‹ La princesse Pallianci (volume 2)Chapitre 2 sur 9 · UNE SOIREE MUSICALE · texte numérisé non relu

UNE SOIREE MUSICALE

C'en était fait d'Olympia, du dernier cri de cette conscience avilie. — - Eteint, le dernier rayon de son âme, étouffé, le dernier battement des ailes de son ange gardien ! — Elle appartenait désormais tout

entière au mal, à la perversité, à la corruption. Il eût fallu, dans ce suprême et dernier effort, une main pour la soutenir, une voix pour lui parler; elle n'avait trouvé que le cynisme glacial de ces hommes sans cœur, ou la violence furieuse de celui qui s'était fait le génie du mal. — Va donc, âme perdue, accomplis ton œuvre!

Et toi, pauvre enfant naïf et passionné, cœur aux douces illusions, aux rêves charmants, âme sans méfiance, prends garde ! prends garde ! — La source où tu t'abreuves est pleine de fiel et de poison, l'autel devant lequel tu t'agenouilles est souillé par les plus abjectes passions ; ce sentier si couvert de fleurs, si plein d'harmonies et de parfums, prends garde ! oh ! prends garde ! il cache le piège et la trahison, il mène à l'abîme, au désespoir, à la ruine !

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Mais hélas! la voix qui parle ainsi n'est pas entendue; carjl en est une plus forte que toutes, — c'est celle d'un cœur qui aime. Le flot déchaîné d'un torrent est moins impétueux que l'élan aveugle, désordonné d'une passion qui vous enveloppe et vous étreint.

Oh ! la comédienne se parait de ses plus beaux atours , son masque était doré comme l'étaient les rêves heureux de ce cœur plein d'enivrement. — Elle jouait son rôle en conscience ; — la courtisane la plus perfectionnée eût admiré sa douce langueur, sa coquetterie voilée, l'adroite réticence de ses regards, l'agitation contenue de sa poitrine, ces demi-mots échappés à ses lèvres frissonnantes et entrouvertes.

Et Arthur chaque jour plus épris, enfonçait chaque jour plus avant le trait dont

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il était frappé. — Il ne vivait que de son amour et attendait, plein d'inquiétude, d'angoisses et d'espérances, les heures où il lui était permis de se présenter chez la princesse.

Combien il avait laissé tomber en oubli ces grandes idées de réforme et de progrès, d'amélioration et de régénération, pivot autour duquel tourneront éternellement les idéologues, les utopistes et les émeu tiers. — Il pensait à Olympia et sa vie entière était dans sa pensée, comme la vie de Georges avait été dans la pensée de Jeanne.

Les années et les siècles passent, les générations se succèdent, la poussière du temps jonche les ruines amoncelées, et l'on retrouve toujours cette même jeunesse immaculée, ce même amour, ce même sentiment aussi pur, aussi radieux,

— l'amour du Tasse pour Léonore, l'amour de Paolo pour Francesca, de Pétrarque pour Laure , d'Abeilard pour Héloïse, de Saint-Preux pour Julie, d'Arthur pour Olympia.

A peine s'il allait à de rares intervalles chez son grand-père le duc de Savernoy.

Cette affection, pour lui autrefois si vive, il l'avait oubliée, et il s'ingéniait à trouver chaque fois des prétextes pour motiver ou excuser son absence. — Souvenir du passé, espérance de l'avenir, tout était dans un seul mot, dans un seul nom.

Et cependant, Arthur souffrait. — Ses nuits agitées et brûlantes étaient sans sommeil, car soit que ce fût hasard ou frayeur insurmontable, il n'avait pu encore ou il n'avait pas osé déclarer ouvertement sa passion à la princesse.

— Elle le sait!... se disait-il souvent

dans les heures d'isolement et d'insomnie ; elle m'a deviné, elle m'a compris. Car mon amour est dans chacun de mes regards, dans chacun de mes mouvements, il est dans les paroles même les plus indifférentes.

Le drame était commencé; il devait se dérouler jusqu'à la fin.

On doit le penser : la visite de la Vrillière avait porté ses fruits.

L'appartement qu'occupait la princesse Pallianci avait subi une complète transformation. — En quelques jours, Meurice en avait fait une merveille de luxe et d'élégance.

De somptueuses draperies ombrageaient de leurs plis ondoyants et soyeux des meubler de Boule, et sur le parquet de beaux tapis de Turquie entremêlaient leurs dessins gracieux.

