LE REVEIL DE L'IVRESSE
Lorsque la porte se fut refermée sur lui, Dominique resta un instant appuyé contre le mur sans parvenir à se rendre compte de l'endroit dans lequel il se trouvait — la tête penchée sur sa poitrine et le front
dans une de ses mains, il écoutait le bourdonnement intérieur de son cerveau et cette tempête grondante que les paroles du major avaient soulevée en lui ; l'ivresse dans laquelle on l'avait plongé faisait tressaillir tous ses membres.
Enfin il se releva machinalement et un sourire hébété glissa sur ses lèvres.
— Tiens, murmura-t-il, je suis chez moi!
Et faisant deux pas, il s'accrocha à la rampe, et se mit à monter l'escalier.
Quand il passa devant le portier, sa marche avait quelque chose de si incohérent, que celui-ci s'aperçut bien vite de l'état dans lequel son locataire était. — Comme c'était un brave homme, il sortit aussitôt de sa loge et prit le bras de Dominique.
— Eh bien ! mon vieux , lui dit-il,
qu'est-ce que nous avons donc aujourd'hui, nous avons rigolé un peu à ce qu'il paraît?
— Rigolé. .. rigolé... répéta Dominique en le regardant entre les deux yeux; nous sommes... dix mille... vingt mille... cent mille... entends-tu.
Le portier sans répondre continua de monter jusqu'à la petite mansarde où Madeleine toute tremblante d'inquiétude attendait le retour de son père. — Car le vieux soldat avait des habitudes si rangées et si méthodiques que, depuis bien longtemps, il ne lui était pas arrivé de rentrer seulement dix minutes plus tard que l'heure habituelle.
Aussi, la pauvre enfant fit entendre une exclamation de joie lorsque la clef tourna dans la serrure, et elle s'élança vers la porte; mais elle ne put retenir un cri d'épouvante, en apercevant les traits bouleau SI
versés de son père, ses joues pâles, ses yeux hagards.
— Oh!... mon Dieu!... dit-elle en joignant les mains, qu'est-il donc arrivé?
— Faut pas vous effrayer, mam'zelle, dit le portier, ça n'est pas rare ça, je connais la chose ; il en a pris plus que son compte, voilà tout.
Dominique s'était appuyé contre sa porte.
En apercevant Madeleine, il lui tendit les deux bras.
— Tiens... murmura-t-il, c'est... ma petite... Madeleine... Fille... viens m'embrasser.
La pauvre enfant toute tremblante se jeta à son cou.
Le vieux soldat inclina sa tête sur celle de la jeune fille, et tout en l'embrassant il disait :
— Tu auras de belles... robes... entends-tu... belles... belles... Oh ! je souffre!... je soutfre !... Ma tête;., c'est du feu !... — I Nous sommes... cent mille !...
Et il s'affaissa sur lui-même.
— Allons donc, vieux ! dit le portier qui approcha fort heureusement une chaise, est-ce que nous allons nous laisser choir comme ça ; un vieux de la vieille ?
— Vous voyez bien qu'il souffre !...
disait Madeleine tout en larmes.
— C'est qu'il n'en a pas l'habitude.
— Que faire ?. . . Tenez, regardez comme la sueur lui coule du front!... c'est peutêtre sa maudite fièvre qui le reprend.
— Cette fièvre-là, mam'zelle, ça dure de douze à vingt-quatre heures, pas davantage; — je vous le répète, faut pas vous tourmenter le sang. Si vous m'en
croyez, je vas le coucher, et ça ira comme sur des roulettes.
— Vous êtes bien bon, monsieur Jacques, dit Madeleine. Avez-vous besoin de quelque chose?
— De rien du tout.
— Vous m'assurez qu'il n'y a pas de danger ?
— Allons donc! si on en mourait, je serais mort depuis longtemps.
— Si je puis vous être utile, vous m'appellerez?
— Le vin n'est pas si méchant que ça pour les amis.
