‹ La prise de Jeanne d'Arc devant Compiègne et l'histoire des sièges de la même ville sous Charles VI et Charles VII: d'après des documents inéditsChapitre 69 sur 172 · A Jean le lanternier et Jehan Pausque, manouvrier, par · texte numérisé non relu

A Jean le lanternier et Jehan Pausque, manouvrier, par

marchié faict à eulx pour avoir nettoyé en une septmaine ou mois d’octobre im c et vingt-neuf, la halle aux drappiers et la grant halle d’icelle ville, et widier (vider) et mis au devant d’icelles halles, les fiens qui y estoient, lesquels fiens y avoient esté faits par aucuns gens d'armes estans en la compaignie du Roy N. S. quant ils furent derreinement au dit Compiengne, qui y mirent et logèrent leurs chevaux v 1 1 1 s. p. »

(Archiv. de Compïègne , CC. i 3 , f os 116 v°)

1 82 LA PRISE DE JEANNE d’aRC DEVANT COMPÏÈGNE.

ont été servis. Il faut donc en conclure qu’en dehors des quatre pots de vin offerts à la Pucelle le 14 mai 1429, qui coûtèrent dix sols parisis , les séjours de Jeanne d’Arc à Compïègne ne grévèrent pas autrement le budget de la ville.

Et maintenant, par qui fut décidée la fameuse sortie du 23 mai 1430?

Ici encore, une obscurité profonde et des contradictions choquantes s’emparent de l’esprit.

Tout d’abord, il semble difficile à admettre que Jeanne d’Arc, avec le caractère enthousiaste qu’on lui connaît, et avec l'intrépidité dont elle a donné tant de preuves, soit accourue à Compïègne avec plusieurs centaines d’hommes de guerre, uniquement pour s’enfermer dans les murs de la ville et pour renforcer la garnison en attendant les évènements.

Pendant le siège d’Orléans, elle avait, plus d'une fois, manifesté l’énergie de ses résolutions et la répugnance qu’elle éprouvait à temporiser dès qu’elle avait pris un parti. Il paraît donc rationnel que sa première pensée, une fois dans Compïègne, ait été de frapper un grand coup contre les Anglo-Bourguignons, ou à tout le moins, de faire ce qu’on appelle en langage militaire une reconnaissance.

D'après Le Fèvre de Saint-Remy, conseiller du duc de Bourgogne, Jeanne, aussitôt son arrivée dans la ville, aurait rassemblé ses gens, ainsi que tous les habitants de Compiègne, et leur aurait annoncé « que Dieu luy avoit fait dire par saincte Catherine qu’elle yssist ce jour allencontre de ses ennemis et qu’elle desconfiroyt le duc, et seroit prins de sa personne et tous ses

PAR QUI FUT DÉCIDÉE LA SORTIE DU 23 MAI 1430 ? i83

gens prins, mort et mis en fuicte : et que de ce ne faisoit nulle doubte. »

Et le chroniqueur ajoute : « Or, est vray que par la créance que les gens de son party avoient en elle, le crurent *. »

Georges Chastellain, l’historiographe, ou plutôt Y indiciaire du duc de Bourgogne, selon l’expression créée pour lui, tient le même langage en ridiculisant Jeanne d’Arc au sujet de « plusieurs folles fantommeries qu’elle aurait mises en avant. » C’est ainsi qu’il raconte qu’elle a rassemblé le peuple et les gens de guerre et qu’elle leur a dit comment sainte Catherine « s’estoit apparue à elle, tramise de Dieu, pour luy signifier que, à ce jour mesme il vouloit qu’elle se mist en armes et quelle issist dehors à l’encontre des ennemis du roy, Anglès et Bourguignons, et que sans doubte elle auroit victoire et les desconfiroit, et seroit pris en personne le duc de Bourgongne et toutes ses gens, la greigneur (la plus belle) part, morts et desconfits.

