CE QUE C'EST QUE DE BIEN SE CONNAITRE
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Peu de jours s'étaient écoulés, et déjà bien des faits s'étaient accomplis. — L'ambition, la haine et l'orgueil de la Vrillière avaient apporté une nouvelle vie à ce corps expirant des sociétés secrètes que
les émeu tiers traînaient dans la lie des carrefours ; mais sa vengeance ne pouvait se contenter des lenteurs d'une vague conspiration : chaque jour qui s'écoulait faisait son cœur impatient.
Déjà il s'était réuni avec Faustin, de Leufroy et les principaux chefs; un plan des plus audacieux avait été combiné, des agents parcouraient les provinces et prévenaient du signal qui devait, sur tous les points de la France, allumer à la fois l'incendie et la révolte, auxquels répondraient aussitôt la Suisse, l'Allemagne et l'Italie, ces trois foyers ouverts aux divagations révolutionnaires.
Le nouvel alphabet fonctionnait dans son plus parfait ensemble, et il faut avouer que c'était une invention ingénieuse.
Barrasson-la Vrillière dominait cette tourbe dépravée et fangeuse par la puis-
sance réelle, impérieusement absolue que devait donner l'argent sur des mendiants allâmes et cupides ; car il appréciait à sa juste valeur le personnel de cette armée de brigands rangés sous la même bannière, et l'avait appelée à lui comme l'assassin appelle le poignard, — l'empoisonneur, le poison mortel.
Déjà, par ses soins, une commission d'action était organisée : chacun avait son rôle.
Oh! que laVrillière avait changé!
Celui qui, après l'avoir entendu il y a quinze jours, au milieu de ses rêves d'orgueil et de vanité, l'écouterait aujourd'hui, celui-là se demanderait comment la nature d'un homme peut changer ainsi, comment le cœur peut à ce point tremper dans le fiel et dans le venin.
C'est qu'il avait marché sur une pente
rapide où chaque caillou que touche le pied donne la pensée d'un crime ; c'est qu'on ne peut pas entrer à demi dans les flots tumultueux de la horde démagogique , — une fois là , on ne s'appartient plus ; — on est à la destruction, au pillage, à l'incendie, à la profanation de toutes les choses vénérées.
De son côté, l'Italien Marini n'avait pas été malheureux daijs ses recherches, et douze ou quinze jours s'étaient à peine écoulés depuis son entrevue avec le citoyen Barasson, qu'il arrivait un matin chez lui, porteur de trois dossiers, très en règle, puisés aux sources maternelles de la police.
Lorsque l'Italien demanda à être introduit, la Vrillière était dans un de ces moments de sombre méditation pendant lesquels les souvenirs du passé se remuaient
en foule dans sa pensée ; — plus il se plongeait tout entier dans les bas-fonds de la société où l'avaient rejeté le mépris et la répulsion de tous, et plus il lisait épouvanté dans tout ce qui l'entourait ; alors parfois, il s'arrêtait malgré lui, n'osant pas regarder en face son hideux cortège.
— Voilà, lui dit Marini, avec ce son de \tyix qui lui était particulier, un petit dos-
<fiâer fort intéressant avec les pièces autographes à l'appui. Il n'est pas complet encore; car ces messieurs de la rue de Jérusalem ont une fièvre de probité incompréhensible; — heureusement, ajouta-t-il en passant très-philosophiquement sa main sur ses cheveux coupés ras, la fièvre n'est pas un état normal; j'irai prochainement leur tâter le pouls.
— C'est bien, fit la Vrillière en prenant
brusquement les papiers ; — c'est bien.
— 11 y a du Faustin, continua l'Italien, du Leufroy, du Vautbier, etc., etc.. Plusieurs de ces messieurs sont, en ce moment, en province ou à l'étranger pour affaire de service; mais un jour ou l'autre, vous aurez l'bonneur de faire leur aimable connaissance et il est souvent utile, par avance, d'avoir quelques notions sur ses nouveaux amis.
La Vrillière feuilleta machinalement les papiers.
