‹ La princesse PallianciChapitre 1 sur 12 · UN TRISTE RECIT · texte numérisé non relu

UN TRISTE RECIT

Pour l'intelligence des événements qui vont suivre, il est important que le lecteur nous permette de remonter un peu dans le passé, et de lui faire parcourir quelques scènes qui sont pour ainsi dire

le chaînon dramatique et palpitant qui lie ces deux récits entre eux. — Elles serviront à la fois d'épilogue au premier et de prologue au second.

La France, échappée à la République sanglante de 93, s'était jetée, mutilée et presque expirante, dans les bras du Directoire.

Le général Bonaparte, à son tour, venait de renverser le 18 brumaire, ce gouvernement faible et impuissant qui remplaçait la cruauté par l'anarchie et jetait le pays dans la plus désolante confusion qui se pût imaginer.

Le jeune général avait relevé les esprits abattus, les cœurs épouvantés; son épée, habituée à la victoire, avait repoussé l'ennemi au dehors et écrasé l'anarchie au dedans. — Il avait raffermi ses conquêtes en Italie, que la faiblesse honteuse du Di-

i ectoire laissait échapper des mains de la France; et la nation, réorganisée d'un côté, victorieuse de l'autre, se relevait de l'avilissement qui avait courbé son front et taché son noble visage.

La Vendée et la Bretagne, derniers sanctuaires du parti royaliste, s'étaient pacifiées et avaient mis bas les armes dans la personne de leurs principaux chefs, Chatillon, d'Autichamps et même Georges Cadoudal.

La bataille de Marengo avait couronné le front du premier consul d'une auréole étincelante dont le traité de Lunéville devait doubler la splendeur.

C'est à ce moment-là même, au mois de décembre 1800, que commencent les scènes que nous voulons essayer de retracer.

[Maintenant, quelques mots indispensa-

blés sur la position du parti royaliste en France, c'est-à-dire sur la noblesse.

Exilée et proscrite, émigrée à l'étranger, décimée par l'échafaud, elle se partageait en deux portions bien distinctes :

L'une, sage et résignée, tout en conservant dans son cœur le culte inaltérable de sa religion monarchique, reconnaissait les immenses services rendus à la nation par le premier consul; elle ne se jetait pas dans les bras du vainqueur de l'Italie et de l'Egypte, dont l'ambition, comme le dit un grand historien , loin d'effrayer les esprits, était alors accueillie comme une espérance; mais elle oubliait, en face de la France encore bouleversée et maladive, les prétentions de partis qui ne pouvaient devenir que les coupables étincelles de la guerre civile, et attendait confiante et digne dans son isolement l'heure que la vo-

lonté de Dieu marquerait à la régénération monarchique.

L'autre, impatiente, agitée* pleine de fièvre, sentait, au contraire, à chaque titre de gloire, à chaque élan de la reconnaissance publique, grossir le fiel de sa colère et de son indignation ; — sourde aux cris de la nation, insensée dans ses £v espérances, aveugle dans ses volontés, elle ne voyait que ses propres pensées, et regardait le premier consul comme un usurpateur qui voulait gravir, à son profit seul, les marches du trône, en s'appuyant sur la lame de son épée ; car Bonaparte avait laissé peu de doute aux royalistes, pour ce qui regardait la restauration de la maison de Bourbon.

Aussi le foyer de l'insurrection, éteint en apparence, avait des cendres encore brûlantes.

Telle était donc la situation des esprits; car nous ne voulons pas parler du parti démagogique, dernières gouttes de fiel échappées des flancs du serpent écrasé et qui souillaient encore le payé des rues : — s'il avait mis le poignard dans les mains du Corse Arena et de ses complices, il n'avait abouti qu'à en faire des déclamatcurs de clubs et les comparses ridicules d'une tragédie comique dans sa lâcheté et dans son impuissance.

On était aux premiers jours de décembre.

Un soir, dans la rue de Varennes du faubourg Saint-Germain, il y avait ce bruit de voitures, ce mouvement inaccoutumé, cette sorte d'agitation de la rue qui indiquent quelque chose d'extraordinaire.

— C'est que le comte et la comtesse de Yernond tenaient cercle.

Le comte appartenait à l'ancienne noblesse; — son père avait rempli de hautes fonctions vers la fin du règne de Louis XV et avait payé sur l'échafattd son tribut de dévouement à la royauté.

