‹ La princesse PallianciChapitre 12 sur 12 · UN CHARGE D'AFFAIRES · texte numérisé non relu

UN CHARGE D'AFFAIRES

Si l'on était tenté de faire une comédie sur les différents épisodes que nous venons de raconter, on pourrait certainement l'intituler : la Journée aux événements, tant il est vrai que le hasard, ce maître im-

prévu de toutes nos actions, ce despote orgueilleux de toutes nos pensées, accumule souvent dans un seul jour ce qui pourrait suffire à une année entière.

Tout cependant n'était pas fini encore.

L'Italien Marini, après s'être promené, par prudence, dans différents quartiers, pour savoir s'il était suivi, rentrait enfin ; il allait frapper à sa porte, lorsqu'il se sentit saisi par le bras.

Il fit un bond en arrière. — Quand on n'a pas la conscience tranquille on n'aime pas à être saisi par le bras.

La rue était sombre, la nuit était noire; ce qui fit qu'il ne put reconnaître au premier coup d'œil l'individu qui l'accostait aussi brusquement.

Cet bomme, du reste était fort médiocrement mis; il avait une casquette de

loutre rabattue sur les yeux ; de longs cheveux mal peignés, ternes et touffus étaient agglomérés sur ses joues; les poils hérissés de ses moustaches semblaient lutter les uns contre les autres; de plus, son teint marbré de taches rouges, ses lèvres épaisses et violacées indiquaient suffisamment l'usage immodéré des boissons alcooliques.

Nous avons oublié de dire qu'il avait, comme agrément personnel, une jambe de bois.

— Eh bien!., l'on ne reconnaît donc pas les amis? dit-il d'une voix légèrement pâteuse.

Marini, un peu rassuré, le regarda sous le nez.

— Forin!,. fit il avec une exclamation de joie.

— Pardieu î l'ami Forin, qui grelotte et qui t'attend depuis deux heures. Sans le marchand de vin du coin, où je me suis repassé quelques lampées de vieux cognac, je m'abrutissais.

— As-tu des bonnes nouvelles?

— De bonissimes.

— Ça n'est jamais prudent de causer dans la rue, monte chez moi.

— En avant, dit Forin; d'autant plus que je me rappelle un certain rhum plein d'agrément et d'une vieillesse inusitée.

Marini montait déjà l'escalier que Forin, ballotté d'une muraille à une autre par sa marche quelque peu irrégulière, luttait encore contre le corridor fort obscur, au bout duquel se trouvait l'escalier.

— Tu sais, Marini, que je n'arriverai

jamais, groin melait-il en se heurtant de droite et de gauche. — Ah! si... je tiens la rampe... Bonjour, petite.

Et il monta aussi rapidement que le lui permettaient sa jambe de bois et l'obscurité.

Aussitôt que Marini fut entré dans son cabinet, il alluma sa lampe; ses mouvements avaient une vivacité fébrile.

— Voyons, vite, Forin, dit-il, parle; je croyais que tu n'arriverais jamais.

— Sapredieu! répliqua l'autre en ôtant son bonnet de loutre pour passer une de de ses mains dans ses cheveux rebelles ; — on voit bien, signor Marini, que tu te repassais ici par le bec de bonnes andouillettes, au lieu de manger du chien enragé sur la route.

— Eh bien? fit Marini.

— Je m'asseois et je colloque avec toi ; — j'appelle de toutes mes forces un verre de ce vieux rhum pour me nettoyer le larynx.

— Oui, tout ce que tu voudras, mais parle... As-tu réussi?.. Ces papiers, as-tu pu te les procurer?.. Cet homme dont on a parlé, vit-il réellement?

— Dà... dà. .. dà..,, comme tu es pressé, on dirait que le soleil va nous rij]ler tous dans cinq minutes. Sois calme et jubilant, mon bon, les papiers se dorlotlcnt pacifiquement sur mon estomac.

Marini laissa échapper une exclamation de joie.

— Donne vite, dit-il.