— Il manque la biographie d'un de nos plus chauds patriotes; mais je n'ai encore rien découvert d'intéressant à son sujet.
— C'est qu'il n'y a rien, sans doute!
— Rien, répéta IVIarini avec une ironie marquée, ce mot-là n'est pas dans la nature. La probité et l'honnêteté sans taches
~ iâ —
sont deux maladies qui ne tuent pas beaucoup d'hommes sur la terre.
— Tu ne crois donc qu'au mal, Marini?
— C'est-à-dire qu'il faut s'entendre sur la définition du mot mal; il est singulièrement élastique : — j'aime l'étude et j'ai profondément étudié l'organisation humaine.
La Vrillière le regardait. — Il n'y avait pas eu, pendant qu'il parlait ainsi, le moindre mouvement sur la physionomie de l'Italien, tant de semblables réflexions étaient choses naturelles dans son esprit.
La Vrillière était épouvanté de cet homme dont il se servait, comme parfois doit l'être l'empoisonneur, des substances vénéneuses dont il fait ses instruments de mort. Il n'était pas depuis assez longtemps à cette école de toutes les corruptions, il
n'avait pas encore assez vécu de cette vie de juif errant, de démolisseur implacable, et n'avait pas encore appris la langue de cette horde hideuse au milieu de laquelle l'avaient poussé son ambition déçue et le sentiment haineux de sa vengeance.
— Il attacha sur Marini ses yeux scrutateurs.
Italien, lui dit-il, l'honneur, la loyauté, le dévouemeut, le patriotisme, sont donc pour toi des mots vides de sens?
— A peu près, répondit celui-ci en tirant de sa poche un mouchoir à carreaux avez lequel il s'essuya les tempes, ce sont des appas dorés avec lesquels on essaie de prendre quelques dupes et quelques sots. — Demandez à Mazzini s'il croit au patriotisme, il vous rira au nez; demandez à Sterbini s'il croit à la loyauté, il haussera les épaules ; à Safii s'il croit à l'honneur,
il vous tournera le dos, et cependant il est probable que dans leur jeunesse ils ont appris ces mots-là à l'école ; maintenant ils sont à la hauteur de la mission qu'ils se sont imposée, parce qu'ils ont foulé aux pieds depuis longtemps toutes ces chimères.
— Marini, tais-toi, dit la Vrillière en passant ses deux mains sur son front.
— Vous m'avez interrogé, je réponds.
— Je crois que chacun s'arrange pour vivre le plus commodément possible en ce inonde, selon ses passions, son intérêt ou ses caprices. C'est le mobile de toutes les actions, depuis celles des plus grands héros jusqu'à celles des plus grands criminels. Les imbéciles sont ceux qui ne voient pas cela, et tendent le dos pour servir de marche-pied aux autres.
— Oui! dit la Vrillière en se levant avec
impétuosité et en frappant du poing sur la table, oui!... parle-moi toujours ainsi, Marini ; dis-moi que tous les hommes sont égoïstes et méchants ! dis-moi que toute cette société est pervertie et corrompue, et qu'elle a au cœur la racine du mal ! et que tous ces hommes, ajouta-t-il en frappant sur les papiers que lui avait remis l'Italien, ne sont pas de hideuses exceptions.
— Ce sont, au contraire, des hommes charmants, d'un commerce fort agréable; ils ont leur place à la chambre des députés et leur loge à l'Opéra ; ils ont des femmes qui les trompent, des maîtresses qui les ruinent, et ne sont ni borgnes, ni bossus, ni boiteux.
— Es-tu bien sûr, Marini, de n'être pas le fils de £alan?
— Pas plus que votre grand philosophe
Voltaire qui a été le plus grand ennemi de la religion pendant quatre-vingts ans, et bon chrétien pendant cinq minutes avant sa mort, juste ce qu'il fallait pour n'avoir pas le temps de se repentir de s'être repenti.
On le voit, Marini possédait une logique inexorable qui ne s'étonnait de rien et avait réponse à tout.
