La société de ce jeune homme lui avait de tout temps procuré un plaisir extrême, et la nécessité de renoncer à Fhabitude de le croire mort une fois bien établie , le digne homme était enchanté d'avoir retrouvé son jeune ami.

La gravité de Michel à son entrée dans l'appartement, la compagnie de madame Avérief bouleversèrent une fois de plus ses idées mal affermies. 11 offrit des sièges avec la conviction qu'on venait lui apprendre un malheur, et sa physionomie revêtit une expression appropriée à la circonstance.

— Monsieur, dit Michel, après que, s'étant assis tous trois, ils se furent bien entreregardés, il y a deux ans et demi j'avais l'intention de vous demander la main de mademoiselle Marthe, votre fille. Un plus heureux me devança. Aujourd'hui , les circonstances

308 LA PRIKCESSE 06HÉR0P.

me le permettant de nouveau ; j*ai Thonneur de vous demander la main de votre fille Marthe Palovna.

M. Milaguine resta interdit : le souvenir de sa fille en ces temps derniers était lié à des crêpes et des traînes de veuve , et voici qu'on la lui demandait en mariage. Les deux termes de cette proposition n'avaient pas de liaison entre eux.

— Mais, monsieur Michel, ma fille est veuve! fit-il après un temps de réflexion.

— C'est précisément pour cela que j'ai l'honneur de vous demander sa main, répondit Michel sans pouvoir réprimer un sourire.

Madame Avérief riait dans son mouchoir.

— C'est juste. — Mais c'est bien singulier, — elle porte encore le deuil de son premier mari.

On le voit, Milaguine envisageait déjà la question à un nouveau point de vue.

— Est-ce qu'on demande les veuves en mariage avant qu'elles aient fini leur deuil? dit-il en se tournant vers madame Avérief.

— Ce n'est pas l'usage , mais on peut bien fermer les yeux sur quelque infraction aux coutumes en faveur du désir bien arrêté de M. Michel de s'allier à votre famille, répondit celle-ci; remarquez qu'une première fois il a déjà recherché cet honneur...

— Qu'est-ce qui vous en a empêché? demanda Milaguine en s'enfonçant carrément dans son fauteuil.

Il était désormais au cœur de la question.

— Je n*avais pas eu la possibilité de demander le consentement de mon père, et je savais quel prix vous attachez à ces démarches respec* tueuses...

— Très-bien I très-bien! approuva M. Milaguine. Et maintenant?

— J*aî eu la douleur de perdre mon père, — je ne dépends plus de personne.

— Mais on n^épouse pas une veuve en deuil!

s'écria Milaguine ramené tout à coup à la réalité. Ça ne s*est jamais vu! Et puis elle n*est pas ici ; comment voulez-vous Fépouser? '

— Je vous demande précisément sa main, monsieur, afin d'avoir le droit, fort de votre consentement, d*aller la chercher et de la ramener près de vous. Quant à Tépoque du mariage, le deuil n'est pas éternel et, quand les convenances le permettront, seulement alors...

— Cest une bien singulière idée de ma fille que d'être allée s'enfermer là-bas en province, quand on est si bien ici.

— Dites oui, cher monsieur Milaguine, et je vous la ramène dans quinze jours.

— Mais je ne demande pas mieux, moi! s^écria l'excellent homme, vous êtes le gendre qu'il me faut! — Il aurait eu dix gendres, que chacun d'eux se fût trouvé précisément celui qu'il lui fallait. — Vlais si elle ne veut pas?

310 LA PRIKCESSE OGHÈROF.

— Permettez-moi d'aller m^assurer de son con* sentement» insista Michel.

— Cest inoui! Je ne sais plus, moi! Ça ne s*est positivement jamais vu, répétait Milaguine abasourdi. Prascovie Pétrovna, tirez-moi donc de peine! Vous voyez bien que je ne sais plus on j*en suis !

Quand Milaguine faisait cet aveu , on avait raison de lui tout de suite.

An bout de dix minutes, le consentement était donné, Michel et son futur beau-père s'étaient cordialement embrassés, et on réunissait les autres membres de la famille pour leur apprendre Then* reuse nouvelle.

— Quand pars-tu? demanda Paul.