Et pendant que la jeune fille rentrait dans le petit cabinet où elle couchait, Jacques commençait déjà à débarrasser Dominique de ses vêtements.
Celui-ci se laissa faire comme un enfant.
— Allons! mon camarade, dit le portier en prenant Dominique sous les bras ; il s'agit maintenant d'aller là-bas le plus directement possible. — En route!
Quelques minutes après, le vieux soldat était dans son lit.
Aussitôt qu'il eut la tête sur son traversin, il ferma les yeux. — Ce n'était pas du sommeil, c'était un assoupissement qui pesait sur son cerveau comme une masse de plomb,
— Vlà qui est fait, mam'zelle Madeleine ; demain matin il se réveillera sage comme une image. — Pour plus de sûreté, ma femme va vous monter un peu de thé que vous tiendrez au chaud.
— Je vous remercie bien, monsieur Jacques, dit la jeune fille.
— Du tout, du tout, mam'zelle ; vous
êtes une brave ûlle, et votre père un brave homme.
Et le portier descendit en fredonnant un air bachique qu'il affectionnait depuis longtemps.
Le lendemain matin, huit heures étaient sonnées quand Dominique se réveilla de ce sommeil pesant et douloureux que donne l'ivresse.
Madeleine était auprès de son lit.
La pauvre enfant avait été très-inquiète toute la nuit, car l'agitation de son père, le frisson presque convulsif qui le prenait parfois, les mots sans suite qui erraient sur ses lèvres, tantôt comme des supplications, tantôt comme des menaces, tout l'effrayait. — Le jour commençait déjà à poindre, lorsque, épuisée de fatigue, elle s'était un peu endormie.
Le vieux soldat venait de se lever sur
son séant; il promenait autour de lui des regards indécis, et son cerveau avait peine encore à rallier une pensée. — Il passa ses mains sur son front et le long de ses tempes, car sa tête était brûlante.
Il aperçut Madeleine.
— Bonjour, Madeleine, lui dit-il en lui tendant la main. — J'ai été bien malade cette nuit, ajouta- t-il; pardonne-moi, mon enfant. . . je me rappelle maintenant.. . hier, j'ai bien dû t'effrayer, ma pauvre chérie.
— J'avais si peur que tu ne fusses malade, père.
— Que s'est-il donc passé?... tout cela bouillonne dans ma tête comme une tempête affreuse. — A quelle heure suis-je rentré, hier soir? *$
— Il était neuf heures ; tu étais tout pâle, le portier te conduisait..»
— Et je n'ai rien dit ? interrompit Dominique avec inquiétude.
— Tu as dit : Nous sommes cent mille...
— Devant le père Jacques?
— Oui, père.
— Ah!... Et puis?
— Tu as parlé de belles... robes.
— C'est bien cela... c'est bien cela... murmura à demi-voix le soldat. — Je n'ai rien dit autre chose ?
— Des mots entrecoupés, des phrases sans suite, des exclamations qui me faisaient bien peur !. .. Une fois, pèie, tu t'es levé sur ton séant et tu as crié en frappant sur ton lit : — C'est bien lâche!... c'est bien lâche!... — Est-ce qu'il te serait arrivé quelque chose de malheureux?
— Non... Madeleine... tu sais?... les
rêves, ça ne veut rien dire. — J'ai eu la fièvre cette nuit, c'est sûr; voilà pourquoi j'ai tant parlé, voilà pourquoi j'ai été si agité.
Et Dominique, laissant retomber sa tête sur son traversin, ne prononça plus un mot.
Une de ses mains serrait son front, comme s'il eût voulu l'interroger sur ce qui s'était passé la veille, et l'on comprenait au mouvement de ses lèvres qu'il parlait tout bas à sa pensée et à ses souvenirs.
— Laisse-moi, ma petite Madeleine, dit-il tout-à-coup, je vais me lever.
