‹ La prise de la Bastille, et les conséquences de cet événement dans lesChapitre 1 sur 27 · QUAI MALAQUAIS · texte numérisé non relu

QUAI MALAQUAIS

kl

Mkii*

est sombre, il pourra sembler exagéré, mais il est vrai ; — puisé dans les documents les plus authentiques, il est vrai, si peu vraisemblable qu'il paraisse. — Il servira, par son horreur, à faire mieux comprendre la scène principale, celle qui a pris seule possession, jusqu'ici, du domaine de l'histoire et qui a éclipsé toutes les autres.

Dès le printemps de 1789, des bandes de brigands parcourent dans tous les sens les campagnes des environs de Paris. — Vagabonds n'ayant d'autre but que le pillage, d'autre prétexte que la paresse, malheureux enrôlés parla force, malfaiteurs soudoyés, parmi lesquels se trouvèrent peut-être quelques paysans poussés par la faim, — voilà où se recrutent ces bataillons d'émeutiers qui pillent les maisons, exploitent les bois, saisissent les grains, fauchent les champs, détruisent les digues, arrêtent les voyageurs sur les grandes routes : Meudon, Rambouillet, Pontoise, Cosne, Jouy, Beaumont, Villepinte, Cergy, Viroflay, l'Isle-Adam, Bray-sur-Seine, Vert-Galant, Presle, Nangis, Vincennes, Eragny, Neuville , Saint- Maxence, Issy, Tremblay, Chêne vières, Montlhéry, Conflans-Sainte-Honorine, Ville-Parisis, — sont en proie aux excursions des malfaiteurs et doivent souffrir leurs déprédations devant des autorités

qui ne peuvent tenir tête à des révoltes aussi violentes, aussi générales et aussi répétées.

Le roi, ne voulant voir dans tous ces émeutiers gue des gens égarés par la faim, ordonne de les ménager, — Findulgence envers eux est un mot d'ordre * Aussi en peu de temps leur nombre devient effrayant. A Tépoque de l'ouverture des Etats généraux les troubles dégénèrent en habitude. — Les émeutiers affluent de tous les points de la France et de l'étranger, et ils s'approchent insensiblement de Paris, leur objectif.

Là, perdus dans une grande ville, l'impunité sera certaine, — dans le cas où la clémence du roi prendrait enfin un terme. — Comme une bande de vautours, ils tournoient autour du grand refuge de la misère et du vice ; — outre l'attrait instinctif que leur présente la capitale, ils y sont attirés par une main presque invisible qui paie le désordre et qui le paie largement.

Peu à peu, ils s'infiltrent par les barrières ; les commis sont atterrés à l'aspect des figures sinistres qu'ils voient journellement passer.

En peu de temps, Paris devient un amoncellement de malfaiteurs qui vont prendre leur pain et leur mot d'ordre au Palais-Royal, — ce grand bazar de tous les vices.

Ces malfaiteurs trouvent dés panégyristes pour

les encourager, et leur insolence ne connaît bientôt plus de bornes. Chaque jour, de nombreux pamphlets parlent de leurs droits souverains.

— Toutes leurs revendications sont justes ;

— le peuple ne peut se tromper ; il y a assez longtemps qu'il obéit, c'est à lui de commander. Tous ces dangereux conseils sont débités dans le style prud'hommesque de l'époque. — Dans les cafés et dans les bouges, ces fausses doctrines sont professées devant un public nombreux.

Dès les premières séances des États généraux, les partisans de la révolution favorisèrent une insurrection générale, — cela n'est pas douteux. Le plan est aujourd'hui connu — il est merveilleusement préparé : le signal sera donné par la ville de Paris, et la France sera couverte d'incendies, d'assassinats et de pillages.

L'intérêt de la nation est le prétexte ; — le mot d'ordre est ce mot vague de liberté, — incompris parla majorité du peuple qui le traduit à sa façon, à son profit. — Les assemblées tumultueuses du Palais-Royal, — groupes impurs de gens stipendiés, — attfsent par leurs discours forcenés les feux de la discorde^ et bientôt la meute est lâchée sur une voie, à l'extrémité de laquelle elle aperçoit une riche capture qui lui donnera

les moyens de satisfaire tous ses caprices , tous ses mauvais instincts ; — ces diplomates de cafés — dans leurs réunions — amas de gens désœuvrés, de libertins, de fripons, d'agioteurs, tous ennemis des mœurs et de l'autorité légitime et nécessaire, frondeurs par besoin, — blâment ou louent, à tort et à travers, les choses qu'ils ignorent complètement ; — entre deux vins ils raisonnent et déraisonnent sur les plus graves questions ; — incapables d'un métier honorable, ils se croient aptes à remplir toutes les fonctions.