— Ce que je crois encore, ajouta IVIarini, c'est que vous vous divertirez en lisant un petit rapport de huit ou dix feuilles concernant Olympia Balarmo , princesse Pallianci; c'est tout un roman des plus piquants, visant à la comédie et atteignant le drame. — Si j'avais des goûts littéraires, je le publierais en feuilleton et je ferais la fortune d'un journal.
— A la bonne heure, dit la Vrillière,
maintenant que, grâce à toi, je vais la connaître un peu, j'irai chez elle.
— Ah ! c'est notre Pythonisse à nous , notre Norma. Elle a le regard inspiré, la parole ardente, le geste puissant ; elle a le feu d'une âme italienne; mais, pour le quartd'heure, la Norma a trouvé son Polione : elle roucoule des chants d'amour.
— Bah ! la princesse est amoureuse ?
— C'est une maladie, à ce qu'il paraît, dont les femmes ne guérissent jamais entièrement.
— Elle s'ennuyait ; l'amour est une distraction.
— Gomme vous dites, elle joue au sentiment. — Te voglio ben assai, dit la chanson napolitaine. Le petit Savernoy est en bonnes mains,
— Savernoy! s'écria la Vrillière en at-
tachant sur l'Italien des yeux devenus couleur de sang : tu as dit Savernoy !..
— Son valeureux chevalier de la Chaumière.
— Mais réponds-moi donc!... Quel est ce Savernoy ?
— Le fils ou plutôt le petit-fils du duc de Savernoy, pair de France.
— Le petit-fils du duc de Savernoy !... Oh ! ma vengeance !... ma vengeance!...
Et il aime la princesse?
— De toute son âme, le pauvre garçon.
La Vrillière s'était appuyé contre la cheminée, car l'émotion subite qui s'était emparée de lui était si violente qu'il se sentait chanceler.
— Oh ! mon cœur, murmura-t-il d'une voix comprimée, ne bats pas si vite! J'étouffe, tu me tueras!... Marini, mainte-
nant je te connais assez pour savoir que tu peux tout ce que tu veux... Ecoute bien ce que je vais te dire.
— J'écoute de mes deux oreilles.
— Il faut que cet amour grandisse ; il faut qu'il dévore, qu'il déchire le cœur de ce jeune homme!... il faut qu'Olympia!... Oh! la belle vengeance, Marini ! — Marini!.,. quelle est l'adresse de cette princesse ?
— Rue d'Anjou, 27.
— Et dans ces papiers, n'est-ce pas, je trouverai tout ce que je veux savoir ?
— Oui.
— Laisse-moi seul que je les lise.
Marini, pendant toute cette scène, était
resté fort tranquillement assis ; il se leva.
— Je me retire, dit-il en s'inclinant.
La Vrillière s'approcha et lui posa la
main sur l'épaule.
— Surveille-les tous deux ; que je sache jour par jour, heure par heure, minute par minute ce qu'ils feront.
— Soyez tranquille.
La Vrillière s'était élancé vers son secrétaire et avait ouvert son tiroir.
— Marini, dit-il en présentant à l'Italien une poignée de billets de banque qu'il avait pris au hasard, je suis content de toi, et je veux que tu le sois aussi de moi, continue à bien me servir.
— Je continuerai, répondit Marini en enfonçant dans sa poche les précieux pa piers.
— Tu m'a dit rue d'Anjou?
— Numéro 27.
— C'est bien.
— L'Italien s'inclina et sortit.
— Tout en regagnant la rue Sainteui< S
Croix -de-la-Bretonnerîe, il disait à part lui en se frottant les mains :
— Je vois que nous nous entendrons très-bien avec monsieur Barasson de la Vrillière.
Aussitôt qu'il avait été seul, la Vrillière s'était jeté sur les papiers, comme la panthère affamée se jette sur sa proie.
