ÉTAT MISÉRABLE DES VILLES EN FRANCE
endurées nos aïeux, il suffira de se reporter à la peinture aussi navrante que fidèle qu’en a faite M. Du Frèsne de Beaucourt dans son Histoire de Charles VII 1 * : « Dans les villes, de lourds impôts, dit-il, absorbés en grande partie par les frais de la défense, ruinaient les habitants ; une cherté effroyable, des disettes continuelles*, de fréquentes épidémies venaient ajouter aux maux dont on souffrait. A Paris, cent mille personnes périrent en quelques mois ; on en était venu à jeter les morts pêle-mêle dans de larges fosses, « arrangez comme lars, et puis un peu pouldrez par dessus de terre. » Les habitants furent réduits à abandonner leurs maisons, grevées de charges écrasantes et s'en allèrent « comme gens desesperez». Les loups pénétraient toutes les nuits dans la ville et y faisaient d’affreux ravages. Dans les campagnes, les champs étaient déserts, privés de culture, couverts de ronces et de buissons. De la Loire à la Somme, la culture fut pendant de longues années interrompue ; on eut dit un sol ennemi 3 . Partout les routes étaient interceptées. Plus de sécurité, plus de commerce, plus de culte même, car les églises étaient
1 Ce remarquable ouvrage, dont quatre volumes ont déjà été publiés, a valu à son auteur le grand prix Gobert, la plus belle récompense que puisse décerner l’Académie française.
? « Le povre peuple souffroit tant de pouvreté, de fain, de froit et de toute autre meschance, que nul ne le scet que Dieu de paradis. Car quant le tueur de chiens avoit tué des chiens, les pouvresgens lesuyvoient aux champs pour avoir la char ou les trippes pour leur manger. [Journal d'un Bourgeois de Paris , p. 1 5 3 . )
3 « Arva ut hostile solum vastabantur . » (Tacite.)
brûlées ou dévastées, et parfois il fallait célébrer l’office divin dans des granges. Toutes les conditions étaient bouleversées ; on voyait le maître devenir valet ; les honnêtes femmes, oubliant leur devoir, mettaient corps et âme au désespoir ». Sans cesse inquiétés, exposés à perdre leurs biens, menacés dans leur vie même, les cultivateurs, affolés, quittaient leurs femmes et leurs enfants pour aller grossir le nombre de ceux que les contemporains appellent trop justement les brigands... Une soldatesque effrénée, composée d'aventuriers de tous les pays, ne demandant à la guerre que la satisfaction de leur convoitise et de leurs passions brutales, tenait sous le joug les populations. La France, pour nous servir d’une belle expression d’Alain Chartier*, était « comme la mer, où chacun a tant de seigneurie comme il a de force* ».
Pas plus que les autres pays, Compiègne, ni ses environs ne furent épargnés. La misère y étalait toute sa hideur; les ressources de la ville diminuaient chaque jour, alors que les charges et les impôts augmentaient partout : la plupart des édifices étaient endommagés ; les emplacements tels que portes et tournelles dont on tirait parti, comme location, restaient vagues et ne rapportaient plus rien ; les halles et hangards étaient ou démolis ou convertis en corps de garde ; de tout côté ce n’était que ruine et désolation 1 2 3 .
1 L'Espérance ou consolation des trois vertus.
2 Histoire de Charles VII, T. II, p. 9.
3 Les comptes de la ville de Compiègne de 1422 à 1424 renferment les mentions suivantes : « La halle aux drapiers est tout abatue et démolie à l’occasion des guerres et gens