L'ameublement, surveillé de près par la princesse, n'était peut-être pas d'un goût très-pur, mais il avait une originalité hardie qui attestait son origine italienne. — Crémieux, de son côté, s'était chargé de s'entendre avec Clochez, et s'était engagé à présenter à la princesse, sous quatre jours, un équipage digne d'une tête couronnée ; — cette expression avait flatté la princesse qui s'en était rapportée entièrement au goût de Crémieux.

Le bruit courait par )e monde que la princesse Pallianci avait reçu des sommes considérables.

Déjà l'on ne parlait que des fêtes brillantes par lesquelles la princesse comptait inaugurer ses salons, et Arthur, en face de tout ce luxe et de toute celte somptuosité, se sentait encore plus timide et plus tremblant ; il lui semblait que cette richesse si

grande était une barrière nouvelle jetée par le hasard entre cette femme et lui.

Il l'eût voulue pauvre, abandonnée de tous, délaissée, sans asile, sans soutien aucun, pour venir à elle, la relever dans son abandon, la consoler dans son isolement et dans sa misère, et lui dévouer sa vie. — Un cœur qui aime a de si beaux rêves de dévouement et d'abnégation ! — Ne lui parlez pas de la réalité; ne posez pas de limites à son amour ; il lui faut l'immensité pour espace et l'éternité pour durée ; sa pensée fait d'une masure obscure et inhabitée un palais féerique resplendissant de lumières.

Nous sommes bien impuissants à rendre tout ce qui se passait dans ce jeune cœur ; mais que ceux qui nous liront interrogent une heure de leur vie passée ou attendent une heure de leur vie future !...

Un soir, la princesse avait réuni sa société intime, ses amis et amies démocrates. — N'était-il pas de toute équité qu'ils eussent les prémices de sa nouvelle splendeur?

Est-il utile de dire qu'Arthur y avait été engagé ?

Pour la première fois, depuis qu'il était si grandement amoureux, le pauvre garçon pensait à la coquetterie. — La coquetterie, prise dans sa bonne acception, est le plus souvent la conséquence des impressions du cœur. Ses vêtements, auxquels il n'avait jamais fait attention, lui paraissaient honteusement coupés , ses chaussures ne faisaient point valoir son pied, ses pantalons avaient des plis disgracieux, sa chevelure lui paraissait indisciplinée, et un beau jour qu'il se rendait chez la princesse, il se regarda dans sa

glace et se dit, de l'air du monde le plus triste et avec le plus profond découragement :

— Mais je suis affreux !

De ce jour-là, il fit venir le tailleur le plus en renom, le bottier le plus célèbre, le coiffeur le plus à la mode, il y eut dans sa personne comme dans l'appartement de la princesse, transformation complète.

Aussi Arthur était un modèle d'élégance et de soins minutieux dans sa toilette, lorsqu'il se rendit à la soirée intime de ia rue d'Anjou.

Pour lui, c'était une journée heureuse et bénie, car il avait vu Olympia le matin et il devait la revoir le soir; car elle lui avait dit en lui tendant la main :

— Je compte sur vous, monsieur de Savernoy.

C'est une plus grande lâcheté d'abuser

de cette foi candide et suppliante d'un cœur, que de frapper la nuit, au revers d'un fossé, d'une balle ou d'un couteau, le voyageur qui passe.

Il y avait déjà une vingtaine de personnes chez la princesse, lorsqu'on annonça le marquis de Savernoy.

Quelle charmante réunion de démocrates, triés, choisis, épurés, hommes à double face, rêvant avec les allures les plus douces et les plus inoffensives, le renversement de la société et s'arrêtant avec un tact exquis dans les conspirations, (du moins pour leur propre compte,) à la limite prudente qui sépare le citoyen-patriote des bancs de la cour d'assises.

Que pouvait-on leur reprocher, à ces aimables rêveurs de 93?

Ne se montraient-ils pas de la plus aimable composition qui se puisse rencon-

trer? — Ils étaient chez une princesse et coudoyaient un marquis.

Quand le nom du marquis de Savernoy retentit dans le salon , la Vrillière qui était assis entre Faustin et de Leufroy, sentit un frisson glacial courir dans ses veines ; il se retourna d'un mouvement brusque, et ses yeux ardents se fixèrent sur le jeune homme avec la férocité d'une bêle fauve qui voit venir sa proie ; — son regard rencontra celui d'Olympia et entra dans sa poitrine comme un fer aigu.