Pour ces prétendus patriotes — dont les bureaux de désordre sont surtout établis au café Foy et au café du Caveau — l'économie politique, la législation n'ont point de mystère. — Pour eux tout changement est un progrès : le nouveau Dieu est la loi du nombre, — la volonté du peuple est la suprême loi ; — ces mots répondent à toutes les objections, — et celui qui n'en est pas persuadé est un aristocrate, un accapareur ;'ces sectaires n'ont d'énergie que pour la calomnie, et pour la propager ils ont à leur service une véritable administration ; — leur propagande est faite par une correspondance quotidienne ; leurs ordres, dans les cas graves, sont portés par des émissaires.

hï^,

Le talent, le mérite, la vertu, ne trouvent pas grâce devant ces sinistres tartufes qui ne parlent que de sensibilité ; — ils s'érigent en tribunal, ils cherchent des accusés : — soupçons, projets, motions, arrêts, se suivent avec une rapidité effrayante, et les exécutions sont accomplies comme les verdicts de réelles sentences juridiques. Devant ce tribunal improvisé, il n'y a pas de circonstances atténuantes, il n'y a pas de pitié. Devant ces ilotes affolés, — conduits par ces eunuques du pouvoir, — il n'y a pas d'appel. Leur ronde, vertigineuse, convulsive, infernale, entraîne tout, broie tout ; ceux qui l'ont mise en branle sont englobés dans le cyclone et reçoivent bientôt eux-mêmes l'impulsion de la tempête qu'ils ont provoquée et qui les brisera.

Forment-ils, au moins, une majorité ? Sont-ils une minorité imposante? — Est-ce que la plupart de ceux qui les servent voient le but qu'on veutleur faire atteindre ? Assistons-nous à une de ces époques terribles de convulsions sociales, oîi le vrai peuple, excédé de souffrances, se précipite volontairement dans un abîme ?

Voyons où les révolutionnaires recrutèrent leurs premiers émeutiers.

Dans la foule qui compose une émeute, Ton peut distinguer plusieurs catégories de groupes, qui, selon le cas, se détruisent ou se complètent.

Ces groupes sont créés spontanénient par de mêmes tendances, par de mêmes tempéraments, — sans qu'il y ait eu le plus souvent un plan arrêté par tous ceux qui les forment.

D'un côté — rimpétuosité des passions mauvaises ou inopportunes, le fanatisme, l'intérêt personnel, la cruauté, un certain amour malsain de scandale, entraînent les uns vers les résolutions les plus lâches et les plus atroces.

Dans ces groupes on veut le désordre excessif, continuel. C'est parmi eux qu'on rencontre des meneurs venus avec un but arrêté. Le nombre des agitateurs proprement dits, — agitateurs zélés, — ne fut jamais très grand, même pendant les périodes les plus chaudes de la révolution. Leur force est dans leur audace, leur entente et la terreur qu'ils inspirent.

D'un autre côté — il y a, par compensation, des groupes qui détruisent l'effet néfaste de ces gens pernicieux. C'est avec la même ardeur et la même insistance qu'ils s'efforcent de produire l'effet contraire — sans autres mobiles qu'une sym-

pathie — ou instinctive ou raisonnée — pour les personnes menacées. Ces groupes sont moins nombreux que les premiers et leur formation est toujours accidentelle ; si Ton y rencontre des meneurs, c'est qu'ils viennent de naître des circonstances ; — aussi leur nombre est-il très limité.

Il y a enfin une troisième partie de la foule qui est la partie la plus nombreuse : — c'est celle qui reçoit les coups et qui retire rarement un profit de l'émeute. Celle-là, au début, est curieuse quant à l'esprit, sans passion quant au cœur. Les gens de cette catégorie s'arrêtent devant un assassinat comme devant un feu de cheminée ; — s'ils assistent d'abord indifférents, ils subissent, peu à peu, l'impulsion qui leur est donnée. Ils procèdent également des deux premiers groupes, par toutes les nuances intermédiaires — infinies et indéfinies. Ces groupes restent d'abord spectateurs inertes ; — ils sont venus en curieux pour compter les coups. Ils n'ont aucune espèce de volonté ; ils sont comme une argile malléable avec laquelle un sculpteur souvent inconscient peut produire — .indifféremment, subitement, successivement — le beau ou l'horrible.

Ces individus veulent la justice.* Mais ils la

DE LA BASLILLE 17

comprennent à leur manière : immédiate, surprenante, bizarre.

