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LA PUISE

tait là le seul calcul que me permît ce moment difficile. *

« Le desordre ne faisant qu'augmenter d'heure en heure, mon embarras redoublait aussi. Quelle résolution embrasser ? Si j'engageais les troupes dans Paris, j'allumais la guerre civile. Un sang précieux, de quelque côté qu'il coulât, allait être versé, sans qu'il en résultât rien d'utile à la tranquillité publique. On abordait mes troupes, presque à mes yeux, avec toutes les séductions accoutumées ; je recevais des avis qui m'alarmaient sur leur fidélité ; Versailles m'oubliait dans cette situation cruelle et s'obstinait à regarder trois cent mille hommes mutinés comme un attroupement et la révolution comme une émeute,

« Toutes ces choses considérées, je crus que le plus sage était de retirer les troupes et de livrer Paris à lui-même. C'est à quoi je me déterminai vers une heure du matin.

« Trois régiments suisses campaient au Champde-Mars avec 800 hommes à cheval, tant hussards que dragons. Je rejoignis ce camp et tins conseil à l'Ecole militaire où m'attendaient plusieurs officiers-généraux. Le malheureux intendant de Paris s'y réfugia dans la matinée. Je fus surpris de sa sécurité, qui témoignait encore plus d'aveuglement que de courage.

« Le 13 au soir, j'étais aux Invalides ; M. de Sombreuil, gouverneur de l'hôtel, m'amena la Réputation de deux districts qui venaient demander qu'on leur abandonnât 32.000 fusils dans cet hôtel. L'expression de leur frayeur était vive. Ils se disaient investis de brigands qui menaçaient leurs maisons du pillage et du feu.

« Je leur répondis que je ne pouvais prendre sur moi de me dessaisir d'un pareil dépôt, mais que j'allais en écrire. Ils insistèrent ; je persévérai/

« Je me gardai bien de remplir leur attente.

« Quoique les orateurs de ces députations eussent préparé leurs phrases avec adresse, il me fut aisé d'apercevoir qu'ils étaient soufflés, et qu'ils demandaient des armes pour nous attaquer bien plus que pour se défendre.

« Je voulus connaître ce dépôt d'armes, et M. de Sombreuil me conduisit dans le souterrain qui les renfermait. Il me dit que dès la veille, effrayé de l'usage qu'on pouvait en faire, il avait imaginé de faire retirer des fusils les chiens et les ba-* guettes ; mais qu'en six heures, vingt invalides, qu'il avait employés à cet ouvrage, n'avaient désarmé que vingt fusils ; qu'un esprit séditieux régnait dans cette maison ; que depuis dix jours l'argent remplissait les poches des soldats ; qu'un

cul-de-jatte dont on ne se défiait pas avait été surpris introduisant dans l'hôtel des paquets de chansons licencieuses et mutines ; qu'en un mot il ne fallait pas compter sur les invalides, et que si les canonniers recevaient l'ordre de charger leurs pièces, ils les tourneraient contre l'appartement du gouverneur.

« En écrivant, dans la nuit, au Maréchal de Broglie, je n'oubliai pas ces faits et les conséquences qu'il fallait en tirer/

« Je ne reçus point de réponse. Le 14, à cinq heures du matin, un homme entra chez moi. Cet homme (dont j'ai su le nom), avait les yeux enflammés, la parole rapide et courte, le maintien audacieux, et d'ailleurs la figure assez belle, et je ne sais quoi d'éloquent qui me frappa. « Monsieur « le baron, me dit-il, il faut que vous soyez averti « pour prévenir une résistance inutile. Aujour- « d'hui les barrières de Paris seront brûlées, j'en « suis sûr, et n'y peux rien, ni vous non plus. « N'essayez pas de l'empêcher, vous sacrifieriez « des hommes sans éteindre un flambeau. »

« Je ne me rappelle pas ce que je lui répondis, mais il pâlit de rage et sortit précipitamment. J'aurais dû le faire arrêter ; je n'en fis rien.

« De neuf heures à midi, l'arsenal des Invalides fut pillé. Trente ou quarante mille hommes en-

trèrent par toutes les portes et s'armèrent de tout ce qui leur tomba sous la main. Loin de s'opposer à l'invasion, les soldats de l'hôtel la favorisèrent ; et peu s'en fallut que le gouverneur, à qui ces gens-là n'avaient pas un reproche à faire, ne fût pendu par eux à la grille.

« L'avis des officiers généraux réunis à l'Ecole militaire, fut que cette effervescence dévenait impossible à réprimer, d'autant que nos troupes s'ébranlaient visiblement; qu'on les pratiquait en dépit de notre vigilance ; et qu'un colonel m'assura, les larmes $ux yeux, que son régiment ne marcherait point.

« J'écrivis à M. le Maréchal de Broglie pour qu'il me traçât la conduite que j'avais à suivre ; il ne me répondit pas. J'écrivis à M. de Villedeuil et sa réponse vague me prouva qu'il ne m'entendait point.

« Un second courrier que je dépêchai au Maréchal fut intercepté par des espions de l'armée populaire. J'étais dans la crise la plus inquiétante. Des canons, placés sur l'autre rive delà Seine et servis parles gardes-françaises, menaçaient le camp 4 . »

Voyons maintenant quelles furent les mesures de sûreté prises pour défendre la Bastille.

1 Mémoires de Besenval, II. 367.

A la suite de l'émeute du faubourg Saint- Antoine, le duc du Chatelet f — qui commandait alors la place de Paris — avait ordonné au chevalier du Puget, — lieutenant du Roi à la Bastille, de transporter les poudres de l'Arsenal dans cette forteresse — afin de les mettre hors de portée d'un coup de main.

Ces craintes étaient justifiées par suite des murmures et des menaces des agitateurs ; et cependant les mesures que le commandant de la place de Paris crut devoir prendre, furent vraiment dérisoires. — On ne croyait pas évidemment à la possibilité d'une pareille attaqué.

Le 1 er juillet,, voyant que le calme ne se rétablissait pas, on envoya cependant à la Bastille un supplément de garde composé — d'un sergent et de douze bas-officiers 2 .

L'insolence des agitateurs ne connaissait plus de limites. — Dans la semaine qui précéda la prise de la Bastille, de J^aunay fut accosté dans la rue Saint- Antoine par plusieurs individus d'assez décente apparence qui lui dirent :

4 Le commandement du guet de Paris, chargé de faire la police, appartenait au chevalier de Rhulières ; le duc du Chatelet était colonel des gardes-françaises, et M. de Besenval, en sousordre, commandait les Suisses.

a A. Begis. — Le Registre, .

— « Savez-vous, monsieur, que le peuple pourrait bien attaquer la Bastille ?

— « Eh bien ? dit le gouverneur en les regardant en face,

— « Mais le cas est grave. A quoi vous déciderez-vous ?

— « Je me déciderai, messieurs, à faire mon devoir, et à ne pas trahir la confiance du roi *. »

Les troupes opérant leur mouvement de concentration dans les environs de Paris, — le 7, à quatre heures du matin, arrive à la Bastille un détachement de Salis-Samade suisse, composé — d'un lieutenant, M. de Flue, et de trente et un hommes — pour renforcer la garnison.

