‹ La princesse russeChapitre 7 sur 8 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

(suite).

La princesse avait arrêté en mêmt' temps le cheval de Tchertokonsky. Ce dernier était inanimé, si ce n'est tout à fait mort

Alexandre accourut et s'agenouilla de-

vant ce corps sanglant. Veratchka lui lança un regard dur et froid.

— Fuyez, uîallieureuxî je ne vous déno!!cerai pas.

— Fuir! et pourquoi, madame?

— J'ai l(iul vu, uil-oile indignée. Oseriez-vouS me déoieulir, monsieur?

L'éclat rigide de ses yeux effraya !e cornette. 11 saisit le bas de sa robe et la baisa comme un suppliant. Elle recula avec un geste de niéptis et de dégoût.

— Sur mon honneur! princesse, je n'ai

pas voulu mer raide-de-camr), mais le sauver!

Elle laissa échapper un geste d'incrédulité qui navra Alexandre :

— Je voudrais vous Ci oire, monsieur ; mais vous êtes donc bien maladroit?

Une laraie brilla dans les yeux de ce courageux jeune homme, et il s'écria d'une voix désosi>érée :

— Mais pourquoi Paurais-je tué, cet homme ? vous ne l'aimiez pas.

Un éclair radieux brilla sur le visage

de Veratclika, (jiii ifpiit aii'^sifùl ave»: une froideur glaciale :

— Comment osez-vous parler ainsi près d'un mourant?

— Ah ! s'il pouvait m'entendre, lui, il me pardonnerait, murmura Alexandre* en bandant la blessure de son rival avec le mouchoir de la princesse pour arrêter le sang.

Le mourant poussa un profond soupir; SCS lèvres décolorées s'entr'onvrirenl ;ses yeux ternes regardèrc ni. Puis il reconnut Veralchka, et un soiiiire él auclié glissa sur son visage blême.

— Ah! son cœur se réchaufl'e , Dieu lui rend la vie, il ne mourra pas, s'écria la jeune fille avec une joie indicible doQt le coruelle ne comprit pas la source mystérieuse.

Tcherlokonsky souleva sa tète lourde, trouée, sanglante, et murmura d'une voix pénible :

— Votre main, princesse, donnez-moi votre main, car je ne la garderai pas longtemps dans la mienne, ol j'aurai à peine la force de la sentir. Oui, je vais mourir,

mais en vous regardant. C'est un dernier

rayon de soleil qui m'illumine avant que j'aille m'enfoncer dans la nuit sans fin.

Puissé-je y révét Je viius! Ah! j'avais espéré un pius doux avenir...

Veralchka serra doucenienL c elle main glacée. Du regard, elle imposa à Alexandre l'ordre d'obtenir son pardon.

— Tcberlokonsky, je vous plains sincèrement, murnuira-l-il.

L'aide-de-camp tressaillit el tourna vers le cornette d«^s yeux noirs de haine.

— Je regrette d'avoir provoqué ce duel insensé, continua Alexandre.

— Un duel! balbutia le mourant avec

un sourire amer. Loin de moi, assassin ! loin de moi!

Le cornette frissonna de tous ses membres.

— Vous aussi, vous croyez. . . vous ! Oh 1 c'est impossible. Vous savez bien que je ne suis pas un lâche. Vous dites cela pour vous venger. Vous ne le croyez pas. Rendez-moi mon honneur, ïcbertokonsky.

Voulez-vous donc me flétrir jusqu'à votre d<^rnier souffle, et emporterez-vous mon honneur dans la tombe?

— N'est-ce pas vous qui m'avez brisé l'épaule? demanda avec effort l'aide-de-

camp, à qui ses horribles soutîranoes arrachaient des cris sourds.

— Vous étiez perdu. Je visais voire cheval à la tête. J'essayais de vous soustraire à cette torture...

— Et vous l'avez abrégée, en effet.

Merci, monsieur, c'est généreux. Mais vous êtes meilleur tireur, quand il vous plaît.

— Ainsi, vous m'accnsez de trahison et d'assassinat! s'écria le cornette.