Us sont très disposés aux applaudissements et aux sifflets — aux rires et aux larmes — àl'attaque et à la fuite. Mais ces sentiments subsistent chez eux à Tétat latent et ils ne se manifesteront que dans des occasions spéciales, mais impossibles à prévoir. Les incohérences de la succession de ces sentiments, de leur enchaînement, de leurs motifs, de leur intensité ne peuvent s'expliquer. — On les constate. — Les instincts de cette partie de la foule s'éveillent — ou subitement ou par gradation ; — voilà des gens qui s'échauffent, leurs tempéraments triomphent d'eux - mêmes et — peu à peu, ou tout à coup, — sans le vouloir, sans le voir, ils deviennent spectateurs ou acteurs, instruments ou obstacles — suivant les hasards.

Us sont alors dominés par un besoin impérieux , une nécessité impitoyable de voir, d'agir, de faire du bruit. U leur faut un sentiment violent quelconque : — amour ou haine, abnégation ou lâcheté abjecte ; ils sont fascinés par le crime comme par un abîme, quand ils ne sont pas entraînés par un sublime vertige.

Chez eux tout est exagéré, ils passent d'un extrême à* l'autre par soubresauts convulsifs, —

sans impulsion appréciable, sans raisons apparentes, sans but déterminé ; — cette même foule deTÎent l'expression de tous les mauvais instincts, ou la voix de Dieu.

Cesgens-là forment, du reste, lapartie delà foule la moins éclairée et par conséquent la plus défiante — la plus franche et par conséquent la plus crédule. — Très impressionnables, ils ne réfléchissent ni ne calculent; — avec eux il suffit d'affirmer avec force, et ils accepteront facilement les dénonciations calomnieuses, les injures grossières, les explications les moins claires, les contes les plus fantastiques. Tous les propos vagues et .mensongers s'infiltreront dans ces groupes ; répétés par ces bouches qui ne savent pas mentir, ils prendront une circonstance indiscutable, qu'il sera difficile d'arracher de leurs convictions très sincères.

Une certaine accalmie se fait dans la foule, — effet du hasard, lassitude d'esprit ou fatigue du corps ; — tous ces curieux redeviennent silencieux, écoutent ; lés bruits ne se répètent pas. — le silence devient une force dissolvante — comme la pluie ou rheure du repas. Ces gens s'en vont en se disant, surpris : Qu'est-ce qu'il y a ? — Une voix inconnue a crié: Allons-nous-en, — et ils sorit partis. Si

les deux premiers groupes luttent au contraire pour dominer la masse, — si des hommes à volonté persistante entretiennent son exaltation pour s'emparer de sa force brutale et la diriger à leur gré, — c'est à qui saura proférer les paroles les plus aptes à exciter les passions ; — un geste, une intonation énergique, dans <;e cas, valent mieux qu'un discours ; plus prompts, ils portent plus loin, — ils dominent, — ils entraînent.

Au début de la révolution, les meneurs du parti patriote étaient très peu nombreux. Mais ils savaient bien qu'il suffisait de faire voir une proie, de donner le signal pour être aidés par les trente mille malfaiteurs qui avaient envahi la capitale. S'ils poussèrent les agitateurs sous leur ordre, ils ne se mirent jamais à la tête de la révolte ; — essentiellement poltrons, ils rentraient sous terre à la première manifestation d'énergie de la part de l'autorité ; -^ plus tard, leur lâcheté deviendra proverbiale. Leurs subalternes « étaient de deux sortes: les volontaires qui s'attachaient à des chefs, tout en conservant une certaine indépendance ; — les gens gagés qui étaient loués à des chefs ou par le paili et qui agissaient conformément à des instructions déterminées *. »

* Schmidt.* — Pari* pendant la révolution, I. 57.

Ces deux catégoriesde subalternes appartenaient à la classe des prolétaires dévoyés, des boutiquiers faillis, des avocats dégradés, — vagabonds, mendiants, repris de justice, — vivant au jour le jour du produit de Témeute ; — ce sont ces gens-là qui mettront en mouvement les gros bataillons.

Tous ceux qui possédaient, — et ceux qui faisaient partie du vrai peuple de Paris possédaient quelque chose, — appartenaient presque sans exception au parti modéré ; — mais cette partie saine de la population de la capitale, occupée par son travail, et le besoin de gagner honnêtement sa vie, ne se montrait pas dans les émeutes; -%^ on n'y était pas organisé,— on n'avait pas le temps... puis

— il faut bien l'avouer, — un certain égoïsme joint à une timidité excessive retenait chez eux ces honnêtes travailleurs qui disaient tous : Qu'est-ce qu'un homme de plus dans cette foule immense ?

