PROVENCE, COMTAT-VENAISSIN
En Provence, non content de brûler les anciens titres, on veut en obtenir de nouveaux et on emploie un moyen irrésistible pour arriver à ce résultat.
Le 31 juillet, un gentilhomme provençal, seigneur de la terre d'Orvès, voit son château brusquement envahi par une troupe de gens armés de bâtons et suivis d'un notaire qu'ils ont amené de force. Ce notaire est contraint de dresser un acte par lequel le gentilhomme leur fait toutes les renonciations qu'ils demandent. Sur son refus de signer, il reçoit cent coups de bâtons; on le laisse à moitié mort et on lui conseille de réfléchir jusqu'au lendemain.
Pendant la nuit, les domestiques de M. d'Orvès s'empressent de le mettre en lieu de sûreté; ses bourreaux ne manquent pas de revenir, le lendemain, 1er août. Furieux de l'absence du gentilhomme, ils le cherchent inutilement, et, persuadés qu'il se dérobe,
à la faveur d*une de ces cachettes pratiquées avec tant d'habileté dans les vieux châteaux, ils mettent le feu partout, afin de le brûler vif ou de le contraindre à se découvrir.
Voyant tout le manoir en cendre et pas de gentilshommes pour signer Tacte, ils se décident à procéder au partage du domaine territorial.
Mais là fut le difficile.
Aucun de ces paysans avides et cruels ne parut content de son lot. Chacun réclamait et voulait obtenir la plus grosse part. Bref, ils tournèrent contre eux-mêmes les armes qu'ils avaient apportées , ce jour-là, pour avoir raison définitive de M. d'Orvès; ils s'en servirent si bien, qu'il resta douze morts et autant de Wessés sur le champ de bataille.
Nous ne savons encore s'il faut ajouter foi à une relation imprimée qui circule depuis plusieurs jours dans la capitale ; elle fait mention d'une découverte de 60.000 fusils, faite à Marseille, dans le dépôt d'armes ; elle rapporte que le magasinier est arrêté, et qu'on lui fait son procès, afin de vérifier comment ce dépôt, qui, lors d'une visite faite quelques jours avant, se trouvait sans armes, en avait été si abondamment fourni en si peu de temps.
« Aix, 30 août 1789.
« Mon cher compatriote,
« Nous sommes toujours ici dans une situation bien alarmante. On ne brûle pas encore les châteaux, comme en Dauphiné et en Bourgogne ; mais tout le monde se croit à la veille d*assister au spectacle de
ces dévastations sauvages. Les campagnes sont remplies de gens sans aveu qui courent les bois et les champs, sans ménager les productions, sous prétexte de la liberté de la chasse.
« J'ai beau adresser des réclamations à mes fermiers, ils ne me payent plus.
(• Avant-hier, une émeute effroyable éclatait à Marseille. La milice citoyenne ayant voulu disperser un attroupement, fut reçue par une grêle de pierres.
« On commanda le feu.
« Un des mutins tomba mort, douze autres furent blessés.
<^ La bande ne se dispersa pas, malgré Ténergie des soutiens de l'ordre; elle releva le cadavre et le porta chez M. de Garaman, gouverneur de la province. Il n'était pas chez lui ; mais, un instant après, les forcenés le rencontrèrent dans la rue. Un d'eux tira son sabre pour le frapper. C'en était fait du pauvre gouverneur, très brave et très digne homme, s'il n'eût été sauvé par le dévouement de son domestique, qui arrêta le bras de l'assassin. M. de Garaman, sans armes et poursuivi par cette troupe de lâches, dut se réfugier dans le fort Saint-Nicolas, où il est encore.
Les scélérats allèrent porter le cadavre chez le sieur La Flèche, échevin de Marseille. Ne le trouvant pas, ils pillèrent sa maison et brûlèrent sous ses fenêtres le corps de l'homme tué par la milice bourgeoise.
« Les Suisses arrivèrent à temps pour saisir vingthuit de ces bandits, et on les enferma au fort Saint- Jean,
« Ils sont pendus à Theure qu'il est.
« Mais on a beaucoup à craindre, si on ne contient
pas leurs camarades, qui menacent de tout mettre à feu et à sang et de brûler le port de Marseille. Chez nous, il a fallu doubler la garde, afin de prévenir le reflux de cette canaille sur notre ville.
