‹ La princesse PallianciChapitre 2 sur 12 · SO · texte numérisé non relu

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tait à elle-même, à son cœur, à ses pensées.

Toutes les têtes étaient penchées vers elle, émues et tremblantes, car toutes peut-être avaient dans ce passé si vivant encore un souvenir de deuil.

— Deux heures après, en effet, reprit Jeanne dont la voix était devenue plus calme, ce sauveur inattendu revint apportant avec lui des vêtements semblables aux siens; je pus ainsi sortir sans être reconnue; il faisait nuit. — Au détour de la première rue, il me dit :

« — Je vais par ici ; cette rue que voilà vous conduira dans la direction des Jacobins. Allez de ce côté ou d'un autre si cela vous convient, — Et se retournant brusquement il s'éloigna d'un pas rapide.

» — Je prierai bien pour Rose, lui criai-je.

Je ne sais pas s'il m'a entendue. — Depuis je ne l'ai jamais revu.

— ■ Gomment ! s'écria madame de Vernond malgré elle, cet homme vous abandonna ainsi la nuit, sans asile, sans soutien.

— La Providence me protégeait , et l'âme de mon père veillait déjà sur moi, répondit Jeanne d'une voix triste.

— Oui, vous avez raison, chère enfant ; car la Providence seule pouvait vous arracher à la mort d'une façon aussi miraculeuse.

Pendant que mademoiselle de Savernoy faisait ce récit, il y avait dans un cabinet attenant au salon une conversation très-animée.

Le marquis de Savernoy, assis dans un fauteuil au fond de la chambre, avait écouté en silence.

— Croyez-moi, messieurs, dit-il en se levant et en dominant le groupe au milieu duquel il s'avançait, par le calme et la dignité de sa physionomie, ne nous faisons pas les champions de l'Angleterre ; la guerre civile est une affreuse chose, et il fallait pour la légitimer tout le sang que versaient les bourreaux de la France; — dans le cœur de la nation la monarchie est plus qu'un principe, c'est un dogme , attendons l'heure que Dieu a marquée pour son triomphe, cette heure n'est pas éloignée peut-être. L'insurrection vînt-elle aujourd'hui embraser ù la fois la basse et la haute Vendée, le Morbihan, le Maine, la Normandie et la Bretagne ne produirait que du sang versé, rien de plus.

Et comme le marquis de Savernoy vit les visages froids et sombres, son front se

colora d'une rougeur éclatante, et il reprit d'une voix ferme :

— Nul n'est plus attaché que moi à la royauté, et n'en conserve plus la religion intacte et pure dans son cœur, nul parmi vous n'est prêt, plus que moi je le suis, à donner tout son sang pour elle, et je l'ai prouvé, je le crois; — mais ne voyez-vous pas, aveugles, que cet homme possède toutes les sympathies populaires, et que la nation entière l'entoure de reconnaissance et d'espoir? — Royalistes, pensons un peu à la France ; c'est le plus beau fleuron que Ton puisse apporter à la couronne d'un roi.

Et le jeune marquis, calme et digne comme il n'avait jamais cessé de l'être durant cet entretien, dans lequel s'était déchaînée la violence des passions, s'éloigna lentement, rentra dans le salon et fit signe

à sa sœur qu'il était temps de se retirer.

1) nous faut traverser rapidement les événerr .nts de cette époque.

Le marquis de Savernoy, dégoûté de la guerre civile que la popularité de Bonaparte rendait impossible et criminelle, avait contribué par son influence à désarmer les principaux chefs du parti royaliste, — Bourmont , d'Aulichamps , et Georges Cadoudal ; mais son cœur était brisé, son âme découragée et saignante; aussi, ayant refusé de prendre du service, malgré les offres réitérées du premier consul, il s'était retiré dans une propriété qu'il avait achetée entre Aix et Marseille.

Quelque cruelle et ingrate qu'ait été pour lui la Provence, il n'avait pu abandonner ce pays où s'étaient passées les plus belles années de sa jeunesse. — La terre sur laquelle tombent les feuilles fa-

nées de nos plus douces illusions, de nos plus saintes croyances, est une terre funèbre et chère à la fois, elle a une voix qui nous parle dans le silence, une mémoire du passé qui ne s'efface jamais.

Et pour Jeanne, pour la pauvre jeune fille dont la vie avait été la plus terrible des épreuves et la plus cruelle des douleurs , pieuse et sainte dans sa pensée, elle donnait son âme tout entière au culte d'un souvenir, elle qui ne demandait plus rien, n'espérait plus rien sur la terre, combien chaque pas qu'elle faisait sur le sol de la Provence avait un écho retentissant dans son cœur et ramenait devant ses yeux des scènes terribles ! — Elle se rappelait le jour, où pour la première fois, Georges lui était apparu dans cette sombre et pauvre chaumière ; puis, sans transition aucune, elle le revovàit dans cette

= SG — froide prison, lui disant un adieu qui devait être éternel. — 11 était pâle, tremblant, les yeux inondés, et elle entendait encore à ses oreilles ses touchantes paroles de dévouement et d'amour résigné.