Dans le même moment, Arthur s'avançait vers la princesse ; tous les tourments qu'il endurait dans son absence, toutes les agitations, toutes les voix tumultueuses qui criaient en lui, tout cela faisait silence quand il voyait le pâle et expressif visage de l'Italienne et que son regard humide encore des pleurs silencieuses qu'il avait

versées s'arrêtait, ou plutôt se retrempait dans celui de cette femme aimée!... Il avait préparé de charmantes et douces choses à lui dire, en lui tendant la main, et déjà il les avait oubliées.

Olympia lui fit signe de s'asseoir auprès d'elle.

■— dornbien je vous suis reconnaissant, madame , lui dit Arthur , de m'avoir compté parmi les quelques amis que vous avez réunis ce soir.

— Vous me croyez donc bien ingrate ou bien oublieuse? répondit la princesse avec une expression d'affectueux reproche.

Le front d'Arthur se couvrit d'un nuage, car les paroles de la princesse faisaient encore allusion à la scène de la Chaumière.

Les prévenances dont il était l'objet, l'affection qu'elle semblait lui montrer, la sympathie qu'elle lui témoignait, ce

n'était donc que souvenir du service rendu, reconnaissance envers l'inconnu qui lui était venu en aide ; — ce n'était donc pas à l'homme qui l'aimait passionnément, qu'elle tendait la main, c'était à son défenseur : ce n'était pas le prix de son amour, c'était la récompense de son sang versé.

— Oh ! madame, lui dit-il tristement, soyez, je vous supplie, oublieuse de ce passé. — Laissez-moi espérer que je ne dois pas seulement à lui votre aimable accueil ; sans cela, vous me feriez croire, et j'en serais bien malheureux, je vous jure, que je m'impose à vous par la voix du souvenir.

— Enfant! dit la princesse en souriant et en laissant tomber sur lui un de ces regards qui sont plus qu'une réponse et qui vont jusqu'au cœur.

Si Arthur eût été seul avec elle, il eût joint les mains et l'eût remerciée à genoux.

— Venez, lui dit-elle en se levant, que je vous présente à mes amis; ils sont peutêtre un peu démocrates pour vous, monsieur le marquis.

Parlant ainsi, elle prit le bras d'Arthur dont tout le corps frissonnait. — L'amour, quand il part véritablement du cœur, rend si timide et si tremblant !

Qui sait!... Olympia l'eût présentée des galériens traînant le boulet, que le pauvre Arthur, peut-être n'eût vu ni la chaîne ni le boulet, et fût allé à eux comme aux plus honnêtes gens de la terre.

On devait faire chez la princesse un peu de musique, Olympia étant elle-même très-bonne musicienne. En sa qualité d'Italienne, elle avait réuni dans son salon ses

compatriotes du Théâtre-Italien : — Mario, Roneoni, Lablache, la Grisi.

La Grisi et Roneoni venaient de commencer le beau duo du troisième acte de Maria di Rohan.

Les conversations cessèrent. — Dans ce siècle où l'on aime si peu de choses, on aime encore assez la musique pour l'écouter.

Un cœur agité par une passion qui le domine et l'enveloppe, ressemble à ces terrains fertiles dans lesquels toute graine, qu'elle soit tombée même au hasard , germe et grandit ; il s'entr'ouvre à toutes les émotions; ce qui le laissait froid et muet, le rend enthousiaste, car chaque chose porte un rayon ou un reflet de son amour.

Ainsi Arthur, debout près delà princesse, sentait pour ainsi dire le frôlement de sa

robe soyeuse, et écoutait avec ravissement cette belle et grande musique si bien interprétée. — Quand des accents passionnés de jalousie s'échappaient des lèvres brûlantes de Ronconi, il lui semblait que son cœur se tordait, tout son corps tressaillait, et son àme semblait suspendue à chaque note qui vibrait.

Olympia l'observait ; elle suivait du regard le frémissement de ses lèvres, elle lisait pour ainsi dire en lui. * — Elle comprenait quelle nouvelle puissance elle allait exercer.

Debout à l'autre extrémité du salon, la Vrillière avait aussi les yeux attachés sur Arthur de Savernoy. — Sa haine avait deviné ce que ressentait cette âme que l'amour rendait si ardente et si enthousiaste.