Une très curieuse narration , faite quelques jours après les événements, précisément par le lieutenant Louis de Flue, nous apprendra d'une façon très précise les précautions qui furent prises, à partir de cette époque ; — elles étaient insignifiantes ; il était alors difficile de s'expliquer cette incurie, étant donnée l'importance stratégique de la Bastille et les menaces des agitateurs :

« Dans les premiers jours de mon entrée dans ce fort, le gouverneur me fit voir la place, les

1 E. de Mirecourt. Avant, pendant et après la Terreur, II. 76.

endroits qu'il croyait être les plus faibles et par où il craignait d'être attaqué, 11 me fit voir aussi les précautions qu'il avait prises et les préparatifs qu'il avait faits pour se mettre mieux à couvert ; ils consistaient à avoir fait bouclier quelques, créneaux et des croisées, tant dans sa maison que dans la Bastille, par où il oraignait qu'on pût tuer du monde à coups de fusil ; à en avoir fait ouvrir d'autres qu'il jugeait être de plus de défense ; à avoir fait renforcer un înur dans un oreillon du bastion du jardin du gouverneur; à avoir fait amener quelques voitures de pavés qu'il fit monter sur les tours, et avoir fait faire des pinces pour abattre les cheminées, afin de jeter les décombres sur les assiégeants.

«Il se plaignait souvent de son peu de garnison et de l'impossibilité dans laquelle il était de pouvoir garder la place s'il était attaqué. Il me permit de lui dire ma façon de penser sur toutes ces précautions. Je lui fis envisager, ainsi que M. du Pujet, que ses craintes étaient mal fondées, que la place était forte par elle-même, que la garnison était assez nombreuse, si chacun voulait faire son devoir, pour pouvoir la défendre jusqu'à ce que l'on puisse être secouru.

« Le 12 juillet, vers le soir, on apprit dans la Bastille qu'on se disposait à attaquer le magasin

des poudres de l'arsenal. M. du Pujet, lieutenant du Roi à la Bastille, étant en même temps commandant de l'arsenal, ne voulant point abandonner les poudres qui s'y trouvaient, et jugeant que la garnison de l'arsenal consistant en une compagnie d'invalides n'était pas assez forte pour le défendre, engagea M. de Launay à prendre les poudres dans l'intérieur de la Bastille ; il y consentit. En conséquence mon détachement fut employé toute la nuit du 12 au 13 à transporter ces poudres du magasin dans la Bastille. On les plaça dans la cour du puits, assez mal couvertes. M. le gouverneur ordonna la même nuit que la garnison eût à se retirer dans l'intérieur du château, ne voulant pas, en cas qu'il fût attaqué, défendre l'extérieur de la place, malgré la convention et les dispositions qu'il avait faites auparavant avec son état-major et les officiers de la garnison. Pour le détourner de ce projet, on fit en même temps observer à M. de Launay qu'il n'avait point de vivres dans la place, car mon détachement n'avait du pain que pour deux jours et de la viande pour un. Les invalides n'avaient aucune espèce de provisions. Il fit enlrer deux sacs de farine.

« En fait de munitions de guerre, il avait fait faire environ trois mille cartouches et quelques centaines de gargousses.

« Voyant pendant la journée du 13, du haut des tours delà Bastille, les différents incendies qui se commettaient à F entour de la ville, nous craignîmes que pareille chose n'arrivât autour de la place, ce qui aurait mis en danger les poudres qui se trouvaient alors dans la Bastille. C'est pourquoi je m'occupai à trouver un endroit où elles fussent plus en sûreté. Après avoir trouvé un souterrain ou cachot, je le fis voir à M. de Launay et à M. du Pujet qui le trouvèrent convenable*

« Mon détachement s'occupa la matinée du 14 à enfermer ces poudres. M. du Pujet donna aux soldats deux louis de gratification 4 . »

Comme on vient de le voir, — la hauteur et l'épaisseur des murailles de la Bastille, — la largeur et la profondeur des fossés de son enceinte,

— constituaient sa principale défense ; car les quinze canons placés sur les tours, — dont onze de huit livres et quatre de quatre livres de balles

— étant montés sur des affûts et châssis marins, ne devaient avoir d'autre destination que de servir aux réjouissances publiques ; — ils ne pouvaient tirer qu'en l'air, et après une première décharge, les canonniers étaient dans l'impossibi-

4 Taschereau— Revue Rétrospective, 1834. Relation de la prise de la Bastille, par Louis de Flue. IV. 285*

lité d'en faire une seconde. — Quant aux quatre pièces qui se trouvaient dans la cour — et aux douze fusils de rempart, connus sous le nom d'amusettes du comte de Saxe, ils ne constituaient pas un armement sérieux, — puisqu'on ne put se servir que d'un seul de ces fusils de rempart.

La garnison, composée de trente-deux Suisses et de quatre-vingt-deux invalides, — aurait pu néanmoins suffire à mettre la place à l'abri d'une attaque aussi peu sérieuse que celle qui fut faite — si les invalides n'avaient pas paru, dès le début, disposés à céder.

La Bastille ne pouvait donc — ni faire un affreux massacre du peuple, ni soutenir un siège régulier; — mais, comme les émeutiers ne pouvaient faire un siège dans ces conditions, il suffisait de fermer les portes et de les laisser tirer sur les murailles.

A onze heures, le peuple encombrait les abords de la Bastille. Vers midi, un détachement de gens armés vint dans la première cour, demanda à parler au gouverneur — qui les reçut à Ventrée du petit pont-levis, puis les introduisit dans le gouvernement. Ils lui exposèrent qu'ils voulaient des armes et des munitions ; — il refusa d'en donner immédiatement, articulant qu'il en donnerait dès qu'il se présenterait quelqu'un de la part de l'Hôtel-de-Ville.

Une demi-heure après, arrive M. de Corny, un des électeurs, qui expose à M. de Launay les exigences de la ville : « Il demandait qu'on descendit les canons des tours ; qu'en cas qu'on vînt à attaquer la place, on ne fit pas de résistance, qu'on ne devait point faire la guerre à la nation, qu'il était inutile de verser le sang de citoyens, qu'après avoir tué beaucoup de monde, on serait toujours obligé de se rendre. 11 demandait encore qu'on laissât entrer une garde bourgeoise pour défendre le fort, conjointement avec la garnison. Le gouverneur lui répondit qu'il ne pouvait rendre la place à qui que ce fût, que sa tête en répondait et qu'il la défendrait aussi longtemps qu'il le pourrait ; que cependant, pour tranquilliser la bourgeoisie, il avait déjà fait dépointer et retirer les canons, qu'il pouvait en assurer ses

commettants et qu'il lui donnait sa parole d'honneur, que son intention était de n'insulter qui que ce fût, pourvu qu'on ne cherchât point h s'emparer de la place, et qu'on iïd vînt point attaquer ni les ponts ni les portes. Il le conduisit au haut des tours pour prendre connaissance de la situation des canons afin qu'il pût prendre un compte plus exact de ses intentions 1 . » — -M.de Corny s'en fut mécontent porter à l'IIôtel-de- Ville le résultat de sa mission.

Après son départ, de Launay croyait la chose arrangée et espérait ne pas être attaqué, — lorsqu'on entendit le bruit d'une décharge de mousqueterie. Les émeutiers venaient de tirer sur la Bastille ; le gouverneur, pour débarrasser ses cours de la foule tumultueuse qui les encombrait, fit alors tirer quelques coups de fusil — à poudre, — pour disperser cette populace. Les insurgés s'enfuirent jusqu'à la place de Grève en criant à la trahison ! La cour extérieure dégagée, de Launay fit relever le pont-levis et attendit les événements.

Le calme était presque rétabli, lorsque, vers trois heures, quelques insurgés, parmi lesquels on remarquait des déserteurs, vinrent attaquer la Bastille du côté de l'Arsenal. Ils entrèrent sans

1 Re fat. de la prise de la Bastille. 287.

difficulté par la cour de l'Orme, dans la cour suivante,— le gouverneur n'ayant laissé aupont-levis qu'un seul invalide désarmé. Deux soldats des régiments Dauphin et Royal-Comtois, nommés l'un Tournay, l'autre Aubin-Bonnemère, montent sur le pont qui fermait la cour du gouvernement et, grimpant sur le toit du petit corps de garde, — ils pénètrent dans la première enceinte; ne pouvant trouver les clefs ni rompre les chaînes, ils appellent des camarades à leur aide. Cette opération pouvait se faire d'autant plus aisément que le gouverneur avait ordonné de ne pas tirer sur les assiégeants avant de les avoir sommés de se retirer — ce qu'on ne pouvait faire, vu l'éloignement. Les émeutiers brisent alors les chaînes qui retenaient le pont-levis, et celui-ci en tombant brusquement écrase plusieurs assiégeants.