— Il me faut trois jours pour arranger mes aGfaires de service, répondit Michel en comptant sur ses doigts. Cest aujourd'hui mercredi... Jeudi, vendredi, samedi... je partirai dimanche.

— Déjà, s'écrîa-t-on tout d'une voix.

— Je voudrais partir demain, répondit-il avec le beau sourire* qui éclairait son noble visage comme le soleil de midi. — Où est-elle? demanda- t-il à madame Avérief.

— Sa dernière lettre m'annonçait Fintention de partir pour un bien qu'elle possède au gouvernement de Kazan, et de là pour une sorte de métairie en pays perdu, un pied à terre au milieu des forêts» sur le bord du Volga, du côté d'Oussolié, je crois, je ne sais où.

LA PRINCESSE OGHÈROP. 3U

— Je la trouverai bien, moi ! dit Michel rayonnant de joie.

Le dimanche suivant, il quitta Pétersbourg, non plus Tâme navrée comme la dernière fois, mais plein d'ivresse et d*espérance.

Huit jours plus tard, Michel descendait le Volga sur un des grands bateaux à vapeur qui font le service entre Nijni -Novgorod et Astrakhan. N'ayant pas trouvé Marthe dans sa terre du gouvernement de Kazan, qu'elle avait quittée, il allait la chercher sur les bords du fleuve, dans cette métairie en pays perdu dont madame Avérief lui avait parlé.

Absorbé d'abord par ses pensées, il finit, une fois qu'il eut dépassé Simbirsk, par ne plus pouvoir détacher ses yeux des paysages qui se déroulaient devant lui.

Le Volga n'est pas, comme un autre, un fleuve coulant entre deux rives, plaines ou montagnes : c'est parfois un lac et parfois un torrent. Un matin, en sortant du pavillon où il avait passé la nuit , Michel vit autour de lui une large étendue d'eau bleue et dormante : les rives plates et lointaines étaient à peine indiquées par une ligne verte; des ilôts de sable jaune semblaient , au loin, des rayons de soleil égarés sur les eaux. Quelques buissons, quelques touffes de roseaux indiquaient çà et là un bas-fond. Les cygnes

LA PaiNCESSB OGHÉROF. 813

venaient 8*y reposer par vols énormes. Leurs plumes blanches, éparpillées par la mue d'automne, flottaient doucement sur les petits flots courts et serrés qui Tenaient battre le sable après le passage du bateau. Les nobles oiseaux allaient et venaient sans efi*roi le long des rives en larges flottilles, tournant à peine leurs cous gracieux pour regarder passer le monstre. Parfois un coup de sifflet aigu de la machine les mettait tous en fuite : alors, de Tonde et de la rive, les blancs troupeaux s^élevaient à grands coups d'ailes, et, après avoir tournoyé un instant, ils s'envolaient vers les anses lointaines où nul bruit humain ne venait troubler leur sauvage indépendance.

Plus loin, les rives se rapprochèrent : la rive gauche reste toujours basse et sablonneuse, mais la rive droite s*élëve de plus en plus, étalant au soleil d'automne ses croupes montagneuses couvertes de bruyères pourprées. Le granit fend la terre et s'avance jusqu'au bord du fleuve en assises majestueuses : le rocher à pic se prolonge sous l'eau transparente , et la profondeur est telle, que les voyageurs , de leur bras étendu, peuvent presque toucher la rive, pendant que le bateau suit la courbe gracieuse du courant.

Et*quelle eaul Michel ne pouvait se lasser de la contempler. Penché à l'avant, il regardait la proue aiguë fendre cette eau merveilleuse qui se laissait séparer en deux volutes couleur d'aiguë marine , ou plutôt d'un vertd'opale, nacrées, frangées d'une écume blanche, fine et délicate comme le lichen des troncs

3U LA PRINCESSE OGHEROF.

exposés au Nord dans les grandes forêts respectées du bûcberon. Le soleil du matin éclairait cette onde d'une indicible pureté et lui prêtait une gamme de tons d'une richesse inouïe. La volute s'élargissait, formait une vague qui s'élevait pour retomber en écume sur Teau calme encore du courant assoupi, puis se déroulait en arrière et formait un sillage translucide, jusqu'au rocher que la vague grossie allait battre avec fracas.

