‹ La princesse russeChapitre 8 sur 8 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

Calomnies et médisances (suite).

À MARFA GREGORIEWNA ,

Beligieuse au couvent de Sainle-Anne^ k Kiew.

Que ne suis-je près de toi, chère et sainte Maria, enfermée dans ta relinte.

tOÏ

libre seulement de prier et souffrir loin des regardsenvieux, car j'ai soif de calme et de solitude !

Amie sincère de ma jeunesse, qu'il me semble loin ce temps bienheureux où, prodigue de l'avenir, nous glissions en traîneau sur les flots glacés de Beau- Glaive.où nous descendions les montagnes de neige durcie en poussant de grands cris de joie, où nos plaines au ciel morne, décorées de tristes mélèzes et- de bouleaux argentés, charmaient nos yeux et nos cœurs enfants, comme les jardins enchantés de TEden î

Je te vois encore. Marfa, avec ta petite 6gure rose, sérieuse et douce, cherchant

— ÏOâ

à me retenir et pàlksant lorsque j. me penchais follement hors de notre vieux •raînea» en for.ne de cygne, ou quand la Beige craquait, ouvrant derrière nous quelque crevasse.

Nous échangions nos rêves en chuobotte.

Hes puériles et en c.o„fidence,s ingénues,

'n«istuaspir.,isdojà.navicsoli,airedes pauvres religieuses de Sou^daleou de

Kiew.assiduesàcouvrirdebelles couleurs d outre-mer, de vermillon et d'or, les raide.s images découpées dans le stylo naïf

elbarlaredeByzanceMu.'eirrayaisdes '"••es du mondée, de ces orages du cœur lui ,0 semblaient aussi monstrueux que

Jes péi-hés.

La vie t'apparaissait comme un désert aride, enlrecoupé d'abîmes, tandis que pour moi c'était une mer tantôt bleue et dorée, tantôt èombre et violente, mais toujours agitée et mystérieuse.

Tu t'effrayais de ma fougue et de mon orgueil ; tu t'attristais do mou enièiemeat dans ia révolte et le mensonge, car j'osai .«nentir pour résister à l'injustice. Parfois, j'étais plus dévole que toi, Marfa, je baisais les saintes images avec des transports qui allaient jusqu'aux larmes, pour en obtenir l'exaucement d'un vœu insigniûant. Dans d'autres instants, je les maudissais, comme des symboles impuissants et menteurs, avec des colères à te

irni|àir de conSîîM'naliuii jusqu'au fond de rame. Alors, bonaé Marfa, tu les im- {•lorais pour moi, à i'éc;jrt, humblement, paiierament, maigre mes fureurs ei mes railleries.

T'ai-je assez touimeulée de mes caprices et de mes folles humeurs d'enfant gâté? mais lu les supportais comme si tu l'exerçais déjà à ton inétier de sainte. Si dans un mouvement de colère je frappais linc esclave maladroite qui avait taché ma !ol;e d'une goutte d'eou, si j'é.^Tatignais ta. hement de mon aiguille d'or la femme qui m'avait mal coiffée, c'est toi qui réparais ma faute par quelque parole amicale et une offrande de ta pauvre pe-

lite bourse. Élais-je malade? lu me veillais, lu allumais les cierges el tu priais pour moi comme pour une sœur. Aujourd'hui encore, tu ne vis que pour Dieu et la chère Yeralchka; ton existence esl le miroir et l'expialion de la mienne. 0 douce et tendre (ille. tu vaux cent fois plus que ton ingrate amie devant l'Éternel, car il connaît les plus secrets mouvements du cœur comme les grains de sable qui dorment an fond des mers.

Quand lu m'as quittée pour entrer au couvent de Saiute-Auae, maigié ujes prières, mes cris et mes larmes, sœur bien-aimée, tu m'as dit que lu renonçais au monde, parce que ton âme trop dél/tle

devait puiser sa force en Dieu, et que lu le sentais imnnissanle à jésisler aux suggestions du mai.

Quant à moi, le même soir, — oh! j'ai bien retenu cette prophétie qui m'avait singulièrement frappée, — tu me prédis que je n'aimerais jamais, parce que je manquais, selon toi, de candeur et de soumission. Je ne voudrais jamais obéir à un tyran, ajoiitais-tii, et je devais mépnser l'homme qui m'obéirait avenglémenr.

J'ai souvent réfléchi à celte parole, qui se grava dans ma mémoire, comme le Mane^ Thecel, Phares, sur le mur du grand'roi d'Assyrie. Longtemps le monde

l'a donné raison, tant il m'a paru vide, 1 u

tant ses pius brillantes idées m'ont para creuses et fausses.

Tu le sais, Marfa, sous l'apparence tVun esprit fantasque el le'ger, je cache r-ne volOûlû de fer, un cœur iadcmp'able. L'insllfict de la f'ëyiliôn contre le niai, la lâcheté, le ¥iei et rhypocrlsiô couve mm cesse dans mes veines* De la vie physique j'aime surtout les exercices violents ; dans la vie morale, il me faut un grand devoir à remplir. Je serais capable d'aimer uniquement Dieu, à défaut d'un bomme digne de moi; mais je serais passionnée dans mon ascétisme, comme sainte Thérèse, et je ne pourrais subir l'étroite et rigide règle du couvent, qui énerve les

esprits fiers jusqu'au marasme ou les exalte jusqu'à la folie. Aussi ai-je cru longtemps que lu avais tiré le véritable lioroscope île ma destinée, et que l'amour se cr asutr.craii siorilement dans mon cœur oommo s'diiolent ces plantes des hautes cimes dont les parfums ôt Vécht n*ont pas même réjoui un humble paire.

Tu étais ccpf'ndaiii ua faux oracle, ma chère Marfa.Tu avais oublié que je pourrais aimer Hiomme pour qui je souffrirais les humiliations et les mépris de ce monde jaloux que je me plais à braver, l'homme qui, pour moi, défierait sans jactance la société russe, et que j'aiderais à soutenir cette tâche presque insensée.

Au milieu de ces vieillards précoces, de ces seigneurs blasés, serviles et corrompus, qui dépensent dans la débauche, le jeu, Tinlrigue ou les exactions leur oisive énergie,j*ai trouvé un cœur hardi et loyal dont toute l'ambition est de m'aimer.

C'est ce jeune homme qui, pour m'empêcher de brûler vive, en plein bal de la cour, a osé violer sa consigne, au risque de mécontenter le czar. N'est-ce pas là un oiseau rare et curieux en terre russe ? Mais ce que tu ignores, Marfa, c'est qu'il a tué en duel un de mes prélendanis, l'aidede-camp Tcherlokonsky, et qu'à l'heure où je l'écris, nous attendons avec angoisse la nouvelle de son arrêt. Prie avec

moi pour Alexanilre, ô ma sainte Marfa, car j'ai foi daus les prièros et peut-être-., qui sait 1 Le czar est quelquefois clometit î Alexandre a élé provoqué. Il y a deux ans le prince Dolgorouki s'est battu en duel, et il en a été quitte pour une campagne au Caucase ! Ah ! M:] ri fa ! j'ai beau vouloir nî 'étourdir, quelque chose me dit qu'Alexandre sera condamné sévoreuienl.Je vais prier, ma sœur, devant les saintes images ; puissent-elks prendre mon désespoir en pitié!...

SRCONH FRAGMENT.

Je traîne un cœur mort au bal et au

thëâire, Marfa. On ne m'accusera plus

d'êlre ccquelle. îl m'est impossible de

cacher ma constante préoccupation. Lei

monde se veuge sans doute : il n'exige

pas le naturel, mais il n'aime guère Fin-

dépeadance. 11 vent que vous soyez à hii,

et il désire vous intéresser seul. 11 faut

lui abandonner votre âme pour qu'il la

torture à son gré; mais cachez-lui dans

les profondeurs do votre cœiH' un amour

qui vous fait peur à vous-même, qu'il ne

comprendrait pas et qu'il poursuivrait de

ses sarcasmes, alors si vous oubliez de

sourire à sa fantaisie, 11 vous juge et vous

flétrit sans miséricorde. Je suis !e martyr

dtî joT!r av'W faut lapider.