Après avoir abattu ce pont, on perça facilement la porte à coups de hache et la foule s'engouffra dans la cour du gouvernement et sur le pont de pierre qui conduit le long des cuisines au corps de la place.

Lorsque le gouverneur vit les émeutiers arriver à la seconde porte, pour s'en emparer, il fit demander à ceux qui étaient le plus

DE LA BASTILLE 5i

près, ce qu'ils voulaient. — Baissez les ponts ! baissez les ponts ! crièrent-ils. — On leur répondit que cela ne se pouvait pas et qu'ils eussent à se retirer — sinon qu'on serait obligé de faire feu.

Sur ces entrefaites, une députation de la ville se présente précédée d'un drapeau et d'un tambour 1 ; — elle se compose de MM. Beaubourg, Boucheron, de Corny, Coutans , Francotay, Johannot, Lafleurie, Milly, Piquot et Six. V affaire prenait une tournure plus grave que ne l'avaient cru d'abord les électeurs % toujours d'après l'avis du naïf Dusaulx. — Le comité de l'Hôtel-de-Ville, — voyant qu'il ne pouvait plus reculer, menacé à chaque instant par les émeu tiers, s'était décidé à faire cette nouvelle démarche. Les dépistés pénétrent donc dans la première cour et demandent à parlementer.

On arbore un pavillon blanc sur la plate-forme des tours — et les troupes font des signes de paix et d'appel ; le gouverneur et les officiers crient d'avancer, des soldats mettent la crosse

1 Nous ne savons s'il faut accepter sans réserves la supposition faite, gratuitement, croyons-nous, d'une entente des invalides avec la députation qui portait un drapeau et à laquelle ils s'étaient engagés à livrer la Bastille.

2 Dussaulx. — De l'insurrection parisienne et de la prise de la Bastille, 48. .

en l'air. Le tumulte empêche les députes d'exposer le but de leurs démarches.

Une seconde députation arrive quelques instants après; elle est composée de MM. Ledeïst de Botidoux, Chignard, l'abbé Fauchet et de la Vigne. Ils ne peuvent parvenir à attirer l'attention des assiégés. A ce moment, les cris de — Baissez lesponts ! se font de nouveau entendre, et les émeutiers font une décharge de mousqueterie sur la troupe. « Alors on ordonna à une trentaine d'inva- « lides qui étaient postés dans les créneaux, aux « deux côtés de la porte, de faire feu. Le gouver- « neur était monté avec trente hommes sur les « tours. Les assiégeans tirèrent de leur côté sur les « créneaux et sur ceux qui étaient sur les plates- « formes. Les assiégeans se retirèrent dans les cui- « sines qui sont à la droite du pont, et dans la cour « du gouvernement, derrière le mur du chemin des « rondes, et continuèrent de là à faire feu par les « créneaux de ce mur, et par les croisées des « cuisines *. »

Alors les assiégeants, voyant qu'ils ne peuvent s'emparer de la Bastille, se vengent sur les individus isolés. Ils maltraitent le régisseur et trois invalides qui, échappent miraculeusement à la

4 Relation de la prise (le la Bastille, 289. . ,

mort 1 ; — ils s'emparent d'une jeune fille, M llc de Monsigny. C'est la fille de de Launay ! crient quelques-uns; on l'amène au premier rang, devant la porte, et l'on menace de Launay de l'égorger, s'il ne rend la place. — On allume une paillasse sur laquelle on l'avait transportée évanouie. — M. de Monsigny la voit du haut des tours, il veut se précipiter vers sa fille, — il est renversé par deux coups de feu. — Elle est sauvée par un homme courageux nommé Aubin-Bonnemère, qui expose sa vie pour la retirer des mains, de ces sauvages.

La garnison de la Bastille s'indigne — et l'on tire un coup de canon, le seul de la journée; il fait quelques victimes. Les émeutiers se sauvent une fois encore.

Le lieutenant de Flue avec son détachement et une dizaine d'invalides était posté dans la cour de la Bastille, en face de la porte:

« J'avais derrière moi, dit-il, trois pièces de canon de deux livres # de balles, qui devaient être servies par douze de mes soldats pour défendre l'entrée de la place, au cas que les portes fussent forcées. Pour rendre plus difficile le projet que les assiégeants pa-

4 Transportés à l'Hôtel-de-Ville, on veut les égorger devant le comité des électeurs, qui obtiennent difficilement de ces assassins qu'on ne massacrera ces malheureux, que dans le cas où le peuple ne pourrait pas s'emparer de la Bastille.

raissaient vouloir exécuter, je fis, après la seconde attaque, percer deux trous dans le pont qui était levé, dans lesquels mon intention était de placer deux de ces canons ; mais ne pouvant pas approcher d'assez près à cause de la bascule du pont-levis, je les fis remplacer par deux fusils de rempart qui furent chargés à mitraille ; mais on n'en fît pas grand usage, parce que les assiégeants ne parurent plus qu'en petit nombre. D'ailleurs ils avaient amené une charrette de paille allumée, avec laquelle on avait mis le feu au gouvernement, et la placèrent ensuite à l'entrée du pont, ce qui nous empêchade les voir *. »

Les propositions les plus insensées sont faites alors par les assiégeants : — un savant, sans doute, propose 'de construire une catapulte et d'enfoncer la porte, — un autre croit qu'il vaut mieux mouiller les fusils des soldats avec des pompes à incendie ; — le brasseur Santerre, le futur général, veut incendier la Bastille avec des jets d'huile d' œillette allumée I . , .

La situation serait restée indéfiniment la même sans un renfort de trois cents gardes-françaises déserteurs, qui arrivèrent sur ces entrefaites suivis des canons qu'ils avaient pris la veille au gardemeuble 2 . — Cette troupe, composée d'hommes dé-

1 Relation de la PHse de la Bastille.., 289-290.

2 Ces canons étaient ceux dont le roi de Siam avait fait présent au roi.

terminés, dont quelques-uns sont habitués au combat, est commandée par le sergent Élie, des gardes-françaises, et par Hulin, employé dans les buanderies de la cour. Les nouveaux arrivés mettent aussitôt leurs pièces en batterie, et lancent sur la Bastille un feu plus bruyant que meurtrier, — si mal dirigé que plusieurs boulets passèrent pardessus la Bastille et tombèrent dans le faubourg Saint-Antoine, — ce qui fit dire queLaunay bombardait Paris. — Il faut ajouter que les braves assiégeants tiraient par dessus un mur, qui les mettait, il est vrai, à l'abri des coups des soldats de la garnison de la Bastille — mais qui ne leur permettait pas de voir cette forteresse.

Les assiégeants, voyant que leurs canons n'étaient d'aucun effet, revinrent à leur premier projette forcer les portes. Ils firent pour cela amener leurs pièces de canon dans la cour du gouvernement et les placèrent à l'entrée du pont, — les pointant contre la porte.

De Launay, voyant ces dispositions du haut des tours, — entouré de quelques hommes ne voulant pas se battre pour la plupart, — veut faire sauter la place qui lui a été confiée par le roi. Deux invalides, Ferrand et Becquart, s'y opposent les armes à la main.

Alors, perdant la tête, sans consulter son

état-major, il fait rappeler par un tambour qu'il avait avec lui ; on fait aussitôt cesser le feu. — De Launay demande une capitulation acceptable : on lui refuse les honneurs de la guerre.