Sa tête se pencha sur sa poitrine, ses bras s'affaissèrent le long de son corps. Son esprit et son âme semblaient frappés

d'une soîle de paralysie morale, il sentait la lutte impossible contre ces hideu ;es apparences du crime. Comment se juptilier? Il ne pouvait menacer un 'mourant, il ne pouvait détruire une conviction d'une logique inexorable; il se sentait perdu.

Veratchka comprit ce rnorne accablement, et elle dit au blessé :

— - Vous vous trompez, Tchertokonsky, Alexandre eût donné sa vie pour vous sauver. Ne l'accusez donc pas devant-les témoins qui vont venir.

— Comme elle l'aime! pensa l'aide-decamp.

Mais il ne n'poiidil rieo.

— Si je le croyais couiiable, reprit la jeune princesse, mon cœur se soulèverait de mépris, et je ne lui permettrais pas de rester près de vous.

Tcherlokonsky la regarda fixement et dit d'une voix basse :

— Vous avez tout vu, Veratchka. Ne diies que la slricie vérité devant tous, ce qire vous avez vu. Ne me demandez pas de mrntir, Veratchka. Un mourant ne doit pas mentir... même... même pour sauver son meurtrier.

Ces derniers mots frappèrent le cœur

du coroeue coiniue la pointe d'une flèche empoisonnée.

La jeiine fille se pencha veis l'aide-decanip:

— Mais pourquoi aurait-il commis ce criiLC insensé? Pourquoi ? lui un officier si jeune et qui aime si tendrement sa mère?

— Ah ! le bon fils, bégaya le mourant. Vous ne savez donc pas pourquoi il ai'a tué, avec celle lâcheté froide... tandis que je me confiais... niaisement à sa loyauté.

— Vous pouvez m'insulter à plaisir, in-

lerrompil le cornelle écrasé de honte..

Vous êtes bien fort contre moi, puisque j'ai le loi t de vivre ut que vous allez mourir !

— Achevez-moi donc! frappez-moi!

doncempèchez-moi donc de parler! reprit haineusement Tchertokonsky.

— Alexandre, courez annoncer ce malheur à mon père, dit avec vivacité Veratchka, et faites avancer la calèche. Il f;«ut que notre ami soit transporté au château sans retard, et que le médecin soit appelé.

Le cornette ne bougea pas. La princesse saisit sa main inerte :

— Mais vous voulez doiif' que moi aussi je vous trouve coupable?

Il fixa sur elle des yeux hagards, dont la pensée semblait absente

— Le malheureux!... murmura-telle.

— Vous le plaignez, dit le mourant.

Ah! les femmes absoudront toujours un crime... dont le motif avoué... ou secret, est l'amour !

— L'auHjur! répéta la princesse.

— Taisez-vous' s'ccria le coriiilK^,

révei!!é de sa torpeuc par ce mot, dont il comprit la perfidie profonde.

— li nie menace ! dit ïchertokonsky de p!as en plus faible. C'est bien lâche !

Alexandre devint livide.

— Oh ! il m'a compris, ajouta le mourant. Ce qu'il n'a pas osé... vous dire... Veralchka... je l'oserai pour lui.

— Taisez-vous, par pitié! supplia Alexandre.

Du p^gard, l'aide-de-camp sembla lui répondre :

— Avcz-vous eu piiié de moi ?

Mais i! rnénageaii ses paroles, il sentait la mort engourdir ses lèvres,

— Parlez donc, je vous en prie, moi, dit la juîine fille, celle révélation qu'il semble craindre, je vous la denrmJe ichertokonvsky.

Le mourant rassembla toutes ses forces et put murmurer d'une voix éteinte, aussi frêle qu'un souffle :

— S'il m'a tué, Verat( hka, c'est qu'il

vous aime

— Lui, Alexandre! s'écria la jeune

mie, vioiemineiit (Miiue d'ijiunilialion et de joie inavouée.

— Oui, le fils de Nathalie... aime la fille du pririce Mouriakin... la fière Verak'hka... Voilà pourquoi je... meurs!