0 Marfa! que j'ai fiOuiî-Tt! Mon père si faible est devenu ua despote. Le roseau s'est peint en fer. Il m'a dit hier soir que, pour faire taire la calomnie, je devais me montrer au bal de la princesse Beîukoff. J'ai obéi, ma sœur. Mon entrée a fait sensation. Autrefoisj c'était un triomphe enivrant pour ma vanité ; hier, j'ai la dans tous les yeux une sorte de pitié, de curiosité on de mépris affecté. Le comte et M. de Rochebiraîchn sont venus me parler; je ne sais ce que je leur ai répondu, mais ils m'ont regardée avec surprise. J'avais la têlo en feu, et je me souvenais qu'ils avaient provoqué Alexandre.

Ln coi;ver?aiicn df vc?i rors du inorde

me fatiguait. Le jeune Français nt'a offert le bras et m'a conduite dans une chambre où l'on jouait. Je suis resiée silencieuse, le Iront appuyé contre une Titre, cachée derrière le rideau de la fenêtre. J'entendais chuchoter des douairières à turbans qui faisaient leur partie de whist. Machinalement je finis par écouter tout en rêvant bien loin de là.

— Comment a-t-dle le courage de se montrer! disait l'une, irritée d'avoir perdu deux robbers.

— Du Uioins, si elle n'affichait pas que ce scandale a eu lieu pour elle, grommelait l'autre.

— Et tous deux restés sur le terrain:

Horrible ! horrible ! Vous connaiss z, je rrois, raide-(îé-cami»? Q.ie! charmant valseur, ce Tcherlokonsky, et d'une élégance! Quand ou m'a annoncé la catastrophe, j'en ai pleuré deux mouchoirs...

— Quel malheur pour son oncle le général I à qui maintenant laissera-t-il sa fortune?

— On m*a écrit de Péfersbourg qu'il a la tête tournée d'avoir perdu son neveu.

J'écoutais, le cœur serré, ces frivoles propos. Moi que lu connais si hardie, Marfa, je n'osais bouger, et peut-être ces femmes à langue de vipère me savaientelles là ?

— Avez-vou6 vu la princesse Mouria-

kin? deiîiAîida le comte Betukoiïen passan!. Je l'ai invitée pour la mazurka, dont elle est toujours la reine.

— Elle fait h\vn de danser pour s'étonrdir, murmura la vieille dame.

— Le comle pourrait cependant trouver des danseuses a -ssi dislingue'es et moins compromellaii^es que cette héroïne de roîîian, observa la fiile do la douairière, qui restait assise comme une momie dans son coin.

— Pauvre Tcliertokonsky I Et l'autre, on dit qu'il vouait sf^ulement d'être nomm.é corneltc.

-^ Bi iouri^. il rfai* T • !c -le l-^i inoiîîor

la lêle. Il était alié en congé chez sa mère.

— Comble d'horreur! sans doiUe lu pauvre dame n'y survivra pas.

— Moi, si la princesse eût été ma fille, je serais devenue folle de honte et de confusion.

— Enlever un fils à sa [nère!

— Dites un neveu à son oncle, cela suffii, interrompit une voix rude que je reconnus pour colle du colon -1 Gonrosloff; je puis vous assurer, me.vdamos, qtie l'aide-de-canip seul a été tué.

— Bah ! lo cbaiirin de celle solto affaire... vous coniprenez... D'alieiirs ce peiil corncKe a'é(aiî ?<ès un.' dompteur d<3

— nù —

cœurs si irrésistible... Quant au duei...

— Eh bien, quoi, le duel? répliqua l'officier. Qu'y trouvez-vous à blâmer?

que la princesse en ail été la cause, possible, très possible! mais raide-;lc-camp a cru avoir afîaire à un poltron... sans cela...

Le comte BetukofF entra : •

— Un singulier poltron, messieurs.

Vraiment la main lui a tremblé. A vingt pas de son adversaire il lui a logé une balle au milieu du front !

Je frissonnais comme la feuille, Marfa, mais j'écoutais avidement.

— Oh ! je suis loin de le croire poltron, reprit Rocheblanche, mais la chovse est

— «Il —

fâcheuse et peut mal finir. L'oncle du mort ne laissera pas tomber l'affaire. Ils sesontbatlus suas témoins. On dit même — et il baissa la voix — que le cornette a tué son rival sur l'ordre de la princesse, dont le pauvre aide-de-camp avait découvert les rendez-vous!

J'essayai de me lever, mais j'étais lourde comme du plomb. Une sueur froide mouillait mes cheveux et je sentais mon esprit s'égarer. Une irritation nerveuse ra'élreignait la gorge ot je sentais coaioie une irrésistible envie de riie. Je serrai' mou mouchoir avec mes dents pout* étouffer mes cris et j'écoutai, j'écoiîta^i toujours.

MiM.-M

— C'est faux, c'est faux, s'écria l'offîeicr. Gourosioff m'a assuré, lui l'homme loyal par excellence... Oh ! c'est l'oncle qui a fait courir ce bruit-là. Au diable les lïiâiîdits 01; Gi es!

— Mu foi ! repartît Hocheblânche, hi princesse est asseg belle pour pouvoir eidonner un crime et être obéie.

Je parvins à me lever sur mes pieds chancelants. Mes lèvres étaient sèches.

Mes mains tremblaient la fièvre. Je me voyais entourée d'ennemis comme dans un rêve sinistre. Je cherchais du cœur Alexandre : où donc est-il ? où donc est mon père? pensai-je.

CIlÂi^lTHE SEPTIÈME

Les confidences d'une princesse russe.

A ce moment le colon 1 Gourosloff

s'avança sur le seuil :

— La princesse Mouriakin n'est-elle

pas ici, messieurs?

1 là

Les jeunes gens lui assurèrent qu*iis ne ui'avaienl pas vue. Je marchai droit à lui par un effort de volonté suprên e:

— Mo voici, colonel !

Ce fui un coup de foudre pour ces frivoles calomniateurs.

— Nous so.nmes bien mallieureux, madame, dit l'offici' r aux gardes en s'iiiclinant piofondémenl. Si nous avions pu nous donler...

— Que les glaces ont des oreilles, monsieur, interrompis-je d une voix qui essayait d'éire raiiieuse.

.. — Comment pourrez-vous nous pardonner, princesse?...

— D'avoir fleUi eu riaut ma réputation ?

Quoi (îe plus simple, Mionsieiir? Vous avez de noaibreiiA coinpiices , el des hommes peuvent outrager impunément une fe.ilime qui n'a ni frère ni maii !

Je sent lis ia colère gronîcr dans ma poitrine et les larnies sécher dans mes yeux. 0 Marf;i, heureîise Marfa, loi qui dors chasle el pui-e sous ks reguds do ton ant,'e gaï'dien, lu n • connaîtras jamais l'ignominie de ces Sijiipçons qui oui marbré mon visage d'une" rougeur livide devani ces hommes. \li ! toi qui pleurais si une ronce avait ensanglanté ma main, qu'au rais-lu dit, chère âne, si tu avais vu ta Veratckha atteinte et salie par ces outrages !

— Je suis vraiment désespéré, ajouta Rochoblanche...

Et il s'arrêta au milieu de sa phrase avec un embarras pr( sque risible.

— - Achevez, monsieur, dis-je avec une impitoyable ténacité. Vous êtes désespéré d'avoir dit que je pouvais ordonner un meurire pour garder le secret de mes rendez-vous et que je serais sûre d'être obéie. C'est cela, n'est-ce pas? Merci de voire bonne opinion sur mon compte.

Mais ces anecdotes- là courent le monde. C'est du dernier romanesque, iujilé de Chrisiine à Fonlainebleaii, par exemple, et pour couronner le drame, je danse la mazouF ka. Je suis décidément «ne feaime

oxcenJriqiie et je compî.fM'ais à Londr^^s parmi IfS étoiles d'Almack.

Je riais, mais d'un rire sec et nerveux ^ qui me suffoquait. Je me sentais mourir, et je dus appuyer ma main s'ir le bras dn colonel pour me soutenir, ?nais n)a colère montait toujours et me donna îa force de continuer.

Les dciix jeun<*s gens mo faisaif^nt presque pitié par !'ex[>i'oss!on ; ontiite de leur figtîre. lisse lenaienl inclinés devant moi, la tète basse < ommo des coupai les, et n'osant m<- rpj^arder.