Madeleine s'approcha du lit et tendit son front à son père.
Celui-ci l'embrassa et vit deux larmes qui coulaient le long de ses joues.
— Tu pleures, mon enfant, lui dit-il
— ssa —
avec une émotion triste et en appuyant ses moustaches blanches sur les cheveux de la jeune fille, tu pleures; — tu es malheureuse, n'est-ce pas? nous sommes si pauvres !
— Oh ! ce n'est pas cela, mon père.
— Mais je t'assure, mon enfant chéri, qu'il ne m'est rien arrivé. — Au contraire, nous aurons de l'argent, je le crois du moins, — cet homme m'a bien promis.
— Il était bon?
— Oui, bon... très-bon... je ne veux pas que tu pleures ; embrasse-moi.
La jeune fille essuya vivement ses deux yeux et se mit à sourire ; mais ce sourire était tout humide des larmes que la pauvre enfant venait de verser.
Elle alla dans le petit cabinet qui lui servait de chambre à coucher, ouvrit sa
fenêtre et émietta un peu de pain sur le toit pour ses petits moineaux.
Pendant ce temps Dominique s'était levé.
Il se rappelait bien la scène du cabaret, le tableau funèbre de toutes les misères que lui avait fait la major Lipardeau, ses cris d'indignation, de menaces contre les orgueilleux bourreaux du peuple, au milieu d'un chaos confus.
— Mon Dieu !.. mon Dieu!., murmurait-il en prenant sa tête dans ses deux mains, que s'est-il donc passé? — Le major... était penché sur moi... les yeux enflammés, le visage terrible... je le vois encore... que me disait-il?., que m'a-t-il mis dans la main?.. Oh! ma tête!., ma tête !.. Cet homme m'a parlé comme parlerait le démon !.. Ne m'a-t-il pas présenté un papier? Oui... oui... mais qu'y avait-il
sur ce papier?. . Oh ! livresse !.. l'ivresse!., c'est la dégradation de l'homme.
Et il se frappa le front de son poing fermé avec un mouvement inexprimable de dédaigneuse colère.
Il y eut alors dans la pauvre mansarde du vieux soldat un long moment de silence.
De temps en temps seulement on entendait des mots à peu près inintelligibles. — C'était la voix de Madeleine appelant sur le toit les petits oiseaux.
Dominique releva la tête d'un mouvement brusque et marchant dans la chambre avec agitation, il se remit à parler tout haut.
— En interrogeant encore Madeleine, peut-être pourrai-je savoir?., les mots qu'elle ne comprend pas, je les comprendrai, moi... Us aideront peut-être les sou-
venirs qui m'échappent. — Madeleine!..
Madeleine!..
La jeune, fdle accourut.
— Écoute, enfant, lui dit le soldat, je "voudrais bien me rappeler tout ce qui s'est passé hier soir; — tu comprends, je dois revoir le major aujourd'hui ou demain, et je ne voudrais pas vis-à-vis lui avoir l'air de ne plus me souvenir... Je te jure bien, ma petite Madeleine, que jamais pareille chose ne m'arrivera plus. — Voyons, cherche bien dans ta tête tous les mots épars que j'ai pu prononcer cette nuit. — Ce serait un indice.
— Je te l'ai dit, mon père, tu as parlé de menaces... d'oppression... Tu as dit une fois: — l'Jieure va sonner... voilà tout.
— Et je n'ai pas parlé de... papier?
tmm m1. • . SI. • »
— Qu'ai-je dit?., qu'ai-je dit?— Rappelle-toi bien, Madeleine.
Au même moment on frappa deux coups à la porte.
— On frappe, Madeleine; dit Dominique, qui devint pâle.
— Faut-il ouvrir, mon père?
— Certainement, Madeleine.
Certes, dans tout autre moment, deux coups frappés à la porte de la mansarde n'eussent en rien étonné la jeune fille, et Dominique n'y eût pas prêté la moindre attention; mais dans la triste disposition d'esprit où tous deux se trouvaient, ces deux coups retentirent dans leur poitrine comme l'annonce d'un malheur.