Lorsque les deux célèbres artistes eu-

rent cessé de chanter, la Vrillière s'approcha de la princesse qui, penchée sur le piano, serrait les deux mains de la Grisi.

— La musique passionne étrangement M. de Savernoy, lui dit-il à voix basse, et vous chantez admirablement, madame.

— Princesse, n'aurons-nous pas ce soir le bonheur de vous entendre?

Olympia, sans répondre, s'assit devant le piano en laissant tomber sur la Vrillière un regard significatif.

Et elle commença à chanter.

Sa voix était vibrante, pleine de sonorité et d'expression. Ses grands yeux noirs s'animaient, les couleurs venaient à ses joues et remplaçaient la pâleur mate qui leur était habituelle, le sang de la vie et de l'animation ruisselait sur ses lèvres un instant auparavant blanches et froides. — Toute sa nature première se réveillait,

fantôme qui allait s'évanouir avec la dernière note.

Arthur sentait bondir les bruyantes palpitations de son cœur ; sa respiration s'arrêtait dans sa poitrine, tout en lui écoutait; il ne s'appartenait plus, il appartenait à cette femme dont là voix le fanatisait. — Oh ! faiblesse et égarement de cœur ! elle eût chanté le crime qu'Arthur fût devenu criminel.

Quand elle eut cessé de chanter, il lui sembla que quelque chose venait de se séparer de lui ; une sueur brûlante coulait le long de ses joues.

Il voulut aller vers Olympia, mais ses jambes tremblaient, et il serait tombé, s'il ne se fût appuyé contre l'embrasure de la fenêtre. — Ce qu'il éprouvait de bonheur contenu, d'enivrement à la fois douloureux et plein de charmes, nulle plume

ne pourrait l'analyser, nulle voix ne pourrait le dire. — Celui qui l'eût regardé eût vu son visage passer continuellement du pourpre à la pâleur, et déceler le bouillonnement et le reflux de son sang.

Tous entouraient la princesse.

C'était un tumulte confus de voix. — Tout-à-coup le silence se fit.

Olympia venait de préluder au piano par de nouveaux accords ; mais ce n'était plus la plainte mélodieuse d'un chant d'amour et de douleur, c'était un chant patriotique dont chaque note puissante et énergique retentissait comme une fanfare sonore.

On doit le penser, l'assistance était dans l'enthousiasme le plus extrême ; un murmure frénétique accueillait chaque phrase, et au milieu de tous ces regards fixes sur

elle, Olympia n'en cherchait qu'un, celui d'Arthur; elle voulait enfoncer plus avant, dans le cœur de sa victime, le trait empoisonné; — et pas une voix ne descendit du ciel, pas même celle de sa mère, pour dire à Arthur :

' — Enfant, là est l'abîme, la douleur, là, pour toi peut-être, après... le déshonneur.

Les chants patriotiques italiens ont surtout une vigueur, on pourrait presque dire une rudesse d'expression tout exceptionnelle et qui leur est propre. — Ils achevèrent de jeter le trouble et le tumulte dans cette jeune tête déjà si bouleversée.

Arthur battit des mains avec un enthousiasme convulsif. — La fièvre était sur ses lèvres, dans ses yeux, dans son cœur.

Elle était si belle ainsi, la princesse Pallianci ; ses yeux noirs avaient un si vif

éclat, son visage avait quelque chose de si poétique, de si inspiré. — Oh ! s'il avait été seul avec elle en ce moment, il eût trouvé le courage qui toujours lui manquait ; il lui eût dit tous les secrets d'amour, de dévouement, de foi inaltérable enfouis dans son cœur. — Il sentait le délire lui monter au cerveau : il mit la main devant ses jeux pour s'isoler de la foule, rentrer en lui-même et reprendre l'empire de ses sens près de l'abandonner.

Quand il releva la tête, en laissant retomber ses deux mains, de Leufroy était assis auprès de la princesse et lui parlait bas avec une familiarité intime qui fit pâlir les jq,ues d'Arthur. — i.a jalousie entrait en lui ; non pas cette jalousie qui est la défiance, le soupçon, mais celle qui est la douleur.

— Princesse, dit de Leufroy, votre beau chevalier nous regarde.

— Tant mieux ! dit Olympia avec un sourire des plus gracieux et sans regarder Arthur.