— Et ce vieux rhum ! nous le cachons donc aujourd'hui à papa, à ce pauvre petit papa qui a bien travaillé. — Donnant, donnant.

L'Italien se leva brusquement, ouvrit une armoire et posa sur la cheminée une bouteille et un verre.

— Un verre, un seul, reprit l'autre; lu prends donc Forin pour un lépreux ou un goinfre, allons donc! un seul verre, ça boite comme moi avec mon outil de bois, ajouta-t-il en frappant sur sa jambe.

— J'ai mal à la gorge ce soir, répondit Marini tout en versant un verre de rhum au nouveau venu.

La vue du liquide adoré dérida complètement le visage de Forin; il se renversa en arrière sur sa chaise dans un sentiment de douce extase, et dit de son air le plus galant :

— Viens à moi, douce ambroisie.

Fn une gorgée le contenu du verre avait disparu.

— Maintenant, vieux, verse encore,

verse toujours, et passons aux paperasses; — voici la chose :

Et il tira de dessous son gilet un paquet de papiers attaché avec un petit cordonnet.

— Je te prie de remarquer, signor Marini, avec quel soin ils sont outillés.

— Forin, dit Marini en prenant les papiers, tu es un grand homme et je te vote des remerciements.

— Avec ce petit verre de rhum que j'envoie rejoindre son illustre compagnon, — en route l'amour, — au galop, ta place est retenue là-bas.

Marini , sans se donner même le temps de s'asseoir devant son bureau, habitude classique, avait arraché l'enveloppe, et d'un œil avide, interrogateur, parcourait les papiers.

Forin buvait sans désemparer une quan-

tité innombrable de petits verres, en les accompagnant d'allocutions variées. — Déjà son œil pétillait, et un grongnement de satisfaction se traînait comme un murmure sur ses lèvres.

— C'est bien cela... disait l'Italien; avec ces aimables renseignements, on pourra commencer à battre en brèche ce cher la Vrillière ; mais cet homme... tu ne me dis rien de cet homme?

— On le possède, son vieux.

— Ah!., s'écria Marini en se levant tout droit.

— Décidément, ton rhum est excellent, petit Marini de mon cœur.

Un rayon d'immense contentement illuminait le visage de l'Italien, d'ordinaire si froid et si impassible.

— Eh bien! Forin, dit-il d'une voix qui essayait d'être enjouée, il y en a en-

core dans un bon coin quelques bouteilles qui demandent à fraterniser avec toi.

— Vive la fraternité du rhum !. . s'écria celui-ci en dégustant son douzième verre, je fraternise... Vive la République'...

Quand nous l'aurons... créée sur toute la surface du globe, je demande à être... dégustateur de la patrie. — Je commence à narrer, assieds-toi.

Ici Forin se redressa en homme qui sait la valeur de ses paroles; il abaissa ses paupières sur ses yeux, passa sa main sur son front, et s'adossant contre la cheminée, il reprit d'une voix plus accentuée :

— Tu comprends, signor Marini, que je savais mon affaire; je me suis installé dans un village en homme qui mange bien, el surtout qui sait boire... vois-tu, ça pose un homme tout de suite dans l'opinion publique; — on se dit : voilà un

crâne tape à l'œil qui pratique la chose; — j'ai fait jaser les vieux et les jeunes, tout ça cause comme des serins; mais pour boire, ça ne boit pas plus qu'une planche... Vois-tu, la jeunesse d'aujourd'hui, ça n'a pas de creux, ça ne vaut pas une chique.

Celui qui eût pu assister à cette scène eût vu sur la physionomie de l'Italien à quel point l'impatientait ce flot de paroles confuses et sans suite; mais si d'un côté Marini se maîtrisait , de l'autre Forin était trop occupé de sa narration pour penser à autre chose. — Aussi il continua en jetant de temps à autre un coup d'œil rapide sur la bouteille, comme s'il eût eu peur qu'elle pût lui échapper.