Le soldat comprit que l'émotion intérieure qu'il ressentait devait paraître sur son visage, et par cet amour-propre instinctif du vieux militaire, il passa vive-
ment ses deux mains sur ses joues pour y ramener les couleurs, et se leva.
Madeleine venait d'ouvrir la porte.
— Lui!., dit Dominique à voix basse en regardant la personne qui venait d'entrer.
C'était en effet le major Lipardeau.
— Bonjour, mon brave, dit celui-ci d'un air jovial ; je viens vous apporter votre argent; vous voyez que le major Lipardeau est exact.
Et, s'approchant de Dominique, il lui dit à voix basse tout en cherchant dans son portefeuille le billet de cinq cents francs :
— L'affaire est faite, tu es des nôtres. Dominique regarda fixement le major
dont le visage avait une expression pleine de bonhomie.
— Laisse-nous, Madeleine, dit-il à sa
fille, j'ai à causer avec le commandât, vas un instant chez le père Vancelay.
— Ah! c'est celte chère Madeleine dont vous m'avez tant parlé, dit Lipardeau en s'approchant de la jeune fille. — Elle est charmante; tu permets, mon brave, c'est un baiser paternel.
Et il embrassa Madeleine sur le front.
Celle-ci rcugit, comme si le contact des lèvres de cet homme eût souillé son front si chaste et si pur.
— Charmante enfant... murmura le major en étalant le billet de cinq cents francs sur la cheminée.
Madeleine était sortie.
Dominique se leva pour s'assurer que la porte était bien fermée.
— Très-bien! très-bien! dit Lipardeau qui s'était assis, je vois que tu es un hom-
— sa —
me prudent. — La prudence est la première des vertus.
— Je vous remercie, monsieur le major, d'avoir pensé à cet argent, dit le soldat sans répondre à la phrase de Lipardeau.
— Allons donc! est-ce qu'on oublie les braves gens ? — Le major Lipardeau n'a que sa parole ; — une parole est sacrée, n'est-ce pas, mon vieux soldat ?
Tout en parlant, le major avait fixé ses yeux expressifs sur ceux de Dominique, ils semblaient vouloir pénétrer jusqu'au fond de sa pensée et en interroger les replis les plus cachés.
— Certainement... mon commandant, dit le soldat que ce regard fit tressaillir.
— Voilà le petit billet tout fait, continua Lipardeau qui venait de prendre un papier dans son portefeuille et je vois jus-
temerit sur ta cheminée une plume et de l'encre.
Dominique recula d'un pas ; — ce papier qui était devant lui, le visage du major, la plume qu'il lui tendait, tout cela lui rappelait la scène de la veille.
— Est-ce que je n'ai. . . pas déjà ?. . .
— Signé un billet ! interrompit le major, en se levant; — pour qui prenez-vous le major Lipardeau?
Il y eut un tel éclat spontané dans la voix du major, que Dominique s'empressa d'ajouter :
— Soit dit sans vous offenser, mon commandant... Je croyais... il me semblait... qu'hier.., Tenez, voilà le billet
signe.
Le major se pencha et regarda.
— Ajoute au bas, dit-il : « Cette somme
- ftàê —
est la seule que je doive au major Lipardeau, » et paraphe.
— Monsieur le major... je vous assure que...
— Je l'exige, Dominique, les bons comptes font les bons amis.
Dominique écrivit. — Le major Lipardeau signa au bas.
— Voilà qui est en règle, dit-il, en mettant le billet dans son portefeuille.
— C'est un honnête homme, pensa le soldat.
Il y eut un intervalle de silence.
Le major lissait ses longues moustaches et humait une prise de tabac.
Dominique était debout devant lui.