— Quesuis-je, «n effet? repris-je, une femme! Je n ai ni épée, ni pistoletn à

moTi service. Je d^-is me laisser calomnier. Vous savez hhm qu'il n'est ni très noble, ni très généreux d'attaquer une femme, mais du moins on ne court aucun danger. Comment prendrait-eile sa revanche? Elle doit craindre le bruit et ie scandale Se défendre même, c'est flétrir davantage son honneur. Je suis rependant |»ius loyale que vous, messieurs, et y iTai jamais rprMUé ces vains prop-)s de s.ilous qui désiionorent si facilement un homme.' ^^'ai-je pas entendu dire que ?.]. (M' KiJ'.uï-oiî .jvuii (.îes relations trop intimes avec les as ?

i/oifii rer aux gardes tressaillit com^ne une Yl|)ère (otij é5r«fç deiix et (h'vint vcii/

Pour comprendre le sens cruel de celle riposte, il faut que tu saches, Marfa, que Kutuzoff a été exilé d'un cercle (le bruit du moins en a couru) sur le soupçon de corriger trop adroitement la fortune.

Ah ! j'avais bien vengé Alexandre.

Vous êtes une femme, bégaya l'offi-

cier les dents serrées et le visage décom-

pose, — majs...

Je ne compris pas sa réticence. ■ I

— \ouà ne serez pas si implacable envers moi, s'ocria Rocuebiauche épou- \dnU' de l'indi^^nalion qui brillait dans mes yeux.

— A quoi bon ! vous accusez le coiDelte d'êire poltrou, monsieur, simple méchancelé de rival; mais ne vous accuset-on pas vous-même d'êlre très intéressé dans les succès de la Corilla ?

M. de Rocheblanche est ruiné et vit secrètement, dit-on, avec la Corilla du théâtre impérial Italien, qui depuis longtemps le pousse à mettre à profit sa charmante voix de ténor et à monter sur les planches.

— Vous êtes une femme, dit-il en pâlissant, mais un autre...

— Silence, messieurs, silence, de

grà'e. interrojDpii lu nsqiuMiioiU le colonel CouF'osloiï qiîi ei.'iit les'é inti^rdil an milieu de cel élraige débat. Voici le prince Muuriakin qui cherche sa fille.

Votre bras, princesse.

— Tant mieux ! s'écria Kutuzoff. Le vieux nous trouvera.

— Sortons, dis-je vivement au colonel.

— Vous ne sortirez pas, madame, reprit l'officier en me saisissant le bras. Si vous ne rétract<'Z vos odieuses parolej», c'est à votre père que nous en demanderons raison.

J'entendais les pas de mon père qui semblaient marcher sur mon cœur. Tout mon courage tomba. Je joignis les mains

et je jetai a h ces liurn;;îes un rogard Siipplianî. Ils restèrent in(ïexiljles. Lo colonel s'irrita de celte obstination.

— Messieurs, c'est moi qui vo'js supplie^ de vous taire et de nous livrer passage.

— Colonel, ceei ne vous regarde pas !

ditRocheblanche.

— Vous n êtes m !e mari, m le frère, ni le cousin, ni le promis de la princesse, que je sache du moins, ajouta froidement Kuluzoff.

— Si vous dites un mot devant le prince, vous êtes deux lâches I repartit le colonel.

Mon père «'lait di-jh mw !o seuil, il nous reyarrJa d'iin air <>!('iiih\ f.e colonel ter-

dait sa grosse mou=;tache. Je n'nvais plus le sentiment de la réalité. Tout flottait et devenait confus autour de moi, comme dans le délire de la fièvre.

— Que se passe-l-il donc? demanda le prince.

7-7 Yotre fdie se trouve mal, répondit le bon Gouroslolï. La chaleur est intolérable! Emmenez la, prime. Moi, je reste, j'ai dei^x mots a dire ;» ces messieurs

Son regard menaçant les clouait à leur place. Je partie clianopl:<nte, plus morte (|ue vin», et maudissant moi! dernier accès (l'orgueii. J'aurais dû [ii'' lait^trer bumilit.i', écv&iHiï, (léd ir, .-.aiis nfc révollcr contre leurs ijjsulles. Quel dénuvn s'agite

dans Mion sein, Marfa? Sasis lo colonel, j'clais perdue. Mais y aura-t-il encore du sang versé pour nioi, du sang dont je serai responsable, ô mon Dieu !

Non, l'affaire s'est arrangée pacifiquement. Kutuzoff devait au colonel une assez forte somme perdue sur parole, cl celui-ci lui a accordé un fort long terme pour s'acquitter. Qnani à M. de Roch«blauche, Gourosioff prétend qu'il l'a menacé d'aller siffler sa chanteuse à la première note iausse qu'elle commettrait, et comme notre ténor sait le brave homme capable de tenir sa promesse de r;!Çon ou d'antre, il a consenti à se tenir tranquille.

Me voici donc sauvée pour celte lois, Martà Oh! je ne m'exposerai plus à de telles angoisses. Je ne sortirai plus. Malgré la masse d'invitations que je reçois, maigre l'insislauce de mon père, je ne rem[)lirai pas même ces devoirs qu'exigent lyranniquemenl les relations (iu monde.

Oh! que je voudrais être cloîtrée entre quatre murs pendant tout l'hiver, — cet hiver si démesurément long quand on aspir'e au pi'inteîiips et à la campagne !

Et que de raisons il me faut inventer pour justifier cet amour de la solilu.le? Un jour c'est une migraine, et mon père veut a[)[>elcr Ions les docteurs de Moscou ;

trtie aiitf-é foVs j'ai otibîié de commander Hihé ^ôB'p, éi je n'ai rien de neuf à porter. Mais je suis à bout d'efforts et de ruses puenles.

'■ Lé prince a déjà écrit trois fois à Pétersbourg eu faveur d'Aïexandn'. Pourpioi ne va-t-il pas lui-itièiîio demander sa grâce au czar? Je n'ose lai eu parier, mais cela vaudrait mieux, je le sens. Oh! j'ai peur, Mai fa. Le czar aime mon père, il l'écouterail, il le croirait. Uue lettre, c'est quelque chose de froid, de vide, de mort, cela ne pleure paè et ne persuade pas ! Oh ! si j'étais la sœur ou la promise d'Alexandre, il y a longtemps que je serais allée me jeter aux pieds du czar...

— Mai la, tout est perdu ! tiioii père vient d'enlrer uu salon où je l'altendais. "*•'«— Pauvre Nathalie! s'est-il écrié.

Mon sang a tourné dans mes veines.

"— Tiens, lis î hi il a jeté sur la table un paquel décacheté.

Lire ! était-ce possible, Marfa ? rnes yeux étaient troubles, il me semblait que des marteaux brûlants dansaient dans mon cerveau, et mes mains engourdies ne pouvaient saisir ce paquet funeste.

— Oh! n'aime jamais que Dieu, Marfa, et tu ne sauras pas ce que c'est que souffrir en ce monde !

Mon père a eu pitié de moi, Texcellent homme; il a feint de ne pas s'aperce-

— uo —

voir de ma folie. 11 m'a lu ia dépêche. Mes pressentiments ne m'avaient pas trompée, Marfa. Alexandre est dégradé cl passé soldat. Prie pour nous, ma sœur, ( ar je n'ai plus le coiirag«i de prier, moi !

Ta VliKÀTCHKA.

TaOlSIÈMIi: LliTTRR.

Nous sommes enfin de retour au

château de Beau-Glaive, ma chère Maria.

J*ai revu Nathalie. Quoi triste changement chez la mère d'Alexandre! Pauvre femme!

Je ne puis la consoler, mais je soulTre avec elle... Tu me demandes des détails, tij l'inqiiiètes de mes douleurs, tu crains

que je ne tombe dans uu de ces marasmes où sombrent les esprits et les cœurs trop violemment blessés. Je vais donc te raconter notre vie, si l'on peut appeler cela vivre.

Le colonel n'est pas changé, lui, mais tout le monde a changé à son égard. Il est devenu, par miracle, le personnage important du châieau, le convive choyé, adoré, attendu. Nathalie le flatte comme le débiteur flatte son créancier et l'ami pauvre son ami rich*». Sous chaque cajolerie, c'est à qui lui glissera quelque prière intéressée.

— Je suis persuadé, lui dit mon pèro, 1 lâ

que vous, colonel, vous ne rendrez pas son sort plus dur. Il sera passé dans votre l'égiqicnl. Sa mère m'a fendu le cœur.

J'ai supplié qu'on le fît rester au moins auprès d'elle. Sans cela, la boi^u^ daoje serait rnoile. NVst-ce pas, colonel, nous pouvons avoir toute confiance en vous?