— Le chant patriotique l'a électrisé; je crois que nous en ferons quelque chose.

— Je le pense bien, dit la princesse.

— Princesse?

— Quoi ?

— S'il allait me chercher querelle?

— Vous ne vous battriez pas.

— Vous croyez?... il vient de me lancer un regard.

— Vous me disiez donc ?

— Que vous aviez été entraînante, que vous n'avez jamais chanté avec plus de verve et de brio.

— Des compliments dans votre bouche!

— Je suis le courant... Regardez donc Fauslin et la Vrillière ; ils conspirent làbas avec acharnement.

— Faustin a la véritable vocation; vous n'êtes qu'un conspirateur de contrebande, mon cher de Leufrcy; — vous jouez un rôle.

— Si je le joue hien. — Le marquis de Savernoy s'approche.

— Alors allez-vous-en, je n'ai plus besoin de vous.

— Grand merci du compliment; puisque vous me renvoyez, je vais aller conspirer avec l'ami Faustin, pour. .. faire quelque chose.

En effet Arthur approchait.

Quand de Leufroy se leva, il s'arrêta et respira plus librement. — Sa poitrine, tout-à-1'heure si oppressée, lui semblait dégagée d'un poids immense.

— Allons, dit-il en passant la main sur son front humide et en serrant ensuite sa poitrine, entre ses deux bras, allons, mon cœur!... du courage! Je veux tout lui dire... tout!... j'y suis décidé.

Et il fit brusquement les quelques pas qui le séparaient de la princesse.

Celle-ci, tout en paraissant avoir la tète tournée du côté opposé, le regardait venir.

Arthur était tout près d'elle; il ne lui avait pas encore parlé, qu'elle entendait déjà le souffle de sa respiration.

— Je ne viens pas, madame, lui dit-il d'une voix que l'émotion rendait tremblante, ajouter un compliment à tous ceux que vous avez déjà reçus ; il y a certaines émotions que l'on ressent et qu'il est impossible d'exprimer, tant on comprend que toute parole les affaiblirait ; — je

viens vous demander une grâce.

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— Une grâce à moi, monsieur de Savernoy?

— Promettez-moi, je vous en supplie, de ne pas me la refuser.

— Mais savez-vous que le ton avec lequel vous dites cela, est capable de m'effra jer ?

— Madame, vous m'avez dit, rappelezvous-le, et pardonnez-moi de vous en parler, mais voici vos paroles : — Si jamais je puis quelque chose pour reconnaître le service que vous m'avez rendu... venez à moi en toute confiance.

— Fit je le dis encore.

— Eh bien ! je vous en conjure à mains jointes, ce soir, quand tout ce monde qui vous entoure sera parti, accordez- moi quelques instants.

— Ce soir, dit Olympia réellement

étonnée de cette demande, mais je ne puis.

— Oh ! ne dites pas, madame, que c'est impossible !... si en acceptant vous me sauviez la vie, vous le feriez, n'est-ce pas? — Eh bien! faites-le!... faitesle!...

Arthur parlait à voix basse, mais son visage avait une expression suppliante impossible à rendre. — On sentait que si ses genoux ne se pliaient pas devant elle, sa pensée, son âme étaient pour ainsi dire " aux pieds d'Olympia.

— Venez demain, monsieur de Savernoy.

— Tout-à-1'beure, reprit Arthur, au moment où vous alliez commencer à chanter, je m'appuyais contre cette draperie ; une porte sans doute mal fermée a çé'Ié; elle donne, à ce que j'ai vu, sur une

sorte de cabinet noir... Eh bien! quand personne ne regardera de ce côté, j'entrerai, moi, dans ce cabinet, et j'attendrai que vous me permettiez d'en sortir. Mais je vous en supplie, ne me refusez pas cette grâce.

— Qu'avez-vous donc à me dire?

— Vous consentez, n'est-ce pas?., vous consentez !...

Olympia avait appuyé sa tête sur sa main, elle paraissait réfléchir.

— Écoutez, dit-elle d'une voix qu'elle s'efforça de rendre grave et sérieuse pour la circonstance, je vais vous montrer si j'ai gardé mémoire du service que vous m'avez rendu ; il y a dans votre voix une telle supplication que je ne me sens pas la force de vous refuser. -- Tout-à-1'hcure, je vais sortir de ce salon; quand je rentrerai, vous attendrez quelques instants,

puis vous vous retirerez ; au bas de l'escalier, vous trouverez Zerline qui vous conduira dans mon boudoir où j'irai vous rejoindre dès que je serai seule.

