JEANNE D'ARC GÊNAIT GUILLAUME DE FLAVY
mais nous admettons aussi, avec M. Villiaumé, qu’on peut très bien trahir par jalousie et par ambition, sans pour cela se vendre pour de l’argent. Et sous ce rapport, l’opinion publique ne s’était pas autrement égarée, puisque la Chronique de Normandie , en annonçant la prise de Jeanne, ajoutait : a et ce firent faire par envie les capitaines de France parce que si aucuns faits d’armes se' faisoient, la renommée estoit pour tout le monde, que la Pucelle les avoit faits. » Et la Chronique de Tournai a proclamé à son tour, que la perte de la Pucelle était due « à l’envie des capitaines de France» ; or les capitaines de France c’étaient surtout Régnault de Chartres, La Trémoille et Guillaume de Flavy. C’est ce que l’abbé Lenglet Dufresnoy a parfaitement résumé quand il dit : « Quelques historiens prétendent que Guillaume de Flavy, gouverneur de Compïègne, avec quelques autres officiers , jaloux de cette héroïne, convinrent ensemble de la faire prendre ; de peur sans doute que si le siège de Compiègne étoit levé, la gloire en rejaillît sur elle comme la réussite de celui d’Orléans ».
Pour nous, sans aller aussi loin, notre conviction intime est qu’au moment où Jeanne d’Arc a été engagée avec ses ennemis dan$ la prée de Margny, une pensée diabolique a dû traverser l’esprit de Guillaume de Flavy, celle de se débarrasser de cette gêneuse. L’examen minutieux de l’endroit où la scène a eu lieu, et les propres déclarations de Jeanne d’Arc ont suffi pour nous inspirer cette conviction.
En effet, on se rappelle comment l’action s’est engagée. Les Bourguignons occupant Clairoix à droite
296 LA PRISE DE JEANNE d’aRC DEVANT COMPÏÈGNE.
et Margny au centre ; les Anglais postés à gauche dans le village de Venette, puis Jeanne sortant par le boulevard et marchant droit sur Margny. Or, pendant qu’elle opérait ainsi, que devait faire Guillaume de Flavy ? Surveiller du haut des remparts ou de l’une des tours ce qui allait se passer : réunir à l’avance dans l’enceinte du boulevard, une troupe toute prête à sortir et à porter secours à celle de Jeanne d’Arc s’il y avait lieu ; et par dessus tout, empêcher les Anglais de venir se joindre aux Bourguignons, c'est-à-dire, les tenir en respect au moyen des batteries disposées à cet effet.
Le gros canon , on le sait, était braqué près du couvent des Jacobins; toutes les tours, ainsi que le boulevard avaient le leur, de telle sorte, qu'aussitôt les Anglais mis en marche, ils devaient être pris en flanc par les pierres à canon jetées de la place. Or, au lieu de cela, rien, absolument rien. A trois reprises différentes, Jeanne se précipite sur ses adversaires : il est facile de deviner les péripéties de cette lutte, car il n'y a dans les prés de Margny ni arbres ni maisons qui puissent masquer la vue. Guillaume de Flavy a donc dû suivre, minute par minute, les évolutions des combattants ; il a dû voir la pauvre Jeanne d’Arc agitant sa bannière et contrainte de faire volte-face à ceux qui la menaçaient ; il a dû entendre les cris étranges des Anglais venant à la rescousse; il a dû apercevoir leurs chevaux s’élançant de Venette comme un tourbillon et arrivant sur l’un des côtés du boulevard ; il a dû se rendre compte, par cette mêlée, de la gravité de la position ; et cependant il n'a pas bougé ;