— Comment Votre Altesse peut-elld douter... répond avec embarras le bon Gourosloff ; de grâce, qu'elle ne me fasse

pas cette injure... Elle doit être certaine que tout ce qui dé[)endra de moi...

Alors mon père lui serre la main, et le colonel me regarde avec un sourire Iriompbanl qui prouve son bonheur. Par

moments il est fort embarrassé entre sa sensibilité naturelle et son stoïcisme de solda!. S'apitoyer jusqu'aux larmes lui paraît ridicule, el il a lionte de rester froid devanf tant ùe douleur. Nathalie, danr son désespoir, lui prend les mains, s'altacl'.e à son bias et le baigne de larmes. Quoique GouiOjIoiT ne [suisse , à travers ses sang-(;ls, saisir une seule parole, il est ému de cclie lamenlalion maternelle, et met son esi>ril à la torture pour la consoler. Cependant le prince vient à sou aide :

— Finissez, Nathalie, tout ira bien.

Calraea-vous.

Et le colonel espère la tranquilliser avec force promesses et serments ; il adoucit sa voix :

— Du courage, madame, vos pleurs nous attristent tous. On tâchera d'arranger l'affaire au mieux, et Dieu sait! rien que pour cette maison je ne chercherai jamais noise à votre fils. Nathalie le regarde comme si elle voyait Dieu, et moi je m'enfuis hors de la chambre pour ne pas me trahir.

A quel rôle me suis-je condamnée, en effet, ma sœur? au [lus vil et au plus lâche que tu pourras imaginer. Tu ne reconnaîtrais plus ta petite lionue dans

la !»rinoesse hypocrite qui cherche à onlacej' le colont'l dans ses filets. Je ne mêle pas mes pleurs aux pleurs de Nathalie; je ne laisse pas échapper un mot, une allusion qui permette à Gourosloff de soupçonner la part que je prends au sort d'Alexandre.

L'instinct féminin me guide et me dit : — Ne rappelle pas la table de thé, - ne rappelle pas le temps où le cornette éclipsait le colonel! — Et grâce à cette prudence, ce dernier fera toul pour toi; il mettra à ta disposition ses musiciens; il commandera une parade et fera défiler ses soldats sous tes fenêtres ; il te propo-

sera de conquérir le monde à la léie de son régiraenl ; ii ne reculera devaiit aucune folie pour te p'aire. Mais si une fois la jalousie le mord et l'irrite, — adieu ton pouvoir, adieu ta magie !

Aussi je jo?]e ma comédie en actrice coijsommée, Marfa. Pauvres femmes! on nous maudit pour cette dissimulation et on nous biâme pour noire franchise. Le colonel se prét<'nd îin ami furieux de la civilisation et un amateur de livres nouveaux ou de vers inîertîiîs par la censure. Je l'accable de volumes français, et après l'avoir écouté déclamer d'une voix terrible quoique tirade de poésie, je le prie de

copier sur mon album les passages qu'il a fait valoir avec tant de charme. Le colonel jure qu'il est passionné pour la musique, et je reste des soirées entières à mon piano, occupée à mériter et à subir ses bravos frénétiques. Enfin le colonel aime à dîner chez mon père, et chaque fois qu'il prend congé je lui dis en souriant : ~ Vous viendrez ici demain, n'estce pas ?

Oh ! que je souffre, Marfa ! Crois-tu donc que l'enfer nous réserve de plus cruels supplices ?

Quand cet amat^t, heureux par ricochet, essaie, à la chute du jour, de diva-

guer lourdement sur les plus dëlicalos impressions du cœur, je baisse les yeux et je rêve à Alexandre, tandis qu'un sourire vague erre sur mes lèvres. Si, à bout d'éloquence, il se tait tout à coup et regarde d'un air indécis le plafond, les murs, ou le ciel par la fenêtre entr'ouverie, tout désespéré de ne plus trouver une idée, ni même un mot, — alors je viens à son aide, je lui parle de ses glorieuses campagnes, de son avancement souhaité... Puis, devant le monde, je continue mon rôle horrible, je déploie cette science raffinée des riens qui ferait monter la rougeur à ton front, ma sainte Marfa; je sais ôter mon gant à propos.

avancer negligcinnenl mon pif'd, fnire enlPndro au colonol que je l'ai vu do loin,, lui jeter un mol mysiéiieux qui louclîe à sa pensée préférée ou lui adresser un signe furlif qui lui rappelle la conversation intime de ia veille.

Ainsi je profane à plaisir ces charmantes mièvreries de l'amour. Froideraent, déloyalement, je joue avec la passion honnête et sincère de ce brave homme, qui croit naïvement qu'il a bien le droit de demander ma main, puisqu'il porte le Saint-Georges et commande à deux mille hommes. Je crains néanmoins d'encourager trop vivement ses espérances. Déjà

il semble dire : ^( On ne nie refnseia pas. » Ses paroles brèves et heurtées commencent à se lier entre elles et ù former une sorte de conversation suivie. II devient moins gauche et moins gêné, plus franc, plus hardi, plus naturel. Je pressens avec terreur une déclaration en forme, et à tout instant j'ai hâte de trouver moyen de rompre la conversation...

Déjà il a essayé d'aborder ce sujet terrible dont !a seule pensée me fait tressailli?'. Sans douie il avait prépa"é son discours: uiï mot, un regard un peu froid ont cloué la paroic sur ses lèvres... Je lui fais sentir ainsi S(mi inconvenance, je

le rejelle «lu prëseiU au passé, de son exorde d'amour à la répélilion de ses campagnes... Ou bien ii se lire de sa mésaventure en me parlant d'un chêne gigantesque donl la vétusté nous a émerveillés, de la musique de son régiment, de Nathalie qui se promène pensive et triste dans une allée solitaire.

AlexanHi-e est arrivé au régimenf, Marfa. Sa mèi'e vient de me l'apprendre. Elle était bien pâle, bien grave, et elle m'a regardée avec une inquiétude qui m'a fi'a[)[>ée ;

— Va-t-il bieniôt venir ? me suis-je écriée. Elle n'a pas répondu. Son silence m'a embarrassée; j'ai rougi. — Oîi donc est-il, bonne mère? ai-je ajouté. Peutêtre l'avez-vous amené avec vous. 11 est sans doute là, caché derrière la porte. Ah ! que mon père sera cont* nt, Nathalie! c'est là une heureuse surprise.

Elle se taisait toujours. J'ai eu peur.

— Lui serait-il arrivé malheur î ai-je ajouté. Est-il blessé, malade, en danger peut-être ?

— N(»n, Veralcbka, mais il dépend de TOUS d'empêcher...

— Quoi donc, bonne mère? Parles vile! vous me faites mourir!

Elle m'a pris la main, l'a baisée et m'a regardée avec une expression si douloureuse, que je me suis sentie remuée jusqu'au fond de l'âme.

■— Que faites-vous, Nathalie, pourquoi celle émotion étrange!

Elle s'est agenouillée devant moi.

— A genoux, vous, ici; mais je rôve sans doute. Relevez-vous donc, Naihalir, voire terreur mo gagne et m'épouvante.

Par pitié, relevez-vous.

-~ tu -

— Non, Veralckha, tant que vous ne m'viurez pas acrortîé une gîâce...

J'étais frappée do stupeur: moi, une grâce à ia mère (l'Als^xaii hv, ai-je répondu, ei je contemplais ia pauvre feaiiue coujuii- si je îa boupçoni^ais de délire et de pitié.

— Ayez pitié d'une mère! a-l-elle murmuré avec des larmes dan.. !es youx.

Je l'embrassai convulsivement, ce fut toute ma réponse, et je l'interrogeai d'un regard anxieux.. Elle reprit à voix basse :

— Sachinka est comme fou, princesse ;

je i'ai vu. Ah ! coiiune il est j.àle et délait, le pauvre enfant ! il n'a plus son joli uniforme. Ses amis ne le reconnaîtraient pas. Devant lui j'ai tâché d'être calme ; mais i! veut venir ici, le malheureux. Il vent vous voir malgré sa capote de soldat. Je lî'ai pu lui faire entendre raison.

J'ai souri, Marfa, ma poitrine n'était plus oppressée. Sans doute la joie de revoir son fils avait él)ranié la tête laihle de Nathalie. Pouiquoi avait-elle peur de voir Alexandre venir au château ?

— Eh bien, lui ai-je dit, savez-vous que je ne comprends pas du tout le sujet de votre chagrin ?

Elle jela des regards effarés autour d'elle.

