LA PUISE
A là suite de rémeute du faubourg Saint- Antoine, le duc du Chatelet * — qui commandait alors la place de Paris — avait ordonné au chevalier du Puget, — lieutenant du Roi à la Bastille, de transporter les poudres de TArsenal dans cette forteresse — afin de les mettre hors de portée d'un coup de main.
Ces craintes étaient justifiées par suite des murmures et des menaces des agitateurs ; et cependant les mesures que le commandant de la place de Paris crut devoir prendre, furent vraiment dérisoires. — On ne croyait pas évidemment à la possibilité d'une pareille attaque.
Le 1®' juillet, voyant que le calme ne se rétablissait pas, on envoya cependant à la Bastille un supplément de garde composé — d'un sergent et de douze bas-officiers ^.
L'insolence des agitateurs ne connaissait plus délimites. — Dans la semaine qui précéda la prise de la Bastille, de Launay fut accosté dans la rue Saint-Antoine par plusieurs individus d'assez décente apparence qui lui dirent :
* Le commandement du guet de Paris, chargé de faire la police, appartenait au chevalier de Rhulières ; le duc du Chatelet était colonel des gardes-françaises, et M. de Besenval, en sousordre, commandait les Suisses.
2 A. Begis. — Le Registre,
— « Savez-vous , monsieur , que le peuple pourrait bien attaquer la Bastille ?
— « Eh bien ? dit le gouverneur en les regardant en face.
— « Mais le cas est grave. A quoi vous déciderez-vous?
— « Je me déciderai, messieurs, à faire mon devoir, et à ne pas trahir la confiance du roi *. »
Les troupes opérant leur mouvement de concentration dans les environs de Paris, — le 7, à quatre heures du matin, arrive à la Bastille un détachement de Salis-Samade suisse, composé — d'un lieutenant, M. de Flue, et de trente et un hommes — pour renforcer la garnison.
Une très curieuse narration , faite quelques jours après les événements, précisément par le lieutenant Louis de Flue, nous apprendra d'une façon très précise les précautions qui furent prises, à partir de cette époque ; — elles étaient insignifiantes ; il était alors difficile de s'expliquer cette incurie, étant donnée l'importance stratégique de la Bastille et les menaces des agitateurs :
« Dans les premiers jours de mon entrée dans ce fort, le gouverneur me fit voir la place, les
* E. de Mirecourt. Avant, pendant cl api^ès la Terreu7\ H. 76.
endroits qu'il croyait être les plus faibles et par où il craignait d'être attaqué. 11 me fit voir aussi les précautions qu'il avait prises et les préparatifs qu'il avait faits pour se mettre mieux à couvert ; ils consistaient à avoir fait boucher quelques créneaux et des croisées, tant dans sa maison que dans la Bastille, par où il craignait qu'on pût tuer du monde à coups de fusil ; à en avoir fait ouvrir d'autres qu'il jugeait être de plus de défense ; à avoir fait renforcer un mur dans un oreillon du bastion du jardin du gouverneur; à avoir fait amener quelques voitures de pavés qu'il fit monter sur les tours, et avoir fait faire des pinces pour abattre les cheminées, afin de jeter les décombres sur les assiégeants.
« Il se plaignait souvent de son peu de garnison et de l'impossibilité dans laquelle il était de pouvoir garder la place s'il était attaqué. Il me permit de lui dire ma façon de penser sur toutes ces précautions. Je lui fis envisager, ainsi que M. du Pujet, que ses craintes étaient mal fondées, que la place était forte par elle-même, que la garnison était assez nombreuse, si chacun voulait faire son devoir, pour pouvoir la défendre jusqu'à ce que l'on puisse être secouru.
« Le 12 juillet, vers le soir, on apprît dans la Bastille qu'on se disposait à attaquer le magasin
DE LA BASTIUE 43
des poudres de Tarsenal* M. du Pujet, lieutenant du Roi à la Bastille, étant en même temps commandant de Tarsenal, ne voulant point abandonner les poudres qui s'y trouvaient, et jugeant que la garnison de Tarsenal consistant ^en une compagnie d'invalides n'était pas assez forte pour le défendre, engagea M. de Launay à prendre les poudres dans l'intérieur de la Bastille ; il y consentit. En conséquence mon détachement fut employé toute la nuit du 12 au 13 à transporter ces poudres du magasin dans la Bastille. On les plaça dans la cour du puits, assez mal couvertes. M. le gouverneur ordonna la même nuit que la garnison eût à se retirer dans l'intérieur du château, ne voulant pas, en cas qu'il fût attaqué, défendre l'extérieur de la place, malgré la convention et les dispositions qu'il avait faites auparavant avec son état-major et les officiers de la garnison. Pour le détourner de ce projet, on fit en même temps observer h M. de Launay qu'il n'avait point de vivres dans la place, car mon détachement n'avait du pain que pour deux jours et de la viande pour un. Les invalides n'avaient aucune espèce de provisions. Il fit entrer deux sacs de farine.