Voici en deux mots le portrait moral du comte de Vernond, chez lequel se réunissaient les principaux membres du parti royaliste : — caractère indécis, énergique par boutades, faible par tempérament; il n'avait ni la complète résignation des uns, ni la fièvre incessante des autres ; il espérait tout bas, se tenait à peu près bien avec tout le monde et avait, ce que Ton appelle un pied dans les deux camps; nous entendons les deux Camps du parti monarchique.

Déjà les salons étaient remplis ; les hommes divisés par groupes parlaient avec animation. — Les femmes causaient pre-

mier consul, les unes avec aigreur, les autres avec une certaine complaisance, lorsque les portes du grand salon s'ouvrirent à deux battants, et l'on annonça :

« — -Le marquis de Savernoy, — mademoiselle de Savernoy. »

Toutes les têtes se retournèrent et toutes les conversations cessèrent.

Le comte et la comtesse de Vernond allèrent au devant des nouveaux arrivants, et pendant que la comtesse prenait la main de la jeune fille, le comte serrait cordialement celle du marquis.

— Quelle bonne fortune de vous voir, mon cher Henri ! lui dit- il, et tous ici en seront aussi heureux que moi.

Ces paroles étaient prononcées à voix haute, mais le comle se penchant vers le marquis ajouta plus bas :

— Vous avez reçu ma lettre ?

Henri fit un signe de tête affîrmatif et répondant aux premières paroles du comte:

— Vous le savez, mon cher Vernond, je quitte peu la Provence et je viens bien rarement à Paris.

— Nous vous la ferons quitter, votre Provence, mon cher marquis. — Quand on porte votre nom on ne va pas se confiner au fond d'un vieux château.

Le jeune marquis secoua la tête avec un air de triste négation.

Il avait à peine trente-trois ans; mais les rudes épreuves fatalement traversées, mais cette existence de dangers, de combats et de fatigues, la sienne, chaque jour avaient donné à son visage une expression de gravité.

Il avait vu s'écrouler tant de choses qu'il croyait impérissables, il avait entendu tant de lamentations, il était enfin

entré si profondément dans la vie, que sa jeunesse s'était enfuie devant les larmes et le sang qui coulaient de toutes parts, pour faire place à cette maturité du visage moitié triste, moitié sombre qui est comme le reflet du cœur.

Le nom du marquis de Savernoy était en grande vénération dans le parti aristocratique ; car chacun se rappelait quel rôle de dévouement courageux avait joué le vieux marquis, son père, et avec quelle valeur, quel courage héroïque et désespéré, son fils Henri avait combattu eu Vendée, pour la cause perdue de la royauté décapitée.

Pendant que le comte de Vernond et les personnages influents du parti royaliste entouraient le marquis, madame de Vernond avait placé sur un divan, à côté d'elle, mademoiselle de Savernoy J autour

de laquelle s'était formé, tout aussitôt, un cercle déjeunes femmes.

C'est que la vie actuelle touchait encore de trop près à ces haines, à ces persécutions, à ces assassinats, pour que l'intérêt inspiré par les victimes des terroristes fût entièrement émoussé ;— c'est que les blessures étaient trop saignantes pour que les cicatrices n'en fissent pas pas .palpiter tous les cœurs. — Ceux qui avaient survécu, s'aimaient à l'égal de frères.

— N'est-ce pas mademoiselle de Savernoy, dont j'ai tant entendu parler ? dit une vieille duchesse en se penchant vers mademe de Vernond, condamnée par ie tribunal révolutionnaire, et que chacun a crue morte si longtemps.

— C'est elle-même; elle a bien souffert, allez!

— Pauvre petite! Dieu lui doit des jours

meilleurs pour effacer une si cruelle jeunesse.

Chacune chuchotait et parlait bas pendant que tous les yeux étaient fixés sur mademoiselle de Savernoy.

— C'est, dit-on, le plus miraculeux événement qui se puisse imaginer, reprit une autre.

— Combien il serait intéressant d'en entendre le récit de sa propre bouche.

— Ne serait-ce pas renouveler de bien poignantes douleurs?

— On dirait que ses yeux ne voient plus qu'à travers des larmes, tant son regard est humide et voilé.

Toutes ces paroles se pressaient, se confondaient pour ainsi dire les unes avec les autres et arrivaient aux oreilles de mademoiselle de Savernoy comme un murmure sympathique et touchant.

La comtesse fie Vernond se pencha vers elle.