Le nom de Savernoy faisait apparaître devant lui cette scène terrible de mépris et de malédiction; il revoyait, fantôme implacable, le vieux duc debout devant lui, et il lui semblait entendre résonner, une à une, autour de lui, toutes ces voix pleines d'imprécations. — Un instant il resta immobile, les papiers à Ja main, le regard fixe, Ja respiration oppressée; car il sentait remuer en son cœur ulcéré la haine et le- bel si près de déborder. Puis,
il fit un geste de profond dédain et se mit à lire.
Peu à peu son visage changea d'expression ; -7-r il lisait : des sourires inachevés passaient sur ses lèvres, desquelles des mots entrecoupés s'échappaient comme tombent les gouttes d'eau d'un verre trop plein.
A peine avait-il parcouru la dernière page, qu'il sortit sans se donner même le temps de demander sa voiture, et courut rue d'Anjou.
Avant de frapper à la porte extérieure, il s'arrêta, car les battements de son cœur le suffoquaient, et il lui eût été impossible de prononcer un seul mot.
Quelques instants après, il monta l'escalier qui conduisait aux appartements de la princesse.
— Veuillez faire savoir à la princesse
Pallianci que monsieur de la Vrillière désire lui parler, dit-il en remettant sa carte à la première personne qu'il rencontra.
Il ne tarda pas à être introduit ; car, depuis longtemps, il eût été présenté à l'Italienne, sans des retards et des prétextes qu'il avait fait naître lui-même, ne voulant pas, comme nous l'avons vu par la scène précédente, voir la princesse Olympia avant d'avoir reçu de Marini des détails que celui-ci avait promis de lui apporter. — ■ Maintenant, il pouvait se présenter sans crainte ; il était muni de ses armes, prêt à la défense comme à l'attaque.
Il trouva la princesse préparée, de son côté, à tout événement ; car elle se doutait bien que celte visite inattendue devait avoir un but sérieux.
Quand la Vrillière entra, elle s'inclina
légèrement et lui fit signe de s'asseoir.
Celui-ci la salua avec une courtoisie sans reproche; mais, dans son attitude, dans la manière même dont il s'assit, il était facile de voir qu'il ne venait pas demander une faveur, mais plutôt parler en maître.
La princesse avait trop de finesse dans l'esprit, trop de perspicacité dans le regard pour n'avoir pas saisi cette nuance.
La Vrillière prit le premier la parole.
— Bien que n'étant pas encore connu de vous personnellement, madame la princesse, dit-il, j'ai pensé que mon nom ne vous était pas assez étranger pour m'interdire de me présenter seul.
— En effet, monsieur, répondit Olympia avec un demi-sourire qui souleva faiblement les coins de sa bouche, j'ai sou-
vent entendu parler de vous par nos amis communs.
— Si je n'ai pas encore eu l'honneur de vous voir, interrompit la Vrillière impatient d'arriver à la conversation qu'il voulait avoir, je me suis bien souvent entretenu de vous, car j'ai longtemps habité l'Italie.
— Ah ! fit la princesse.
— Florence et Naples. — Vous avez principalement habité ces deux villes, n'est-ce pas ?
Une légère rougeur colora subitement le pâle visage de la princesse.
— Ge sont deux belles villes, n'est-ce pas, madame ? reprit-il en appuyant sur chaque syllabe des mots, et elles laissent dans la pensée de ceux qui les ont quittées des souvenirs ineffaçables.
La Vrillière, après avoir prononcé ce
peu de paroles avec une accentuation particulière, se leva tout-à-coup et s'approcha de la princesse.
— Tenez, madame , lui dit-il d'une voix qui semblait être malgré lui l'écho de toutes les agitations de son cœur, je vais droit au but ; car je sais pourquoi dans le fond de votre âme vous avez juré haine éternelle à la société ; vous savez aussi que j'ai reçu le plus grand affront qui puisse marquer au fer rouge le visage d'un homme. — La vengeance et la haine nous conduisent tous deux par la main ; il n'y a pas plus ici de princesse Pallianci qu'il n'y a de la Vrillière : — il y a Thérésina l'Italienne et Barasson, le (ils du sabotier de Fontevieiiîe.
Olympia se leva toute droite.