Michel se souvint toute sa vie de cette eau merveilleuse : dix ans après, il n'avait qu'à fermer les yeux pour voir la volute d'aiguë marine s'ouvrir sous la pression de l'avant aigu et se dérouler avec la grâce voluptueuse d'une fée qui se lève en secouant les plis de son manteau de velours.

Les collines se succédaient , a* élevant toujours , séparées par d'étroits ravins où roulent les torrents de la fonte des neiges. De loin en loin , quelques masures sur pilotis, àTentrée d'une ravine , prenaient la dénomination de village, — mais en se comptant bien, les habitants auraient peut-être pu arriver jusqu'au nombre de trente. Quelques petits bateaux amarrés aux pilotis, des engins de pêche, des bardes séchant au soleil, formaient toute la richesse de ces simples , — vrais ermites de la civilisation moderne.

Une fois ou deux , Michel crut voir briller dans les terres, au bout d'une croupe rocailleuse, le toit aigu d'une église; — puis les heures succédaient aux heures, et le jeune homme ne voyait plus défiler que les bruyères et les taillis de jeunes bouleaux que les vents cruels de Sibérie laissent rarement arriver à leur plein développement.

— En quel coin perdu de cette terre vierge Marthe se trouve-t-elle? pensait Avérief en laissant errer ses yeux des sommets brûlés par le soleil aux ravins si

pleins d*onibre qne la lamière du jour n^y devait jamai ^ pénétrer. Dons qnel asîle ignoré va-t-il falloir la chercher? Et qnelles sont ses pensées, dans cette solitude que les pas de Thomme n'ont pas encore foulée tout entière, où plus d*un lieu secret, renfermant peut-être des beautés inconnues, n*a jamais été vu que des vols de cygnes planant au-dessus des montagnes dans leurs infatigables pèlerinages?

Et les rochers s'entassaient plus majestueux au bord de Teau toujours plus profonde , pendant que les demi-teintes du soir, succédant aux lueurs du matin , prêtaient à Teau bleue un attrait mystérieux , plus intime et plus saisissant. On comprend les ondines, à cette heure indécise où les collines de bruyères, pourpres des rayons du soleil couchant, se détachent lumineuses sur le fond du ciel lilas tendre. Les ravins sont noirs et menaçants comme des gueules de monstres; Tonde se fait bleue, presque noire, et pourtant transparente, si bien qu'on voudrait plonger pour savoir comment il se fait qu'elle soit si sombre et qu'en même temps l'œil en mesure si bien la profondeur.

La nuit se fit, le bateau s'arrêta dans une crique au pied d'un rocher immense, afin d'éviter les rencontres nocturnes.

— Comment s'appelle ce rocher? demanda Michel au pilote.

— Oussolié, répondit celui-ci.

— Ce sera pour demain, se dit Michel non sans

quelque désappointement. Il avait bien cru voir Marthe ce jour-là.

Le lendemain , le jour teintait à peine le ciel d*un bleu gris que le bateau se mit en route. Michel , monté sur le pont au premier murmure de la vapeur, sentait avec délices le vent du matin souffler sur son visage. -^ Ce sera donc pour aujourd'hui , se dit-il plein d'une joie ardente qui le pénétrait jusqu'au plus profond de son être.

Au-dessus des collines, le ciel était tout rose, d'un rose tendre comme la joue d'un petit enfant; tout en haut , les dernières étoiles disparaissaient au zénith bien de lin, pendant qu'une bande de vapeurs blanches, signe précurseur de l'automne, s'élevait lentement de la rive, s'accrochant çà et là aux buissons , laissant deviner un ravin , flottant au-dessus d'une sapinière, où elles laissaient quelques lambeaux , et léchant les parois du rocher comme une fumée; parfois, toute une assise de rocs perçait majestueusement le nuage ; un seul flocon de brouillard, semblable à la plume d'un cygne géant , posé sur une saillie, annonçait que les plus grands de ce monde ne sont pas exempts des communes destinées.

Tout à coup le soleil qui se leva derrière les montagnes inonda le Volga d'un éblouissement de lumière. Ce fut un embrasement du fleuve. Les petites rides que le vent du matin formait sur le courant s'éclairèrent au sommet d'une paillette d'or, le sillage luminonx se dessina en frange de perles, la

volute éternellement creusée à Tavant se déroula plus profonde et plus irisée, et les flocons de brouillard transformés en gouttes de rosée jetèrent sur les collines , sur les sapins et les bruyères , sur le bateau et sur Michel lui-même, un étincelant réseau de diamants.