Georges était là, toujours là, pour ses yeux comme pour son cœur.

Qu'importe ce qu'était devenu Georges?— qu'il fût riche ou misérable, puissant ou proscrit, entouré d'honneurs ou repoussé par tous, mort ou vivant! — elle lui appartenait tout entière; car à ce momeut suprême où l'on touche à la dernière heure de sa vie, ses lèvres avaient murmuré le secret de son cœur ; elle s'était donnée à Georges par la parole et par l'âme : chaque jour sa première pensée volait vers l'absent, et le nom du proscrit était mêlé dans toutes ses prières à Dieu.

La solitude est le bonheur des âmes affligées; le recueillement est le sanctuaire des coeurs brisés.

Jeanne fuyait tout ce qui l'arrachait au culte de ses souvenirs ; l'affection même de son frère était une étrangère à laquelle elle était forcée, en gémissant, de fermer le seuil de ses pensées. — A personne elle ne pouvait dire quel nom maudit elle prononçait tout bas dans le silence et dans l'isolement.

Aussi ce qu'elle pouvait encore donner aux autres de sa vie ainsi couverte d'un long voile de deuil , elle l'employait à secourir les souffrances et à consoler les affligés. — Quelque forme que revêtît la douleur, elle l'accueillait comme une sœur bien aimée.

Ainsi s'écoulaient tous les jours t —

rester îhé hmtm entières âam l'allée h 1» fi

plus sombre du parc, absorbée en ellemême, ou aller au village voisin porter des secours et des consolations.

Malgré toutes ses recherches, depuis six années, nul n'avait pu dire ce qu'était devenu Georges le conventionnel.

En vain Petit-Pierre, cet enfant fidèle et courageux que nous connaissons tous, avait cherché à découvrir sa trace : personne ne se souvenait plus de Georges, ou n'osait plus s'en souvenir; à toutes ses questions on répétait : « Il doit être mort avec les autres. »

Et Petit Pierre alors venait bien tristement répéter ces cruelles paroles à mademoiselle de Savernoy, qui fourni lirait tout bas au fond de son cœur, en joignant ses deux mains et en regardant le ciel :

— Les cœurs fidèles et purs sont fiancés à la mort aussi bien qu'à la vie.

Si les événements ultérieurs ne nous pressaient pas, il serait curieux et intéressant de suivre le développement de cette pensée mystérieuse et triste qui venait, chaque jour, se blesser à quelque angle de la vie et faire rougir le front de Jeanne ou saigner son cœur.

Henri de Savernoy avait longtemps attribué la pâleur et la mélancolie de sa sœur aux dangers terribles qui avaient assailli sa jeunesse, à cette hache si longtemps suspendue sur sa tête et à la mort tragique de leur vieux père ; mais chaque fois qu'il lui avait parlé de la nécessité impérieuse de se créer un protecteur et un soutien en dehors de son affection fraternelle qui pouvait lui manquer tout-àcoup, il avait vu ses joues déjà décolorées prendre chaque fois une teinte plus livide encore.

Un jour, elle était dans un petit salon attenant à sa chambre, et comme d'habitude triste et pensive, lorsque son frère entra.

Il s'approcha de Jeanne et s'assit à côté d'elle ; mais contre l'ordinaire, il ne l'embrassa pas sur le front.

— Ma sœur, lui dit-il, je ne te demanderai pas le secret que tu me caches et que tu n'as jamais voulu confier à l'affection de ton frère : les confidences du cœur s'acceptent, mais ne se demandent jamais.

— Mon frère!., essaya de dire Jeanne, qu'effrayait malgré elle la parole lente et sévère d'Henri.

— Je ne te fais aucun reproche, Jeanne, sans me demander si j'aurais le droit de t'en faire; mais Dieu, en nous enlevant notre père* a remia entre mes main* te

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dépôt de ta vie et de ton avenir, dépôt triste et précieux à l'époque où nous vivons. — Dans huit jours, demain, aujourd'hui, que sais-je? les devoirs que m'impose mon pays peuvent m'éloigner de toi; la mort glorieuse qui a frappé le marquis de Savernoy peut être réservée à son fils. . .

— Henri, ne parle pas ainsi !...

— Il n'y a que les enfants qui s'effraient de la mort; nous autres, ma sœur, nous avons vécu trop souvent avec elle pour qu'elle ne nous trouve pas à toute heure le visage tranquille et le cœur prêt. — Tu comprends donc, Jeanne, que je ne dois pas te laisser seule et sans appui. — Le comte de Ghavannes, qui appartient à la plus haute noblesse du Morbihan, et que tu as rencontré plusieurs fois, m'a fait l'honneur de me de-

mander ta main : c'est un parti des plus honorables et qui te donne à toi, pauvre enfant si près d'être seule au monde, une nouvelle famille digne de toutes les estimes et de tous les respects.