— J'espère, ma chère enfant, lui ditelle, que vous ne vous méprenez pas sur le sens et la portée des sentimenls que vous inspirez. — Ce n'est pas, croyez-le bien, une vaine curiosité, mais un sentiment de profond et vif intérêt pour la jeune fille courageuse qui a partagé tant de dangers et touché deux fois de si près la plus affreuse des morts.

— La volonté de Dieu m'a sauvée, dit Jeanne; — car c'était bien Jeanne de Savernoy dont nos lecteurs ont suivi pas à pas l'amère et cruelle jeunesse, la pauvre Jeanne qui avait tant pleuré, tant souffert, et que la Providence avait deux fois arrachée aux sanglantes saturnales de la révolu lion.

Madame de Vernond lui prit les mains et, les serrant dans les deux siennes :

— Nous vous en prions toutes ici, faites-nous, chère enfant, le récit de ce merveilleux événement auquel vous devez la vie.

— Gomme tous les bienfaits que la Providence vous envoie, reprit Jeanne doucement, il est resté pour moi un profond mystère; — je n'ai pas cherché à comprendre; j'ai joint les mains et j'ai remercié Dieu.

La jeune fille, après ces quelques mots prononcés se tut ; sa physionomie avait pris une expression de tristesse indéfinissable, et sa pensée, reportée tout-à-coup à ces cruelles heures de souffrance et de mort, s'était remplie de larmes.

— Oh ! dit-elle en serrant étroitement la main de madame de Vernond, ce sont

là d'affreux souvenirs, et le cœur saigne d'y penser seulement. — Six années me séparent aujourd'hui de cette heure terrible, et j'en revois encore tous les affreux détails. — Nous avions tous comparu devant le tribunal révolutionnaire. — A côté de moi était ma pauvre compagne du couvent, Anaïs de Préville, et derrière nous, nous tenant toutes deux pour ainsi dire dans ses bras , le digne et généreux Dupuis, que son dévouement pour moi traînait à l'échafaud. Pauvre Dupuis!..

Pauvre Anaïs!..

Pendant qu'elle parlait, le front de Jeanne s'était incliné sur sa poitrine et on voyait des pleurs glisser le long de ses joues.

— Pauvre Dupuis!.. reprit-elle une seconde fois, après un court instant de silence; il allait à la mort pour que nous

fussions toujours ensemble, et la mort nous a séparés!.. Au sortir du tribunal, nous marchions dans un corridor voûté, étroit et sombre; autour de nous des geôliers et des gendarmes. — Oh! qu'ils étaient cruels ces hommes! et que Dieu leur pardonne, à eux qui n'avaient pas pitié de cette dernière heure du condamné et qui l'insultaient par les plus atroces railleries! — À un endroit plus sombre encore que les autres, où le corridor, je crois me rappeler, faisait un coude, je me sentis tout-à-coup violemment saisie par l'épaule, une main se posa sur ma bouche et étouffa un cri de terreur qui allait m'échapper. — Ce qui se passa, je n'en sais rien; mais j'entendis comme le bruit d'une porte se refermer doucement, et une voix qui me disait tout bas :

— * Silence... silence... »

J'étais dans une espèce d'enfoncement dont je touchais de mes deux mains les parois opposées, et morte d'épouvante, retenant malgré moi le souffle de ma respiration, je sentais tout mon corps qui tremblait; je Fusse tombée si je n'avais été retenue par ces murs dont l'humidité me glaçait. — Cependant, Dieu m'est témoin que je n'avais pas peur de mourir... J'entendais s'éloigner lentement les pas de mes compagnons de supplice. Peu à peu tout devint silencieux... Quel horrible silence!.. »

Et mademoiselle de Savernoy, brisée par l'émotion de ce récit qui la rejetait dans le passé, ne pouvait comprimer un tremblement nerveux.

— Pauvre enfant! dit madame de Vernond en la pressant dans ses bras, combien vous ave/ dû souffrir!

Toutes les têtes étaient penchées vers la jeune fille et l'on voyait tous les yeux mouillés de larmes.

Jeanne releva son visage qui était pâle.

« — Je ne sais combien de temps s'écoula.— J'avais entendu comme un grondement de tonnerre, j'ai su depuis que c'était le départ des fatales charrettes qui, depuis le matin, stationnaient déjà dans la cour. — Je restai encore bien longtemps seule; enfin, des pas venus de l'extrémité du corridor semblèrent s'approcher du lieu où j'étais. — Mon cœur battit; mon sang se glaça! Un instant après la porte s'ouvrit et un homme entra. Il avait une lanterne sourde sous ses vêtements.