— Salut, soleil! s*écria Michel en 6tant sa casquette ; salut , belle journée , aurore de mon bonheur 1

Il était seul. Accoudé sur la balustrade, il enivra ses yeux de ce spectacle unique au monde et qui perdra la moitié de sa beauté magique le jour on i*homme foulera ces crêtes encore inviolées. Quels édiâces, et même quelles ruines pourront valoir la majestueuse silhouette de FOussolié et des rochers qui s*y rattachent, semblables à des bastions gigantesques élevés par la nature afin de défendre son domaine?

Michel était impatient. — Encore faut-il une ville, une bourgade , un village , se disait-il , pour y descendre I

Le nom qu'il attendait retentit enfin dans le portevoix du capitaine. Michel surpris alla cTiercher sa valise pendant que le bateau décrivait une courbe rapide et gracieuse pour aborder à un ponton amarré à rentrée d'une ravine.

On s'arrêta , Michel passa sur le pont mobile et se trouva, à son grand étonnement, tout seul avec un paysan sur l'embarcadère qui tremblait dans le re-

mous. Le bateau à vapeur voguait déjà vers la mer Caspienne.

— C*est ici Bogodar ? demanda-t-il au paysan.

— Non, monsieur; c*est Ici la station de Bogodar.

— Et où donc est Bogodar ?

— A trente-cinq verstes dans les terres, monsieur.

— Vous avez un village ici , sans doute?

— Non, monsieur, il n*y a pas de village.

-#- Hais où demeures-tu?

— Ici dessous.

Le paysan indiqua une échelle qui descendait à Fintérieur du ponton éclairé par quatre étroites fenêtres. Somme toute, ce ponton n*était pas sans analogie avec les isbas sur pilotis qui bordaient le cours du fleuve.

— Tu es tout seul ? demanda Michel , fort surpris et très-embarrassé.

— Non, monsieur, j*ai un camarade. Il est allé chercher du bois. Que désirez-vous ? dit le paysan, s*avisant enfin que ce bel offîtier n*était pas venu uniquement pour causer avec lui.

— Connais-tu une métairie nommé Mariévo, qui doit être située entre ce... — Michel chercha un terme convenable, — cette station et la ville de Bogodar?

— Bogodar n'est pas une ville, monsieur, c'est un grand village, avec une église.

— Une église, vraiment? J*en suis charmé, continua Michel un peu nerveux. Eh bien, connais-tu la métairie nommée Mariévo, qui appartenait au prince Oghérof?

320 ^ LA PRINCESSE ÛGHÉaOF.

— Certainement, monsieur; même il y a une dame, la princesse, à ce qu*on dit, qui est venue avec des gens de Pétersbourg et qui demeure là depuis quinze jours.

— Très-bien ; est-ce loin ?

— Non, monsieur, quatorze verstes par la route. Mais pourquoi étes-vous venu par ici ? On ne vient jamais par ici pour aller à Bogodar, on va jusqu'à Oussolié et oh prend des chevaux de poste ! ^

— Mais alors, sécria Michel exaspéré, pourquoi avez-vous une station si on ne s'en sert pas?

— On s*en sert au printemps et en automne pour les marchandises, mais les voyageurs ne viennent jamais par ici. Vous avez eu une drôle dMdée, monsieur.

— Très-bien, dit Michel,'une drôle d'idée en effet de chercher une ville sur la carte et de prendre pour m'y rendre la station la plus rapprochée ! Mais puisque je suis ici, dis-moi maintenant comment aller à Mariévo. As-tu un cheval ?

— Un cheval ? répéta le paysan , pourquoi faire ? En effet qu'ent-il fait d'un cheval, cet homme qui

vivait de poisson péché de ses mains et de pain noir apporté par le bateau? Que lui importait la vie active, à ce philosophe, puisqu'il pouvait vivre sans se préoccuper du monde extérieur?

— Alors on va à pied ?

— Oui, monsieur. Ce n'est pas loin ; si vous voulez, mon petit garçon vous montrera le chemin.

-^ Tq as des enfants, là-dedans? fit Michel aba* sourd!.