— Chacun chez soi — chacun pour soi. Les émeutiers ont triomphé... Ah ! s'ils avaient su! — Une autre fois il faudra s'organiser, — ils le feront certainement; — mais les exigences de la famille qu'il faut nourrir, la femme et les enfants en larmes qu'il faudrait laisser seuls — à la discrétion des perturbateurs — leur font oublier leurs résolutions ou pactiser avecleur conscience; — le premier devoir n'est-il pas de défendre les siens?

C'est à la suite de ces hésitations que, d'émeute en émeute, de chute en chute, on part du 14 juillet 1789 pour arriver aux massacres de septembre. Pendant le cours de la révolution ces agitateurs deviendront de plus en plus puissants : après avoir imposé, des tribunes de l'assemblée , leurs ordres à ceux qui font les lois, — ils arriveront eux-mêmes au pouvoir, décréteront à leur tour, et feront entrer dans la législation leurs théories sociales ; — instinctivement ils gouverneront avec les procédés qu'ils employaient lorsqu'ils étaient de l'opposition, et l'anarchie sera complète.

Les honnêtes modérés, hommes d'ordre par excellence, respectueux à l'excès de la loi — car il y a certaines lois devant lesquelles on ne peut ni ne doit se soumettre, puisqu'on n'a pu les établir qu'en violant des lois déjà existantes, des principes éternels de justice, — ces travailleurs timorés courbent la tête et obéissent ; — ce qui se passe est triste, odieux, disent-ils, —mais que faire? c'est la loi.

Pendant les deux mois qui suivirent l'ouverture dos États généraux, — Paris était donc dans un état de désordre intolérable — qu'un gouvernement régulier ne pouvait supporter plus longtemps, sans se compromettre. — Comme nous l'avons dit plus haut, on ne voyait que pillages, vols, émeutes. A Versailles, les vagabonds dictaient les votes de l'Assemblée, qui délibérait sous les yeux de ses maîtres.

Dès le mois d'avril, — pendant les élections de Paris que l'on avait interrompues, — l'émeute avait éclaté avec une violence excessive.

Une sourde rumeur s'est répandue dans la foule. Réveillon, — le marchand de papiers peints du faubourg Saint- Antoine, — a dit qu'un ouvrier, ayant femme et enfants, pouvait vivre avec 15 sols par jour... les émeutiers se portent chez lui pour tout y mettre à feu et à sang.

Le fait est absolument faux. — Réveillon, ancien ouvrier, paie 25 sols les moindres travailleurs; rhiver précédent il en a gardé 350 par charité,

— mais qu'importe ! — Sa maison est envahie, saccagée de la cave au grenier, — on brûle tout,

— linge, meubles, voitures, volailles. — On boit ce que l'on trouve , vins, couleurs, vernis. — Plusieurs en mourront. — Le 1®' mai, Réveillon, pour se soustraire aux fureurs de la populace, doit se réfugier à la Bastille; il en sortira le 28, heureusement pour lui *.

La veille, Henriot, un salpêtrier, accusé d'avoir tenu des propos méprisants sur le compte des ouvriers, — avait eu sa maison dévalisée; — parquets, glaces, lambris, tous les meubles avaient été brûlés, place du marché du faubourg Saint-Antoine.

La troupe intervient mollement ; on lui a or-

* A. Begis. Le registre d'écrou de la Basiille.de 1782 à 1789, p. 28.

i4 LA PRISE

donné de ne faire usage de ses armes qii'à la dernière extrémité.

Les jours suivants les émeutiers entrent dans les boutiques, prennent l'argent dans les comptoirs ; — ils se nourrissent chez les boulangers et chez les charcutiers. — Trois vagabonds sont pendus, cinq sont marqués, — l'agitation et le désordre persistent. On ne craint pas de s'attaquer en plein jour, — après l'avoir publiquement annoncé — aux députés désignés par les chefs comme ennemis de la nation. — A la fin de juin, l'abbé Maury, d'Espremenil, Ms' de Juigné, archevêque de Paris, l'évêque de Beauvais sont lapidés et échappent miraculeusement à la mort ;

— les orateurs suspects sont conspués, insultés, menacés, pris au collet — en pleine séance, — sur leurs bancs, — par les spectateurs des tribunes,

La désagrégation sociale est devenue complète :

— l'ancienne société s'écroule — une armée sortie de tous ces cloaques envahit la rue, elle tient le haut du pavé. La foule surchauffée du Palais- Royal s'excite dans les cafés et les tripots remplis de filles et de souteneurs ; les soldats sont encou-* rages à la désobéissance et à la désertion.