Olympia avait dit tout cela avec une expression contrainte parfaitement jouée.

— Oh ! combien je vous remercie ! et que vous êtes bonne !

— Je tiens ma parole, dit Olympia, attachant sur le jeune homme un regard qui le brûla jusqu'aux entrailles.

— Dieu m'est témoin, madame, que tout mon sang est à vous.

La princesse agitait indolemment son éventail, et le vent qu'il faisait soulevait ses longs cheveux et laissait voir le dessin ferme et correct de son cou.

Elle se leva, causa quelques instants avec Augusta et une autre de ses amies, puis disparut.

Arthur n'avait pas bougé, mais il suivait du regard l'Italienne. — Il la vit sortir du salon, puis rentrer ; alors il se leva à son tour, alla un instant regarder un ravissant tableau de Wyld, représentant une vue de la place Saint-Marc à Venise, se dirigea ensuite vers la porte et sortit. — Il lui semblait que tous les yeux le regardaient et devinaient les palpitations pressées de son cœur.

Au bas de l'escalier il trouva Zerline qui l'accueillit avec un demi-sourire et lui fit signe de la suivre.

Arthur, au comble de bonheur, fit ce que font les amoureux en pareille occasion : il fouilla dans ses poches ; il y trouva cinq pièces d'or qu'il donna à Zerline.

Celle-ci salua et ferma la porte.

Pendant ce temps, comme il était à

peu près une heure du matin, les invités de la princesse s'en allaient peu à peu. — Il ne restait guère plus que l'Alsacien (le jeune homme blond), Faustin, de Leufroy et la Vrillière.

Le jeune homme blond, fidèle à ses penchants, proposait un moyen infaillible : — c'était de mettre le feu aux quatre coins de Paris, et puis aux Tuileries, après s'être partagé en sections les différents quartiers.

Chacun l'écoutait avec intérêt, car il avait la parole facile et parlait avec une aménité maniérée vraiment pleine de charmes. — Il y avait bien là un patriote à longue barbe qui l'appelait l'aristocrate des démocrates, mais qui, cependant, était forcé de reconnaître que sa proposition avait du bon.

DeLeufroy souriait selon son ordinaire.

La Vrillière s'approcha de la princesse.

— Tout marche bien, dit-il, rappelezvous nos conventions. — La vue de ce jeune homme, le nom qu'il porte, ont ranimé en moi toute ma haine.

— Je n'oublie rien, dit Olympia.

— Dans dix jours, il doit y avoir une grande réunion, il faut que ce jour-là le marquis de Savernoy vienne y prêter le serment de mort qui l'enchaînera à nous.

— Il y viendra, répondit la princesse d'une voix fière. — Emmenez ces messieurs.

— Vous êtes fatiguée.

— Non, mais quelqu'un m'attend.

— Quelqu'un, dit la Vrillière avecétonnement; — où?

— Dans mon boudoir.

— Lui!..

— Lui! répéta Olympia avec un son de voix étrange.

— A la bonne heure, dit la Vrillière en serrant la main de la princesse Pallianci, vous êtes une adorable personne.

Arthur attendait, et se répétait tout bas les paroles d'aaiour dont son âme était remplie et qui affluaient sur ses lèvres comme viennent les flots sur la grève lorsque gronde la tempête. — Oh ! combien le cœur alors est ingénieux à interroger et à répondre tout à la fois.

— M'aime-t-elle? disait-il.

Et il répondait tout aussitôt :

— Elle m'aime!.. Sans cela, eût-elle consenti à ce que je lui demandais!.. Eûtelle accepté de me recevoir ?. .

— Et cependant... cependant!., si la reconnaissance seule qu'elle croit me de-

voir l'avait guidée ?.. si elle n'était qu'esclave de sa parole?.. Oh! ce serait trèsmal. C'est impossible !..

Ainsi tremblait et espérait tour-à-tour le pauvre Arthur.

Les minutes lui semblaient des heures. — A chaque bruit qu'il croyait entendre, son cœur battait à l'étouffer; chaque meuble qui craquait dans le silence de la nuit le faisait tressaillir.

Enfin, la porte s'ouvrit et Olympia parât*

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