— Oui, monsieur, et une femme.

— Allons, très-bien, dit le jeune homme, donnemoi ton garçon pour guide.

n prit allègrement sa valise et partit, accompagné d*un garçonnet de huit ans fort ingambe et absolument muet, autant que Michel put en juger le long de la route.

Cette route n*en était pas une : c*était le lit du torrent à moitié desséché par les ardeurs de Tété. Un épais couvert d*aulnes et de saules déjà touchés par Tautomne protégeait un filet d*eau qui coulait dans la partie la plus creuse du ruisseau. Depuis le printemps les roues des télègues avaient battu une sorte de chetnin sur les galets du fleuve portés jusque-là par les hautes crues. De temps à autre, une pointe de roc sortie de terre barrait le passage au ruisseau qui cherchait sa voie à droite ou à gauche, pendant que la route suivait la ligne la plus directe, écrasant sans pitié les jeunes pousses.

La montée était rapide. Après deux heures de marche qui lui parurent longues, Michel arriva enfin à une sorte de plateau. Le torrent emmagasinait là dans un petit lac ses ressources printanières ; une route battue témoignait qu*on allait quelque part. De tous côtés s*élevaient les collines, les unes brunes et polies, d*autres tapissées de bruyère violette, d'autres entièrement couvertes de jeunes taillis de bouleaux. Un bois de chênes au feuillage richement dé-

da Là PIIVCESSE OGHilOF.

coupé s'enfonçait entre deax grands rocbers dressés an bord de la ronte comme les gardiens de qnelqne jardin des Hespérides.

— A gaocbe, dit le petit gnide» ouvrant la boucbe ponr la première fois.

— Tn sais donc parler? fit Hicbel plein d'admiration ponr nn enfant capable de marcber deux heures sans rien dire. Tiens, voilà un rouble.

Le visage deFenfant, qui brillait d'orgueil, devint maussade. Il prit le papier avec dédain et le retourna comme s'il avait envie de s'en défaire.

— C'est pour ton père, dit Hicbel, s'aperçevant qu'il n'était plus à Pétersbourg, et voilà ponr toi.

n remit à l'enfant une grosse pièce de cuivre. Le petit, rougissant de plaisir, regarda sa lourde pièce, la serra fortement dans sa main et prit à toutes jambes le cbemin de son ponton.

Micbel, un peu étonné de se voir si absolument seul, posa sa valise à terre , s'assit dessus et regarda autour de lui.

C'était ce désert que Martbe avait cboisi pour s'y reposer. £Ue était certaine de n'y rien trouver qui lui rappelât la société qu'elle cherchait à fuir. Mais de quelle blessure souffrait donc cette âme altière qu'elle voulût cacher si loin sa douleur? Ne peut-on pleurer en paix moins loin des hommes , moins loin du secours, en cas de malheur ?

A cette idée, Michel se leva soudain, reprit sa valise et tourna à gauche.

Deux heures encore s*écouIërent; — le soleil de ^ raprès-midi chauffait fortement la terre; des milliers de sauterelles bondissaient dans Therbe courte, brune et glissante des collines arides. De temps en temps Michel voyait fuir une bande de chëvres sauvages qui disparaissaient au galop du côté descollines du Volga, sures de n*y être pas poursuivies. Le jeune homme ne sentait plus la fatigue , chaque pas ne le rappro* chait-il pas de Marthe, Marthe malade, peut-être en péril ?

Depuis que cette idée lui était venue, c'était une sorte d'obsession. Enfin, doublant le pas, il arriva à une enceinte plantée d'une haie de peupliers. A partir du moment où il avait quitté le ponton, c'était la première fois qu'il voyait la main des hommes. Il franchit une porte à claire voie fermée au loquet et s'avança dans une allée de peupliers, malgré deux ou trois grands chiens évidemment enchaînés depuis peu, car ils faisaient pour se dégagerdes efforts inouïs, faute d'avoir appris en bas-âge que la chaîne fait partie du pain quotidien pour les chiens comme pour les hommes.

A ce bruit, un domestique parut sur le seuil. Nulle plume ne pourra décrire son étonnement en voyant s'avancer un officier de la garde, une valise à la main.

— La princesse Oghérof? demanda Michel en portant deux doigts à sa casquette.