« En fait de munitions de guerre, il avait fait faire environ trois mille cartouches et quelques centaines de gargousses.
« Voyant pendant la journée du 13, du haut des tours delà Bastille, les différents incendies qui se commettaient à Tentour de la ville, nous craignîmes que pareille chose n'arrivât autour de la place, ce qui aurait mis en danger les poudres qui se trouvaient alors dans la Bastille. C'est pourquoi je m'occupai à trouver un endroit où elles fussent plus en sûreté. Après avoir trouvé un souterrain ou cachot, je le fis voir à M. de Launay et à M. du Pujet qui le trouvèrent convenable.
« Mon détachement s'occupa la matinée du 14 à enfermer ces poudres, M. du Pujet donna aux soldats deux louis de gratification *. »
Comme on vient de le voir, — la hauteur et l'épaisseur des murailles de la Bastille, — la largeur et la profondeur des fossés de son enceinte,
— constituaient sa principale défense ; car les quinze canons placés sur les tours, — dont onze de huit livres et quatre de quatre livres de balles
— étant montés sur des aflïits et châssis marins, ne devaient avoir d'autre destination que de servir aux réjouissances publiques ; — ils ne pouvaient tirer qu'en l'air, et après une première décharge, les canonniers étaient dans l'impossibi-
* Tascliereau— Revue Rétrospective, 1834. Relation de la prise de la Bastille, par Louis de Flue. IV. 285.
lité d'en faire une seconde. — Quant aux quatre pièces qui se trouvaient dans la cour — et aux douze fusils de rempart, connus sous le nom d'amusettes du comte de Saxe, ils ne constituaient pas un armement sérieux, — puisqu'on ne put se servir que d'un seul de ces fusils de rempiart.
La garnison, composée de trente-deux Suisses et de quatre-vingt-deux invalides, — aurait pu néanmoins suffire à mettre la place à l'abri d'une attaque aussi peu sérieuse que celle qui fut faite — si les invalides n'avaient pas paru, dès le début, disposés à céder.
La Bastille ne pouvait donc — ni faire un affreux massacre du peuple, ni soutenir un siège régulier; — mais, comme les émeutiers ne pouvaient faire un siège dans ces conditions, il suffisait de fermer les portes et de les laisser tirer sur les murailles.
Le 14 juillet, les émeutiersse portent aux Invalides — où ils s'emparent de 28.000 fusils cachés dans les caves situées sous le dôme et couchés entre des lits de paille. Ce sont les invalides qui livrent ces approvisionnements, ce sont eux qui dirigent leurs canons contre l'appartement du gouverneur, M. de âombreuil, — qu'ils veulent pendre à la grille. — Les émeutiers avaient profité de la sortie d'un de leurs parlementaires pour forcer la porte.
Comme nous l'avons vu plus haut, un bruit vague de se porter sur la Bastille était mis en circulation depuis plusieurs jours par les émeutiers ; —
dans la matinée du 14, on appritque les habitants du quartier Saint-Antoine étaient alarmés de voir les canons braqués sur la ville. La garde bourgeoise, chargée de veiller à la tranquillité des faubourgs, ne pouvait pas faire son service avec confiance, disait-on, se voyant menacée par les canons du fort.
Vers neuf heures, le district de Saint-Louis-la- Culture envoie Thuriot de la Rozière, Dourlier et Toulouse — pour engager de Launay à faire retirer ses canons et à se rendre. — L'Hôtel-de- Ville envoie de son côté MM. Bellon, Billeford et Charton — pour faire une demande analogue. Ces députés sont introduits sans difficultés et reçus avec une grande politesse par M. de Launay — qui leur fit servir à déjeuner, but et mangea avec eux et leur fit visiter le donjon. S'il refusa de leur livrer la place, — il poussa la condescendance jusqu'à faire boucher les embrasures des canons avec des planches et du bois, pour satisfaire ses visiteurs.
Les députations se retirèrent emportant la promesse formelle du gouverneur et des officiers que la garnison ne ferait usage de ses armes que si on les attaquait. Mais cela ne faisait pas le compte des électeurs! C'est Dusaulx qui l'avoue *.
* De VinsurrectioH parisienne et de la jyrise de la Bastille,