» — Vous n'avez pas fait de bruit? me dit-il bas d'une voix rude.

» — Non, repris-je en tremblant, et

j'ajoutai bien bas : C'est vous qui m'avez sauvée!..

> — Oui.

» — Pourquoi ? ne pus-je m'empêcher de lui dire en voyant l'expression dure et farouche de son visage.

» — Qu'est-ce que ça vous fait? me répondit-il. — Je vous ai sauvée; - — c'est une bonne action, et cela doit porter bonheur : voilà tout.

» — Oh! oui! lui dis-je en joignant les mains, une bonne action porte toujours bonheur, et si vous avez un enfant qui soit malheureux et qui souffre, Dieu se souviendra de ce que vous avez fait et le protégera.

Le visage de cet homme changea toutà-coup, et je vis à la lueur de la lumière qu'il tenait à la main, passer sur ses traits une lueur subite de douce justice.

» — IS'est-ce pas?., n'est-ce pas?., ditil... — Puis il ajouta d'une voix sourde en se frappant la poitrine : — Vous avez dit le seul mot qui pût arriver là.

Je le vois encore , comme s'il était devant mes yeux; — il posa sa lanterne à terre et s'appuya contre le mur. C'était un homme au rude visage, et je tremblais à le regarder, même sachant que je lui devais la vie.

» — Vous êtes une ci-devant, reprit-il, une aristocrate, je le sais; ça ne me fait rien; — mais il faut bien que je vous le dise, je vous hais tous, je voudrais vous marcher sur le corps; aussi, si je vous ai sauvée, soyez tranquille, ce n'est pas pour vous. — Ça été un éclair, une pensée, une folie, peut-être, mais voilà tout : — J'ai sauvé la vie à une jeune fille qui allait mourir, parce que... parce que j'ai

une fille aussi, mais une pauvre fille qui n'a pas, comme vous, la force et la santé; — c'est tout simple, elle est du peuple. » — Vous avez une fille!... m'écriai-

» — Oui, une pauvre petite qui s'en va, qui se meurt comme sa mère est morte... elle a votre âge, et cependant elle ne vous irait pas à l'épaule, tant elle est chétive et malade. — Qu'est-ce que ça me fait? je l'aime comme ça. Quand vous avez passé devant moi, tout-à-1'heure, vous étiez si pâle que j'ai cru voir ma pauvre Rose, lorsque je vais l'embrasser le matin, et je me suis dit : que s'il y avait un Dieu là-haut, ce qui, après tout, est bien possible, en vous sauvant, il me tiendrait compte de cela et qu'il rendrait la santé à mon enfant. — N'est-ce pas, n'estce pas qu'elle vivra ?

— Je ne pourrai jamais vous rendre l'expression poignante qu'il y avait sur le visage et dans la voix de ce pauvre pète; le geôlier, l'homme brutal et implacable avait disparu. — Il porta la main à ses yeux. — Je vis bien qu'il pleurait.

» — Dieu vous entend, repris-je, en cherchant à toucher une de ses mains qu'il retira vivement ; ayez foi en lui. — Je ne puisque le prier, moi, chaque jour, à chaque heure; mais je le prierai du fond du cœur pour la pauvre Rose.

» — Oh ! qu'il la sauve !.. murmura-t-il d'une voix étouffée ; qu'il sauve mon enfant!... Si elle meurt!... qu'on ne me demande plus de pitié, je serai plus féroce qu'un tigre !...

Je voulus parler ; il me ht signe brusquement de la main de me taire.

» — En voilà assez ; — personne main-

tenant ne doit plus passer, aujourd'hui, pour le service, dans ce corridor; mais, c'est égal, ne faites pas de bruit, on ne sait pas ce qui peut arriver ; — dans deux heures, il fera nuit, je vous apporterai des vêtements d'homme que vous passerez par dessus tout ça, et bon voyage.

Avant que j'eusse pu répondre, il avait repris sa lanterne, fermé la porte à double tour, et je l'entendis s'éloigner en chantant le refrain d'une de ces horribles chansons qui me navraient le cœur.

MademoislledeSavernoy avait parlé avec une émotion toujours croissante; — on eût dit que la voix du passé lui soufflait mot à mot le souvenir de cette scène étrange et jusqu'aux intonations brusques et rudes du geôlier ; ses yeux étaient fixes, son visage immobile : — ce n'était plus à madame de Yernond qu'elle parlait, c'é-

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