Le sang qui avait un instant coloré ses joues s'en était retiré ; elle était blanche
comme un spectre. Ses lèvres bleuâtres s'agitaient.
— Thérésina l'Italienne!... murmurat-elle d'une voix étouffée, — qui êtesvousP... vous ! qui avez prononcé ces deux mots?
— C'est un terrible secret, n'est-ce pas ?
— Thérésina l'Italienne!... répéta la princesse en retombant assise et en inclinant sa tête sur sa poitrine.
— Gomment j'ai su cela ? reprit la Vrillière ; mais comment ont-ils déterré, eux, ce secret enfoui depuis plus de cinquante ans, pour me jeter au visage un papier taché de sang? C'est que la tombe parle, ou que les vivants n'oublient jamais! — Honte pour honte ! Haine pour haine!... Donnez-moi la main, princesse Pallianci.
Et il saisit d'un mouvement convulsif un des bras d'Olympia.
La main de la Vrillière souleva ce bras, sans que la tête immobile se fût relevée.
C'est que, pour cette femme, tout le passé venait de se réveiller sous le souffle d'une seule parole, et ce passé l'écrasait, après bien des années, comme si ce souvenir n'eût eu qu'un seul jour.
— Madame, dit la Vrillière dont le front était inondé de grosses gouttes de sueur, écoutez-moi : — - Nous voulons nous venger tous deux, et nous nous venge* rons, soyez-en certaine. — Pourquoi je suis venu vous parler ainsi, je vais vous le dire. Vous connaissez un jeune homme appelé Savernoy, le petit-fils du vieux duc de Savernoy?
— Oui, dit la princesse machinalement.
Et relevant brusquement la tête avec
un mouvement de dédain orgueilleux :
— Je suis folle... murruura-t-elle.
La force de la volonté était si puissante chez cette femme quand elle se raidissait contre elle-même, que son visage, dont les traits tout-à-1'heure étaient bouleversés, avait repris son immobilité sereine.
— Oui, je connais M. de Savernoy, répéta-t-elle.
— Ce jeune homme vous aime ?
— Le sais-je ?
— Et vous, — l'aimez-vous ?
— Pourquoi cette question ?
— Je vous la fais pour que vous me répondiez franchement ; — je vous la fais, parce que si j'entre en lutte avec votre coeur, vous me tromperez.
— Et si je l'aimais ?. . .
— Si vous l'aimiez!.,, mais non!...
vous ne l'aimez pas , vous ne l'aimez pas !
— Non! s'écria -t-elle tout-à-coup, je ne l'aime pas. — Celle que vous avez appelée Thcrésina C Italienne ne peut plus aimer... elle ne peut que haïr!
— Olympia, dit la Vrillière debout devant elle, les traits contractés par une expression de férocité, pour bien comprendre ce que j'attends de vous, écoutez ce que je vais vous dire : — Le jour où une révélation terrible, inattendue est venue briser mes rêves et mes espérances, au milieu de toutes ces malédictions qui m'accablaient, de tous ces visages irrités qui me regardaient, et de toutes ces voix implacables qui me criaient : — Fils d'un traître et d'un assassin!... Le vieux duc de Saver-
noy s'est avancé ; — je le vois... je le vois encore ! avec son expression d'accablant mépris. — - Il a été sans pitié cet homme ! il a foulé à ses pieds, écrasé, mutilé l'homme déjà brisé et qui tendait ses mains. — Outrages sanglants, imprécations terribles, il a tout amoncelé sur moi sans pitié! je vous le dis, sans pitié !... sans pitié !... Ah! quelle nuit!... quelle nuit!... ils m'ont chassé, madame, honteusement chassé ! — Aussi, il faut que je me venge sur eux, et sur lui surtout!... me comprenez-vous, maintenant?., comprenez-vous, pourquoi je vous demande si vous aimez Arthur de Savernoy, et si, lui, vous aime? — Il faut que cet amour soit ma vengeance; il faut que vous l'enchaîniez à vous, que vous en fassiez votre esclave, entendez-vous, votre esclave !.... et que vous le jetiez au milieu de la lie la
plus infecte des sociétés secrètes!... ce sera superbe!... comme je rirai, le jour où je dirai à cet implacable vieillard : — Voici ton fils, ne cherche pas son cœur,il a été brisé, traîné dans la boue; ne cherche pas son honneur, je le lui ai arraché.