— Écoulez, reprit-elle plus bas encore; il ne faut pas le voir. Il faut lui défendre de venir ici, le lui défendre sérieusement , sévèrement , durement même, enlendez-vous ?

Je frissonnai , émue malgré moi de celle flemande, si singulière dans la bouche de Nathalie.

— Lui défendre de venir nous voir?

Pourquoi donc? parce qu'il est soldat?

Sommes-nous des ingrats? Avons-nous honle de lui ?

— Taisez-voiis, par piiié pour Alexan-

dre, par pitié pour vous-même, Veratchka! S'il vient au château il se perd, le malheureux enfant! Vous seule aurez le pouvoir d'obtenir de lui qu'il se soumette à ce cruel devoir. Il n'obéira qu'à vous, princesse. Dans son désespoir farouche, il méprise mes prières, il ne me connatt plus, il voit presque une ennemie dans sa mère, parce qu'elle veut l'empêcher de se perdre.

— De se perdre ! ai-je répété, ne com- [irenant rien à ce mysière. Parce qu'il viendrait au châtean ! mais c'est de la lolie!

On le lui a défendu, Veratcbka.

— Défendu ! vous n y songez pas, Nathalie; qui peut lui défendre de venir voir ses amis ?

— Le colonel Gourosiofl", a répliqué la mère d'une voix éîeinie. Son coloml !

Le colonel! je suis :inéantie, Marfa.

0 jeunesse aveugle et confianle ! Gourosloffn'a rien oublié. !l est jaloux, malgré ma longue contrainte, iv,cs ruses, ma coquetterie ; mon courage est épuisé, je suis lasse de lutter et de me consumer en offris stériles. Ainsi je saurai Alexandre être soldat, misérable, dévoré d'inquiétude et de chagrin, à quelques pas de notre domaine, — et je ne pourrai lui

parler ni le voir. — Que faire ? ai-je dit en me tordant les mains.

— Ne pas mécontenter le colonel, a répondu froidement Nathalie ; ordonner à Alexandre de ne pas venir au château; faite 3-Ie prévenir que vous ne le recevriez pas, que vous le feriez chasser s'il enfreignait votre défense; car, soyez-en sûre, il désobéira au colonel, i! désobéira au prince Mouriakin, il désobéira à sa mère, mais à vous seule il se soumettra.

— Oui ! ai-je repris amèrement. Et il croira que je le chasse, que je suis un

cœur ingrat, une âme vaine et changeante.

Il me maudira.

Un domestique entra.

— Il y a sous le vestibule un soldat qui demande à parler à Son Altesse.

Je vis Nathalie Uessaillir de tous ses membres, comme une vieille branche secouée par le vent.

— C'est Alexandre, dit-elle. Vous le voyez, il à tout bravé. Il est venu au risque de sa vie. Que lui importe sa vie, à lui!

Kt ses yeux, noyés de larme.>, plongèrent jusqu'au fond des miens. J'hésitais à suivre le conseil de celle pauvre mère; j'avais envie de défier à mon tour la jalou-

6fi du coionel, qui me serablail un outrage personnel. Mes yeux se portèrent machinalement sur le parc. Je vis Gourosloff qui s'avançait tranquillement vers le château. Quelle haine m'inspira sa figure calme et presque souriante ! Oh! si j'avais osé lui faire fermer ma porte pour recevoir Alexandre, chasser le colonel pour écouter le soldat ! Mais c'était jouer la vie de mon sauveur et de ?a mère. Je comprimai mon cœur et je dis simplement !

— Voici le colonel, Nathalie!

Elle se leva terrifiée.

— Oh! s'il allait rencontrer Sachinka.

Le domestique, immobile, allendait ma réponse.

— Dites à ce soldat, fis-je dédaigneusement» que le prince est absent et que je ne suis pas visible. S'il porte une dépêche, il vous la remetîra. Ayez soin de le fniro sortir par la porte de la cour intérieure.

Le domestique sorti, Nathalie essaya de me remercier par un sourire et tomba défaillante dans un faiiteuiL

On annonça le colonel,

— Mon Dieu 1 ponsai-je, donnez-moi le iMHii'^lje de n<^ pas soubailer In mort de

cet homme. Nathalie, allez consoler votre fils, dis-je sèchement. Moi je vais continuer mon métier de coquette avec ce bon Gourosloff.

Je dévorai mes larmes et je parvins à ramener sur mon visage bouleversé une expression gracieuse pour accneillir ce prétendant terrible qui tenait mon cœur dans ses rudes mains militaires.

Qu'a dû penser de moi Alexandre, ma bonne Marfa ? A chaque instant je tressaille, je crains un ujaiheur, je crois voir sa face pâle se coller à la vitia, la fenêtre se briser et le pauvre soldat m'accuscr de

lâcheté ou de trahison. Ah ! je dois l'aimer d'un amour bien sincère et bien profond pour avoir soumis ma fierté à ces ruses indignes, et être devenue l'esclave d'un grossier colonel dont la galanterie me pèse comme une chaîne ignominieuse.

Nous avons toutes notre ciliée, Marfa, et les pointes de fer déchirent notre cœur dans le monde, comme elles font saigner notre chair dans la cellule.

Oublie-moi désormais, chère sœur. Je De suis plus digne de tes prières, car mon amour a perdu sa pureté et il est empoi-

sotiiié [)ar la haine impla-: abie que m'inspiie le bourreau cl'Alexaiifîre. A chacune notre lot, Maria : à loi le ciel, à moi l'enfer qui brûle déjà dans mon cœur !

CHAPITKt: HUITIÈME.

Le secrétaire intime.

\.e colonel avait choisi pour logement l'isba d'un riche paysan qu'ont avait métamorphosé en habitation conlibrlablc. Divers emheliisscmenls, dans 1« fjoûl moscoviie, lui donnaient un faux, air d'à pparle-

ment de ville; mais 1 ensemble avait gardé le poétique aspect des camps.

Les murs, le plancher, les plafonds étaient tendns de tapis. Un paravent chinois séparaii la chamîjre à coucher, — représentée par un lit, — d.î cabim t ou salon. Desftiiêtres petites, éiioites, ornées de nouveaux châssis avec des carreaux d'une seule pièce et des rideaux voits en guise de stores, simulaient réellement l'élégance.

Des pistolets français , des pistolets turcs, une sabretache icherkesse, deux ou trois poignards, — et le modèle des shakos , des cartouches , des gibernes

Remplaçaient les tnbîeaux. Dans un des coins de la chambre, les drapeaux du réginoent ; dans un autre un fusil de soldat. Sous les drapeaux dormait l'épée d'un ( fScier mis aux arrêts ; enfin une admirable confusion d<' pipes, de sacs à tabac brodés en coraux , le Code niiiitaire , l'École des recrues, un Manuel du maniement du fusil, et, pour comble, une atmosphère opaque de tabac! — En un mot, la chambre d'un paysan en tenue militaire. Rien de plus, rien de moins.

Depuis qu'dque temps, avouons-le, à côté de ces signes matériels d'un simple caïupemeot, de la sévérité du service et

des rudes habiludos du bivouac, s'étaient $i;]issës quelqiies objets de luxe, dignes d'un fashionable de Saint-Pétersbourg.

Ainsi sur la table où s'amoncelaient les ^'tats du régiment, le Journal militaire et des paperasses sérieuses, brillait un miroir fréquemment utile, et sous le miroir bâillaient les pages entr'ouTertes d'un roman français, traduit en russe, que la princesse avait prêté au colonel. N'oublions pas non plus des ciseaiix et des couteaux de toilette, des flacons de cristal et des sachets à odeur, un pot de porcelaine contenant une merveilleuse pommade parisienne, cl inilloaulre bagatollr-s

— ^73 ^ '««impensables à ua gaiam d„ d.V„eu-

--e siècle, n'en soyez p^ssurpris-ear

'-olonel ne se peignai, plus les cheveux r-i la hauteur du peigne (style officie,),

• " " '"'''"" P»--'- »*^ fevoris un peu

""-"eiMesli^Ues d'ordonnance; enfin

il essayait de varier aiii.n,

"ner autant que possible le

•■igido e'clat de h i^„.

'•' '«""» mdilaire par le

goût efféniiné du costume civil.

<?"and i, rendait visite a„ pri„,e. ;, "--«ai, I. pe,, .„„, „^„^ ,^^^^^^^

""^'^'""'^-"'-"" mince liseré d-ar.