Cette position fausse, cette irrésolution douloureuse de pensées et de souvenirs ne pouvaient pas aller longtemps à la rude franchise du soldat ; il avait subi l'influence
d'une première émotion involontaire, c'était tout ; — aussi s'adressant au major, d'une voix nette et accentuée :
— Tenez, mon commandant, lui dit-il, les tergiversations ne vont pas à notre nature ; de vieux militaires comme nous doivent marcher droit au but.
— Comme tu allais à ta redoute ennemie, interrompit Lipardeau qui continuait à lisser ses moustaches avec un grand soin ; c'est mon avis.
— Eh bien ! mon commandant, je ne me souviens plus de ce qui s'est passé hier. — Vous savez pourquoi : — aussi je n'ai pas bien compris ce que vous me disiez tout-à-l'heure.
— Tu as la mémoire courte, mon brave.
— Il y a bien des choses que je me rappelle; il y en a d'autres qui battent la générale dans ma tcte.
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— Lesquelles? mon vieux, répliqua le major toujours de la même voix pleine d'aménilé. — En effet, tu étais hier un peu...
— Beaucoup, mon commandant, il faut avouer la chose, beaucoup, extrêmement même... oh ! je me souviens bien de tout ce que vous m'avez dit sur la misère des pauvres gens, sur le dédain et la dureté des riches; ça retentit encore là, dans mon cœur ; mais est-il bien Dieu possible qu'il y en ait qui soient ainsi sans cœur pour ceux qui souffrent?
— Gela est, Dominique, et c'est ce qui fait cette société corrompue et dépravée.
— Ne me parlez plus de tout cela, monsieur le major, je vous en supplie ; voyezvous, j'ai été bien longtemps malade, j'ai la tête faible, et ça me fait un mal... c'est une affaire entre leur conscience et eux,
et j'ai idée que les méchants paient tôt ou tard ce qu'ils font de mal aux autres.
Lipardeau ne put retenir un mouvement brusque de mauvaise humeur, et son visage prit tout-à-coup une expression rude qui remplaça la bonhomie épanouie sur ses traits un instant auparavant.
— Dominique, dit-il, d'une voix rude et fortement accentuée, pendant qu'il attachait sur le soldat ses yeux expressifs, je ne sais pas quelles sont les réflexions de morale évangélique qui te sont poussées cette nuit, mais ce que je sais, c'est qu'il y a certain pas en avant après lequel on n'a plus le droit de retourner en arrière. — Je vois, en effet, que tu ne te rappelles pas, ou que tu ne veux pas te rappeler ce qui s'est passé hier.
— Mon commandant, hier je n'avais pas ma raison.
— C'est possible, mais hier tu avais du cœur, Dominique; hier, les douleurs, les gémissements et l'agonie de tes frères ne te trouvaient pas froid comme aujourd'hui, et lorsque je t'ai dit (ici le major baissa la voix) qu'une partie de la population se révoltait à la fin de tant de misère et d'oppression, le vieux soldat s'est réveillé, et tu t'es écrié : — Mon fusil!... mon fusil!... quand faut-il combattre!... Cette parole, je l'ai rapportée à nos frères, car, quelque nombreux que nous soyons, un homme de cœur est toujours un précieux trésor.
Dominique, pâle, immobile, muet, devant la parole de cet homme, semblait une statue.
— Tu m'as demandé à être des nôtres, con tinua le major, et alors je t'ai dit tout ce que je vais te répéter.
— us —
Lipardeau s'arrêta , — il tenait Dominique sous la fascination de son regard.
— Songe bien que ce n'est pas un vain engagement, et que ceux qui se lient une ibis à nous ne peuvent plus s'en dégager. Un serment de vengeance nous unit, et tous nous sommes solidaires. Celui qui hésite ou qui se repent mérite la mort. Dans quelque lieu qu'il se cachât, nous saurions atteindre le traître, et son corps serait écrasé par tous nos talons.