Jeanne était immobile et glacée; ses grands yeux, dont la souffrance avait terni l'éclat, se levèrent lentement sur son frère.

— Je suis très-honorée, dit-elle, de la recherche et de la demande de monsieur le comte de Ghavannes ; j'apprécie au plus haut degré l'honneur d'entrer dans sa famille.

Le visage d'Henri se dérida, et il tendit la main à sa sœur; — celle-ci, sans faire un mouvement, continua de la même voix :

— Mais tu le sais, mon frère, je désire ne pas me marier.

— Jeanne!., s'écria Henri.

— Ge qui t'inquièle, c'est la pensée de me laisser seule, un jour, peut-être ; celle qui consacre sa vie à consoler les malheureux et à secourir ies malades est sûre de n'être jamais isolée.

— Gela est impossible, Jeanne.

— Cela sera cependant, mon frère , répondit la jeune fille d'une voix triste et douce à la fois. *

— Ma parole est engagée.

— Le comte de Chavannes sera le premier à t'en dégager quand tu lui auras répété ce que je viens de te dire.

Henri se leva.

— Jeanne, dit-il froidement , depuis huit jours j'hésitais à entamer cet entretien; car j'en prévoyais l'issue. Gette décision de votre part est déraisonnable, et j'espère que vous accorderez à mon afïec-

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tion bien vive ce que je serais désolé de devoir à mon autorité de chef de famille. — Ce soir, monsieur de Ghavannes doit venir au château ; recevez-le, je vous prie, comme un homme qui a demandé votre main et dont j'ai agréé la demande.

Puis, sans attendre la réponse de sa sœur, le marquis de Savernoy sortit et laissa Jeanne plongée dans un douloureux abîme tle nouvelles souffrances.

Le hasard, auquel est réservée dans la vie la plus grande part des événements, change bien souvent de nom ; il s'appelle aujourd'hui providence, demain fatalité; — mais qu'il soit providence ou fatalité, il grave presque toujours sa trace à chaque pas de l'existence humaine ; il se joue parfois des impossibilités les plus grandes, comme parfois il entasse aussi en un seul

jour ce qui pourrait suffire à remplir toute une année.

Jeanne resta plus d'une heure abattue, brisée. Son cœur n'hésitait pas, il pleurait à sanglots.

Elle se mit à genoux et pria ; la prière est le dernier refuge des grandes douleurs.

— Oui, dit-elle en se relevant et en essuyant d'une main moins tremblante les traces des larmes qu'elle avait versées; c'est à la tombe que je suis fidèle ; car Georges n'est plus ; s'il vivait ne l'auraisje pas revu? — C'est au souvenir de celte tombe que je donne ma vie entière. — Quel est l'homme, si impitoyable qu'il soit, qui ne respecte pas ce que la mort a sanctifié. — Oui! oui! mon Dieu!.. Vous m'avez inspirée, je dirai tout à mon IVère, je lui ouvrirai ce pauvre cœur depuis si

longtemps déchiré par une souffrance muette, — je lui raconterai le noble et généreux dévouement de cet homme dont le nom est maudit par tous; il repousserait avec honte et colère sa sœur aimant Georges vivant, il lui pardonnera aimant Georges mort. — L'âme de mon frère est trop noble et trop grande pour ne pas comprendre que le cœur ne se donne pas deux fois.

Ainsi pensait la pauvre Jeanne.

Presque heureuse dans son malheur, elle sortit pour aller accomplir sa sainte mission de charité au village voisin, où l'attendait une pauvre fille cruellement atteinte par une de ces fatales maladies qui minent jour par jour la vie dans la poitrine et ne pardonnent jamais.

La résignation est la vertu la plus nécessaire à ceux qui doivent vivre comme à

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ceux qui doivent mourir. — Mademoiselle de Savernoy et la pauvre paysanne étaient sœurs par la souffrance; toutes deux n'espéraient plus qu'en Dieu.

Jeanne puisa dans son cœur des paroles et des accents plus pieux; sa voix arrivait à la malade comme un écho du ciel, tant elle semblait dégagée des entraves de la terre. — Elle lui apprenait à ne pas regretter la vie; et quand elle parlait ainsi, ses lèvres s'empourpraient, son front rayonnait, comme si un ange y eût placé une auréole; chaque mot était un baume consolateur versé sur ce lit d'agonie.

Les heures passèrent rapides et douces pour celle qui parlait comme pour celle qui écoutait; et il se faisait tard lorsque mademoiselle de Savernoy songea à revenir au château par la longue allée de

châtaigniers qui précédait la grille d'entrée.

Le feuillage touffu des grands arbres interceptait les dernières clartés du jour.

Jeanne marchait lentement , sa tête inclinée, et sa pensée revoyait encore le visage si pâle de la jeune fille ; elle entendait encore sa voix douce et faible qui lui disait pendant que des larmes coulaient de ses deux yeux :

— J'eusse été si heureuse de vivre !

Derrière un des vieux châtaigniers, un homme apparut tout-à-coup.

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