Le 30 juin, la populace brise les portes de la

prison de l'abbaye Saint-Germain et délivre les gardes françaises qui y sont retenus. — Le roi a la faiblesse de pardonner ; l'audace des agitateurs ne connaît plus de bornes.

En présence de ces désordres, pour en imposer aux émeutiers, le roi fait avancer les troupes sur Paris dont la garnison n'est pas sûre — elle est travaillée par les meneurs qui ont organisé des sociétés secrètes dans certains régiments. — La désertion augmente chaque jour ; les soldats qui n'ont pas abandonné leur corps, déclarent — qu'ils ne tireront pas sur leurs concitoyens.

Le 8 juillet, Mirabeau demande le renvoi des troupes, associant ainsi les luttes de l'Assemblée aux combats de la rue ; — Camille Desmoulins excite le peuple à la révolte : « Quarante mille palais^ hôtels^ châteaux, les deux cinquièmes des biens de la France seront la proie des vainqueurs et la Nation sera purgée. » On dresse des listes de suspects : à ces gens-là, on peut courir sus impunément — c'est même un devoir pour ceux qui défendent la cause du peuple. — On demande publiquement le supplice de l'abbé Maury. — Au milieu des applaudissements d'une populace affolée, ivre, on propose de brûler la maison de d'Espremenil, et, avec lui, sa femme, ses enfants. Si

quelqu'un proteste, il sera fouaillé, jeté dans les bassins, roulé dans, la boue — et on le fait. On lapide des gens qui portent des uniformes qui déplaisent.

Le 10, les révolutionnaires fraternisent avec les déserteurs, auxquels ils fournissent le pain, le gîte et le reste.

Le Ministère ne fait rien, — il ne favorise pas les agitateurs, mais il se trouve inerte entre eux et les troupes appelées pour rétablir Tordre. En présence de cette inaction systématique, Louis XVI renvoie Necker le 12 juillet. L'Assemblée proteste, la populace incendie les bamères.

Le lendemain, vers midi, Camille Desmoulins fait un appel aux armes ; un pistolet à la main, il monte sur une chaise : — Le roi a renvoyé Necker, la cour veut égorger les patriotes.

Les feuilles de marronniers sont prises comme signe de ralliement. Les arbres du Palais-Royal sont en un instant dépouillés comme par une nuée de sauterelles. — L'on prend, au musée de cire de Curtius, les bustes de Necker et du duc d'Orléans ; on les promène dans les rues couverts d'un crêpe, — on force les cavaliers du guet à escorter cette ridicule exhibition.

Le roi, trop bon, a fait maintenir aux troupes la défense de tirer, il a interdit aux autorités toutes violences. Place Louis XV, les soldats du prince de Lambesc sont assaillis àcoups de pierres et de bouteilles ; — lui-même est attaqué par une douzaine de personnes qui prennent la bride de son cheval et veulent le désarçonner ; — il essuie de très près un coup de pistolet ; pour se dégager, il fait caracoler son cheval, frappe à coups de plat de sabre un agresseur trop audacieux — mais il ne blesse personne. Un homme vient pour fermer le pont tournant, afin de couper la retraite de sa troupe; le prince de Lambesc se précipite sur cet audacieux et lui fait une légère égratignure *. Les soldats ne font que chercher à écarter la foule qui se jette sur eux — ils se bornent à tirer en l'air, tandis que du haut des terrasses on les attaque à coups de pierres et même d'armes à feu. — Plusieurs hommes sont blessés grièvement, sans qu'il échappe même un geste menaçant aux cavaliers.

Le soir, on ferme les théâtres el les salles de danse ; des attroupements se forment sur la place

* Cette blessure fut guérie au moyen d'une compresse d'eaude-vie ; le même soir cette victime du despotisme trônait au Palais-Royal.

de la Bastille. Les gardes françaises tirent sur un détachement de Royal-Allemand ; --r trois soldats du prince de Lambesc sont égorgés. Les boutiques d'armuriers sont dévalisées — les barrières qui avaient été épargnées sont livrées aux flammes, après avoir été pillées ; — on sonne le tocsin.

Le 13, la maison des Lazaristes est livrée au pillage ; les blés qu'elle contenait en vertu d'un édit royal, — pour l'approvisionnement de la capitale, — sont vendus à la halle ; les fous et les condamnés sont libérés par les émeutiers, avec lesquels ils font cause commune. — La bibliothèque est livrée aux flammes. — Des sacrilèges épouvantables sont commis. — Des misérables revêtent les habits sacerdotaux et se promènent dans les rues; les émeutiers boivent ce qu'ils trouvent, du vin, des produits pharmaceutiques, et le lendemain on découvre dans les caves un monceau d'ivrognes, hommes et femmes ^ morts ou mourants *.