La Vrillière avait oublié que la princesse était devant lui.
Ce n'était plus à elle qu'il parlait ; c'était à lui-même, à sa vengeance, à sa haine; et les paroles débordaient de son cœur comme les flots impétueux d'un torrent que rien ne peut arrêter ni contenir.
Olympia l'avait écouté froidement. — Sa vie, si remplie de tempêtes, de douleurs cachées et de haine aussi était depuis longtemps habituée à ces orages subits de colère indomptable.
>— Ainsi donc, dit-elle en levant par un
mouvement involontaire ses yeux vers le ciel, — ainsi donc, telle est la destinée de tous, innocents ou coupables ! — Ainsi donc, une volonté inexorable nous poursuit et nous condamne ! — » La pitié n'est nulle part, la douleur est partout. Le serpent se glisse doré, rnais venimeux; il répand sur chacun sa bave empoisonnée, sur l'enfant qui croit, sur la femme qui espère ! — Ainsi donc, il n'est pas un noble sentiment, une croyance sainte, un rêve heureux qui soient respectés! — Hier ces deux hommes, aujourd'hui celui-là.
Ce fut au tour de la Vrillière d'écouter avec étonnement.
— Oui, vous avez raison, dit-il avec une ironie marquée et en attachant ses regards sur Olympia. — Giulio le Napolitain, Giulio l'enfant, avait de nobles sentiments,
des rêves heureux, des croyances saintes ; et, cependant... une femme a détruit tout cela, et le pauvre Giulio est mort en blasphémant Dieu et en maudissant sa mère.
— Oui, je l'ai fait... oui, je l'ai fait... s'écria-t-elle, parce que... parce que...
Elle mit ses deux mains sur sa bouche, comme si elle eût eu peur que des paroles s'en échappassent malgré elle.
— Sur votre âme ! monsieur, dit-elle après un moment de silence, ne me parlez jamais de cela, vous me rendriez folle !...
— N'est-ce pas, dit la Vrillière d'une voix sombre, il faut que toute destinée s'accomplisse ?
A regarder Olympia, les yeux fixés, sans mouvement, on eût dit une froide statue de marbre.
Les paroles de la Vrillière avaient tordu son cœur et en avaient arraché les dernières
semences généreuses ; l'éclair de douce pitié qui avait passé en elle, venait de s'éteindre et de disparaître entièrement ; la froide immobilité de son visage descendait jusqu'à son sang, un instant réveillé, et le glaçait ; — Olympia redevenait bien la femme sans cœur, sans conscience, implacable envers les autres, comme on l'avait été envers elle-même.
— Qui a parlé de pitié ? dit-elle d'une voix lente et glacée ; de la pitié ! moi !,, * Des remords! moi!... De l'amour! moi!.,. Allons donc!... ah ! ah ! ah !
Et elle se mit à rire d'un rire nerveux, sans que ses yeux perdissent rien de leur fixité, sans que les traits de son visage participassent au mouvement de ses lèvres.
Le petit livre de Marini était un puissant talisman, et chaque coup que la Vril~
lière frappait avec les pages de ce livre avait un profond retentissement.
Dans le même moment, un des oiseaux qui voltigeaient en liberté au milieu du feuillage qui tapissait les murs, vint se percher, au-dessus de la tête de la princesse, sur l'extrémité d'une branche tellement flexible, que cette branche, quelque léger que fût le poids de l'oiseau, s'inclina sur le front d'Olympia en l'effleurant de ses feuilles comme eût fait une couronne.
Olympia ne bougeait pas, et l'oiseau, tout en se balançant, continua son gazouillement harmonieux.