'"'= '" '*^''«— i« son „nirorn,e et

'-ssai. entrevoir son gile, blanc con„ne la neige des steppes I a .h.* i- .

niomi ê s'harmoniait artisleiDent avec ses rubans et ses décorations, si bien que sa poitrine ressemblait à Aine châsse miraculeuse. Quant à son ancienne économie , d'épauleWes, il avait rayé ce détail du seryie€ ^e sa garde-robe.

Un matin, le colonel venait de prendre le thé dm» la chambre que je viens de vous décrire; assis devant son miroir, il fumait dans sa pipe turque, sans trop penser aux glorieux souvenirs qui s'y rattachaient. La lète et le corps négligemment penchés en arrière, il paraissait plongé dans un vague et délicieux assoupissement. Il rêvait ! Parfois et à de rares

intervalles ineg.ux. il laissait échapper du long tuyau de sa pipe quelques bouffées de tabac ; mais ce n'était que pour satisfaire au caprice de sa pensée engourdie, pour suirre de ses regards nonchalants la fumée volant en spirales, égrenant ses flocons bleus dans la poussière tl'or d'un rayon de soleil.

Il (allait qu'un grand bonheur (àt arrivé au colonel, <,n\,ue bien séduisante io'age aniniâl l'horizon de sa vie pour qu'il fumât avec ce recueillement oriental dans sa pipe turque, et qu'il s'abandonnât à une extase digne d'un rachitiqne mangeur d'opinm ou de hatchich.

C'est qu'en effot le sort «le Gourosloff avait subi une coiuplète métamorphose au domaine du Beau- Glaive depuis la mort de ïchertokonsky, depuis la dégradation d'Alexandre, rayé de la noblesse et rejeté en dehors de toute hiérarchie militaire.

La transformation qui avait embelli le triste et vulgaire ameublement de Visba accusait, du reste, autant que la contenance aisée du colonel, la magicienne à laquelle étaient dus ces {Todigev. Tout ne disait-il pas, jusqu'au miroir où le pauvre Gourosloff jetait souvent ses regards trop complaisants, que cet lionorable

guerrier était désoraiais le héros ou ia (iupd Je la belle Verairhka ?

Depuis la condamnation du cornette, le colonel n'avait cessé de se rendre chaque soir chez le prince Mouriakin, et la jenne

princesse, loin de paraître subir sa \>vé-

sence eounne autrefois, ne semblait heu-

reuse que lorsqu'il consentait à ac. epter

le thé chez son père. Cet amour^^ux suranné ne tenait-il pas entre ses mains 'a destinée d'Alexandre, et Veratchka n'élait-elle pas dout'H au suprê-uf degié de celte diplomatie profonde qui caractérise les femmes de race grecque et slave?

Dans les pays soumis à un régime pure-

menl despotique, une servitude relative oppresse touies les âmes, et l'hypocrisie la plus raffinée devient une arme nécessaire de défense personnelle.

D'ailleurs, si la conscience de Veratchka lui eût reproché les ingénieuses flatteries, les attentions perfides, les cauteleuses sédiiclions qui lui servaient à enguirlander le pauvre homme de liens inextricables,

semblables aux lianes dont les sauvages

garrottent leurs prisonniers, — la jeune fille n'eût pas hésité à se tromper ellemême... Ne croyait-elle pas agir ainsi pour l'amour de la pauvre Nathalie? Se fùl-elle abaissée à ce jôle aslucieux dans

un autre intérêt? Seulement, comme le coèuf" hnmjiin est toujours un parfait égoïste, même dans ses aspirations les plus élevées, il est bien rare qu'il épouse si intimement la cause des cœurs qui lui sont indifférents. )e persiste donc à ciboire que la spirituelle Veràtchkâ mariôeuvrâîl!

éployait aux yeux du colonel cette science merveilleuse des riens, qui est l'ossence mêrtie du pouvoir de la femme, celte habile et mystérieuse provocation qui consiste, tantôt à ôter ses gants à propos ou à avancer négligemment un pied mignon qui cherche la pantoulle de Tondrillon, tantôt à laisser entendre qu'on vous a vu

de loin et qu'on vous espérall. Éiail-ce donc uniquement dans l'inlérêt d'une mère éplorée que Veialchka jetait parfois au colonel, au milieu d'une conversation générale, une parole significative pour lui seul, et qui tout à coup enivrait son âme en lui rappelant quelque détail de la causerie intime de la veille? 0 femmes! démons rusés et charmants, quand saurezvous renoncer à embraser les cœurs candides de ces étincelles ardentes qui jaillissent si imprudemment de vos lèvres roses !

La princesse, en rendant le colonel si heureux d'un faux bonheur , était , en

effol, bien cour»ab!e,ci3r Gourosluff, ébloui par celle irrésislible fascination, se laissait entraîner sans défiance vers tous les pièges tendus par sa séductrice : aussi avait-elle parfois peur elle-même de son triomphe trop facile, en pensant au réveil horrible de ce rêve de bonheur dont elle berçait le bon colonel ; mais chaque nouvelle coquetterie, chaque ruse nouvelle profilait si bien au misérable cornette.

Le prestige d'un regard souriant et tendre avait obligé Gourosloffà faire passer le soldat dans les rangs du corps d'élite. Dans un entretien passionné où elle avait vanté le charme des cicatrices et des

cheveux grisonnants, l'aimable princesse avait fait naître au colonel Tidée de choisir le Bronine pour son secrétaire particulier; enGn, à la suite d'une compromettante promesse^ elle avait prié soft préietiâsTriï fâV\ de parWi* eTi fàVèïi>' d'Aleitandre au czar, — et ùélte pauvre dupé, sans soupçons, avait oisé implorei* l'autocfate, car la stratégie de Veratchka était plus déliée et plus fine qu'une loilé d'araignée. Désormais l'ex-cornetle pouvait espérer, — après son temps de service comme soldat, — rentrer dans les rangs de là noblesse et reprendre son grade et son nom.

L'amoureux colonel, depuis l'a pro-

messe de Veratchka, cherchait le moyen de la décider à une prompte réalisation, et comme à toutes les graves époques de? sa vie, soit qu'il lançât son cheval sur les éclats d'obus à Leipsick, soit qu'il fît briser les glaces de la Bérésma encombrées de Français, il avait encore choisi pour oracle le trophée et le talisman de strélilz.

Donc après avoir secoué la torpeur de ses sens, après avoir calculé les chances heureuses ou néfastes de son audacieux projet, il se posait encore, el pour la centième fois depuis huit jours, ces mêmes et insolubles problèmes :

— (loinmont offre-t-on sa main et t>ou cœur? Comment dit-on : Je vous aime ?

Comment oser le dire... k une princesse, à une jeune fille si élégante, dont les grâces sont entourées de ces bastions formidables qui s'açipellent les convenances? Comment lui glisser l'aveu de son amour? Faut-il tomber à ses pieds?

Mais cette humilité galante ne va guère à mon âge. Dois-je plutôt risquer tout simplement ma déclaration sans coup de théâtre?... Mais je serai froid, glacial, ridicule peut-être, par excès de naturel... Il vaudrait peut-être mieux écrire...

Celte dernière idée lui sourit, et il se

froita allègrement les mains. Bientôt il fronça le sourcil en reprenant:

— Mais à ces dames de haute noblesse on n'écrit jamais de lettres de ce genre en russe ! ce serait déroger, manquer à tous les usages, enfreindre l'étiquette à la française ! Diable d'étiquelle, qui nous impose, même à nous, vieux soldats, les goûts et les mœurs de nos ennemis I Ne trouverai-je donc sans cesse quele ridicule sur le chemin de mon amour? Et cet amour dont Veralchkn a déjà reçu l'aveu, tacite, ne pourrai-je donc jatnais le fa-ireéclater au grand jour, quoique mon, bon»heur en dfîpeude T

Mais une idée imprévue traversa au même instant l'esprit du colonel : il laissa retomber le long tuyau de sa pipe, marcha à grands pas et fit plusieurs tours dans sa chambre avec une agitation véhémente qu'un témoin ignorant eût certes taxée de folie.

— Oui, c'est cela, reprit-il, n'ai-je pas sons la main mon jeune secrétaire ? Ce Bronine doit aux sacrifices de sa mère d'avoir reçu une éducation à la française, et peut me sauver aujourd'hui de ce ridicule qui cloue toujours ma parole sur mes lèvres, qui me rive au passé, lorsque

]e veux avancer l'avenir ! C'est cela, Bronine écrira lua leiire à l'a princesse.