* Un mois avant le pillage de cette maison, elle a ouvert ses greniers aux commissaires de Police, qui -en ont visité tous les magasins, les ont eus à leur disposition, et en ont enlevé neuf cents septiers, que la Maison leur a venTius à douze livres de perte sur chaque septier, bien loin de vouloir profiter de la misère publique.

La Police connoissoit les provisions et les ressources de Saint-

Les prisonniers de Sainte-Pélagie sont mis en liberté ; on tire des coups de fusil sur ceux du Châtelet, sans savoir pourquoi.

On veut incendier le palais Bourbon et rhôtel de Breteuil. Le garde-meuble est en partie saccagé ; des voleurs se disputent les épées d'Henri IV, de Du Guesclin !

Des barricades s'élèvent dans les rues, — un placard invite les citoyens à se saisir du prince de Lambesc et à l'écarteler sur-le-champ.

Les bandes arrêtent les passants pour les forcer à boire à la santé de la nation ; les boutiques des boulangers et des marchands de- vins sont mises au pillage.

Lazare ; et il ne tenoit qu'à elle de les diminuer autant qu'elle l'eût voulu, pour le soulagement du peuple. Les Lazaristes y étoient tout disposés, puisqu'ils ont ouvert d'eux-mêmes les secours qui dépendroient d'eux, puisqu'ils ont facilité d'euxmêmes l'entrée et la visite de leur maison à quiconque s'y est présenté.

La maison de Saint-Lazare, de date immémoriale, étoit dans l'usage de s'approvisionner de grains, ayant tous les jours cinq" cents bouches à nourrir, sans parler des aumônes innombrables qu'elle faisoit au dehors, des quatre retraites des Ordinans qu'elle recevoit par année, des quatre Retraites des Pauvres qu'on y nourrîssoit encore gratuitement, en les instruisant , et de la retraite annuelle des Curés du Diocèse ; toutes fondations admirables, qui exigeoient un approvisionnement de vivres bien supérieur à. celui des autres Communautés. — Beffroy de Reigny (le Cousin Jacques). Histoire de France pendant trois mois y 37,

Des filles arrachent les boucles d'oreilles des passantes ; — si la boucle résiste, Toreille est déchirée.

Aux portes delà ville, on arrête les troupeaux, les voitures, les chariots , chargés de toutes sortes de provisions, de vaisselle, de meubles, de subsistances, — car tous ceux qui le peuvent essaient de soustraire à ces assassinats, à ces pillages leur famille et leurs biens. Tout ce butin est accumulé sur la place de Grève, qui ressemble bientôt à la Cour des miracles.

Un bateau chargé de poudre stationnait le long des quais, on s'en empaiT. — on le transporte à riIôtel-de-Ville sohs la salle des séance^. Un homme ivre pénètre, la pipe à la bouche, fumant sur les barils défoncés; — Tabbé Le Fèvre n'en put venir à bout qu'en achetant cette pipe allumée, qu'il lança dans la cour.

L'Hôtel de la police avait été forcé par une troupe -de vagabonds armés et munis de flambeaux qui parcoururent la ville dans tous les sens ; ce qui contribua à jeter l'épouvante partout où ils passèrent. — Les honnêtes commerçants barricadaient leurs portes, les regardaient timidement par les fenêtres — et nul n'osait sortir.

Le 14, à deux heures du matin, l'alarme est répandue. Quinze mille hommes, dit-on, descen-

daient de la rue Saint-Antoine vers la place do Grève, pour s'emparer de THôtel-de- Ville. Les émcutiers affolés se sauvent en tirant des coups de fusil au hasard — sur les murs de la Bastille.

Voilà ce qu'on a osé appeler la veillée des armes ! — Le lendemain, va se lever Faurore de l'ère nouvelle !

Le berceau de la Révolution ne renferme-t-il pas, au contraire, un enfant vicieux, vicié? — La voilà donc, cette France régénérée, héroïque, de Mirabeau !

En présence de pareilles saturnales, le gouvernement ne pouvait pas rester inactif; le ministre de la guerre, désigné le 4 juillet par le roi pour diriger les opérations était — le vieux maréchal de Broglie — le héros de Prague, d'Egra, de Raucoux, de Lawfeld, de Sondershausen, de Corbach et de vingt autres combats, dans lesquels il a, chaque fois, bravement prodigué son sang pour la France*. — Il avait quitté son commandement de Lorraine, et malgré son âge avancé , il déploya une très grande activité pour opérer la difficile concentration des troupes

dans les campagnes des environs de Paris. Puis, samment aidé par l'intendant de Paris, Bertier de Sauvigny — qui dut faire des prodiges pour arriver, dans ces temps de disette, à nourrir les troupes sans toucher aux approvisionnements de la capitale.