Les paroles que la Vrillière allait prononcer , s'arrêtèrent devant ce tableau inattendu, et regardant cet oiseau aux plumes diaprées, il se mit, sans savoir pourquoi, à écouter son chant, mélodie purô in, 3
et douce au milieu de cette tempête déchaînée des passions et des souvenirs ; — car cet oiseau, tout faible et craintif que Dieu l'avait fait, semblait être venu là pour protéger sa maîtresse contre cet homme qui remuait ainsi les cendres brûlantes et maudites de son passé.
— Princesse , dit la Vrillière , après quelques instants, et d'une voix telle qu'un étranger qui fût entré n'eût pu soupçonner la scène qui venait de se passer, une partie de vos biens, si je ne me trompe, a été confisquée, et vous vivez, ce me semble, bien médiocrement avec l'autre. — Faustin et de Leufroy, ajouta-t-il avec un demi-sourire, sont deux hommes charmants; mais ils attendent l'avènement de la démocratie pour devenir riches, Je ne suis pas ingrat, et, en retour du petit service que je vous demande, permettez-moi de
vous donner ce luxe que vous aimez et qui doit vous appartenir, ce luxe que vous aviez en Italie, et qui vous rendra cent fois plus belle ; — il faut que dans cet hôtel restauré à neuf, vous donniez des fêtes splendides auxquelles chacun s'empressera d'accourir; mais que ce pacte fait entre nous soit un secret inviolable, que nul, même vous plus chers amis, n'en soit jamais instruit. — Pour tous, vos biens confisqués vous auront été rendus, ou bien vous inventerez telle autre fable que vous voudrez. — Vous aurez chez Rothschild un compte ouvert, et comme votre crédit ne sera pas limité, il vous aura en parfaite estime. — Est-ce convenu?
Olympia le regardait avec étonnement.
— Serait-ce à vous, reprit la Vrillière, ce berlingot de louage que j'ai aperçu dans votre cour, attelé de deux chevaux éti-
— ho -
ques? bel équipage, sur ma foi, pour la princesse Pallianci ! — Demain, écrivez à Crémieux; il vous donnera des chevaux, à Clochez, il vous donnera un coupé digne de vous ; faites venir Monbro et Meurice, et jetez par terre toutes ces vieilles tentures que j'ai vues en entrant.
La Vrillière avait pris tout-à-l'heure Olympia par la terreur, il la prenait maintenant par l'orgueil. — Ce luxe dont il voulait entourer mademoiselle d'Epernay par calcul d'ambition, il le jetait par haine et par vengeance aux pieds de l'Italienne.
— Mais, ajouta-t-il en se penchant sur elle, vous enchaînerez ce jeune homme à vous, vous ferez qu'il ne vivra, ne respirera, ne pensera que par vous seule.
Un sourire satanique passa sur les lèvres d'Olympia. — Ce fut sa réponse.
La princesse Pallianci était bien complètement elle-même.
— Et quand vous en aurez fait le hochet de votre caprice et de votre volonté, vous le jetterez, aveugle et désarmé, dans notre antre révolutionnaire, lui !... lui ! le marquis de Savernoy !. . . lui !.. . le fils d'un duc et pair ! et vous lui attacherez ce boulet de fer aux pieds!... par lui et avec lui le bouleversement de la société !
— Oh oui ! dit Olympia en se levant avec exaltation, la vengeance est une douce chose, elle console de la haine.
La Vrillière passa ses deux mains sur son front et serra dans ses bras nerveux sa poitrine oppressée, puis s'inclinant devant Olympia :
— Princesse, lui dit-il, permettez au plus dévoué de vos adorateurs de vous baiser la main.
- Ii2 —
L'Italinne lui tendit sa main, qui était aussi pâle que son visage.
— Surtout, ajouta la Vrillière, n'oubliez pas d'écrire à Grémieux, à Clochez et à Meurice ; c'est le plus pressé. Ce soir vous recevrez un avis de Rothschild — - Adieu, chère princesse, demain j'aurai /'honneur de venir vous présenter mes devoirs, si vous voulez bien m'y autoriser.
Et il sortit après avoir salué une dernière fois la belle Olympia.