Cet aveu d'amour, proféré par la bouche d'un rival mourant produisit sur la î>rincesse une impression étrange et sinistre. Son orgueil fioissé ne pouvait l'empêcher d'être ébranlée dans tout son êlxe par ce niystérifux enchaînement de circonstances qui semblait joindre sa destinée h celle d'.Mexanflro.

Elle eût repoussé dédaignetiscmcnl la

plus légère allusion que le coniette aurait osé se permettre relative ment à son amour caché, mais cette déclaration inattendue la surprenait sans défense, et le crime même supposé par Tcherlokonsky donnait à celte passion une grandeur sauvage qui enivrait la princesse.

— J'entends lu calèche de mon père, dit-elle tout à coup. Lnissez-moi sauver Alexandre. Ne me d(^mentoz pas, mon ami.

— Rassurez-vous.,, bégaya le uiouraîii, je ne dirai,., pas... la cause de... de l'assassinai !

Et srs yeux se fermèrent.

— .\;on Dieu! pria Veraichka, empêchez cet homme de parler !

La calèche du prince Mouriakin arri- ■ ait du côté du parc. Au même instant, le ( olonel Gouroslol? accourait du côte de la ( anipagne.

D'un coup (j'œii i!s virent ce drame san- ;Jant et crui-enl deviner :

— Voici une désagréable affaire...

.Jpxandrc, dit le colonel.

Tchertokonsky rouvrit les yeux et fit qs'lques efforts pour parler; mais la

voix sUlîa coDisne on râle dans son go-

bier.

— Qui vous :i lue? (ieuianda Gourosloff.

Du legard l'aide-de-caaip désigna son rival, el sa tête retomba. Ua peu d'éc une rouge mouilla ses lèvres. Il était iiiort.

— 11 s'agit d'un dnel sans témoin.

c\iatii)ua le colonel. Chose sérieuse, très sérieuse !

Alexandre voulut avouer toute la vérité; mais la princesse le lui défendit, par un geste prompt et impérieux.

— C'était un duel en effet , colonel Gourosloff, répondit-il, la rougeur au front. "^

— Quant aux témoins, monsieur, ajouta la princesse, j'ai tout vu. Les deux adversaires se sont b'iltus à cheval, à la carabine, comme font souvent les Américains.

— C'est fâcheux, très fâcheux ! Dieu sait, je voudrais avoir cassé ma pipe turque et que cette sotte affaire n'eût pas eu lieu. Des officiers russes se battre comme des bouviers d'Amériqut^ ! El un cornette contre un aide-de-carap, encore! Mauvaise affaire!

Alexandre restait immobile, ies yeux baissés, le visage bouleversé comme un coupable, et pourtant un bonheur indicible inondait sou cœur. Yeraichka ne s etail pas offensée de cet aveu d'amour trahi par le pauvre Tcherlokonsky. Elle n^avait pas foudroyé de son mépris l'humble cornette qui avait osé l'aimer; elle l'avait protégé, défendu, sauvé. Elle affirmait son innocence, sans y croire peutêtre elle-même. Devant ce cadavre mutilé, le jeune officier faisait un de ces rêves éveillés qui sont comme le spasme du bonheur.

— Et à que! propos ce duel ? lui ée-

manda brusquement le colonel Gourosloff.

— Assez sur ce triste sujet, dit le prince Mouriakin. Colonel, aidez ma fille à monter dans la calèche. Tenez, elle est blanche comme une morte. Vous savez que ma pauvre Veratchka est nerveuse au dernier point. Cette maudite aventure va lui donner une migraine de huit jours. Diable soit des querelleurs !

Gourosloff transporta la princesse dans la voiture, qui s'éloigna lentement, et revint près du cornette, en grommelant :

-^ Voilà deux jeunes coqs qui ont

chanté trop haut. L'un est maintenant couché sur le dos, et l'autre n'en vaut guère mieux. Il sera dégradé et va passer simple soldat. A sa place, j'aimerais presque autant avoir reçu une balle dans la tête.

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