Deux fois, le ministre des finances, Necker, lui écrit le 10 juillet pour lui ordonner de faire couper 20.000 septiers de seigles avant la récolte * ; — malgré ces ordres, il ne touche pas aux hlés sur pied. On lui écrit cependant de tous côtés que Ton va manquer de pain — que les marchés sont déserts. Il est partout à la fois, activant les convois de grains. — Grâce à lui, les subsistances ne manquèrent pas *.

La garde de Paris, en comprenant les soixante et onze hommes du guet, comptait mille vingtdeux hommes, dont une compagnie de cavaliers de cent trente deux maîtres et huit cent quatre-vingt dix hommes de pied. Mais comme dès le déhut des troubles cette garde avait presque entièrement

* Rapport du comité des recherches, i^Rr Garran de Coiilon, p. 48. Ces lettres, accablantes pour Necker, puisqu'elles furent, en partie, la cause de la mort de Bertier, passent facilement inaperçues dans le rapport, qui ne nomme pas le ministre.

2 Quelques jours après, il fut assassiné par des misérables qui lui reprochaient d'avoir fait couper le blé en herbe.

pactisé avec Tinsurrection, Ton fut obligé d'avoir recours à Tarmée.

Suivant plusieurs états trouvés dans les papiers de rintendance, il devait y avoir, vers le 12 juillet, une vingtaine de régiments, cantonnés à deux ou trois lieues de Paris, — sauf deux qui devaient être à Meaux et à Senlis ; la marche et la position de ces troupes avaient été tracées par M. de Puységur. A la suite des troubles du 13 et du 14, cette marche fut accélérée pour divers régiments — malgré la difficulté que l'on éprouvait à pourvoir à leur logement et à leurs subsistances.

Le régiment suisse de Salis-Samade est cantonné à Vaugirard — les chasseurs de Lorraine avec de l'artillerie sont d'abord à Melun, puis à Neuilly, Saint-Cloud, Meudon; les hussards de Berchiny, à Marly et à Vincennes. — Royal- Dragon et deux corps d'artillerie sont campés à l'Ecole militaire — Dauphin-Dragon est envoyé à Senlis, — le régiment de Nassau à Choisy — celui de Saintonge à Dampmartin — celui de Lauzun à Marly, etc. Il suffisait à ce moment d'un ordre du roi pour envahir Paris sans obstacle et pour mettre les émeutiers à la raison. Nous verrons plus loin pourquoi ces projets ne furent pas mis à exécution. Que de sang l'on eût épargné par cet acte d'énergie 1

DE LÀ BASTILLE 3o

Laissons maintenant la parole à M. de Besenval, chargé du commandement de l'armée de Paris, pour nous expliquer les mouvements des troupes placées directement sous ses ordres :

« L'insurrection du 12 prit un caractère alarmant. Dans la crainte que les différents postes do cavalerie destinés à maintenir la tranquillité des faubourgs ne fussent insuffisans, ou que, provoqués à certain point, ils ne s'écartassent de la consigne expresse qui leur avait été donnée, je leur envoyai l'ordre de se porter à la place de Louis XV. Un fort détachement des gardes suisses était déjà dans les Champs-Elysées avec quatre pièces de canon.

« Les "hussards de Berchiny, les dragons de M. de Choiseul et le régiment de Salis-Samade s'y rendirent aussi par mes ordres. Deux considérations me firent prendre ce parti. Les troupes que je commandais se trouvaient par ce moyen sous mes yeux et je pouvais les contenir, quoi qu'il arrivât ; et, d'un autre côté, je montrais à la révolte des forces imposantes. Cette attitude pouvait ramener le calme et je me fournissais le moyen de serrer de près les séditieux, quand ils seraient réduits à leurs propres ressources* C'é-

tait là le seul calcul que me permît ce moment difficile.

« Le désordre ne faisant qu'augmenter d'heure en heure, mon embarras redoublait aussi. Quelle résolution embrasser ? Si j'engageais les troupes dans Paris, j'allumais la guerre civile. Un sang précieux, de quelque côté qu'il coulât, allait être versé, sans qu'il en résultât rien d'utile à la tranquillité publique. On abordait mes troupes, presque à mes yeux, avec toutes les séductions accoutumées ; je recevais des avis qui m'alarmaient sur leur fidélité ; Versailles m'oubliait dans cette situation cruelle et s'obstinait à regarder trois cent mille hommes mutinés comme un attroupement et la révolution comme une émeute.