— Elle est chez elle, monsieur, répondit par ha*

9U LA PllKCEftSE OGHÈEOP.

bitnde le vieil intendant, pois il ajouta : Permettezmoi de vous demander comment voos êtes venu, monsieur ?

— A pied, répondit le jeune homme.

L*intenàant le regarda d*an air de donte.

— Qoi ordonnez-voas d'annoncer f

— Le capitaine Avérief, revenant du Cancase , dit Michel, qui s*aperçut soadain que les surprises peuvent être incommodes quand on a les domestiques en tiers dans les entrevues.

Le vieux serviteur entra dans la maison, puis revint aussitôt.

— La princesse n'est pas là, dit-il ; sans donte elle se promène dans le jardin ou sur la pelouse derrière ; désirez-vous qu'on la prévienne ?

— Non, répondit le jeune homme, je vais aller la rejoindre moi-même; je voudrais seulement faire un peu de toilette, ajouta-t-il non sans hésitation.

Le domestique Tintroduisit dans la maison. Pauvre maison, humble retraite I deux pièces en tout, une chambre et une salle à manger avec une petite entrée. Une autre cabane contenait la cuisine et deux chambres de domestiques, dont une vacante, la princesse gardant la femme de chambre près d^elIe la nuit. Le gardien de la métairie et sa femme , qui faisait la cuisine, habitaient une petite masure h quelques pas de là,

La salle à manger était meublée de quatre chaises de paille et d'une table de bois blanc. Une image

revêtue d*or dans un coin était le seul ornement de cette nudité. La chambre à coucher que Michel aperçut par la porte ouverte était aussi d'une simplicité monacale, mais le nécessaire de voyage en argent de la princesse, ouvert sur une table, y ramenait un souvenir de la vie civilisée.

— Qu'est-elle venue faire ici? se demandait Michel de plus en plus perplexe. Il fut bientôt prêt. Un peu d*eau fraiche lui avait fait oublier sa fatigue. Il se fit donner quelques indications et s'enfonça dans le jardin. II Feut bientôt parcouru. Marthe ne s*y trouvait pas. Ouvrant alors une porte récemment pratiquée dans la palissade, il se trouva en pleine nature.

Un ruisseau fantasque coulait dans la vallée, tombant de roche en roche avec un bruit toujours changeant : ici éclatant comme une fanfare, là mystérieux comme un chuchotedient. Une haute falaise à pic montrait le granit sous un revêtement de gazon d*01ympe aux fleurs roses jeté là par le vent sur un peu de poussière. Il n*en fout pas davantage à un rocher pour se faire une parure de fête.

Le terrain uni et sablonneux descendait doucement vers une coupure où le ruisseau faisait une chute de vingt pieds dans un petit bassin. Là s'arrêtait la promenade. Michel rebroussa chemin et remonta le cours du ruisseau. Deux roches resserrées lui faisaient un étroit passage; quelques pierres plates permettaient de raccompagner dans sa route sans se mouiller les pieds. Michel prit ce chemin.

A cette époque de Tannée le soir n*est pas long à venir. Les rayons du soleil enfilaient Tétroite gorge et passaient par-dessus une jeune sapinière qui grandissait en liberté sur une pelouse de gazon fin et

rare. Les rocs élargis formaient une sorte de cirque ouvert au couchant sur une échappée de vue ; à Fautre extrémité le ruisseau tombait de haut en sanglotant. Michel regarda autour de lui... Marthe était là.

Assise à terre, appuyée contre le tronc d*un sapin, elle rêvait. Les deux mains, jointes d^abord, s^étaient dénouées et leur blancheur tranchait sur les longs vêtements de deuil qui étalaient leurs plis autoui: d^elle.

Son visage était calme , mais les longues veilles douloureuses y avaient marqué leur passage. Ce calme était celui de la tristesse qui se résigne.

En la voyant Michel eut peur. Son cœur, qui bondissait de joie et d*impatience pendant qu*il la cherchait, se glaça soudain. Comment allait-il lui apprendre qu^il était vivant , à cette femme qui le pleurait tous les jours ? N'allait-il pas briser le ressort trop tendu de son être, en lui jetant brusquement cette joie au visage ?

Hésitant, inquiet, tremblant de joie et de frayeur, il restait immobile, lorsque Marthe tourna lentement la tête de son côté.