« Ah ! mon cher compatriote, vous êtes bien heureux de ne plus habiter la France ! »
D'après une autre lettre d'Aix ;
« Il y a eu beaucoup de tumulte à Marseille le « 20 Août. On a dévasté la maison d'un consul et « brûlé presque tous ses meubles et ses papiers. Une « trentaine des mutins ont été saisis.
« Le 21 au soir, l'alarme a été portée ici. On dé- « bitoit qu'une bande de ces brigands étoit venue s'y « réfugier de Marseille. Nos portes furent fermées et « gardées par des troupes bourgeoises, etc.
« Dimanche dernier, presque tous nos citoyens se <c sont enrégimentés. Il y avoit assemblée dans la « plupart des églises. M. d'Albertas et M. de Mey- « ronet sont capitaines. Mais toutes les assemblées « n'ont pas fait leurs élections d'après les mêmes « principes. Celle de l'église des Carmes a choisi pour « capitaine un homme chargé de laver les tonneaux « et les cuves du Chapitre. Ce capitaine compte au « nombre de ses fusiliers le comte de Galifet, » etc.
Orgon, 30 août 1789.
J'ai oublié de faire mention que, depuis quelques jours, je suis infecté de toute la populace du pays qui va à la chasse : on croirait que tous les vieux fusils rouilles de la Provence sont en l'air, pour tuer toutes sortes de gibier ; le plomb est tombé cinq à
six fois dans mon cabriolet et autour de mes oreilles. L'Assemblée nationale ayant déclaré que tout homme a droit de tuer le gibier sur ses terres, et avançant cette maxime si absurde comme déclaration, quoiqu'elle soit si sage comme loi, sans aucun statut pour assurer le droit du gibier au propriétaire du sol, selon la teneur du décret, a, selon ce que l'on me rapporte, rempli toutes les terres de France de chasseurs nuisibles. Les déclarations au sujet des dîmes, des taxes, des droits féodaux, etc., ont produit les mômes effets. On parle, dans les déclarations, de conditions et de compensations ; mais une multitude effrénée profite de l'abolition, et se moque des obligations ou des compensations.
Le 3 septembre, vers le soir, un nombre considérable de paysans qui s'étaient attroupés danaJ^s Carré teries, s'emparèrent des portes Saint-Lazarc^^4£"^" bert et Saint-Michel, en chassèrent les préposés enlevèrent les registres de l'octroi, dont la recett< annuelle formait alors, pour la ville d'Avignon, un revenu de 170.000 livres. Un certain Bonivot, natif de la Franche-Comté, avait été requis par Peytavin, Chaussé' et Molin, agens subalternes des grands meneurs, Peyre et Audiffret l'aîné, qui dirigèrent sourdement cette sédition.
Un pareil attentat ne pouvait qu'entraîner avec lui les plus grands désordres ; aussi, s'empressa-t-on de prendre tous les moyens propres à le réprimer. Lo vice-légat se rendit à l'instant môme en personne, à l'Hôtel-de-Ville, où il trouva les conseils et un grand nombre de citoyens justement effrayés des fâcheuses
conséquences qui pouvaient en résulter. Ils délibérèrent d'assembler les sept compagnies de la garde nationale, mais reconnaissant qu'il était question de sévir contre des citoyens qui avaient été égarés et paraissaient n'avoir agi que par des impulsions étrangères, on arrêta de leur envoyer quelques hommes influents pour les engager à se retirer, à laisser les portes libres et à déposer les armes ; ce qui fut exécuté sur divers points ; car, à neuf heures du soir, sur sept portes, cinq étaient déjà rendues, et une heure après, celle de Saint-Michel fut également évacuée.
Il n'en fut pas de même de la porte Saint-Lazare, qui se trouve située au bout de la rue Garréterie, vers la place des Carmes, foyer de l'émeute et quartier habité par Peyre, celui de tous les meneurs le plus acharné à attiser le feu de la discorde. On y envoya député sur député, mais rien ne put ramener au devoir ces hommes dont le délire était à son comble. Molin, l'un de leurs principaux chefs, les avait animés à tel point qu'ils finirent même par maltraiter les députés conciliateurs, tous hommes honorables, qui leur furent envoyés et dont l'un surtout, après avoir couru de grands dangers, ne parvint à sauver sa
^ vie qu'à la faveur de l'obscurité de la nuit.