Le lieutenant de Flue fait alors passer, par les trous qu'il avait fait percer précédemment dans le pont-levis , un billet du gouverneur. Comme l'espace qui le séparait des émeutiers était trop grand pour permettre de l'atteindre, on alla chercher une planche qu'on jeta en travers du fossé, La Réole, le premier qui s'aventure sur cet étroit passage, tombe dans l'enceinte ; un second assiégeant, — qui portait l'uniforme d'officier du régiment de la Reine-Infanterie, fut plus heureux et remit à Elie le papier qui contenait ces mots, que l'un des soldats lut à haute voix ;

« Nous avons vingt milliers de poudre ; nous ferons sauter la garnison et tout le quartier, si vous n'acceptez pas la capitulation. »

Les uns crient : « Foi d'officiers, nous acceptons. » — D'autres: — « Pas de capitulation ». Elie, Hulin et ceux qui étaient placés au premier rang, — ayant promis qu'il ne serait rien fait à la garnison, le gouverneur donna les clefs du petit pont-levis à deux invalides : Gaillard, caporal, et

Perreau, bas officier, qui ouvrirent la porte et baissèrent le pont.

La foule se précipite aussitôt ; — elle est accueillie avec joie par plusieurs invalides; malgré cela, ces malheureux sont désarmés et on les confie à des gardes *.

Ceux qui étaient restés derrière, pendant qu'il y avait un semblant de dangers à courir, furieux de

* Quant au conte qu'on a fait, et qui a été généralement reçu, que M. de Launay avait fait baisser les ponts afin de laisser entrer une certaine quantité de monde et qu'après il les avait *ait relever et tirer sur ceux qui étaient entrés, ce conte, dis-je, n'a pas besoin d'être réfuté. Quiconque sait ce que c'est qu'un pont-levis doit voir clairement qu'en baissant un tel pont devant une multitude empressée t d'entrer, on n'est plus le maître de pouvoir le relever à volonté. D'ailleurs, il était impossible que là garnison tirât sur ceux qui étaient entrés dans le fort, puisqu'il ne s'est pas passé une minute après que le pont a été baissé que tout le monde ne fût désarmé. En outre ceux qui ont désarmé la partie de la garnison qui était dans la cour, rendront eux-mêmes témoignage et diront qu'ils l'ont trouvée ayant les armes aux pieds, et point en attitude de vouloir faire feu. On pourra se convaincre davantage de la fausseté de ce fait par ceux-mêmes qui le racontent; car les uns disent que c'était le matin qu'on avait tiré sur les députés que la ville avait envoyés, d'autres disent que c'était l'après-midi après avoir demandé à capituler. Les uns prétendent que c'était dans la cour du gouvernement, d'autres soutiennent que c'était dans la Bastille même. La diversité des opinions prouve que personne ne peut attester la vérité de ce fait.

(Relation de la prise de la Bastilte,.. 296.)

leur attente, n'ayant pu trouver l'occasion d'utiliser leurs armes, se mettent à faire feu à tort et à travers; — les derniers tirent de la sorte sur ceux qui les précèdent.

Les suisses, qui seuls ont défendu la place, sont épargnés, grâce à leurs sarraux de toile qui les font prendre pour des prisonniers ou des domestiques; — les invalides en uniforme sont maltraités. Les massacres commencent alors ; on tue pour tuer, — au hasard.

De Launay, traîné jusqu'à la place de Grève, est insulté, frappé; — il demande la mort. Un cuisinier lui coupe la tête avec un petit couteau ; — ce sanglant trophée est placé sur une pique et on le promène dans les rues*.

M. de Losme-Salbray, major de la Bastille,

1 De Launay, après avoir défendu sa forteresse comme nu philosophe, mourut comme un soldat. Tandis qu'on le conduisait le long de la rue Saint-Antoine, reconnaissante qu'il était à sa tête nue, on le lardait de coups de pique, de sabre, de hallebarde. Un de ses voisins lui couvrit la tête en se découvrant lui-môme. Les lâches, voyant cette autre tête nue, lui adressèrent leurs coups. Launay alors se retourna, pour bien montrer qu'il était la victime et rendit le chapeau qui le protégeait. Cette générosité lui releva l'âme. Il mourut en se défendant comme un homme.. .r. trop tard. C'est la leçon qu'il faut tirer de la prise de la Bastille.

(Ch. d'Héricault, — la Vérité sur la prise de la Bastille. — Afoniteur universel du 21 juillet 1880.)

la providence des prisonniers, est également égorgé — et sa tête est promenée comme celle du gouverneur 1 .

L'aide-major, M. de Miray, est mis en pièces

— après s'être vaillamment défendu.

M. de Persan, lieutenant, est assassiné près du Port au blé. Deux soldats et deux invalides sont pendus ;

— l'un de ces derniers a eu préalablement les poignets coupés. — C'est celui qui a empêché de Launay de faire sauter la Bastille, mais qu'importe?

Sur une dénonciation partie du Palais-Royal, l'accusant d'avoir trahi la cause du peuple, le prévôt des marchands, M. de Flesselles, est tué d'un coup de pistolet, au coin de la place de Grève et du quai 2 .

Le brave Élie avait donc raison de dire que la Bastille n'avait pas été prise de vive force, — qu'elle s'était rendue, avant même d'être attaquée.

Circonstance curieuse et qui dénote bien l'esprit français, insouciant et frondeur : — pendant le siège, une partie du Paris élégant assistait,

1 M. de PeUeport, autrefois son prisonnier, fit tous ses efforts pour l'arracher à ses bourreaux ; il faillit succomber lui-même sous leurs coups.

2 Le billet attribué à Flesselles était un faux.

des fenêtres des maisons voisines ou debout dans des voitures, à tous les épisodes de la prise de la Bastille.

La Bastille fut mise au pillage ; une partie des registres fut enlevée et achetée par un Russe qui les expédia à Saint-Pétersbourg; — les restes furent portés à l'Hôtel-de-Ville.

La riche bibliothèque de Lavoisier, le célèbre chimiste, membre de F Académie des sciences, fut pillée, déchirée, brûlée *.

L'on délivra alors les prisonniers et quel ne fut pas l'étonnement des assiégeants lorsqu'ils se trouvèrent en présence de sept individus.

Voici leurs noms et les causes de leur détention : 1° Jean Bechade la Barte, employé ; , 2° Bernard Laroche, âgé de 18 ans, employé ;

1 Lavoisier était à cette époque directeur des poudres et salpêtres; il logeait dans un bâtiment des arrière-cours de la Bastille. Il était absent le 14 et, fort heureusement pour lui, il avait couché à Marly,cbez une de ses tantes, car dans le tumulte on aurait pu le confondre avec son confrère de Lannay et lui faire un mauvais sort. (F. Grille — Lettres, mémoires.., du l" bataillon des volontaires de Maine-et-Loire, I, 24.) Lavoisier fut compris, pendant la Terreur, dans la fournée des fermiers généraux. Après sa condamnation, il demanda un sursis de quelques jours à Coffinhal, afin de pouvoir terminer un travail scientifique de la plus haute importance : « La République n'a pas besoin de chimistes, » répondit ce misérable en refusant le sursis.

3° Jean la Corrège, employé ;

4° Jean-Antoine Pujade, négociant; tous quatre enfermés au mois de janvier 1787 et accusés d Savoir fabriqué de fausses lettres de change ;

5° Le comte de Solages, enfermé en 1782, à Vincennes, sur la demande de son père, pour cause de dissipation et de mauvaise conduite, et transféré à la Bastille le 28 février 1784;

6° Tavernier, accusé de complot contre la vie du roi, enfermé d'abord pendant six ans aux îles Sainte-Marguerite, puis transféré à la Bastille le 4 août 1759 ; il était en état de délire. Il fut placé à Charenton, peu de temps après sa sortie de la Bastille ;

7° Le comte de Whyte de Malle ville, enfermé d'abord au château de Vincennes, puis transféré à la Bastille le 29 février 1784. Il était ordinairement en état de délire depuis plusieurs années : il fut aussi placé à Charenton, quelques jours après sa sortie de la Bastille.

