GUILLAUME DE GAMACHES LIVRE COMPÏÈGNE
chapper à cette terrible situation. En effet, une nouvelle attaque de la ville eut lieu dans les premiers jours du mois de juin 1422.
Le seigneur Guillaume de Gamaches chercha d’abord à la repousser ; mais bientôt une circonstance toute particulière le décida à promettre d’abandonner la place, le 18 du dit mois, si, d’ici là, le Dauphin, n’était pas venu à son secours, et même, « il bailla ostaige de la rendre 1 »
Voici en quels termes, Juvénal des Ursins, raconte cet incident, après avoir décrit la prise de Meaux et la façon cruelle dont les Anglais et les Bourguignons traitaient les partisans du duc d’Orléans : « C’estoit grande pitié des prisonniers, qui estoient en diverses prisons à Paris: car on les laissoit mourir de faim ès prisons où ils étoient ; et l’un mort, les autres arrachoient avec les dents la chair de leurs compagnons morts. Ils vouloient semblablement faire mourir Messire Philippes de Gamaches, pour lors abbé, comme dit est, de Sainct-Pharon de Meaux, et depuis de Sainct-Denys, noble homme, et qui vaillamment, et de son corps, s’étoit porté à la défense d’icelle ville, lequel avoit son frère à Compïègne, capitaine pour Monseigneur le régent (le dauphin Charles), auquel on fict sçavoir qu’on jetteroit son frère en la rivière, s’il ne rendoit pas la place de Compiègne, et qu’on le feroit mourir; lequel seigneur de Gamaches nommé Messire Guillaume, voyant et considérant que si on venoit devant luy, ilfaudroit, voulust ou non, après qu'il
1 Chronique de Jean Le Fèvre de Saint-Remy. T. II, p. 55.
auroit tenu quelque temps, qu’il rendist la place, qui estoit mal garnie de vivres et de gens ; pour éviter la mort de son frère, il rendit la place, et la mit ès mains des ennemis, puis en alla, tous ses biens saufs, exceptés les habillements et instruments de guerre, servant à la forteresse ; par ce moyen, le dit messire Philippes, .abbé fut heureusement délivré : en la cornpagnée duquel il y avoit trois religieux de l’abbaye de Sainct-Dcnys, lesquels avoit aydé de tout leur pouvoir à défendre eux la dicte ville, ainsy qu’ils dévoient et pouvoient faire selon leur raison ; or, ils furent pris, et l'évesque de Beauvois nommé maistre Pierre Cauchon, fils d’un laboureur de vignes auprès de Rheims *, faisoit dilligence de les faire mourir, et les mettre cependant en bien fortes et dures prisons, et estroitement garder et tenir, non considérant qu’ils n’avoient en rien failly : car « la défense leur estoit permise de droit naturel, civil et canonique. » Mais cest évesque disoit « qu’ils étoient criminels
1 Pierre Cauchon fut nommé évêque de Beauvais en 1420. Il prit parti pour le Roi d’Angleterre, et fit tous ses efforts pour empêcher Charles VII de s’emparer de Beauvais; mais il échoua, et fut obligé de s’enfuir à Rouen. Scs biens et ses revenus furent confisqués. On sait la passion haineuse dont il poursuivit Jeanne d’Arc.
Charles VII l’ayant dépouillé de l’évêché de Beauvais en 1431, il se fit nommer par le Roi d’Angleterre évêque de Lisieux, et assista, en cette qualité, au sacre de Henri VI. Il mourut subitement le 18 octobre 1442, pendant qu’on lui coupait les cheveux. Singulier rapprochement!... Pierre Cauchon et Guillaume de Flavy, ces deux ennemis déclarés de la Pucelle, meurent brusquement, l’un égorgé par son barbier, et l’autre dans les bras du sien :
« Pendula dum tonsor secat extrementa capilli. »
ENTRÉE DE BEDFORD A COMPJÈGNE (1422). 5j
de lèze-majesté et qu’on les devoit dégrader. » — Ce qu’il faisoit, afin de monstrer qu’il estoit bon et {élé Anglois. Or, quand la chose vint à la cognoissance de l’abbé de Sainct-Denys, il fist diligence de les avoir, et les requit, et réclama à ce sujet ; enfin après plusieurs délais, ils luy furent baillés et délivrés pour en faire ce que bon luy sembleroit ; les ayant, il les fist mener à Sainct-Denys *. »
C’est ce même évêque de Beauvais qui, neuf ans plus tard, se fit l’impitoyable bourreau de Jeanne d’Arc, pour montrer encore qu’il était bon et { élé Anglais.
Suivant une autre version, le seigneur de Gamaches, qui était un modèle de courage et de fidélité, aurait opposé une résistance héroïque. En vain lui aurait-on déclaré, que s’il persistait, on ferait périr son frère : « La piété fraternelle fut alarmée, dit le comte de Gamaches, biographe de son aïeul, la gloire l’emporta sur la nature, il fut inébranlable dans son devoir; mais un officier de la garnison que le dauphin avait envoyé, et qui avait un grand ascendant sur les bourgeois, souleva les esprits, en sorte que tous les habitants craignirent de voir leur ville prise d’assaut, et Gamaches fut dans la nécessité de la livrer 1 2 . »
1 Juvenal des Ursins, Histoire de Charles VI. (Édition Buchon, p. 567.)
2 Vatout ( Château de Compiègne, p. 176).
Le Journal d’un Bourgeois de Paris attribue, à son tour, une tout autre cause à la reddition de Compiègne par Gamaches. Il prétend que la garnison savait que les Armagnacs devaient s’emparer de Paris le dimanche suivant, 21 juin 1422, et qu’alors elle espérait pouvoir prende part au pillage qui devait en
Le 18 juin 1422, Henri V envoya le duc de Bedford, son frère, avec une suite nombreuse à Compïègne, et le seigneur de Gamaches, fidèle àl’engagegement qu’il avait pris, voyant d'ailleurs qu’on ne lui envoyait aucun renfort, remit les clés de la ville aux Anglais et quitta la place avec ses propres soldats pour rejoindre le Dauphin.
Aussitôt, Bedford suivi de son escorte d’Anglais parcourut à cheval les rues de Compïègne, et après avoir reçu le serment de fidélité des bourgeois et des habitants, il installa comme capitaine de la place Hue de Lannoy; puis il rejoignit, à Senlis, Henri Y. Quant à ce dernier, il fit lui-même, quelques jours après, son entrée solennelle dans Compïègne ; mais il dut en repartir presqu’aussitôt, à raison de la nouvelle qu’on faisoit circuler, d’un complot qui aurait éclaté à Paris.
être la conséquence. Il ajoute que cette garnison (plus de cent hommes d’armes à cheval et au moins mille à pied) était assez forte et suffisamment ravitaillée pour tenir pendant une année entière dans la place [Journal d'un Bourgeois de Paris. Édition Tuetey, p. 175).