— Ceci est une appréciation politique que m'inspire la circonstance; quand on ne boit pas... suffit. Je suis donc été à la mairie ou mairerie, l'un et l'autre se di-

sent, on sait sa langue. J'ai appris au maire que j'étais un ami intime de la famille royale; ça lui a plu tout de suite à cet homme. Je lui ai dit que c'était une infamie qu'il ne fût pas décoré, lui, sa femme et ses enfants, et que je ferais mon rapport, et je lui ai coulé mon histoire... alors nous nous sommes mis à fureter ensemble de vieux papiers, que ça sentait la République une et indivisible à réjouir le cœur, et j'ai trouvé tout ce qu'il me fallait. — En v'ià un crâne sabotier qui allait bien, comme il travaillait l'aristocrate; autant de vus autant de rifflés... il fallait se cavaler promptement ou bien crac, plus de tête sur les épaules.

On voit que Forin empruntant le pittoresque de son langage au vocabulaire ordinaire de l'argot , en semait quelques mots, par-ci par-là, pour animer la con-

versation et lui donner un tour agréable.

— J'ai pris, ajouta-t-il, tout ce que j'ai trouvé de plus joli à son endroit.

— Et le vieux serviteur desGastelnois?. .

— Tu vas plus vite que les violons; — un petit verre, et suis bien mon intéressante narration ; elle va commencer à être touchante de fond en comble. — Le vieux, l'ancien des Gastelnois a quitté le pays ; mais il venait quelquefois voir l'endroit où était le château, et où il y a maintenant des pierres et de l'herbe, — ça dessèche de parler; — verse un petit verre, Marini, les autres s'ennuient tout seuls. — Je continue ; — tu le sais, j'ai le cœur peu doux et l'œil peu lacrymoyant; mais quand je pense au vieux là-bas, ça me retourne et je deviens un vrai canard.

En effet, le visage de Forin venait de prendre, malgré lui, un caractère sérieux,

et le cynisme habituel en avait disparu ; c'est qu'il y a toujours en nous, quelque flétrie que soit notre nature, un coin caché, ignoré de nous-mêmes, où se réfugie, silencieux et les ailes brisées, l'ange gardien de notre cœur. — Forin, tout abruti qu'il était au contact des mauvaises passions, n'était pas encore entièrement un misérable, et une corde avait résonné en lui, semblable à cette voix dans le désert, qui se meurt sans écho.

Marini bouillait d'impatience.

— Tu grilles, mon Italien, dit Forin d'un air narquois. Patienza, comme disent les ceux de ta nation, v'ià que j'arrive.

— Bien lentement, murmura Marini, qui mordillait une plume entre ses dents.

— Où perchait-il? — Impossible de le savoir ; ma foi! j'allais filer avec mes paperasses, faute de mieux, lorsqu'un matin

j'étais entrain de tuer le ver, v'ià que j'entends dire à côté de moi : — Tiens, le vieux qui passe ; je fais un bond.

— Le vieux!., qui?., quoi?., qu'estce?.. J'avale mon verre et je file; je le rattrape qui montait un petit chemin, j'engage la conversation» et, sans avoir l'air de rien, je prononce le nom du sabotier Barasson.

— Nom d'un petit verre, si vous aviez vu, il s'est arrêté court comme si une couleuvre lui avait piqué le talon, et v'ià qu'il me raconte tout au long l'histoire du Barasson. — Sapristi ! quel coquin... J'en ai vu, mais pas de cette force là; et pendant que l'ancien parlait, la sueur lui coulait le long des joues, il avait de grosses larmes dans les yeux; mais je ne savais plus où j'en étais. « — Pauvre vieux! que je lui dis en lui serrant la main, et là, sacre-

dieu, de grand cœur, c'est pas possible ! » — Pas possible qu'il me dit. » J'en ai la preuve. « — * Si c'e>t vrai? » — Gomme Dieu existe. »

— L'on ne m'avait pas trompé, murmura Marini, qui écoutait avec attention et avait les deux yeux attachés sur le visage de Forin. — Continue.