Voilà donc ce que renfermait cette fameuse Bastille, ce « bras droit du despotisme *. »

1 A. Bcgid. Le Registre.., 29

des fenêtres des maisons voisines ou debout dans des voitures, à tous les épisodes de la prise de la Bastille.

La Bastille fut mise au pillage ; une partie des registres fut enlevée et achetée par un Russe qui les expédia à Saint-Pétersbourg; — les restes furent portés à l'Hôtel-de-Ville.

La riche bibliothèque de Lavoisier, le célèbre chimiste, membre de V Académie des sciences, fut pillée, déchirée, brûlée *.

L'on délivra alors les prisonniers et quel ne fut pas Tétonnement des assiégeants lorsqu'ils se trouvèrent en présence de sept individus.

Voici leurs noms et les causes de leur détention :

1° Jean Bechade la Barte, employé;

2° Bernard Laroche, âgé de 18 ans, employé ;

1 Lavoisier était à cette époque directeur des poudres et salpêtres; il logeait dans un bâtiment des arrière-cours de la Bastille. Il était absent le 14 et, fort heureusement pour lui, il avait couché à Marly,chez une de ses tantes, car dans le tumulte on aurait pu le confondre avec son confrère de Lannay et lui faire un mauvais sort. (F. Grille — Lettres, mémoires,., du 1" bataillon des volontaires de Maine-et-Loire, I, 24.) Lavoisier fut compris, pendant la Terreur, dans la fournée des fermiers généraux. Après sa condamnation, il demanda un sursis de quelques jours à Coffinhal, afin de pouvoir terminer un travail scientifique de la plus haute importance : « La République n'a pas besoin de chimistes, » répondit ce misérable en refusant le sursis.

3° Jean la Corrège, employé ;

4° Jean- Antoine Pujade, négociant; tous quatre enfermés au mois de janvier 1787 et accusés d Savoir fabriqué de fausses lettres de change ;

5° Le comte de Solages, enfermé en 1782, à Vincennes, sur la demande de son père, pour cause de dissipation et de mauvaise conduite, et transféré à la Bastille le 28 février 1784;

6° Tavernier, accusé de complot contre la vie du roi, enfermé d'abord pendant six ans aux îles Sainte-Marguerite, puis transféré à la Bastille le 4 août 1759; il était en état de délire. Il fut placé à Charenton, peu de temps après sa sortie de la Bastille ;

7° Le comte de Whyte de Malle ville, enfermé d'abord au château de Vincennes, puis transféré à la Bastille le 29 février 1784. Il était ordinairement en état de délire depuis plusieurs années : il fut aussi placé à Charenton, quelques jours après sa sortie de la Bastille.

Voilà donc ce que renfermait cette fameuse Bastille, ce « bras droit du despotisme \ »

* A. Bégis. Le Registre.., 29

Pendant toute la nuit du 14 juillet, tous les habitants de Paris furent plongés dans la plus horrible inquiétude : — les uns, les gens paisibles, qui étaient restés chez eux barricadés, craignaient d'être pillés et massacrés par les vainqueurs ; — les autres, stupéfiés de leur facile victoire, ou effrayés de l'énormité des crimes de cannibales qu'ils venaient de commettre, — s'attendaient à chaque instant à recevoir le juste châtiment qu'ils méritaient f .

1 Immédiatement après la prise de la Bastille, les vainqueurs étaient si peu fiers de leur victoire, que^lorsqu'on vint leur de-

Quelques-uns, complètement abrutis par la boisson et la vue du sang, escortés par des porteurs de torches, promenaient par la ville illuminée des lambeaux de chair de leurs victimes les pièces, d'anatomie trouvées à la Bastille — et les honnêtes gens terrifiés fermaient et barricadaient leurs portes sur leur passage.

On s'attendait à chaque instant à voir commencer le bombardement de Paris.

Des gens assez proprement vêtus parcouraient les rues, marquaient les portes d'un signe mystérieux — que les propriétaires tremblants venaient furtivement effacer pour échapper à une proscription dont ils craignaient d'être victimes â .

Tous les émeutiers n'étaient pas satisfaits, paraît-il, du butin qui avait été fait dans la journée ; — une bande se porta à l'Hôtel des Postes, s'empara de toutes les lettres — afin de découvrir les secrets de la conspiration. Pendant toute la nuit, les émeutiers se font lire une cosrespondance promander leurs noms pour les inscrire sur les fameuses listes, ils refusèrent de les donner, et se sauvèrent comme s'ils eussent fait un mauvais coup. Le lendemain leur attitude changea ; lorsque l'impunité fut assurée, le nombre des braves devint considérable. On se donnait réciproquement des certificats d'héroïsme.

* Bertrand de Molle ville.

venant de tous les points de l'Europe et naturellement ne découvrirent rien.

A tout moment, on entendait des cris de frayeur: — Alerte! aux armes!... voilà les hussards! — Et les vainqueurs fuyaient à la débandade :

x( La poltronnerie de ces fameux vainqueurs de la Bastille était telle, qu'un corps assez nombreux de bourgeois armés, placés dans la rue de Vaugirard, entendant un bruit de chaînes dans le lointain, imagina que ce pouvait bien être un train d'artillerie de siège puissamment escorté, et en fut si épouvanté, qu'un homme qui passa dans ce moment, ayant crié d'un air effaré : Voilà les hussards, toute la troupe déserta son poste et disparut en un clin-d'œil. Un des fuyards qui était entré dans une maison voisine, monta à la lucarne du grenier, et vit bientôt que ce formidable train d'artillerie et cette colonne de hussards n'était autre chose qu'une charrette de roulier, attelée de six chevaux 4 . »

Pendant cette nuit de craintes et d'alarmes, — un escadron de hussards aurait reconquis à lui seul toute la ville, dispersé et fait rentrer les mutins dans l'ombre ; — et l'émeute n'aurait peut-être pas eu les conséquences d'un effondrement social.

Avec le jour, la crainte d'un retour offensif disparut, et les poltrons redevinrent braves —

i Bertrand de Molleville. Hist. de la Révol. II. 20,

lorsqu'ils apprirent qu'il ne s'était rien passé à Versailles et que l'Assemblée continuait à r tenir ses séances.

Dans la soirée du 14, M. de Bezenval avait reçu l'ordre de se replier sur Versailles.

Les événements de la première quinzaine du mois de juillet 1789 peuvent donc se résumer facilement en peu de mots :

1° Les troubles sont continuels ; le gouvernement fait avancer quelques régiments ; les émeutiers, voyant les troupes assister l'arme au bras à leurs •pillages, prennent chaque jour une audace plus grande ; ils pillent tout ce qu'ils peuvent piller ; ils égorgent toutes les personnes dont ils peuvent s'emparer.

2° Un des épisodes de ces scènes de cannibalisme est la prise de la Bastille. Pour s'en rendre maîtres, la mauvaise foi des assiégeants fut insigne, et, une fois entrés dans la place, leurs cruautés ne furent comparables qu'à la lâcheté qu'ils avaient montrée pendant le fameux siège.

3° La Bastille pouvait se défendre; elle ne fut pas attaquée sérieusement ; elle ouvrit ses portes après quelques démonstrations insignifiantes.

L'on trouva au nombre des assiégeants des personnes courageuses et dévouées, qui tentèrent

d'arrêter les massacres, mais leur nombre fut peu considérable ; une douzaine au plus sur quarante mille assiégeants : Elie, Hulin, Aubin-Bonnemère, Tournay, Dejean, Ricart, le marquis de

Pelleport

La grande majorité des vainqueurs était composée au contraire de gens qu'aucun parti n'aurait du accueillir : Maillard, que l'on retrouvera le 2 septembre à l'Abbaye; Parein, qui deviendra fameux par la célérité et l'odieux des jugements qu'il rendra à Saumur, pendant la Terreur; Fournier l'Américain, le chef des massacreurs de Versailles; Santerre, Rossignol. Curtius, Bourdon de l'Oise, Théroigne de Méricourt, etc.

