‹ La princesse Pallianci (volume 2)Chapitre 8 sur 9 · MO · texte numérisé non relu

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Et prenant son verre, comme faisait Lipardeau, il le porta à ses lèvres en murmurant :

— A votre santé... major.

Lipardeau voyait bien qu'il avait frappé

juste au cœur, et que la blessure saignait.

— Bah ! fit-il en secouant la tête, parlons d'autre chose, raconte-moi encore une de tes batailles.

— Non, major... reprit Dominique, tout ce que. .. vous m'avez... dit, je l'ai... là, dans... la tête... ça me bouillonne. . . oh !.. c'est affreux !..

Lipardeau vit deux éclairs terribles dans les yeux du soldat.

— N'est-ce pas, dit il tout-à-coup, c'est bien lâche !.. . de toujours tout tirer à soi et de ne rien laisser aux pauvres gens? — Est-ce que l'on ne se lassera pas enfin de

se sentir éternellement leurs talons sur la gorge ?

— Mille tonnerres!... s'écria le soldat en brisant son verre.

— Ils sont orgueilleux et forts parce que tous, nous sommes humbles et poltrons, continua Lipardeau en reposant un autre verre sur la table.

— Mon... major, s'il y en avait seulement... deux cents... comme moi.

— Crois-tu donc que Dieu ait créé la terre pour qu'elle leur appartienne à eux seuls, et qu'il nous ait donné des enfants, pour que nous n'ayons que la misère à leur léguer?

— i Du vin!., du vin!., cria Dominique qui se frappait le front; oui, c'est bien lâche!... major... si je les tenais!., je... oh!., j'ai du cœur... moi... entendez-

vous... je suis un vieux soldat... du vin!., du vin ï. .

Et, saisissant la bouteille, il se versa un plein verre qu'il avala d'un trait ; puis il essaya encore de se lever; mais il retomba lourdement sur la chaise.

— Dominique, dit Lipardeau après un instant de silence avec une accentuation marquée dans la voix, on peut se fier à ton honneur, à ta parole, tu ne trahiras pas un secret.

— Moi... mon commandant... qu'estce qui dit cela? Voyez... vous, major. .. le sergent Dominique était connu... bien connu... sa parole... c'est solide comme... un boulet de canon.

— Eh bien ! reprit Lipardeau en baissant la voix et en se penchant sur la table pour se rapprocher de celui auquel il parlait, on a résolu d'en finir avec l'op-

pression et la tyrannie; car le peuple n'a qu'à vouloir pour foudroyer d'un seul de ses regards cette race impie. — Assez longtemps, n'est-ce pas? nous avons gémi sous le joug, assez longtemps nous avons vu se rouler dans la misère et le deuil nos femmes et nos enfants; assez longtemps nous avons été des esclaves courbés sous le fouet de ces maîtres impitoyables, — l'beure du réveil est venue! — Frère!

frère! c'est la patrie épuisée, expirante, qui appelle à son secours tous les hommes de cœur.

On ne pourrait exprimer les différentes impressions qui se peignirent tour-à-tour sur le visage de Dominique, en écoutant ces mots pleins de fiel et de mensonge, avec lesquels cette horde maudite d'émeutiers frappe sans relâche sur les cœurs faibles et indécis.

— Uli - Dominique, le cerveau bouleversé par le vin qu'il avait bu et dans lequel cet homme avait mêlé des liqueurs alcooliques, était incapable de raisonner et de comprendre ; sa tête était un chaos où bondissaient comme une tempête furieuse ces mots : — Patrie, oppression et misère.

— Contiuuez ..continuez... dit-il d'une voix sourde, en attachant sur le major Lipardeau son regard d'une fixité effrayante.

— A ceux qui travailleront à cette œuvre de reconstruction et de liberté, la reconnaissance de tous! — A ceux-là, le prix de le leur dévouement à la patrie !

— Quand... quand... se bat-on? s'écria aussi haut qu'il le put Dominique en brandissant ses deux bras au-dessus de sa tête!

— Silence donc, imprudent!.. Bientôt l'heure sonnera.

— Eh bien!., qu'elle... sonrte !!

~ Ce n'est pas cent, deux cents que nous sommes ; c'est dix mille, cent mille, armés, résolus.

— Dix... mille... cent...

— Veux-tu que ton nom soit inscrit parmi ces défenseurs de la liberté? continua Lipardeau en se penchant sur Domique.

— Si. . . je le veux !.. si, je. . . le veux ! .. Moi... un soldat!.. Où est mon fusil ?.. La patrie ! Madeleine sera heureuse, n'estce pas ?

— Ces cent mille hommes sont tous des frères qui se tiennent par la main et qui seront prêts sur un mot. — Tiens, signe ce papier, et tu es des leurs. . . signe, e.

Et Lipardeau, auquel un hasard préparé avec soin par sa sagacité prudente avait fait trouver un encrier et une plume sur le coin d'un table, présenta d'une main le papier au soldat, tandis que l'autre, il lui mettait la plume entre les doigts.

Dominique leva sur lui ses yeux dans lesquels l'ivresse avait pour ainsi dire éteint les regards ; on eût dit que c'était te dernier reflet de cette âme que l'on voulait jeter dans les ténèbres, les derniers cris de cette conscience que l'on voulait souiller.

— Signe... signe... murmura l'autre d'une voix frémissante, en lui appuyant la main sur le papier, et mets ces mots : « De mon plein gré. »

Dominique courba la tête, et sa main avinée se traîna sur le papier.

— C'est bien, dit le major en le lui arrachant avec une violence fébrile.

Le visage du vieux soldat était pâle; mais on sentait au tressaillement de tout son corps le bouillonnement de son cerveau.

— Vive la... liberté!... s'écria-t-il, à bas les tyr

Lipardeau lui mit d'un mouvement brusque la main sur la bouche.

— Silence, donc !...

Puis il l'entraîna hors du cabaret.

L'ivresse est la plus honteuse des dégradations que puisse subir un homme ; — car, dès lors, il appartient à qui veut le prendre, et étouffe sous les grossiers instincts de la bestialité la noble intelligence que Dieu lui a donnée; — le vieux soldat plein d'honneur, le père au cœur si généreusement dévoué, était devenu un

être abruti, sans volonté, sans force, sans raison, que, comme une machine, Lipardeau, le messager du mal, traînait avec lui.

Cet homme l'eût abandonné, qu'il fût tombé au coin d'une borne dans la fange de quelque égout, fange cent fois moins avilissante, égout cent fois moins boueux que ceux dans lesquels voulaient l'entraîner ces destructeurs impies de toute société.

Le major était trop enchanté de sa nouvelle recrue pour ne pas tenir à le reconduire sain et sauf à son domicile.

Aussi, il se jeta avec Dominique dans la première voiture de place qu'il rencontra, et se fit mener rue des Postes.

Au moment où le vieux soldat allait rentrer, il lui prit la main et lui dit d'une voix pleine de feinte cordialité :

— Demain matin, je t'apporterai moimême ton argent.

Puis, il referma la porte et dit au cocher :

— Rue Vieille-du-Temple, 4.

Et pendant que le véhicule de place se rendait à sa nouvelle destination, le major Lipardeau se disait en se frottant les mains avec une satisfaction visible :

— Allons, Marini, tu es un grand acteur. — Le rôle de major Lipardeau n'est pas un de tes plus mauvais.

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