— Oh !... fit Dominique en levant ses deux mains au-dessus de sa tête, — vous m'avez dit cela!...
— Et ensuite je t'ai présenté ce papier et je t'ai lu ceci...
— Ce papier !...
— « Je, soussigné, m'enrôle volontaib rement dans la société des frères et amis » pour foudrover nos lâches oppresseurs;
» je jure d'être prêt à combattre jusqu'à » la mort, au premier signal, et de quitter » pour cela femme et enfants; je jure de » ne révéler à personne, pas même à mes » plus proches parents, ce qui se dira ou » fera parmi nous; je jure d'obéir aveu- » glément à mes chefs, quels que soient » leurs ordres, et de frapper de mort, si t> j'en reçois l'ordre, les traîtres qui se glis- » seraient au sein de la société. — Ce ser- » ment, que je renouvellerai devant le » le haut Tribunal, est sacré : si je le viole » jamais, que je sois en exécration à tous » et que je sois poursuivi dans ma per- » sonne, dans celle de ma femme, de mes » enfants, de toute ma famille, par le fer, » le poison et le feu. »
— J'ai signé cela!., j'ai signé cet horrible serment ! s'écria Dominique, dont
tout le visage si pâle tout-à-l'heure était devenu d'un rouge éclatant.
— Et plus bas, continua Lipardeau en plaçant le papier sous les yeux du soldat, plus bas, de ton écriture : — « Signé de mon plein gré, — Dominique.
— Ah! j'étais fou !.. j'étais fou !.. s'écria le vieux soldat, dont la conscience d'honnête homme se souleva d'indignation. — Je vous l'avais bien dit tout-àl'heure, je n'avais pas ma raison!.. Ce papier!., cet infâme papier!., donnez-lemoi, mon commandant, que je le dé~ chire !. . que je l'anéantisse !
— Il n'est plus temps, dit la voix de Lipardeau.
Et ces trois mots vinrent glacer au cœur Dominique.
— Il n'est plus temps, dites-vous?., mais c'est mon déshonneur, à moi!...
à moi qui ai toujours vécu pauvre, mais probe.
— Je te l'ai dit, répéta froidement Lipardeau sans paraître avoir entendu cette exclamation désolée, tu appartiens corps et âme, par ta propre volonté, à notre association; tu recevras, quand il en sera temps, les ordres souverains pour te rendre devant le Tribunal ; jusque-là, souviens-toi de ton serment.
Et Lipardeau fit deux pas pour s'en aller- Dominique le retint par le bras.
— Ah ! ne vous en allez pas!., ne vous en allez pas!.. Qui donc êtes-vous!.. Vous le voyez, je vous supplie, à genoux même s'il le faut, de ne pas me déshonorer, je vous demande grâce au nom de mon vieil honneur sans tache, au nom de ma fille qui me mépriserait !.. Et vous ne me répondez
pas un mot!., et vous vous en allez, sans même détourner la tête! — Oh non! vous n'êtes pas un soldat !.. vous êtes le démon tentateur!..
Il n'y avait pas un pli sur la face impassible de Lipardeau; — le drame était arrivé à son dénoûment. Qu'avait-il besoin de feindre davantage ?
L'implacabilité de l'Italien Marini avait fait place à la fausse bonhomie du major Lipardeau.
Dominique s'était redressé. — Toute la pureté de sa vie entière semblait se graver en lettres ineffaçables sur le front du soldat. — Ce n'était plus le même visage, le même regard, la même voix.
— Vous ne voulez rien me répondre?., s'écria-t-il d'une voix frémissante, en saisissant le bras de Lipardeau et en lesecouant avec une violence dont on l'eût cru inca-
pable. — Mais ce papier!., vous le savez bien, il m'a été arraché pendant mon ivresse!., lâchement arraché... Voyez mon écriture... elle tremble comme celle d'un scélérat qui a peur, ou comme celle d'un homme ivre qui n'y voit plus. Tenez, prenez cet argent!., il me souille!., il me fait horreur à voir!.. Mais rendez-moi ce papier!.. Je le veux!., je le veux!..