Quelle est donc la cause de l'importance que prit, par la suite, l'épisode de la prise de la Bastille ? Quels motifs portaient les insurgés à s'en emparer ?

Le mouvement qui porta les émeutiers contre cette Torteresse ne fut pas un mouvement spontané, — il fut le résultat d'un complot formé au Palais- Royal par des révolutionnaires de bas étage, soudoyés par une main criminelle, et qui avaient sous leurs ordres, — non pas le peuple, mais une bande de vagabonds venus de tous les coins de la France \

* « La prise de la Bastille avait été projetée : M. le Marquis de laSalle m'a certifié que, la veille, il avait à cet égard reçu un plan d'attaque. » Dusaulx, De l'insurrection... 44.

C'est en vain qu'on veut présenter cette émeute comme un soulèvement provoqué par un peuple opprimé qui veut s'affranchir.

Le plan des vagabonds du Palais-Royal était de s'emparer des fusils qui se trouvaient dans la capitale et de continuer le désordre.

Dusaulx prétend que le peuple allait à la Bastille seulement pour avoir des armes et des munitions. Il est beaucoup plus rationnel d'admettre que la populace se rua sur cette forteresse pour y commettre les horreurs qu'elle avait commises — aux Invalides, au Garde-Meuble, à Saint-Lazare, aux Chartreux, aux barrières, etc., — pour détruire, pour voler, pour égorger.

Lorsque ces vagabonds payés par l'entremise des politiques du Palais-Royal — eurent commencé ces diverses émeutes , ce fut alors — seulement — « qu'intervint une agence séditieuse, essentiellement bourgeoise par son origine et qui fut la cause directe de la chute de la Bastille, telle que cet événement eut lieu. Nous ne disons pas qu'il ne se serait pas accompli sans cela par un autre moyen. Nous disons qu'en fait la Bastille fut prise par une duperie et une trahison dont le gouvernement fut la victime et des bourgeois de Paris sans mandat, siégeant à l'Hôtel de Ville, les auteurs. Nous ne prétendons pas que

cette trahison fut préméditée ; ses agents n'eurent peut-être pas conscience de ce qu'ils faisaient. Ils voulaient se poser en médiateurs* et conciliateurs, selon la tendance perpétuelle du bourgeois de Paris, qui a la manie de montrer sa modération et son impartialité en se déclarant neutre entre Tordre et le désordre. C'est son véritable goût. Les gens de l'Hôtel-de- Ville avaient donc conçu le rêve de se faire bien venir du peuple en lui cédant constamment, et de se faire bien venir du pouvoir en obtenant en échange que le peuple renonçât aux démolitions, aux massacres et aux pendaisons. Vaine chimère ! L^comité de l'Hôtelde- Ville ne fit que faciliter des actes horribles, qui auraient peut-être eu lieu sans cela, mais dont il assuma ainsi l'affreuse responsabilité \ »

L'incomparable Dusaulx est obligé de reconnaître que les élections furent héroïques par erreur : « Heureusement, dit-il, nous n'eûmes pas le temps de réfléchir ni d'avoir peur ; si la peur nous avait gagnés, que devenait Paris a ? »

La prise de la Bastille ne fut pas un véritable soulèvement populaire que rien ne justifiait alors.

1 Extrait d'une très intéressante étude publiée dans le Français. — 9 août 1878.

a Dusaulx. — De l'insurrection... 48.

En effet, si la Bastille pouvait être, à la rigueur, le symbole d'une tyrannie, c'était d'une tyrannie passée ; les lettres de cachets avaient été supprimées par Louis XVI, et cette forteresse était une simple prison — dans laquelle les détenus étaient traités non seulement avec beaucoup d'humanité, — mais encore avec un confortable que les prix sonniers ne trouvèrent certainement pas dans les prisons de la Terreur.

Parmi les griefs que le pamphlétaire Linguet fait à de Launay, il lui reproche de l'avoir « enfermé, — seul, — dans une chambre décorée de peintures à fresques, représentant des scènes de passion ; ce qui affectait sa sensibilité. »

Peut-on calomnier la Bastille ? a dit Dusaulx, ce Trissotin de la Révolution. Sa réponse dut être affirmative, car il a largement profité du droit qu'il s'octroyait, et, après lui, les historiens patriotes débitèrent une série d'histoires fantastiques, qui furent facilement accréditées dans un certain milieu.

Le nombre des victimes de la tyrannie ne put pas être aussi considérable que veut bien l'insinuer Dusaulx, puisque cet immense château ne pouvait contenir plus de cinquante personnes. Sous Louis XVI, a'était une prison comme une

autre, dans laquelle on n'enfermait généralement que de vulgaires coquins, ou des aliénés dangereux.

De 1722 à 1762, années pendant lesquelles la Bastille était « à l'apogée de sa vogue », cette prison d'État ne contint pas plus de 44 détenus par an.

Charpentier, l'auteur de la Bastille dévoilée, reconnaît qu'on ne trouva aucune trace d'oubliettes, «ni à la prise, ni à l'examen, ni à la démolition de la Bastille.» — Cependant Dusaulx croit à leur existence. Il doit — en exister, il en est convaincu ; il visite la Bastille avec soin et voici quel fut le résultat de ses savantes recherches :

Il prit les glacières pour des oubliettes et les latrines pour un affreux cachot ! Il les fit vider et analyser.

On trouve les chaînes des statues 'de l'horloge dans une chambre, un squelette et un boulet de canon dans les fossés ; — Dusaulx réunit le tout et prend la Bastille pour un bagne, où les malheureuses victimes ministérielles enchaînées traînaient un énorme boulet.

Le squelette est celui d'un soldat l , tué proba-

1 Un article du Journal de Paris du 4 mai 1790, No 124, p. 500, lait justice des récits atroces que l'on faisait alors du traitement qui était infligé aux prisonniers enfermés à la Bastille et de l'origine des cadavres :

* C'est dans le déblai des terres qui les obstruaient qu'il a

blcment dans un des nombreux combats qui furent livrés sur remplacement de la Bastille, pendant la Fronde. Le peuple s'empare du squelette et du boulet, — et les transporte pompeusement dans les rues * . — Douze ouvriers portent les restes du martyr ; ceux qui ont fait la découverte tiennent le poêle, portant leurs bêches, où pendaient des écriteaux sur lesquels on lit ces mots : « Tremblez, ennemis du bien public ! »

A la vue d'une armure antique, Dusaulx croit se trouver en présence — d'un « corselet de fer, inventé pour re tenir ui^homme par toutes les articu-

étô trouvé deux squelettes ; découverte sur laquelle on s'est permis tant de conjectures et d'exagération. Ces squelettes n'ont absolument que les os, dont plusieurs sont même à demi-couronnés. Aucun vestige de nerfs, muscles ou tendons n'existent plus. Tout témoigne qu'ils étoient là depuis un très-grand nombre d'années . MM. Vicq d'Azyr, de Fourcroy et Sabatier, membres de l'Académie des Sciences, qui les ont examinés, en portent le même jugement et tout concourt à le faire croire.

<( Ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils n'étoient point dans les cachots, qu'ils n'étoient point enchaînés et qu'on n'a même trouvé aucun indice déchaînes ou fers quelconques. L'unique que l'on a exposé aux yeux du public et qui a été trouvé renversé la tête en bas, sur les marches d'un escalier profond entièrement comblé de terre, paraît être les ' restes d'un ouvrier tombé par accident dans cet escalier obscur où il n'aura point été aperçu par ceux qui travaillaient à ce comblement. L'autre, enterré avec soin dans une espèce de fosse creusée dans les reins de la voûte et recouverte d'une dalle, y avoit sans doute été déposé longtemps avant qu'on eût l'idée de remplir co bastion. »

1 Victor Fournel. Le patriote Palloy, publié dans le Correspondant, 1879-1880.

lationsdu corps et le réduire, comme Thésée dans les Enfers, à une éternelle immobilité. »

Il prend une imprimerie démontée, qui avait été saisie et déposée au château, pour un instrument de supplice inconnu !

Pour lui, la chambre des interrogatoires, appelée salle de la Question, était une chambre dans laquelle on faisait subir le supplice de la question aux détenus ! etc.

Ce sont ces inepties qui contribuèrent largement à propager la terrible célébrité de la Bastille, qui, nous 1er répétons, était une prison comme toutes les prisons.

Nous croyons avoir suffisamment démontré que la Bastille ne pouvait pas être considérée comme le symbole du pouvoir arbitraire \

Est-ce que les libertés nécessaires étaient supprimées? Est-ce que l'honneur du pays était honteusement compromis dans une aventure?

La presse était plus libre qu'elle ne l'a jamais

1 La Bastille fut également calomniée par un drôle, inventeur d'une conspiration : Jean Henri, enfant naturel d'une cuisinière, Jeannoton Aubrespy, et de Vissée de Latude, son maître. Ce Jean Henri avait les plus hautes prétentions aristocratiques et signait : Mazers de Latude d'Aury d'Aubrespy.

La Bastille était, de plus, un monument historique du plus liant intérêt, que l'Assemblée nationale fit démolir. Cet acte de vandalisme fut accompli par le patriote Palloy,

été depuis ; elle Tétait beaucoup trop ; elle fit un mal considérable.

Etait-il nécessaire de protester contre les emprisonnements arbitraire? ? ' — Nous avons vu que la Bastille ne renfermait que sept prisonniers, dont six au moins étaient peu intéressants.

La France n'avait jamais eu un roi pius clément, plus faible même; — sa bonne volonté et Son ardent désir de voir le peuple heureux ne peuvent être mis en doute. Sous sa direction, de nombreuses et utiles réformes avaient été faites.

Le clergé et la noblesse étaient disposés à renoncer à leurs privilèges pécuniaires; ils l'avaient déclaré à plusieurs reprises, et on n'avait aucune raison de douter de leurs promesses.

Le mouvement de charité avait été admirable pendant le cruel hiver de 1788-1789 ; — les effets désastreux de la disette avaient été atténués autant que cela avait été possible, par les plus hauts personnages qui s'étaient occupés des pauvres avec des soins dignes dos plus grands éloges.

La situation diplomatique du Royaume était honorable: — la France occupait la première place en Europe; le pavillon français était partout respecté.

Craignait-on la dissolution de l'Assemblée nationale ? — » Est-ce que la concentration des

DE LA BASTILLE 7o

troupes était faite dans ce but? Évidemment non. — Les troupes cernaient Paris, foyer de troubles perpétuels, et non pas Versailles, siège de l'Assemblée. — Si une démonstration hostile fut faite contre la capitale, les séances de Versailles ne furent troublées que par les révolutionnaires.

Lorsque le Président de l'Assemblée se transporta chez le roi, le 8 juillet, pour lui manifester les inquiétudes des députés, Louis XVI lui répondit : Que les troupes approchées de Paris et de Versailles « ne porteraient jamais aucune atteinte à la liberté des Etats généraux, que leurs rassemblements n'avaient d'autre but que de rétablir le calme, et que leur séjour ne durerait que le temps nécessaire pour garantir la sûreté publique, objet de sa prévoyance . »

C'était le droit du Roi d'intervenir — c'était son devoir. Il n'est pas un gouvernement vraiment digne de ce nom qui n'eût, en pareille circonstance — rétabli l'ordre militairement. Louis XVI succomba pour ne l'avoir pas fait.

Pour glorifier les vainqueurs de la Bastille les révolutionnaires sont obligés d'admettre que c'étaient — les auteurs des pillages et des assassinats qui défendaient la liberté, et que les soldats, qui malheureusement n'agirent pas. — étaient, eux, les oppresseurs du peuple !

La prise de la Bastille eut des conséquences terribles dans les provinces ; — elle fut le signal de nombreuses alarmes, et malheureusement les crimes causés par les révolutionnaires de province, soit pour parodier les événements de Paris, soit par suite de la terreur panique — ne furent pas très rares, comme l'affirme M. Louis Blanc \

Voyons quel fut le but des instigateurs — et quels sont ceux qui doivent en supporter la responsabilité :

1 L. Blanc. Uht. dp. la Hévol. II, 480.

Le mouvement fut imprimé de Paris par les révolutionnaires. Voici en quoi consistait le complot qu'il est impossible de nier :

Pour parvenir à s'aider du peuple, il fallait lui faire connaître sa force, le soulever, l'armer, l'organiser, l'ameuter contre le pouvoir établi, exciter sa haine contre le roi et la noblesse ; il fallait enfin lui imprimer un mouvement d'énergie qu'il ne pouvait prendre de lui-même. Mais, pour en venir à ces fins, il ne suffisait pas de lui offrir des doctrines, des objets de CQnstitutions, des systèmes politiques, des utopies, de proclamer sa souveraineté et de l'appeler à briser ses chaînes, à se ruer sur ses tyrans. Les principes révolutionnaires auraient produit peu d'effets sur des gens grossiers et matériels. Il était plus expéditif de l'ébranler tout à coup par une secousse soudaine et de lui mettre les armes à la main sous un prétexte plausible, celui de sa défense personnelle à la vue du grand et immense danger, afin d'exercer subitement sur les esprits et faire agir tous les bras à la fois.

Ce mouvement extraordinaire, cet ébranlement

soudain, préparé d'avance avec soin et dans le secret,

avait été transmis confidentiellement aux adeptes

dans chaque province 4 . »

Pour alarmer les provinces voisines de l'Océan, Ton fit courir le bruit d'une descente des

1 Mémowes d'un père à ses enfants, par M. Boutillior de Saint- ^adré, reproduits par M. Am. Gellusseau. Histoire de Çholet, W- 147.

Anglais, à Cherbourg, au Havre, à Bordeaux; ils devaient incendier le port de Brest — pendant que les Prussiens entreraient en France par la Belgique — et les Impériaux par l'Alsace. — Les Espagnols devaient franchir les Pyrénées — et les Italiens tenir en échec les provinces méridionales. — Dans les provinces du centre, à l'abri des incursions immédiates des étrangers, un noir complot a été formé, dit-on, par la reine et le comte d'Artois. — On doit faire sauter les villages et renvoyer aux galères les survivants de cette catastrophe !

Afin de provoquer les pillages des châteaux, on assure l'impunité aux malfaiteurs en faisant distribuer des lettres-patentes du roi autorisant le vol et l'incendie,

« Des bords du Rhône à ceux du Rhin, ef de la Moselle à la Loire , les provinces ont offert, presque au même instant, un tableau digne de réflexions et de pitié. Le Dauphiné, le Maçonnais, le Beaujolais, le Bugey, le pays de Gex, la Franche-Comté, le Sundgau, l'Alsace, une partie de la Lorraine, de la Normandie, du Perche, du Maine, du Nivernais, de la Touraine, de l'Anjou, ■ etc., ont offert, en quinze jours, le spectacle du pillage des titres seigneuriaux, de l'incendie des châteaux , de celle de plusieurs abbayes , des

meurtres et des dévastations qui accableront pour plusieurs années lés fermiers et les seigneurs, le revenu public et celui des particuliers *. »

La seconde partie de ce travail donnera une preuve suffisante de l'existence de ces* fausses alarmes et des cruelles dissensions qui en furent les conséquences.