Et Gourosioff sonna aussitôt pour qu'on fît venir son secrétaire ; puis, se remettant de son exaltation passagère, il s'assit de nouveau, se composa une contenance digne de la distance qui le séparait du soldat; il prit un journal et fît semblant d'être absorbé dans sa lecture. La porte s'ouvrit; le colonel éprouva un tressaillement de joie, mais il se rembrunit en n'apercevant que son aide-dc-camp.

— Vous avez sonné, colonel, demanda

celui-ci, le sourire sur les lèvres, et aveccelte obséquiosité de subordonué qui cherche par tous les moyens serviles à complaire à son supérieur.

— Sans doute, luais ce n'est pas vous, répondit Gourosloff d'îiae voix sèche ; vous êtes officier, et l'on ne sonne, je pense, que les valets et les subalternes.

— Pardon, colonel, répliqua l'aide-decamp impassible en se tenant raide comme unpiquel, veuillez excuser l'excès de mon zèle. J'allends vos ordres.

— Envoyez-moi mon nouveau sacré laire, ceBronine, vous savez...

— A l'instant, colonel.

Déjà Gourosloff, absorbé par son idée fixe, se promettait, en raison de l'éminent service qu'il attendait d'Alexandre, de ne pas lui faire sentir trop durement son humiliante position, lorsque l'aidede-camp reprit d'une voix mielleuse :

— N'est-ce pas, colonel, ce jeune cornette qui l'année dernière devait épouser,

dii-on, la princesse Mouriakiu?

Le vieil amoureux, à celte perfide apostrophe, sentit ia rougeur lui mouter au front et serra l'anibro de sa pipe entre ses délits à la briser, mais il maîtrisa sou accès d'indignation; il regarda de travers l'officier, en faisaut encore semblant de lire, et ajouta avec un singulier sourire :

— Oui, mais aujourd'hui le soldat Bronine n'épouse plus !

Cependant cette contrainte lui posait.

Il se leva et reprit avec colère :

— Je croyais, monsieur, vous avoir donné mes ordres. Qu'attendez- vous ?

L'aide-de-camp s'inclina, les yeux fixés à terre et sorlil.

Gourosîoff respira alors librement, et secoua sa tête grise, comme le lion piqué par une mouche venimeuse bat ses flancs de sa queue. Une goutte de fiel venait de tomber sur son cœur épanoiii. On lui avait rappelé ce qu'il cherchait à oublier: que le cornelle passait pour le prorais de la princesse; un mot avait suffi pour raviver en lui le souvenir de la tasse de thé, les supplications du prince, les terreurs de Yeratchka, les larmes de Nathalie, toutes les sympathies émues en faveur d'Alexandre. Déjà il oubliait le

service qu'il attendait du jeune honame, il voyait dans ce malheureux un ennemi, et cet ennemi, grâce au ciel, était devenu son esclave. La pitié se glaçait dans son cœur. Il était en proie à un de ces sombres délires où le forî veut écraser le faible de sa supériorité visible et matérielle, pour se venger de l'ascendant moral de l'opprimé. Néanmoins, en dépit de cette jalousie vulgaire qui dévorait son âme comme la tunique du centaure brûlait le corps d'Hercule, le colonel résolut de se montrer au Bronine sous le masque d'une trompeuse indifférence.

Lorsque laide-de-camp ouvrit la porte

pour laisser passer le soldat, Gourosloff s'élait assis de nouveau ; il était sans cravate, dans un désordre et un négligé complets; mais ce sans- façon lui parut propre à ajouter encore à sa majestueuse importance. II prit tranquillement une tasse de thé, jeta sur le seuil de Visba un regard où iesentiuent railleur du triomphe se trahissait sous une feinte insouciance, et portant sa pipe à sa bou<^he, il aspira d'un air de superbe abandon deux ou trois bouffées de tabae.

Le soldat entra.

Mais ce n'était point là le soldat vul-

gaire, — le soldat russe qui garde, depuis l'instant cii il est enlevé comme recrue de son village, le sceau d'un désespoir farouche et d'un impassible dégoût de la vie. ce n'était point le serf ignorant voué à la subordination la plus absolue; — le visage d'Alexandre n'exprimait ni la prière, ni la peur, ni la révolte, ni la bassesse : c'était toujours le jeune et lélégant cornette d'autrefois; seulement l'uniforme du soldai lui prêtait un charme particulier, une expression mélancolique et rêveuse dont, sans s'en rendre compte à lui-même, le colonel subissait le prestige étrange.

pour 1p paysan arrir hé l. son foyer et

Iransfornié en héros par la grâce du knout, cVst une horrible pensée que d'aller à la mort sur un mot, sur un signe de son chef, sans savoir où pleure sa vieille mère, où prie sa fiancée, où l'atteudenî ses amis ! li sent qu'il est réduit au rôle d'une machine dont la destinée individuelle ne compte plus. Mais cette triste pensée de la servi lude et de l'isolement militaire, le Bronine l'avait ennoblie par son origine et son éducation distinguées; l'élévation de son âme, la supériorité de son intelligence relevait son pauvre uniforme. Peut-être est-ce à cette discordaTire bizarre qu'il fallait rttiibuer la géiie douloureusr' et humiliante dont

la présence du colonel lui imposait los angoisses plus faciles à comprendre qu'à décrire.

Le Bronine parut donc derant Gourosloff dans celle navrante disposition d'esprit. Après avoir fait deux pas en avant, après avoir levé la main à son schako, et être resté dans la position militaire obligée, il dit, selon la formule :

— J'ai l'honneur de me présenter à Votre Haute Noblesse.

Et le soldai, raide, immobile , attendit

ainsi que Sa Hauîo Noblesso daij.nâl lui répondre et lui inflit^er ses volontés.

Mais Gonrosioff s'était tourné du côlé de l'aide-de-camp, et sans doute pour triompher de ce prestige qu'il subissait involontairement en comparant l'élégance innée du soldat à la vulgarité dont il ne pouvait se corriger, il dit avec une brutale franchise :

- Kn effet, c'esl ce cornette qui fréquentait Tan dernier le salon de la princesse... celui qui a eu l'imprudence de provoquer son supérieur... et surtout la maladresse de \v tuer.

L'aide-de-camp s'inclina sans jotpr les yeux sur Bronine dont ia face [>ale blêmit encore.

Le colonel, satisfait de cette petite

vengeance, et ne voyant plus devant lui

que le pas mesuré, la îeuue de rigueur

da soldat, réficchit que sa destinée l'avait

rejeté à mille lieues de la princesse ; il

pensa qu'il n'avait plus rien à craindre

d'un Bronine, son rival : il revint donc

peu à peu a ses premiers sentiments. Le

cœur de Gouroslofî était bon ; et malgré

le secret intérêt qui l'engageait à garder

le plus longtemps possible Alexandre

dans les rangs de soq régiment, il plaignait sincèrement son sort. S'adressant cette foi» au soldai, il lui dit avec indulgence, comme s'il lisait dans les replis les plus cachés de son âme :

— Tout s'arrangera, jeune homme ; après-demain il y a grande revue. Eh bien, après celle revue, vous pourrez, quand vous voudrez , aller voir votre mère.

Bronino, sans boigcr sa main scellée à son schako, s'inclina en signe de rerîmenl.

— Souloment, cuntinua le colonel uvcc un air d'indifférence et de bonhomie qui eût fait honneur au plus fin diplomate de la chanoellerie russe, je vous conseille de ne pas vous montrer chez le prince. Ce ne serait rien s'il n'y venait beaucoup de monde, mais on pourrait en parler et aggraver ainsi votre position. Ma recommandation est toute dans voire intérêt.

Alexandre dissimula le mieux possible sous sa raideur officielle le mal horrible que lui causaieni ces paroles bienveillantes ; quelques frissons involontaires trahissaient seuls son martyre, compara-

bie à ^celui de Tlridien attaché au poteau de Tnori, el, sous son extérieur de glace, le colonel nesut rien deviner. Après l'avoir toisé des pieds à la tête, ce dernier reprit en souriant :

— Mais il faut encore que je vous donne un bon conseil, mou pauvre Bronine.

El GouroslotT, se levant, lui posa laniilièretnenl la main sui rép.uie.