— Tout beau ! mon brave, dit Lipardeau en présentant au soldat le canon d'un pistolet ; on a de quoi se faire respecter.
— Eh bien! alors... tuez-moi!... tuezmoi avec cette arme !
— Homme pusillanime, reprit Lipardeau d'une voix railleuse, tu réfléchiras.
— La réflexion ne fait jamais le criminel, s'écria Dominique ; elle l'arrête !..
— Tu ne veux donc pas le bonheur de Madeleine ?
— Ne me parlez pas de Madeleine ! — Ce papier!... ce papier!...
— Il n'appartient plus ni à toi ni à moi; il appartient au Tribunal suprême qui juge et condamne.
Dominique tomba affaissé sur une chaise, et se prit le front dans les deux mains avec un profond gémissement.
Le silence de quelques secondes qui succéda à cette scène était affreux. — C'était bien le génie infernal froid et calme devant sa victime abattue.
Tout-à-coup Dominique se releva avec un rire d'une expression étrange.
— Et que m'importe ce papier?... je ne le reconnais pas ! je le renie...
— Tu renies ta signature, dit Lîpardeau, de cette même voix dont chaque svllabe était une pointe acérée qui pénétrait jusqu'au cœur, mais sans donner la
mort. — Dominique, ce vieux soldat, dont la parole était reconnue par tous sacrée et inviolable, renierait ce que sa main a signé ! et tu me parles d'honneur? — Allons donc!.. Il avait raison celui de nos frères qui disait ce matin : «Mais ce Dominique, est-ce un homme dans lequel on puisse avoir foi et confiance? N'est-ce pas plutôt une de ces natures qui ont du courage aujourd'hui, et peur demain, un de ces renégats de tous les instants ? »
— Qui a dit cela?., qui a dit cela? s'écria Dominque en se levant furieux, les deux poings fermés, les joues blêmes ; qui a dit que le soldat Dominique était un homme sans foi et sans parole?
— Celui qui a deviné ce que tu viens de répondre ; celui qui a ajouté : « La vie cfe sa fille nous répondra de lui. »
— ■ Oh! Seigneur!. . Seigneur!... mon
Dieu !. . s'écria Dominique. — Madeleine !.. Monsieur, je vous en supplie, ayez pitié de moi!., je sens que je vais devenir fou!..
— Et moi je leur ai répondu à tous, continua Lîpardeau en appuyant la main sur l'épaule de sa victime : — Ce Dominique, vous le calomniez !... jamais il ne reniera ce qu'il a signé, fût-ce son arrêt de mort. — Il sait que l'on n'a qu'une parole et qu'une foi; je vous réponds de lui.
Pendant qu'il parlait , Dominique avait relevé les yeux, — tant il est vrai que, dans les consciences les plus honnêtes et les plus nobles, ce mot d'honneur, perfidement pressuré, aveuglément compris, conduit au crime, souvent à la honte.
La pensée d'être regardé comme un homme sans foi et sans parole par ces
hommes criminels et traîtres au dernier chef, dévorait le cœur du vieux soldat, et assourdissait par ses cris insensés sa conscience qui gémissait et pleurait en lui.
— Que leur dirai-je ? ajouta Lipardeau après un instant de silence.
Dominique écrasé, la poitrine haletante, resta un instant sans répondre; il était sans force pour résister ; son regard était sec, ses joues livides et creusées par cette scène d'un quart-d'heure, plus que n'aurait pu faire une année de maladie.
— Rien!... murmura-t-il enfin d'une voix si basse qu'il fallait les oreilles d'un démon pour les entendre : — j'attendrai ce qu'on ordonnera de moi.
— Adieu ! frère, dit Lipardeau.
Et il sortit.