« Toutes ces choses considérées, je crus que le plus sage était de retirer les troupes et de livrer Paris à lui-même. C'est à quoi je me déterminai vers une heure du matin.

« Trois régiments suisses campaient au Champde-Mars avec 800 hommes à cheval, tant hussards que dragons. Je rejoignis ce camp et tins conseil à l'Ecole militaire oii m'attendaient plusieurs officiers-généraux. Le malheureux intendant de Paris s'y réfugia dans la matinée. Je fus surpris de sa sécurité, qui témoignait encore plus d'aveuglement que de courage.

(( Le 13 au soir, j'étais aux Invalides ; M. de Sombreuil, gouverneur de l'hôtel, m'amena la députatîon de deux districts qui venaient demander qu'on leur abandonnât 32.000 fusils dans cet hôtel. L'expression de leur frayeur était vive. Us se disaient investis de brigands qui menaçaient leurs maisons du pillage et du feu.

« Je leur répondis que je ne pouvais prendre sur moi de me dessaisir d'un pareil dépôt, mais que j'allais en écrire. Ils insistèrent ; je persévérai.

<( Je me gardai bien de remplir leur attente.

« Quoique les orateurs de ces députations eussent préparé leurs phrases avec adresse, il me fut aisé d'apercevoir qu'ils étaient soufflés, et qu'ils demandaient des armes pour nous attaquer bien plus que pour se défendre.

« Je voulus connaître ce dépôt d'armes, et M. de Sombreuil me conduisit dans le souterrain qui les renfermait. Il me dit que dès la veille, eff'rayé de l'usage qu'on pouvait en faire, il avait imaginé de faire retirer des fusils les chiens eX les baguettes ; mais qu'en six heures, vingt invalides, qu'il avait employés à cet ouvrage, n'avaient désarmé que vingt fusils ; qu'un esprit séditieux régnait dans cette maison ; que depuis dix jours l'argent remplissait les poches des soldats ; qu'un

cul-de-jatte dont on ne se défiait pas avait été surpris introduisant dans Fhôtel des paquets de chansons licencieuses et mutines ; qu'en un mot il ne fallait pas compter sur les invalides, et que si les canonniers recevaient l'ordre de charger leurs pièces, ils les tourneraient contre l'appartement du gouverneur.

« En écrivant, dans la niiit, au Maréchal de Broglie, je n'oubliai pas ces faits et les conséquences qu'il fallait en tirer.

« Je ne reçus point de réponse. Le 14, à cinq heures du matin, un homme entra chez moi. Get homme (dont j'ai su le nom), avait les yeux enflammés, la parole rapide et courte, le maintien audacieux, et d'ailleurs la figure assez belle, et je ne sais quoi d'éloquent qui me frappa. « Monsieur « le baron, me dit-il, il faut que vous soyez 'averti c( pour prévenir une résistance inutile. Aujour- « d'hui les barrières de Paris seront brûlées, j'en « suis sûr, et n'y peux rien, ni vous non plus. <( N'essayez pas de l'empêcher, vous sacrifieriez « des hommes sans éteindre un flambeau. »

« Je ne me rappelle pas ce que je lui répondis, mais il pâlit de rage et sortit précipitamment. J'aurais dû le faire arrêter ; je n'en fis rien.

« De neuf heures à midi, l'arsenal des Invalides fut pillé. Trente ou quarante mille hommes en-

DE tA BASTILLE 39

Irèrent par toutes les portes et. s'armèrent de tout ce qui leur tomba sous la main. Loin de s'opposer à l'invasion, les soldats de l'hôtel la favorisèrent ; et peu s'en fallut que le gouverneur, à qui ces gensJà n'avaient pas un reproche à faire, ne fût pendu par eux à la grille.

« L'avis des officiers généraux réunis à l'Ecole militaire, fut que cette effervescence devenait impossible à réprimer, d'autant que nos troupes s'ébranlaient visiblement; qu'on les pratiquait en dépit de notre vigilance ; et qu'un colonel m'assura, les larmes aux yeux, que son régiment ne marcherait point.

' « J'écrivis à M. le Maréchal de Broglie pour qu'il me traçât la conduite que j'avais à suivre ; il ne me répondit pas. J'écrivis à M. de Villedeuil et sa réponse vague me prouva qu'il ne m'entendait point.

« Un second courrier que je dépêchai au Maréchal fut intercepté par des espions de l'armée populaire. J'étais dans la crise la plus inquiétante. Des canons, placés sur l'autre rive de la Seine et servis parles gardes-françaises, menaçaient le camp *. »

Voyons maintenant quelles furent les mesures de sûreté prises pour défendre la Bastille.

* Mémoires de DesenvcUj H. 367,

yk-

Page 1