a Sy adjoustèrent François foy à ses dits, continuet-il, et le peuple se monstra de créance légière à ses folles délusions, parce qu’en cas semblable avoient trouvé vérité aulcunes fois en ses dits qui n’avoient nul fondement toutes voyes de certaine bonté, ains clère apparence de déception d’ennemi, comme il parut en la fin. Or estoient toutes manières de gens du party delà boutez en l’opinion que ceste femme icy fust une sainte créature, une chose divine et

i . Chronique de Jean Le Fèvre , Seigneur de Saint- Rony- Edit. Morand, T. II, p. 179.

miraculeuse envoyée pour le relèvement du roi françois ; dont maintenant, en ceste ville de Compiengne, mettant avant si haulx termes que de desconfire le duc bourgongnon et l’emmener prisonnier, mesmes en propre personne, n’y avoit celuy qui, en si haute besongne comme cestuy-là, ne se voulsist bien trouver et qui volentiers ne se boutast tout joyeux en une si haute recouvrance, par laquelle ils seroient au deseure de [tous leurs anemis. Par quoy, tous d’un commun ascentement et à la requeste de ladite femme, recourrurent à leurs armes trestous, et faisant joye de ce dont ilz trouveront le contraire, luy offrirent syeute (suite) preste quand elle vouldroit 1 . »

Il ne faut accepter qu’avec une grande réserve, le récit de ces deux chroniqueurs qui, par cela même qu’ils dépendaient du duc de Bourgogne, se trouvaient les ennemis déclarés de Jeanne d’Arc.

A ces témoignages d’ailleurs, on peut opposer celui de l’auteur du Miroir des Femmes vertueuses , dont nous avons déjà eu l’occasion de parler. « Guillaume de Flavy, dit-il en parlant de Jeanne d'Arc, la pressait fort de sortir par l’une des portes de la ville 2 . »

Et, antérieurement à cette publication, l’écrivain anonyme connu sous le nom de VAbréviateur du procès qui, vers i5oo, fut chargé par ordre de

1. Procès de Jeanne d’Arc , par Quicherat, T. IV, p. 444, et Œuvres de Georges Chastellain, publiées à Bruxelles par M. le baron Kervyn de Lettenhove, T. II, p. 46.

2. Mirouerdes femmes vertueuses. — Histoire admirable de Jehanne Pucelle, etc., etc. — Paris, 1840, C. II.

LA SORTIE DU 23 MAI A-T-ELLE ÉTÉ CONCERTÉE ? i 85

Louis XII, de résumer l'histoire de Jeanne d’Arc, écrivait : « Un jour ou deux après sa venue (à Compïègne), fut faicte une entreprinse par aulcuns de ceulx qui estoient dedans, de* faire une saillie sur les ennemis. Et combien qu’elle ne fust d’opinion de faire la dicte saillie, ainsi que j’ay veu en quelques chroniques, toutefois, affin qu’elle ne fust pas notée de lascheté, elle voulut bien aller en la compaignée 1 2 . »

Les historiens de nos jours sont également partagés sur cette question : suivant les uns, le retour de l’héroïne avait excité dans Compïègne un si grand enthousiasme que les chefs voulant mettre de suite à profit le regain de courage que ce retour avait fait naître dans tous les cœurs, résolurent de prendre l’offensive *.

Suivant les autres, ce fut Jeanne d’Arc qui montra à Guillaume de] Flavy la nécessité d’une sortie immédiate, et aussitôt la garnison et les habitants s’offrirent avec ardeur à marcher sous ses ordres 3 .

« Dès le matin du 23 mai, ajoute M. Abel Desjardins, elle convoque les habitants en armes, les fortifie par ses paroles et prépare tout pour une sortie que le jour même elle doit diriger en personne 4 . »

Henri Martin, sans préciser qui, de Jeanne d’Arc ou de Guillaume de Flavy, avait émis l’idée première

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