— Seigneur!... Seigneur!... s'écria
Dominique en joignant ses deux mains et m. 23
en les levant vers le ciel, — vous n'êtes donc jamais avec les pauvres gens!
Ces paroles furent prononcées avec un tel accent de suprême désolation, que Dieu dut pardonner dans sa clémence à leur injustice et à leur impiété.
Madeleine avait laissé la porte de M. Vancelay entr'ouverte, afin d'entendre l'étranger descendre l'escalier.
Dès que le major Lipardeau, ou plutôt l'Italien Marini, fut parti, elle remonta en toute hâte auprès de son père.
Dominique, voyant la porte s'ouvrir, porta vivement une de ses mains sur son visage, comme si ce seul mouvement eût pu arracher de ses traits l'empreinte douloureuse qui s'y était gravée. — Mais on ne trompe pas facilement le regard d'une fille.
— Mon père, dit Madeleine en courant à lui, comme vous êtes pâle !
— Moi !... mon enfant. .. au contraire... tu te trompes, je suis très... content... très-heureux.
La jeune fille entoura de ses deux bras le cou de son père :
— Alors, mon père, dit-elle, n'ayez plus ce visage triste, découragé; vous voyez bien qu'il ne faut pas toujours accuser la destinée, et que la Providence vient en aide aux pauvres... ■ — Ainsi donc cet argent?...
— Quel argent?... dit Dominique.
— Celui que ce monsieur vous a apporté, qui est là.
— Cet argent !. .. s'écria le soldat, dont le souvenir se réveilla ; n'y touche pas,
Madeleine! sur ton âme n'y touche
pas!...
— Comme vous dites cela, mon père ?
Ne voulez-vous pas payer M. de Savernoy, ci. • •
— C'est vrai, reprit Dominique en laissant retomber ses deux bras avec affaiblissement le long de son corps : je ne sais plus ce que je dis...
— Maintenant, père, tu ne craindras plus de recontrer M. Arthur dans l'escalier, et ce vilain propriétaire ne pourra pas nous menacer de nous jeter à la porte. — Comme je vais travailler avec joie !
— Oui, oui, dit Dominique en essayant de sourire et de donner à sa voix une expression enjouée, nous sommes bien heureux !
— C'est étrange, interrompit la jeune fille en regardant son père, cet homme qui vient de sortir, qui t'a prêté cet ar-
gent, il est bon, et nous lui devons de la reconnaissance...
Les dents de Dominique se serrèrent pour empêcher l'indignation de son cœur de s'échapper de ses lèvres.
— Cependant , continua Madeleine , quand il m'a embrassée tout-à-1'heure, je ne sais pas pourquoi, je me suis sentie toute tremblante et j'ai eu froid au cœur. t
— Cet homme t'a embrassée !.. Madeleine, cet homme t'a embrassée !.. s'écria deux fois Dominique d'une voix comprimée, en passant à plusieurs reprises ses deux mains sur le front de sa fille.
Celle-ci, tout étonnée de ce mouvement brusque et violent regarda son père.
Lui, l'embrassa avec effusion. — Son
cœur si déchiré n'avait plus que cette seule consolation.
— Il se fait tard, dit Madeleine, je vais me mettre à l'ouvrage. Ne remettras-tu pas aujourd'hui l'argent au père Jacques pour le propriétaire ?
— Certainement, répondit machinalement Dominique.
La jeune fille s'assit devant la fenêtre et prit dans une corbeille qui était devant elle, son travail de broderie.
Le vieux soldat resta debout.
Ses yeux rencontrèrent sa redingote pendue à un clou contre le mur, et à laquelle était attachée la croix de la Légiond'Honneur. — D'un mouvement brusque il l'arracha de sa boutonnière.
— Ma pauvre croix ! murmura-t -il.
Et après l'avoir portée à ses lèvres, il la serra dans le fond d'un tiroir.
Deux larmes roulaient dans ses yeux.
Pendant ce temps Madeleine chantait en travaillant.