Cependant les rebelles se décidèrent, eux aussi, de leur côté, à envoyer des émissaires à l'Hôtel-de-
■ Ville pour essayer quelque transaction. Le vice-légat
i les reçut froidement, mais les engagea avec bonté à
se retirer chacun chez soi, leur promettant qu'à ces
\ conditions tout le passé serait mis en oubli; et
comme à leur tour ils voulurent imposer certaines
conditions à l'autorité, Gasoni leur déclara avec fermeté que, s'ils ne se soumettaient pas de bonne grâce, il allait donner des ordres pour faire dresser une potence oii ceux des insurgés qui seraient pris les armes à la main seraient pendus sur-le-champ. Mais ces malheureux, également insensibles au pardon et à la menace, ne donnèrent aucune satisfaction à l'autorité, et se retirèrent, bien déterminés, disaient-ils, à laisser décider le différend par le sort des armes. Ce fut alors seulement que la troupe nationale fut commandée pour se rendre à la porte Saint-Lazare, avec ordre d'en finir d'une manière ou d'autre avec les rebelles. A peine ce détachement, commandé par le marquis de Rochegude, était-il arrivé, que tous les paysans, à l'exemple de leurs chefs, avaient pris la fuite.
Dans cette dernière affaire, Peyre-Audiffret aîné, Chaussé, Peytavin et Molin, tous faisant partie de la milice Avignonaise, furent plus ou moins compromis.
L'on procéda contre eux à une information qui donna lieu à les décréter les uns et les autres de prise de corps. Mais ce décret ne fut mis à exécution que contre Peytavin et Chaussé, qui furent en effet incarcérés : les trois autres avaient pris la fuite.
On cite ce propos tenu par Chaussé au moment oii on le conduisait en prison : « Si je suis puni, M. Peyre, notre major, doit l'être beaucoup plus sévèrement, puisque c'est lui qui a tout tramé, tout ourdi, tandis que nous n'avons fait que nous conformer à ses ordres. » Quant aux paysans, quatre seulement furent saisis les armes à la main ; et ils furent aussi incarcérés.
La Tour d'Aiguës, 12 septembre 1789.
Le baron souffre énormément par la révolution ; une grande étendue de pays qui appartenait à ses ancêtres, a été cédée pour des rentes, des cens, et autres paiements féodaux, de sorte qu'il n'y a aucune comparaison entre les terres retenues et celles cédées de cette manière, par sa famille. La perte des droits honorifiques est beaucoup plus considérable qu'elle ne paraît, et entraîne celle de toute influence ; il était naturel de chercher quelque compensation simple et facile : mais la déclaration de l'Assemblée nationale n'en accorde aucune ; et il est évident, dans ce château, que les rentes que l'Assemblée nationale a déclarées rachetables, ne se paient plus sans que le propriétaire ait reçu aucune sorte de récompense. Le peuple est en armes, et dans ce moment fort agité. La situation de la noblesse, dans cette province, est réellement digne de pitié ; les nobles appréhendent qu'on ne leur laisse rien, sinon les châteaux qu'il ne plaira pas à. la .populace de brûler; que les métayers ne gardent les fermes sans payer la moitié du produit au propriétaire ; et qu'en cas de refus de paiement de leur part, il n'y ait pas de loi ni d'autorité assez puissante pour les contraindre. Il y a cependant ici une grande et agréable société, et fort gaie, considérant les malheurs du temps et les pertes du baron, qui avait hérité de ses ancêtres d'immenses possessions que la Révolution vient de réduire à rien. Ce château, qui est encore brillant dans ses ruines, les arbres majestueux, le parc, 1^ armes de la famille, la liberté, la fortune et même la vie des propriétaires sont à la merci d'une populace armée. Quel spectacle !
24 septembre.
Il y a environ un mois que 42 hommes de la Compagnie de M. le Chevalier de Raulin, Capitaine au régiment de Dauphiné, en garnison à Toulon, désertèrent sans aucun motif. L'Officier Tapprend, monte à cheval, les rejoint à 4 lieues de Toulon : il falloit ou prier, ou commander; il prend ce dernier parti : il leur reproche de Tavoir quitté ; leur dit qu'il vient au milieu d'eux pour les ramener ou périr ; et mettant l'épée à la main, il ajoute : Messieurs, au nom du Roi et de la Nation, je vous ordonne de me suivre. Ce tori de confiance réussit, et le brave Officier eut l'avantage de ramener les soldats à leur devoir.
A. Young. Voyageai IL 58, 61.
Observateur, I. 123.
Ch. SouWier. Histoiî'e de la Révolution d* Avignon etduComtai^
Venaissin, I. 15.
E. de Mirecourt. Avant.,.,, II. 280, 364.
Journal de la Correspondance de Nantes, II. 64,