Le soldat, on dépit de la discipline qui

le ciouaii au plancher, faillit bondir d'indignation et de colère; mais il maîtrisa encore les pulsations fébriles de son cœur, et Je colonel poursuivit sans le quitter des yeux :

— Ce drap, jeune homme, est bien fin pour du drap de soldat. Savez-vous que si vous n'étiez pas attaché à ma personne, ce drap-là, qui est au moins celui d'un major, vous vaudrait huit jours dé prison et quinze coups de knout ? Mais rassurez-vous, vous n'êtes pas tenu chez moi de vous conformer à l'ordonnance stricte ; d'ailleurs, c'est sans doute pour faire honneur à voire colonel que vous

avez voulu vous distinguer de vos cooipagnons... Cf. si bien, je vous en sais gré... mais à la grande revue d'aprèsdemain , n'oubliez pas votre véritable uniforme, sinon je ne réponds de rien.

Je suis moi-même le premier esclave de la discipline, aux yeux de vos chefs je ne dois connaîlro que moti devoir, et ma protection ne vous serait alors d'aucun secours... Ne l'oubliez pas !

Pendant celte harangue, prononcée d'un ton paternel, qui en effaçait jusqu'au sarcasme et à l'amertume, Bronine, qui s'éiait complètement remis de son émo-

tion, usait maintenant son courage à se plier à toutes les exigences de son misérable état. N'était-ce pas se punir de son orgueil d'autrefois, et n'étail-il pas ainsi ûdèlo aux ordres exprès de Veratchka?

Le colonel, après s'être tourné vers l'aide-de-camp en riant aux éclals, s'adressa de nouveau au soldat :

— Sa?ez-vous, au moins, faire les exercices exigés par voire nouveau grade?

Voyons: demi-tour à gauche.

Le Bronine exécuta cet ordre.

— Très bien. Pied droit en avanl ! — Parfait I — Maintenant, à volonté... à volonté i

Le Bronine fit sans sourciller toutes les

évolutions commaiidëes parGouiosloff...

Mais il était temps que celui-ci s'arrêtât; une sueur froide inondait le visage d'Alexandre; ses jambes flageolaient. Dès qu'il se sentit délivré des cruelles étreintes de son odieux servage, il tomba sur une chaise ; il était libre , il pouvait respirer.

L'aide- de-camp prit alors congé du

colonel sans daigner jeter un regard sur l'ancien cornette ; mais en se reliront il dut s'étonner de l'indulgence de son supérieur pour un Je ces soldats envers qui la pitié du chef est une sorte de violation mcrale de la discipline.

Gourosloff attendait impatiemment le départ de cet officier, dont il redoutait les malignes conjectures, et dès qu'il fut seul avec son rival, il vint à lui et dit d*une voix bienveillante quoiqu'encore empreinte d'un certain cachet d'autorité :

— Débarrassez-vous de votre schako.

Le Bronine obéit froidement.

— l'ai besoin, ajouta le colonel, de causer avec vous, et celte fois en ami, puisque personne ne peut nous entendre.

Alexandre s'inclina avec un geste de surprise, mais il ne souffla mot : il attendait l'explication de l'énigme.

Gourosloff se remit à bourrer sa pipe pour se donner une contenance, et après ravoir allumée, il fît plusieurs tours dans son isba.

Alexandre attend'ut toujours.

Mais les paroles que voulait exprimer le colonel lui brûlaient le gosier ; après avoir encore marché de long en large, après s'être rapproché, puis éloigné de son jeune secrétaire, il lui dit avec effort :

— Asseyez-vous à cette table et diposezvous à écrire.

Le soldat rapprocha sa chaise de la table chargée de livres et de journaux, prit une plume et attendit encore.

Le colonel, au moment où Alexandre

avait le dos tourné, reprit en marchant toujours :

— Écoutez, Rronine, il faut que vous mo rendiez un grand serrice.

— Et que désire enfin Votre Noblesse ? demanJa le soldat qui ne comprenait rien à ses phra.^es saccadées, mais dont l'atienlion était vivement surexcitée.

— Je suis p(>rsuadé, ajouta le colonel, qui hésitait toujours à aborder le sujet de sa continuelle préoccupation, je suis persuadé que vous apprécierez le témoignage

dç confiance absolue que je vais vous donner... Moi, de mon côté, je tâcherai de vous être utile. Vous savez que je vais souvent chez le prince, et, autant que j'ai pu le remarquer, mes visites ne déplaisent pas à la princesse.

Ici le Bronine sentit un nouveau vertige faire tourbillonner ses pensées dans son cerveau, son cœur se resserra ; sa tête allait éclater comme une chaudière rougie à blanc. Alexandre étreignit de sa main crispée le lacet de sa cravate; les agrafes qui fermaient son collet commençaient à l'étouff r.

Gourosloff, dominé pir son idée fixe, ne voyait rien et eontinua rapidement :

•—Dans l'art de la séduction, je l'avoue, je n'ai jamais en de ma pei sonne une très haute idée ; je serais mal venu à jouer le rôle d'un Lovelace ; je sons ma gaucherie à mettre les gants jaunes d'nn dandy de Londres ; je ne sais pas chanter les duos amoureuiv des Puritains, mais toutes les femmes ne se laissent pas toucher par ces agréments frivoles. Il en est qui devinent la honne sève sous la vieille écorce. Vous comprenez, n'est-ce pas Bronine ?

Le soldat h.TUssa la léto en signe de négation avec la précision d'un automate.

— Saint Nicolas me soit en aide ! je vous croyais l'esprit plus délié ; mais du diable si je veux na'entortiller plus longtemps dans les phrases de traverse. D'ailleurs, de quoi rougirais-je, puisque je suis le droit chemin ! Eh bien, là, sans vanité, puisqu'avec vous il faut toucher la corde sensible, mon pauvre Bronine, la gracieuse réception que me fait la princesse, les prévenances toutes particulières dont elle m'honore, m'ont fait penser... m'ont fait espérer... Oui , certainement elle

n'aUcnfl pins do moi qu'une franche déclaration dt mon amour...

Après cet aveu, lancé avec une volubilité de paroles qui accusait toute son émotion, le colonel reprit sa promenade à travers la chambre.

Il craignait instinctivement de se trouver en face du Bronine, car, par moments, il revoyait encore en lui le jeune et brillant cornotte ; celui-ci, les yeux baissés, le cou tendu vers la table, paraissait anéanti et foudroyé, et ses mains étaient fermées si convulsivement que ses doigts craquaient.

— Eh bien! continua Gourosloffs'efforçant à maîtriser son embarras puéril, cette déclaration de mon amour je ne puis la lui faire... moi, ignare officier, qui n'ai étudié que la science des camps... Oh I maudite soit l'époque où je suis né; où le czar avait troo besoin du bras de ses officiers pour en faire, comme de vous autres, des pédants d'académie ou des iogiciens de séminuire !... Et vous le savez, jeune homme, Topinion du monde verni et ganté ne respecte pas plus le vieux soldat que le novice officier qui brave ses lois inflexibles. Je suis un h(>mme perdu si je ne ne courbe pas sous la tyrannie de

ses absurdes convenances, — si tous ne nie tirez pas d'un gran d embarras !

Il s'arrêta pour attendre la réponse du soldat. Ce dernier répliqua d'une voix strangulée :

— Votre Noblesse sait que je suis ici pour obéir à ses ordres.

— Certainement, reprit le colonel en se redressant. Je vous ai choisi pour secrétaire, parce que vous êtes un brave garçon et que je n'ai pas voulu vous laisser au milieu de ces brutes qui sont pour-

tant vos camarades. C'est bion ! c'est bieu î vous êtes reconnaissant, point je n'en doute, mais je ne vous demande pas de remercîments, je vous offre franchement le meilleur moyen de me témoigner votre reconnaissance. L'usage exige que je traduise ma passion dans la seule langue admise à la cour, à Saint-Pétersbourg, à Moscou même !... Or, cette langue, je ne la connais pas. Cent fois déjà n'ai-je pas essayé d'en balbutier les mois les plus usuels, les mois les plus indispensables à l'aveu de ma passion... Mais toujours cette langue rebelle et impossible a lassé ma patience, ma volonté... Vous, qui la parlez mieux que le russe, vous savez

maintenant, jeune homme, ce que j'attends de vous !

Mais le Bronine ne. pouvait répondre; tous ses membres étaient devenu mous comme du oo/ion, une prostration inouïe abattait cette énergique nature^ tandis que le colonel ému et agile se tordait comme un damné sur le bord de son lit où il s'était laissé tomber.

Fl« DU PREMIIiK VOLUME.

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