Elle le regarda sans le voir d'abord, croyant qu'on venait la chercher pour quelque affaire, et fit un signe de tête; puis, son regard remonta jusqu'au visage; — elle fit un brusque mouvement en avant et s'appuya d'une main sur le sol, l'autre main comprimant les battements de son cœur. Les yeux grands ouverts, elle regardait Michel, effrayée, croyant à une hallu-

cination, se demandant si sa raison lui échappait. Il s* élança vers elle et tomba prosterné dans les plis de sa robe. Sans prononcer un mot, Marthe lui saisît violemment la tète dans les deux mains, le regarda dans les yeux, incrédule d*abord, bouleversée ensuite...

— Vivant I s*écria-t-elle et elle ferma les yeux.

Ce ne fut qu'une minute d'étourdissement. Avant que Michel eut pu la secourir , elle avait recouvré ses sens et le regardait , non plus avec terreur, mais avec une joie mêlée de remords.

— Vivant ! répéta-t-elle. Ce n*était donc pas vrai ?

— Presque 9 répondit le jeune homme. Marthe»

je vous aime.

— Je suis veuve, répondit-elle ramenée en ce moment à toutes les dures réalités de la vie.

— Vous êtes ma femme I s^écria Michel. Qui donc cette fois pourra nous séparer? Je suis venu vous chercher, vous emporter pour ne plus vous quitter qu^à rheure de la mort.

— Vivant ! répéta Marthe. Ah ! que je vous ai pleuré I Et soudain à cette pensée toutes les douleurs de sa vie se réveillèrent et elle fondit en larmes.

— Tout cela est un mauvais rêve, dit Michel en écartant de son visage les mains qui voulaient cacher les intfirissables flots de pleurs. Tout cela n*est jamais arrivé ; nous voici réunis pour jamais.

Marthe enivrée le regarda longuement; les cils encore baignés de larmes , les paupières encore trem-

LA PRINCESSE OGHËROP. 339

blantes , elle laissa ses yenx se perdre dans ceux de Fabsent pleuré, perdu deux fois, et soudain retrouvé.

— Je vous aime, répéta Michel en Tattirant à lui. Nous allons donc être heureux !

Marthe s'arracha de ses bras , se leva et tordit ses mains amaigries avec un geste désespéré.

— Non, dit-elle, c'est impossible.

— Impossible?

— C'est notre amour qui a tué mon mari, dit-elle en continuant à tordre ses doigts par un mouvement nerveux; il y a une mort entre nous. Cest impossible.

Michel sentit \ tout son jeune sang bouillonner en lui.

— Impossible ! Et moi , je serai donc revenu du Caucase blessé, malade, j'aurai fait deux mille lieues pour vous trouver ; depuis le jour où j'ai su que vous êtes libre, je n'ai pas respiré une gorgée d'air sans penser à vous , je n'ai pas vu le soleil se lever une fois sans me dire : encore un jour de moins, et tout cela pour que vous veniez me dire que c'est impos^ sible , quand nous voilà libres de nous aimer à la face du monde! Vous m'aimez , je vous aime et c'est impossible! Essayez de le dire encore une fois, vos lèvres s'y refuseront.

Marthe secoua la tête et parla en regardant au hasard devant elle.

— Voyez-vous, Michel, dit-elle lentement, mon mari est mort au moment où je venais de lui dire que je vous avais aimé, que je vous aimais... J'ai cru d'à-

330 LA PBINCBSSE OGHËROF.

bord qa*il s*était toé après Favoir entendu , puis j'ai appris que sa mort était le résultat d*un accident... mais il est des accidents qui n*arrivent que lorsqu'on ne tient pas à la vie. Vous voyez bien quUl y a un mort entre nous; rien ne pourra faire que ce ne soit pas arrivé.

— Le prince était un honnête homme » répondit Michel, paix à sa cendre, ce n*est pas à moi de le noircir à vos yeux. Mais avez-vous cru qu'il n*eât jamais aimé que vous?

Marthe se rappela cette matinée du lendemain de son mariage au bord du Ladoga, où elle avait senti que rien ne pouvait effacer Toutrage qu'elle avait reçu.

Elle ne répondit pas et continua à regarder dans le vague.