« On vit, en effet, dans toutes les provinces, le peuple, excité par des émissaires étrangers, s'attrouper pour repousser une armée de brigands, qui venoit, disoit-on, brûler les récoltes. Le départ et la marche de ces émissaires avoient été combinés de manière que, le même jour (28 juillet), les habitans des campagnes étoient tout armés, entroient de force dans les fermes et dans les châteaux, sous prétexte d'y chercher les brigands qu'on leur avoit annoncés, pilloient les caves, les greniers, brûloient les titres des seigneurs, etc., etc., etc. 5 . »

On ne peut sérieusement accuser — la noblesse, le clergé, ceux enfin qui formaient le parti contrerévolutionnaire — d'avoir été les auteurs de ces complots — puisque ce fut parmi eux que se trouvèrent les premières, presque les seules victimes des soulèvements que ces fausses révélations provoquèrent ; — il y eut pourtant à l'Assemblée des orateurs assez audacieux pour

* Mercure de France. Août, 1789, p. 91.

* Bertrand de Molleville, Histoire de la Révol. II. 99.

soutenir — que c'étaient les seigneurs eux-mêmes qui, — pour calomnier le peuple, mettaient le feu h leurs châteaux.

Il est facile de faire voir que le coup partait d'ailleurs.

Les écrivains révolutionnaires encouragent publiquement les assassinats ; c'est ce que relève le Mercure de France.

Quelques Ecrivains ont applaudi aux Brigandages commis dans les Provinces sur les Personnes et sur leurs Propriétés. Us ont mis en principe qu'on ne pouvoit être libre sans incendies, sans meurtres, sans pillages. Parce que ces crimes accompagnent souvent les révolutions, ils en concluent qu'ils y sont nécessaires. Autant vaudroit imprimer que pour reconstruire une maison, il est indispensable défaire périr, ou de dépouiller ceux qui l'habitent.

La nouvelle absurde du projet des Anglais de s'emparer du port de Brest fut exploitée par les révolutionnaires, pour provoquer une recrudescence de désordres dans les provinces qu'ils trouvaient trop calmes. Ils utilisèrent deux leviers puissants pour éveiller les mauvais instincts de la foule : la peur et le vol. Il est curieux de voir la filière que suivirent ces fausses nouvelles pour arriver à destination \ Voyons pour la peur :

1 Voyez l'Appendice de la première- partie,

Le Journal de la correspondance de Nantes du 29 juillet 1789, No XVIII, 1, 181, contient l'entrefilet suivant :

« Le 27 courant, on reçut à Nantes un courrier extraordinaire, pour nous prévenir que les députés de Bretagne avaient été officiellement informés d'une conspiration contre le port de Brest. Si les habitants de Brest reçoivent à temps les avis qui sont partis de Nantes et de Rennes, ils n'auront pas grand'peine à deviner quelle association d'hommes recèle dans son sein les aveugles instruments de cet attentat, et ils en purgeront la ville et le royaume. »

D'autre part, on trouve dans les archives municipales du Croisic une lettre conçue en ces termes :

« Messieurs et chers concitovens,

« Nous venons de recevoir, par un exprès de Nantes, la lettre dont la teneur suit :

< Versailles, 25 juillet 1789.

« Messieurs, « On vient d'informer les députés de Bretagne d'une nouvelle allarmante pour cette province, on assure que les Anglais ont insulté et fouillé plusieurs de nos navires marchands dans la marche et qu'ils ont conçu le projet affreux de perdre le pdrt de Brest. On craint que des traîtres ne livrent

ce port à nos ennemis qui pourraient l'incendier, s'ils n'en vouloient pas faire l'attaque ouverte. Il est question de redoubler de vigilance pour la communication de ce port important et d'exciter celle des habitants de Brest, Recouvrance et environ. Nous écrivons aujourd'hui à cette ville pour l'informer de ce qu'elle ne sait peut-être pas. Je me hâte de vous en instruire vous-mêmes. H faut que toute la Bretagne soit informée des projets désastreux qu'on a formés contre elle, afin qu'elle puisse opposer ses forces et ses ressources aux ennemis qu'elle a à combattre au dehors et aux ennemis plus dangereux encore qu'elle peut avoir au- dedans.

« C'est dans nos bureaux que je vous écris la présente.

« J'ai l'honneur d'être votre très humble et très obéissant serviteur.

« Signé : Pellerin. »

« Messieurs du bureau do correspondance de Nantes, en nous adressant cette lettre, nous marquent qu'ils ont fait partir un courrier pour Brest, à l'effet de s'assurer du danger que nos braves concitoyens de ce port peuvent courir et leur annoncer en même temps qu'ils vont former de suite un corps de volontaires pour voler à leur se-

de là bastille 83

cours, à leur première réquisition. Nous leur répondons que notre surveillance a déjà prévu les besoins qu'on pourrait avoir de nos habitants ; que nous instruisons les chefs-lieux de notre territoire de cette nouvelle alarmante afin qu'ils puissent faire l'énumération de leurs forces, les réunir au besoin pour voler partout où leur présence sera nécescessaire au premier avis qui nous en sera donné, ce dont nous ferons part sans aucun retardement.

« D'après cela, messieurs et chers concitoyens, nous nous reposons sur votre zèle pour la patrie.

« Nous sommes.... Rouaud delà Villemartin, Lallemand, Hardouin, Le Bourdiec. »

Il ne faudrait pas cependant accuser Pellerin d'avoir été un des propagateurs de ce bruit ridicule, car la loyauté des intentions de ce député n'a jamais été mise en doute. Il fut un de ces instruments inconscients, comme il y en eut probablement beaucoup ; nous avons montré plus haut où étaient les coupables.

Il est évident que ce ne furent pas les amis de la cour qui donnèrent le signal d'une panique générale; ils avaient, au contraire, un intérêt immédiat à ce que l'ordre fût rétabli le plus promp tement possible ; c'étaient eux qui souffraient le plus directement de cet état de choses.

Les révolutionnaires, au contraire, — auteurs ou partisans des troubles de Paris, — avaient un intérêt indiscutable à la continuation, à la généralisation des émeutes. Dans le cas d'un retour offensif de la cour, ils ne voulaient pas être seuls à supporter le châtiment qu'ils méritaient.

Quant au vol, on verra dans la deuxième partie que presque par toute la France Ton fit circuler de fausses ordonnances royales autorisant le pillage et l'incendie.

La prise de la Bastille fut donc un événement dont toutes les péripéties furent grotesques et odieuses, et qui fut dans les provinces le signal de sanglantes exécutions.

A partir de la date fatale du 14 juillet, la révolution nécessaire, déjàsi gravement compromise parla révolte si vantée des membres du Tiers, fut complètement dévoyée. Le roi laissa échapper le pouvoir de ses mains et la populace s'en empara ; le pays ne fut plus alors gouverné que par la violence et cet état de choses transforma une révolution bienfaisante et féconde en une suite de soubresauts convulsifs, qui conduisirent la France à la plus terrible anarchie et au despotisme le plus sanglant qui aient jamais existé.

Le 14 juillet, Louis XVI montait la seconde marche de l'échafaud du 21 janvier.

Laissons maintenant parler les faits, dontl'énumération est le meilleur argument quel'on puisse donner, à l'appui des appréciations que j'ai émises plus haut.

J'ai pris dans une quantité considérable de notes les faits qui m'ont paru intéressants à divers points de vue : actes d'arbitraires, alarmes, paniques, pillages, assassinats... Tous ces récits, — reproductions souvent textuelles des ouvrages cités à la fin de l'histoire de chaque province, — sont empruntés à des archives, — à des histoires générales ou locales, faites d'après des documents authentiques — ou à des journaux de Fépoque et de tous les partis.

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