— Sapredieu! que je n'ai pu m'empêcher de lui dire, en v'ià un fameux brigand auquel ce serait doux et plein d'agrément de tordre le cou comme à un canard. « — J'en ai les preuves !.. j'en ai les preuves! répétait le vieux en tremblant de tous ses membres. « — Eh bien! cet excellent sabotier a un fils. « — Un fils! Et qu'est-ce qu'on lui fait? « — On le dorlote tout comme un poulet gras, et on l'aime comme du vieux vin, vu qu'il a trois millions, « — Que son père a volés!..

me crie l'autre; «un fils!., un fils !.. Et où est-il? « — A Paris. « — Oh ! si je pouvais aller à Paris!.. Alors je calcule mon effet, et je lui dis : « — Ça peut se faire, vous m'avez l'air d'un brave homme avec vos cheveux blancs, j'y vais, nous partons ensemble.

— Bravo! s'écria Marini; et il est à Paris?

— Comme toi-z-et moi.

— C'est un coup de maître pour notre association.

— Que dis-tu de l'ami Forin?

— Je dis que s'il a besoin d'argent, il n'a qu'à parler.

— Je parle, et je demande un joli petit papier carré; mais pas une coupure, bien entendu.

— Tu l'as mérité; signe ce reçu et voilà.

— Je vais apposer mon paraphe paternel et maternel.

— Maintenant, écoute.

— Je t'écoute et je bois.

— Gomment s'appelle le vieux?

— Benoist.

— Où demeure-t-il?

— Hue des Prouvaires, numéro 2, dans un petit garni.

— - Tu m'y mèneras demain, il faut qu'il se tienne tranquille, jusqu au jour où on aura besoin de lui.

Marini, après avoir écrit le nom et l'adresse, se leva et s'arrêta tout étonné devant Forin.

— Qu'est-ce que tu fais donc?

— Je termine, balbutia Forin, qui tenait à deux mains la bouteille et buvait à même.

— Eh bien ! qu'est-ce que c'est, conti-

nua-t-il en trébuchant, tu danses sur tes quilles!.. Forin, mon bonhomme, respectons l'équilibre. Est-ce... que tu n'es... plus de... la partie?

— Forin, voyons, dit Marini en s'avançant, laisse cette bouteille, tu as trop bu déjà.

— Trop... bu?.. Qu'est-ce quia dit ça?.. Forin... ne boit... jamais... assez... ap. .. ap... appr...ends ce. ...la, pal...toquet. .. Marinini...ni.

Et il avala d'un trait le reste de la bouteille.

Appuyé du dos contre la cheminé, il resta un instant debout, les yeux ouverts, les lèvres pendantes.

Puis, tout d'un coup, il glissa sur son unique talon et tomba en travers du cabinet. — La bouteille qu'il tenait encore à la main se brisa en morceaux.

— Allons, bon, fit Marini en se penchant sur lui, en voilà bien d'une autre...

Les lèvres de Forin s'agitaient nerveusement; mais ses yeux étaient fermés et de grosses gouttes d'eau coulaient sur son visage comme s'il eût été trempé par une pluie d'orage ; sa jambe de bois et sa jambe naturelle s'étaient arrangées pour le mieux et fraternisaient ensemble de bonne grâce.

— Forin !.. Forin !.. répétait Marini en secouant l'ivrogne par sa redingote ; il se fait tard, tu ne peux pas rester ici.

Mais celui-ci n'appartenait déjà plus aux choses de ce monde et était plongé dans un sommeil léthargique, agité toutefois de minutes en minutes par des crispations convulsives.

Marini ne tarda pas à s'apercevoir de l'inutilité de ses efforts.

— Que le diable l'emporte ! gromme-

la-t-il entre ses dents en poussant du pied le corps étendu.

Et il ouvrit la porte de la petite pièce qui lui servait de chambre à coucher.

Peu à peu sa mauvaise humeur disparut, car il calculait dans sa pensée les heureux résultats du voyage de Forin.

Il ne tarda pas à se coucher.

Tout en éteignant sa lumière, il murmurait à demi-voix d'un air de satisfaction :

— C'est égal, je peux dire comme Titus : Je n'ai pas perdu ma journée; — le la Vrillière n'a qu'à bien se tenir.

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