— Et depuis son mariage. •• continua Michel... Marthe leva les yeux sur Michel avec reproche. Il

hésita une seconde et reprit :

— Si vous étiez morte, vous, morte de chagrin de n'étrtf'pas aimée de votre époux comme vous le méritez, croyez-vous que le prince eût fait serment d'un veuvage étemel?

Marthe baissa la tète. Le soleil se couchait, l'ombre et la fraîcheur envahissaient la sapinière ; il faisait déjà sombre sous les arbres , à l'abri des rochers. La jeune femme fit quelques pas, et se trouva en face d'une brèche dans la montagne, par où les derniers rayons envoyaient une longue traînée luirineuge sur le gazon bruni.

LA J»R1NCES8B OGHÉRÛF. 331

Sa haute silhouette se détachait toute noire sur le fond d'or en fusion; son profil sévère , aux lignes mélancoliques, pliait sous le poids de sa couronne de cheveux bruns. Marthe revivait sa vie, et ce lieu était Timage éloquente de son avenir; d*uncôté la lumière et la chaleur, de Fautre, l'ombre glacée où les vivants deviennent bientôt semblables aux morts dont ils usent les dalles avec leurs genoux. Marthe voyait passer devant elle toute son existence , depuis le jour où elle avait attendu Michel dans son jardin jusqu'à celui où on lui avait rapporté le corps de son mari , jusqu'à l'heure où elle avait appris la mort de Michel, jusqu'à l'heure présente , et son cœur jeune et chaleureux malgré elle se fondait d'extase à la pensée qu'il était là, vivant, aimant, celui qu'elle avait pleuré comme mort... Pourquoi donc dit-elle encore une fois à cet homme qu'elle aimait : Jamais I en secouant la tête avec désespoir?

— Marthe, répondit Michel avec un accent d'époux et de maître, il y a dans votre cœur quelque chose que vous ne me dites pas et que j'ai le droit de savoir.

La jeune femme hésita un instant.

— Soit, dit-elle enfin , vous le saurez. Lorsque j'ai appris votre mort, j'ai fait vœu de me consacrer à Dieu dès que mon père aurait cessé de vivre, en expiation de ma faute ; — oui , ma faute I Je ne devais pas aimer un autre homme que mon mari.

— Dites plutôt que vous ne deviez pas épouser un autre homme que celui que vous aimiez : la voilà

33> LA PBINCCSSE OGHËROF.

votre faate, elle n*est pas envers votre mari, ni envers Dieu I Elle est envers moi , moi dont vous avez brisé la vie et à qui vous refusez répsCration !

Le soleil disparut. Marthe restait immobile, drapée dans sa robe aux lignes sculpturales. Michel s'approcha d'elle , et soudain , avant qu'elle eût pu se défendre y il l'enlaça de ses bras.

— Écoute, lui dit-il, Dieu ne veut pas de ton cœur, puisqu'il m'a ramené vivant à tes pieds pour te bénir, pour t'adorer jusqu'à la fin de tes jours. Ta faute a été d'avoir douté de moi. Cette faute , tu Tas expiée , et moi , l'offensé ^ je te pardonne* Regarde, — il lui montra la première étoile au ciel, — au Caucase, prisonnier, exposé chaque jour à être fusillé, je l'attendais, et lorsqu'elle paraissait, il me semblait que tes yeux me regardaient. Je n'étais plus prisonnier, je n'étais plus malheureux et condamné à vivre seul. Je pensais à toi et je me disais : Marthe a promis de m'aimer jusque par delà la mort. A présent que , sauvé par miracle , je viens réclamer le prix de mes peines , Marthe sera-t-elle infidèle à sa promesse?

11 l'attirait doucement à lui , toujours plus près , ses lèvres se posèrent sur les cheveux de la jeune femme immobile et comme fascinée.

> — Avant de rien promettre à Dieu , lui répéta-t-il , tu m'as promis de m'aimer toujours; et moi, je t'aime...

Marthe ne résistait plus.

LA PRINCESSE OGHÉROP. 333

— Je t'aime, répéta-t-elle , comme en un rêve. Elle passa ses deax bras aa coa du jeane homme. — Est-îl possible que nous finissions par être heureux? dit-elle comme endormie.

Michel lui répondit par un baiser.

Paris, 30 avril 1875.

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